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Raison et liberté
Sur la nature humaine, l’éducation et le rôle des intellectuels
Préface de Jacques Bouveresse
Traduit de l’anglais par Frédéric Cotton, Aude Bandini et Jean-Jacques Rosat
Textes choisis et présentés par Thierry Discepolo et Jean-Jacques Rosat
Parution : 22/04/2010
ISBN : 9782748901214
Format papier : 444 pages (12 x 21 cm)
25.00 €

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« L’action politique et sociale doit être ­animée par une vision de la société future et par des jugements de valeur explicites, qui doivent ­découler d’une conception de la nature humaine. Si l’esprit humain était dépourvu de structures innées, nous serions des êtres indéfiniment malléables, et nous serions alors parfaitement appropriés au formatage de notre comportement par l’État autoritaire, le chef d’entreprise, le technocrate et le comité central.
Ceux qui ont une certaine confiance dans l’espèce humaine espéreront qu’il n’en est pas ainsi. Je pense que l’étude du langage peut fournir certaines lumières pour comprendre les possibilités d’une action libre et créatrice dans le cadre d’un système de règles qui reflète, au moins partiellement, les propriétés intrinsèques de l’organisation de l’esprit humain. »

Ce livre réunit onze textes de Noam Chomsky pour la plupart inédits en français. Offrant un large panorama de ses idées, il fait apparaître le fil qui relie son socialisme libertaire à son œuvre de linguiste et à son anthropologie : notre irrépressible besoin de liberté est inséparable de la créativité illimitée du langage qui fait de nous des êtres humains. Chomsky montre comment l’école et l’université pourraient éduquer à autre chose qu’à l’obéissance, les intellectuels de gauche jouer un autre rôle que celui de commissaires du contrôle des esprits, et les mouvements civiques et sociaux imposer des réformes radicales. C’est en héritier des Lumières et de la tradition rationaliste que Chomsky pense et intervient.

Noam Chomsky

Linguiste, Noam Chomsky est professeur émérite au Massachusetts Institute of Technology (MIT, Boston). Parallèlement à sa prestigieuse carrière universitaire, il est mondialement connu pour son engagement politique et sa critique de la politique étrangère des États-Unis.

Les documentaires sur Noam Chomsky aux Mutins de Pangée : Chomsky & Cie et Chomsky et le pouvoir

Autour des interventions de Noam Chomsky en France

Les livres de Noam Chomsky sur le site

TABLE DES MATIÈRES

Chomsky devant ses calomniateurs. Quelques observations,
préface de Jacques Bouveresse

Première partie. La nature humaine
1. Langage et liberté (1970)
2. Un savoir qui ne s’apprend pas (1983)
3. Égalité. Sur le développement du langage, l’intelligence humaine et l’organisation sociale (1987)

Deuxième partie. Les intellectuels contre la vérité
1. Les intellectuels de gauche et l’objectivité (1968)
2. Science et rationalité (1992)

Troisième partie. Les intellectuels et le contrôle des esprits
1. La prêtrise séculière et les périls de la démocratie (1999)
2. Propagande et contrôle de l’esprit public (1997)

Quatrième partie. Éducation à l’obéissance, éducation à la liberté
1. La guerre froide et l’université (1997)
2. Quelques remarques sur l’éducation devant la Commission du MIT (1969)
3. Pour la défense du mouvement étudiant
4. Pour en finir avec la domestication à l’école (1999)

