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La Peur du savoir
Sur le relativisme et le constructivisme de la connaissance

Titre original : Fear of knowledge : Against relativism and constructivism ( Oxford University Press, 2006)
Traduit de l’anglais par Ophelia Deroy
Préface et annexes de Jean-Jacques Rosat

Parution : 17/02/2009
ISBN : 9782748900859
Format papier : 224 pages (12 x 21 cm)
20.00 €

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Le constructivisme est libérateur quand il révèle la contingence de pratiques sociales considérées à tort comme fondées en nature. Mais il s’égare quand il aspire à devenir une théorie générale de la vérité et de la connaissance, où celles-ci ne font plus qu’exprimer les besoins et les intérêts d’une société.
Pourquoi tant de gens se sont-ils laissés tenter par cette application généralisée du constructivisme social ? C’est qu’on acquiert par là un énorme pouvoir : si une connaissance n’est légitimée que par des valeurs sociales contingentes, on peut rejeter tout savoir du moment qu’on ne partage pas les valeurs en question.
Les idées du constructivisme de la connaissance sont étroitement liées à des courants progressistes comme le postcolonialisme et le multiculturalisme : elles fourniraient des armes philosophiques pour protéger les cultures opprimées. Mais, même d’un point de vue strictement politique, ce n’est pas très judicieux. Car, si les puissants ne peuvent plus critiquer les opprimés parce que les catégories du savoir sont inévitablement liées à des perspectives particulières, il s’ensuit également que les opprimés ne peuvent plus critiquer les puissants. Voilà qui menace d’avoir des conséquences profondément conservatrices.


Ce livre réfute avec clarté et simplicité les arguments qui sont au fondement de la pensée postmoderne : nous n’avons aucune raison sérieuse de croire que nos concepts ordinaires de vérité, de connaissance et d’objectivité seraient aujourd’hui disqualifiés, et devraient être abandonnés. Il est complété par une préface qui en souligne les enjeux et des annexes où sont discutées les idées de Bruno Latour, Isabelle Stengers et Michel Foucault sur cette question.

Paul Boghossian

Paul Boghossian enseigne la philosophie à New York University.

Les livres de Paul Boghossian sur le site

Dossier de presse
Lucas Dufour
Questions de communication n°17 , 2010
Michel Daccache
La vie des idées , 08/02/2010
Jean Bricmont
Afis science et pseudo-sciences , janvier 2010
Simone Mazauric
L'Humanité , 16/09/09
Jean-Paul Deléage
La Quinzaine littéraire , mai 2009
Louis Pinto
Le Monde diplomatique , avril 2009
Régis Vlachos
Zibeline n°17 , mars-avril 2009
Compte-rendu

Le postulat selon lequel « il n’existe tout simplement pas de “monde réel” à propos duquel on pourrait être objectif » (Grégory Derville, Les Cahiers du Journalisme, 6, 1999, p. 153) serait devenu aujourd’hui l’hypothèse la plus largement adoptée par les sciences sociales. L’ouvrage du philosophe américain Paul Boghossian vient à point nommé pour questionner le « consensus remarquable » (p. 1) qui semble s’être peu à peu installé autour du « constructivisme de la connaissance » – défendu notamment par Richard Rorty, Bruno Latour, Isabelle Stengers, David Bloor ou Michel Foucault – et pour estimer la validité épistémologique de ses partis pris. En effet, la connaissance est-elle entièrement construite ? Faut-il abandonner les concepts classiques de vérité, de réalité, de connaissance, les notions d’objectivité et de raison ?

La cohérence interne de trois thèses caractéristiques de la posture épistémologique du constructivisme est minutieusement analysée dans cet ouvrage : d’abord, la thèse d’un constructivisme ontologique – ou « radical » – selon laquelle le réel n’existe pas ou, plus exactement, selon laquelle il n’est pas de réalité préexistante à sa description – ou « construction » –, il n’est pas de « faits réels » indépendants de leur élaboration symbolique et intellectuelle – par opposition à la thèse « réaliste » selon laquelle la pensée scientifique est objective, les objets n’ayant pas attendu savants ou observateurs pour posséder leurs propriétés et structures internes propres (voir chapitres 3 et 4). Ensuite, la thèse selon laquelle si les faits du monde sont bien réels, les faits épistémiques justifiant les croyances à leurs propos relèvent d’une « construction » et ne s’appuient sur aucun fait indépendant de nous – par opposition à la thèse « réaliste » selon laquelle, en science, il n’est pas de preuves qui ne puissent s’imposer à tout homme capable de les concevoir (voir chapitres 5 à 7). Enfin, la thèse selon laquelle la connaissance, loin de s’élaborer à partir de son objet, est relative aux seules médiations et contingences contemporaines de son élaboration – par opposition à la thèse « réaliste » selon laquelle la connaissance, pour dépendante qu’elle soit de l’organisation sociale, de nos valeurs, de nos croyances, de nos pratiques de justification et de nos stratégies discursives, reste liée à l’expérience empirique d’une réalité objective (voir chapitre 8).

