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Troisième nuit de Walpurgis

Titre original : Dritte Walpurgisnacht (Suhrkamp Verlag, 1989)
Traduit de l’allemand par Pierre Deshusses
Préface de Jacques Bouveresse

Parution : 15/02/2005
ISBN : 2748900138
Format papier : 564 pages (12 x 21 cm)
28.00 €

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Rédigée de début mai à septembre 1933, la Troisième nuit de Walpurgis analyse l’installation du nazisme dans les esprits. Pour la première fois traduit en français, ce livre dense et labyrinthique travaille, sous la surface, des événements qui échappent à l’attention de l’historien ; il convoque la littérature et la poésie pour débusquer les responsabilités de ceux qui ont accepté et même demandé le sacrifice de l’intellect au service de la propagande, préparant librement le terrain à l’ensevelissement de l’humanité.

Karl Kraus

La vie de l’écrivain et journaliste viennois Karl Kraus (1874–1936) se confond avec l’inlassable bataille qu’il mena dans sa revue Die Fackel (Le Flambeau) contre la corruption de la langue et donc, à ses yeux, de la morale.

Les livres de Karl Kraus sur le site

« Et si surtout la perte de la culture n’était pas achetée au prix de vies humaines ! La moindre d’entre elles, ne serait-ce même qu’une heure arrachée à la plus misérable des existences, vaut bien une bibliothèque brûlée. L’industrie intellectuelle bourgeoise se berce d’ivresse jusque dans l’effondrement lorsqu’elle accorde plus de place dans les journaux à ses pertes spécifiques qu’au martyre des anonymes, aux souffrances du monde ouvrier, dont la valeur d’existence se prouve de façon indestructible dans la lutte et l’entraide, à côté d’une industrie qui remplace la solidarité par la sensation et qui, aussi vrai que la propagande sur les horreurs est une propagande de la vérité, est encore capable de mentir avec elle. Le journalisme ne se doute pas que l’existence privée, comme victime de la violence, est plus près de l’esprit que tous les déboires du négoce intellectuel. Et surtout cet univers calamiteux qui occupe désormais tout l’horizon de notre journalisme culturel. »
Dossier de presse
Juan Asensio
Stalker , 02/08/2011
Rosine Schautz
Scènes magazine , 05/05/2007
Sandra Vinciguerra
Le Courrier , 24/04/2007
Ghania Adamo
Swiss Info , 23/04/2007
Alexandre Demidoff
Le Temps , 21/04/2007
Aldjia Moulai
Solidarités n°106 , 18/04/2007
Anne-Sylvie Sprenger
24 heures , 16/04/2007
Alexandre Demidoff
Le Temps , 12/04/2007
Anne Pitteloup
Le Courrier , 30/03/2007
É. R.
Nouveaux regards, n°33 , avril-juin 2006
Gilles Desnots
Les4saisonsdurevest.com , 19/02/2006
Jean-Claude Grulier
La Lettre de la psychiatrie française , novembre 2005
Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, n°89 , octobre-décembre 2005
Alain Accardo
Le Monde diplomatique , août 2005
Wilfred Schiltknecht
Le Temps , 23/07/2005
Jean Lacoste
La Quinzaine littéraire , 16-31/07/2005
Nicolas Weill
Le Monde des livres , 10/06/2005
Clémence Boulouque
Le Figaro littéraire , 02/06/2005
Marianne Dautrey
Charlie Hebdo , 25/05/2005
propos recueillis par S. Bou et M. Dautrey
Charlie Hebdo , 25/05/2005
Robert Maggiori
Libération , 19/05/2005
Sylvain Bourmeau
Les Inrockuptibles , 27/04/2005-03/05/2005
Nicolas Plagne
Parutions.com , 23/03/2005
Giorgio Agamben
Postface de l'édition italienne des <em>Commentaires sur la société du spectacle</em> de Guy Debord , 1990
SUR LES ONDES

France Culture – Une vie, une œuvre – Karl Kraus (1874–1936) ou les colères de la pensée (11 décembre 2005)

France Culture – La suite dans les idées – Les guerres de Karl Kraus (30 mars 2005)

Compte-rendu

Des mois entiers d’une lecture fébrile, harassante, sans cesse abandonnée puis reprise, rougissant de l’évidente certitude que la note, pas même écrite, qui en fixerait la trace point trop labile, serait ridiculement inappropriée, vague, point digne de ce lanternarius que doit être le critique véritable, vrai cicérone devant connaître par cœur, faute de buter sur une pierre et de se blesser voire de chuter lourdement et de tomber dans un gouffre, le terrain difficilement parcouru par l’auteur ne sachant rien de son enfer, ou plutôt ne pouvant disposer du savoir, de la lumière dont celui qui viendrait après, bien tranquillement au milieu de ses livres, sachant tout ou presque de ses livres justement et même de sa vie et du chemin immense parcouru dans la peur, la rage et l’épuisement, ferait un usage dispendieux peut-être mais nécessaire afin d’alléger, un peu, quelque temps, les épaules du vagabond avançant dans les ténèbres déchirées par les cris.

Quelle œuvre prodigieuse, torrentielle, énigmatique, paradoxale, inventive en diable, drôle, méchante, remarquablement acrimonieuse, parfois incompréhensible pour un lecteur non versé dans les arcanes de l’histoire de l’accession au pouvoir de Hitler, hermétique même pour des lecteurs de langue allemande tant l’auteur pousse la langue dans ses derniers retranchements, que cette Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus, impeccablement traduite, il faut saluer ce travail exceptionnel, par Pierre Deshusses et éditée avec une préface de Jacques Bouveresse presque plus épaisse (et non dépourvue de répétitions) que le texte du polémiste autrichien, ainsi qu’un remarquable appareil critique !

Oui, il faut saluer le travail impressionnant réalisé par les Éditions Agone sur les textes les plus importants de Kraus, inconnus pratiquement, hormis de quelques germanistes spécialistes de l’auteur, du public français si peu curieux, comme le sont hélas encore Les derniers jours de l’humanité, également édités par cette maison courageuse.

Nous interroger quelque peu devant ce triste constat serait aussi bien utile : seul semble aujourd’hui capable, en France, un éditeur politiquement engagé comme l’est Agone de mener à bien pareil travail d’édition, comprenant la traduction méticuleuse d’un texte réputé impossible à traduire, la constitution d’un pesant mais fort utile apparat critique (notes, glossaire, chronologie des événements, etc.) ainsi qu’une préface pour le moins volumineuse écrite par un spécialiste de Kraus. En tous les cas, un tel travail éditorial est digne d’éloge et donne, enfin, au public français, une large ouverture dans l’épaisse muraille que constitue l’œuvre de Kraus, qui devrait être enseignée, bien avant les techniques pour réaliser un bon reportage de rue (dit vox pop) ou un article idiot dont l’accroche aura tout de même captivé le regard chassieux de quelques congres d’élevage, dans toutes les écoles de journalisme, et même au Celsa.

Je me bornerai, sur ce texte torrentiel, à ne faire que quelques remarques sur l’attitude de Kraus vis-à-vis du langage et de ce que celui que l’on surnomma Nörgler, le grincheux, appela le «mur de la langue» sur lequel il butait sans cesse, sur lequel il cogna durablement, et ce choc lui fut probablement fort douloureux, au moment d’évoquer Hitler, la préface de Jacques Bouveresse, longue de quelque cent cinquante pages, abordant de toute façon bien des questions sur lesquelles je ne puis m’étendre, faute de place (le croira-t-on ?) et, surtout, de compétences.

Un point, d’ailleurs, me gêne dans cette si longue préface qu’elle constitue un essai à part entière : le soin, extrême, un peu ridicule, que prend Bouveresse pour expliquer le comportement de Kraus face au nazisme en dépit même du fait que le polémiste autrichien n’était pas franchement un amoureux déclaré de la démocratie1. N’est-il pas étonnant de constater que c’est, en France, un Georges Bernanos, contempteur de la démocratie, qui fut l’un des adversaires les plus acharnés du nazisme mais aussi de ses défenseurs et alliés, petits et grands collaborateurs, français ?

Se pourrait-il qu’existe une parole d’une violence inouïe seule capable, au moment où les choses se défont, où les bons perdent d’un coup toute leur force alors que les salauds brûlent d’une intensité insupportable, de dire ce qui mérite d’être conservé et défendu contre la barbarie des ogres, l’art, la beauté, la faiblesse, le chant du monde ayant donné un peu de sa force à celle ou celui qui, tout entier engagé dans la lutte, non seulement ne ménagera pas sa peine mais y laissera, peut-être, sa peau, écrira en tout cas comme s’il était persécuté et même comme s’il s’était tenu face au bourreau ?

Elias Canetti, qui admira Kraus tout autant qu’il le détesta, nous renseigne quelque peu sur le singulier personnage, à tel point infréquentable que les professeurs éloignent de leur lorgnon ses livres brûlants : «On s’étonne qu’il ait pu exister une haine d’une telle ampleur; à la mesure même de la guerre mondiale, qui s’acharna sans démordre, avec une fureur lucide, quatre années durant. Faible était, en comparaison, la haine des combattants mêmes, qui s’acharnaient contre un ennemi désigné pour eux et, jour après jour, dépeint sous les couleurs les plus fausses», le même Canetti poursuivant, «Karl Kraus, en lui, porta seul cet Etna de haine; durant les quatorze années de la Fackel, il s’était exercé pour cela; par des offensives grandes, petites, et mesquines aussi, il avait appris tout ce qui lui profitait maintenant»2. Jacques Bouveresse n’ose pas faire en somme, dans son texte fort savant et remarquable dans son ensemble, ce que Canetti a fait simplement, ce que Walter Benjamin [3] a lui aussi fait, sans rien cacher de leur trouble et de leurs hésitations : défendre Kraus sans jamais occulter ses parts les plus ténébreuses, aussi fascinantes que rebutantes. Mais peut-être faut-il, pour parvenir à une telle intelligence de la littérature et de ses exigences formidables, surhumaines même, une volonté qui n’est pas celle du penseur ou du philosophe, mais, spécifiquement, celle d’un écrivain ayant dû affronter, comme Kraus, des démons qui n’étaient point seulement des créatures de papier.

