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Nietzsche contre Foucault
Sur la vérité, la connaissance et le pouvoir
Avant-propos de Benoit Gaultier et Jean-Jacques Rosat.
Parution : 25/01/2016
ISBN : 9782748902488
Format papier : 160 pages (12 x 21 cm)
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Et si Nietzsche, dont Foucault s’est tant réclamé, parlait souvent contre lui ?

La plupart des expressions typiques de Foucault dans lesquelles le mot « vérité » intervient comme complément – « production de la vérité », « histoire de la vérité », « politique de la vérité », « jeux de vérité », etc. – reposent sur une confusion peut-être délibérée entre deux choses que Frege considérait comme essentiel de distinguer : l’être-vrai et le tenir-pour-vrai. Or peu de philosophes ont insisté avec autant de fermeté que Nietzsche sur cette différence radicale qui existe entre ce qui est vrai et ce qui est cru vrai : « La vérité et la croyance que quelque chose est vrai : deux univers d’intérêts tout à fait séparés l’un de l’autre, presque des univers opposés ; on arrive à l’un et à l’autre par des chemins fondamentalement différents », écrit-il dans L’Antéchrist. Foucault, alors qu’il n’a jamais traité que des mécanismes, des lois et des conditions historiques et sociales de production de l’assentiment et de la croyance, en a tiré abusivement des conclusions concernant la vérité elle-même.

Sur la vérité, l’objectivité, la connaissance et la science, il est trop facilement admis aujourd’hui – le plus souvent sans discussion – que Foucault aurait changé la pensée et nos catégories. Mais il y a dans ses cours trop de confusions conceptuelles entre vérité, connaissance et pouvoir, trop de questions élémentaires laissées en blanc – et, tout simplement, trop de non-sens pour qu’on doive se rallier à pareille opinion. Quant au nietzschéisme professé par Foucault, il repose sur une lecture trop étroite, qui ne résiste pas à une confrontation attentive avec les textes, notamment ceux du Nietzsche de la maturité.

À l’écart aussi bien des panégyriques que des verdicts idéologiques, le philosophe Jacques Bouveresse, professeur au Collège de France, lit Nietzsche et Foucault à la hauteur où ils doivent être lus : avec les mêmes exigences intellectuelles qu’il applique à Wittgenstein et à Musil, et une libre ironie qu’il fait sienne plus que jamais.

Sommaire : I. L’objectivité, la connaissance et le pouvoir (conférence, 2000) ; II. Remarques sur le problème de la vérité chez Nietzsche et sur Foucault lecteur de Nietzsche (essai inédit, 2013-2015) : 1. Ce qui est connu doit-il être vrai ? ; 2. La connaissance sans vérité et la vérité sans vérité ; 3. La vérité pourrait-elle n’être pas la cause de la connaissance, mais son effet ?; 4. La volonté du vrai et la volonté de la distinction du vrai et du faux ; 5. Nietzsche, la « preuve de force » et la « preuve de vérité » de la foi ; 6. La volonté de savoir et la volonté de croire ; 7. La recherche de la connaissance véritable et de la vérité vraie ; 8. Peut-il y avoir une histoire de la vérité ? ; 9. Le concept d’« alèthurgie » : la vérité et ses manifestations.

Jacques Bouveresse

Professeur au Collège de France, Jacques Bouveresse a publié de nombreux ouvrages de philosophie du langage et de la connaissance mais aussi sur des écrivains comme Robert Musil et Karl Kraus. Il est aussi l’un des principaux commentateurs français de Ludwig Wittgenstein.

Pour visiter la page consacrée à Jacques Bouveresse sur le site du Collège de France

Les livres de Jacques Bouveresse sur le site

Dossier de presse
Stéphane Floccari
L'Humanité , 24 août 2016
Nicolas Rousseau
Actu philosophia , 30 mai 2016
Serge Audier
Le Monde des Livres , 12 mai 2016
Fabrice de Salies
23 avril 2016 , Strass de la philosophie
Jacques Bouveresse
Le Monde Diplomatique , mars 2016
Robert Maggiori
Libération , 12 février 2016
Jean-Luc Martin-Lagardette
Ouvertures , 31 janvier 2016
Jean-Luc Martin-Lagardette
Débredinoire , 31 janvier 2016
Bouveresse-Foucault : une controverse nietzschéenne
Le philosophe revient sur la manière dont Foucault a traité la question du vrai dans l’œuvre de Nietzsche et entend lui opposer une position « réaliste ». Une charge aussi cohérente que rude.

Ce livre peut se lire comme une passe d’armes, une sorte de duel à distance entre deux grandes figures de la philosophie française contemporaine, qui ont occupé la même position d’éminence académique au prestigieux Collège de France. D’un côté, Michel Foucault, élu en 1969, qui y prononça devant les micros d’une époque suspendue à son œuvre une célèbre leçon inaugurale, « L’ordre du discours » (1). Condamné par la maladie, sans renoncer à corriger les épreuves de ses livres jusque sur son lit de mourant, ce dernier le quittera en 1984. De l’autre, Jacques Bouveresse, qui y enseigna entre 1995 et 2010, demeure un des chefs de file de l’école analytique française, rendu célèbre moins par ses ouvrages (sur Wittgenstein et Musil notamment), brillants mais peu accessibles au grand public, que pour son implication, au côté de Jacques Derrida, dans le projet de réforme de l’enseignement philosophique français. Leur collaboration aboutira, en 1989, à un épais rapport défendant sa généralisation avant la classe terminale, resté sans véritable lendemain institutionnel.
Les chevaux de bataille du système foucaldien

