couverture
Écrits politiques (1928-1949)
Sur le socialisme, les intellectuels & la démocratie
Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner
Préface de Jean-Jacques Rosat
Parution : 15/09/2009
ISBN : 9782748900842
Format papier : 432 pages (12 x 21 cm)
25.00 €

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De son premier article, publié dans la revue politico-littéraire d’Henri Barbusse, à ses ultimes déclarations sur la signification de 1984, les textes de George Orwell ici réunis sont tous inédits en français. Ils avaient été écartés de l’édition de ses Essais, articles et lettres choisis par sa veuve, Sonia, qui « n’appréciait pas son positionnement politique » (Bernard Crick).
Ce recueil dessine l’itinéraire des engagements d’Orwell et l’évolution de ses idées : témoignages sur l’Espagne de la guerre civile, appels des années 1940–1941 à la révolution en Angleterre pour gagner la guerre contre Hitler, condamnation radicale de l’impérialisme britannique en Inde et en Birmanie, réflexions sur le socialisme et la démocratie, critique des intellectuels et de leur fascination pour le pouvoir, bilan de l’expérience travailliste d’après guerre, etc. Il inclut des essais méconnus, qui furent des jalons importants dans l’élaboration de ses conceptions sur l’individu, l’État et la société, comme « Culture et démocratie », « Les socialistes peuvent-ils être heureux ? » ou « La révolte intellectuelle ».
Malgré l’immense célébrité de l’écrivain Orwell, sa pensée reste largement ignorée ou incomprise en France. Il est temps qu’il y soit lu comme une figure majeure, et désormais classique, de la pensée politique du XXe siècle, au même titre qu’un Gramsci ou une Hannah Arendt.

George Orwell

Mondialement connu pour ses œuvres comme 1984 ou La Ferme des animaux, Georges Orwell (1903–1950), de son vrai nom Eric Arthur Blair, est aussi un écrivain engagé, avec notamment son livre Hommage à la Catalogne, témoignage sur la Guerre d’Espagne à laquelle il a participé.

Les livres de George Orwell sur le site

Nous sommes temporairement dans une situation où il nous faut lancer des attaques d’arrière-garde pour défendre ce qui reste de la civilisation, mais je ne pense pas qu’il y ait de raison de se montrer pessimiste sur les effets à long terme de l’arrivée de la machine. Nous finirons bien par nous habituer à la machine. Il nous faut, cependant, nous défendre contre la menace du totalitarisme, qui pourrait fort bien signifier la mort rapide et complète de la civilisation. Comment se fait-il que tout ce qui, pour nous, est culture soit menacé par le totalitarisme ? Parce que le totalitarisme menace l’existence de l’individu, alors que les quatre ou cinq cents dernières années ont mis l’individu tellement en avant qu’il nous est difficile d’imaginer sa disparition. Afin d’illustrer l’impact du totalitarisme sur la culture, je me contenterai de nommer un seul art, la littérature qui, dans la forme que nous connaissons, est incompatible avec une forme totalitaire de gouvernement.

> Voir le site de Bernard Hœpffner

> George Orwell chez Agone :
À ma guise. Chroniques 1943–1947, de George Orwell, 2008.
La Politique selon Orwell, de John Newsinger, 2006.

Dossier de presse
Jennifer-Laure Djian
La voix du Nord , 26/11/11
Offensive , mars 2010
P.L.
Aden, Paul Nizan et les années 30 , octobre 2010
Mathias Potok
À contretemps n°38 , septembre 2010
Hélène Fabre
L'Émancipation syndicale et pédagogique , février 2010
Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences.net , janvier 2010
Jean-Jacques Rosat
Le magazine littéraire , décembre 2009
Verlad
Webzine Envrak , décembre 2009
Bruno Colombari
Blog Métaphores , 01/12/2009
Michel Lapierre
Le Devoir , 07/11/2009
Christophe Patillon
blog Le Monde comme il va , 06/11/2009
Sebastien Banse
Les lettres françaises , 07/11/2009
Noël Godin
Siné Hebdo n°61 , 04/11/2009
Courant Alternatif n°194 , novembre 2009
Guillaume Davranche
Alternative Libertaire n°189 , novembre 2009
Aude Lancelin
Le Nouvel Observateur , 22/10/2009
P. F.
Communes , octobre 2009
Le Patriote , 09-15/10/2009
Jean-Marie Dinh
L'Hérault du jour , 19/09/2009
"C'est ça Orwell: vérité, égalité, liberté"
Lire l’article sur le site de la voix du Nord
Jennifer-Laure Djian
La voix du Nord , 26/11/11
Compte-rendu
Après le livre de John Newsinger, La Politique selon Orwell, et les chroniques de l’auteur de 1984 dans Tribune, l’hebdomadaire de la gauche travailliste, À ma guise, ce recueil offre aux lecteurs francophones l’essentiel des articles politiques d’Orwell non retenus par sa veuve, Sonia Orwell, dans les trois volumes des Essais, articles et lettres. De son premier article dans Monde, la revue d’Henri Barbusse, en octobre 1928, à ses dernières déclarations sur 1984, en passant par des extraits de sa correspondance avec Dwight Macdonald, on y retrouve ses préoccupations et ses engagements. Ce recueil permet de mieux comprendre les idées politiques d’Orwell et de les débarrasser des incompréhensions, voire des contresens, dont elles ont fait l’objet en France où leur découverte fut aussi partielle que tardive. On y découvre un socialiste de gauche antistalinien avec une sensibilité libertaire dont la pensée doit être replacée dans les débats de l’extrême gauche anglo-américaine de son temps et dont la tonalité et la radicalité ne peuvent que heurter tous les faussaires qui font l’opinion…
Offensive , mars 2010
Compte-rendu

Pendant très longtemps, l’œuvre journalistique de George Orwell1 ne fut connue en France qu’à travers la traduction des quatre volumes d’Essais, Articles, Lettres, édités par les éditions Ivréa et qui reprenaient la sélection opérée par Sonya Orwell, la dernière épouse de l’écrivain, et Ian Angus. On savait pourtant que les œuvres complètes comportaient, dans leur version originale, vingt volumes !
On ne saurait donc trop remercier Agone d’avoir remis Orwell sur le métier en publiant tout d’abord l’an dernier un volume reprenant l’intégralité des chroniques À ma guise (As I wish) publiées entre 1943 et 1947 dans l’hebdomadaire Tribune. Le deuxième volume, consacré aux Écrits politiques, vient combler fort opportunément un certain nombre de lacunes des traductions précédentes en proposant plus de quarante textes inédits. On trouvera ainsi les premiers textes publiés en français par Orwell – à l’époque sous son vrai nom (Eric Blair) –, dans la revue d’Henri Barbusse, Monde, et dans Le Progrès civique, un journal de gauche indépendant. Ses préoccupations sur la misère ouvrière et sur les ravages du colonialisme sont déjà abordées, avant qu’elles ne donnent au début des années 30 quelques-unes de ses œuvres plus connues (Down and Out in Paris and London en 1933 ou Burmese Days l’année d’après par exemple).
La section relative à la guerre d’Espagne retient particulièrement notre intérêt. Fuyant l’Espagne fin juin 1937, ayant échappé de justesse à la répression communiste qui s’est abattue sur les poumistes2 et les anarchistes, Orwell propose dès juillet différents articles aux journaux anglais. Le premier de ses textes écrits à chaud, « Témoin oculaire à Barcelone » (« Eye-Witness in Barcelona » ; août 1937) est republié ici pour la première fois en français – depuis sa toute première traduction par Yvonne Davet pour La Révolution prolétarienne en septembre de la même année (c’est également elle qui traduira après guerre Homage to Catalonia). Malgré la répression stalinienne, malgré la défaite républicaine qui s’avance, Orwell reste cependant étonnamment optimiste quand il écrit, en 1939, que « le désir de liberté, de savoir, et d’un niveau de vie convenable s’est trop largement répandu [en Espagne] pour pouvoir être écrasé par l’obscurantisme ou la persécution » (p. 83).
À partir de cette expérience, la défense de la Démocratie attaquée par tous les Totalitarismes de gauche et d’extrême-droite constitue l’un de ses combats permanents. En témoignent par exemple ses nombreux textes publiés pendant la guerre, sur le problème de la Home Guard, cette milice de volontaires mise en œuvre pour résister à un possible envahisseur allemand. À partir de cet exemple, microcosme de société, George Orwell met en place une réflexion sur le rôle que devrait jouer un mouvement socialiste attentif à toutes les potentialités permettant de faire pencher la balance dans son sens. À condition de ne pas se couper du peuple, comme le journaliste en accuse régulièrement les intellectuels « progressistes ». Bien qu’historiquement ancrées, certaines de ces réflexions restent d’une actualité brûlante.

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1 Lire, dans le n° 5, l’article de Fr. Guyot : « Orwell et la découverte du totalitarisme » ; cf., dans le n° 8, les comptes rendus sur Bernard Crick, George Orwell et Jean-Claude Michéa, Orwell Anarchiste Tory suivi de À propos de 1984. [n.d.l.r.]