La première thèse – celle du « relativisme à l’emporte pièce » – est, selon Paul Boghossian, la plus contre intuitive. En effet, peut-on arguer, dans le cadre d’une activité scientifique – visant précisément à la description du réel – que le réel n’existe pas intrinsèquement, mais uniquement dans les « constructions » ? Se référant aux arguments avancés par Hilary Putnam, Richard Rorty et Nelson Goodman – on connaît le fameux aphorisme de Richard Rorty, « le monde ne parle pas, nous sommes les seuls à le faire » –, Paul Boghossian reprend minutieusement l’argumentaire et aboutit à cette conclusion : le constructivisme des faits est fondamentalement absurde. Un exemple suffit à résumer la situation : pour les Indiens d’Amérique, les premiers ancêtres de leurs tribus sont nés de leur terre. Pour les historiens et anthropologues, ils sont arrivés sur le continent américain en traversant le détroit de Béring. Dans la mesure où il est postulé qu’il ne peut y avoir de faits indépendants (donc antérieurs, préexistant à) leur description, nous nous trouvons face à deux théories également valides, c’est-à-dire relatives à des schémas d’intelligibilité respectifs, et donc non concurrentes entre elles. Il n’y a donc aucune vérité absolue, il n’y a pas de monde à découvrir : la construction est la donnée ultime. La vérité n’est pas du côté des choses, dans leur irréductibilité, mais du côté de ceux qui la « construisent ». Incapable d’établir la vérité de son cadre de référence, le chercheur constructiviste ne peut donc que conclure qu’il n’y a pas de fait objectif relatif à l’origine des premiers Américains. Ou, en termes plus généraux, « le monde est d’une certaine façon selon une certaine façon qu’on en a d’en parler relativement à une certaine théorie qu’on en a » (p. 55). Le tout précédé – par souci de cohérence – de : « Selon une théorie que nous acceptons, il y a une théorie que nous acceptons, et selon cette dernière théorie » (p. 69). Et ainsi de suite, dans une régression infinie. Quelle est donc cette science, s’interroge Paul Boghossian, qui se condamne à dire qu’il n’y a strictement rien derrière les « constructions » (leur contenu est sans lien avec leur objet) et que « tout se vaut » (toutes les constructions, conçues comme seules existantes, sont équivalentes) ? Si, comme l’affirme Protagoras, « l’homme est la mesure de toute chose », s’il n’existe pas de lien entre les contenus de l’activité scientifique (les idées) et son objet (le monde lui-même), si le rôle du scientifique n’est pas de dévoiler la vérité du monde, est-ce à dire, en définitive, qu’il n’y aurait – pour reprendre la rhétorique idéaliste contemporaine – que des logiques en train de se faire, des phénomènes discursifs, des récits, voire des fictions ?

La deuxième thèse, celle des « relativistes épistémiques », va dans le même sens : notre pensée ne peut connaître le monde. Certes, ses tenants ne rejettent pas totalement l’hypothèse d’un monde réellement existant, indépendant de nous, mais Paul Boghossian montre que leur argumentation aboutit à une impasse épistémologique similaire. Postulant qu’un système épistémique ne saurait, en n’ayant recours qu’à lui-même, évaluer les justifications de croyances relevant d’autres « systèmes épistémiques », les relativistes épistémiques en concluent qu’il ne peut y avoir de « normes [...] objectives » (p. 78). À juste titre, l’auteur s’interroge sur l’intérêt d’une approche qui, niant d’un côté que le moindre principe épistémique général puisse être vrai, reconnaît toutefois, de l’autre, l’existence de faits absolus. Comment, du reste, peut-il y avoir simultanément plusieurs systèmes épistémiques alternatifs (et radicalement différents). N’y a-t-il pas de faits indépendants de toute pratique dont les « relativistes épistémiques » reconnaissent pourtant l’existence, en vertu desquels un type d’interprétation serait plus objectif, un type de véridiction plus correct que d’autres ? Et en filigrane, cet autre questionnement : quelle est la valeur et la portée de l’activité scientifique si, d’emblée, nos moyens de connaître n’offrent sur le monde que des propositions équivalentes, des propositions qui n’offrent pas sur le réel une représentation de plus en plus exacte ?