L’ouvrage est, en réalité, une mise au point qui dépasse la joute intergénérationnelle, dans laquelle Bouveresse s’est engagé avec toutes les grandes figures du structuralisme. Refusant de faire de la vérité une simple variable d’ajustement culturelle, Bouveresse revient sur la manière un peu trop expéditive et partiale dont Foucault a traité la question du vrai dans l’œuvre de celui qui passe, à tort ou à raison, pour son plus grand pourfendeur, Friedrich Nietzsche. La thèse de Bouveresse est que, d’une part, Foucault fait jouer à la distinction entre le vrai et le faux le même rôle que le couple raison-folie qu’il s’agirait finalement de déconstruire et que, d’autre part, selon son prédécesseur dans la place, Nietzsche aurait insisté sur la dimension violente de la vérité comme moyen de légitimer l’ordre des choses, notamment le pouvoir politique.

À cela, Jacques Bouveresse entend opposer une position réaliste, qui a pour principe de distinguer les procédures et les moyens propres qui sont utilisés, d’un côté, et la vérité d’une proposition, de l’autre. Se référant à Aristote, distinguant le dire vrai et la vérité, il se refuse catégoriquement à réduire le vrai à un simple effet de discours. Son argument est que la réalité se moque de nos procédures de langage, contrairement à ce qu’a l’air de laisser entendre Foucault. Il ne peut se résoudre à faire siens les deux chevaux de bataille du système foucaldien : la critique de l’idéalisme subjectif et l’affirmation de la vérité du sujet comme machine à exclure.

On ne peut s’empêcher de rêver à la réponse qu’aurait donnée Foucault lui-même à cette charge aussi cohérente que rude. Si l’on peut volontiers concéder à Jacques Bouveresse que Foucault semble effectivement s’appuyer sur les seuls textes de jeunesse du père de Zarathoustra, laissant de côté la distinction entre croyance à la vérité et vérité, tenir pour vrai et dire vrai, on peut toutefois douter que Nietzsche, lu par Bouveresse à la lumière du philosophe italien Domenico Losurdo (2), ne se serait pas montré plus critique qu’il n’a l’air de le penser à l’égard des pouvoirs et de leur tendance à légitimer la domination des faibles et des exclus.

Être favorable à la hiérarchie et consentir à l’inégalité est une chose, accepter de justifier dans tous les cas la force brute et injuste en est une autre. On sait ce que Nietzsche pensait du « plus froid des monstres froids » que constituait à ses yeux hypercritiques l’État moderne.
(1) Sa leçon inaugurale prononcéele 2 décembre 1970 et publiée chez Gallimard en 1971.(2) Nietzsche philosophe réactionnaire. Pour une biographie politique, traduit de l’italien par Aymeric Monville et Luigi-Alberto Sanchi. Delga, 2007.Voir aussi Nietzsche, Il Ribelle Aristocratico. Biografia intelletuale e bilancio critico. Bollati Boringhieri, Turin, 2002.
Stéphane Floccari
L'Humanité , 24 août 2016
SUR LES ONDES
  • Jacques Bouveresse invité par Adèle Van Reeth dans l’émission “Les Nouveaux chemins de la connaissance” sur France Culture à l’occasion de la sortie de son livre Nietzsche contre Foucault. “Qu’est-ce que la vérité ? Y a-t-il des vérités auxquelles nous n’avons pas accès, ou est-ce la connaissance qui produit la vérité ? Nietzsche a traité de ce problème ; Foucault l’a repris, mais l’a-t-il bien lu ? En quête de vérité, Jacques Bouveresse s’interroge sur ces questions aujourd’hui.”
    http://www.franceculture.fr/emissions/les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance/nietzsche-contre-foucault-par-jacques-bouveresse
Jacques Bouveresse : Nietzsche contre Foucault
Article en ligne ici :
Nicolas Rousseau
Actu philosophia , 30 mai 2016
Le « dire-vrai » de Michel Foucault

Revenant sur la publication des cours de Michel Foucault (1926–1984) au Collège de France (« Le Monde des livres » du 26 juin 2015), le philosophe François Ewald parlait d’une entreprise unique guidée par le projet d’écrire une histoire de la vérité : « Foucault analyse les formes de véridictions, de dire-vrai, qu’il peut y avoir dans d’autres domaines que scientifiques : religieux, judiciaire, politique… » Historique certes, mais surtout philosophique, son travail aurait en effet renouvelé radicalement ce thème crucial de la pensée occidentale : la vérité.

Le caractère grandiose de l’entreprise ne doit pas pour autant étouffer tout jugement critique. Telle est la conviction d’un autre professeur au Collège de France, ­Jacques Bouveresse. Dans les années 1980, ce philosophe appartenant au courant « analytique » avait ferraillé contre Foucault, lui reprochant d’affaiblir la rigueur argumentative de sa discipline par une forme de relativisme, d’ailleurs guère compatible avec les idéaux de progrès et de justice chers à la gauche. Moins sévère désormais sur le plan politique, Bouveresse estime cependant que Foucault a précisément échoué à renouveler de façon convaincante la philosophie sur cette question de la « vérité ».

