Dans la collection « Banc d'essais »

 
couverture
Jacques Bouveresse
La Connaissance de l’écrivain
Sur la littérature, la vérité & la vie

Parution : 15/02/2008

ISBN : 9782748900828

Format papier
240 pages (12 x 21 cm) 22.00 €
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Les postmodernes ont érigé la littérature en une sorte de genre suprême, dont la philosophie et la science ne seraient que des espèces. Chacune des trois disciplines aurait aussi peu de rapport avec la vérité que les autres ; chacune se préoccuperait uniquement d’inventer de bonnes histoires, que nous honorons parfois du titre de « vérités » uniquement pour signifier qu’elles nous aident à résoudre les problèmes que nous avons avec le monde et avec les autres hommes.
Une des conséquences les plus remarquables de cette conception a été de détourner l’attention de la question cruciale : pourquoi avons-nous besoin de la littérature, en plus de la science et de la philosophie, pour nous aider à résoudre certains de nos problèmes ? Et qu’est-ce qui fait exactement la spécificité de la littérature, considérée comme une voie d’accès, qui ne pourrait être remplacée par aucune autre, à la connaissance et à la vérité ?

Quelle sorte de savoir trouve-t-on dans un roman, que ni la vie quotidienne ni une étude scientifique ne nous communiquent ? En quel sens peut-on parler de vérité en littérature ? Quels rapports y a-t-il entre la forme d’une œuvre et la connaissance qu’elle nous procure ? Convaincu que la littérature, autant que les sciences, mérite une philosophie exacte, il croise ici les réflexions de philosophes contemporains, comme Putnam et Nussbaum, avec celles de Zola, Henry James et Proust.

Professeur au Collège de France, Jacques Bouveresse a publié de nombreux ouvrages de philosophie du langage et de la connaissance mais aussi sur des écrivains comme Robert Musil et Karl Kraus. Il est aussi l’un des principaux commentateurs français de Ludwig Wittgenstein.

Pour visiter la page consacrée à Jacques Bouveresse sur le site du Collège de France

Foreign Rights

Rights already sold

Espagne : Ediciones del Subsuelo, 2011

English notice

Knowledge of writing – On Literature, Truth and Life

Why do we need literature besides science and philosophy to help us to solve some of our problems ? What kind of knowledge do we find in a novel ? What is the truth at work ? Jacques Bouveresse, philosoph at the Collège de France, weaves in this book the thoughts of contemporary philosophers like Putnam and Nussbaum with those of Zola, Henry James and Proust…

Dossier de presse
SUR LES ONDES
Compte-rendu Barbara Carnevali Annales, mars-avril 2010
Compte-rendu Jeanne-Antide Huynh Le Français aujourd'hui n°164, mars 2009
Vérité et éthique de la littérature Jean-Claude Monod Nonfiction.fr, 03/10/2008
À la lumière de Proust et de Musil Michel Lapierre Le Devoir, 16/08/2008
Ce que la littérature peut nous dire en plus de la science et de la philosophie Christian Godin L'Humanité, 14/06/2008
Le don des mots Régine Detambel Encres vagabondes, 03/06/2008
Il faut défendre la société littéraire Yves Citton Revue internationale des livres et des idées, mai-juin 2008
« J'ai toujours été profondément révulsé par le moralisme » propos recueillis par Jean Blain Lire, mai 2008
Pour une raison littéraire Olivier Doubre Politis, 27/03/2008
Bouveresse à l’Odeur du temps R. V. Zibeline n°6, avril 2008
Une connaissance pratique Simon Daireaux Biffures.org, mars 2008
Philosophie du roman Robert Maggiori Libération, 28/02/2008
SUR LES ONDES

Cité-Philo à Lille – « Musil : l’homme sans qualités », avec Sophie Djigo

France Culture – « La suite dans les idées » (15 avril 2008) – Philosophie et littérature

Compte-rendu
« La vérité est que les chefs-d’œuvre du roman contemporain en disent beaucoup plus long sur l’homme et sur la nature, que de graves ouvrages de philosophie, d’histoire et de critique. L’outil moderne est là. » Les mots provocateurs de Zola ouvrent le propos de Jacques Bouveresse, qui se propose d’introduire « un peu plus de clarté et de précision, dans le domaine encore obscur du rapport entre littérature et vérité.

Ce volume est né du travail effectué pour le séminaire au Collège de France au cours de l’année 2004-2005, lequel avait déjà donné lieu à une publication partielle . C’est sans doute en raison de cette origine que la réflexion de J. Bouveresse conserve une structure remarquablement ouverte et dialogique. La pensée se développe par sondages progressifs, autour d’un certain nombre de thèmes – conception essentialiste et conception expérimentale de la littérature, réalisme, style, imagination justice poétique, etc. – et de questions fondamentales : peut-on parler de vérité en littérature ? Y a-t-il une connaissance du psychisme réservée à la littérature ? La littérature peut-elle être la vraie vie... ?

La discussion avec des interlocuteurs joue aussi un rôle très important. J. Bouveresse se confronte avec des philosophes (notamment Ludwig Wittgenstein, Iris Murdoch, Hilary Putnam, Coca Diamond, Vincent Descombes, Martha Nussbaum), des théoriciens de la littérature (Mikhaïl Bakhtine, Peter Lamarque et Stein Haugom Olsen), et des écrivains (Émile Zola, Henry James, Marcel Proust, Robert Musil), dont il envisage l’œuvre romanesque et les déclarations de poétique.

Le point de départ du questionnement est une insatisfaction profonde face à la vision formaliste de la littérature et à sa « phobie de l’extra-textualité ». Il faut revenir sans hésitation à une conception référentielle de l’œuvre, ne pas avoir peur d’affirmer qu’il existe un rapport substantiel entre littérature et connaissance : « La littérature ne parle pas seulement des textes et, en dernier ressort, d’elle-même, mais également de la vérité, de la vie humaine et de l’éthique » (p. 12). La réévaluation du potentiel cognitif de la littérature, de sa capacité de « dire le vrai », vise en particulier le domaine de la morale : c’est dans le monde des affaires humaines que la connaissance de l’écrivain montre toute son efficacité, se révélant comme un complément indispensable des savoirs philosophiques et scientifiques. À la différence de ceux qui soulignent davantage la vocation mimétique, donc descriptive, de la représentation littéraire, J. Bouveresse pousse sa réflexion en direction de la normativité. La question fondamentale est donc moins « Comment vivent les hommes ? » que « Comment devons-nous vivre ? » Et la littérature y répond justement grâce à sa capacité de dépasser le domaine de la réalité effective et de produire des situations fictives. Élargissant le champ des possibilités existentielles, l’imagination littéraire permet aux lecteurs de multiplier et d’approfondir leur expérience éthique : elle est donc un instrument incontournable de cette activité réflexive que la tradition anglo-saxonne nomme « perfectionnisme moral ».

Pour définir la spécificité du rôle de la littérature par rapport à celui de la philosophie, J. Bouveresse parle d’une « éducation du regard ». Le grand écrivain oriente, raffine, corrige la vision du philosophe, qui parfois, par excès d’abstraction, n’arrive pas à saisir correctement cette entité fuyante et compliquée qu’est la vie humaine. « C’est justement parce que la littérature est probablement le moyen le plus approprié pour exprimer, sans le falsifier, l’indétermination et la complexité qui caractérisent la vie morale qu’elle peut avoir quelque chose d’essentiel à nous apprendre dans ce domaine » (p. 54). La littérature s’offre alors comme une forme de connaissance très proche de la leçon de Wittgenstein : « elle peut nous apprendre à regarder et à voir beaucoup plus de choses que ne nous le permettrait à elle seule la vie réelle – là où nous sommes tentés, un peu trop tôt et un peu trop vite, de penser » (p. 54-55).

Cette éducation du regard se constitue essentiellement par les modalités de l’éclaircissement et de l’analyse. L’écrivain, certes, fait appel à des facultés et à des moyens spécifiques, en premier lieu à l’imagination et à un langage qui exalte ses propriétés symboliques ; mais cela n’exclut pas le recours à la raison et même à des formes d’expérimentation qui sont proches de la méthode et de l’esprit scientifiques (voir par exemple les chapitres sur Zola et sur les « expériences de pensée »). On peut critiquer la naïveté du roman expérimental naturaliste, sans renoncer pourtant à l’idée qu’il peut y avoir une collaboration, voire une familiarité, entre la littérature et la science.

J. Bouveresse s’engage ici dans une polémique violente contre la vision « essentialiste » de la littérature, aussi populaire parmi les philosophes que l’obsession formaliste-structuraliste, bien que pour des raisons opposées, mais aussi illusoire et dangereuse. Selon cette vision, la « poésie » (formule qu’on préfère à celle de littérature, comme pour en souligner le prestige aristocratique) serait la voie privilégiée d’accès au vrai : intuition d’essences, savoir irrationnel, mystique, qui dépasserait tout autre forme de connaissance, et en particulier l’attitude « prosaïque » des sciences. Relancée au XXe siècle par Martin Heidegger et ses successeurs, cette idée de la littérature plonge ses racines dans la culture du XIXe siècle, plus précisément dans la réaction romantique au positivisme ; et c’est justement dans l’opposition désormais datée entre deux formes équivalentes d’absolutisation – l’Art ou la Science, l’esthétisme ou le scientisme – qu’elle trouve ses limites.