*****

Les politiciens sophistes et les intellectuels cherchent à dissimuler le fait que la caractéristique essentielle et véritablement déterminante de l’homme réside dans sa liberté. « Ils attribuent aux hommes un penchant naturel à la servitude par la patience avec laquelle ceux qu’ils ont sous les yeux supportent la leur, sans songer qu’il en est de la liberté comme de l’innocence et de la vertu, dont on ne sent le prix qu’autant qu’on en jouit soi-même et dont le goût se perd sitôt qu’on les a perdues. » A contrario, Rousseau demande « si, la liberté étant la plus noble des facultés de l’homme, ce n’est pas dégrader sa nature, se mettre au niveau des bêtes esclaves de l’instinct, offenser même l’auteur de son être, que de renoncer sans réserve au plus précieux de tous ses dons, que de se soumettre à commettre tous les crimes qu’il nous défend, pour complaire à un maître féroce ou insensé ». C’est aussi la question posée en termes similaires par nombre de réfractaires à l’incorporation au cours de [la guerre du Vietnam] et par bien d’autres encore qui se remettent à peine de la catastrophe qu’a représenté le xxe siècle pour la civilisation occidentale et qui a si tragiquement confirmé l’opinion de Rousseau.
Rousseau voit dans « les prodiges qu’ont faits tous les peuples libres pour se garantir de l’oppression » la démonstration de sa doctrine selon laquelle le combat pour la liberté est un attribut fondamental de l’homme et que la valeur de cette liberté n’est reconnue qu’aussi longtemps qu’on en jouit. En effet ceux qui ont abdiqué la vie d’homme libre « ne font que vanter sans cesse la paix et le repos dont ils jouissent dans leurs fers, […] mais quand je vois les autres sacrifier les plaisirs, le repos, la richesse, la puissance et la vie même à la conservation de ce seul bien si dédaigné de ceux qui l’ont perdu ; quand je vois des multitudes de sauvages tout nus mépriser les voluptés européennes et braver la faim, le feu, le fer et la mort pour ne conserver que leur indépendance, je sens que ce n’est pas à des esclaves qu’il appartient de raisonner de liberté ».
Quarante ans plus tard, Kant exprimait des idées plus ou moins identiques. Il lui est impossible, dit-il, d’accepter l’idée selon laquelle certaines personnes « ne sont pas mûres pour la liberté », comme par exemple les serfs appartenant à des propriétaires : « Si l’on accepte cette idée, on n’atteindra jamais à la liberté car on ne peut devenir mûr pour la liberté sans l’avoir auparavant conquise. On doit être libre pour apprendre à faire usage de ses capacités librement et utilement. Les premières tentatives seront sans doute brutales et conduiront à un état des choses plus douloureux et dangereux que la situation antérieure placée sous la domination mais également sous la protection d’une autorité extérieure. Néanmoins, on ne peut atteindre à la Raison qu’au travers de ses propres expériences et il faut être libre pour être capable de vivre ces dernières. »
Cette remarque est particulièrement intéressante en raison de son contexte. C’est en pleine Terreur que Kant défendait ainsi la Révolution française contre ceux qui prétendaient qu’elle apportait la preuve que les masses n’étaient pas prêtes à se voir conférer le privilège de la liberté. Aucun individu rationnel ne peut approuver la violence et la terreur. Surtout que la terreur de l’État post-révolutionnaire tombé entre les mains d’une sinistre autocratie a plus d’une fois atteint un niveau indicible de sauvagerie. Mais aucun individu doué de compréhension ou d’humanité ne condamnera cependant trop rapidement la violence qui explose souvent lorsque les masses trop longtemps soumises se dressent contre leurs oppresseurs ou font leurs premiers pas sur la voie de la liberté et de la refondation sociale.

Dossier de presse
Jean-Marc Chiche
À contretemps n°38 , septembre 2010
Nicolas Chevassus-au-Louis
La Recherche , 24/06/2010
Hecate
Tournez les pages'blog , 14/06/2010
Elodie Maurot
La Croix , 03/06/2010
Elodie Maurot
La Croix , 03/06/2010
Régis Vlachos
Zibeline n°30 , 20/05/10
SUR LES ONDES
Radio libertaire – « Bibliothèque anarchiste », émission avec Jean-Jacques Rosat autour du livre Raison & liberté (27 octobre 2010)
Compte-rendu
Dans un récent ouvrage – Raison contre pouvoir, le pari de Pascal, L’Herne, 2009 –, Jean Bricmont remarquait : « Si l’on connaît souvent Chomsky comme critique de la politique étrangère américaine, ses idées sur la nature humaine, le progrès, les révolutions, l’anarchisme, le marché, la liberté d’expression, la philosophie, les intellectuels (y compris les intellectuels parisiens), les sciences, la religion ou l’éthique sont souvent peu connus. » C’est précisément ce champ méconnu de sa pensée qui fait l’objet de ce très intéressant volume. Regroupant onze importantes contributions écrites par Noam Chomsky entre 1968 et 1999, il aborde, en quatre chapitres – « La nature humaine », « Les intellectuels contre la vérité », « Les intellectuels et le contrôle des esprits », « Éducation à l’obéissance, éducation à la liberté » –, l’essentiel des thématiques évoquées par Bricmont. En préface à l’ouvrage, Jacques Bouveresse – « Chomsky devant ses calomniateurs » – s’intéresse au phénomène de rejet que l’éminent professeur du MIT suscite chez la plupart des intellectuels médiatiques français. Au-delà des tartarinades d’une Roudinesco, largement répandues dans le microcosme de la pensée insignifiante, sur cette « haine de tout » (y compris des Juifs) qui caractériserait les prises de positions politiques de Chomsky, c’est sans doute, nous dit Bouveresse, sa radicale critique du ralliement de nombre de penseurs contemporains aux idées postmodernes qui lui vaut une telle détestation. Car, ce faisant, Chomsky, qui s’en tient toujours aux faits et, comme Orwell, ne déteste pas les arguments de bon sens, démonte les raisons d’une telle conversion, dont la plus évidente est de rendre suffisamment complexes les phénomènes de domination pour décourager par avance sa critique ordinaire. C’est ainsi que la reproduction de la caste et la gestion bien comprise de ses intérêts sont irrémédiablement liées à la privatisation du savoir. Et le fait que ces intellectuels soient plus souvent à « gauche » qu’à droite ne change rien à l’affaire, puisqu’ils se pensent eux-mêmes d’abord comme des « commissaires du contrôle des esprits ». Héritier des Lumières et de la tradition rationaliste, Chomsky croit à l’objectivité. C’est même sa boussole. De ce point de vue, il faut recommander très chaudement la lecture du texte « Les intellectuels de gauche et l’objectivité », qui date de 1968 et procède à un examen objectif des faits qui se sont déroulés en Espagne, entre 1936 et 1939, et ont ouvert la voie à « une transformation radicale des conditions économiques et sociales », puis à son écrasement. À lire ce texte aujourd’hui, on comprend aisément ce que la méthode de Chomsky peut avoir d’irritant pour des intellectuels – ici libéraux et staliniens – dont les grilles de lecture sont étroitement liées à l’idée qu’ils se font et de leur rôle et de la manière dont le monde doit fonctionner. Car Chomsky, qui ne cache pas ses sympathies pour un socialisme libertaire, ne fait pas, quant à lui, d’idéologie ; il se contente d’examiner les raisons qui conduisirent à cette révolution et à cette contre-révolution pour en conclure que les interprétations qu’en donnèrent ses historiens étaient davantage tributaires de leur « subordination contre-révolutionnaire » que d’une pratique de l’objectivité. À bien des égards, et sur beaucoup d’autres sujets, c’est toujours vrai, ce que répète inlassablement Chomsky.
Jean-Marc Chiche
À contretemps n°38 , septembre 2010
« Le langage sert d'abord à penser » - Entretien avec Noam Chomsky