Dépliée dans sa chronologie la plus sommaire, cette époque, « immense dépotoir de phrases » comme la nôtre (mais tout de même moins que la nôtre) et pourtant rien de moins que banale si nous nous contentons de la scruter dans la concaténation de ses événements, ne nous semble plus vraiment présenter ce caractère exceptionnel, inouï, qui caractérise selon Meyrink le retour des diableries sur terre, et pas seulement sur les monts chauves où dansent les sorcières. Et pourtant, l’immense polémique créée par Hannah Arendt désireuse d’étudier la banalité du Mal, tant d’exemples de figures démoniaques et bourgeoises (Peredonov, Ouine, Du Paur) aussi, nous renseignent suffisamment sur ce point : l’inouï diabolique s’enserre toujours dans la trame la plus sordide de la banalité quotidienne. C’est ainsi au mois de mai de l’année 1933 que Karl Kraus commence à rédiger sa Troisième nuit de Walpurgis qu’il achèvera au mois d’octobre de la même année. Cette rapidité d’écriture explique peut-être le constat, frappant, que le texte de Kraus n’est point divisé en chapitres, dont les titres mêmes auraient été gommés par l’auteur pour accentuer la fluidité de l’ensemble, mais se présente bien davantage comme une sorte de roche monolithique sur la surface de laquelle seraient encore visibles les différentes strates, intimement imbriquées les unes dans les autres et pourtant toutes dissemblables.

Année cruciale s’il en est, donc, qui s’ouvre en Allemagne par une crise politique majeure provoquée par des élections qui se sont tenues le 6 novembre 1932. Les nazis du NSDAP (ou parti allemand national-socialiste des travailleurs) y ont reculé de 3,7% alors que le parti national allemand a lui, en revanche, gagné 2%. Mais c’est la progression, dépassant les 15%, des communistes du KPD qui doit être signalée, puisqu’elle permet à ses membres de devenir la troisième force politique du pays. Le 4 décembre 1932, Schleicher devient chancelier après le renversement de Papen et le refus opposé par Hitler de devenir chancelier sans obtenir les pleins pouvoirs. La confusion règne en Allemagne, paralysée par une grève des transports de Berlin, où les communistes et les nazis, et ce ne sera pas l’unique fois où ils marcheront main dans la main avant de devenir ennemis mortels, se sont opposés de front à la direction et aux syndicats. Le 16 février 1933, signalons que l’écrivain Heinrich Mann quitte l’Académie des arts de Prusse pour protester contre les nazis qui, le 27 février, accusent les communistes d’avoir incendié le Reichstag. Ce n’est que le 23 décembre de la même année que la Cour suprême de Leipzig annoncera son verdict concernant cet événement : l’incendiaire présumé, le Hollandais Marinus Van der Lubbe, sera condamné à mort (et décapité le 10 janvier 1934). Le mois de mars aura vu l’inauguration officielle avec annonce par voie de presse du camp de concentration de Dachau, réservé, pour l’heure, aux détenus politiques mais surtout, le 23 mars, le vote des pleins pouvoirs accordés à Hitler pour une durée de quatre ans, lors d’une réunion du Reichstag à l’opéra Kroll où Hitler se présente en tenue SA. Dès le lendemain, le Syndicat patronal remercie le nouveau chef de l’Allemagne d’avoir sauvé son économie. Le 20 avril 1933, l’accès aux écoles, lycées et universités est limité aux Juifs alors que Göring crée la Gestapo, la police secrète d’État, le 26 avril. Le 31 juillet, soit six mois après la prise de pouvoir, les premiers camps de concentration comptent déjà, selon une information ministérielle, 26 789 prisonniers politiques tandis que le 4 octobre, un mois à peine après que Kraus a achevé d’écrire son ouvrage, Adolf Hitler met fin à la liberté de la presse et menace les journalistes de prison. Le 19 octobre, l’Allemagne quitte la Société des Nations.

Ces quelques précisions, que nous pourrions d’ailleurs multiplier à l’infini en nous enfonçant davantage dans la trame confuse et complexe de ces jours où l’ogre nazi façonna les méthodes de son pouvoir sans partage, constituent une partie non négligeable du texte de Karl Kraus qui n’ignorait rien des faits divers les plus anodins (en apparence du moins, jamais sous son prodigieux regard de médecin légiste) de ces années sombres et fascinantes.

Il est d’ailleurs étonnant de constater de quelle façon, strictement métaphorique (un simple jeu de mots peut servir de cheville entre deux paragraphes), Kraus relie les différentes parties de son texte, puisqu’il passe d’un événement à l’autre moins en sondant sa réalité, ce qui sera affaire d’historien, qu’en déchiffrant leur trace dans les textes de ses contemporains, journalistes aussi bien que dignitaires nazis se piquant de lettres.
[…]

1 Bouveresse écrit ainsi : « Ce qui, dans sa polémique contre le nazisme, mérite le respect et l’admiration pourrait bien être précisément le fait qu’un homme qui avait la fibre libérale et démocratique aussi peu développée et les réflexes correspondants aussi peu naturels que lui ait été en mesure de réagir immédiatement avec autant de pertinence et de fermeté » (p. 45). Kraus réserve quelques-unes de ses saillies les plus férocement lucides à la démocratie, comme celle qui suit, aujourd’hui transposable aux débats infinis et oiseux sur les contre-mesures prises par les États de droit pour lutter contre ceux qui, de droit, ne connaissent que celui de la terreur des bombes des kamikazes islamistes : « Aucun abri n’est autant à l’épreuve des bombes que l’attente de la démocratie qui pense que le loup qu’elle aide par principe à grandir se montrera reconnaissant, partagera son sens de la légalité et la remerciera pour sa confiance dans les institutions démocratiques […] » (p. 412). De telles phrases suffiraient je le crains à ce que, de nos jours, Karl Kraus soit condamné à être voué aux gémonies par les bien-pensants. Sans autre mention, toutes les pages entre parenthèses renvoient à l’édition critiquée.

2 Elias Canetti, La Conscience des mots (Le Livre de poche, Biblio essais, 1989), p. 306.

3 « Le fond obscur sur lequel se détache son image n’est pas le monde contemporain, mais le monde préhistorique ou le monde du démon. La lumière du jour de la création tombe sur lui et c’est ainsi qu’il émerge de cette nuit. Mais pas entièrement, il reste certaines parties plus profondément ancrées dans la nuit qu’on ne peut l’imaginer », in Cette grande époque, op. cit., pp. 36 – 37.

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Juan Asensio
Stalker , 02/08/2011
Karl Kraus à Saint-Gervais

« Le journaliste est stimulé par l’échéance : Il écrit plus mal quand il a le temps »
Aphorismes, Karl Kraus

Troisième nuit de Walpurgis est l’ultime grand texte de Karl Kraus, écrit en 1933, quelques mois après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Étonnamment, on constate à sa lecture qu’en mai 33, Kraus avait déjà tout compris, tout analysé, tout deviné. Tout vu. Les persécutions, les ségrégations, les exils, les tortures et le fascisme qui sont en marche. Comment ? À travers la langue qui pour lui est l’indicateur premier des défauts du monde. Son contemporain et ami, le compositeur Ernst Krenek, aimait à raconter l’historie suivante : « Un jour qu’on s’emportait à propos du bombardement de Shanghai par les Japonais, Karl Kraus me dit : je sais que tout cela est absurde, surtout aujourd’hui, mais tant que cela est encore possible, je dois faire attention à ce que les virgules soient à la bonne place, car si les gens l’avaient fait, Shanghai ne serait pas en flammes ! » Les grands maux, pour Kraus, sont toujours inscrits à l’intérieur des plus petits détails.

Karl Kraus (1874–1936)
Né en Bohème, il est critique, polémiste et auteur dramatique, après avoir suivi des études de droit, de philosophie et de germanistique. Mais c’est d’abord un puriste et un justicier qui considère que tous les problèmes sont ayant tout d’ordre politique et souvent induits par des mots mal choisis voire incorrects, mis au service d’une action dont toute pensée véritable est absente. Révolté par la superficialité de la vie intellectuelle autrichienne, il attaque dans ses œuvres les mœurs de son temps et crée une revue, Die Fackel, afin de dénoncer, comme il le dit, le « ridicule du monde ». Ainsi, plume à la main, il critiquera fermement à la fois la décadence de la langue allemande et ceux qu’il tiendra pour responsables de négligence et de manque de vigilance envers cette langue – journalistes et écrivains mais pas seulement – que lui s’efforcera d’utiliser de manière quasi-révolutionnaire, « montant des langages » comme on monte des images en cinéma, afin de donner à voir des voix, des polyphonies. À noter encore que les théories de Kraus ont fortement influencé Wittgenstein, Benjamin, Arendt ou encore Bourdieu et Bouveresse, et qu’elles sont devenues capitales pour qui aime à repenser son être-au-monde.

Le texte
Troisième nuit de Walpurgis, mis en scène à Saint-Gervais par José Lillo et dit par lui, nous plonge dans la question suivante : comment parler en temps réel de ce qui arrive dans la réalité, comment dire le monde, comment se saisir de la parole pour transformer sans déformer ce qui, aux yeux de Kraus, est déjà détérioré ? L’acteur, seul en scène, dans une épure assumée propre à habiter le texte, fera entendre un moment historique, une pensée et une langue, sans décorum superfétatoire. Diplômé de l’école de théâtre Serge Martin, José Lillo a monté Büchner (1999), Kleist (2001), et mis en voix les textes de Vassali, Desvignes et Brambila (2004). En 2006, il a adapté et monté Nuits Blanches de Doistoïevski. Il a enfin été comédien sous la direction de Malaguerra, dans des œuvres de Zimmermann, Handke ou Frish.