Face à l’alternative entre un positivisme aveugle et la brumeuse « religion de l’écrivain », J. Bouveresse donne l’exemple de l’écrivain-scientifique par excellence, Musil, et de son roman-essai. Il faut remarquer que, comme V. Descombes, dont il discute les thèses sur Proust et la « philosophie du roman », J. Bouveresse montre une sensibilité admirable pour le genre romanesque, trop souvent négligé par les philosophes, qui le considèrent comme une forme trop vulgaire, trop compromise avec le quotidien et sa doxa. Musil a montré que ce serait une très grave erreur de concevoir le « poétique » comme une valeur proportionnelle au mystère, et de voir dans l’approche rationnelle et analytique de la science la cause du désenchantement du monde. Musil « faisait déjà remarquer avec raison que, contrairement à ce que l’on dit souvent, ce que la physique nous a appris sur les propriétés des corps et de la lumière ne rend pas l’herbe moins verte ; et ce que la psychologie scientifique nous a appris sur nos sentiments et nos émotions ne les rend pas moins réels et importants » (p. 13). Tout au contraire, comme Proust l’a si bien dit dans le Contre Sainte-Beuve, « tout ce qui peut [...] aider à découvrir des lois, à projeter de la lumière sur l’inconnu, à faire connaître plus profondément la vie, est également valable » (p. 16).

L’art montre une capacité tout à fait spéciale de comprendre et sauver la dimension qualitative de l’expérience : peut-on reconnaître cela sans déclencher une polémique stérile contre les méthodes de l’analyse quantitative et, surtout, sans aboutir à la conclusion postmoderne que tout est littérature au sens le plus faible du terme, c’est-à-dire que la vérité n’existe pas, et qu’entre les formes du savoir scientifique, philosophique et littéraire il n’y a aucune différence essentielle ? J. Bouveresse ne cesse d’insister sur la nécessité de rechercher et de saisir cette différence essentielle, et de la respecter dans les deux sens : car si la vérité se dit de multiples manières – les scientifiques et les philosophes devraient lire plus de romans... –, elle ne cesse pourtant pas d’être la « vérité » et c’est là que la science devrait éduquer le regard du littéraire. Ces idées justes et stimulantes appellent désormais des analyses encore plus spécifiques et approfondies de cette manière « différente » de dire la vérité qu’est la littérature.
Barbara Carnevali
Annales, mars-avril 2010
Compte-rendu
En quel sens peut-on parler de vérité en littérature ? Quel rapport particulier la littérature entretient-elle avec la vérité ? Pourquoi avons-nous besoin de la littérature en plus de la science et de la philosophie pour nous aider à résoudre certains de nos problèmes ?

Autant de questions cruciales qui sont à l’origine et au cour de cet ouvrage du philosophe Jacques Bouveresse qui se propose de réfléchir sur ce qui fait de la littérature, et en particulier du roman, une voie d’accès privilégiée à certaines connaissances et vérités qu’elle seule semble en mesure de nous transmettre (en plus et différentes de celles de la science et de la philosophie).

En effet, certaines œuvres littéraires manifestent une forme de connaissance de la réalité humaine, de la vie, remarquable, étonnante sans que l’on sache vraiment comment la définir.
Il s’agit alors de chercher à y voir plus clair, de proposer des éléments de caractérisation selon une approche philosophique, sans dissimuler les difficultés, les perplexités, les questions en suspens.

L’ouvrage se présente sous la forme de 30 chapitres brefs et denses qui peuvent se lire dans une relative autonomie en fonction de l’intérêt du lecteur guidé par des titres précis (par exemple § 9 « L’inséparabilité du contenu et de la forme romanesque » (Martha Nussbaum-Musil-Rancière) ; § 14 « Le Naturalisme comme attitude morale » (Zola-Wilde) ; § 22 « L’imagination littéraire dans la sphère publique » (Martha Nussbaum) ; § 28 « Les illuminations du cœur : L’Amour et la douleur comme moyens de connaissance » (Proust). Cette présentation permet une réelle circulation dans l’ouvrage et la pensée qu’il développe. Elle est également très utile pour la relecture une fois conquise la compréhension du projet et de la démarche philosophiques.

Le philosophe veut se situer dans l’entre-deux ou en dehors des conceptions générales et extrêmes de la littérature qu’il refuse : l’absolu du texte qui exclut le hors-texte et la littérature à la mission quasiment sacrée donnant accès à une forme de vérité d’une espèce supérieure plus importante que la vérité scientifique (la littérature « mesure de toute chose » capable de « révéler l’essence des choses » et de donner à voir « la vérité même de l’être qui se dévoile », en lien avec la « mission de l’artiste »). De même, est écartée la conception de la littérature productrice d’une « multiplicité indéfinie de points de vue subjectifs », créatrice de visions du monde personnelles comme « autant de vérités qu’il y a d’hommes sur terre » (Maupassant).

De quelle nature sont ces connaissances ou ces vérités que nous procure la littérature ? J. Bouveresse fait l’hypothèse qu’elles sont du genre de ce qu’on appelle en philosophie la « connaissance pratique » au sens où cette connaissance ne peut être construite en théorie ou mise en système. La connaissance morale est probablement une connaissance de ce type et ainsi la littérature est mieux adaptée que la philosophie pour y faire accéder. Non seulement, la littérature fournit un matériau riche pour la réflexion mais elle permet aussi de développer l’imagination morale et le raisonnement pratique, selon M. Nussbaum (philosophe américaine souvent citée dans l’ouvrage). Les romanciers donnent une idée beaucoup plus vraisemblable que la plupart des philosophes des situations morales ou des problèmes moraux car ils peuvent rendre leur complexité, leur incertitude, et surtout comme le dit Henry James, ils montrent que souvent la solution d’un problème moral ne peut être connue qu’après coup. Il faut pour arriver à ce qui apparaitra comme une solution après coup de l’imagination morale (la philosophie morale se situe généralement en amont du problème moral). Les oeuvres littéraires, en particulier les romans, nous montrent des possibilités auxquelles nous ne pensons pas naturellement. De ce fait, les ressources de la littérature jouent un rôle irremplaçable dans la formation et le développement de l’imagination morale. Aussi, notre relation à la morale vient en grande partie d’une relation à des œuvres, à des références et à des modèles littéraires.

J. Bouveresse insiste sur la différence essentielle à faire entre cette connaissance morale et le moralisme. Les écrivains évoqués (Musil, Henry James, Flaubert, Zola) qui procurent cette connaissance morale et contribuent à son progrès, sont des critiques du moralisme (explicitement ou implicitement), ont même été accusés d’immoralisme. Le roman naturaliste dit-il est une « contribution irremplaçable non seulement à la connaissance expérimentale de la réalité morale mais également à la réflexion morale ». Cette connaissance morale des romanciers s’attache aux qualités morales « ordinaires » même lorsque l’écrivain, comme Proust par exemple, pense que la littérature a un pouvoir de transformation et d’anticipation de la morale.

J. Bouveresse reconnaît que la réflexion sur ce qui confère à un écrivain cette aptitude spéciale à la connaissance morale ou à donner l’impression dans ce qu’il écrit d’une connaissance plus développée et plus raffinée de la vie morale n’est pas très avancée. Il pose toutefois la question du lien qu’il pourrait y avoir entre le rapport spécifique que l’écrivain entretient avec le langage, entre la forme et le style et l’accès à cette connaissance pratique procurée par la littérature. [L’inséparabilité du contenu et de la forme caractéristique de la littérature aurait partie liée avec le caractère pratique de la connaissance ou de la vérité littéraires. Il cite M. Nussbaum pour laquelle le choix d’une forme et d’un style peut avoir lui-même une valeur de connaissance et Musil qui parle de l’inséparabilité du contenu et de la forme littéraires comme d’un moyen d’influencer non seulement l’intellect mais également l’affectivité, la volonté et l’action.

Cet ouvrage exige quelque effort de lecture à la hauteur de l’exigence de son propos – le projet d’une philosophique « exacte » de la littérature, et à la mesure d’une approche de la fonction cognitive de la littérature ou de la « vérité » en littérature qui n’est pas familière aux littéraires. Le croisement des propos d’écrivains, dans le souci de partir de ce qu’ils disent et savent de leur rapport aux oeuvres « vraies », et de philosophes crée une polyphonie riche pour la pensée mais qu’il faut apprivoiser. Toutefois, l’effort consenti n’est pas vain tant la recherche de la vérité de ce qu’ils écrivent souvent fondamentale et même cruciale quoique différente chez de nombreux écrivains, se trouve ici éclairée et réfléchie de façon renouvelée par l’approche philosophique et un peu mieux comprise.

Et puis, analyser la littérature sous l’angle de notions comme celles de connaissance et de vérité renvoie à une conception « humaniste » de la littérature dont le retour est manifeste et s’affirme clairement dans les nouveaux programmes du collège et le socle commun de connaissances et de compétences.
Jeanne-Antide Huynh
Le Français aujourd'hui n°164, mars 2009
Vérité et éthique de la littérature
La "rentrée" médiatico-littéraire à laquelle nous venons d’assister méritera de rester dans les annales : on aura vu les "grands" journaux et hebdomadaires rivaliser à qui donnerait le plus de place au duo incontournable, Catherine Millet et Christine Angot, soit la bouleversante découverte qu’on peut avoir une vie sexuelle débridée et être néanmoins jaloux (jalouse, en l’occurrence), et le "roman" d’une liaison entre une people littéraire rive gauche et un people rapeur-sarkozyste rive droite, — et des affres qui s’ensuivent. Autant dire une extension du domaine du people, qui finit logiquement par manger le maigre espace dévolu aux livres dans la presse ; et le triomphe d’une maxime sollersienne, selon laquelle (je cite de mémoire…) ce qu’on cherche dans les livres, c’est la découverte de toutes les formes de la sexualité, réelle et possible. Que ce soit là un des attraits de la littérature, dont Sade, Bataille, Genet, Proust, Lawrence et tant d’autres témoigneraient, je ne le nierai nullement. Mais comme l’observait Pierre Bourdieu dans un portrait de Sollers consécutif à un article fort élogieux que l’auteur de Femmes avait consacré à… Édouard Balladur, on thésaurise aujourd’hui grassement sur ce qui a représenté une expérience risquée des limites : "Le culte des transgressions sans péril qui réduit le libertinage à sa dimension érotique finit par faire du cynisme un des Beaux-Arts."