Paul Boghossian clôt sa démonstration sur l’incohérence fondamentale de la troisième thèse, celle du « constructivisme de l’explication rationnelle » qui consiste à affirmer qu’on ne saurait se contenter des seules données de l’expérience pour expliquer pourquoi nous croyons ce que nous croyons sans évoquer, tout aussi déterminant, « nos besoins et intérêts contingents » (p. 33). Par exemple, selon Thomas Kuhn (cité p. 151), s’agissant des changements de paradigme, « en la matière il n’est question ni de preuve ni d’erreur » ; « une nouvelle vérité scientifique ne triomphe pas simplement parce qu’elle convainc ses adversaires et leur fait voir la lumière, mais parce que ceux-ci finissent par mourir, et que la nouvelle génération qui leur succède a une plus grande familiarité avec elle » (p. 152). Ainsi un paradigme l’emporte-t-il sur un autre, non pas parce qu’il serait plus proche de la vérité, mais pour des raisons qui sont extérieures à la science. L’auteur précise qu’il n’est pas question d’abstraire l’activité des scientifiques du monde qui est le leur, ni des pratiques sociales que celui-ci induit, il reconnaît sans équivoque la nécessité de s’interroger sur les forces sociales, les rapports de pouvoir, les contraintes techniques… qui limitent notre connaissance, mais faut-il pour autant nier la vérité objective et refuser à la science toute prétention à l’objectivité ? La thèse de Duhem-Quine, que Paul Boghossian examine également, donne à le penser. Il n’est pas de données de l’expérience en faveur d’une théorie générale qui ne soient aussi compatibles logiquement avec d’autres théories. Finalement, le relevé précis des objections réalisé par Paul Boghossian est convaincant : s’il n’est d’éléments d’information que relatives aux constructions, elles-mêmes relatives à leurs conditions de possibilité, la science cesse d’être une tentative de se faire une image des choses telles qu’elles sont (et de leurs logiques propres). Une nouvelle fois, le constructivisme, en dépit de la volonté affichée de ses partisans d’en faire une théorie générale de la vérité et de la connaissance, conduit au contraire à cette impasse : celle d’une théorie de la connaissance qui, n’admettant du réel aucune donnée objective suffisante en soi et tenant pour relative toute justification d’ordre scientifique, clame, en définitive, l’impossibilité de connaître le réel.

Paul Boghossian s’interroge aussi sur les raisons de cette obstination des constructivistes à postuler sur la réalité des objets du monde et de ses phénomènes la souveraineté de la pensée, voire à pousser à ce point la défiance envers toute vérité qu’ils en viennent à penser que le sujet « construisant » constitue la seule réalité. Les constructivistes se défendent : en refusant de rendre compte de ce qui est, la posture relativiste du chercheur accorde aux opprimés le droit de revendiquer sans complexe leur propre vision alternative du monde. Mais, argumente l’auteur, à quoi bon cette liberté si, en tout état de cause, la science ne « prouve » rien, si les « constructions » des opprimés ne valent pas mieux que celles des mainstream theories ? Paul Boghossian ne va pas jusqu’à parler de régression obscurantiste, mais s’inquiète tout de même « des conséquences profondément conservatrices » (p. 162) que pourrait avoir une approche qui, répudiant la vérité objective, tient tout référent pour superflue – ou, au mieux, pour superficiel – et, de fait, réduit à néant toute velléité de critique.

Il y a plus de dix ans, Patrick Charaudeau estimait que « défendre l’idée qu’il existe une réalité ontologique, cachée par de faux-semblants, qu’il faudrait faire éclater pour la dévoiler serait retombée dans un positivisme qui ferait fi de la problématique moderne des sciences humaines et sociales » (Le discours d’information médiatique. La construction du miroir social, Paris, Nathan, 1997, p. 145). Au contraire, le moment est peut-être venu de revenir sur cette « problématique moderne » et d’inciter tous ceux qui s’interrogent sur les lois régissant la réalité à reprendre les questions en postulant l’existence d’une correspondance entre la réalité et nos représentations, et en posant que la science a précisément pour objet d’expérimenter, d’approfondir et de problématiser ce rapport. Ce n’est pas le moindre des mérites de l’ouvrage de Paul Boghossian que de contribuer à cette mise au point. Un ouvrage donc extrêmement bienvenu et que l’on pourra compléter par la lecture d’autres auteurs anti-relativistes – tels Ian Hacking, Jacques Bouveresse et Gilles Gauthier (voir notamment Questions de communication, 3, 2003 ; 7, 2005) – et par celle des matérialistes qui, après Karl Marx et Friedrich Engels, ont également traité ces questions particulières d’épistémologie – notamment Vladimir Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme (1908) et Henri Lefebvre dans Logique formelle, logique dialectique (1947).

Lucas Dufour
Questions de communication n°17 , 2010
La querelle du relativisme

La question du relativisme n’a cessé d’agiter les sciences sociales au cours des dernières années. Ne constituant pas un front homogène, mais plutôt une nébuleuse réunissant sous un même label des démarches différentes, aucune réfutation systématique n’avait pu en être proposée jusqu’ici. C’est cette lacune que propose de combler Paul Boghossian, philosophe de la connaissance, du langage et de l’esprit.