Rosine Schautz
Scènes magazine , 05/05/2007
1933, année zéro

Regard voilé, il salue sous les lumières crues, grand corps courbé vers la terre. Face à José Lillo, on est sonné, aveuglé par l’ardeur d’un interprète si téméraire. Une heure cinquante durant, seul en scène, il a guidé le public sidéré de St-Gervais Genève vers les enfers de l’an 1933. Jusqu’au 6 mai, le Genevois crée Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus. Écrit de mai à septembre 1933, cinq mois après l’arrivée de Hitler au pouvoir, le pamphlet du poète autrichien évoque déjà avec précision la persécution des juifs, les camps de concentration, l’enfermement, les lois liberticides, mais surtout il démonte la rhétorique du gouvernement. L’ironie est implacable, qui crucifie la complaisance des intellectuels, le mauvais art des auteurs à la solde du nazisme. Kraus moissonne le mensonge dans les champs où il fleurit le plus volontiers : « Souvent il suffit d’écouter la radio quand on recherche la vérité. » Et le polémiste de citer une émission dans laquelle des témoins – prisonniers venus raconter leurs bonnes conditions de détention – sont battus en direct. « Entre les doses horaires de slogans aboyés et de musique dansante, c’était le comble de toutes les bestiales inconvenances adressées aux ondes, à l’oreille et à la dignité humaine. » Au passage, il maudit le journalisme culturel, incapable de voir qu’une vie humaine vaut bien une bibliothèque brûlée. Le monstre est né en 1933, la morale a sombré et avec elle le langage, les sorcières sont réunies pour vénérer Satan comme le veut la nuit de Walpurgis, fête annuelle du 31 avril. Pour mieux dénoncer cette nuit sans fin dans laquelle se noie l’Allemagne, l’Autrichien fait appel à Shakespeare et au Faust de Goethe, se réclame d’un héritage éclairant, tâche – en vain ? – de renoncer aux expressions toutes faites que le régime a déjà salies.
Équivoque face à ce foisonnement littéraire qui alterne récit et réflexion philosophique, José Lillo exploite toutes les possibilités d’incarnation que lui offre le monologue. Il multiplie les tons, joue avec humour la grandiloquence institutionnelle, se laisse traverser par l’urgence de celui qui accuse, s’éteint devant l’ampleur du désastre, sait encore arracher un rire au cœur du chaos. Et revient toujours à l’exemple le plus froid, le moins rhétorique, de l’homme et de la femme torturés. Car le Genevois est là pour convaincre et non pour indigner.
À St-Gervais, quelques chaises, une table, des transistors, des piles de journaux occupent la petite scène – dans la ligne des lectures-conférences que Kraus donnait lui-même. Volontairement équivoque, jamais Troisième nuit de Walpurgis ne vient donner une identité à cet homme qui parIe. Comédien lancé dans une périlleuse traversée, spectateur sorti des gradins, polémiste ressuscité, le diseur est à l’image de ce drap, accroché en fond de scène comme la banderole ramenée d’une manifestation périmée, et sur lequel est peint un nombre : « 1933 » Il marque – cri silencieux – l’année zéro, celle qui, dans ce cours magistral donné par Kraus et Lillo, indique le début d’une ère d’irrationalité et de propagande qui touche jusqu’à la social-démocratie. Certes, la langue de Karl Kraus est ardue,le récit des barbaries du nazisme date de l’autre siècle, mais au Théâtre St-Gervais à Genève, le public – ivre de vérités entendues – ne doute plus que le portrait d’hier est celui d’aujourd’hui.

Sandra Vinciguerra
Le Courrier , 24/04/2007
Karl Kraus annonciateur du pire

Peu connu des francophones, l’auteur autrichien a écrit, en 1933, les pages les plus lucides sur l’arrivée du national-socialisme en Allemagne.
Son dernier grand texte Troisième nuit de Walpurgis dénonce « l’innocence persécutrice ». Il est créé à Genève par José Lillo, comédien discret et doué.
L’exigence comme devise de vie. Se faire connaître à n’importe quel prix, non et non. De cette ambition d’arriviste, José Lillo dit ne pas vouloir. C’est peut-être pour cela que ce comédien et metteur en scène de 36 ans, doué et discret, reste peu connu du grand public romand.
Les lumières de la scène l’attirent, mais il n’est pas du genre à faire du lobbying auprès des directeurs de théâtre pour vendre ses spectacles. Jusqu’à présent, ceux-ci ont été joués sur les planches du off à Genève.
Par accident
On se souvient de ses étincelantes Nuits Blanches, d’après Dostoïevski, données en juin dernier et remarquées. Suffisamment pour qu’une scène institutionnelle genevoise – le théâtre Saint-Gervais en l’occurrence – programme aujourd’hui sa dernière création Troisième nuit de Walpurgis.
Dans ce texte de l’écrivain autrichien Karl Kraus, José Lillo est entré « par accident », comme il dit. Trois cents pages rédigées dans l’urgence en 1933 et parues en français en 2005 seulement (aux éditions Agone).
« Difficile de résister à l’écriture si belle et si haletante de Karl Kraus », lâche José Lillo.
Difficile aussi de travailler sur un sujet comme celui-ci : l’arrivée du national-socialisme en Allemagne. « Il y a eu beaucoup de films, de débats, de textes à ce propos, poursuit le comédien. Je ne voulais donc pas d’images qui fassent écran. Juste une qualité d’écoute pour laisser entendre la colère pure de l’auteur ».
Cette qualité-là passe par le minimalisme : un spectacle sobre. José Lillo est seul sur scène, deux heures durant.
Refus criminel de l’autre
«J’aurais même pu rester plus longtemps précise l’acteur, tellement le raisonnement de Karl Kraus me semble nécessaire, applicable à notre époque. L’écrivain parle de l’innocence persécutrice qui en 1933 a donné licence à tout et qui aujourd’hui anime la politique américaine : nous sommes attaqués, donc il nous faut réagir ».
« Cette logique a mené à l’invasion de l’Irak, poursuit-il. Dans le passé, elle fut la cause de la deuxième guerre mondiale. Mais le plus important à mes yeux dans cette Troisième nuit de Walpurgis, c’est la prescience de Karl Kraus. Il a vu en 1933 ce que d’autres n’ont pas voulu voir : les sanatoriums qui annonçaient déjà les camps de concentration. On y enfermait les gens opposés au régime, déprimés, pour corriger leur mentalité ».
Refus criminel de l’autre en somme, de celui qui ne pense pas comme moi. José Lillo est né à Genève, de parents espagnols.
Il dit : « J’ai grandi dans une ville internationale où l’on apprend à accepter les contradictions de son voisin de classe ou d’immeuble. La question des origines, je ne me la pose pas. Depuis longtemps j’habite la langue française ».

CONTEXTE

José Lillo, 36 ans, comédien et metteur en scène, né en Suisse, de parents espagnols.
Diplômé de l’école de théâtre Serge Martin à Genève, il s’intéresse très vite aux auteurs de langue allemande.
En 1999, il monte Woyzeck de Georg Büchner, attiré par la jeunesse de ce texte fondateur du théâtre moderne.
Suivront Outrage au public de Peter Handke (en 2000) , Penthésilée de Heinrich von Kleist (en 2001) et Don Juan ou l’amour de la géométrie de Max Frisch (en 2002).
En 2004, il rejoint le collectif franco-suisse Quivala avec lequel il crée Vaisseaux Brûlés. Le spectacle sera joué à Paris.

Ghania Adamo
Swiss Info , 23/04/2007
L'Histoire à corps perdu
La fièvre des jours maudits, sur scène et dans la salle. Au théâtre Saint -Gervais à Genève, José Lillo, jeune acteur et metteur en scène, a l’humilité des grands. Il épouse la nuit de Karl Kraus, cet écrivain qui dans les années 1920–1930 débusquait la sottise sous les masques ravis de ses contemporains. Le comédien vit en solitaire Troisième nuit de Walpurgis, chronique des premiers mois de Hitler à la tête de l’Allemagne. Il extrait de ce texte fleuve une matière qui étourdit et frappe. En ces mois de 1933, Karl Kraus documente la folie qui a saisi son époque, la démission des clercs, la débandade des médias. Il a les nerfs à vif, l’esprit d’analyse survolté. Cette intelligence, José Lillo la restitue en interprète téméraire et déraisonnable à la fois. C’est que tout paraît insensé sur le papier. Karl Kraus, qui a connu le succès au théâtre, n’a pas écrit Troisième nuit de Walpurgis pour la scène. Sa phrase est tentaculaire. Peu faite pour être mise en bouche. Quant au discours, il est animé par cent courants, tiraillé entre satire, analyse et reportage. Et c’est là que réside paradoxalement la force dramatique du texte : la parole de Kraus change sans cesse de régime. Ici, c’est le réquisitoire qui l’emporte, là une scène de rue, là un portrait au vitriol de Heidegger. La prouesse de José Lillo consiste alors à ne jamais trahir l’ambition intellectuelle de l’auteur, tout en exploitant les ressorts de sa rhétorique. Le théâtre est dans le verbe. Sur scène, presque rien : un bureau léger, trois quatre postes de radio petit format jetés dans un coin. L’interprète, lui, silhouette efflanquée, raconte l’Allemagne qui vire au brun, Hitler qui pose à côté d’un buste de Nietzsche, Dachau qui ouvre ses portes, une fille juive obligée de défiler un panneau sur la poitrine et sur ce panneau, collées, ses tresses arrachées, la foule qui applaudit. C’est déchirant de clairvoyance. L’acteur possède son Kraus. Est possédé par lui. Une heure quarante de lumière et de sueur à cette hauteur-là, il faut le faire.
Alexandre Demidoff
Le Temps , 21/04/2007
Sur la pièce Troisième nuit de Walpurgis
Théâtre. Mise en scène et jeu José Lillo – assistante dramaturge Francine Wohnlich. Théâtre St-Gervais à Genève, du 17 avril au 6 mai.