Un petit ouvrage paru il y a quelques mois semblait annoncer et dénoncer par avance cette tendance à la réduction des pouvoirs de subversion de la littérature sinon à l’évocation micrologique des heurs et malheurs sexualo-mondains des Parisien(ne)s, du moins à la sphère du privé. "Il n’y a pas de raison de croire, notait Jacques Bouveresse, que la littérature ait perdu quoi que ce soit du potentiel subversif que Martha Nussbaum lui attribue [dans Poetic Justice. The Literary Imagination and Public Life]. Mais on peut s’étonner, en revanche, qu’elle ait apparemment cessé d’y croire réellement, et en tout cas renoncé à l’utiliser à une époque où le capitalisme libéré et le marché universel […] ont triomphé apparemment sans partage. […] Jamais probablement la littérature ne s’est trouvée dans une situation de conflit aussi aigu avec le système de pensée de l’économie politique et sa prétention à gouverner la totalité de l’existence des hommes […]. Et pourtant, la posture dominante chez les écrivains d’aujourd’hui, quand ils ne se rallient pas ouvertement au système, semble être beaucoup moins celle de l’opposition et de la lutte que celle de la résignation ou de l’indifférence plus ou moins cynique" .

Cette remarque n’est cependant qu’une incise, dans un ouvrage dont le propos est bien plus vaste : comment rendre compte philosophiquement de l’importance de la littérature pour nos vies ? Si l’on tente de penser sérieusement son statut, peut-on éviter de dire que la littérature offre une forme de connaissance, quels que soient les problèmes qui ne manqueront pas de se poser pour définir précisément de quelle forme de connaissance il s’agit, en quoi elle diffère de la connaissance scientifique, et en quoi la connaissance n’est évidemment pas son seul objectif ni son seul intérêt ?
Jean-Claude Monod
Nonfiction.fr, 03/10/2008
À la lumière de Proust et de Musil

Vers 1970, durant les heures de gloire de la critique formaliste, il n’était pas de bon ton de soutenir que la littérature dépasse le texte pour nous éclairer sur l’humanité. « À tout moment l’artiste doit écouter son instinct, ce qui fait que l’art est ce qu’il y a de plus réel, la plus austère école de la vie, et le vrai Jugement dernier. » Voilà une pensée du narrateur du Temps retrouvé (1927), qui tenait alors de la parfaite désuétude et de la sublime provocation.
Dans La Connaissance de l’écrivain, le philosophe français Jacques Bouveresse reprend ces mots de Proust pour montrer qu’il est légitime d’estimer que la littérature constitue un moyen irremplaçable d’approfondir notre conscience. Cette attitude surprend de la part d’un logicien, d’un positiviste, qui est allé jusqu’à rapprocher d’une fumisterie la philosophie de Derrida, si chère à tant d’esprits littéraires.
Même s’il admire la méthode scientifique, Bouveresse, auteur d’un essai « sur la littérature, la vérité et la vie», ne craint pas d’entrevoir des «moyens de connaissance» dans ce qu’il appelle «les illuminations du cœur ». Il pousse l’audace jusqu’à donner du crédit à l’affirmation du narrateur proustien : « C’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit. »
La littérature précède et gouverne l’authentique écrivain au point de le faire agir malgré lui. À cet être marqué par le souvenir, souvent douloureux, et la création artistique libératrice, elle permet de redécouvrir la vie personnelle, « ramenée au vrai de ce qu’elle était » et « en somme réalisée dans un livre ! », suivant les formules du Temps retrouvé. On retrouve là le processus proustien de l’écriture romanesque.
Il n’est pas à l’abri d’un écueil: la vieille tentation de transformer l’art en sacerdoce en laissant le créateur littéraire s’enliser dans un dolorisme stérile, étouffante religiosité du cœur. De tous ceux auprès de qui Bouveresse cherche la lumière, qu’il s’agisse de Zola, d’Henry James, de Wittgenstein ou d’Orwell, un seul nous préserve vraiment du danger auquel s’exposent les inconditionnels de Proust.
Ce gardien idéal de l’extrême rigueur, du bon sens et du sang-froid artistiques, c’est Robert Musil (1880–1942). Nul n’a stigmatisé autant que lui « le bavardage de sacristie sur la mission de l’artiste ». Dès 1979, dans Le Monde, Bouveresse qualifiait d’« ingénieur de la littérature » l’écrivain autrichien, auteur du roman L’Homme sans qualités, ombre germanique, mystérieuse et scientifique d’À la recherche du temps perdu.
L’importance que le philosophe français accorde à Musil réjouit, mais on aurait aimé qu’il cite de lui, comme il l’a si bien fait pour Proust, des passages exceptionnels comme celui-ci, qui en dit plus que tout exposé théorique : « Être un gardien dans le recoin d’un recoin, un phare pour les navigateurs en goutte d’eau, passer des années à dénouer un petit nœud à la ceinture de la vie… » Telle était la tâche exaltante et ardue que s’assignait le miniaturiste littéraire autrichien, voué à la dissection de la réalité humaine.
À l’abîme étourdissant du cœur dans lequel Proust pouvait nous jeter pour notre bonheur ou notre perte, Musil substituait l’analyse microscopique et ironique des secrets de l’organe légendaire. Il parachevait la sphère féconde des connaissances essentielles mais opposées que nous apportait l’Europe romanesque.

Michel Lapierre
Le Devoir, 16/08/2008
Ce que la littérature peut nous dire en plus de la science et de la philosophie

Dans son livre sur Proust, Vincent Descombes déplorait que les philosophes ne lisent plus de romans. Espérons que la lecture du dernier livre de Jacques Bouveresse, fait de chapitres courts rédigés avec élégance et probité, comme toujours chez ce professeur du Collège de France, conduira des philosophes à lire ou à relire Zola ou Henry James.

À la différence de certains de ses collègues comme lui frottés à l’étude de la pensée de Wittgenstein et des philosophes analytiques, Bouveresse partage une conception ouverte de la connaissance et de la vérité, tout en évitant les écueils du relativisme, qu’il n’a pas cessé de pourfendre tout au long de ses nombreux ouvrages. Un roman, selon lui, développe « une certaine connaissance » du monde, ce qui ne signifie pas qu’il puisse se substituer à la science. La littérature est une voie d’accès à la vérité qu’aucune autre discipline ne pourrait remplacer.

Les bigots de la littérature ont cru lui rendre service en en faisant le genre suprême, comme si la philosophie, la science et l’histoire n’étaient que des récits. La mode désolante du storytelling qui déferle aujourd’hui en Occident est un symptôme actuel de cette bigoterie. L’auteur s’en prend à la conception « textualiste » ou « littérariste » (on serait tenté d’écrire à la Derrida : « litterroriste ») de la littérature, selon laquelle celle-ci se résume à un jeu formel sans rapport aucun avec une quelconque réalité extérieure, sociale ou culturelle. Un gigantesque jeu de mots, en d’autres termes. Comme si Musil et Proust ne nous disaient rien de leur société et de leur temps, des pensées et des affections, comme si les personnages et les événements romanesques n’étaient que des assemblages de lettres organisés par des maniaques de la combinatoire.

Dans un ouvrage paru l’année dernière et que recoupe sur bien des points celui de Jacques Bouveresse – La Littérature en péril (Flammarion, 2007) – Tzvetan Todorov accusait cette conception formaliste de la littérature, dominante à partir des années 1960 (la fétichisation du texte) et réactualisée avec la vogue et la vague des déconstructionnistes, d’avoir détourné de la littérature des générations entières d’étudiants. Comme Todorov, Bouveresse récuse la prétention du formalisme à s’ériger en science. Il n’y a selon lui aucune raison de croire que la théorie littéraire a plus à voir avec la déconstruction d’une notion réputée métaphysique comme celle de vérité qu’avec la vérité elle-même.

Mais le sens de la littérature romanesque porte au-delà d’une certaine connaissance des êtres et des événements. Il possède une dimension morale et politique qu’il serait malhonnête et dangereux d’oublier. Se référant à plusieurs reprises aux travaux de la philosophe américaine Martha Nussbaum, encore injustement méconnue en France, Bouveresse rappelle que les études littéraires ont aussi pour fonction de nous libérer des illusions diffusées par l’idéologie ambiante et de nous donner des armes critiques contre les discours de domination et les techniques de manipulation. Tout cela, on le voit, va autrement plus loin qu’un simple jeu d’écriture.