La Recherche : Vous avez révolutionné la linguistique en montrant que la faculté du langage était innée. Sur quelles preuves linguistiques vous appuyez-vous ?

Les meilleures preuves se trouvent dans les traits de la grammaire d’une langue, qui sont si flagrants, si intuitivement évidents pour tout un chacun qu’ils en sont presque jamais mentionnés dans les grammaires traditionnelles.

Vous voulez dire que les grammaires scolaires comblent les vides laissés par l’hérédité ?

Exactement. C’est précisément ce qui semble aller de soi qui fait le plus vraisemblablement partie du bagage héréditaire. Certaines bizarreries du fonctionnement du pronom en français illustrent parfaitement ce que je veux dire. Prenons la phrase « John croit qu’il est intelligent ». Nous savons tous que « il » peut renvoyer ici soit à John, soit à quelqu’un d’autre ; la phrase est donc ambiguë. Elle peut signifier ou bien que John pense que lui même (John) est intelligent, ou bien que John pense que quelqu’un d’autre est intelligent. Maintenant, dîtes « John le croit intelligent ». Ici, « le » ne peut pas renvoyer à John ; il peut seulement renvoyer à quelqu’un d’autre. À quel Français a-t-on jamais enseigné, quand il était enfant, cette particularité du pronom français ? Il serait difficile ne serait-ce que d’imaginer une règle d’apprentissage qui fournirait cette information à quelqu’un. Et pourtant tout le monde sait cela – et le sait indépendamment de toute expérience, indépendamment de tout apprentissage, et le sait même très tôt. Il y a beaucoup d’autres exemples qui montrent que nous, les humains, possédons un savoir linguistique explicite, extrêmement clair et net, qui n’a simplement pas son origine dans l’expérience linguistique.

Comment est-il possible d’en apprendre suffisamment pour posséder le savoir grammatical que nous semblons tous posséder à l’âge de cinq ou six ans ?

Il y a une réponse évidente. Ce savoir est implanté. Si nous pouvons, vous et moi, apprendre une langue dans toute sa richesse, c’est parce que nous sommes construits pour apprendre toute langue reposant sur un ensemble de principes que nous pouvons appeler la grammaire universelle.

Qu’est ce que la grammaire universelle ?

C’est la somme complète de tous les principes immuables que l’hérédité implante dans l’organe du langage. Ces principes recouvrent la grammaire, les sons de la parole, et la signification. Autrement dit, la grammaire universelle est la dotation génétique héritée qui nous permet de parler et d’apprendre toutes les langues.

Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de variations possibles au sein de la grammaire universelle ?

En français comme en anglais, l’élément le plus important dans chaque catégorie grammaticale majeure est placé en tête de la phrase. Dans les phrases simples, par exemple, on dira « John a frappé Bill » et non « John Bill a frappé ». Avec les adjectifs, on dira « fier de John » et non « John de fier ». Avec les noms, « l’habitude de boire du vin » et non « boire du vin l’habitude » ; et avec les prépositions on dira « pour John » et non « John pour ». Puisque l’élément principal de chaque catégorie grammaticale y vient toujours en première place, l’anglais et le français sont ce que l’on appelle des langues centrifuges. Le japonais, lui, est une langue centripète. En japonais, on dit « John Bill a frappé ». Et, au lieu de prépositions, il y a des postpositions qui viennent après le nom : « John pour » et non « pour John ». Voici un paramètre que l’enfant acquiert par l’expérience : langue centrifuge ou centripète ? La grammaire d’une langue est l’ensemble des choix – par exemple centrifuge plutôt que centripète – définissant l’une des sélections (le nombre est limité) qui sont génétiquement permises par le menu grammatical des options grammaticales. Bien sûr, il y a aussi tous les faits lexicaux : il vous faut juste apprendre le vocabulaire de votre langue. Mais une fois que tous les éléments de vocabulaire sont appris et que les paramètres grammaticaux de l’anglais sont fixés, tout le système est en place. Les principes généraux, génétiquement programmés, dans l’organe du langage, se mettent simplement à fonctionner pour produire tous les faits qui sont propres à la grammaire anglaise.