2 Lire, ibid., l’article de M. Chueca : « Le P.O.U.M., l’autre mémoire républicaine ». [n.d.l.r.]

P.L.
Aden, Paul Nizan et les années 30 , octobre 2010
Compte-rendu
Les quarante-quatre textes de George Orwell regroupés dans ce volume étaient jusqu’à ce jour inédits en français. Couvrant vingt ans – et non des moindres – de son existence, ils sont, pour la plupart, essentiels à la compréhension de son positionnement politique et des évolutions qu’il connut au gré du temps et des circonstances. Regroupés en six chapitres thématiques et chronologiques – Orwell avant Orwell (1928–1929) ; la guerre d’Espagne (1937–1939) ; du refus de la guerre au patriotisme révolutionnaire (1939–1943) ; socialisme, fascisme et démocratie (1941) ; le socialisme et les intellectuels (1939–1946) ; les travaillistes au pouvoir et la guerre froide (1945–1949) –, ces textes, parmi lesquels figurent des essais, des articles, des lettres et des recensions d’ouvrage, attestent tout à la fois de la grande finesse d’analyse politique d’Orwell, de son pragmatisme et de son indéfectible attachement à l’idée d’un socialisme conçu, non pas comme devant ouvrir l’espace à une société du bonheur, mais à une société fraternelle, solidaire, et donc simplement décente. De ses premières prises de position anti-colonialistes (signées Eric Blair) à sa description, en 1929, de « la grande misère de l’ouvrier britannique » ; de son expérience espagnole de 1936, si riche en enseignements de toutes sortes, à son engagement de « patriote révolutionnaire » dans la Home Guard, en 1941 ; de sa condamnation du défaitisme révolutionnaire – « proposer l’impossible, même quand l’impossible est bon, c’est une attitude réactionnaire » – à son soutien pragmatique à Aneurin Bevan et aux travaillistes ; de sa vision d’un monde d’après-guerre divisé en zones d’influence surarmées et dépendant de l’un des deux blocs à la dénonciation réitérée des intellectuels de pouvoir ralliés au totalitarisme, ces prises de position sont, chez Orwell, indissociables d’une constante volonté de maintenir sa propre liberté de penser, et ce quitte à irriter son propre camp. C’est ainsi que le débat qui l’opposa, et durement, à ses amis anarchistes, trotskistes et pacifistes à propos de l’engagement nécessaire contre le nazisme ne prouvait pas que son analyse était juste quant aux perspectives révolutionnaires que devait ouvrir une défaite de l’Axe, mais simplement qu’il avait raison, humainement raison, de penser, comme les gens ordinaires, que « la “démocratie bourgeoise” ne suffit pas, mais [qu’] elle vaut bien mieux que le fascisme ». Car Orwell, c’est aussi ça : le refus permanent de noyer les principes de bases et les vérités d’évidence dans les eaux sales de l’idéologie.
Mathias Potok
À contretemps n°38 , septembre 2010
Sur le socialisme, les intellectuels et la démocratie

Connu des lecteurs pour ses œuvres de fiction se déroulant dans des univers totalitaires, 1984 et La Ferme des animaux, George Orwell, de son vrai nom Éric Arthur Blair (1903–1950), reste sous-estimé pour son travail de journaliste, de témoin, d’analyste et de penseur radical.

Choisis et présentés par Jean-Jacques Rosat, quarante-quatre textes de George Orwell inédits en France éclairent les nuances de ses positions politiques de la fin des années vingt à la veille de sa mort.
Jeune policier pendant cinq ans en Asie, il prend conscience de la violence du colonialisme et le dénonce dès 1929 dans Comment on exploite un peuple : l’Empire britannique en Birmanie. Pour illustrer les ravages du capitalisme, il partage, comme Jack London au début du XXe siècle, la vie des chômeurs et des sans-abri à Londres et à Paris ; ceux-ci étant déjà présentés par les conservateurs comme des paresseux et des profiteurs.

Arrivé en Espagne au début de 1937 pour combattre les franquistes dans les rangs du POUM, il se retrouve traqué par les sbires de Staline auxquels il échappe de peu. Il décrit les enjeux des événements espagnols dans plusieurs articles, en particulier sur les journées de mai 1937 à Barcelone, ainsi que dans sa correspondance avec une lectrice. Édifié sur les totalitarismes “rouge” et brun par cette expérience fondatrice, il passe du refus de la guerre – “se battre contre le fascisme signifie une guerre impérialiste avec des millions de morts” – au patriotisme révolutionnaire qui s’oppose au défaitisme révolutionnaire selon lequel “les prolétaires n’ont pas de patrie”.
Dans un article de 1941, Socialisme, fascisme et démocratie, il reconnaît la similitude entre fascisme et capitalisme, mais se refuse de tenir pour négligeable la différence de degré entre dictature et démocratie parlementaire. Durant le conflit, persuadé que l’Angleterre ne peut gagner la guerre sans des bouleversements sociaux, il adhère à la Home Guard en espérant le basculement de cette milice de civils armés contre l’invasion allemande en une véritable armée du peuple.
Critique sur la politique du “ne nous salissons pas les mains !” qui laisse la place aux adversaires et sur le radicalisme de façade des partis de gauche, il souligne : “proposer l’impossible, même quand l’impossible est bon, c’est une attitude réactionnaire”. Il ne s’illusionne pas davantage sur les aspirations réelles de la classe moyenne : elle préfère la sécurité et le confort à la liberté et à l’égalité. Orwell ne se résigne pas pour autant au choix entre dictature et ploutocratie ; il persiste à croire en un socialisme démocratique, un humanisme qui ne promet pas le bonheur individuel mais la fraternité par une coopération volontaire et désintéressée.
Après-guerre, il prévoit la tension entre les vainqueurs, la course aux armements atomiques, la division du monde en zones d’influence dominées par les deux grandes puissances et s’inquiète de la politique américaine, “souvent aux mains d’hommes d’affaires irresponsables”.
Dans ses derniers écrits, Orwell revient sur l’interprétation exacte qu’il faut donner à La Ferme des animaux : “Vous ne pouvez pas avoir une révolution si vous ne la faites pas pour votre propre compte ; une dictature bienveillante, ça n’existe pas”.

Hélène Fabre
L'Émancipation syndicale et pédagogique , février 2010
Compte-rendu

Les éditions Agone poursuivent leur passionnant travail de (re)découverte de l’œuvre d’Orwell, en publiant ce nouveau volume qui complète idéalement l’indispensable La politique selon Orwell de John Newsinger et les chroniques journalistiques de A ma guise (tous deux chroniqués sur ce site). Ce recueil d’articles et de quelques lettres a cette particularité de ne contenir que des textes inédits en français, ne faisant donc pas doublon avec les volumes déjà édités par Ivréa et L’Encyclopédie des nuisances. Le tout est structuré d’une manière chrono-thématique, partant des premiers écrits d’Eric Blair (le nom de naissance d’Orwell) à la charnière des années 1920–1930 pour se terminer par des réflexions autour des travaillistes au pouvoir dans l’après-guerre (lui-même étant proche d’Aneurin Bevan, dont il fait un portrait louangeur) et des totalitarismes, en passant par la guerre d’Espagne, les intellectuels antitotalitaires et les analyses sur le socialisme réalisable.

On y retrouve l’esprit libre d’Orwell, toujours tourné vers le pragmatisme, refusant l’enfermement dans une pensée trop étroite (d’où sa critique d’un marxisme dogmatique), mais n’ayant pas de mots trop durs pour le système capitaliste et ses conséquences humainement dramatiques ; l’article « La grande misère de l’ouvrier britannique » est à cet égard exemplaire, avec sa critique de l’image du chômeur oisif, hélas toujours d’actualité1. Sur l’Espagne, le développement de sa réflexion se fait au fil de la plume : Orwell estime ainsi que la victoire militaire a priorité sur celle de la révolution (il aurait été inadéquat, selon lui, de profiter des journées de mai 1937 à Barcelone pour renverser le gouvernement républicain), tout en diagnostiquant les tendances « fascistes » à l’œuvre du côté des antifranquistes, avec sa prise de conscience du rôle délétère des communistes, ainsi que les ressources surprenantes et illimitées du peuple en tant qu’acteur démocratique radical. Sa position sur la situation de l’Angleterre en temps de guerre dénote une certaine évolution, puisque tout en défendant un soutien critique aux Alliés, il estime nécessaire à la victoire une révolution socialiste, mais un socialisme aux couleurs de l’Union Jack, prenant en compte les caractères nationaux britanniques.

En arrière fond de ses analyses, l’influence de la grille de lecture d’un collectivisme quasiment inévitable en tant que nouvelle étape de la marche des sociétés. Autres cibles de ses critiques, l’intelligentsia donneuse de leçons ou le colonialisme. La démocratie apparaît en tout cas toujours, de manière transversale, comme un pivot de la pensée orwellienne, avec sa garantie de la liberté d’expression, et il insiste également sur l’idée selon laquelle le socialisme ne peut garantir le bonheur, mais simplement proposer une société basée sur la fraternité humaine. Des textes généralement d’une grande finesse, sans pour autant qu’on aille jusqu’à faire sienne l’affirmation de la quatrième de couverture (et de la préface) selon laquelle Orwell est « (…) une figure majeure (…) de la pensée politique du XXe siècle, au même titre qu’un Gramsci ou une Hanna Arendt ».

1 D’autres formules sont tout aussi pertinentes aujourd’hui : « (…) beaucoup de gens préfèrent la sécurité à la liberté » (pp.114–115), « Le trait principal de la vie dans une société capitaliste (…) a été d’essayer sans cesse de vendre des biens pour l’achat desquels il n’y a jamais assez d’argent ; et pour cela il a fallu apprendre aux gens ordinaires que des biens tels que les voitures, les réfrigérateurs, les films, les cigarettes, les manteaux de fourrure et les bas de soie étaient plus importants que les enfants » (p. 190).

Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences.net , janvier 2010
Ni anar ni tory : socialiste

L’expression « anarchiste tory », ponctuellement utilisée par Orwell, est tentante pour résumer sa pensée politique, mais elle est trompeuse : l’écrivain défend bien un socialisme antistalinien.