Christian Godin
L'Humanité, 14/06/2008
Le don des mots

Loin des intellectuels déférents
Créée en 2000, « Banc d’essais » est une collection de philosophie qui veut maintenir la cohésion entre l’examen rationnel des idées et une réflexion à la fois sociologique et morale sur le monde intellectuel qui les engendre. Rassemblant des ouvrages de philosophie des sciences aussi bien que des textes qui interrogent le langage, le rôle culturel, social et politique des penseurs et des écrivains, « Banc d’essais » présente des ouvrages forts, souvent à contre-courant des idées dominantes et susceptibles d’intéresser un public exigeant.
C’est ainsi que, tout naturellement, Jacques Bouveresse, titulaire de la chaire de philosophie du langage et de la connaissance au Collège de France, a donné à l’éditeur Agone sa Connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité et la vie.
Bouveresse n’est pas un optimiste, loin s’en faut. A ses yeux, chaque jour nous donne une occasion supplémentaire de mesurer le vide énorme qui a été créé par la disparition de Pierre Bourdieu et de constater à quel point le modèle de l’intellectuel critique, dont il aura été probablement le dernier grand représentant en France, est devenu désuet. Il partage sans réserve l’opinion de Jean-Claude Milner dans son pamphlet Existe-t-il une vie intellectuelle en France ? : « De là, l’intellectuel d’aujourd’hui, pusillanime devant les forts, dur aux faibles, ambitieux sans dessein, ignorant sous les oripeaux de la pédanterie, imprécis en style pointilleux, inexact en style détaillé. »
Bouveresse a même proposé de désigner du nom d’« intellectuel déférent » ce genre de penseur qui se garde soigneusement de donner l’impression d’en savoir plus ou d’avoir plus de conscience que d’autres et ne perd pas une occasion de manifester son respect pour toutes les formes de pouvoir, économiques, politiques et médiatiques, les autorités morales et religieuses, les croyances populaires et même, le cas échéant, les idées reçues.
On comprendra que La Connaissance de l’écrivain puisse n’être qu’un ouvrage à la fois savant et militant.

Que peut nous enseigner le littéraire ?
La forme romanesque ne nous parle pas seulement de texte et d’elle-même mais également de la vérité, de la vie humaine et de l’éthique. Proust, le premier, estime que ce n’est pas parce qu’un roman comporte dans sa première phrase le mot « je » et semble consister essentiellement dans une analyse des expériences vécues d’un individu déterminé, réel ou fictif, qu’il n’est pas, lui aussi, à la recherche de vérités universelles et de lois générales. Et, tout comme le roman d’introspection ou d’analyse, le roman d’aventures s’efforce de découvrir de « grandes lois » qui concernent non plus la vie intérieure mais la vie extérieure.
« Si la littérature constitue un moyen privilégié pour connaître la vie, écrit Bouveresse, c’est parce qu’elle n’est finalement rien d’autre que la vie elle-même, la relation privilégiée que la littérature entretient avec la connaissance de la vraie vie tient au fait que la vraie vie est potentiellement littéraire. Les associations qui lui donnent une signification et une valeur sont exactement de l’espèce de celles qui sont incorporées dans, ou exploitées par, les œuvres d’art. Les lois associatives d’ordre supérieur qui gouvernent une personnalité sont de la même nature que les espèces de lois qui définissent un style artistique. »
Ainsi démontre Bouveresse « la littérature participe bel et bien, par des moyens qui lui appartiennent en propre, à l’entreprise générale de la connaissance. »
Et, citant les Essais de Robert Musil, il en vient à penser comme lui que la création littéraire ne transmet pas le savoir et la connaissance, mais qu’elle « utilise » le savoir et la connaissance. Ceux du monde intérieur exactement de la même façon que ceux du monde extérieur. Dans la mesure où la création littéraire transmet une expérience vécue, elle transmet aussi une connaissance car il n’y a pas un monde rationnel et en dehors de lui un monde irrationnel, mais un seul et unique monde qui contient les deux choses. Le roman comme outil philosophique est doté d’un grand pouvoir d’éclaircissement des réalités énigmatiques ou obscures, comme c’est le cas précisément de la vie telle qu’elle est la plupart du temps vécue : « Songez à la quantité de pensées, à la quantité de vérité que contient une pièce de Shakespeare ou un grand roman. »

De la littérature comme une voie d’accès à la vérité
Ainsi, en ces temps où les humanités ont perdu de leur superbe dans les universités, Bouveresse tente d’expliquer pourquoi nous avons besoin de la littérature, en plus de la science et de la philosophie, pour nous aider à résoudre certains de nos problèmes. « Qu’est-ce qui fait exactement la spécificité de la littérature considérée comme une voie d’accès, qui ne pourrait être remplacée par aucune autre, à la connaissance et à la vérité ? » La réponse fuse : notre expérience et notre imagination morales resteraient beaucoup trop pauvres si elles s’appuyaient uniquement sur le vécu et la réalité. Elles ont besoin d’être à la fois élargies, enrichies et approfondies par le recours à la fiction littéraire. Ici Bouveresse s’appuie sur la réflexion de Martha Nussbaum : « La littérature est une extension de la vie non seulement horizontalement, mettant le lecteur en contact avec des événements ou des lieux ou des personnes ou des problèmes qu’il n’a pas rencontrés en dehors de cela, mais également, pour ainsi dire, verticalement, donnant au lecteur une expérience qui est plus profonde, plus aiguë et plus précise qu’une bonne partie des choses qui se passent dans la vie. »
C’est justement parce que la littérature est le moyen le plus approprié pour exprimer, sans les falsifier, l’indétermination et la complexité qui caractérisent la vie morale qu’elle peut avoir quelque chose d’essentiel à nous apprendre dans ce domaine. Elle peut nous apprendre à voir et à regarder beaucoup plus de choses que ne nous le permettrait à elle seule la vie réelle, là où nous sommes tentés, un peu trop tôt et un peu trop vite, de penser. L’authenticité de l’existence ne peut pas être démontrée, on doit la sentir. Musil encore : « On n’exprime pas de pensées dans le roman ou la nouvelle, mais on les fait résonner. Pourquoi ne choisit-on pas dans ce cas l’essai ? Justement parce que ces pensées ne sont rien de purement intellectuel mais une chose intellectuelle enchevêtrée avec une chose émotionnelle. »
Freud s’était demandé comment Sophocle, Shakespeare, Dostoïevski ou Schnitzler parvinrent, de façon apparemment simple et directe, à des connaissances que la psychanalyse avait eu le plus grand mal à établir par la méthode expérimentale de formulation d’hypothèses qui doivent ensuite être testées et vérifiées. Quant à Michel Serres, il soutient que la littérature est capable d’anticiper la connaissance scientifique, non pas seulement la connaissance de l’être humain, mais également celle du monde extérieur. Pourtant Musil ne croit pas que le poète utilise une autre forme de connaissance que celle de l’homme rationnel. Il n’est ni le fou, ni le voyant, ni l’enfant. Il n’utilise pas non plus une autre espèce quelconque de capacité de connaissance que l’homme rationnel. Ainsi peut-on conclure avec Bouveresse que la littérature dispose d’un « mode d’approche non théorique de questions théoriques qui est capable de rivaliser avec la science ».

« Ce que l’écrivain fait pour notre sensibilité a une importance énorme »
L’imagination et la sensibilité sont des instruments essentiels du raisonnement pratique. Nous avons besoin de la littérature pour étendre notre imagination et notre sensibilité morales et améliorer ainsi notre aptitude au raisonnement. Et puis, nous sommes tous des romanciers du quotidien. Iris Murdoch le dit à sa manière : « Quand nous rentrons à la maison et racontons notre journée, nous mettons de façon artistique un matériau dans une forme narrative. Par conséquent, en tant qu’utilisateur des mots, d’une certaine façon, nous existons tous dans une atmosphère littéraire, nous vivons et respirons la littérature, nous sommes tous des artistes littéraires, nous employons constamment le langage pour extraire des formes intéressantes d’une expérience qui semblait peut-être originairement sans intérêt ou incohérente. » Triompher du caractère informe du monde, c’est se ragaillardir en construisant des formes à partir de ce qui, sans cela, pourrait sembler une masse de débris dénués de sens…
Le roman est donc à la fois une expérimentation d’une certaine sorte sur le langage et la possibilité de concilier le caractère éphémère de la vie humaine avec la possibilité de la vivre néanmoins. Le roman dit pourquoi on vit, comment on doit vivre et surtout : comment réussit-on à vivre ? Le problème du roman est celui de l’homme individuel aux prises avec la difficulté d’habiter le monde, autrement dit d’y mener une existence à laquelle il soit possible d’attribuer un sens ou encore une existence capable de constituer la réalisation (au moins partielle) d’un idéal, en dépit de tout ce qui peut conférer à la vie humaine en général un caractère à première vue insignifiant.
Danièle Sallenave, dans son essai intitulé Le Don des Morts, s’était penchée déjà sur l’expérience romanesque. L’expérience de l’œuvre n’est pas réservée au créateur. Elle est une connaissance du monde et de soi. « L’œuvre enseigne une idée du monde où le monde n’est pas une proie à saisir ou une matière à transformer, mais elle nous apprend à nous tenir ‘en face’ du monde, ainsi l’œuvre nous éduque, enseigne à se déprendre de soi, à cesser d’être un sujet ‘éternellement désirant’. » Pour Sallenave, les livres nous donnent la toute première expérience de l’œuvre, de la nécessité d’y faire détour et d’y prendre leçon. Car le détour par l’œuvre n’est pas l’oubli de notre condition, de notre finitude, mais il en est la métamorphose. Le passage par l’œuvre anéantit le monde pour nous le rendre. Bien sûr, les livres exaltent des valeurs contraires à l’esprit du temps : durée, inactualité, méditation, secret, silence, espace de retrait… Bien sûr, dans le livre, la quête du sens se fait dans le retour sur soi, dans le détour d’une réflexion solitaire. Tout cela est vécu comme très exigeant, bien trop tyrannique… Mais ceux qui n’ont pas de livre n’ont pas ce « don des morts pour nous aider à vivre » et vivent sans monde. « Ceux à qui les livres ont manqué, il leur manquera toujours la pensée. » Tout particulièrement attentive au monde scolaire, Danièle Sallenave ne peut que tirer la sonnette d’alarme et tenter d’avertir du péril : « celui qui n’a pas lu se voit réduit à ses propres armes et à l’expérience singulière pour affronter le péril du monde. Il ne peut compter, pour sortir de soi et du triste enfermement de l’existence privée, que sur la chance d’une rencontre, la grâce d’un événement transcendant. Et encore : car ce sont des livres qui l’aideraient à en reconnaître la venue, à en goûter le prix. » Avec les livres, ce sont d’autres hommes qui nous offrent le moyen d’être homme, véritablement, dans la communauté partagée.