Son nouveau livre, Nietzsche contre Foucault, soutient que, si Foucault n’a cessé de se réclamer de la philosophie de Friedrich Nietzsche (1844–1900), singulièrement sur ce sujet, il en était en réalité fort éloigné. Certes, tout indique qu’il s’en nourrissait jusque dans un passage clé de sa leçon inaugurale au Collège de France, en 1970. Ayant évoqué deux procédures d’« exclusion » qu’il avait déjà étudiées, « l’interdit » et le partage entre raison et folie, Foucault en ajoutait une troisième, décisive, celle entre le « vrai » et le « faux ». Devinant les réticences du public, il ajoutait que si la « contrainte de la vérité » ne semble pas arbitraire et violente tant que l’on reste à l’intérieur d’un discours, tout change quand, prenant de la distance historique, on s’aperçoit qu’un « système d’exclusion », et donc d’arbitraire, est là aussi à l’œuvre.

Distinction cardinale
Cependant, souligne Bouveresse, cette façon de procéder appartient à Foucault, pas à Nietzsche. Comme en attestent ses charges contre la foi chrétienne mensongère, ou contre Richard Wagner traité de « polichinelle » – alors que lui se voulait un « génie de la vérité » –, Nietzsche n’a cessé de distinguer le fait de tenir une chose pour vraie, et le fait qu’elle soit vraie en ­effet. Or Bouveresse reproche à Foucault d’avoir négligé cette distinction cardinale, au risque de réduire la vérité à un « effet » de pouvoir ou une construction.

La publication aujourd’hui des conférences tenues par Foucault en 1983 à Berkeley sur le thème « Discours et vérité » changera-t-elle ce jugement sévère ? On peut en douter, mais ces textes brillants confirment à quel point le dernier Foucault, longtemps soupçonné d’être un ­adversaire irrationaliste des Lumières, se passionnait pour celles-ci à travers sa ­généalogie de « l’attitude critique ». Le thème qui le hante alors, avec celui du « souci de soi », est la « parrêsia » antique. Celle-ci désigne le courage de dire tout ce que l’on pense, et de manifester qu’il s’agit bien là de sa propre opinion. Ce « dire-vrai » n’a pas de critère tel que « l’évidence » selon Descartes, mais il n’en manifeste pas moins une « vérité ».

Foucault reconstitue les évolutions du concept, depuis la démocratie athénienne, où ce « dire-vrai » est un attribut de la citoyenneté, jusqu’aux monarchies hellénistiques, où elle devient la pierre de touche du bon dirigeant, capable d’écouter les critiques de ses conseillers. La parrêsia concerne aussi la philosophie, entendue comme « art », ou « technê », de ­vivre. Si Socrate en est une figure exemplaire, comme les cyniques, Foucault suggère que Kant, au XVIIIème siècle, en sera à sa façon l’héritier : ne définissait-il pas les Lumières, l’Aufklärung, par la devise : « Aie le courage de te servir de ton propre entendement » ?

Un autre point important est le risque de la mort impliqué dans ce « dire-vrai ». Le « parrèsiaste » qui ose braver les pouvoirs « se préfère disant la vérité plutôt que vivant ». Peut-être Foucault songe-t-il ici à des exemples plus récents. Engagé contre la répression en Pologne, sa préoccupation politique demeure le combat périlleux des « dissidents » défiant les régimes communistes et leur mensonge généralisé. En Tchécoslovaquie, la Charte 77 avait été centrée, justement, sur la « vie dans la vérité », et son auteur, le philosophe Jan Patocka (1907–1977), avait assumé son combat jusqu’à en périr.

Revenir au « dire-vrai », n’était-ce pas aussi, pour Foucault, réinventer l’activité critique face à un pouvoir politique toujours tenté, sous des modalités diverses, par la violence et la démesure ?

Serge Audier
Le Monde des Livres , 12 mai 2016
Jacques Bouveresse « Nietzsche contre Foucault »
Article en ligne : http://strassdelaphilosophie.blogspot.fr/2016/03/jacques-bouveresse-nietzsche-contre.html.
Fabrice de Salies
23 avril 2016 , Strass de la philosophie
Nietzsche contre Foucault. Sur la vérité, la connaissance et le pouvoir
Le charme de Foucault, la profondeur de certaines de ses intuitions également viennent du télescopage systématique qu’il opère entre vérité, connaissance et pouvoir. Mais, montre très bien Jacques Bouveresse, professeur au Collège de France, par ailleurs sympathisant de Foucault, l’opération épistémique repose sur « une confusion peut-être délibérée entre deux choses que Frege considérait comme essentiel de distinguer : l’être-vrai (das Wahrsein) et l’assentiment donné à une proposition considérée comme vraie (das Fürwahrhalten) » (p. 15). Une mise au point nécessaire et salutaire.
Alain Caillé
Revue Mauss , avril 2016
Nietzsche contre Foucault. La vérité en question.

On a pu dire à propos de Michel Foucault que son principal mérite était de nous avoir enfin débarrassés de l’idée même de vérité. En s’appuyant sur la lecture des premiers écrits de Nietzsche, il a établi qu’elle ne reposerait que sur une distinction entre le vrai et le faux toujours à déconstruire — d’autant plus que cette opposition serait au service de l’ordre en place. La vérité serait-elle donc une variable culturelle ?

