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Savoir et changer
Lettres à un jeune homme
Traduit de l’allemand par Damien Missio
Avant-propos de Marie Hermann et Jean-Jacques Rosat
Préface de Jacques Bouveresse
Parution : 13/02/2015
ISBN : 9782748902235
Format papier : 204 pages (12x21 cm)
20.00 €

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« Obéissance, assiduité, pragmatisme sont des vertus de soldat et de serviteur, d’employé, de larbin. Ce sont les vertus d’une fourmi, non pas d’une personne humaine. Qu’on montre pour quelle raison une collectivité a le droit de sacrifier des hommes, de transformer des personnes en machines. Qui plus est, on n’a pas fait cela ici – et dans beaucoup d’autres lieux – au profit d’une collectivité mais au profit d’une classe seigneuriale. Voilà la vérité fondamentale, le fin mot de l’histoire. »
« Cette panique dans la bourgeoisie ! Ils se rendent enfin compte qu’ils ne tiennent plus les rênes et que ça ne peut plus continuer ainsi ! Ils vont consentir à ouvrir les yeux, sinon ils passent sous les roues ! Oui, Marx avait raison sur ce point : le capitalisme a élevé lui-même son fossoyeur – ils ont construit des usines, se sont étendus mais, en même temps, les ouvriers aussi ont grandi et, un jour, ça ne va plus sans eux et, un jour, ils ont eux aussi des idées libérales sous une forme compacte, quasiment en béton et, un jour, ils ont tout le pouvoir, et alors quoi ? »

Dans cette série de lettres écrites en 1930 à un étudiant qui le questionnait sur son positionnement dans les débats de son époque, Döblin développe une réflexion sur le rôle des intellectuels dans la société. Convaincu que ceux-ci expriment naturellement ce que leur classe prescrit, il les incite à se rapprocher des ouvriers, seuls porteurs des idées de liberté autrefois bourgeoises. Mais il reste méfiant vis-à-vis de Marx et de Lénine, à qui il concède les « bonnes bases » du matérialisme historique mais reproche un « messianisme pur jus », préférant affirmer les principes d’un « vrai » socialisme : liberté, rassemblement spontané des hommes, refus de toute contrainte, indignation face à l’injustice, tolérance et pacifisme.

Alfred Döblin

Né au sein de la bourgeoise juive allemande, Alfred Döblin (1878–1957) déménage très tôt pour Berlin, ville qui a profondément influencé son œuvre et où il vivra jusqu’à son exil à Paris en 1933 – qu’il fuira en 1940 pour les États-Unis. Pendant la Première Guerre mondiale, il est affecté comme médecin militaire en Lorraine puis en Alsace, expérience qui nourrit le premier des quatre tomes du roman historique Novembre 1918. Toute son œuvre demeurera largement méconnue, notamment en raison du succès, dès sa parution en 1929, de Berlin Alexanderplatz. Une situation dont Döblin souffre dès son retour en Allemagne en 1945, où il peine à se faire entendre et éditer.

Lire l’Hommage à Alfred Döblin par Michel Vanoosthuyse

Les livres de Alfred Döblin sur le site

Dossier de presse
Philippe LANÇON
Libération , 16 avril 2015
Döblin, platz aux jeunes !

La lettre ouverte au jeune homme est un genre éprouvé, assez pompeux, agaçant de prétention modeste. Un écrivain vieux – ou voulant se rajeunir – s’accorde une expérience et une générosité qui lui permettent de donner d’aimables conseils revenus de tout et de rien à un jeune homme «en demande» qui lui tend le miroir. Plus Narcisse que Pygmalion, le premier se contente généralement d’imaginer le second pour mieux s’y refléter.

Il ne faut pas attendre du perspicace et rugueux romancier allemand Alfred Döblin, en 1930, ce genre de manœuvre : «Vous devez me connaître tel que je suis, répond-il à son jeune correspondant : un homme tout ce qu’il y a de plus privé. Si vous me rencontriez quelque part, vous ne me remarqueriez même pas. Mais voilà que vous exigez de moi une certaine représentativité.» Celui qui a «exigé» par voie de presse est un étudiant de Bonn désorienté par la situation intellectuelle et politique de l’époque, de l’Allemagne. Lorsque l’écrivain lui répond dans le journal par ces quinze lettres ouvertes, il a 52 ans. Il est célèbre, contesté aussi bien par la bourgeoisie que par les communistes, et il va cesser d’exercer la profession de neurologue. Le nazisme, qui l’obligera à l’exil, va démocratiquement saisir le pouvoir dans trois ans.