Karl Kraus a 25 ans lorsqu’il allume en 1899 son flambeau, Die Fackel, revue de grande qualité à laquelle contribuent entre autres Oscar Wilde, Musil, Strindberg. Pendant 37 ans, Die Fackel (plus de 22 000 pages) dénonce l’abus des puissants, la démission des esprits, la violence, les trahisons, les mensonges, l’hypocrisie, la manipulation, le poison. Adversaire de la guerre et de la barbarie, pacifiste courageux, il publiera durant 30 ans des articles contre le pouvoir.
Grand écrivain, Karl Kraus fustige dans un allemand ciselé mais acéré ceux qui utilisent la langue comme parole publique : hommes politiques libéraux, professeurs, financiers, éditeurs, journalistes. Charles Andler et Charles Schweitzer (grand-père de Sartre), professeurs au Collège de France, le proposeront trois fois au prix Nobel.
Dès le début de la Première Guerre mondiale, il s’attelle à sa grande œuvre : les derniers jours de l’humanité, publiée en 1919. L’épouvantable barbarie de cette guerre et ses conséquences en cascades fait exploser les empires russe, turc, allemand el austro-hongrois, inspirant à Kraus cette pièce de mille pages, drame antibelliciste qui eut un très grand impact. Notamment jouée à Vienne et à Brno, ses représentations et ses lectures publiques sont perturbées par des manifestations de pan-germanistes (premiers fascistes).

Le langage comme lieu de résistance

En 1933, Mein Kampf est lu depuis 10 ans et Karl Kraus, l’observateur de tant de désastres a 60 ans. Il écrit en cinq mois ce livre de 300 pages Dritte Walpurgisnacht (référence au Faust de Goethe, au pacte de l’intellectuel avec le diable).
La Troisième nuit de Walpurgis, celle de Kraus, c’est le IIIe Reich, une Allemagne devenue le lieu du rendez-vous avec Satan, une dictature qu’amena aussi bien l’indifférence de ceux qui ne surent pas s’y opposer que la violence des milices.
Karl Kraus redoutait la capacité de la parole publique à créer le réel et à susciter le passage à l’acte chez ceux qui la reçoivent. Littérateur, il refuse la corruption du langage pour séduire le peuple, l’abus du langage au service d’un intérêt, d’une doctrine ou d’un pouvoir. Pour combattre ces abus il déploie les armes de l’intelligence et du style. Il dénonce l’esprit grégaire et l’abdication devant une fausse idée de la renaissance allemande qui se fait dans la boue, au prix du martyr des Juifs. C’est la déliquescence d’une prétendue haute civilisation allemande qui cède devant ce que les nazis font de sa langue qu’ils appauvrissent pour détruire le concept d’humanité.

Karl Kraus éclaire-t-il notre actualité ?

Kraus nous aide à nous interroger : comment ne pas subir le pouvoir des médias avec résignation et impuissance ? Qu’en est-il de la volonté de ces millions (milliards) « qui ont tout sous les yeux et ne remarquent rien » ?
Traduit en français 70 ans plus tard, son texte nous est-il utile pour comprendre la catastrophe des clichés, des slogans, des phrases creuses, du verbiage, ce que Kraus appelle die Katastrophe der Phrasen ?
Alors que Freud analyse le non-dit, Kraus se concentre sur la responsabilité du langage. La langue peut-elle être utilisée pour dispenser ses utilisateurs de penser ? Karl Kraus pense que la parole a du sens et que ce sens doit être discuté et respecté. C’est la matière même de la démocratie, celle de l’échange, de l’expression, de la capacité d’entente. C’est l’avènement de la démocratie telle que nous pourrions encore la vivre.
Aldjia Moulai
Solidarités n°106 , 18/04/2007
Le combat du langage
Karl Kraus, auteur autrichien du siècle dernier, est mort en 1936, entouré d’un immense silence. Sa personnalité – comme son œuvre – dérangeait. Grand polémiste, il s’est attaché à épingler tous les maîtres d’œuvre de l’obscurantisme, les as du mensonge et les abuseurs du langage : politiciens, journalistes, écrivains, tous en prennent pour leur grade.
Le comédien et metteur en scène genevois José Lillo porte aujourd’hui sa parole sur scène, dans un plein désir d’affirmation : il n’y aura donc ni décor, ni personnage, ni interprétation, juste l’expression claire du texte de Troisième nuit de Walpurgis, écrit en 1933, l’année de l’arrivée de Hitler au pouvoir.
Dans ce texte, aujourd’hui si déroutant, Kraus a déjà tout vu, tout compris. Il y parle des persécutions contre les Juifs, de la ségrégation sexuelle, des camps de concentration, de l’exil ou encore de la torture. Tout y est, dit avec une colère toujours canalisée par le langage, cette ultime arme (à double tranchant) contre la déraison.
Anne-Sylvie Sprenger
24 heures , 16/04/2007
Les débuts du nazisme racontés par un visionnaire

L’acteur José Lillo réactive la prose insomniaque de l’Autrichien Karl Kraus

Il est peu connu du grand public, mais on s’en voudrait de manquer son nouveau spectacle. Le Genevois José Lillo travaille au milieu des ombres – et ce n’est pas une formule. Il y a six ans, ce jeune metteur en scène faisait revivre dans un hangar Penthésilée d’Heinrich von Kleist. La reine des amazones s’enflammait pour Achille. Des acteurs juvéniles brûlaient dans le froid –les spectateurs avaient droit à une couverture. José Lillo parait d’une innocence inquiète cette tragédie romantique. Et on en sortait ému. L’an passé, il adaptait Nuits blanches de Dostoïevski. Un homme et une femme s’aimantaient dans un halo lunaire crasseux. C’était poignant.
Autre fièvre, cette fois. José Lillo a plongé dans Troisième Nuit de Walpurgis de l’Autrichien Karl Kraus (1874–1936). Sujet ? Les premiers mois de Hitler au pouvoir. L’écrivain décrit la folie ordonnée des nazis, entre mai et septembre 1933. Il saisit la catastrophe, n’en dort plus, raconte ce qu’il voit en chroniqueur extralucide. José Lillo a extrait de ce journal fleuve les passages consacrés à la bêtise, celle qui a rendu possible l’avènement de Hitler. Il libère en solitaire le texte. Cela devrait fouetter.

Alexandre Demidoff
Le Temps , 12/04/2007
Rhétorique sanglante - Interview

En 1933, le polémiste autrichien Karl Kraus écrit _Troisième nuit de Walpurgis_ : il analyse le langage corrompu du IIIe Reich pour dénoncer les horreurs présentes et à venir. Interview de Jacques Bouveresse, grand lecteur de Kraus, avant la représentation théâtrale du texte à Saint-Gervais.
« La langue est la mère, non la fille de la pensée », écrit Karl Kraus (1874–1936). L’écrivain et polémiste autrichien a passé sa vie à épingler les « forfaits linguistiques » pour montrer comment un langage corrompu pousse à agir de façon immorale et criminelle. Purisme ? Pas vraiment : c’est par son examen du langage que prend forme sa critique sociale et politique. Il écrit Troisième nuit de Walpurgis entre mai et septembre 1933, quelques mois à peine après l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler. Mais déjà, il semble avoir tout compris de ce qui se trame. Simplement en lisant la presse, en écoutant la radio et les discours politiques – des informations accessibles à tous. Au fil de 300 pages haletantes, le satiriste montre comment, avant de limiter les libertés physiques, le totalitarisme s’est insinué dans les esprits à travers un corpus d’expressions adoptées de façon mécanique et irresponsable. « J’infère la guerre et la faim de l’usage que la presse fait de la langue, du renversement du sens et de la valeur, de la façon de vider et de déshonorer tous les concepts et tous les contenus », écrit-il. Mensonges, contradictions, slogans creux martelés, euphémismes, abdication de la pensée au profit de l’affect : le langage, déformant la réalité, a préparé l’opinion à l’inacceptable.
Troisième nuit de Walpurgis n’a été publié en allemand qu’en 1952, et sa traduction française date de 2005 seulement. Afin de faire connaître au public ce « manuel du parfait combattant » contre la domination, le Théâtre Saint-Gervais, à Genève, propose d’en découvrir des extraits mis en scène et interprétés par José Lillo dès le 17 avril. Quant au philosophe français Jacques Bouveresse, auteur d’une lumineuse préface à la traduction française, il donnera lundi une conférence sur Karl Kraus. Interview.

Karl Kraus analyse l’installation du nazisme dans les moeurs, les esprits et la langue. Quels en sont les principaux mécanismes?

Jacques Bouveresse : Bien avant l’arrivée au pouvoir du nazisme, Kraus avait parlé de « la triple alliance de l’encre, de la technique et de la mort ». C’est elle qui, à ses yeux, a été responsable en grande partie de la catastrophe majeure qu’a représenté le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Elle joue à nouveau un rôle déterminant dans le retour qui s’effectue, avec le nazisme, à une forme de barbarie qu’on croyait devenue impossible. Deux éléments cruciaux doivent être pris en considération. D’une part, la toute-puissance du mensonge qui, grâce à l’imprimé et aux moyens de communication modernes en général, dispose désormais pour s’imposer et se transformer immédiatement en action de possibilités dont on n’avait jusqu’à présent aucune idée. Arme essentielle de la dictature, la propagande permet justement au mot de se transformer directement en acte, en court-circuitant l’intervention de la pensée. Kraus dit qu’avec l’arrivée au pouvoir de Hitler c’est l’action, et plus précisément l’action violente, qui a pris la parole, ce qui rend dérisoire la protestation des intellectuels.
D’autre part, la possibilité que le journal donne à l’homme d’aujourd’hui d’être informé presque immédiatement de tout et même, grâce au développement de l’image, de le « voir », a pour conséquence un appauvrissement de l’imagination que Kraus considère comme absolument désastreux. On a la possibilité de savoir et de percevoir de plus en plus de choses. Mais il y a en même temps un effet de saturation qui fait qu’on ne les ressent pratiquement plus. L’image finit non seulement par remplacer, mais également par détruire l’expérience vécue. Les conséquences, aux yeux de Kraus, sont dramatiques: aussi bien dans le cas de la Première Guerre mondiale que dans celui du nazisme, des abominations se sont produites essentiellement parce qu’on n’avait pas été capables de les imaginer. Il dit textuellement que les meurtriers de l’imagination sont aussi les meurtriers de l’humanité elle-même.