Sur ce que pourraient être, à ses yeux, les mobiles et les buts réels qui se dissimulent derrière la recherche supposée de la vérité, Michel Foucault a donné une idée très claire de la façon dont il se représentait la situation dans sa première année de cours au Collège de France : « Il s’agirait de savoir si la volonté de vérité n’exerce pas, par rapport au discours, un rôle d’exclusion analogue à celui que peut jouer l’opposition de la folie et de la raison, ou le système des interdits. Autrement dit, il s’agirait de savoir si la volonté de vérité n’est pas aussi profondément historique que n’importe quel autre système d’exclusion ; si elle n’est pas arbitraire comme eux en sa racine ; si elle n’est pas modifiable comme eux au cours de l’histoire [1]. » Dans une démarche comme celle de Foucault, la grande découverte, due pour l’essentiel à Nietzsche, consiste justement en ce que l’utilisation de la distinction vrai-faux serait elle-même le résultat d’une sorte de violence originaire commise envers la réalité, qui la « falsifie » de façon essentielle : « Si la connaissance se donne comme connaissance de la vérité, c’est qu’elle produit la vérité par le jeu d’une falsification première et toujours reconduite qui pose la distinction du vrai et du faux [2]. »

Un partisan d’une théorie réaliste de la vérité dirait sans doute que l’opposition du vrai et du faux dans le langage est liée intrinsèquement à la prétention qu’a le langage de représenter la réalité. Avant que nous n’intervenions de façon quelconque, la réalité a déjà réparti, indépendamment de nous, les faits en ceux qui sont réalisés et ceux qui ne le sont pas. Aristote dit dans une formule fameuse : « Ce n’est pas parce que nous pensons d’une manière vraie que tu es blanc, que tu es blanc ; mais c’est parce que tu es blanc, qu’en disant que tu l’es, nous sommes dans la vérité [3]. » On ne voit pas très bien, si on suit Foucault, où on pourrait chercher et trouver encore une raison qui empêche de dire, au contraire, que c’est seulement parce que nous disons que tu es blanc et disons de cette assertion qu’elle est vraie que tu es blanc : il y a du vrai parce qu’il y a ce que nous appelons le « dire-vrai » ; et il vaudrait mieux renoncer à considérer qu’il y a du dire-vrai parce qu’il y a une vérité à dire.

Un « rôle d’exclusion » ?
Le réalisme demande que l’on distingue clairement entre les moyens et les procédures dont nous disposons à un moment donné pour décider si une proposition est vraie ou fausse, lesquels sont historiquement déterminés, contingents, modifiables, imparfaits et faillibles, et la vérité ou la fausseté de la proposition, qui peut très bien être déterminée sans que nous y soyons pour quelque chose. Mais ce n’est évidemment pas ainsi que Foucault voit les choses. Pour lui, ce qu’on appelle la vérité n’est pas une chose qui résulte d’une confrontation entre le langage et la réalité, mais plutôt, selon une expression qui a fait fortune, un effet du discours lui-même. Il pense que nous sommes obligés de choisir entre deux possibilités qui s’excluent : ou bien la croyance naïve et idéaliste à un sujet de la vérité, conçu sur le modèle qu’en construit la philosophie traditionnelle, et à l’idée que la vérité est essentiellement le produit d’un désir de la vérité elle-même par lequel ce sujet est inspiré et animé ; ou bien l’acceptation de ce dont cette idée constitue justement la dénégation, à savoir la réalité du discours, de ses conditions et de ses lois de production, qui, lorsqu’on la prend au sérieux, fait apparaître la volonté de vérité qui y est à l’œuvre comme ce qu’elle est réellement, à savoir « une prodigieuse machine à exclure ». Je ne vois personnellement aucune raison de croire que nous sommes nécessairement enfermés dans une alternative de ce genre, et je pense que les deux options doivent être pareillement rejetées.

Le point de vue réaliste implique que ce qui fait de la vérité une vérité est aussi ce qui fait que la vérité ne peut pas être l’« effet » de quoi que ce soit, et surtout pas du discours. Il peut certes y avoir une histoire de la croyance ou de la connaissance de la vérité, mais sûrement pas de la production de la vérité et pour finir de la vérité elle-même. Et il peut aussi, bien entendu, y avoir une politique de la recherche et de l’utilisation de la vérité, mais sûrement pas ce que Foucault appelle une « politique de la vérité », une expression à laquelle j’ai toujours été, je l’avoue, incapable de donner un sens quelconque. Il ne serait sans doute pas difficile de montrer que la plupart des expressions foucaldiennes typiques dans lesquelles le mot « vérité » intervient comme complément de nom — « production de la vérité », « histoire de la vérité », « politique de la vérité », « jeux de vérité », etc. — reposent sur une confusion peut-être délibérée entre deux choses que Gottlob Frege considérait comme essentiel de distinguer : l’être-vrai et l’assentiment donné à une proposition considérée comme vraie, une distinction qui entraîne celle des lois de l’être-vrai et des lois de l’assentiment. Ce qu’un philosophe comme Frege reprocherait à Foucault est probablement de n’avoir jamais traité que des mécanismes, des lois et des conditions historiques et sociales de production de l’assentiment et de la croyance, et d’avoir tiré de cela abusivement des conclusions concernant la vérité elle-même.
Dans la façon usuelle de s’exprimer, on dirait que Nietzsche a démontré que la plupart des choses que nous reconnaissons comme vraies et appelons des « vérités » — et même, dans l’hypothèse la plus pessimiste, peut-être toutes — sont en réalité fausses et constituent par conséquent des erreurs. Ce que nous dit Foucault est : Nietzsche a démontré que nous croyons (à tort) connaître parce que nous ignorons que ce que nous croyons connaître est en réalité faux. La façon la plus naturelle de rendre compte de cela serait de dire que nous commettons en pareil cas l’erreur de tenir pour vrai quelque chose qui ne l’est pas. Mais ce n’est jamais de cette façon que s’exprime Foucault, qui préfère, dans tous les cas, parler de vérités qui ne sont pas vraies, ce qui s’explique très bien si l’on tient compte de la tendance qu’il a également à identifier la vérité à la connaissance (réelle ou supposée) que nous en avons. C’est, en effet, seulement par la connaissance que nous en avons que la vérité semble acquérir pour lui une réalité, et il s’exprime même assez souvent comme si elle se réduisait en tout et pour tout à cela.