Bâton. Döblin a toujours su évoquer de l’intérieur le peuple, son langage, sa conscience, les guerres intimes et collectives qu’il subit, mais aussi l’extrême violence des dominants, sans jamais devenir complaisant ni idéologue. Sa langue en mouvement charrie la boue sans creuser d’ornières : elle empêche le lecteur de s’installer, de s’embourber. Il s’agit de comprendre et penser ce qu’il décrit au moment même où il décrit, tantôt à la dentelle, tantôt à la truelle. L’auteur est entièrement dans le tourbillon de ses personnages, de leurs rêves à leur abjection. Les artifices de la prose ne semblent mobilisés que pour faire vivre le poids des corps et les va-et-vient obscurs de leurs perceptions. Ses créatures populaires bénéficient d’une compassion supérieure. Il leur donne tous les sentiments, toutes les folies, et, comme un coup de bâton sur l’âne, la liberté.

L’année précédant ses lettres ouvertes à l’étudiant, il a publié le roman qui l’a rendu célèbre : Berlin Alexanderplatz (retraduit par Olivier Le Lay en 2009, Folio). A travers l’épopée de misère de l’ouvrier taulard et proxénète Franz Biberkopf, Döblin est l’un de ceux qui donne corps verbal à l’existence impure et violente de la ville contemporaine et de cette «masse Moloch» dont le héros est issu, comme un sous-Dieu grec de la glaise et du sang : «Il n’existe pas une langue allemande, écrit Döblin, mais des niveaux différents de langue, auxquels l’écrivain est confronté. Le langage de l’écrivain ne se confond pas avec la volonté égocentrique d’expression de celui-ci.» De même, ses conseils à un jeune homme ne se confondent pas avec la volonté égocentrique d’être un sage ou un parvenu.

Plutôt que de mépriser la masse, ce phénomène urbain récent, Döblin lui conseille de s’en occuper «sérieusement afin d’observer qui elle est et ce qu’elle est. Par là, vous ferez quelque chose de terriblement important et d’effroyablement rare». Pourquoi ne pas adhérer à un parti ouvrier, vivre dans un quartier populaire, faire un stage en usine ? Bref, plonger dans cette masse effroyable ? Pour le romancier, «toute notre soi-disant littérature passée vit dans la consanguinité. C’est la consanguinité d’une forme de vie de l’esprit, l’appendice et le miroir d’une couche sociale qui fut finement délimitée et qui maintenant se désagrège». D’autres écrivains, dont Céline, n’affirment pas autre chose ; mais Döblin, contrairement à Céline et d’autres, ne perdra jamais le sens du combat : être du côté des exploités, des humiliés.

C’est bien à l’auteur reconnu et polémique de Berlin Alexanderplatz que l’étudiant désorienté s’adresse, par journal interposé. Comme une bonne partie de l’Europe aujourd’hui, l’Allemagne connaît alors une profonde crise économique, politique et morale. Tout est confus. Les discours humanistes lénifiants et anti-humanistes violents se multiplient. Il y a les bourgeois fatigués, le prolétariat idéologisé, les nazis, il y a en arrière-fond intellectuel Marx et Spengler. L’arbre de Goethe n’abrite plus grand monde, sinon comme prétexte. Le jeune homme voudrait un maître à penser la situation. Il écrit à Döblin : «Que fait-on pour trouver une vérité valable ? On lit d’innombrables livres d’auteurs modernes, d’infinis essais dans les journaux et on cherche avec bien des difficultés à saisir le général, pour demain constater aussi que ce “général” est sujet à caution. Tantôt cela s’appelle le rationalisme, tantôt l’irrationalisme. Parfois, c’est continuer à construire sur les solides fondations de la tradition ; parfois, c’est créer quelque chose de nouveau, ignorer la charpente pourrie de la tradition et la laisser aux érudits qui ne connaissent pas la vie et que plus personne ne croit.» Pour les uns il faut suivre la bannière du prolétariat, pour les autres, préférer la «restauration de l’intelligentsia bourgeoise». Ni la «Russie barbare» ni l’Amérique matérialiste ne lui offrent de repères dans ce «labyrinthe» où l’on se sent «d’autant plus perdu et désemparé qu’on n’est pas au clair avec soi-même».