Exceptés quelques coups d’éclats symboliques qui, telle l’affaire Sokal, dénonçaient en pratique une option épistémologique dont les arguments restaient largement à l’abri d’une critique rigoureuse, aucune réfutation systématique du relativisme n’avait été proposée jusqu’ici. C’est cette lacune que propose de combler Paul Boghossian, philosophe de la connaissance, du langage et de l’esprit, qui a occupé la chaire de philosophie de l’université de New York de 1994 à 2004 et dont les travaux s’inscrivent clairement dans la lignée de ceux de Frege. Dans un ouvrage récemment paru en français, La Peur du savoir, Paul Boghossian se demande si l’on peut trouver, du côté des tenants du relativisme, des arguments nous conduisant à la remise en question des concepts de vérité, de réalité et de connaissance, tels qu’ils sont utilisés par la science. Comme le rappelle Jean-Jacques Rosat dans une éclairante préface, ce n’est donc pas le constructivisme en tant que tel qui est pris pour objet, mais le constructivisme dans ce qu’il a de plus de radical. Reprenant la distinction opérée par Bernard Williams, il montre que le constructivisme sociologique, découlant d’un souci de véracité, c’est-à-dire de la volonté d’atteindre les motivations et les intérêts réels qui se cachent derrière certaines « vérités », gagne sans peine l’assentiment de l’auteur. C’est la défiance à l’égard de la vérité elle-même qui lui pose question. Car, contrairement au scepticisme, ce n’est pas la possibilité d’accès à la vérité mais le concept même de vérité qui est mis en doute par le relativisme généralisé. Ce dernier prétend montrer non seulement que l’activité scientifique est une construction sociale mais que ses résultats peuvent être soumis à une analyse en termes de construction sociale. Ce que cherche à prouver Paul Boghossian, c’est que « cette extension à la vérité, à la connaissance et à la science en tant que telles d’une défiance initialement tournée vers ce qui a trop longtemps passé pour vérité [n’est pas] fondée logiquement et philosophiquement » (p. XII)1. Pour cela, il propose de déduire du vaste corpus constructiviste une série d’arguments qui seront reconstruits avant de voir leur validité testée. C’est que le relativisme ne repose pas sur une architecture argumentative explicite. La charge de l’argumentation en sa faveur revient donc à l’accusation. C’est cette tâche que s’attribue l’auteur, qui en distingue trois variantes tour à tour discutées.

Faits, justification et raison

La première version identifiée par Paul Boghossian est le constructivisme des faits (chap. 3 et 4). Pour ses partisans, les faits n’existent pas en tant que tels. Ils dépendent du langage au moyen duquel ils sont exprimés, ce qui peut signifier deux choses différentes : soit qu’ils sont produits par nos descriptions (on a affaire dans ce cas à une variante de l’idéalisme radical de George Berkeley) ; soit qu’ils ne peuvent être distingués de leur description (une affirmation sur un fait n’est pas vraie en soi, mais en relation à l’ensemble des concepts et théories au moyen desquels le fait est décrit : c’est le relativisme généralisé). Paul Boghossian en propose un exemple évocateur, celui de l’origine du peuplement de l’Amérique. Alors que les scientifiques pensent que les premiers Indiens sont arrivés en Amérique par le détroit de Béring, les tribus indiennes pensent, elles, qu’ils sont magiquement sortis de terre. Pour le relativiste accompli, on est ici en présence de deux théories incommensurables, chacune produisant les faits et concepts qui vont lui servir à répondre à la question posée. Écartant le contre-argument classiquement opposé au relativisme (celui de l’auto-réfutation), dont il juge qu’il serait aisé pour un relativiste de venir à bout, Paul Boghossian développe un contre-argument original : « Un relativisme cohérent ne peut être que local […]. Rendre relatif un énoncé qui était absolu, c’est en effet le mettre en relation avec un nouvel énoncé qui, lui, est nécessairement absolu […]. Ainsi, l’opération de relativisation suppose, par définition, l’existence d’une classe d’énoncés non-relatifs » (p. XIV). Dans le cas de l’origine du peuplement indien, le relativiste admet fatalement des faits de niveau supérieur, posés comme des absolus. Par exemple, c’est pour lui un fait qu’il existe deux théories concurrentes. Et même si ce fait-là était relativisé, d’autres prendraient sa place. Il faut donc renoncer au constructivisme général des faits.

La seconde version décrite n’est pas, contrairement à la première, métaphysique, en ce sens qu’elle ne porte plus sur les relations entre les faits et le discours, mais épistémologique, se concentrant sur les modalités d’administration de la preuve. C’est le constructivisme de la justification (chap. 5 à 7). Ce qui est ici en question, c’est le processus de connaissance en ce qu’il établit des liens entre faits de manière à constituer un véritable système épistémique. L’auteur en donne différents exemples. Celui des fossiles d’abord. Pour qu’une simple pierre se trouve transformée en fossile, avec tout ce que cela implique, il faut qu’elle puisse s’inscrire dans un système épistémique général qui en fasse une donnée empirique pertinente pour la compréhension de l’évolution de la vie sur terre. Il faut donc disposer de principes épistémiques adaptés à cette vision des choses. Un autre exemple est celui de la dispute opposant Galilée au Cardinal Bellarmin au sujet de la configuration des astres. Dans le système épistémique proposé par Galilée, la véracité d’une proposition se démontre par une expérience empirique. Par exemple, l’hypothèse de l’héliocentrisme peut être confirmée par un simple coup d’œil jeté dans une lunette astronomique. Le problème est que ce qui vaut pour Galilée comme norme épistémique ne vaudrait en rien pour le Cardinal. Celui-ci aurait beau regarder dans la lunette, il n’y verrait aucune preuve de quoi que ce soit, seule comptant pour lui la fidélité aux Écritures. Nous serions ici face à deux systèmes de justification parfaitement incommensurables. À l’appui de cette vision, le relativiste arguera qu’il est impossible de justifier un énoncé si l’on se trouve confronté à un système épistémique radicalement étranger.