Les psychologues distinguent souvent différentes étapes d’acquisition du langage, avec une étape à un mot, une étape à deux mots, etc. Qu’en pensez-vous ?

Il y a à la fois des changements et des continuités dans l’acquisition du langage, avec de nouveaux systèmes apparaissant à travers la maturation et l’impact des données extérieures. Des travaux très importants cherchent à prouver que les principes de la grammaire universelle, dans la mesure où ils sont applicables, restent les mêmes aux différents stades d’acquisition du langage. Je pense par exemple aux travaux de Kenneth Wexler et de Hagit Borer sur la maturation de la syntaxe. S’ils ont raison, on pourrait conclure qu’il n’y a, en ce sens particulier, aucune rupture dans l’acquisition du langage.

Votre théorie suppose que la syntaxe est totalement indépendante de la phonologie (les propriétés des sons formant un énoncé) mais aussi de la sémantique (leur signification). Quel est l’enjeu de ce postulat ?

Cette question est souvent mal comprise. Il y a de bonnes raisons de penser que tout langage repose sur « une procédure générative » G capable de produire une infinité d’expressions hiérarchiquement structurées selon une syntaxe. Elles sont interprétées par deux interfaces : d’une part le système sensorimoteur responsable de leur externalisation ; d’autre part le système conceptuel de la pensée, de la planification, de l’interprétation et autres fonctions cognitives. Le premier aspect relève de la phonologie et le second de la sémantique. L’enjeu est donc de savoir si des propriétés des interfaces influencent le fonctionnement de G. L’hypothèse la plus simple est la plus plausible est que non. Je ne connais aucun argument permettant de soutenir le contraire.

Votre approche a été critiquée pour son excès de formalisation abstraite. Qu’en pensez-vous ?

Toute approche du langage est abstraite, ou formelle, dès lors qu’elle cherche à décrire précisément le fonctionnement du langage. La formalisation est utile dans les sciences de la nature dans la mesure où elle aide à résoudre ou à clarifier des problèmes ou à tirer des conclusions. Elle nécessite de répondre à toutes les questions, même celles dont on ne connaît pas les réponses, comme lorsque l’on écrit des programmes informatiques. Savoir s’il faut, ou non, entamer cette formalisation, dépend de votre jugement et de vos intuitions de recherche. Il n’y a pas de réponse générale à cette question.

Vous venez d’évoquer l’informatique. Quelle différence faites-vous entre les langages formels et les langages naturels ?

J’ai travaillé sur les langages formels, qui ont certaines similarités avec les langages naturels, mais qui sont cependant fondamentalement différents parce qu’ils sont des inventions, et non des objets biologiques donnés.

« Le langage, avez-vous écrit, dépend d’une dotation génétique qui est du même type que celle qui spécifie la structure de notre système visuel ou celle de notre système circulatoire ». Jusqu’où peut-on pousser ces analogies ?

On pourrait aussi se demander jusqu’où pousser l’analogie entre le système visuel et le système circulatoire. Dans les deux cas, il y a une composante génétique, mais de nature différente. C’est probablement vrai également pour le langage, qui a certaines propriétés spécifiques qui le distinguent du système visuel ou circulatoire, mais qui a une composante génétique. S’il n’en avait pas, ce serait un véritable miracle que le petit enfant puisse sélectionner dans son environnement les données qui relèvent du langage, puis acquérir l’ensemble du système, alors que les petits d’autres espèces (chimpanzés, oiseaux), soumis aux mêmes données, sont incapables d’accomplir cette première tâche, sans même parler des suivantes. Il y a bien sûr de désaccords quand on s’attaque aux problèmes vraiment intéressants : quel est cet élément génétique ? Comment interagit-il avec d’autres éléments génétiques, et plus généralement avec les grands principes biologiques, durant la croissance et le développement du langage. Ces questions restent très ouvertes, d’où les désaccords légitimes.

Le courant de la linguistique fonctionnelle, représenté par exemple en France par Claude Hagège, insiste sur le fait que le langage est avant tout fait pour communiquer. Qu’en pensez-vous ?

Le langage peut évidemment servir à la communication, tout comme les gestes ou la manière de s’habiller. Mais statistiquement parlant, et c’est ce qui est important, le langage est de manière écrasante beaucoup plus utilisé pour penser, dans le cadre de notre dialogue interne. Si l’on prend au sérieux le concept de communication, il faut reconnaître que seule une petite partie de ce qui est externalisé sert réellement à la communication. Sans rentrer dans les détails, je pense qu’il y a des arguments sérieux pour soutenir que le langage est « conçu » pour penser, et que la possibilité d’externaliser cette pensée n’est que secondaire. C’est du reste ce à quoi on s’attend sur le plan évolutif, comme l’ont suggéré d’éminents biologistes tels François Jacob, pour n’en citer qu’un.