De 1936 à sa mort, George Orwell s’est déclaré avec constance « socialiste ». En quel sens entendait-il ce mot ? Il était trop égalitariste et révolutionnaire pour être social-démocrate ou travailliste, mais trop démocrate et antitotalitaire pour être communiste ; trop lucide sur la réalité des rapports de force entre les hommes et entre les États pour être libertaire, mais trop confiant dans le refus de l’injustice et la « décence commune » parmi les gens ordinaires pour basculer comme tant d’autres dans le pessimisme conservateur ; trop patriote pour ne pas chercher une voie de passage au socialisme spécifiquement anglaise, mais trop internationaliste pour n’être pas farouchement anticolonialiste et partisan d’États-Unis socialistes d’Europe. En France, ses rares commentateurs ont cru pouvoir caractériser l’originalité de sa position par la conjugaison chez lui de deux traits habituellement tenus pour incompatibles : d’un côté, il s’insurge contre toutes les formes d’oppression et de contrôle des êtres humains, et se fait le défenseur intransigeant de la liberté individuelle contre tous les pouvoirs petits et grands ; de l’autre, il rejette toutes les formes de « progressisme » qui, au nom de la science, de la technique, de l’économie ou de la politique font table rase du passé et chantent des lendemains heureux, et il défend des valeurs souvent associées à une position politique conservatrice : sens de l’effort, patriotisme, natalisme, attachement aux formes de vie proches de la nature contre celles qui sont artificielles et mécanisées, etc. Cette dualité les a conduits à lui accoler une étiquette paradoxale que, selon plusieurs témoignages, il s’est effectivement appliquée à lui-même au début des années 1930 : il aurait été un « anarchiste tory », un anarchiste conservateur. Simon Leys y voit « la meilleure définition de son tempérament politique1 » ; Jean-Claude Michéa en a fait le titre d’un essai et, tout en reconnaissant qu’il s’agit d’une boutade, a largement accrédité la formule2.
À première vue, l’oxymore séduit. Mais, si l’on examine les textes de près, il se révèle trompeur : il brouille les époques, rend l’itinéraire d’Orwell inintelligible, et manque ce qui fut au cœur de sa pensée et de son action politiques. Anarchiste tory, il l’a bien été de son adolescence jusqu’au milieu des années 1930 ; mais c’est précisément l’attitude dont il lui a fallu se défaire pour pouvoir être le socialiste qu’il est devenu à partir de 1936.
Dans son vocabulaire, l’expression « anarchiste tory » a un sens bien précis : elle caractérise celui qui critique l’autorité et les classes dirigeantes sans être pour autant un démocrate ni un libéral (au sens où Orwell emploie ce mot : un défenseur inconditionnel de la liberté), et sans abandonner ses préjugés de classe à l’encontre des gens ordinaires et de tous ceux qui lui sont socialement inférieurs. Dans ses écrits, Orwell n’a employé cette expression qu’une fois : à propos de Swift, dans un essai qu’il lui consacre en 1946 et où, tout en disant son admiration pour l’écrivain et sa dette envers le satiriste, il critique violemment l’homme et son attitude politique (l’essai s’intitule précisément « Politique contre littérature : à propos des Voyages de Gulliver »). « Les idées de Swift […] ne sont pas vraiment celles d’un libéral. Il est hors de doute qu’il hait les grands seigneurs, les rois, les évêques, les généraux, les dames à la mode, les ordres, les titres et les hochets en tout genre, mais il ne semble pas avoir une meilleure opinion des gens ordinaires que de leurs dirigeants, ni être favorable à une plus grande égalité sociale, ni s’enthousiasmer pour les institutions représentatives. […] C’est un anarchiste tory, qui méprise l’autorité sans croire à la liberté, et qui défend une conception aristocratique tout en voyant bien que l’aristocratie de son époque est dégénérée et méprisable3. »
Or c’est exactement cette attitude – rejet de l’autorité et mépris de classe – que l’Orwell de 35 ans attribue rétrospectivement au jeune Eric Blair à sa sortie d’Eton : « Vers mes 17 ans, j’étais à la fois un petit snob poseur et un révolutionnaire. J’étais contre toute autorité […] et je n’hésitais pas à me parer de la qualité de “socialiste”. Mais […] il m’était toujours impossible de me représenter les ouvriers comme des êtres humains. […] Quand je repense à cette époque, j’ai l’impression d’avoir passé la moitié de mon temps à vilipender le système capitaliste, et l’autre moitié à pester contre l’insolence des receveurs d’autobus4. » À 25 ans, quand il revient de Birmanie, cette attitude est toujours la sienne. Certes, sa haine de l’autorité a été renforcée par sa mauvaise conscience d’avoir contribué à faire fonctionner pendant cinq ans l’appareil de répression colonial ; il adopte alors, écrira-t-il après coup dans Le Quai de Wigan, « une attitude théorique d’inspiration anarchiste : tout gouvernement est foncièrement mauvais, le châtiment est toujours plus nuisible que le crime et l’on peut faire confiance aux hommes pour se bien conduire, pour peu qu’on les laisse en paix5 ». Pour autant, il n’est pas encore débarrassé de ses préjugés à l’encontre des ouvriers, ceux d’un membre de la fraction supérieure de la classe moyenne (comme il caractérise sa famille) et d’un ancien élève d’une public school élitiste. Ce sont ces préjugés qu’il va s’appliquer à éradiquer en lui, d’abord en allant dormir dans les asiles de nuit au milieu des SDF, en faisant le métier de plongeur dans un restaurant parisien, et en cueillant le houblon avec les travailleurs saisonniers ; puis, au début de 1936, en partageant pendant deux mois la vie quotidienne des mineurs et des ouvriers du nord de l’Angleterre, ravagé par la grande dépression. C’est seulement au retour de ce voyage d’enquête qu’il s’estimera délivré de ses préjugés, capable de traiter réellement les exploités et les miséreux comme des égaux, sans commisération ni paternalisme, et en droit d’assumer enfin sans tricherie le qualificatif de « socialiste ».
La formule « anarchiste tory » est encore malheureuse pour une autre raison : aucun de ces deux termes ne décrit correctement la tendance qu’il est censé désigner chez Orwell. Il y a bien dans le socialisme d’Orwell une composante conservatrice, traditionnelle et patriotique, mais elle n’est pas à ses yeux plus « tory » que « travailliste » : elle est anglaise. Les socialistes doivent l’assumer et ne pas en laisser le monopole aux tories. À ceux-ci, Orwell n’a jamais fait la moindre concession, même au nom de l’antistalinisme. Quand la duchesse d’Atholl – que ses prises de position antifranquistes ont fait appeler « la duchesse rouge » mais qui est une figure du parti tory – lui propose de prendre la parole dans un meeting qu’elle organise pour dénoncer la mainmise communiste sur l’Europe de l’Est, Orwell lui répond fermement : « J’appartiens à la gauche et dois travailler en son sein, quelle que soit ma haine du totalitarisme russe et de son influence délétère sur notre pays6. »
Quant à l’anarchisme, l’Orwell de la maturité a contre lui deux objections majeures. D’abord, il le tient pour une attitude irréaliste et irresponsable. Il écrit dans Le Quai de Wigan que les théories anarchistes sont « des billevesées sentimentales. […] Il sera toujours nécessaire de protéger les gens pacifiques de la violence. Toute forme de société où le crime peut payer requiert un sévère code criminel qui doit être impitoyablement appliqué7 » C’est le même irréalisme et la même irresponsabilité face à Hitler qu’il reprochera aux anarchistes pacifistes dans la polémique qu’il aura avec trois d’entre eux en 19428 Mais, plus fondamentalement, sa réflexion sur le totalitarisme finit par le conduire à déceler une « tendance totalitaire sous-jacente à la vision anarchiste ou pacifiste de la société ». À propos de la société des Houyhnhnms, ces sages chevaux que l’on rencontre au quatrième livre des Voyages de Gulliver, il écrit : « Dans une société où il n’y a pas de loi, et en théorie pas de contrainte, c’est l’opinion publique qui dicte les comportements. Mais la tendance au conformisme des animaux grégaires est si forte qu’elle rend l’opinion publique moins tolérante que n’importe quel code légal. Lorsque les êtres humains sont gouvernés par des interdits, l’individu conserve une certaine marge d’excentricité ; lorsqu’ils sont censés être gouvernés par 1“amour” ou la “raison”, il est continuellement soumis à des pressions visant à le faire agir et penser exactement comme tous les autres. Les Houyhnhnms sont unanimes sur presque tous les sujets. […] En fait, ils ont atteint le stade supérieur de l’organisation totalitaire, celui où le conformisme est devenu si général qu’une police est inutile9. » Il y a bien chez Orwell une sensibilité libertaire, et c’est avec deux figures de l’anarchisme britannique, Herbert Read et George Woodcock, qu’il créera en 1945 un Comité pour la défense des libertés (Freedom Defence Committee). Mais ses conceptions politiques sont étrangères et même hostiles à toute doctrine anarchiste.
Si l’on veut rendre compte de la complexité de la pensée politique d’Orwell, il vaut mieux laisser de côté les formules chic et choc, faire un peu d’histoire et se poser deux questions. Dans quel contexte et au sein de quels courants le socialisme d’Orwell s’est-il développé ? À quels problèmes du socialisme Orwell s’est-il confronté et a-t-il cherché une issue ? Dans son étude sur « Les années Tribune » (1943–1947), Paul Anderson répond clairement à la première question : même à l’époque où il côtoya les leaders de la gauche du parti travailliste, Orwell ne fut jamais « au fond un socialiste parlementaire. […] Il était issu de – et resta engagé dans la gauche socialiste révolutionnaire dissidente antistalinienne10 » Les rédacteurs et nombre de collaborateurs de Tribune étaient d’ailleurs des révolutionnaires ou ex-révolutionnaires européens exilés. Comme l’a montré l’historien britannique John Newsinger11, l’œuvre et la pensée d’Orwell sont inscrites dans une culture politique aujourd’hui largement refoulée, émanant de petits groupes allant des socialistes révolutionnaires aux dissidents du trotskisme : l’ILP britannique et le Poum espagnol dans les années 1930, Partisan Review puis Politics (la revue de Dwight Macdonald) aux États-Unis dans les années 1940. Et en France ? Quand il séjourne brièvement à Paris en mars 1945, Orwell découvre que ses textes sont régulièrement publiés dans Libertés, un hebdomadaire d’extrême gauche aujourd’hui oublié, créé dans la Résistance et animé par deux socialistes révolutionnaires, anciens oppositionnels communistes, et il reçoit de la rédaction un accueil chaleureux et fraternel12 C’est là sa famille. Tous ces militants ont un point commun : dès avant la Seconde Guerre mondiale, et sans cesser pour autant de chercher les voies d’une transformation socialiste de la société, ils ont pris acte de l’échec historique du mouvement ouvrier et révolutionnaire. Orwell lui-même, au moment précis où il se déclare enfin socialiste, proclame haut et fort que le mouvement socialiste a échoué : en Europe occidentale, où il a été ou bien écrasé par le fascisme (en Allemagne et en Italie) ou bien incapable de promouvoir des réformes suffisamment radicales, même quand il est parvenu très temporairement au pouvoir (en Angleterre entre 1929 et 1931, et en France en 1936) ; et il a évidemment échoué en Russie où la révolution a conduit non pas au socialisme mais au « collectivisme oligarchique », c’est-à-dire à une forme de mise en esclavage du peuple.
Dès 1936, Orwell avance que les raisons de cet échec ne sont pas externes. Si le socialisme a échoué, c’est parce qu’il a laissé s’installer en son sein de nouvelles formes de la domination qu’il prétend par ailleurs combattre. La principale de ces formes est la domination des intellectuels de pouvoir sur l’homme ordinaire : la victoire des diverses variantes du socialisme d’en haut (réformisme fabien ou parti d’avant-garde léniniste) contre le socialisme d’en bas, le socialisme démocratique. « Pour beaucoup de ceux qui se réclament du socialisme, la révolution n’est pas un mouvement de masses auquel ils espèrent s’associer, mais un ensemble de réformes que nous, les gens intelligents, allons imposer aux basses classes13 ». Si l’intelligentsia de gauche britannique s’est prise d’admiration pour le régime stalinien à partir de 1935, c’est-à-dire à sa pire période, c’est qu’elle y a vu la réalisation de son vœu secret, « la destruction de la vieille version égalitaire du socialisme et l’avènement d’une société hiérarchisée où l’intellectuel puisse enfin s’emparer du fouet14 ». Le socialisme véritable ne peut être que celui de l’homme ordinaire ; il exige la défense des capacités d’expérience et de jugement de tout un chacun contre les diverses variétés d’intellectuels de pouvoir15. Là est la matrice des idées qu’Orwell développera jusqu’à 1984 inclus : certes, l’autonomie de l’individu contre toutes les casernes et l’appui sur le passé contre la liquidation de la mémoire, mais aussi l’exigence égalitaire contre les distinctions sociales, la décence commune contre le cynisme, la vérité objective contre les machines à fictions, la prose « comme un carreau de fenêtre » contre les manipulations du langage, et « le dernier homme en Europe » contre l’intellectuel grisé par son pouvoir.