Mais un tel système existe-t-il ou ne s’agit-il que d’un cas limite purement théorique ? Paul Boghossian fait remarquer qu’une société ayant recours à des procédés logiques radicalement différents n’existe probablement pas. Comme Galilée, Bellarmin se fiait à ses yeux en matière de connaissance. Seul le ciel constituait une exception notable. Exception qui, suite à un débat au cours duquel les partisans de Galilée l’ont emporté en mobilisant des arguments valables dans les deux camps, a fini par être remise en question. Par ailleurs, il montre que le constructivisme de la justification est incapable d’offrir une épistémologie cohérente. En effet, si les principes de justification « doivent être compris comme des propositions (c’est-à-dire comme des énoncés susceptibles d’être vrais ou faux), le constructivisme de la justification doit les tenir pour faux puisque aucun fait, selon lui, ne leur correspond. Mais si tous les principes de n’importe quel système épistémique sont faux, pourquoi y recourir pour justifier des croyances ? » (p. XIX).

La troisième version étudiée est le constructivisme de l’explication rationnelle (chap. 8) selon lequel les croyances sont en dernière instance motivées par des facteurs extrascientifiques ou extra-rationnels (intérêts, désirs, passions, etc.). Face à cet ultime argument, l’auteur se demande si, alors que personne ne pense à mettre en question l’influence de facteurs externes dans le processus de production de la science, ce constat doit fatalement nous conduire à abandonner le concept de vérité. La question étant plutôt pour lui, comme pour Jacques Bouveresse, de savoir à quelles conditions peut être atteinte une vérité transhistorique malgré l’extrême variabilité des situations et des intérêts, nous invitant ainsi à distinguer entre contextes de découverte et de justification.

Trois exemples : Foucault, Latour, Stengers

Une fois explicitées et discutées les trois versions du constructivisme par Paul Boghossian, Jean-Jacques Rosat en propose trois cas exemplaires dans de précieuses annexes qui tentent de tester l’argumentation de l’auteur sur le cas français : « Les interlocuteurs de Paul Boghossian étant principalement des philosophes américains, on a jugé utile de proposer en annexe, à partir de ses arguments, quelques réflexions sur le constructivisme selon Michel Foucault, Bruno Latour et Isabelle Stengers » (p. VIII). Ces annexes ont pour mérite, d’une part, de montrer que la reconstruction des arguments relativistes proposée par Paul Boghossian n’entre pas en contradiction avec la réalité (on retrouve bien de tels arguments dans les textes produits par les penseurs relativistes), d’autre part de donner à voir à travers des exemples concrets comment peuvent fonctionner et se combiner les différentes versions du relativisme discutées par l’auteur.

Bruno Latour incarnerait parfaitement le constructivisme des faits. Jean-Jacques Rosat en discute un texte assez ancien, dans lequel le sociologue affirme par exemple que le bacille de Koch ne peut être tenu responsable de la mort de Ramsès II, contrairement à ce qu’affirment les scientifiques ayant expertisé en 1976 la momie du Pharaon. Et pour cause : le bacille n’existait pas au deuxième millénaire avant J.-C. dans la mesure où il n’avait pas encore été découvert. Jean-Jacques Rosat de rétorquer que les instruments de la médecine moderne, loin de le faire exister, ne font qu’identifier un bacille qui était déjà là. Avec Isabelle Stengers, c’est la pertinence de la méthode expérimentale qui est mise en doute, puisqu’elle ne s’appuierait aucunement sur des faits positifs indépendants des savants. Ce sont ces derniers qui, maîtres du processus, s’auto-attribueraient le droit de parler au nom de la nature dont ils deviennent ainsi les « ventriloques ». Le dispositif du savant, véritable « faitiche » (pour reprendre le jeu de mots qu’elle emprunte à Bruno Latour) révèle en réalité la nature magique de la pensée scientifique. Jean-Jacques Rosat d’affirmer en retour que « pour prétendre que ce sont les faits qui sont construits et pas seulement le langage dans lequel nous les décrivons, il faut croire que le langage est tout et décide de tout – ce qui pourrait bien être une forme occidentale et contemporaine de la pensée magique » (p. 171). La pensée de Michel Foucault, enfin, combine constructivisme de la justification et de l’explication rationnelle. La vérité ne désigne pas, selon lui, une adéquation entre faits et énoncés, mais un ensemble de procédures et de normes soutenu par un dispositif de pouvoir constituant un régime épistémique. L’adoption de telle ou telle « vérité » dépendrait donc non pas de motifs rationnels mais d’intérêts de toutes sortes. Or une telle position, affirme Jean-Jacques Rosat, a pour défaut de ne pas tenir compte de la distinction nécessaire entre ce qui est vrai et ce qui tenu pour vrai.