Ainsi, pour Sallenave comme pour Bouveresse, il est évident qu’une connaissance sans livres est une connaissance mutilée et que la vie ne peut accéder pleinement au sens que revisitée par la littérature.

http://www.encres-vagabondes.com/

Régine Detambel
Encres vagabondes, 03/06/2008
Il faut défendre la société littéraire
Lire l’article sur le site de la RILI
Yves Citton
Revue internationale des livres et des idées, mai-juin 2008
« J'ai toujours été profondément révulsé par le moralisme »

Jacques Bouveresse a contribué de manière décisive – tant à travers son enseignement, à la Sorbonne puis au Collège de France, que par ses livres – à renouveller le paysage philosophique français. Son œuvre, à mille lieues des modes et des idéologies qui ont dominé la vie intellectuelle de ces quarante dernières années, fait de lui une figure majeure de la philosophie contemporaine française. Philosophe au sens le plus classique du terme, sa tradition est celle d’Aristote, de Leibniz, de Frege, du cercle de Vienne, de Wittgenstein et de la philosophie analytique anglaise et américaine contemporaine. Mais, si la philosophie de la connaissance, qui est au centre de son œuvre, l’a amené à traiter de questions – parfois très techniques – de logique ou de philosophie des sciences, la littérature y a également toujours été présente, et des auteurs comme Musil et Valéry ont régulièrement nourri sa réflexion. Dans son dernier livre, La Connaissance de l’écrivain, il s’interroge sur ce qui fait de la littérature, et en particulier du roman, une voie d’accès privilégiée à certaines connaissances et vérités qu’elle seule semble en mesure de nous transmettre.