Kraus parle de « catastrophe de la phrase ».

– Ce que Kraus appelle « die Phrase », c’est le cliché ou l’expression toute faite, dont toute espèce de contenu intellectuel et même de contenu tout court a été évacuée: elle peut facilement se transformer en arme meurtrière. A l’époque de la Première Guerre mondiale déjà, Kraus avait dit que les mots peuvent être des armes aussi mortelles que les grenades; ils l’ont été incontestablement dans les faits. C’est pourquoi il décrit sa tâche comme consistant à nous «apprendre à voir des abîmes là où sont des lieux communs». Et nous avons besoin de le réapprendre en permanence.

Il s’insurge contre la « bêtise ». La propagande est-elle le signe d’une « stupidité passive ou active » ou d’une « impudence satanique », se demande-t-il.

– Une des questions essentielles que s’est posées Kraus est celle du genre de bêtise qui a rendu possible le nazisme. La réponse à la question de savoir ce qu’est au juste la bêtise est extraordinairement difficile. Mais il y a au moins une chose relativement claire dans ce cas précis: l’aspect proprement intellectuel de la bêtise n’est pas le seul qui compte. Des gens extrêmement intelligents et des intellectuels de tout premier plan ont adhéré sans la moindre résistance et même avec enthousiasme au nazisme. Il faut donc probablement considérer ici la bêtise non plus comme une maladie de l’intellect, mais comme une maladie de la sensibilité et de l’affectivité, qui résulte en grande partie d’une atrophie de l’imagination. Cela explique sans doute en partie cette aptitude d’hommes des plus ordinaires à se transformer en de grands criminels, convaincus d’agir de façon parfaitement justifiée et innocente. Sur ce point, certaines des analyses de Kraus ont anticipé directement les considérations de Hannah Arendt sur la « banalité du mal ».

Kraus convoque Goethe et Shakespeare. Une manière d’opposer à la langue totalitaire un langage authentique ?

– C’est en effet une façon de réhabiliter le langage dans ce qu’il a de plus essentiel et de plus noble contre le genre de dégénérescence que représente ce que Victor Klemperer a appelé la « LTI » (la langue du Troisième Reich). Essayer de décrire ce qui distingue ces deux modes d’utilisation du langage nous entraînerait trop loin. Il y a au moins une chose que l’on peut mentionner: la relation essentielle de la littérature à l’imagination et la capacité d’anticipation qui en résulte. Kraus pense que des écrivains comme Shakespeare et Goethe savaient, d’une certaine façon, déjà tout. La richesse de l’imagination est indispensable non seulement pour éviter le pire, mais également pour le décrire et le comprendre une fois qu’il est arrivé. D’où l’importance de la littérature.

Orwell a lui aussi analysé le langage totalitaire. En quoi Kraus est-il différent ?

– Orwell est notamment l’auteur d’un texte remarquable intitulé La politique et la langue anglaise (1946), dans lequel il s’interroge sur le genre de dégradation du langage que peut provoquer la dictature, et qui a quelque chose d’assez Krausien. Mais Orwell est un écrivain plus politique que Kraus, dont les positions sont presque toujours essentiellement morales; et il est aussi à la fois plus rationaliste et plus optimiste que lui.

Etait-ce exagéré d’accuser ainsi la presse ? Etait-elle vraiment la cause de ce qui se passait, ou seulement un miroir ?

– Kraus a probablement une certaine tendance à exagérer la responsabilité de la presse. Je crois que c’est en grande partie lié à la façon dont elle s’est comportée avant et pendant la Première Guerre mondiale. Il a le sentiment qu’elle n’a jamais reconnu sa responsabilité et n’a jamais procédé à aucun examen de conscience. Ce qui a eu des conséquences désastreuses pour la suite et qu’il ne lui a jamais pardonné. Mais le comportement de la presse ne constitue en réalité qu’une cause parmi d’autres et il arrive à Kraus, du reste, de s’en rendre compte. Il ne faut pas oublier, de toute façon, que l’exagération est un des procédés constitutifs de la satire.

Quel écho a eu Kraus en Autriche et en Allemagne en 1933 ?

– Dans les dernières années de sa vie, du fait de sa rupture avec la social-démocratie et de son ralliement au régime austrofasciste de Dollfuss, qu’il considérait comme le seul capable d’opposer à Hitler une résistance réelle et (peut-être) de réussir à préserver l’indépendance de l’Autriche, il a connu un isolement croissant. C’est seulement plus tard, en particulier avec la publication de Troisième nuit de Walpurgis – une partie importante du texte a paru en 1934 dans la revue Die Fackel sous le titre « Pourquoi la Fackel ne paraît pas » –, que l’on a pris conscience du potentiel de résistance extraordinaire que contiennent ses derniers textes. Mais encore aujourd’hui, une partie de la gauche autrichienne ne lui pardonne pas ce qu’elle continue à considérer comme une trahison.

Kraus commence Troisième nuit de Walpurgis par « Mir fällt zu Hitler nichts ein » : « Il ne me vient rien à propos d’Hitler. » Quand le texte est publié en 1952, les critiques continuent de mal comprendre cette phrase…

– Non seulement Kraus avait beaucoup de choses et des choses particulièrement fortes et décisives à dire sur Hitler, mais il s’est expliqué lui-même tout à fait clairement sur la signification de cette première phrase. Il voulait dire notamment que l’heure n’était plus à la parole, en tout cas sûrement plus à la parole seule. Il pensait qu’il fallait être prêt à s’opposer à Hitler par la force, éventuellement à déclencher une guerre préventive contre lui. C’est un point sur lequel on ne peut pas lui donner tort. Bien que ce ne soit jamais très agréable de devoir adopter une telle explication, je crains qu’il ne faille admettre que les gens ne lisent que rarement les livres qu’ils se permettent de juger, et se contentent la plupart du temps de répéter ce qu’on en dit.

Kraus commence aussi par dire que les mots lui manquent pour exprimer l’indicible. La satire est-elle devenue insuffisante ?

– La satire peut-elle encore quelque chose contre le délire et la folie ? Et, de façon plus générale, que peut-on encore faire quand la décadence morale est devenue telle que la protestation morale ne peut tout simplement plus être entendue? Un autre problème est le fait que, comme le dit Kraus, à notre époque le ridicule ne tue plus, il est même devenu un élixir de vie. Certaines émissions de télévision, réellement ou prétendument satiriques, font aujourd’hui manifestement plus de bien que de tort à ceux qu’elles prennent pour cibles.

Anne Pitteloup
Le Courrier , 30/03/2007
Compte-rendu

« Les trois cents pages de Troisième nuit de Walpurgis ont été rédigées en cinq mois, et seulement trois après la nomination de Hitler au poste de chancelier par Hindenburg, le 30 janvier 1933. Mais déjà Kraus semble avoir tout compris de ce qui se préparait », écrit Jacques Bouveresse dans une lumineuse introduction à cette première traduction en français de ce livre dense et labyrinthique.

Écrite de début mai à septembre 1933, la Troisième nuit de Walpurgis analyse l’installation du nazisme dans les esprits. Ce livre incomparable convoque la littérature et la poésie pour débusquer les responsabilités de ceux qui ont accepté et même demandé le sacrifice de l’intellect au service de la propagande, préparant librement le terrain à l’ensevelissement de l’humanité. Ce texte dégage la radicale responsabilité de la presse. « L’idée que la presse peut parfaitement se comporter, elle aussi, de façon antidémocratique et que ce pourraient être justement les vrais démocrates qui ont le plus envie et le plus de raisons objectives de la critiquer est-elle si difficile à comprendre ? » La presse « a joué en toute bonne conscience et avec une constance remarquable un rôle absolument déterminant dans le processus d’abêtissement intellectuel et moral qui a détruit la capacité de compréhension et de résistance des individus, et préparé ainsi le désastre ultime ».
La presse est vue par Kraus comme une véritable cause du désastre : « J’infère la guerre et la famine de l’usage que la presse fait du langage, de la déformation du sens et de la valeur, de la façon dont sont vidés et déshonorés tout concept et tout contenu ». À force de parler sans penser, on arrive à agir sans penser. Tout au long de ce livre incroyable, le propos de Kraus est d’une brillante actualité : « Et si surtout la perte de la culture n’était pas achetée au prix de vies humaines ! La moindre d’entre elles, ne serait-ce même qu’une heure arrachée à la plus misérable des existences, vaut bien une bibliothèque brûlée. L’industrie intellectuelle bourgeoise se berce d’ivresse jusque dans l’effondrement lorsqu’elle accorde plus de place dans les journaux à ses pertes spécifiques qu’au martyre des anonymes, aux souffrances du monde ouvrier, dont la valeur d’existence se prouve de façon indestructible dans la lutte et l’entraide, à côté d’une industrie qui remplace la solidarité par la sensation et qui, aussi vrai que la propagande sur les horreurs est une propagande de la vérité, est encore capable de mentir avec elle. Le journalisme ne se doute pas que l’existence privée, comme victime de la violence, est plus près de l’esprit que tous les déboires du négoce intellectuel. Et surtout cet univers calamiteux qui occupe désormais tout l’horizon de notre journalisme culturel. »