Reste donc à identifier les raisons du succès de l’option relativiste. « Pourquoi cette peur du savoir ? », s’interroge Paul Boghossian (p. 162). Le relativisme séduirait pour deux raisons, l’une n’étant – selon Jean-Jacques Rosat – « qu’apparemment bonne » et l’autre « foncièrement mauvaise » (p. XXV). La première concerne les droits des dominés : ceux-ci seraient mieux garantis par une approche semblant donner même statut à toutes les visions du monde. Cependant, comme le souligne Paul Boghossian, « si les puissants ne peuvent plus critiquer les opprimés parce que les catégories épistémiques fondamentales sont inévitablement liées à des perspectives particulières, il s’ensuit également que les opprimés ne peuvent plus critiquer les puissants. Voilà qui menace d’avoir des conséquences profondément conservatrices » (p. 162). La seconde raison, plus inavouable, c’est que l’option relativiste « donne du pouvoir » (p. 162), notamment au sein de l’univers académique. Son premier effet serait de rabaisser l’ensemble des connaissances disponibles, permettant ainsi au penseur relativiste de s’attribuer un point de vue supérieur. L’ouvrage de Paul Boghossian a donc pour vertu de valider les indéniables acquis du constructivisme (il « révèle les contingences de certaines pratiques sociales qui ont pu être considérées à tort comme fondées en nature », p. 161) tout en critiquant ses excès (« il s’égare quand il aspire à devenir une théorie générale de la vérité ou de la connaissance », p. 161). Outre le fond, le texte se signale par un style sobre et clair, typique de la philosophie analytique anglo-saxonne.

Un relativisme construit ?

La méthode employée dans l’ouvrage peut cependant être discutée. En effet, critiquer un argumentaire que l’on a soi-même constitué (selon des modalités qui ne sont à aucun moment explicitées) pose quelques problèmes. Par exemple, on peut se demander si, à trop vouloir reconstituer des arguments relativistes jamais énoncés tels quels dans la réalité, l’auteur ne finit pas par construire un front de lutte certes homogène mais en partie imaginaire. Par ailleurs, en qualifiant de relativistes ou de constructivistes des approches extrêmement variées − sous prétexte d’embrasser large pour mieux passer au crible l’ensemble des arguments relativistes −, l’auteur inclut peut-être dans la cible de sa critique des courants de pensée qui n’y ont pas leur place. Ainsi, certains ont souligné que l’on pouvait être « anti-factualiste » (c’est-à-dire contester l’existence de faits indépendants) sans pour autant être relativiste (Deroy, 2008). Dans le même ordre d’idées, on peut faire grief aux annexes proposées par Jean-Jacques Rosat d’interpréter certaines positions intellectuelles dans un sens relativiste alors que cela ne va pas de soi. C’est notamment le cas de sa lecture de la pensée Michel Foucault, que d’autres (on pense ici à Paul Veyne, 2008) qualifieraient plus volontiers de sceptique, se méfiant non pas de la vérité en général, mais des vérités générales, alors que d’autres encore verraient dans son œuvre une interrogation constante sur les conditions historiques et sociales d’apparition d’une vérité transhistorique. Sur le plan épistémologique, certains auteurs ont également souligné que l’on pouvait tout-à-fait « concevoir que la réalité aille de pair avec l’accessibilité épistémique, mais, s’il s’agit là aussi d’une thèse relativiste, toute philosophie anti-réaliste (au sens dumettien du terme [c’est-à-dire considérant qu’un énoncé n’est vrai que s’il est vérifiable et faux s’il est réfutable]) se voit placée dans l’obligation de se démarquer explicitement du relativisme » (Deroy, 2008). On peut par ailleurs reprocher au texte, malgré une véritable logique dans la construction de l’argumentation, d’affirmer certains points qui, sans être réellement étayés, ressemblent plus à des énoncés apodictiques qu’à de véritables arguments. C’est notamment le cas au niveau de la critique de l’inconsistance et de l’instabilité de l’épistémologie du constructivisme de la justification.

C’est pour toutes ces raisons que cet ouvrage semble, pour le moment, avoir plus agité le camp anti-relativiste, qui y reconnaît volontiers ses options théoriques, que les relativistes eux-mêmes, qui restent indifférents à la critique d’une argumentation qu’ils n’ont jamais revendiquée en tant que telle. La Peur du savoir n’en reste pas moins un ouvrage important qui contribuera certainement à clarifier le débat autour du constructivisme de la connaissance. Il s’agit par ailleurs d’un texte fondamental pour les sciences sociales et cela pour au moins deux raisons. D’abord, parce qu’il permet une meilleure maîtrise de leur épistémologie par les chercheurs en sciences humaines et sociales. Ensuite, parce qu’il a une portée politique réelle – notamment en ce qui concerne les droits des dominés – qui ne peut laisser sociologues et historiens indifférents.