Pourquoi avoir consacré un livre à ce que vous appelez la « connaissance de l’écrivain » ?
La question de savoir si on peut légitimement parler d’une connaissance et/ou d’une vérité littéraires est une question que je me pose depuis longtemps. La littérature et les problèmes qu’elle soulève ont toujours beaucoup compté pour moi. Mais j’ai hésité à en parler en raison du climat de dogmatisme et même de terrorisme qui régnait encore il y a peu de temps dans la critique et la théorie littéraires. Cela rendait la tâche passablement difficile pour quelqu’un qui n’a pas envie de tenir le discours auquel on s’attend. J’avais parlé, il est vrai, assez régulièrement d’écrivains comme Valéry et Musil. Mais ce sont des écrivains que l’on peut appeler rationalistes. Ayant une grande considération pour la science, ils accordent une importance extrême à la précision et ont peu de chances d’être considérés comme exemplaires par les adeptes de ce que l’on serait tenté d’appeler la « religion de la littérature » et même la « bigoterie littéraire ».
Ou les « bigoteries littéraires », car il semble, selon vous, qu’il y en ait deux ?
Il y a en effet au moins deux espèces de bigoterie dans ce domaine. L’une consiste à absolutiser le texte et à prétendre qu’il n’y a pas de hors-texte. C’est une façon de voir qui a été alimentée en particulier par le déconstructionnisme et a prospéré pendant un temps de bien des façons. Une autre forme de bigoterie est celle qui attribue à la littérature une mision quasiment sacrée qui résulte de la capacité qu’elle aurait de nous donner accès à une forme de vérité d’une espèce supérieure, évidemment beaucoup plus importante que la vérité scientifique. Mais on ne nous dit pas grand-chose sur le genre de vérité dont il s’agit et encore moins sur les raisons précises pour lesquelles on a besoin de la littérature pour y accéder. Or il se trouve que j’aimerais justement en savoir plus et que je n’ai jamais été sensible à cette volonté d’instaurer une sorte de compétition entre la science et la littérature pour la possession des seules vérités qui comptent réellement. J’ai toujours essayé d’avoir des relations aussi étroites que possible avec l’une et l’autre. Quand il s’agit de chercher son bien – le bien principal étant en fin de compte la vérité – je n’ai pas de difficulté à recourir simultanément ou alternativement à la science, à la philosophie et à la littérature.
Cette critique du discours dominant sur la littérature ne correspond-elle pas au fond à ce refus de toute posture héroïque qui caractérise votre conception de la philosophie ?
Vous avez raison, cela entre tout à fait dans le cadre général de ce que j’ai essayé de faire, c’est-à-dire de montrer qu’on peut très bien vivre sans mythologie. On peut parfaitement défendre des choses importantes – la littérature en fait partie – sans avoir besoin d’entretenir à leur sujet une espèce de mythologie héroïsante, en particulier sans avoir besoin d’accepter cette vision si répandue de la littérature que je qualifierais de « religieuse » et même d’« idolâtre ». On croit facilement que l’importance et la grandeur de la littérature ont besoin de s’abriter derrière un rempart de sublimité et de mystère. S’il y a une vérité littéraire, il ne faut surtout pas essayer d’expliquer en quoi elle consiste exactement. Celui qui cherche à préciser et à expliquer est facilement soupsçonné, comme l’a été Bourdieu et comme je l’ai probablement été moi-même, d’être quelqu’un qui n’aime pas la littérature et veut même peut-être tout simplement sa mort. Le fait de ne pas aimer beaucoup le milieu littéraire et le genre de mythologique qu’il a tendance à développer à propos de ce qu’il fait n’a évidemment rien à voir avec une quelconque « haine de la littérature ».
La littérature a, selon vous, une fonction cognitive. Autrement dit, elle nous procure des connaissances.
Je suis enclin à penser qu’il y a effectivement quelque chose comme une connaissance et une vérité pour l’obtention desquelles nous avons besoin de recourir à la littérature. Beaucoup d’écrivains partagent cette conception, même quand ils ne sont pas du tout d’accord sur le genre de réalité qu’il s’agit de représenter et sur ce qui distingue les œuvres qui peuvent être qualifiées de « vraies » des autres. La préoccupation de la vérité est aussi fondamentale chez Proust que chez Flaubert, par exemple, en dépit du fait que le premier considère le réalisme comme une illusion pure et simple. Proust accorde une importance extrême à la fonction cognitive de la littérature. Sa recherche est, comme il le dit explicitement, une recherche de la vérité – en l’occurrence, de quelque chose comme ce qu’on appelle la vérité de la vie. Mais j’ai l’impression que, quand il est question de la vérité et de la connaissance littéraires, le genre de théorie de la vérité et de théorie de la connaissance minimales dont on aurait besoin pour comprendre de quoi il s’agit est, encore aujourd’hui, complètement balbutiant. Je n’ai pas la prétention de disposer d’une réponse complètement satisfaisante ; mais j’ai voulu au moins essayer d’y voir un peu plus clair.
En fait, l’incertitude commence lorsqu’on se demande si nous avons réellement besoin de concepts comme ceux de vérité et de connaissance pour rendre compte de la valeur et de l’importance que nous accordons aux œuvres littéraires. Il se pourrait que la question de la validité et de la valeur soit à peu près sans rapport avec celle de la vérité. Mais dans ce cas il faut s’interroger sur le genre d’illusion dont sont victimes les écrivains qui, comme Proust et tant d’autres, attribuent une importance cruciale au problème de la vérité de ce qu’ils écrivent.
Ce concept de vérité est-il le même que celui du philosophe ?
On a dit et répété que la littérature avait contribué à déconstruire radicalement et à rendre plus ou moins inutilisable des notions comme celles de représentation, référence, vérité, objectivité, etc., et des distinctions comme celle de la réalité et de la fiction. Je n’ai jamais rien cru de tel. La littérature n’a rien ajouté d’essentiel aux difficultés philosophiques que ces notions comportaient déjà et avec lesquelles tout le monde, y compris les écrivains, est aux prises. Et ce n’est pas parce qu’une notion suscite des perplexités et des difficultés philosophiques qu’elle doit devenir automatiquement suspecte. Je trouve donc tout à fait normal de s’interroger, en commençant par prendre au sérieux ce que disent sur ce point les écrivains eux-mêmes, sur le problème de la relation que la littérature entretient avec la connaissance et la vérité. Il semble à première vue difficile de nier que certaines œuvres littéraires manifestent une forme de connaissance (de la réalité humaine, de la vie, etc.) assez stupéfiante, qui donne en outre l’impression d’être à peu près immédiate et incorrigible, mais on ne sait pas trop comment la caractériser. Qu’est-ce qui permet à l’écrivain de disposer de cette capacité de connaissance et de quelle façon est-elle liée à cette autre chose essentielle : le rapport spécifique que l’écrivain entretient avec le langage ? Karl Kraus dit de Shakespeare qu’«il a tout su d’avance ». Comment est-ce possible ?
De quelle nature sont ces connaissances ou ces vérités que nous procure la littérature ?
Le problème philosophique général est celui du genre de lien qui est susceptible d’exister entre la vérité et les moyens que l’on doit utiliser pour arriver à elle. Y a-t-il une vérité unique dont des vérités comme la vérité scientifique et la vérité littéraire, par exemple, sont des espèces ou bien avons-nous besoin de deux concepts de vérité différents pour parler de vérité dans leur cas ? La vérité peut-elle être objective et universelle, et en même temps liée intrinsèquement à une façon déterminée de l’exprimer, au point où semble l’être la vérité littéraire, le degré de dépendance maximum étant évidemment représenté par le cas de la poésie ? Si une vérité littéraire supposée peut-être paraphrasée dans une forme non littéraire, s’agit-il encore d’une vérité littéraire au sens d’une vérité que seule la littérature est censée nous permettre à la fois de découvrir et de formuler adéquatement ? Qui plus est, même si beaucoup de gens seraient d’accord, je pense qu’attribuer à la littérature une valeur de connaissance n’implique pas encore que cette connaissance soit la connaissance de vérités proprement dites. Il se pourrait que le genre de connaissance que nous procurent les œuvres littéraires ne soit pas de l’espèce théorique et propositionnelle, mais plutôt du genre de ce qu’on appelle la « connaissance pratique ». L’idée d’appliquer à la littérature des notions comme celles de connaissance et de vérité a été contestée radicalement à une certaine époque, parce qu’elle était censée faire partie de la conception « humaniste » de la littérature dont on nous expliquait qu’il était indispensable et urgent de se débarrasser. Aujourd’hui, on assiste à un retour en force de la conception humaniste, parfois sous sa forme la plus naïve, et l’idée que ce que nous attendons de la littérature est peut-être d’abord une forme de connaissance est accueillie beaucoup plus favorablement ; mais cela ne signifie malheureusement pas que l’on soit prêt à faire des efforts sérieux pour essayer de la comprendre un peu mieux qu’elle ne l’a été jusqu’à présent.
En quoi consiste cette connaissance pratique ?
Wittgenstein s’est, par exemple, interrogé sur la connaissance de ce qu’on appelle l’authenticité de l’expression d’un sentiment. À quoi reconnaît-on ce genre de chose ? Il répond qu’il n’y a pas, dans ce cas-là, de règles, ni de système de la connaissance, tout au plus quelque chose comme ce qu’il appelle les « débris d’un système », qu’il faut accepter de laisser à l’état de débris. Quand on se demande à quoi on reconnaît qu’une œuvre littéraire nous communique une vérité nouvelle et importante, je pense que la situation est un peu la même. Et il est probable que la connaissance morale est en grande partie une connaissance de ce type, pour laquelle il n’y a pas de théorie proprement dite et encore moins de système. Selon Martha Nussbaum1, la littérature, sans rendre pour autant inutile la philosophie morale, est capable d’apporter une contribution essentielle, qui mérite, elle aussi, d’être appelée philosophique, à la réflexion morale. Cela signifie qu’elle ne se contente pas de fournir un matériau extrêmement riche et diversifié pour la réflexion en question, elle participe aussi directement, à sa façon, à celle-ci, notamment en contribuant à développer l’imagination morale et l’aptitude au raisonnement pratique. La question qui se pose inévitablement ici est celle de savoir ce qui confère à l’écrivain cette aptitude spéciale à la connaissance morale et cette connaissance plus développée et plus raffinée de la vie morale qu’il donne l’impression de montrer dans ce qu’il écrit. On peut, pour la connaissance morale au sens indiqué, se poser le même genre de questions que pour la connaissance psychologique, sociologique ou autre. Est-ce parce que Proust est un psychologue et un sociologue aussi remarquable qu’il est un écrivain aussi extraordinaire ? Ou bien est-ce l’inverse qui est vrai ? Il se peut, bien entendu, que j’ignore des choses essentielles, mais je n’ai pas l’impression que l’on soit beaucoup plus avancé aujourd’hui qu’autrefois dans le traitement de ce genre de question. Musil, dont les connaissances en psychologie étaient celles d’un vrai professionnel, s’est posé le problème de savoir s’il y a une psychologie littéraire, et il y a répondu par la négative. Mais un bon nombre de gens pensent le contraire.
Les écrivains dont vous parlez, et qui nous procurent cette connaissance morale, sont en même temps des critiques du moralisme. Pourquoi insistez-vous sur cet aspect-là ?
Cela correspond chez moi à une tendance très ancienne. J’ai toujours été profondément révulsé par le moralisme sous toutes ses formes – peut-être pour avoir été exposé moi-même fortement à la tentation d’y céder – et donc prêt à accueillir avec sympathie les efforts qu’ont faits les écrivains pour critiquer le moralisme. J’avais été frappé, dans ma jeunesse, par la remarque de Karl Kraus : « Si la morale ne se cognait pas, elle ne serait pas blessée. » Deux auteurs auxquels je me suis intéressé spécialement de ce point de vue sont Henry James et Musil. Musil est un critique féroce du moralisme et même déjà de l’idéalisme moral, qu’il considère comme responsable en grande partie de l’immoralité et de l’inhumanité qui caractérisent notre époque. C’est exactement le genre de question que je me pose à propos du prétendu « renouveau de l’éthique » dont on nous parle sans cesse depuis quelque temps. Je doute fortement qu’il signifie que notre époque s’est décidée à essayer de devenir réellement un peu plus morale. Musil voyait les choses à la façon de Nietzsche, qui dit dans une remarque de 1884 : « L’honnêteté comme conséquence de longues accoutumances morales : l’autocritque de la morale est en même temps un phénomène moral, un moment de la moralité. » La critique radicale de la morale qui est développée, implicitement ou explicitement, dans certaines œuvres littéraires et qui les a fait accuser assez souvent d’immoralisme est aussi un moment de la moralité et une contribution importante au progrès de la connaissance morale. Si j’ai fait moi-même quelques progrès dans le sens qu’indique Musil, c’est en grande partie grâce à la littérature plutôt qu’avec l’aide de la philosophie.
Ce moralisme ne fait-il pas le plus souvent assez bon ménage avec la philosophie morale ? Et n’est-ce pas précisément la raison pour laquelle la littérature est si précieuse ?
C’est l’idée que défend Martha Nussbaum, et je suis assez d’accord avec elle sur ce point. Les philosophes, avec des exceptions, comme Aristote, qui constitue pour elle la référence principale – cèdent facilement à la tentation de faire reposer la morale entièrement sur l’idée du devoir et de suggérer qu’on peut nettement distinguer, dans pratiquement tous les cas, entre ce qui est bien et doit être fait et ce qui est mal et doit être évité. Cela ressemble malheureusement à une simplification qui ne correspond pas vraiment à la réalité. On risque toujours de sous-estimer fortement la complexité, l’ambiguïté, l’indécision des situations morales et même de se méprendre à peu près complètement sur ce qu’est véritablement un problème moral et sur la façon dont il se résout (ou ne se résout pas). Car on pourrait dire que souvent il n’y a tout simplement pas de solution. « La vie, dit Gide dans la préface d’Armance, nous procure quantité de situations qui proprement sont insolubles et que seule la mort peut dénouer, après un long temps d’inquiétude et de tourment. » Or les romanciers nous donnent, à mon sens, une idée beaucoup plus plausible que la plupart des philosophes de ce qui se passe réellement sur ce point, dans la vie morale. Wittgenstein estimait que très souvent on peut lire des ouvrages entiers de philosophie morale dans lesquels il n’est pas posé un seul problème moral. Un romancier comme Henry James était précisément très sensible au fait que dans bien des cas la solution d’un problème moral ne peut-être connue qu’après coup, en fonction de la manière dont les choses vont tourner, la chance et la malchance jouant souvent ici un rôle important, que la philosophie morale a du mal à prendre en considération, car elle se place de préférence avant le moment où l’action va être décidée et fait comme si la délibération devait toujours pouvoir nous indiquer clairement ce qu’il faut faire ou éviter. Or très souvent cela ne se passe pas du tout ainsi. C’est un point sur lequel un philosophe comme Bernard Williams a insisté avec raison. Et ici il semble peu discutable que les moyens de la littérature sont précieux et peut-être même indispensables. Dans la vie morale il est rarement question d’appliquer à une situation déterminée des règles données d’avance. C’est presque toujours beaucoup plus compliqué. Et il faut, pour arriver à ce qui apparaîtra comme une solution, mais peut-être seulement après coup, de l’imagination morale. Or les ressources de littérature jouent un rôle irremplaçable dans la formulation et le développement de l’imagination morale. Notre éducation morale s’est, du reste, faite en grande partie par la fréquentation des œuvres littéraires.
La question morale à laquelle s’intéressent les romanciers consiste-t-elle à se demander : comment devons-nous vivre ? Quelle est la vie bonne ou juste ? Ou ne s’agit-il pas plutôt, parfois, de se demander tout simplement : comment vivre ? Qu’est-ce que vivre ?
Oui, cela fait également partie, à mon avis, de la contribution que la littérature peut apporter à la connaissance morale. Une réflexion capable à un moment donné de regarder en face le néant radical de la vie, au moins comme une perspective possible, peut aussi faire partie de cela. Nous sommes tous susceptibles d’éprouver à un certain moment la sensation que, comme le dit Virginia Woolf, il n’y a peut-être finalement rien, rien qui vaille la peine en tout cas. Or, pour nous rappeler ce genre de choses, les écrivains me semblent, de façon générale, disposer de moyens bien supérieurs à ceux des philosophes de l’absurde et des philosophes en général. Si on estime que les œuvres littéraires, en particulier les romans, nous montrent des possibilités auxquelles nous ne pensons pas naturellement, il faut qu’elles soient autorisées à nous montrer aussi cette possibilité-là. Mais, bien entendu, nous la montrer ne veut pas dire, même si c’est fait avec le plus grand talent, nous contraindre à l’accepter.
Cela n’a-t-il pas à voir avec ce que vous appelez l’« héroïsme ordinaire » et que vous retrouvez même chez Proust ?
Proust, en effet, bien qu’il soit convaincu que les grandes œuvres de la littérature ont un pouvoir d’anticipation et de transformation important en ce qui concerne la morale, ne donne pas l’impression de chercher à provoquer une sorte de mutation radicale ou de renversement complet des valeurs. Il apprécie manifestement, chez certains de ses héros, un bon nombre de qualités morales qui sont de l’espèce la plus ordinaire comme la discrétion, la gentillesse, le désintéressement, le courage, etc. C’est un aspect du problème que l’on retrouve également, sous une autre forme, chez Flaubert. L’ennemie véritable, pour lui, est la bêtise sous toutes ses formes, et spécialement la bêtise de la morale conventionnelle : mais l’ironie et le sarcasme ne visent jamais les qualités et les vertus morales ordinaires, en tant que telles. Bien qu’il n’aime pas beaucoup manifester ce genre de sentiment, il ne dissimule pas toujours son admiration pour le genre d’héroïsme silencieux que la vie exige et obtient souvent des plus humbles. Le fait que, comme dit Musil, l’écrivain explore des « chemins latéraux » pour la morale n’implique pas nécessairement qu’il prêche une morale d’exception, faisant fi des vertus traditionnelles. « L’honnêteté, dit Flaubert, dans une lettre de 1878, est la première condition de l’esthétique. »
Et que diriez-vous des autres formes littéraires, la poésie, par exemple ?
Pour être complet, il aurait fallu parler aussi des autres genres littéraires, et en particulier de la poésie. Mais j’ai été, je l’avoue, sensible aux raisons qui ont conduit Martha Nussbaum à accorder, dans ce domaine, une position et un rôle privilégiés au roman. Elle pense, par exemple, que si l’on souhaite, comme elle, défendre une conception aristotélicienne de l’éthique, au sens large, le meilleur choix à faire pour formuler et étudier ce genre de conception pourrait bien être celui des formes et des structures de certains romans. Je ne sais pas si j’aurai un jour le courage de m’attaquer au problème sous sa forme la plus générale, mais c’est sûrement ce qu’il faudrait faire, ce qui impliquerait en particulier un examen sérieux de la prétention à une forme spéciale et essentielle de connaissance et de vérité que l’on attribue fréquemment à la poésie. Mais c’est une tâche devant laquelle j’ai toujours reculé avec appréhension, notamment à cause du risque que l’on court presque fatalement de heurter de front des convictions et des sentiments qui sont de nature quasiment religieuse.
Reste la question de la forme ou du style. Quel rôle jouent-ils dans l’accès à cette connaissance pratique que nous procure, selon vous, la littérature ?
Il y a la question de l’inséparabilité du contenu et de la forme, qui semble caractériser la littérature, et il y a en plus celle du lien qui est susceptible d’exister entre cette inséparabilité et le caractère pratique de la connaissance concernée. Musil a réfléchi à la façon dont l’inséparabilité du contenu et de la forme pourrait être ce qui permet à la littérature d’influencer avec une efficacité aussi remarquable non pas seulement l’intellect, mais également l’affectivité, la volonté et l’action ; et il a utilisé, pour ce faire, la connaissance qu’il avait de la psychologie de la forme. Martha Nussbaum soutient que ce choix d’une forme et d’un style constitue une assertion d’une certaine sorte et peut avoir lui-même une valeur de connaissance. J’ai eu pendant longtemps, je l’avoue, une certaine difficulté à accepter ce genre d’idées, en tout cas en ce qui concerne la philosophie : il me semble que la connaissance philosophique, si elle existe, devrait rester aussi impersonnelle, abstraite et indifférente à la forme qu’il est possible. Je vois les choses assez différemment aujourd’hui, mais je continue à me méfier du style un peu trop « littéraire » en philosophie et à penser qu’il y a des gens qui croient qu’ils pensent profondément simplement parce qu’ils savent écrire.
Cela signifie-t-il que le philosophe ne doit pas être un écrivain ?
Quand j’ai commencé dans le milieu des années 1960, un philosophe était censé devoir être aussi et même peut-être d’abord un écrivain ; et les philosophes qui comptaient le plus, Foucault, Deleuze, Serres, Derrida, Althusser lui-même, etc., étaient célébrés au moins autant pour leur façon d’écrire que pour leurs idées philosophiques révolutionnaires. Il y avait même des gens qui expliquaient que la philosophie avait épuisé ses possibilités et que c’était désormais à la littérature de s’occuper de ses problèmes (selon d’autres, c’était plutôt aux sciences humaines de le faire). Rétrospectivement, je me reproche surtout d’avoir cru naïvement que ce genre de déclaration méritait d’être pris au sérieux et discuté. Mais la question demeure. Julien Gracq, dans La Littérature à l’estomac, parle d’une formidable manœuvre d’intimidation de la littérature pour le non-littéraire et il explique qu’« un engagement irrévocable de la pensée dans la forme prête souffle de jour en jour à la littérature : dans le domaine du sensible, cet engagement est la condition même de la poésie, dans le domaine des idées, il s’appelle le ton : aussi sûrement Nietzsche appartient à la littérature, aussi sûrement Kant ne lui appartient pas ». J’ai envie de répondre deux choses. D’une part, il y a eu aussi et il continue à y avoir de formidables manœuvres d’intimidation de la philosophie par la littérature et par le littéraire en général. D’autre part, on aimerait beaucoup en savoir un peu plus sur le genre de contribution spécifique que l’engagement dans la forme apporte à la connaissance philosophique, si c’est bien elle qu’on cherche. Il est vrai que même cette question-là – celle de savoir s’il y a ou non une connaissance philosophique – n’est pas décidée et qu’un philosophe digne de ce nom ne devrait pas se permettre de traiter comme si elles étaient résolues des questions qui, en réalité, ne sont même pas vraiment posées.