1 Simon Leys, Orwell ou l’Horreur de la politique, éd. Hermann, 1984, p. 27.

2 Jean-Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory, éd. Climats, 2000.

3 Essais, articles et lettres, éd. Ivréa/L’Encyclopédie des nuisances, 1995–2001, vol. IV, p. 260–263.

4 Le Quai de Wigan, éd. Ivréa, 1982, p. 157–159.

5 Ibid., p. 166.

6 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. IV, P. 41.

7 Le Quai de Wigan, op. cit., p. 166.

8 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. II, p. 275–288.

9 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. IV, p. 262.

10 Paul Anderson, « Postface » à A ma guise, éd. Agone, 2008, p. 465.

11 John Newsinger, La Politique selon Orwell, éd. Agone, 2006.

12 À ma guise, op. cit., p.405–406 et 496–497.

13 Le Quai de Wigan, op. cit., p.203.

14 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. IV, p. 219.

15 James Conant,« Orwell et la dictature des intellectuels », Agone n°41–42, « Les intellectuels, la critique et le pouvoir », octobre 2009.

Jean-Jacques Rosat
Le magazine littéraire , décembre 2009
Orwell, Agone et la décence commune

Entretien avec Jean-Jacques Rosat, directeur de collection chez Agone.
Lire l’article en ligne

Verlad
Webzine Envrak , décembre 2009
Orwell, Agone et la décence commune

Troisième et dernière partie de la série Orwell, avec Jean-Jacques Rosat, directeur de collection chez Agone, qui nous parle de la façon dont Orwell est publié en France, pourquoi il est si mal compris et comment fonctionnent les éditions Agone. Ceci est la version longue de l’entretien publié sur le site Envrak.fr

Après avoir cheminé aux côtés du chroniqueur des années 30 et de l’auteur de 1984, qui mieux que lui pouvait nous parler d’Orwell ? Jean-Jacques Rosat est agrégé de philosophie. Il a été professeur en lycée (1979–1999). Depuis 1999, il est attaché à la chaire de philosophie du langage et de la connaissance au Collège de France où il exerce des fonctions de maître de conférences. Depuis 2000, il est directeur de la collection Banc d’essais aux éditions Agone (Marseille) où il a publié La politique selon Orwell (John Newsinger, 2006), A ma guise (2008) et Ecrits politiques (2009). Il a répondu aux questions d’Envrak au cours d’un entretien téléphonique.

Les textes de George Orwell sont peu édités en français. Pourquoi ?

Aujourd’hui, on peut dire que la quasi intégralité de son œuvre est accessible en français. Ça n’a pas été le cas pendant longtemps et ça a été très lent, mais aujourd’hui on a pratiquement tout. Sur la réception d’Orwell en France, il y a un contraste. D’un côté, Orwell est une espèce d’icône, on lui rend hommage régulièrement. En même temps, les grands éditeurs se sont complètement désintéressés d’Orwell, ce sont les petits éditeurs qui ont fait le travail. En Angleterre et aux Etats-Unis, Orwell est reconnu comme un penseur politique important. Il est étudié en classe en tant que maître de la prose anglaise du XXe siècle.

En France, la situation est complètement différente. 1984 est très connu, mais est considéré comme un roman pour les élèves de classes terminales. On confond souvent avec le Meilleur des mondes de Huxley, en ne comprenant pas du tout la dimension politique de 1984. La Ferme des animaux est très connue également, et une partie du public politisé connait Hommage à la Catalogne, mais tout le reste est assez largement ignoré. Ses romans ont été publiés en France dans les années 70–80, les essais, articles et lettres ont été traduits en France à la fin des années 90. La réception a été très lente et faite par de petits éditeurs comme Champ libre, Ivréa et Agone, en dehors de Gallimard qui exploite 1984 qui est le bouquin qui se vend.

Comment expliquez-vous ça ?

Il y a trois types de raisons. D’abord des raisons politiques. Orwell est un homme de la gauche radicale, un socialiste révolutionnaire antistalinien, non communiste et non marxiste. Ça, en France, ça n’a pas pratiquement de place sur l’échiquier politique. Jusque dans les années 70 en France, si on était un homme de gauche radicale c’est qu’on était marxiste. Après est apparu le thème de l’antitotalitarisme, mais ceux qui ont développé ce thème sont devenu des adversaires de tout socialisme ou de toute conception égalitaire de la société : Bernard-Henry Lévy, Alain Finkielkraut…. La vraie famille politique d’Orwell en France a très peu de représentants.

Deuxième raison, Orwell n’est pas non plus un théoricien. Or en France, un penseur doit avoir une théorie. Il y a enfin un mépris littéraire. En France il y a un culte de la littérature pure, alors qu’Orwell disait qu’il voulait « faire de l’écriture politique un art ». C’est mal vu. Kundera l’accuse d’avoir trahi la littérature, d’avoir fait de la propagande avec 1984.

Si je m’en réfère à ma propre expérience, j’ai étudié La ferme des animaux et 1984 au lycée, ça m’avait paru intéressant mais j’en étais resté à la surface. Et j’ai découvert le reste de son œuvre cet été. A 18 ans, je n’avais pas la maturité suffisante pour comprendre ça.

Savez-vous comment j’ai découvert Orwell ? J’ai commencé à le lire à 35 ans. C’est un élève qui me l’a fait découvrir, en cours de philo. J’avais l’idée que c’était un truc dans le genre Le meilleur des mondes, ça ne m’intéressait pas. J’ai découvert que c’était un très grand roman politique et philosophique sur la vérité, le langage, la mémoire, le pouvoir. Très vite, j’ai fait lire 1984 à mes élèves, j’ai fait des cours en m’en servant. En France, il y a très peu de livres sur Orwell. Il y a la biographie de Bernard Crick sur Orwell, le livre de Simon Leys, deux livres de Michéa, mais en tout ça se compte sur les doigts d’une main. Et dans les journaux, il n’y a rien eu lorsque Agone a sorti la traduction des écrits politiques inédits en français.

En quoi les écrits d’Orwell sont si modernes ? Que nous disent-ils sur notre époque ?

La préoccupation d’Orwell, c’est l’homme ordinaire, vous et moi, tout un chacun. Pour juger, nous nous appuyons sur nos expériences, notre environnement quotidien. Orwell avait compris qu’il y a des forces dans le monde moderne qui détruisent l’homme ordinaire, qui le coupent de sa propre expérience et qui font en sorte qu’on ne juge plus à partir de ce qu’on voit et de ce qu’on entend, mais en étant pris par la déformation permanente de la langue. On en a des exemples tous les jours. C’est toujours notre problème d’aujourd’hui.