Le langage est-il un paradigme pour l’étude des facultés cognitives humaines ?

L’étude du langage a été utilisée comme une source d’inspiration, par exemple par le neurobiologiste David Marr pour son travail sur la vision ou par le philosophe John Rawls dans sa théorie de la justice. Le psychologue Charles Gallistel s’est également inspiré de recherches en linguistique pour conclure à l’existence « d’instincts pour apprendre » de façon spécifique. Mais je vois mal comment mesurer précisément cette influence de la linguistique.

Dans les années 1960, vous vous montriez très sceptique sur la possibilité de parvenir à des programmes de traduction automatique. Qu’en pensez-vous aujourd’hui ? Est-ce que les progrès faits dans l’analyse formelle des langages ont eu des répercussions technologiques ?

Je me souviens d’une controverse avec mon ami Yehoshua Bar-Hillel, qui était à l’origine plutôt optimiste quant aux applications possibles de la linguistique et des recherches en logique menées au MIT. Je pensais de mon côté que la meilleure manière d’obtenir des résultats était de recourir à la force brute, c’est-à-dire à un système reposant sur des successions d’essais/erreurs établissant des corrélations au sein de vastes corpus de textes traduits. C’est de fait ce qui s’est passé, et je crois que Bar-Hillel s’était rallié à mon opinion. Ce n’est pas très surprenant. Si l’on se tourne vers l’histoire des sciences et des technologies ou de la médecine, on se rend compte que ce n’est qu’une fois parvenues à des niveaux de développement très avancés que les sciences ont eu vraiment des conséquences pratiques. Je doute que nous comprenions suffisamment le langage et les autres processus cognitifs pour en tirer des applications pratiques importantes telles que des traductions automatiques de qualité.

Quelles sont pour vous les évolutions les plus marquantes des dernières décennies en linguistique ?

Il y a eu des progrès considérables dans tous ses domaines. Mon intérêt s’est surtout concentré sur la poursuite d’un projet à long terme, entamé il y a 50 ans, visant à montrer que des hypothèses complexes sur les bases génétiques du langage, c’est à dire « la grammaire universelle », peuvent être simplifiées si l’on s’appuie sur des principes plus généraux, en particulier sur l’efficacité computationnelle. Ce que l’on comprend raisonnablement bien aujourd’hui pouvait à peine être formulé il n’y a pas si longtemps. Je pense que l’on peut espérer montrer que le coeur des processus génératifs du langage relèvent d’un genre de « conception optimale ».

De quelles disciplines la linguistique est-elle aujourd’hui la plus proche ?

Le champ de la linguistique couvre de nombreux domaines. Tous ont en commun de reposer, du moins implicitement, sur des hypothèses sur les capacités linguistiques internes des locuteurs, ce que l’on appelle parfois la langue-I. L’étude de la langue-I relève de la biologie humaine, mais nécessite de faire appel à d’autres disciplines, notamment les mathématiques et l’informatique. De plus, l’utilisation du langage concerne quasiment tous les aspects de la vie, ce qui fait que la linguistique, au sens, large, a des ramifications encore bien plus vastes qui s’étendent à toutes les sciences.

Les cinq premières questions proviennent d’un entretien de Noam Chomsky avec John Gliedman « Un savoir qui ne s’apprend pas » publié dans N. Chomsky, Raison et Liberté. Sur la nature humaine, l’éducation et le rôle des intellectuels, Agone, 2010, p. 34–37, reproduites avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

Nicolas Chevassus-au-Louis
La Recherche , 24/06/2010
Compte-rendu
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Hecate
Tournez les pages'blog , 14/06/2010
Noam Chomsky, leçons françaises