Rebrousse-poil. Un vieil écrivain ordinaire, un homme de lettres, aurait flatté cette déclaration en justifiant la demande de mise au cap. Döblin commence par la prendre à rebrousse-poil : «Vous ne connaissez pas encore tout le labyrinthe, cher Monsieur. Aussi vous demanderai-je au préalable et de manière générale : pourquoi donc cela vous tourmente-t-il qu’il y ait autant de doctrines et de vérités ? J’admets que cela puisse être gênant et quelque peu irritant pour des gens qui veulent agir dans la précipitation», autrement dit, aujourd’hui pour la plupart d’entre nous. Si le jeune homme observe tout ce qu’il y a sur «un seul brin d’herbe», son labyrinthe lui paraîtra bien peu de chose. D’ailleurs, «vous n’êtes tout de même pas d’avis que l’existence entière – terre, ciel et enfer – puisse être ramassée à cent pour cent dans une seule formule magique et une seule vérité ? La qualité première des religions aujourd’hui fanées résidait entre autres dans le fait qu’elles étaient porteuses de conceptions prodigieusement ambiguës. Elles étaient réellement profondes, c’est-à-dire qu’elles offraient plusieurs angles d’approche». Ici, le romancier puissant et multiforme rejoint le neurologue, qui rejoint le juif, qui rejoint le futur exilé et converti au catholicisme, en 1941 – états farouches et parallèles que beaucoup ne lui pardonneront pas. Une phrase résume sa pensée, son œuvre et sa vie : «Reposer dans un fleuve qui ne se jette nulle part fait partie de l’essence du nouveau monde.»

Le jeune homme voudrait plutôt agir que penser, comme font et disent les imbéciles ; il n’en est pas un, et Döblin lui rappelle d’abord que «ce fut la malédiction de l’Allemagne opprimée par ses princes tout au long des siècles que de n’exister que dans la contemplation, dans l’interprétation de conditions à jamais figées, et de s’évader de sa prison seulement en pensée». Mais la pensée, qu’en reste-t-il ? «On a changé énormément de choses dans le monde au cours des dernières décennies, presque trop, un nombre colossal de choses ont été initiées, ce ne serait pas mal non plus de penser un petit peu et, à partir de la pensée, commander le changement avec énergie.»

Ce début ironique ouvre sur une déclaration de principe qui forme un axe de ces textes – et, plus généralement, la musculature propre aux œuvres du romancier : «Certes, on parle et on imprime beaucoup mais, à coup sûr, beaucoup moins de choses d’aujourd’hui que d’hier et d’avant-hier. A l’épouvantable louange de l’action, on doit sans détour opposer une louange résolue de la pensée. Celle-ci est elle-même, de fait, une action, une action difficile et rare quoique invisible, et la pensée, je veux dire la pensée véritable, et non la rêverie ou la spéculation, est la seule et unique racine vivante de tout changement nous concernant.» Le bon romancier est celui qui transforme la pensée en action.

Ricochets. Rebondissant sur la lettre du jeune homme en quinze ricochets, Döblin en profite pour refaire l’histoire des impasses politiques de l’Allemagne, de l’effondrement spirituel de la bourgeoisie, des limites de l’idéologie du prolétariat («la religion d’avenir marxiste est un messianisme en costume scientifique»). Son propos, acide et sans concession, répond à deux questions simples : quelle est la place d’un intellectuel allemand dans la tourmente ? Comment doit-il lutter auprès de classes populaires qui, marxisme aidant, le soupçonnent et le rejettent ? La réponse est qu’il doit être lui-même, rien qu’à sa place, sans contrefaçon et sans compromis, et ne pas feindre des positions qu’il ne tient pas : ce n’est qu’à ce prix qu’il pourra rappeler quelles sont les bases humanistes du véritable socialisme – et non du communisme d’Etat qu’il est devenu, par exemple, en URSS. En exil, Döblin publiera une tétralogie romanesque, Novembre 1918. Une révolution allemande. Elle s’achève sur l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Douze ans avant, les quinze lettres ouvertes fixent les bases intellectuelles de l’œuvre à venir.