Lire l’article sur le site la vie des idées

Michel Daccache
La vie des idées , 08/02/2010
Compte-rendu

Ce livre est consacré à la critique d’une idée fort répandue dans la culture intellectuelle contemporaine : dire d’une proposition qu’elle est vraie, signifie qu’elle l’est relativement à une culture, à un point de vue, à une façon de penser, mais jamais qu’elle est vraie tout court – parce que cela n’aurait aucun sens. Le cadre de référence dans lequel s’insèrent les vérités est lui-même arbitraire. Par exemple, le philosophe américain Rorty soutient qu’on ne peut pas dire que Bellarmin, le prélat opposé à Galilée, avait tort, parce que lui et Galilée raisonnaient simplement dans des cadres différents, qui ne peuvent pas être comparés.

Souvent cette idée – le relativisme – est présentée comme étant tellement évidente qu’il n’y a plus besoin de la justifier. Mais Boghossian montre, en analysant logiquement toutes les versions possibles du relativisme, qu’il est parfois incohérent, parfois incompréhensible et parfois tout simplement faux. Comme il le dit, c’est une erreur de penser que la philosophie contemporaine a découvert des raisons de rejeter la vue intuitive selon laquelle « les choses sont ce qu’elles sont indépendamment des opinions humaines et que nous sommes capables de parvenir à des croyances raisonnables et objectives sur ce qu’elles sont. » Et cela « quel que soit l’horizon culturel ou social » de la personne qui évalue les données pertinentes.

Comme Boghossian est américain, les auteurs qu’il critique (Putnam, Goodman, Kuhn, Rorty) se situent pour la plupart de l’autre côté de l’Atlantique. Jean-Jacques Rosat replace le débat dans l’espace francophone, grâce à des annexes très éclairantes consacrées à Bruno Latour, Isabelle Stengers et Michel Foucault.

On ne peut qu’espérer que ce livre très pédagogique contribuera à sortir la philosophie contemporaine de son sommeil relativiste et illusoirement sceptique.

Jean Bricmont
Afis science et pseudo-sciences , janvier 2010
La science, une croyance comme une autre ?

Paul Boghossian décrypte les ambiguïtés du relativisme postmoderne qui assimile les théories scientifiques à de simples récits culturels.

Toute connaissance est une construction sociale. Toute connaissance est socialement et historiquement située, donc relative et contingente. Il existe plusieurs façons de connaître le monde, et la science, loin d’être un moyen privilégié d’accéder à la vérité des choses, n’est que l’une, parmi d’autres, de ces façons. En ce qui concerne par exemple les êtres vivants, le créationnisme et la théorie de l’évolution constituent deux réponses, tout aussi légitimes à la question de leur origine. Il s’agit seulement de deux croyances dont on ne peut prétendre que l’une serait rationnelle et l’autre irrationnelle. Telles sont, en les résumant beaucoup, les principales thèses du constructivisme et du relativisme postmoderne, des thèses qui, depuis qu’elles ont commencé d’être énoncées – en gros depuis les années 1980, n’ont cessé de faire l’objet de diverses tentatives de réfutation : aux analyses développées d’un côté par Bloor et Barnes, par Kuhn, par Latour, par Shapin et Schaeffer, par Rorty, ont riposté Sokal et Bricmont, Hacking, Bourdieu, Bouveresse, Berthelot, etc. L’ouvrage de Paul Boghossian constitue une nouvelle intervention dans ce que l’on a appelé la « guerre des sciences », ce conflit qui oppose les tenants du constructivisme et leurs adversaires, qui ne se résolvent pas à tenir les théories scientifiques pour de simples « narrations », de simples récits, qui n’auraient que peu de choses à voir avec la vérité, la réalité, l’objectivité. Boghossian s’emploie à démonter, en les prenant au sérieux, les différentes modalités du constructivisme. Si on les entend sous leur forme la plus radicale, celle qui consiste à faire du contenu même de la connaissance une construction sociale, ces thèses, s’efforce-t-il de démontrer, sont incohérentes et indéfendables. Et si on les entend sous une forme plus atténuée, quand elles se contentent d’affirmer le caractère social de l’activité scientifique, elles se ramènent à des truismes sans grand intérêt. In fine, l’auteur s’interroge : pourquoi cette « peur du savoir », pourquoi cette volonté passionnée de relativiser ce savoir ? Il esquisse une analyse des enjeux politiques du relativisme, enjeux dont il souligne l’ambivalence. Historiquement, le relativisme – que l’on songe notamment aux analyses de Claude Lévi-Strauss sur le « relativisme culturel » – a pu jouer un rôle progressiste et libérateur. Le relativisme de Paul Feyerabend, qui concerne quant à lui exclusivement la connaissance scientifique, était également inspiré par la conviction que la science occidentale ne devait prétendre à aucune sorte de supériorité sur, par exemple, le vaudou ou sur la médecine traditionnelle chinoise et des formes de connaissance que la science occidentale avait choisi d’invalider. Mais, remarque l’auteur, le relativisme peut aussi servir des intentions contre-révolutionnaires et, si tous les points de vue se valent, se transformer en instrument du conservatisme. On peut regretter que Paul Boghossian ait laissé ouverte la question de savoir quel rôle, sur le plan historique, politique, idéologique, joue le relativisme – question complexe, à laquelle il n’existe sans doute pas de réponse unique. À l’évidence, une enquête approfondie s’impose, que Ian Hacking a déjà conduite partiellement, qui aurait pour tâche de procéder au décryptage idéologique du relativisme, ou, plus exactement, « des » relativismes, en les resituant dans le contexte de leur formulation et de leur énonciation, afin de clarifier leur ambivalence, et peut-être de définir des conditions de « bon usage », dans la mesure où certaines formes de relativisme ont eu partie liée avec une approche d’inspiration matérialiste. Une enquête dont on ne peut qu’espérer qu’elle sera entreprise.