1 Philosophe américaine (née en 1947), professeur à l’université de Chicago.

propos recueillis par Jean Blain
Lire, mai 2008
Bouveresse à l’Odeur du temps

C’est dans une salle archi-comble de la librairie que le public s’entassait pour venir écouter, assis derrière un petit bureau, un professeur du Collège de France ; cela manquait un peu de vie, un auteur qui vient nous lire ses notes pendant une heure, et puis nous n’eûmes droit à aucun exemple littéraire, si ce n’est celui du début de Moby Dick : que faut-il faire des détails pratiques de Melville, les prendre comme tels, partis d’un roman, ou les vérifier : leur statut de vrai ou faux a-t-il une importance ?
Ce que voulait interroger avec nous Jacques Bouveresse était le genre de connaissance que peut apporter l’œuvre littéraire, et si ses connaissances méritent le statut de vérité ; et c’est tout l’enjeu de son dernier livre dans lequel l’auteur bat en brèche cette idée que la littérature serait fermée sur elle-même. En s’appuyant sur Bourdieu, il peut dénoncer ce pouvoir magique et religieux de la littérature, qui la mettrait hors d’atteinte de toute critique sociologique et philosophique ; et en citant abondamment Proust, il peut montrer que La recherche du temps perdu n’en reste pas moins celle de la vérité : la position subjectiviste du « je », dit Proust, n’exclut pas l’objectif du vrai.
Cet essai balaie différents champs de la littérature en dehors de l’artistique ; comme son potentiel subversif avec Orwell : « la meilleure façon d’atteindre un objectif politique est l’œuvre d’art ». Mais le livre reste décevant par l’absence d’exemples qui éclairent le propos ; ce sont en fait des écrivains qui parlent de littérature. De la méta-littérature, en quelque sorte, qui ne sort pas de son propre champ.

R. V.
Zibeline n°6, avril 2008
Une connaissance pratique

Le titre même de l’essai de Jacques Bouveresse, in extenso, avait de quoi nous arrêter : La connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité & la vie. S’agirait-il une fois encore d’une énième tentative philosophique pour tenter de dégager l’essence de la littérature, ce message de vérité tant honni par les littéraires ? Une fois parcouru, puis lu, le lecteur sort rassuré, l’optique de Bouveresse n’étant pas celle d’un métaphysicien venu tirer la littérature du côté de sa pureté transcendantale. L’originalité de l’auteur est justement de s’inscrire au croisement de la philosophie et de la littérature et de concevoir plus précisément la fiction comme une « connaissance pratique » qui n’est pas, explique-t-il, « comme celle de la science théorique, propositionnelle et qui a un rapport direct avec la question de savoir comment nous pouvons ou devons vivre » (p.63). Autrement dit, plutôt que de faire de la littérature un énoncé gnomique, Bouveresse analyse son contenu éthique (« comment nous pouvons ou devons vivre »). Pour affronter la question de la vie humaine, la littérature s’avère en effet l’outil d’analyse le plus pertinent dans la mesure où elle exprime « sans les falsifier, l’indétermination et la complexité qui caractérisent la vie morale » (p.54). Pour effectuer cette réflexion complexe, le philosophe s’appuie sur un Panthéon littéraire plutôt attendu. Sont convoqués ces auteurs qui ne se sont pas simplement contenté d’écrire des histoires mais qui ont, de manière décisive, jeté des ponts entre leur art, la vie et la vérité. Parmi les noms cités à plusieurs reprises, relevons Musil, Proust, Dickens ; on peut noter, par ailleurs, l’absence de Sartre, figure pourtant hybride d’écrivain-philosophe. Sans doute, peut-on avancer une raison à cela : l’auteur de La Nausée pense plutôt la littérature comme engagement là où Bouveresse réfléchit à la dimension éthique, et pas seulement politique, de l’écriture.