Ce qui intéresse Orwell, ce ne sont pas les camps de concentration, la torture, c’est la façon par laquelle on cherche à remodeler les esprits. Ça existe aussi dans des systèmes qui ne sont pas totalitaires. Au moment de la guerre d’Espagne, il comprend que les mécanismes totalitaires fonctionnent aussi chez les intellectuels anglais, et font perdre aux hommes ordinaires la capacité de juger par eux-mêmes. On est dans une époque différente, mais les mécanismes sont les mêmes. Regardez la manière dont Bush a voulu justifier la guerre contre l’Irak avec les armes de destruction massive qui n’existaient pas, c’est un procédé typiquement « orwellien ».

Orwell a été un de ceux qui le plus tôt, ont vu et décrit ces mécanismes-là. Et pour les décrire, il invente une langue simple, cette prose familière qui nous donne l’impression d’avoir en face de nous quelqu’un qui nous tient une conversation. Il dit « ne vous laissez pas déstabiliser et envelopper par cet écran de fumée. Si vous voulez comprendre le monde dans lequel vous êtes, appuyez vous sur votre propre expérience, réfléchissez par vous-mêmes. » Et ça, ça n’a pas pris une ride.

Récemment, il y a eu cette histoire avec Sarkozy qui racontait avoir été à Berlin le 9 novembre 1989 en dépit de toute vraisemblance…

Que des gens aient commencé à trafiquer leurs blogs ou leurs interviews pour coller avec la version du Président, c’est typiquement un procédé de falsification comme le décrit Orwell. C’est un signe du mépris absolu de la réalité et des faits. Je pense que sur le fond, c’est grave. Même s’agissant d’un « événement » aussi ridiculement mince. Le fait qu’on essaie de le faire, et que ça soit près de réussir, c’est très important.

Pourriez-vous définir la notion de common decency ?

La moins mauvaise traduction, c’est la décence commune. C’est le sentiment qu’il y a des choses qui se font et d’autres qui ne se font pas. C’est presque instinctif, spontané. On peut avoir cette réaction quelle que soit notre morale ou notre religion : c’est un sentiment d’injustice insupportable, ça ne devrait pas exister. Le meilleur exemple de décence commune, c’est ce qui se fait aujourd’hui avec les enfants de sans-papiers quand les flics viennent les chercher à la sortie de l’école. Des gens qui ne sont pas des militants, qui n’ont jamais milité, trouvent ça insupportable : ce n’est pas possible, on ne peut pas laisser faire ça. Et ils agissent, parfois au-delà des limites de la légalité.

Orwell a toujours défendu l’idée que sans le socle de la décence commune, il n’y a pas de société socialiste ou même tout simplement humaine possible. On a besoin d’un socle de valeurs de bases sur lequel s’appuyer pour vivre ensemble. Cette idée a une force politique. Ceux qui allaient se faire tuer sur des barricades, ce n’était pas pour la collectivisation des moyens de production, mais pour une société plus décente et plus fraternelle. Si on oublie ce socle, les réformes les mieux pensées n’aboutiront à rien.

Comment avez-vous procédé pour éditer les trois livres chez Agone ?

Bernard Gensane, un prof de fac, nous a signalé le livre de John Newsinger et l’a traduit. Puis, en travaillant sur Orwell, je me suis rendu compte que les chroniques A ma guise n’étaient pas disponibles intégralement et qu’elles étaient dispersées. Puis, en feuilletant les œuvres complètes d’Orwell, je me suis rendu compte qu’il manquait des textes politiques. En triant ce qui était inédit en français, il y avait de quoi mettre cet itinéraire dans un seul livre. Il y a un quatrième livre qui paraîtra début 2011, d’un philosophe américain, James Conant, sur 1984 et la question de la vérité et des faits, la définition du totalitarisme : Orwell ou le pouvoir de la vérité. Ce sera début 2011, car on ne fait pas beaucoup de livres par an, volontairement, pour bien les faire et bien les soutenir auprès du public.

Ces livres-là se vendent-ils bien ?

A l’échelle d’Agone, ils ne se vendent pas trop mal, mais à l’échelle de la réputation d’Orwell, c’est très en-deçà. C’est beaucoup moins que Chomsky ou Howard Zinn.

Avez-vous été contacté par une presse plus militante, des radios…

Très peu. Souvent, les militants de la gauche radicale ne reconnaissent pas Orwell comme l’un des leurs parce qu’ils l’assimilent à tort à ceux qui se réclament de l’antitotalitarisme pour combattre toute idée de révolution. Et, c’est un auteur qui dérange. Il a dit « la liberté, c’est de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ». Il a aussi critiqué violemment les médias, il a eu des mots extrêmement durs sur eux, et notamment sur les écoles de journalisme.

*Parlez-nous de l’organisation des éditions Agone. Comment se répartissent les responsabilités ? En quoi cette organisation est-elle originale dans le milieu de l’édition ?

Agone est une association. On ne fait pas de profit, on ne reçoit pas de prêt bancaire. On est donc totalement indépendants. Le fonds appartient collectivement aux salariés, ainsi que les locaux. Dans le monde de l’édition, cette indépendance est très rare. Les décisions sont prises collectivement. Il y a des salariés et des collaborateurs extérieurs comme moi. Ainsi le directeur de la collection Mémoires sociales est par ailleurs postier.. Sur place, il y a un mode de fonctionnement communautaire qui gomme les hiérarchies. Ça ne veut pas dire que tout le monde fait tout, chacun a ses compétences. Chacun peut rester lui-même et il y a un grand respect des individus.

Avec Lyberagone, vous mettez en accès libre des textes et des livres sur Internet.

Notre but, ce n’est pas d’accumuler de l’argent ou de devenir un empire éditorial. Notre but est de faire connaître, de faire circuler, d’éditer des textes qui nous paraissent importants. On ne pourrait pas mettre toute notre production en ligne, bien sûr. Mais pour beaucoup d’ouvrages, il n’y a pas de concurrence entre l’édition papier et l’édition électronique. On ne lit pas de la même façon sur un écran et dans un livre : vous découvrez en ligne un extrait qui vous intéresse, est-ce que vous allez tout lire en ligne, ou essayer d’acheter le livre ? Avec les nouvelles technologies, il y a une part d’incertitude, on ne sait pas quels seront les usages dans dix ou vingt ans. Si on réfléchit bien à ce qu’on fait, il peut y avoir complémentarité entre les deux supports. Et comme on ne cherche pas à faire du profit, ça nous met à l’aise.

Orwell prônait une société plus juste et plus égalitaire. Le fonctionnement autogestionnaire d’Agone s’approche-t-il de ces valeurs ?

On tient au caractère artisanal de notre production, on fait douze à quinze livres par an, on passe beaucoup de temps dessus. On a le goût du travail bien fait. Mais Orwell était un indépendant, que ça soit par rapport au milieu politique ou journalistique. Il n’a pas formé d’équipe autour de lui. Il n’y aurait pas de sens à dire que notre mode d’organisation se réfère à Orwell. A Agone, il y a des valeurs héritées notamment de l’anarchisme et du syndicalisme révolutionnaire. Il y a aussi une volonté d’indépendance financière et idéologique. Et il y a une grande diversité de textes que nous publions : il y a bien une ligne éditoriale mais pas une ligne politique unique au sens de celle d’un parti.

> À lire en ligne sur le blog Métaphores

Bruno Colombari
Blog Métaphores , 01/12/2009
Orwell contre Hitler, fantôme anglais

0n peut enfin lire en français les textes de George Orwell (1903–1950) que sa veuve ne voulut pas publier dans The Collected Essays, Journalism and Letters (1968) de l’écrivain anglais. Pourquoi cette censure ? Sans doute parce que l’ancien policier colonial en Birmanie osa y comparer l’impérialisme britannique au racisme : « Hitler n’est que le spectre de notre propre passé qui s’élève contre nous. » Comment un Anglais pouvait-il aller si loin ?
En allant au-delà des langues et des drapeaux, pour fouiller ce qu’il y a souvent chez l’homme : un mélange de vertu et d’horreur. « Il est bien plus facile pour un aristocrate de se montrer impitoyable s’il imagine que le serf est différent de lui dans sa chair et ses os. » Ces mots d’Orwell proviennent des pages interdites après sa mort mais aujourd’hui réunies sous le titre Écrits politiques (1928–1949).
Par une analyse très pénétrante, très belle, l’écrivain rapproche, dans le livre, l’attitude du colonisateur britannique en Birmanie et en Inde de celle des bourgeois et des aristocrates devant les mineurs en Angleterre même. « J’ai souvent, note-t-il, entendu affirmer qu’aucun Blanc ne peut s’asseoir sur ses talons comme le font les Orientaux la position, soit dit en passant, des mineurs de charbon lorsqu’ils prennent leur repas au fond de la mine. »

Les pauvres de Londres, Orwell les dépeint en insistant sur leurs bouleversantes contradictions. Celles-ci évoquent celles de l’Empire britannique, où la sujétion des peuples non anglo-protestants se voulait le résultat de la grandeur morale des dominateurs.
« Pauvres, mais loyaux », c’est-à-dire fidèles au roi, et « Propriétaires, restez chez vous ». Ces slogans jaillis de l’âme des taudis londoniens faisaient du monarque le symbole naïf, paradoxal, illusoire de la bonne vieille Angleterre, dressée contre sa classe possédante et, dès 1939, contre son ennemi extérieur : l’Allemagne nazie.
Pour Orwell, il devient donc naturel d’affirmer : « Hitler ne pourra être vaincu que Par une Angleterre qui peut faire participer les forces progressistes du monde une Angleterre qui se bat en conséquence contre les péchés de son Propre passé. » L’écrivain explique que seule l’adhésion de son pays à la démocratie socialiste antitotalitaire lui permettrait, par l’idéologie, de vaincre ce « collectivisme oligarchique », plus moderne que la « démocratie capitaliste » : le nazisme, « où ce qui compte est le pouvoir et non l’argent ».
Rien de plus facile que de dire qu’Orwell s’est trompé, car les armes, et non l’idéologie, ont vaincu le national-socialisme. Mais, depuis la chute d’Hitler en 1945 et surtout depuis celle de l’Union soviétique en 1991, l’argent et le pouvoir, loin de continuer à s’opposer, ont fusionné. Il est permis de discerner dans cette osmose le fantôme orwellien du passé britannique. Devenu apatride, anonyme et plus terrible, il s’est mondialisé.