Le New York Times l’a baptisé « le plus grand intellectuel vivant » et la revue Foreign Policy « l’intellectuel le plus influent de la planète ». Noam Chomsky, 81 ans, linguiste, critique radical de l’impérialisme américain et des dysfonctionnements de la première démocratie du monde, figure tutélaire de la gauche altermondialiste, a posé le week-end dernier ses bagages dans l’Hexagone. Une petite halte de quatre jours, au cours de laquelle il a enchaîné les interventions au pas de course : conférence au CNRS sur la linguistique, débat avec le grand public à la Mutualité, rencontre avec les syndicalistes français à la Maison des métallos, le tout encadré par deux leçons au prestigieux Collège de France dont il était l’invité.
Cette visite – sa première en France depuis trente-ans – n’a pas laissé indifférent. Pour faire face à l’affluence, le Collège de France avait exceptionnellement prévu une retransmission en direct de sa conférence sur Internet. Obligé de fermer ses grilles une fois le grand amphithéâtre rempli, il a offert aux 420 « prisonniers volontaires » un pique-nique gratuit, transformant l’élégante cour pavée du collège en sit-in estival. À la Mutualité, les 1800 places (vendues 18 €) se sont, elles aussi, arrachées comme des petits pains. « Tout était complet depuis plus de trois semaines », note Sophie Durand, chargée de l’organisation pour Le Monde diplomatique. À la tribune, Daniel Mermet, animateur de l’émission « Là-bas si j’y suis » sur France Inter, jubile : « Seuls le dalaï-lama et Sœur Emmanuelle ont fait mieux ! »
Depuis une dizaine d’années, Noam Chomsky goutte les fruits d’un engagement ancien. Né en 1928 dans une famille juive laïque de militants de gauche libertaires et socialistes, l’homme a grandi en contemplant les désastres humains causés par la Grande Dépression. Devenu professeur de linguistique au Massachusetts Institute of Technology (MIT), il acquiert dans les années 1950 une reconnaissance mondiale pour ses travaux sur la « grammaire générative » qui postule que les structures du langage sont innées. À partir des années 1960, il s’engage sur le terrain politique : dénonciation de l’impérialisme militaire des États-Unis (Vietnam, Cuba, Amérique latine, puis Irak), critique du néolibéralisme et de la financiarisation de l’économie qui place « le profit avant l’homme » (titre de l’un de ses livres). De l’intérieur, il s’attaque aussi aux fonctionnements des démocraties, critique l’influence des milieux d’affaires sur les élections et sur la scène médiatico-intellectuelle. Les attentats du 11 Septembre et l’enlisement américain en Irak ont, depuis, fait malgré eux sa notoriété. « Ces événements ont ouvert les yeux des Américains sur l’extérieur, reconnaît-il. Ils se sont mis à essayer de comprendre pourquoi le monde les détestait autant. » Depuis, Noam Chomsky est devenu un globetrotter, sans doute le premier cas d’un type nouveau : l’intellectuel du « village mondial ».
Si Noam Chomsky a atteint une stature internationale, suscitant des critiques aussi âpres que les siennes, un petit village gaulois résiste à cette vague de fond : la France. « Il existe un désaccord très profond entre Chomsky et la France, analyse Jean Bricmont, qui a coordonné le volumineux Cahier de l’Herne consacré à l’Américain. D’abord parce qu’il fait référence à des notions comme la vérité et l’objectivité qui ont été liquidées de la scène philosophique, ensuite parce que son naturalisme et son matérialisme heurtent à la fois l’héritage catholique et la tradition des sciences humaines, enfin son attitude libérale et sa défense radicale de la liberté d’expression ne sont pas comprises ici, comme l’a montré l’affaire Faurisson. » En 1980, l’affaire Faurisson avait en effet fait couler beaucoup d’encre, Chomsky ayant pris la défense d’un négationniste notoire au nom de la liberté d’expression. « Une position très américaine, commente Jean Bricmont, dont le souvenir s’estompe mais qui l’a durablement éloigné de la scène française. » Que penser alors de l’effervescence de ces derniers jours ? « Beaucoup de gens aiment Chomsky parce que Chomsky n’aime pas Bush, mais cela reste très superficiel. Comme philosophe Chomsky n’est pas compris. »
Au cours de sa visite, l’intellectuel a d’ailleurs laissé la dispute philosophique à ses quelques amis philosophes français. Au Collège de France, Jean-Jacques Rosat a souligné la parenté de Chomsky avec George Orwell et Bertrand Russell, tous trois inscrits dans un courant philosophique rationaliste inquiet de l’abandon par les courants relativistes de la référence à la vérité : « Si la vérité n’existe plus, l’individu n’a plus rien pour légitimer sa révolte. » Jacques Bouveresse a plaidé que la science constituait toujours « un modèle » pour la recherche de la vérité, fût-elle philosophique. En ligne de mire, les tenants de l’herméneutique comme du postmodernisme et, pêle-mêle, Heidegger et Rorty, Rawls et Habermas. On pourra juger la liste un peu longue et bien hétéroclite…
Chomsky s’est, lui, concentré sur sa critique du système économique et de la politique américaine, dénonçant la « religion du marché » et la faillite de « l’orthodoxie économique » rendue manifeste par la récente crise. Sans effets de manches, d’une voix toujours posée, il a pointé les méfaits d’un système économique qui « considère l’altruisme comme une pathologie », « un système qui n’est pas capitaliste, car dans le capitalisme celui qui fait de mauvaises affaires en paye les conséquences, alors que, là, les profits sont privés et les pertes publiques ». Il a aussi partagé son inquiétude devant la menace de « destruction environnementale », accusant les milieux d’affaires américains de chercher à la faire passer pour « un canular libéral », afin de « poursuivre leur recherche des profits à court terme ».
Face à une démocratie décevante, mais toujours nécessaire, Chomsky s’est montré clair sur les moyens de la contestation : « non-violence »., « éducation », « mobilisation populaire ». « Recourir à la violence reviendrait à accepter le champ de bataille que votre opposant préfère. » Optimiste, il a aussi noté les progrès déjà accomplis. « Le monde est bien plus civilisé qu’il y a cinquante ans. Aux États-Unis, il existe un débat impensable il y a quelques années. »
Utopisme, unilatéralisme ou, au contraire, lucidité et hauteur de vue ? Chacun jugera en fonction de son analyse des inégalités mondiales. Le public venu à sa rencontre est quant à lui conquis. « Ce que j’apprécie, c’est sa critique fondée sur le respect de l’individu », partage Carlos Acosta, 46 ans, artiste peintre mexico-américain. Sœur Marie-Thérèse, 78 ans, qui fut provinciale des Dominicaines de la Présentation et coordinatrice Justice et Paix pour son ordre, consonne à « sa critique d’ensemble, de la guerre en Irak aux conséquences du néolibéralisme ». L’écoute attentive des journalistes de la presse anglo-saxonne basés à Paris, rassemblés vendredi soir pour une rencontre conviviale, a laissé, elle, transparaître un respect certain pour le plus intransigeant de ses critiques. Quoi qu’il en soit de ses analyses, Chomsky reste un adversaire avec lequel on peut parler.