Ce qui vient d’être dit à propos de la distinction (qui pourrait sembler aller de soi, mais le fait visiblement de moins en moins — et parfois plus du tout) entre la vérité et la croyance à la vérité constitue une incitation à se méfier également d’une autre confusion qui est régulièrement commise à propos du lien intrinsèque censé exister entre la vérité et le pouvoir, le second ayant besoin de s’appuyer sur la première pour réussir à légitimer son existence et son exercice, et la première de l’aide du second pour réussir à s’imposer. « On rend, écrit Pascal, différents devoirs aux différents mérites : devoir d’amour à l’agrément, devoir de crainte à la force, devoir de créance à la science. On doit rendre ces devoirs-là ; on est injuste de les refuser, et injuste d’en demander d’autres [4]. » On n’a donc pas de devoir de croyance (et évidemment pas non plus, même si c’est un devoir qu’il est capable d’exiger aussi, de devoir d’amour) envers le pouvoir. Mais on en a un à l’égard de la vérité, et le pouvoir a par conséquent tout intérêt à essayer de convaincre les gens sur lesquels il exerce sa domination qu’il le fait au nom de vérités d’une certaine sorte, qu’ils ne peuvent pas manquer de reconnaître. Il ne faut cependant pas s’empresser de conclure de cela qu’il a besoin de la vérité elle-même. Ce dont il a besoin en réalité est seulement la croyance, ce qui implique de sa part la capacité de faire reconnaître et accepter comme vraies des choses qui ne le sont pas forcément et peuvent même être tout à fait fausses.

Cela ne constituerait pas une objection de remarquer que croire une proposition est équivalent à croire qu’elle est vraie et que pour cela il faut que le concept de vérité existe. Car dire que le pouvoir a un besoin essentiel du concept, que cela soit ou non démontré, n’est pas du tout identique à dire qu’il a besoin de la chose, dont il se passe même la plupart du temps assez bien. Ce ne sont pas les avantages de la vérité mais ceux de la croyance à la vérité que le pouvoir a besoin de rechercher et d’exploiter. Et c’est Nietzsche lui-même qui souligne dans L’Antéchrist [5] qu’il ne faut surtout pas confondre la vérité et la croyance que quelque chose est vrai. Les deux choses sont en effet complètement différentes et les chemins qui mènent respectivement à l’une et à l’autre le sont également.
De toute façon, même s’il était établi que la vérité est par nature un système de pouvoir, ou est en tout cas liée à des systèmes de pouvoir qui la produisent et la supportent, et est par conséquent, pour une part essentielle, un instrument dont le pouvoir a besoin pour ses propres fins, cela n’autoriserait sûrement pas encore, du point de vue nietzschéen, à utiliser cela comme un argument contre elle.

Foucault a expliqué que, si Marx était « le philosophe du rapport de production », Nietzsche était, pour sa part, « le philosophe du pouvoir ». Mais, comme l’a souligné avec raison Domenico Losurdo, on n’est pas tenu d’accepter « le glissement qui se vérifie dans l’analyse de Foucault : de “philosophe du pouvoir”, Nietzsche se transforme subrepticement en un “critique du pouvoir”. La première définition est juste et finit par confirmer le caractère intégralement politique de Nietzsche. La deuxième est profondément erronée [6] ».

Nietzsche n’a, en effet, rien à reprocher au pouvoir en tant que tel, et ce qui le scandalise n’est sûrement pas le fait qu’il soit capable de s’affirmer et de s’exercer sans avoir besoin pour cela de fournir des justifications quelconques. Ce qui l’inquiète est bien moins l’usage instrumental que le pouvoir pourrait faire du concept de vérité que l’usage « transcendant » et mystificateur que les inférieurs et les dominés ont intérêt à construire et à imposer pour des concepts généraux qu’il estime être de nature plébéienne, comme ceux de « vérité », de « raison », de « science », de « justice », etc., qui appartiennent à la même famille et dans lesquels s’affirmeraient également, sous un déguisement trompeur, avant tout leur propre volonté de puissance et leur désir de contester la supériorité des meilleurs et des plus forts.