Simone Mazauric, Épistémologue et historienne des sciences

Simone Mazauric
L'Humanité , 16/09/09
Compte-rendu
Le constructivisme dans les sciences sociales vise à montrer que, loin d’être naturels ou dictés par la nature des choses, les faits, les justifications et les explications sont une production des savants. On pourrait se contenter de souligner le côté « libérateur » du constructivisme si celui-ci était en mesure de résister à des tentations relativistes, lourdes de conséquences théoriques et politiques. Bruno Latour affirme dans une belle formule paradoxale que, de Ramsès II, on ne peut dire qu’il soit mort de la tuberculose étant donné que le bacille de Koch n’a été découvert qu’au XIXê^ siècle. « Relativiser » des croyances est une chose. Mais, si l’on veut dire que chaque époque est enfermée dans une conception « incommensurable » aux autres, le risque est, comme l’explique l’auteur, de nier toute objectivité et toute vérité. Ce qui commence comme une thèse provocatrice finit dans un usage politiquement désastreux du principe de « symétries », qui consiste simplement à renvoyer dos à dos tous les constructeurs. « Ce qu’il y a de vraiment effrayant dans le totalitarisme, disait George Orwell, ce n’est pas qu’il commette des atrocités, mais qu’il s’attaque au concept de vérité absolue. » Le postmodernisme est certes pavé de bonnes intentions ; le livre de Paul Boghossian nous montre que cela ne suffit pas.
Louis Pinto
Le Monde diplomatique , avril 2009
« C'est vrai ? »

Rien de pire comme question ! Pour les Grecs de la période homérique, le vrai ne s’oppose pas au faux mais à l’oubli nous rappelait Détienne dans les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque ; le mot grec aletheia signifie « ce qu’il ne faut pas oublier ».
Mais nous n’en sommes plus là. Dans leur dernière livraison, les éditions Agone donnent la parole à un philosophe analytique qui s’inquiète du relativisme généralisé qui entoure l’idée de vérité. Peut-on mettre sur le même plan les croyances partagées par un peuple et la science, cette dernière n’étant plus qu’une des multiples façons de connaître le monde ? Ce relativisme, on le doit au constructivisme qui est la théorie définissant les vérités comme des constructions sociales. Ainsi à la Renaissance, des contraintes esthétiques auraient poussé Copernic à mettre le soleil au centre, et les théories scientifiques actuelles seraient dépendantes de contraintes techniques.
Voilà le constructivisme que décide de combattre Boghossian.
À la différence de beaucoup de livres de philosophie analytique, celui ci est agréable à lire ; la philosophie analytique décortique habituellement tout ce qui touche à la vérité, et passe des pages à se demander ce que signifie « il pleut dehors », « l’actuel roi de France est chauve ». Rien de tel chez Boghossian qui va au vif et à l’éclat du sujet, et non dans ses poubelles.
Ses analyses serrées sont claires et on lui sait gré des distinctions entre raison épistémique et pragmatique lorsqu’il s’en prend au pari de Pascal, pour qui la vérité n’est qu’une valeur pour ce qui est de l’existence de dieu. Idem pour la nuance entre croyance justifiée et connaissance. Pour les Grecs anciens, que la Terre soit plate était justifié ; pour autant ce n’en était pas une connaissance : « Pour qu’une croyance vaille comme connaissance elle ne doit pas seulement être justifiée, elle doit être vraie. » Mais ceci se ramène très simplement pour l’auteur à des principes fondamentaux, dont la validité ne peut être dérivée de celle d’un autre principe épistémique. Un livre très instructif dans son domaine ; le seul reproche est son incompréhension – comme toute œuvre de philosophie analytique anglo-saxonne – des recherches subversives de la philosophie de l’histoire. Va-t-on reprocher à Marx le principe de la lutte des classes parce qu’il n’est pas assez clair sur l’idée de vérité ? Absurde. Impossible réconciliation entre les philosophies d’outre-Manche, d’outre-Atlantique et continentale ?

Régis Vlachos
Zibeline n°17 , mars-avril 2009
Rencontre avec Jean-Jacques Rosat
Le mercredi 25 novembre 2009    Lille (59)
Rencontre avec Jean-Jacques Rosat
Le samedi 14 novembre 2009    Ivry sur Seine (94)
Rencontre avec Jean-Jacques Rosat
Le vendredi 20 mars 2009    Tours (37)
Réalisation : William Dodé