É. R.
Nouveaux regards, n°33 , avril-juin 2006
Compte-rendu

En recevant son prix Nobel en 1981, Elias Canetti rendit hommage aux quatre plus grands écrivains de langue allemande du XXe siècle. Parmi eux figurait le nom de Karl Kraus, journaliste autrichien, satiriste, penseur politique, et plus que tout, esprit libre et indépendant.
C’est sans doute cette liberté qui lui valut une longue période d’oubli. Isolé, désespéré par le triomphe de la barbarie nazie, au moment de sa mort en 1936, il était devenu un journaliste dénonçant la veulerie des journaleux, socialiste condamnant la médiocrité des socio-démocrates, juif déplorant l’aveuglement des juifs face aux nazis, humaniste désemparé par l’humanité. Inclassable, impossible à ranger dans une de ces boîtes idéologiques qui permettait d’exister en public, il ne fut pas compris, lorsqu’en 1933, il rédigea la Troisième nuit de Walpurgis, fruit d’une analyse édifiante de ce que le nazisme, à peine installé au pouvoir en Allemagne, était déjà capable de faire pour plonger un peuple dans une déchéance morale sans précédent. Ce cri d’alarme s’adresse d’abord aux Autrichiens, nombreux à être tentés à l’époque par un rattachement à l’Allemagne. Mais il est également écrit pour l’ensemble d’une humanité, muette et aveugle face à la montée de la barbarie.
Le Faust de Goethe accompagne l’ensemble de l’ouvrage de Kraus. D’abord parce qu’à la veille de l’arrivée au pouvoir d’Hitler, les Allemands célèbrent le centenaire de la mort de Goethe. Le contraste est tel, entre la pensée de cet écrivain phare de la culture allemande et européenne et la récupération par les nazis de cette figure à des fins nationalistes et d’héroïsation des mythes, qu’il pousse Kraus à interroger les contradictions du peuple allemand.
Mais l’auteur nous rappelle aussi que si le premier Faust est celui du triomphe de la monarchie, le deuxième est celui de la République, où le pouvoir du diable s’effiloche face à un individualisme contestataire. Dans la Deuxième nuit de Walpurgis, Méphisto se plaint de la désobéissance des sorcières. La Troisième nuit présente le retour de l’ordre et la dictature toute puissante de Satan.
Kraus est convaincu de l’incapacité des sociétés individualistes à survivre à leur désordre. Il le pressent déjà dans _Les Derniers Jours de l’humanité, pièce de théâtre écrite sur les ruines du monde après la première guerre mondiale. Mais, c’est en voyant l’effondrement rapide de la pensée et de la morale dans l’Allemagne de 1933 qu’il conclut à l’inéluctable victoire de l’apocalypse.
Comme nous, il cherche à comprendre ce qu’il appelle d’emblée, l’indicible. Mais l’entreprise nazie échappe à la raison. Alors Kraus témoigne, montre, relate les faits, dans un tourbillon parfois insoutenable. Ses sources sont publiques. L’écrivain cherche alors à comprendre pourquoi ce qui est su de tous est tu par tous, ou presque. Les raisons qu’il donne sont terribles, parce qu’il débusque les lâchetés des uns, l’indifférence des autres, des stratégies et des attitudes qui systématiquement minimisent ou éliminent ce qui devrait compter le plus aux yeux de Kraus : la souffrance d’hommes et de femmes, que ni les journalistes, ni les artistes, ni les penseurs, ni les politiques, ni même les victimes potentielles du nazisme ne semblent considérer comme leurs égaux. La première victoire du nazisme est d’abord de réussir à tracer cette frontière entre les victimes, ces autres indéfinissables, et le reste de l’humanité, spectatrice à qui la propagande de Goebbels sert un discours efficace dont la langue est pervertie pour faire croire au mensonge.
L’étude de la langue du Troisième Reich fascine Kraus. Il y consacre de nombreuses pages. C’est pour lui la manifestation la plus aboutie de l’effondrement de la pensée. Il s’interroge d’ailleurs sur le devenir de l’écrivain et du penseur, dans un monde où la langue n’est plus que le support technique d’une idéologie, et qu’à ce titre elle est tordue pour ne plus pouvoir être un outil de la pensée et de la réflexion.
La langue de Kraus, par opposition, est un feu d’artifice de finesse, de sensibilité, et le satiriste exulte dans des pages où l’on sourit quand on ne rit pas franchement.
Après ce livre, Kraus se tait. Il souhaite se suicider, et son désespoir fabrique sa mort en 1936.
La Troisième nuit de Walpurgis est un ouvrage de plus de 300 pages. Il doit être abordé sans appréhension. Après les premiers paragraphes où l’on découvre une langue dense, fourmillant de références et de citations, parfois déconcertantes, on est comme happé par le récit, et cela jusqu’à la dernière page. Une longue préface de Jacques Bouveresse, à lire après le texte de Kraus, met en ordre ce foisonnement de la pensée dont on ressort secoué. Un glossaire abondant répondra aux lecteurs exigeants qui voudront mieux connaître les milieux intellectuels et politiques de l’époque. Je crois qu’il faut dire enfin que ce livre est une réflexion d’une brûlante actualité sur les mécanismes qui peuvent nous conduire aujourd’hui à oublier que nous sommes d’abord des hommes.

Gilles Desnots
Les4saisonsdurevest.com , 19/02/2006
Inactualité essentielle de Karl Kraus
Lire l’article sur le blog Stakler
Stalker.com , 31/01/2006
En lisant, non entre les lignes...

En lisant, non entre les lignes mais les mots qui se désincarnaient, en lisant de son regard éveillé l’Arbeiter Zeitung, le Berliner Tageblatt, la Neuie Freie Presse, la Reichpost, la Berliner Illustriert et aussi, avec un pince-nez (très serré), Mein Kampf, Karl Kraus a écrit Dritte Walpurgisnacht (Troisième nuit de Walpurgis), chef-d’œuvre d’anticipation et de verve subtile1.
Bonheur de l’édition que ce texte subtil nous parvienne avec sa fraîcheur insolente traduit à merveille par Pierre Deshusses (quel travail !). Bonheur redoublé que le livre soit précédé d’une longue préface de Jacques Bouveresse (« Et Satan conduit le bal, Kraus, Hitler et le nazisme »), car cet ouvrage dans l’ouvrage éclaire les ressorts historiques et le contexte politique et social du drame qui faisait plus que s’annoncer.

La troisième nuit de Walpurgis décrit la survenue et la pénétration insidieuses du national-socialisme dans les esprits, les ruses de démon, ruses de langage qui ont tissé « La toile sophistiquée de cette araignée porte-croix »2 (gammée).
Le titre du livre, écrit en quelques mois en 1933, s’inspire fraternellement de Goethe, des Walpurgisnacht 1 et 2 de Faust 1 et 2. La nuit de Walpurgis a désigné dans la légende un temps où sorcières et démons se donnaient rendez-vous sur le Blöcksberg afin d’y célébrer le retour du printemps. Le printemps dont il s’agit ici n’est pas le bourgeonnement de vie célébré par Heinrich Heine, mais un renouveau d’ombre, de ténèbres et de terreur. Le national-socialisme, cette « triple alliance de l’encre, de la technique et de la mort », était bien le prototype de tous les enfers presentis par Kraus. Enfer de l’encre et des mots où donner la parole au peuple se confond avec lui faire donner de la voix et, s’il ne chante pas l’hymne volkisch du « Blut und Boden » (du sang et du sol), lui couper les cordes vocales avant de lui trancher la tête.
Et l’araignée porte-croix capte les insectes de toute espèce : industriels, coupe-jarrets, mais aussi intellectuels que la raison devrait prémunir, « et maintenant ces hommes de main qui font dans la transcendance et proposent dans les universités et les revues de faire de la philosophie allemande une école préparatoire aux idées de Hitler. On trouve parmi eux le penseur Heidegger qui aligne ses fumeuses idées bleues sur les brunes3 et commence à reconnaître clairement que l’univers intellectuel d’un peuple est “le pouvoir de conserver fermement ses forces relevant de la terre et du sang comme pouvoir d’intime excitation et de vaste ébranlement de son être” ». C’est Heidegger prônant le « service militaire de l’esprit » que Kraus vise encore lorsqu’il cite ces mots terribles de la Deuxième nuit de Walpurgis de Goethe : « Car là où les fantômes ont pris place, le philosophe est également le bienvenu. »

« Mir fallt zu Hitler nichts ein » (« Il ne me vient rien à propos de Hitler »), cette phrase qui introduit la Troisième nuit a été interprétée par des esprits hâtifs comme une démission : ainsi, cet écrivain ennemi de toutes les tyrannies pouvait se taire et, au plus vif de la menace, abdiquer. « Il ne me vient rien » signifie plutôt : que peut-on dire de ce qui se passe au-delà du langage et de la raison. « Mir fallt » : les bras m’en tombent. D’ailleurs le texte exprime dans ses mots et ses accents, souvent ceux de la force du désespoir, qu’il lui vient bien quelque choses à l’esprit. Ce quelque chose est un livre. C’est à propos de la fureur nationaliste où l’identité germanique (« t’as de beaux yeux bleus, tu sais ») résume la valeur de l’homme que Kraus cite Schiller :

« La dent du tigre peut coûter la vie
Mais la plus terrible des terreurs
C’est l’homme dans sa folie. »

Tout dans cette année 1933 s’est précipité : le 30 janvier, Hitler est nommé chancelier par Hindenburg, en février et en mars, Oranienburg et Dachau ouvrent leurs portes. À leur propos, Kraus écrit la monstruosité du phénomène concentrationnaire et parle du « décompte des ombres » et de « l’ardeur monstrueuse de ces tortionnaires rameutés par Bruegel et Jérôme Bosch, jaillis du Moyen Âge pour rattraper ce qui n’y a pas été commis ».
Au même temps, Göring, « souvent déguisé en crétin des Alpes », promulguait une loi sur la protection des animaux.

La Troisième nuit de Walpurgis est un texte fourmillant, sa matière est en ébullition et la culture qui l’anime n’est jamais un artifice. Shakespeare (dont Kraus avait traduit les sonnets) et Goethe, véritables instruments de lecture, sont les témoins d’une humanité immuable.
Karl Kraus fréquentait peu Mein Kampf, dont il avouait n’avoir pas subi l’influence, étant très occupé disait-il à son propre combat.
Luttant contre la corruption du langage et l’avilissement des esprits, l’œuvre de Kraus est une défense de la dignité humaine.
La nuit sans fin du Blöckberg s’éclaire parfois.