Elodie Maurot
La Croix , 03/06/2010
La liberté au centre de ses productions

La fidélité au risque de la redondance. C’est un peu l’impression que laisse la lecture des deux recueils d’articles de Noam Chomsky qui viennent de paraître en français, rassemblant des articles et des entretiens publiés au cours des quarante dernières années. Les disciples de Chomsky seront plus sensibles à la fidélité. Ses adversaires, à la redondance. Ceux qui ne se situent dans aucun camp trouveront matière à réflexion et, à n’en point douter, à débat.
Raison et liberté revient sur les aspects fondamentaux de la pensée chomskienne, avec une utile présentation de Jacques Bouveresse, philosophe et professeur au Collège de France. D’abord, l’affirmation de l’existence d’une « nature humaine », que Chomsky ne conçoit pas comme une essence, mais comme un ensemble de capacités ou de dispositions régies par des règles, comme dans le cas du langage. Ensuite, l’affirmation de la place centrale de la liberté. « L’essence du “moi” humain est la liberté », postule Chomsky, citant Schelling : « Ce qui confère à la philosophie la dignité la plus haute, c’est qu’elle parie tout sur la liberté. »
À ce souci s’articule une vigilance politique : qu’aucun homme ne soit assujetti et que le peuple ne soit pas privé de « prendre en main ses propres affaires » au nom d’une supposée incompétence.
Chomsky le libertaire retrouve alors le projet des Lumières, se plaçant sous la houlette de Kant : « Ériger en principe que la liberté ne vaut rien d’une manière générale pour ceux qui sont assujettis et qu’on ait le droit de les en écarter toujours, c’est là une atteinte aux droits régaliens de la divinité elle-même, qui a créé l’homme pour la liberté. » L’ouvrage traverse ensuite les moments historiques fondateurs de la pensée chomskienne : les débuts de la démocratie américaine, la mobilisation syndicale des années 1930, le New Deal, l’expérience des anarchistes pendant la guerre d’Espagne…
Principes, histoire, actualité enfin : on retrouve la critique de l’impérialisme militaire américain, de « la trahison des intellectuels de gauche » et de la « propagande » à l’œuvre dans les démocraties. Pour Chomsky, la télévision fonctionne de « manière à détourner les gens de comprendre leurs vrais problèmes et d’en identifier les causes », proposant des « shows décervelés (qui) socialisent le téléspectateur de manière à en faire un consommateur passif ».
Au fil des pages, on pourra reprocher à Chomsky de ne pas toujours bien identifier son adversaire et, ce faisant, de laisser croire qu’un « sujet invisible » manie dans l’ombre les manettes. « Les » firmes, « les » médias, « les » intellectuels agissent rarement tous dans le même sens. L’accusation faite au système scolaire « d’endoctriner » les élèves mériterait d’être plus argumentée, même si l’on adhère à sa vision de l’éducation, qui « ne consiste pas à remplir un contenant, mais bien plutôt d’accompagner l’éclosion d’une plante, en d’autres termes, à préparer le terrain où fleurira la créativité. »
La critique de Chomsky est tranchée, sévère. Elle pourra être jugée blessante par ceux qui, pour être chefs d’entreprise ou journalistes, croient bien n’avoir jamais eu l’intention d’asservir quiconque. Mais la longévité de la révolte de Chomsky devant l’injustice est peut-être à ce prix. Tout comme le fait de décider chacun à un examen de conscience.