Michel Lapierre
Le Devoir , 07/11/2009
Note de lecture

1984, la Ferme des animaux, Hommage à la Catalogne… Pour beaucoup, George Orwell se résume à ces deux chefs d’œuvre et à ce témoignage important, essentiel, sur sa participation à la guerre civile en Espagne. Bien peu en revanche savent que George Orwell fut à sa façon un activiste politique et un chroniqueur engagé.
Après avoir publié La politique selon Orwell de John Newsinger en 2006 et, en 2008, A ma guise, recueil de chroniques écrites entre 1943 et 1947, les éditions Agone ont eu la judicieuse idée de rassembler un certain nombre d’écrits inédits en français de l’écrivain anglais, rédigés entre 1928 et 1949. Ces écrits sont à la fois des lettres, des essais politiques ou bien encore des notes de lecture. L’ensemble est assez inégal, mais la plupart des textes contenus dans ce livre sont passionnants. C’est le cas de « La grande misère de l’ouvrier britannique », publié en 1928 et 1929, une plongée édifiante dans le monde des prolétaires, des chômeurs et des vagabonds soumis au contrôle sourcilleux de travailleurs sociaux qui, nous dit Orwell, « veillent à ce qu’ils n’oublient pas un seul instant qu’ils ne sont que des parias, vivant au dépens du public, et qu’ils doivent, par conséquent, en toute circonstance, se montrer humbles et soumis » ; mais aussi de ces réflexions sur l’Empire colonial britannique, des inéluctables indépendances de la Birmanie et de l’Inde, et de l’incapacité du travaillisme britannique à s’emparer de cette question. Sur la guerre civile espagnole, les lettres et analyses d’Orwell nous le montrent en colère et toujours sous le choc de l’expérience vécue : en colère parce que la realpolitik des puissances européennes « démocratiques » a liquidé l’expérience révolutionnaire en cours ; en colère contre l’URSS et la cécité des intellectuels communistes à admettre la trahison du Komintern ; sous le choc de la capacité des travailleurs, des « gens ordinaires » comme il l’écrit, à se prendre en main, à se battre et à tenter d’édifier un autre monde : « Etre en Espagne à cette époque était une expérience étrange et touchante parce qu’on avait devant soi le spectacle d’un peuple qui savait ce qu’il voulait, d’un peuple qui faisait face à son destin les yeux grands ouverts. »
Une large partie des documents rassemblés ici concerne la situation politique de l’Angleterre avant, pendant et à la sortie de la Seconde guerre mondiale. Pour Orwell, qui se fait là stratège, la guerre qui s’annonce, lourde de menaces, offre cependant une opportunité : celle de voir émerger un socialisme britannique, démocratique, humaniste, éthique, reposant sur une alliance entre classe ouvrière et classe moyenne, cimenté par le patriotisme et l’idéal démocratique. Il considère que cette chance existe parce que les capitalistes britanniques se savent condamnés en cas de victoire nazie ; et que le temps de leur omnipotence est terminé.
Orwell rejette le pacifisme tout comme le défaitisme révolutionnaire car, écrit-il, « toute tentative de renverser notre classe dirigeante sans défendre nos côtes entraînerait immédiatement l’occupation de la Grande-Bretagne par les nazis et l’installation d’un gouvernement fantoche, comme en France ». C’est pourquoi ils appellent les socialistes à rejoindre la Home guard, sorte de milice de volontaires, à en prendre le contrôle ou, du moins, à empêcher qu’elle ne se transforme en milice réactionnaire.
En 1945, un raz-de-marée électoral porte les travaillistes au pouvoir. Orwell suit avec attention les premiers pas du gouvernement Attlee. Désabusé ou pragmatique, il note que « le parti travailliste, dans l’esprit de l’homme ordinaire, ne signifie pas républicanisme, et encore moins le drapeau rouge, les barricades et le règne de la terreur : il signifie le plein-emploi, la distribution gratuite de lait dans les écoles, trente shillings par semaine pour les retraités et, en général, la justice pour les travailleurs. » Orwell nous livre peut-être là une clé pour comprendre ses conceptions politiques. La pensée politique d’Orwell n’entre en fait dans aucun cadre idéologique : il n’est pas marxiste parce qu’il refuse l’économicisme et le matérialisme historique ; il n’est pas anarchiste parce qu’il ne conçoit pas la vie sociale sans superstructure étatique ; il n’est pas social-démocrate car il a souffert de ses lâchetés durant la guerre civile d’Espagne. Qu’est-il alors ? Dans un texte intitulé « Le socialisme et les intellectuels », il écrit : « Je suggère que le véritable objectif du socialisme n’est pas le bonheur [mais] la fraternité humaine (...) Si les hommes s’épuisent dans des luttes politiques déchirantes, se font tuer dans des guerres civiles ou torturer dans les prisons secrètes de la Gestapo, ce n’est pas afin de mettre en place un paradis avec chauffage central, air conditionné et éclairage (...) mais parce qu’ils veulent un monde dans lequel les hommes s’aiment les uns les autres au lieu de s’escroquer et de se tuer les uns les autres. » Le socialisme d’Orwell se tient peut-être tout entier dans ces quelques phrases. Orwell refuse que le socialisme se réduise à n’être qu’un partage plus équitable des richesses produites, car il voit que le « principe d’hédonisme » tend à gangrener les sociétés capitalistes occidentales. Pour lui, le socialisme est un idéal qui se construit pas après pas et qui repose sur le volontarisme de l’homme ordinaire, sur son idéalisme, son ascétisme et son engagement perpétuel. Le socialisme orwellien est syncrétique, et il serait intéressant de le mettre en relation avec le « socialisme libéral » défendu par Carlo Rosselli, autrement dit un socialisme qui dit haut et fort « que la liberté, présupposé de la vie morale aussi bien de l’individu que des collectivités, est le plus efficace moyen et l’ultime fin du socialisme » (Carlo Rosselli, Socialisme libéral, Bord de l’eau Ed., 1930 (Reed. 2009), p. 157). Et je crois pouvoir affirmer que George Orwell se serait reconnu dans ces mots de Rosselli : « Si les hommes n’ont pas, enracinés en eux, le sens de la dignité et le sens de la responsabilité, s’ils n’ont pas le fier sentiment de leur autonomie, s’ils ne sont pas émancipés dans leur vie intérieure, le socialisme ne peut se réaliser. » (Carlo Rosselli, id., p. 129). Mais à vrai dire, qui n’en est pas convaincu ?

> Lire l’article sur le blog Le Monde comme il va.

Christophe Patillon
blog Le Monde comme il va , 06/11/2009
Orwell politique
Après les chroniques de George Orwell, les Éditions Agone nous offrent une sélection de textes politiques de l’écrivain britannique, rédigés entre 1928 et 1949, tous inédits en français. Les essais sont regroupés en six chapitres thématiques, qui respectent la chronologie. La pensée politique de l’auteur se dévoile, s’affine au fil des années et de l’actualité politique. On voit ainsi « Orwell avant Orwell », dans des textes écrits sous son vrai nom, Eric Blair, traiter de la censure ou de la situation coloniale en Birmanie. Les raisons de sa rupture avec les communistes sont exposées dans le chapitre consacré à la guerre d’Espagne, qui fut un tournant majeur dans la pensée de l’auteur, au même titre que la Seconde Guerre mondiale, qui lui permet d’aborder les thèmes qu’il exploitera dans ses dernières œuvres. Un texte central, La liberté périra-t-elle avec le capitalisme ?, écrit en réponse à un lecteur, résume en quelques pages l’essentiel de la pensée politique d’Orwell : la nécessité historique du progrès vers une économie collectiviste ; l’insuffisance d’admettre la propriété centralisée des moyens de production comme seul but sans l’assortir d’un véritable système démocratique qui ne soit ni la ploutocratie de la démocratie bourgeoise ni l’oligarchie totalitaire ; la critique des antifascistes qui refusent de prendre en compte le rôle de l’idéologie dans le mode d’apparition du nazisme... Le recueil se termine par la mise au point publiée par Orwell peu avant sa mort : « Mon récent roman, 1984, n’a pas été conçu comme une attaque contre le socialisme ou contre le Parti travailliste mais comme une dénonciation des perversions auxquelles une économie centralisée peut être sujette. (...) Je crois également que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits des intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. »
Sebastien Banse
Les lettres françaises , 07/11/2009
Une mine d'Orwell à prospecter