_____________

1 Auteur viennois, Karl Kraus (1874–1936) a créé, écrit, diffusé Die Fackel (Le Flambeau). Cette nouvelle revue éditée de 1899 à 1936 analysait dans un esprit de liberté les événements et leur présentation par la presse, fustigeant notamment la stupidité belliciste de 1914. Citons l’œuvre de Kraus La Littérature démolie, Dits et contredits, Les Derniers Jours de l’humanité.

2 Les locutions entre guillemets, celle-ci, celles qui suivent, sont extraites du texte de Kral Kraus.

3 Brunissement analysé par Victor Farias dans Heidegger et le nazisme, Verdier, 1987, et Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, Albin Michel, 2005.

Jean-Claude Grulier
La Lettre de la psychiatrie française , novembre 2005
Compte-rendu
Traduit de l’allemand et introduit par Pierre Deshusses, préfacé d’une complète et profonde étude de Jacques Bouveresse, La Troisième nuit de Walpurgis est le dernier long texte de Karl Kraus, rédigé en 1933 au moment de l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Depuis la création de son journal Die Fackel (Le Flambeau), ses descriptions critiques décrivent les dérives politiques de l’Allemagne nazie. Le présent récit analyse et décrit la montée du nazisme et sa « percolation » dans les esprits. Kraus relate les préparatifs de guerre, les premiers camps de concentration d’Oranienburg et de Dachau, les dispositifs antisémites, l’attitude des politiciens, des intellectuels, des journalistes et des écrivains, ainsi que les structures de la nouvelle société allemande nazifiée. Il analyse également la langue, véhicule de propagande, ses mensonges, ses falsifications de la vérité. Ses hallucinantes et sarcastiques descriptions font de lui un écrivain à part entière, mais aussi un des esprits les plus lucides de son temps, car il fut l’un des premiers à saisir la portée de la catastrophe à venir.
Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, n°89 , octobre-décembre 2005
Karl Kraus, contre l’empire de la bêtise

Ceux qui auront l’occasion de se plonger dans la lecture des Derniers Jours de l’humanité et de Troisième nuit de Walpurgis, deux ouvrages majeurs de Karl Kraus publiés récemment, partageront sans doute le jugement que Jacques Bouveresse porte sur l’œuvre du satiriste autrichien : « Peu d’auteurs sont susceptibles de nous apporter une aide aussi précieuse dans les combats que nous avons à mener aujourd’hui. »
Aucune introduction à la lecture de ces ouvrages ne peut, mieux que la préface de Bouveresse à Troisième nuit de Walpurgis, aider les lecteurs à comprendre exactement ce que fut le rapport de Kraus à la société de son époque, et plus précisément le sens et la portée exacts de l’incomparable satire qu’il en donne. Ces ouvrages, élaborés quasiment à chaud, dans un esprit militant, l’un dans le contexte de la Première Guerre mondiale, pour stigmatiser la guerre et le bellicisme, l’autre dans le contexte de la montée du nazisme en Allemagne et en Autriche, pour en dénoncer la folie criminelle, conservent néanmoins une réelle actualité et ont encore quelque chose d’important à dire aux Français, et plus largement aux Européens, de ce début de XXIe siècle célébré à l’envi comme une ère de paix, de prospérité et de liberté pour tous.
Justement, une démarche dont on pourrait dire qu’elle est d’inspiration krausienne consisterait à dénoncer le règne du faux-semblant généralisé dans lequel la France et les autres puissances occidentales, sont installées. Contrairement aux apparences, ce monde « développé » moderne, ne connaît ni la paix, ni la prospérité, ni la liberté pour tous, sinon en trompe-l’œil comme privilèges de minorités dominantes, masquant une réalité fondamentalement faite de violence, d’inégalité et d’oppression. La barbarie moderne n’a pas diminué, mais elle a appris à se farder davantage.
On fera remarquer que cette dénonciation est déjà, de façon de plus en plus explicite, à la base du refus que beaucoup de gens opposent au système établi. Il n’est pas douteux, en effet, que des personnalités, voire des petits groupes militants, font preuve d’une lucidité, d’une rigueur de pensée et d’un courage intellectuel et moral qui pourraient être qualifiés de krausiens, même si ces qualités ne s’accompagnent pas nécessairement d’un égal talent de satiriste. Mais l’existence d’un courant de critique radicale ne saurait faire oublier la persistance massive de ce qui constituait la cible centrale de Kraus et qu’il désignait globalement du terme de « bêtise ». Pratiquement tous les ingrédients de l’effarante stupidité qu’il stigmatisait sans relâche dans sa revue Die Fackel et dans ses livres, sont toujours agissants dans le monde actuel, et souvent même se sont renforcés.

Kraus ne s’attaque pas à une idée métaphysique de la bêtise, mais à ses manifestations et incarnations concrètes dans la société de son temps. En démontant ses multiples formes environnantes, il en dégage des aspects essentiels, parfaitement reconnaissables à notre époque encore, dont le trait commun est l’incapacité d’analyser rationnellement la réalité et d’en tirer les conséquences. L’hitlérisme par exemple est pour Kraus un fatras d’insanités idéologiques et de mensonges éhontés qui ne saurait résister à un examen de la saine raison. Mais ce qui rend ce délire irrésistible, dans l’Allemagne des années 1930, c’est que les nazis sont passés maîtres dans l’art de soumettre l’intellect aux affects, de rationaliser des émotions viscérales, de « faire passer la bêtise, qui a remplacé la raison, pour de la raison, de transformer l’impair en effet, bref dans ce que l’on appelait autrefois : abrutir ». Comme le commente de son côté Bouveresse, cette entreprise de « crétinisation caractérisée » a pour résultat de faire « perdre tout sens de la réalité, aussi bien naturelle que morale » aux individus soumis en permanence au pilonnage de la propagande.
C’est très exactement l’état dans lequel la propagande d’aujourd’hui, développée, systématisée et euphémisée sous les espèces de la « communication » et de l’« information », tend à mettre les populations, au bénéfice des grands exacteurs de l’ordre établi. L’honnêteté oblige à dire qu’aujourd’hui comme hier, et peut-être plus encore, le processus d’abrutissement par l’évacuation de la réflexion critique, par le martèlement des slogans exaltant le vécu immédiat, le pulsionnel et le fusionnel, par la réduction du langage au boniment publicitaire et par l’appauvrissement intellectuel qui l’accompagne, a pénétré profondément l’ensemble de la culture et de la vie sociale et provoqué de terribles dégâts. Lorsque le discours public ne sert plus qu’à masquer le vide de la pensée, à proférer avec aplomb des arguments spécieux ou controuvés, à habiller d’une apparence de bon sens le déni de toute logique rationnelle, à rendre admirables et honorables des actes ou des idées ignobles et méprisables, lorsque parler et écrire ne sont plus, pour beaucoup, que des moyens, non pas de chercher vérité et justice, mais de séduire et de mentir aux autres comme à soi-même, bref quand le langage n’est plus que le véhicule d’une manipulation démagogique et un instrument de domination parmi d’autres, mis au service des puissants par des doxosophes de tout acabit1, alors c’est une tâche primordiale, pour ceux qui savent encore ce que parler veut dire et refusent de s’en laisser conter, de mettre méthodiquement en lumière, comme faisait Kraus, le fonctionnement de la machine à abêtir.

Si Kraus pourfendait impitoyablement la bêtise sous toutes ses formes, ce n’était pas tant la bêtise puérile et honnête, si l’on peut dire, celle des esprits simplets, que celle des intelligents, la bêtise chic et distinguée, instruite et éloquente, spécialement chez ceux des intellectuels qui utilisent la culture et le raisonnement à rendre acceptable, par eux-mêmes et par les autres, la démission intéressée de l’entendement en face de certaines situations réelles. Ainsi, pour n’en donner qu’un exemple particulièrement significatif, Kraus fustigeait-il « ces hommes de main qui font dans la transcendance et proposent dans les universités et les revues de faire de la philosophie allemande une école préparatoire aux idées de Hitler ». Parmi eux, il s’en prenait particulièrement à Heidegger, dont les nazis avaient fait un recteur de l’université et qui « align[ait] ses fumeuses idées bleues sur les brunes » en appelant ses étudiants au culte du Führer et au « service militaire de l’esprit ». Sans aucun égard pour la réputation de philosophe éminent que s’était acquise Heidegger, Kraus décoche ce trait, qui n’est pas chez lui simple banderille : « J’ai toujours su qu’un savetier de Bohême est plus proche du sens de la vie qu’un penseur néo-allemand. »
Plus généralement Kraus excelle à mettre le nez dans leur incohérence à tous les faiseurs de démonstrations qui s’ingénient à bricoler des prémisses rationnellement acceptables pour justifier des conclusions dictées d’avance par des croyances affectives et des intérêts partisans, tels que les préjugés racistes ou nationalistes, ou, davantage encore, à tourner en dérision ceux qui, abdiquant toute exigence intellectuelle, se félicitent de faire partie des gens qui, comme l’écrivait un éditorialiste, « ont appris, comme nous, à renoncer à tout degré dans l’ordre de l’intellect pour non seulement vénérer un tel Führer mais l’aimer tout simplement ».