Elodie Maurot
La Croix , 03/06/2010
Recherche objective

Tout peut-il être objet de science ? La réponse négative, soucieuse d’humanisme, a l’avantage de balayer les dangers fascistes d’une mise en équation de l’action humaine. Il n’empêche que la science pourrait permettre à divers champs de la pensée, de l’histoire à la philosophie, de produire des discours plus rigoureux. Parmi les divers critères de la démarche scientifique, le souci des faits est indiscutablement la première exigence : il serait inconcevable qu’un scientifique ignore telle découverte majeure, alors que l’on admet qu’historiens et philosophes puissent ignorer des faits. Les sciences humaines reproduisent souvent la pensée dominante, et le monde intellectuel semble davantage soumis aux assauts de la propagande que la population. L’exigence d’objectivité, consubstantielle du combat émancipateur, est la principale préoccupation de l’œuvre de Chomsky et de son dernier livre, choix d’articles sur la nature humaine, la vérité et la liberté. S’appuyer sur la science pour définir la nature humaine permettrait en effet d’en finir avec certaines balivernes, comme la méchanceté ou le besoin d’un chef. Chomsky s’appuie donc, dans un premier long article, sur les acquis de la linguistique, sa spécialité. Le langage est tout à la fois une clé et un modèle pour une étude sur la nature humaine : étudier le langage c’est étudier un système de contraintes formelles. L’étude de ces contraintes présente un triple avantage : mettre à jour les principes objectifs de ce qui semble résister à l’enquête scientifique de l’homme ; comprendre qu’il n’y a pas d’actes créatifs aux infinies possibilités sans un système de contraintes formelles ; en finir avec l’idéologie de la malléabilité infinie de l’homme, qui ouvre la voie à la négation du principe constituant cette nature humaine, et qui est la liberté.
Sur cette dernière question et comme toujours avec Chomsky, l’enquête philosophique va de pair avec l’attention minutieuse aux faits. L’homme a-t-il besoin d’être gouverné ? Les préjugés concernant le besoin du chef et de soumission ignorent les faits pour conforter la pensée dominante : l’auteur rappelle les nombreuses expériences de coopératives ouvrières dont l’efficacité était telle qu’elles durent être renversées. Par une analyse de la politique anarchiste en Espagne en 1936, il montre l’efficacité pratique des politiques d’émancipation et leur supériorité d’adéquation avec l’idée de nature humaine, à l’opposé du capitalisme de soumission qui est présenté comme allant de soi.
On peut conclure avec Bouveresse dans son indispensable préface que toute recherche objective en philosophie, histoire, dans le domaine des sciences humaines, mène à des conclusions radicales. La vérité est donc bien une question de courage !

Régis Vlachos
Zibeline n°30 , 20/05/10
Chomsky savant et politique : la grammaire 
universelle de la libération humaine
De Noam Chomsky, on connaît souvent le savant ou le militant. Le grand scientifique du Massachusetts Institute of Technology qui a révolutionné la linguistique dans les années 1960. Ou le critique infatigable de la politique impériale des États-Unis et de sa propagande. L’immense mérite de ce recueil d’articles parus entre 1968 et 1999 est de montrer la profonde cohérence entre les deux Chomsky. « Les structures sociales et les rapports sociaux qu’un réformateur ou un révolutionnaire cherche à faire exister [doivent] être fondés sur une conception de la nature humaine, si vague et balbutiante soit-elle », écrit-il. Il déduit cette conception de ses recherches sur le langage. Toute son œuvre scientifique tourne autour d’une interrogation unique : comment se fait-il que tous les enfants acquièrent au même âge la capacité de produire et de comprendre une infinité d’énoncés, alors qu’ils n’en entendent des adultes qu’un très petit nombre, qui plus est grammaticalement corrects, ce qui leur interdit d’en déduire les principes sous-jacents de construction ? Pour le linguiste, la réponse est qu’il existe une « grammaire universelle » ancrée dans le cerveau humain et regroupant les principes de syntaxe communs aux milliers de langues parlées à travers le globe. La description de ces principes est un des grands chantiers de la linguistique actuelle. Qu’elle soit encore peu avancée n’importe guère ; Chomsky qualifie lui-même son œuvre scientifique de « prégaliléene », au sens où, à défaut d’apporter des réponses, elle contribue à formuler de manière correcte des problèmes. L’important est que la nature humaine repose sur le langage, « critère fondamental qui détermine si un autre organisme est un être doté d’un esprit humain et de la capacité humaine à penser librement, à s’exprimer et à posséder ce désir humain par excellence : se libérer des contraintes extérieures imposées par une autorité répressive ». D’où l’engagement du chercheur au service de l’organisation sociale la plus favorable à l’épanouissement de ces dispositions, qu’il décrit, faute de mieux, comme un « socialisme libertaire ».Ce raisonnement dérange et stimule une pensée marxienne habituée à considérer, surtout en Europe, que l’homme n’a aucune nature hors de son existence historique et qu’il faut de ce fait toujours privilégier l’acquis sur l’inné, l’environnement sur la génétique, ou la culture sur la nature, pour reprendre différentes formulations d’un vieux débat. C’est cette vulgate que Chomsky interpelle, à contre-pied, en écrivant : « Si les hommes sont en réalité des êtres indéfiniment malléables, complètement plastiques, si leur esprit est dépourvu de structures innées […], alors ils sont les sujets appropriés pour le “formatage du comportement” par l’État autoritaire, le chef d’entreprise, le technocrate ou le comité central. »
Nicolas Chevassus-au-Louis
L'Humanité , 24/04/2010
Understanding and Interpreting : Language and Beyond
Le lundi 31 mai 2010    Paris 5 (75)
Conférence-débat de Noam Chomsky
Le samedi 29 mai 2010    Paris 5 (75)
Rationalité, vérité et démocratie : Bertrand Russell, George Orwell, Noam Chomsky
Le vendredi 28 mai 2010    Paris 5 (75)
Réalisation : William Dodé