Pour l’auteur de 1984, avant guerre, le racisme colonial engliche et le nazisme, c’était du kif.
Les tapées de fervents d’Orwell avaient bougrement déchanté lors de la parution en français chez deux éditeurs fiables (lvréa- L’Encyclopédie des nuisances) des quatre volumes ventrus de ses Essais, articles et lettres. On n’y retrouvait pas vraiment la lucidité critique poignardante et volontiers provocatrice de l’auteur de La Catalogne libre*. On sait maintenant pourquoi. Effrayée par les prises de position radicales de son julot, sa veuve Sonia, responsable de la sélection des textes traduits, leur avait coupé les noix. Knip, knip ! C’est ainsi qu’Orwell n’y comparait plus le racisme colonial british avec le nazisme ordinaire (“Hitler représente le prolongement et la perpétuation de nos propres méthodes ») et qu’il n’y incitait plus ses compatriotes en lutte contre le IIIe Reich à d’abord bouter hors d’Angleterre leurs dirigeants à eux, à commencer par l’ignoble Churchill.
Sortent ces jours-ci chez Agone, embouchons nos bugles, les vrais de vrais Écrits politiques (1928–1949) d’un George Orwell non castré démissionnant, ado, en Birmanie, le vomiaux lèvres, de son poste d’officier de police de l’Empire britannique. Se lumpenprolétarisant quelque temps parmi les vagabonds et les petits délinquants de Paris et de Londres pour bien décrire leur mouise. Choquant les Finkielkraut de l’époque en faisant fête aux « bons mauvais livres » (à savoir les livres mal torchés littérairement au contenu chouettement subversif). Et se fâchant tout rouge et noir, de retour de la guerre d’Espagne avec un trou de balle dans le cou, contre la sordide gauche plan-plan décriant dans les médias les anti-franquistes (et les antistaliniens) anars et poumistes risquant leur peau sur le front pour « la liberté libre » (Rimbaud).
On peut lire aussi dans la même foulée en sirotant de la Guinness (ou de l’irish coffee) la nouvelle édition de la très balèze bio de Bernard Crick George Orwell (Flammarion), aussi nutritive que celle de Francis Lacassin sur Jack London (Bourgois). Et A ma guise (Agone), un recueil de mordicantes chroniques fricassées par Orwell entre 1943 et 1947 pour l’hebdo Tribune, dans lequel le pamphlétaire accuse notamment la plupart de ses collègues journalistes d’être des « chiens de cirque exécutant leurs sauts périlleux sans même avoir besoin du fouet de leurs dresseurs ». Et La Politique selon Orwell de John Newsinger (Agone encore), une étude pointilleuse et captivante en diable sur les conceptions du socialisme révolutionnaire que l’écrivain a successivement défendues en prenant soin de n’être jamais ambigu. S’il fut, par exemple, l’une des toutes premières plumes de la nébuleuse rebelle-communiste à oser dénoncer « le collectivisme oligarchique » soviétique, c’est en continuant à appeler de ses voeux « un large soulèvement populaire venu d’en bas”.
L’on recommandera de surcroît, outre le laineux Orwell ou l’horreur de la politique (Plon) du cher Simon Leys, trois essais incisifs éclairants: 1. Orwell éducateur de Jean-Claude Michéa (Climats), dont l’objectif est d’implacablement « démonter l’imaginaire capitaliste” comme Orwell et Debord ont pu le faire. 2. De la décence ordinaire de Bruce Bégout (Allia) où l’on expose comment, selon Orwell, la vie triviale des gens simples est à même de devenir un puissant levier insurrectionnel. 3. George Orwell, de la guerre civile espagnole à 1984 de Louis Gill (Lux, diff. Nouveau Monde) qui, avec la même belle rigueur féroce, dissèque les divers types de totalitarisme : le fâcha, le stal, le technolibéral.

*Rebaptisé par Gérard Lebovici, en 1982, Hommage à la Catalogne.

Noël Godin
Siné Hebdo n°61 , 04/11/2009
Compte-rendu

Après La Politique selon Orwell de John Newsinger en 2006 et, en 2008, A ma guise, recueil de chroniques écrites entre 1943 et 1947, les éditions Agone viennent de publier des écrits inédits (lettres, essais, notes de lecture) en français de l’écrivain anglais, pour la plupart d’un grand intérêt. C’est le cas de La Grande Misère de l’ouvrier britannique (1928–1929), plongée édifiante dans le monde des prolétaires, des chômeurs et des vagabonds soumis au contrôle sourcilleux de travailleurs sociaux qui “veillent à ce qu’ils n’oublient pas un seul instant qu’ils ne sont que des parias, vivant aux dépens du public, et qu’ils doivent, par conséquent, en toute circonstance, se montrer humbles et soumis” ; mais aussi de ces réflexions sur l’Empire colonial britannique et son destin. Sur la guerre d’Espagne, ses lettres et analyses nous le montrent en colère : en colère parce que la realpolitik des démocraties européennes a liquidé l’expérience révolutionnaire en cours ; en colère contre l’URSS et la cécité des intellectuels communistes à admettre la trahison du Komintern…. mais aussi profondément ému par ces “gens ordinaires”, capables de se prendre en main et de tenter de construire un autre futur : “Etre en Espagne à cette époque était une expérience étrange et touchante parce qu’on avait devant soi le spectacle d’un peuple qui savait ce qu’il voulait, d’un peuple qui faisait face à son destin les yeux grands ouverts.”
Une partie de ses écrits traite de la situation en Angleterre. Pour Orwell, la guerre qui s’annonce offre l’opportunité de voir émerger un socialisme britannique, humaniste, reposant sur une alliance entre classe ouvrière et classe moyenne, cimenté par le patriotisme et l’idéal démocratique. Il considère que cette chance existe parce que les capitalistes britanniques se savent condamnés en cas de victoire nazie. Il rejette le pacifisme et le défaitisme révolutionnaire car “toute tentative de renverser notre classe dirigeante sans défendre nos côtes entraînerait immédiatement l’occupation de la Grande-Bretagne par les nazis et l’installation d’un gouvernement fantoche, comme en France”. C’est pourquoi ils appellent les socialistes à rejoindre la Home guard, sorte de milice de volontaires, à en prendre le contrôle ou, du moins, à empêcher qu’elle ne se transforme en milice réactionnaire.
En 1945, un raz de marée électoral porte les travaillistes au pouvoir. Orwell suit avec attention les premiers pas du gouvernement Attlee, mais note que « le Parti travailliste, dans l’esprit de l’homme ordinaire, ne signifie pas républicanisme, et encore moins le drapeau rouge, les barricades et le règne de la terreur : il signifie le plein-emploi, la distribution gratuite de lait dans les écoles, 30 shillings par semaine pour les retraités et, en général, la justice pour les travailleurs ». Orwell nous livre peut-être là une clé pour comprendre ses conceptions politiques atypiques : il n’est ni marxiste, ni anarchiste, ni social-démocrate. Qu’est-il alors ? Dans Les socialistes peuvent-ils être heureux ?, il suggère que le véritable objectif du socialisme n’est pas le bonheur [mais] la fraternité humaine (...) Si les hommes s’épuisent dans des luttes politiques déchirantes, se font tuer dans des guerres civiles […], ce n’est pas afin de mettre en place un paradis avec chauffage central, air conditionné et éclairage […] mais parce qu’ils veulent un monde dans lequel les hommes s’aiment les uns les autres au lieu de s’escroquer et de se tuer les uns les autres ». Orwell refuse que le socialisme ne soit qu’un partage plus équitable des richesses produites. De même, comme le socialiste italien Carlo Rosselli1 en son temps et, plus près de nous, Noam Chomsky dans sa controverse avec Michel Foucault2, il rejette le relativisme moral du marxisme : “Les hommes ne meurent pas pour des choses nommées capitalisme ou féodalisme, ils meurent pour des choses nommées liberté ou loyauté, et ignorer un ensemble de motivations est aussi trompeur qu’ignorer les autres. » Pour lui, le Socialisme est un Idéal qui se construit pas après pas, et repose sur le volontarisme et l’idéalisme de l’homme ordinaire. Orwell, otage de son temps, coincé entre une social-démocratie embourgeoisée et un mouvement communiste stalinisé, est en ce sens un pragmatique et un réformiste. Il l’est comme le furent, à la même époque et à leur façon, un marxiste comme Antonio Gramsci, cherchant les voies d’une rupture révolutionnaire dans les pays d’Europe de l’Ouest3, ou un libertaire comme Malatesta et sa stratégie gradueliste4.

1 Carlo Rosselli, Socialisme libéral (traduction et présentation de Serge Audier), Le Bord de l’Eau, 1930 (2009). 527 p. Il va sans dire que le socialisme libéral de Rosselli est aux antipodes du socialisme droitier en cours aujourd’hui…

2 Noam Chomsky et Michel Foucault. Sur la nature humaine, Aden, 2006, 197 p.

3 D. Grisoni et R. Maggiori, Lire Gramsci, Éditions universitaires, 1973, 280 p.

4 Gaetano Manfredonia (textes réunis et présentés par), La Pensée de Malatesta, Groupe Fresnes-Antony, 1996, pp. 153–157.

Courant Alternatif n°194 , novembre 2009
Compte-rendu

Les éditions Agone poursuivent leur travail sur Georges Orwell, journaliste et écrivain surtout connu pour ses romans 1984 (anticipation d’une société sécuritaire), La Ferme des animaux (critique de la dégénérescence de la Révolution russe) ou Hommage à la Catalogne (dénonçant l’assassinat de la Révolution espagnole par l’État républicain). On découvre dans ce recueil des articles et des textes publiés entre 1928 et 1949, jusqu’ici inédits en français. Agone, qui est une maison exigeante, nous pardonnera d’ailleurs une critique au passage : la traduction manque ici singulièrement de souffle et ne fait pas justice au talent d’écrivain d’Orwell.
Mais venons-en à ce que cette compilation a de plus instructif, c’est-à-dire plusieurs articles de la période 1940–1943. L’Angleterre en guerre craint un débarquement de la Wehrmacht. En quelques semaines, un million d’hommes se portent volontaires pour former une milice populaire, la home guard. Encadrée par des officiers de réserve, elle est entraînée au maniement d’armes légères et se prépare à une possible guerre de guérilla.
Ancien milicien antifasciste en Espagne, Orwell appelle alors les militants anticapitalistes de toutes nuances à s’engager dans la home guard. Il estime que le capitalisme britannique, au bord d’un écroulement moral, a pris un grand risque en créant cette force armée, car elle pourrait lui échapper et devenir révolutionnaire. Aussi, dans l’hebdomadaire de gauche Tribune fustige-t-il les militants communistes ou socialistes qui restent « à l’extérieur en disant : c’est du fascisme ». Pour Orwell, leur acuité politique est limitée par des culs-de-bouteille idéologiques : ils peuvent bien « répéter : “des armes pour les travailleurs”, ils sont incapables de mettre un fusil entre les mains des travailleurs ; la home guard le peut et le fait ». Et de résumer sa pensée: « Nous vivons une période étrange de l’histoire où le révolutionnaire doit être un patriote, et le patriote un révolutionnaire. »
Après plusieurs mois, le débarquement allemand se faisant de plus en plus improbable, l’évolution de la home guard décevra les espoirs d’Orwell. Au moins avait-il formulé une proposition pratique, cherchant sincèrement à inscrire une politique socialiste révolutionnaire dans les circonstances du moment.