Au passage, le néophyte prend un cours accéléré d’histoire politique et culturelle allemande, de Luther à Marx, en passant par Goethe, Wagner, Nietzsche et le poète Stefan George, grand admirateur de Mallarmé. La manière dont Döblin méprise George en dit long sur sa propre vitalité de condottiere humaniste : «Ce George, trop faible et trop peureux pour ressentir les réalités, et entièrement vendu au diable de la noblesse, s’éloigne, comme ses co-bourgeois avortés, le plus possible du “peuple”. Sa “langue” est par conséquent maniérée, un artifice d’écriture élaborée, obtenu à force de sueur.»

Les pages sur Luther sont d’une clarté agressive. Il «avait accompli une bonne avancée vers l’individualisme. […] Il supprima le prêtre, et les hommes furent alors en libre relation avec Dieu, mais rien de plus. Il échoua au moment même où cet homme voulut marcher sur la terre et user de cette émancipation en acquérant des libertés. Car, au bout du compte, quelle logique y a-t-il à libérer quelqu’un, à l’émanciper de la tutelle de Dieu, et en même temps à en faire un esclave du prince ?»

Depuis, le féodalisme germanique règne en Allemagne. Selon Döblin, il a fourni l’esprit de guerre et de soumission propre à l’Etat-Nation. Il a ses penseurs. La manière dont le romancier règle son compte à un philosophe qu’il aime, Nietzsche, mérite d’être citée. Quatrième lettre : «Ce qu’il a accompli de puissant dans l’histoire de la morale et dans la psychologie ne doit pas empêcher d’énumérer ses méfaits. […] Il voulait donner à une classe seigneuriale (même si ce n’était pas à celle d’alors) bonne conscience. Il voyait en Europe salmigondis, crasse et populace. Mais qui a fait de la populace une populace ? Lui qui pensait historiquement, pourquoi ne pensait-il pas là aussi historiquement ? S’il y a une populace et un salmigondis, qui a donc laissé ce peuple entier, libre autrefois, et encore aujourd’hui productif et puissant, d’où Nietzsche lui-même est issu, se détériorer de la sorte ?» Et cette flèche : «S’il n’avait jeté qu’un seul regard sur lui-même, il aurait acquis un savoir plus puissant que l’éternel retour du même.»

Ennemi. La dernière lettre recherche les introuvables «chemins du socialisme». Quelles sont les bases d’un socialisme d’avenir ? Elles ne peuvent être fondées que sur un compromis non sentimental entre la liberté dégagée par le protestantisme initial, l’humanisme culturel qui a fondé le meilleur de la bourgeoisie et la doctrine socialiste non réduite à l’économisme marxiste et aux mille vierges prolétariennes. L’Etat tel qu’il s’est développé et «l’espace public», voilà l’ennemi. Mais il n’est pas facile de s’en débarrasser. «Si beaucoup d’hommes se retirent de l’Etat, ils l’abandonnent aux chevaliers pillards.» On le voit chaque jour. «Si tu t’empares de l’Etat, tu l’as eu, et il t’a eu, et c’en est fini de toi.» On le voit tout autant. Alors, comment faire ? «Il ne peut s’agir que d’un fort développement des véritables – cela veut dire des petits – groupes sociaux et de leur vie “privée”.» Le texte date de 1930 : on en est toujours – ou de nouveau – là. Le but est «la victoire sur les instincts de pouvoir et de domination de l’homme et de groupes humains, ainsi que la destruction systématique du terrain favorable à ses instincts». L’écrivain est assez lucide pour voir que la victoire n’est pas même pour après-demain. La puissance de l’humanisme de Döblin vient de là : il est plus implacable, plus généreux et plus ouvert que tous ceux qui en veulent la disparition.

Philippe LANÇON
Libération , 16 avril 2015
Réalisation : William Dodé