Présenter la volonté de vérité comme jouant un « rôle d’exclusion » et l’imposition de la distinction du vrai et du faux à la réalité comme résultant d’une opération qui s’apparente à un acte de pouvoir de nature plus ou moins autoritaire et arbitraire a pour effet de les rendre pour le moins suspectes, et produit la plupart du temps dans un esprit philosophique le désir de prendre le parti de ce qu’on a cherché à dissimuler, à rabaisser ou à exclure et d’essayer de rétablir une certaine égalité de dignité et de traitement qui semble menacée. Mais il faut se souvenir ici que ce qui gêne Nietzsche n’est pas qu’il y ait des asymétries, des hiérarchies et des inégalités ; c’est plutôt qu’il n’y en ait plus suffisamment et que l’on s’achemine vers une situation où il n’y en aura peut-être même plus du tout. Choisir comme amis les dominés et les exclus, et traiter par principe comme ses ennemis les dominateurs et les maîtres — ceux qui détiennent le pouvoir et l’exercent avec l’absence de scrupules, le manque de compassion et même le genre de cruauté que cela implique la plupart du temps —, est à peu près le contraire de ce qu’il faut faire, selon lui.

Parler, à propos de l’introduction d’une distinction comme celle du vrai et du faux, de violence et d’exclusion ne nous dit donc, en réalité, pas grand-chose. Porter la marque du pouvoir, de la force, de l’autorité et du commandement n’a en soi, pour Nietzsche, rien d’infamant ni même de suspect.

[1] Michel Foucault, Leçons sur la volonté de savoir, Gallimard-Seuil, Paris, 2011 (1re éd. : 1971).
[2] Ibid.
[3] Aristote, Métaphysique, Vrin, Paris, 1986.
[4] Blaise Pascal, Pensées sur la religion et sur quelques autres sujets, avant-propos et notes de Louis Lafuma, 2e édition, Delmas, Paris, 1952.
[5] Friedrich Wilhelm Nietzsche, L’Antéchrist, Flammarion, Paris, 1993.
[6] Domenico Losurdo, Nietzsche, il ribelle aristocratico. Biografia intellettuale e bilancio critico, Bollati Boringhieri, Turin, 2002.

Jacques Bouveresse
Le Monde Diplomatique , mars 2016
Bouveresse, opération vérité

Une analyse serrée de la pensée de Foucault et de sa lecture de Nietzsche

Rien ne peut effacer la dette que l’on doit à Michel Foucault. Parce qu’il a permis qu’on apprenne «une quantité de choses nouvelles et essentielles sur certaines de nos institutions et de nos pratiques», et «montré l’exemple dans la lutte contre ce qu’elles peuvent avoir d’inacceptable et d’inhumain». Parce qu’il a appelé à «regarder constamment de près les réalités historiques, sociales et culturelles elles-mêmes, plutôt que les représentations qu’en construisent les philosophes». Parce qu’il a souligné une «série de dangers» guettant la démocratie libérale et mis en garde contre l’abandon de toute «dissidence» de la part du «milieu intellectuel». Celui qui témoigne de cette «reconnaissance» n’est pas un «thuriféraire» de Foucault. C’est un de ses pairs, professeur comme lui au Collège de France, détenteur jusqu’en 2010 de la chaire de «Philosophie du langage et de la connaissance», le spécialiste incontesté de Wittgenstein et du positivisme logique, de Gottlob Frege, Rudolf Carnap, Bertrand Russell, ou d’écrivains tels que Robert Musil ou Karl Kraus, un penseur rationaliste, à qui l’on doit d’avoir introduit en France la philosophie du langage anglo-saxonne, la philosophie analytique : Jacques Bouveresse.
L’éloge que Bouveresse fait de Foucault est tout à fait «sincère». Mais il a une fonction : attester que les critiques qu’il lui adresse ne sont pas dues – comme c’est le cas de certaines querelles intellectuelles entre copains et coquins que Bouveresse exècre- à la sympathie ou l’antipathie, mais juste au souci de rigueur. Dans Nietzsche contre Foucault, avec ce style démonstratif implacable et cette opiniâtreté de paysan qui le caractérisent, Bouveresse fait plus que critiquer la pensée foucaldienne : il la mine, en en détruisant, si on peut dire, le «cœur». Le problème qui l’intéresse est de savoir si «Foucault a réussi effectivement à penser autrement sur des choses comme la vérité, l’objectivité, la connaissance et la science». Sa réponse est claire : non.

Les Leçons sur la volonté de savoir – professées en 1970–1971 mais publiées en 2011 – servent de support principal à la démonstration de Bouveresse. Ces Leçons, qu’ouvre le mot célèbre d’Aristote – «Tous les hommes désirent le savoir par nature» – ont la question de la vérité pour foyer et aboutissent, après des détours par Kant ou Spinoza, à Nietzsche, auquel le dernier cours est consacré : «Comment penser l’histoire de la vérité avec Nietzsche sans s’appuyer sur la vérité». Aussi la critique de Bouveresse porte-t-elle à la fois sur ce que Foucault dit de la vérité, et sur la façon, discutable, dont il lit Nietzsche.