Guillaume Davranche
Alternative Libertaire n°189 , novembre 2009
Orwell inédit
Vingt-cinq ans après la date auquel son nom reste attaché, 1984, lire Orwell reste indispensable. L’antitotalitarisme, dont il fut un des plus précoces penseurs, est pourtant devenu idéolo gie dominante rétorquera-t-on, et sert même de triste moyen de chantage à toute une caste d’intellectuels de pouvoir pour justifier leurs reniements. Raison de plus pour relire Orwell qui, exempt de toute complaisance à l’égard de la terreur rouge, n’a jamais pour autant transigé avec un engagement sans faille en faveur des plus faibles. Ces quarante-quatre textes jusqu’ici inaccessibles en français le prouvent à l’envi. La veuve de l’écrivain, Sonia, les avait exclus de l’édition des « Essais, articles et lettres ». Trop politisés à son goût. Ils s’avèrent extrêmement précieux pour cerner le socialisme radical auquel rêvait Orwell, aussi critique à l’égard de la démocratie capitaliste qu’hostile aux aberrations du marxisme. Ils permettent de retrouver avec bonheur le style ferme, intègre, gouailleur, si caractéristique d’Orwell journaliste. Que ce dernier raille ici James Burnham, essayiste de chevet des managers à l’époque, ou la fadeur des représentations du « paradis socialiste », il réussit ce miracle de demeurer une menace bien vivante pour les hypocrites et les imbéciles - de droite comme de gauche.
Aude Lancelin
Le Nouvel Observateur , 22/10/2009
Les socialistes vus par Orwell
On connaît le fameux 1984 de George Orwell. Mais c’est bien souvent la seule œuvre connue de l’écrivain britannique. Les éditions Agone publient un recueil d’Écrits politiques d’Orwell – avec le soutien du Conseil général des Bouches-du-Rhône – qui permet de mieux connaître les multiples facettes de cet auteur. Ces textes s’échelonnent de 1928 à 1949, date à laquelle il publiera 1984, un an avant sa mort. Le recueil qui nous est ici proposé nous conduit de la Guerre d’Espagne – Orwell y fut engagé dès 1936 et y sera grièvement blessé – aux conséquences du colonialisme britannique – il est né en 1903 au Bangladesh. Il évoque aussi longuement les expériences travaillistes en Angleterre et, contexte oblige, la mobilisation contre l’hitlérisme. Mais on trouvera aussi dans ce volume des réflexions critiques sur les intellectuels et leur fascination pour le pouvoir ainsi que plusieurs éclairages sur le socialisme, notamment Les socialistes peuvent-ils être heureux ? Avec humour et dans une langue ironique et mordante, Orwell assure que « le véritable objectif du socialisme n’est pas le bonheur ». On perçoit bien ici sa méfiance à l’égard de la recherche d’une société “parfaite” comme celle décrite dans 1984, et son hostilité au totalitarisme. Pour lui, le « véritable objectif du socialisme, c’est la fraternité humaine ».
P. F.
Communes , octobre 2009
Orwell comme vous ne l'avez jamais lu

Plus besoin de présenter George Orwell, le grand auteur de romans tels que La ferme des animaux ou encore le non-moins fameux 1984. Ces livres ont fait le tour du monde, tant pour leur écriture que pour le fond : le combat permanent et émancipateur contre toute forme de totalitarisme, et ce quel qu’il soit. L’année dernière, la maison d’édition marseillaise Agone nous proposait de nous plonger dans l’œuvre d’un autre Orwell, celle du journaliste engagé, celle du chroniqueur à l’hebdomadaire Tribune. Une véritable bouffée d’oxygène venue d’un autre âge, mais dont beaucoup de confrères contemporains pourraient encore s’inspirer.
Cette année, Agone retente le pari, avec un objectif encore plus ambitieux : faire découvrir au grand public les écrits politiques d’Orwell. Car loin de se cloisonner dans une tour d’ivoire, Orwell s’est toujours senti comme un citoyen concerné de la marche du monde. Inlassable, il partit en Espagne rejoindre les troupes républicaines, accumula les billets prônant et analysant le socialisme dans les grands quotidiens anglais et américains, mit en garde ses lecteurs contre l’impérialisme US, critique à foison le colonialisme britannique, etc.
Loin des dogmes de son époque, Orwell naviguait souvent en eaux troubles. Incompris par une grande partie de la gauche, décrié par les conservateurs, l’homme n’a jamais rien renié de ses idées et idéaux (malgré ce qu’ont pu dire certains lors de la sortie de1984), les défendant becs et ongles contre ses adversaires. Figure intellectuelle saisissante de son époque en tant que témoin privilégié, Orwell se distingue encore aujourd’hui par sa vision politique, son analyse, mais également par sa vision du socialisme. Tout un programme. À consommer sans aucune modération.

Le Patriote , 09-15/10/2009
Un cran à gauche

Les Écrits politiques d’Orwell, confirment l’auteur de La ferme des animaux comme un penseur politique de premier plan. Le recueil publié aux éditions Agone rend accessible en français un certain nombre de textes que sa veuve Sonia, qui n’appréciait pas le positionnement politique de son mari, avait jugé bon d’écarter. Organisé en six parties, ce livre retrace l’engagement passionné de l’auteur de 1928 à 1949.

Tout au long de sa vie, Eric Arthur Blair (1903/1950) puisera son inspiration dans les engagements liés à son expérience personnelle. On en trouve les premières traces dans quatre articles publiés entre 1928 et 1929. L’auteur, qui partage les conditions laborieuses des classes populaires londoniennes, y défend la liberté d’expression et une certaine idée de la littérature. Il s’attache aussi à décrire la condition humaine des ouvriers devenus chômeurs sans omettre de mentionner les mensonges d’Etat entretenus par la presse. « Les statistiques officielles se rapportant au chômage sont à dessein réglées de façon à induire en erreur (…) Une légende absurde circule dans la presse conservatrice d’après laquelle le chômage est uniquement dû à la paresse et à la rapacité des travailleurs. »

Entre dix-neuf et vingt-quatre ans, Eric Blair s’engage comme policier de la couronne d’Angleterre en Birmanie. Cette expérience de jeunesse fera d’Orwell (pseudonyme qui apparaît en 1933) un des plus virulent adversaire de l’impérialisme britannique. « Le racisme est avant tout une manière de pousser l’exploitation au-delà des limites normalement possibles en prétendant que les exploités ne sont pas des êtres humains (…) Hitler n’est que le spectre de notre passé qui s’élève contre nous. »

Expérience traumatique de la guerre d’Espagne

Au début de la guerre d’Espagne, Orwell combat six mois dans les milices du POUM*, et échappe de peu aux geôles communistes. Touché à la gorge par une balle franquiste, il retourne en Angleterre. S’en suit une série d’articles sur les mécanismes de la pensée totalitaire et les mesquineries de la politique de puissance.

Après la signature du pacte germano-soviétique, Orwell rompt avec la famille d’extrême gauche anglaise. En 1941, il approfondit la conception du socialisme qu’il appelle de ses vœux : « Une alliance entre les ouvriers et les membres des couches moyennes modernes, réunis sous la figure de l’homme ordinaire et partageant les valeurs de la décence commune. »

Le socialisme démocratique d’Orwell intègre la revendication de l’autonomie de l’individu au sein du socialisme. Sans exclure le recours à la violence, « si la minorité privilégiée s’accroche à son pouvoir. » L’auteur prend aussi le contre-pied d’une idée répandue à gauche selon laquelle le fascisme ne serait qu’une forme particulièrement agressive de capitalisme. « La démocratie bourgeoise ne suffit pas, mais elle vaut bien mieux que le fascisme. (…) Les gens ordinaires le savent, même si les intellectuels l’ignorent. »

Suite aux interprétations erronées qui font suite à la publication de 1984, paru le 8 juin 1949, Orwell fait la lumière sur sa démarche : « Mon roman n’a pas été conçu comme une attaque contre le socialisme mais comme une dénonciation des perversions auxquelles une économie centralisée peut être sujette et qui ont été partiellement réalisées dans le communisme et le fascisme. (…) Je crois que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. »

*POUM : Parti ouvrier d’unification marxiste créé à Barcelone en septembre 1935. Fusion entre Izquierda Communista d’origine trotskiste et du Bloque Obreto (bloc ouvrier et paysan)

Jean-Marie Dinh
L'Hérault du jour , 19/09/2009
Portrait du traducteur en caméléon
Le vendredi 6 avril 2012    La Ciotat (13)
Portrait du traducteur en caméléon
Le jeudi 5 avril 2012    Marseille 1 (13001)
Rationalité, vérité et démocratie : Bertrand Russell, George Orwell, Noam Chomsky
Le vendredi 28 mai 2010    Paris 5 (75)
Colloque "George Orwell, une conscience politique du XXème siècle"
Du vendredi 19 au samedi 20 mars 2010    Lille (59)
Les Rendez-vous des Sciences humaines
Du vendredi 12 au dimanche 14 février 2010    Paris 4 (75)
Conférence de Jean-Jacques Rosat
Le vendredi 29 janvier 2010    Lille (59)
Autour de George Orwell
Le vendredi 20 novembre 2009    Strasbourg (67)
Autour de George Orwell
Le jeudi 1 octobre 2009    Paris 6 (75)
Réalisation : William Dodé