Les ennemis de Bouveresse

À voir l’homme en conférence (en ouverture du récent salon des Sciences humaines notamment), on ne se méfie pas de sa tendance polémique, profondément subversive. Son livre précédent, Satire & prophétie : les voix de Karl Kraus (Agone, 2007), faisait pourtant déjà froid dans le dos, tant la charge critique se montrait virulente. Bouveresse voyait notamment dans le journalisme des années 30 le grand responsable de la Seconde Guerre mondiale. Dans La connaissance de l’écrivain, il n’est fait qu’allusion à ce propos, précisément pour témoigner de la sécheresse imaginative du journalisme : « Un des reproches principaux que Karl Kraus adresse à la presse est précisément d’avoir tué l’imagination, et du même coup la sensibilité, ce qui a rendu possibles des catastrophes, qui pouvaient sembler à première vue inconcevables, comme celle de la Première Guerre mondiale, pour ne rien dire de celles qui ont suivi. Kraus qualifie les meurtriers de l’imagination de meurtriers de l’humanité elle-même » (p.166). Le procès intenté à un journalisme qui aurait trop souvent eu le désir de monter les individus les uns contre les autres doit-il être aussi sévère ? La question est ouverte mais nous nous avouons plus que sceptique sur cette révision historiographique. En règle générale, l’extrémité de certains points de vue de Bouveresse n’arrête pas le lecteur. L’imagination ne cesse en effet de croître dans nos sociétés, et le fait, le petit fait vrai devient l’obsession de tout le monde. À rebours de cette tendance au crime de la fiction, l’auteur s’emploie à réhabiliter le pouvoir de l’imaginaire, non pas un imaginaire au repos (celui des philosophes) mais « une forme d’imagination active et même parfois hyperactive » (p. 93).

Bouveresse ne règle pas seulement ses comptes avec la famille des journalistes corrompus. Sa pensée de la fiction se construit en réaction à plusieurs courants critiques : premièrement, et ce de manière attendue, Bouveresse lance une charge contre les tenants d’une conception religieuse de la littérature. À cet égard, Danièle Sallenave fait figure de proie facile. Elle ne ferait, selon lui, que réciter un « verbiage idéaliste », et, plutôt qu’une théorie, développerait une forme de « bigoterie philosophico-littéraire » (p.25). A l’opposé de cette vision religieuse de la littérature, les vrais théoriciens du littéraire se trouvent eux aussi épinglés. Le structuralisme et ses émules sont dans la ligne de mire de Bouveresse. Le mépris de la réalité psychique ou sociale condamne la théorie littéraire à refuser aux fictions toute forme de pouvoir et de vérité. Là sans doute se trouve l’écueil de tout formalisme. Bouveresse privilégie plutôt un rapport existentiel à la littérature, les livres étant pour lui un moyen d’éclaircissement de la texture du réel. Citons Proust pour conclure : « Ce que nous n’avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous n’est pas à nous. »

Simon Daireaux
Biffures.org, mars 2008
Philosophie du roman

Préférence. Les écrivains et leurs affinités avec la connaissance, selon Jacques Bouveresse.

L’opinion selon laquelle religion, philosophie et science «auraient des droits égaux à la vérité» paraît «extrêmement élégante», disait Freud, et «tolérante». En réalité, ajoutait-il, elle est «insoutenable» et porte la responsabilité de «tous les méfaits d’une représentation antiscientifique de l’univers». La science, quant à la vérité, doit être «intolérante». Qu’en est-il alors de la littérature ? Dans La Connaissance de l’écrivain, Jacques Bouveresse rappelle que Freud s’est souvent demandé comment il était possible que «des auteurs comme Sophocle, Shakespeare, Dostoïevski ou Schnitzler parviennent, de façon apparemment immédiate et directe, à des connaissances que la psychanalyse a eu le plus grand mal à établir par la méthode expérimentale». Doit-on soutenir «sérieusement» que la littérature est «capable d’anticiper la connaissance scientifique» ? Quelle voie d’accès à la connaissance et à la vérité ouvre-t-elle, spécifiquement ? Mieux encore : «Pourquoi avons-nous besoin de la littérature, en plus de la science et de la philosophie, pour nous aider à résoudre certains de nos problèmes ?»

Détenteur au Collège de France de la chaire de philosophie du langage et de la connaissance, analyste avisé des œuvres de Russell, Frege ou Carnap, Bouveresse est reconnu comme le spécialiste de la pensée de Wittgenstein, dont il est l’introducteur, et a toujours défendu en philosophie – avec une ironie féroce, parfois – un «réalisme sans métaphysique», en tout cas les prérogatives d’une raison raisonnable attentive au réel et rétive au «tout se vaut», au mélange du vrai, du vérifiable, du faux et du vraisemblable.

Depuis le temps où, en hypokhâgne, il rattrapait son retard de «fils de paysans» en dévorant Balzac, Flaubert, Stendhal, Proust, les romans policiers, les auteurs russes ou américains, Bouveresse a toujours accompagné sa réflexion philosophique d’un vif intérêt pour la littérature, pour Trakl, Brecht, Sterne, Valéry, Lichtenberg et, in primis, Robert Musil et Karl Kraus, ses frères en esprit. Il n’a jamais cru cependant que «le prestige de la littérature et l’admiration qu’on est censé éprouver pour elle» dussent reposer sur une conception «magique» de celle-ci, la tenant dans une position d’exception ou de «mission sacrée».

Dans la Connaissance de l’écrivain, il commence même par fustiger cette idée selon laquelle la littérature, «mesure de toute chose» dans une «bonne partie du milieu littéraire et philosophique», serait capable de «révéler» d’un coup l’«essence» des choses et donner à voir «la vérité même de l’être qui se dévoile». Musil voyait là un exemple de «bavardage de sacristie sur la mission de l’artiste». Bouveresse, en accord avec Putnam, y voit un reste d’obscurantisme, une «bigoterie philosophico-littéraire».

Mais il critique aussi l’opinion diamétralement opposée, qui, démythifiant la littérature et posant même qu’elle n’est possible que parce qu’il n’y a ni réalité ni vérité objectives, la voit seulement apte à produire une myriade d’illusions ou une «multiplicité indéfinie de points de vue subjectifs». Que toute vision du monde soit «personnelle», que «nos yeux, nos oreilles, notre odorat, notre goût différents créent autant de vérités qu’il y a d’hommes sur terre» (Maupassant), cela ne signifie pas forcément, dit Bouveresse, qu’on ait affaire à une illusion ; d’ailleurs, comment une représentation serait-elle qualifiée d’illusion si on ne pouvait se référer à une réalité et à une vérité ?

Citant Proust, Henry James, Flaubert, Virginia Woolf, Zola, Orwell, Dickens et bien sûr Musil (Bourdieu, Martha Nussbaum, Rancière ou Wittgenstein aussi), Bouveresse analyse toutes les positions qui se trouvent entre ces deux extrêmes, de la littérature comme «genre suprême» et de la littérature comme expression d’identités subjectives. On découvrira quelle «connaissance pratique» particulière apportent, selon lui, les œuvres littéraires. Vidée ici de son argumentaire, l’hypothèse qu’il émet, sur le roman naturaliste notamment, pourra surprendre : celle d’une «contribution irremplaçable non seulement à la connaissance expérimentale de la réalité morale mais également à la réflexion morale». Retour à la fonction «édifiante» de la littérature ? Non. Bouveresse, à la suite d’Iris Murdoch, veut dire que la vie, imbibée de morale (morale, amorale, immorale), et la littérature, qui l’est pareillement, ne peuvent pas ne pas être l’une dans l’autre. «Notre univers moral est pour une bonne part littéraire, et notre relation à la morale une relation à des œuvres, à des références et à des modèles littéraires.»

Robert Maggiori
Libération, 28/02/2008
Le jeudi 22 mars 2012    Marseille 4 (13)
La Littérature, la vérité et la connaissance

Dans le cadre des rencontres proposées par Échange et diffusion des savoirs dont le thème de la saison 2011–2012 est « Miracles et mirages de la représentation : vérité, fiction, connaissance », conférence de Jacques Bouveresse : « La littérature, la vérité et la connaissance »

18h45. Hôtel du département, 52 avenue Saint Just. Entrée libre

Renseignement auprès de Échange et diffusion des savoirs au 04 96 11 24 50
contact@des-savoirs.org

Le jeudi 3 avril 2008    Grenoble (38)
Rencontre avec Jacques Bouveresse

18h30. Librairie Le Square (L’université), 2 place Docteur Léon Martin
Information : 04 76 46 61 63
libsquar@club-internet.fr

Le vendredi 29 février 2008    Marseille 1<sup>er</sup> (13)
Conférence de Jacques Bouveresse

19h. Librairie L’Odeur du temps, 35 rue Pavillon
Information : 04 91 54 81 56
lib.temps@free.fr

Le vendredi 22 février 2008    Paris 4 (75)
Conférence de Jacques Bouveresse

dans le cadre du salon du livre de sciences humaines
20h. Conférence « Littérature et connaissance »
Espace des Blancs-Manteaux, 48 rue Vieille du temple
Tél : 01 49 54 22 75
salonshs@msh-paris.fr
www.salonshs.msh-paris.fr

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