Assentiment
L’analyse est serrée, d’autant qu’elle fait entrer en jeu Wittgenstein, Elisabeth Anscombe, Richard Rorty, Bernard Williams… Mais si elle hésite un tout petit peu à suivre Frege – qui « reprocherait probablement à Foucault de n’avoir jamais traité que des mécanismes, des lois et des conditions historiques et sociales de production de l’assentiment et de la croyance» et d’«avoir tiré de cela abusivement des conclusions concernant la vérité elle-même» – elle repère le ver du fruit dans la confusion, « peut-être délibérée», que le philosophe ferait entre « l’être-vrai (das Wahrsein) et l’assentiment donné à une proposition considérée comme vraie (das Fürwahrhalten)», confusion qui ricocherait sur toutes les expressions qu’il utilise : «production de la vérité», «histoire de la vérité», «politique de la vérité», «jeux de vérité»…
Bouveresse souligne qu’on ne peut pas parler en toute rigueur de production de la vérité, ni même d’histoire, car ce dont on peut faire l’histoire, observer la genèse ou la production, c’est soit la connaissance soit la croyance en ce qui est «tenu pour vrai» – et non la vérité elle-même. La relation entre vérité et pouvoir est également boiteuse. « Foucault dit que nous sommes assujettis à la production de vérité par le pouvoir et que nous ne pouvons exercer le pouvoir que par l’intermédiaire de la production de la vérité ». Mais le pouvoir, rétorque Bouveresse, n’a-t-il pas plutôt besoin de croyances qui soient acceptées comme vraies ? «Avoir besoin de la distinction entre le vrai et le faux, n’est pas du tout la même chose qu’avoir besoin de la vérité. On peut même penser que le pouvoir a un besoin bien plus grand de l’erreur et du mensonge que de la vérité, et que ce sont plutôt, d’une façon générale, les contre-pouvoirs qui ont besoin de faire reconnaître des vérités que le pouvoir dissimule ou rejette ».

Approximations
Dans les Leçons, Foucault écrit : « La vérité survient à la connaissance – sans que la connaissance soit destinée à la vérité, sans que la vérité soit l’essence du connaître. » Il peut donc exister un « vouloir-connaître », auquel ne correspond aucune volonté de vérité. Mais là encore, note Bouveresse, Foucault reste vague, et n’avance aucun argument décisif qui permettrait d’établir une distinction nette entre ce vouloir-connaître et, par exemple, le vouloir-croire. Bien évidemment, Nietzsche contre Foucault apporte, par une lecture comparée des textes, une foule d’autres arguments, convergeant tous vers l’idée que le nietzschéisme de Foucault n’est pas d’une extrême fidélité et que son projet global lui-même laisse apparaître trop de failles et d’approximations, en ce qu’il ne s’est pas soumis à une véritable épistémologie critique, et a évité le terrain de la théorie de la connaissance et de la logique.
Il est fort probable que, de même qu’au niveau public les discours d’émancipation ont été recouverts par les discours de «restauration» et les conservatismes, de même les philosophies encore dominantes il y a une ou deux décennies, constructivistes ou déconstructionnistes, vont être de plus en plus contestées par les diverses formes de réalisme ou de nouveau réalisme. La critique de Jacques Bouveresse ne s’inscrit pas dans ce mouvement, est plus « logicienne », et conforme au « rationalisme satirique » qu’il a exercé sur d’autres cibles. De Michel Foucault, il dit tout aussi sincèrement qu’il est «aujourd’hui plus urgent et plus indispensable que jamais de le lire ou le relire».

Robert Maggiori
Libération , 12 février 2016
Au nom de Nietzsche et sur la vérité : Bouveresse contre contre Foucault

Jacques Bouveresse reproche à Michel Foucault d’avoir mal interprété Nietzsche et d’avoir tiré de ses recherches sur l’histoire de la vérité des conclusions abusives concernant la vérité elle-même. Et si, au contraire, c’était Bouveresse qui était passé à côté de Foucault ?
Dans cet essai, le philosophe Jacques Bouveresse tente de démontrer que Michel Foucault a tiré abusivement de ses recherches sur les lois et les conditions historiques et sociales de production de l’assentiment et de la croyance, sur l’histoire de la vérité en quelque sorte, des conclusions concernant la vérité elle-même.
Au nom d’un « rationalisme satirique » qu’il partage avec Nietzsche, Bouveresse met en doute l’idée reçue que Foucault a réussi à changer notre pensée sur « la vérité, l’objectivité, la connaissance et la science ».
Selon lui, Foucault aurait constamment confondu « ce qui est vrai » et « ce qui est cru ou tenu pour vrai », tandis que le philosophe allemand, dont Foucault par ailleurs se revendique, a « insisté » avec beaucoup de « fermeté sur la différence radicale » existant entre les deux.

« Ambigüités »
Convoquant, outre Nietzsche, nombre de confrères (Defert, Detienne, Frege, Kuhn, Pinto, Rorty, Vuillemin, Williams…), l’auteur de cet essai déplore ce qu’il appelle « les ambigüités » et les analyses insuffisamment « sérieuses » de Foucault. Il lui reproche d’avoir évité complètement le terrain de « l’épistémologie critique », en se contentant de celui de « l’épistémologie historique », d’avoir été plus « rhéteur » que « philosophe de la connaissance » et que « logicien ». En cela, Foucault serait passé non seulement à côté de Nietzsche, mais aussi de la nature de la « vérité » en ne s’intéressant qu’à ses formes, à l’histoire ou aux conditions d’émergence ou de « production ».
Et si c’était le contraire ? Si c’était Bouveresse qui était passé à côté de Foucault ?
Car au fond, ce qu’on éprouve à la lecture de son livre, c’est qu’il tente de sauver l’idée (ou une certaine idée) de « l’objectivité » mise à mal par l’approche foucaldienne. N’est-on pas encore dans ce « vieux combat de la croyance et du savoir », qu’évoquait déjà Nietzsche ? Bouveresse voudrait ainsi défendre l’existence d’une réalité indépendante de nous et nous précédant, bref, le réalisme classique, même si le sien est plus nuancé que l’ancien.

Le jeu entre le sujet et la vérité
À notre avis, en effet, Foucault n’est ni ambigu ni léger. Son positionnement par rapport à la vérité est clair et pleinement assumé. Ce qui l’intéresse, l’objet de sa quête, est l’aspect « politique » du concept de « vérité » et des conditions de son énonciation. Comme beaucoup d’autres, il part de l’hypothèse que chacun sait bien ce qu’est le vrai sans pour autant être en mesure de le définir. Dans Le Courage de la vérité (Seuil/Gallimard, 2009), explicitant son intérêt pour la parrêsia (le dire vrai, le franc-parler), il écrit que ce qui l’intéresse, c’est le thème des « relation de pouvoir et de leur rôle dans le jeu entre le sujet et la vérité », c’est « la possibilité de poser la question du sujet et de la vérité de ce qu’on peut appeler le gouvernement de soi-même et des autres ».
Cela ne semble ni une facilité, ni une fuite devant la difficulté de traiter la question de la vérité en soi, mais bien la conséquence logique du constat que, à tout discours sur ce concept, il est épistémologiquement et moralement nécessaire de lui adjoindre le « sujet » qui l’évoque ou le produit. « La science, la connaissance objective, soutient Foucault, n’est qu’un des cas possibles de toutes ces formes par lesquelles on peut manifester le vrai ».

« Retour du religieux » ?
Et Jacques Bouveresse de commenter ironiquement : « Ce qui fait qu’après tout la divination, la prophétie ou la révélation peuvent aujourd’hui comme hier, aussi bien que la démonstration mathématique ou la preuve expérimentale, constituer des formes légitimes ou en tout cas autorisées de ce qu’on pourrait appeler le dire-vrai qualifié ». Et il ajoute en note : Je ne trouve pas choquant que l’on puisse écrire, comme le fait Mandoso à propos de Foucault : « On peut même voir en lui un penseur du “retour du religieux”, parfaitement en phase, une fois de plus, avec la sensibilité du temps ».
On retrouve ici la confusion, qui est fréquemment faite par les tenants de la « vérité objective », entre la question de la « légitimité » de ces formes de la connaissance et celle de leur « valeur ». Si la poésie, par exemple, peut être vue comme une forme d’approche du vrai, elle n’est bien évidemment pas interchangeable avec la science physique, chacune ayant son domaine d’application et son intérêt propre…

Jean-Luc Martin-Lagardette
Ouvertures , 31 janvier 2016
Sur la vérité : Bouveresse contre Foucault, au nom de Nietzsche

La « vérité » est un concept décidément très fécond. C’est intéressant de voir que les philosophes se disputent toujours autour de ce concept, comme le fait Bouveresse contre l’approche de Foucault en invoquant Nietzsche en figure tutélaire commune.
Chacun a son idée de la vérité, serait-ce de penser qu’elle n’existe pas. D’autres sont certains d’avoir la bonne définition. Quoiqu’il en soit, nul n’a jusqu’à aujourd’hui prouvé de toute évidence qu’il détenait l’équation ultime expliquant tout.
On pourrait dès lors penser que débattre autour du concept de vérité est inutile. Personnellement, je pense qu’au contraire, c’est passionnant, parce que cela nous indique où chaque interlocuteur se situe. Ses convictions, sa vision du monde influent sur son discours. Tâcher d’élucider les positions respectives, leurs présupposés et ce que cela implique aussi dans le domaine politique et social, c’est selon moi faire œuvre utile et sert à affiner notre propre perception de la réalité.
Ainsi, cette disputatio entre les philosophes Bouveresse et Foucault nous permet d’approfondir notre appréhension du monde comme objet indépendant de notre perception ou indissolublement lié à elle. Selon que nous adoptons l’une ou l’autre conception, notre attitude psychologique, morale, existentielle enfin, sera différente.

Jean-Luc Martin-Lagardette
Débredinoire , 31 janvier 2016
Jacques Bouveresse invité dans Les Nouveaux chemins de la connaissance
Le vendredi 1 avril 2016    SUR LES ONDES (0)
Rencontre avec Jacques Bouveresse autour de son livre "Nietzsche contre Foucault. Sur la vérité, la connaissance et le pouvoir"
Le mercredi 30 mars 2016    Paris (75)
Rencontre avec Jacques Bouveresse autour de son livre "Nietzsche contre Foucault. Sur la vérité, la connaissance et le pouvoir"
Le jeudi 10 mars 2016    Tours (37)
Rencontre avec Jacques Bouveresse autour de son livre "Nietzsche contre Foucault. Sur la vérité, la connaissance et le pouvoir"
Le vendredi 12 février 2016    Paris (75)
Réalisation : William Dodé