Se prostituer à l’ordre établi

Parmi les différentes catégories intellectuelles qui, de plus ou moins bonne foi, se complaisaient à prendre la nuit pour le jour, et travaillaient à croire et à faire croire que l’ordre nouveau nazi était, sinon toujours absolument irréprochable, du moins contrôlable, amendable, et donc acceptable, il y en avait deux en particulier qui fournissaient une cible de choix à Kraus : les partisans de la social-démocratie et les journalistes, chez qui cécité et surdité au réel composent une forme de bêtise proche de l’autisme.
L’aptitude des sociaux-démocrates à emboîter le pas aux nationalistes et bellicistes lors de la Première Guerre mondiale avait édifié Kraus sur leur inaptitude politique et morale à résister. Où trouveraient-ils la force de résister, demandait-il, « alors que chaque fibre de leur être incline à pactiser » avec le monde comme il va. Aussi ne les croyait-il pas en mesure de s’opposer à la barbarie montante. Kraus avait parfaitement compris que l’essence même de la « bêtise » sociale-démocrate, c’était le réformisme de principe, l’illusion de croire qu’on peut dîner avec le diable, le refus systématique de l’affrontement, la volonté forcenée d’intégration, le désir éperdu d’être bienséant, de « mener une vie bien tranquille dans une jolie petite opposition sécurisante », et l’irrémédiable naïveté de penser que les bandits d’en face allaient respecter ces beaux sentiments et être assez raisonnables pour entendre raison.
Si on peut dire aujourd’hui que les partis sociaux-démocrates et ceux qu’ils influencent n’ont pas su tirer de l’expérience d’un siècle d’histoire d’autre enseignement que celui d’un acquiescement encore plus délibéré à la dictature du « réel » (ennoblie de nos jours en « logique de marché »), que dire alors de l’activité de la presse et de ses journalistes, de cette « journaille libérale » pour laquelle Kraus éprouvait une exécration à la mesure du rôle essentiel qu’elle jouait dans l’entreprise d’abrutissement généralisé des populations. Une grande partie du travail de Kraus, pendant des lustres, a consisté à lire attentivement la presse de son époque et à en démonter savamment, méticuleusement, le discours, pour en montrer toute l’imposture, à partir « de l’usage qu’elle fait du langage, de la déformation du sens et de la valeur, de la façon dont sont vidés et déshonorés tout concept et tout contenu ». À ses yeux la pente naturelle de la presse était à la prostitution à l’ordre établi. Il prenait soin d’ailleurs de préciser : « Je mets la fille publique, du point de vue éthique, au-dessus de l’éditorialiste libéral et je tiens l’entremetteuse pour moins punissable que l’éditeur de journal. »
Kraus n’a eu de cesse de combattre l’emprise de la niaiserie, de l’inculture et de « l’ordure journalistique quotidienne » sur les esprits. Encore sa critique s’adressait-elle alors essentiellement à la presse écrite. Il n’aurait rien à rabattre de sa sévérité aujourd’hui, bien au contraire. Tout au plus, compte tenu de l’évolution sociologique de ce secteur, de sa croissance explosive, de la concentration des titres, stations et chaînes entre les mains d’un petit nombre de puissants groupes capitalistes, admettrait-il peut-être de faire une distinction entre la caste dirigeante et éditorialisante du monde journalistique, quasi tout entière acquise à l’économie libérale et au maintien de l’ordre idéologique, et l’armée des simples exécutants dont beaucoup connaissent les affres de la précarité et dont quelques-uns se battent courageusement, seuls ou avec leurs syndicats, contre l’arbitraire patronal privé ou public et contre la pente, plus prononcée que jamais, à la prostitution de la presse au pouvoir économico-politique de l’argent.

Kraus, qui est mort en 1936, n’a pu voir le règne nazi de la force s’effondrer sous l’assaut d’une force extérieure plus grande encore. Mais, bien qu’on puisse supposer dans toute posture satirique un appel à se battre, l’espoir d’être compris et le projet au moins implicite de corriger ce que l’on dénonce, il semblerait que, comme la plupart des esprits très acérés, en particulier chez les moralistes, Kraus n’ait pas été excessivement optimiste sur les dispositions de ses contemporains à faire preuve de lucidité et de courage. Peut-être est-ce là, peut-on penser, un « travers » d’intellectuels que leur vaste culture, et de surcroît la lecture intensive des journaux, inclinent à discerner le tragique dans toute farce et la farce dans toute tragédie, et à prendre ses distances avec les illusions communes. Il n’en reste pas moins que le cours historique des choses réserve bien des surprises. Le pire n’est pas toujours le plus probable et, s’agissant des luttes sociales, elles ne sont vraiment perdues, on le sait, que lorsqu’on se refuse à les livrer. Nous venons, en France, de l’expérimenter une fois de plus. Kraus, infatigable résistant, n’aurait certainement aucune réticence à admettre qu’en mai 2005 les Français ont porté un formidable coup d’arrêt à l’étouffante bêtise qui croyait avoir assuré son empire en Europe.

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1 Doxologie : étymologiquement, prière à la gloire de Dieu ; doxosophe : personne impliquée dans le champ intellectuel et dont le fonds de commerce est la défense de la doxa (l’opinion commune et dominante).

Alain Accardo
Le Monde diplomatique , août 2005
Karl Kraus, en guerre contre son époque
En 1919, le célèbre polémiste autrichien tire le bilan tragique de quatre années de guerre, dans un réquisitoire implacable; et en 1933, il lutte par la plume contre l’avènement du nazisme. Ces deux œuvres majeures sont enfin traduites en français.


Grâce à un travail de traduction d’une ampleur exceptionnelle, le lecteur de langue française peut découvrir maintenant deux œuvres majeures du célèbre critique et polémiste autrichien Karl Kraus (1874-1936), Les Derniers Jours de l’humanité (Die letzten Tage der Menschheit, 1919, Suhrkamp 1986) et Troisième nuit de Walpurgis (Dritte Walpurgisnacht, 1933, Aufbau 1955 et Suhrkamp 1989). Tôt redouté à Vienne, ce satiriste étincelant, selon Canetti le plus grand des lettres allemandes et que Brunot propose à la fin des années 1920 pour le prix Nobel de littérature, fonde dès 1899 sa propre revue, Le Flambeau. Au nom d’un idéalisme indéfectible, il y tient avec la plus totale indépendance d’esprit le rôle d’un impitoyable censeur de la presse, de la société et des classes dirigeantes, de la langue et de la littérature. Homme de combat, il n’hésite pas à s’en prendre aux plus grands, de Rilke à Gottfried Benn ou à Thomas Mann. Il réagit à la moindre faiblesse de l’expression, à tout ce qui dans l’actualité lui paraît être le symptôme d’une décadence, d’une évolution politique néfaste, de la veulerie et de l’hypocrisie, d’un abaissement de l’intelligence.

La survenue de la Première Guerre, qui confirme ses vues les plus pessimistes, pousse Kraus à la rédaction d’un drame monumental devant s’étendre sur une dizaine de soirées et conçu selon son prologue « pour un théâtre martien ». Les spectateurs de « ce monde-ci » en effet « n’y résisteraient pas, car il est fait du sang de leur sang » et son contenu « arraché à des années irréelles, impensables, inimaginables pour un esprit éveillé… » Sur plus de 800 pages, par la bouche de centaines de personnages, généraux, ministres, diplomates, soldats, profiteurs, ouvriers, spéculateurs, journalistes, petits-bourgeois, réunis autour des deux seuls rôles permanents d’un optimiste et d’un râleur, Les Derniers Jours de l’humanité, dont il existe en français une version scénique, déroulent ainsi un panorama de l’époque d’une cruauté implacable. Et parce que, comme l’assure l’auteur, on ne peut trouver dans la pièce la moindre phrase qui n’ait été prononcée ou écrite dans la réalité et le jargon du temps, nul ne peut être en droit de douter de la véracité de cette hallucinante satire.

Au quotidien, l’histoire générale tient lieu d’intrigue et se concrétise dans un effrayant et pathétique tumulte de voix. A travers toutes les classes sociales, des figurants innombrables témoignent par leurs paroles d’un état d’esprit, d’une mentalité, d’un rapport au monde et de ses valeurs. Jusque dans les plus infimes nuances, de la médiocrité générale aux déferlements nationalistes, au patriotisme mensonger et à l’impérialisme des tenants du pouvoir, Kraus dresse avec une perspicacité et une lucidité impressionnantes le bilan tragique de quatre années de guerre. De sorte qu’après ce réquisitoire cinglant contre son époque, valable hélas sur bien des points encore pour la nôtre, sa conclusion s’impose d’elle-même: des fusées détruisent la planète afin de réinstaurer la pureté cosmique…

Malgré ce diagnostic sombre, Kraus poursuit sans relâche sa lutte pour la culture. Dès 1933, il dédie à l’avènement du nazisme un stupéfiant essai de satire et de critique, Troisième nuit de Walpurgis, qu’il ne publie pas, par crainte que les représailles s’étendent à ses amis. Contre le monstrueux irrationalisme hitlérien, la contamination du langage par une propagande infâme et l’irresponsabilité des intellectuels qui la soutiennent, Kraus y déploie les armes de l’intelligence et du style. De la citation à l’épigramme, du jeu de mots aux références goethéennes, fréquentes déjà dans Les Derniers Jours de l’humanité, du paradoxe à la parodie et du pathos à l’ironie, la littérature éclaire l’histoire. Dans un prodigieux jaillissement, la pensée fascine et défie, et ses voltes singulières peuvent satisfaire et ravir les lecteurs les plus exigeants.
Wilfred Schiltknecht
Le Temps , 23/07/2005
Le combat de Karl Kraus
La force même de l’œuvre de Kraus fait sa difficulté : celui qui s’est défini dans la Troisième nuit de Walpurgis comme « un publiciste qui, toute sa vie, n’a rien fait d’autre que de ne pas nier les faits » a toujours inscrit ses dénonciations prophétiques du mensonge et de l’hypocrisie des médias – disons de la presse – dans les réalités autrichiennes et viennoises les plus concrètes, dans les mœurs et le langage particulier de la « Kakanie » (le Cahier de l’Herne consacré à Karl Kraus, et dû aux soins d’Éliane Kaufholz, comporte ainsi un utile « lexique viennois » de l’œuvre).

Aussi faut-il saluer le tour de force de Jean-Louis Besson et Henri Christophe, les traducteurs des Derniers Jours de l’humanité : non contents de rendre avec soin les multiples voix de cette satire shakespearienne, désormais accessible dans sa version intégrale – terrible portrait des années de guerre « durant lesquelles des personnages d’opérette ont joué la tragédie de l’humanité » –, ils ont veillé à éclaircir les multiples allusions qui font de cette pièce injouable, mais magnifique et impressionnante par son ampleur – plus de 700 pages – le plus fidèle et le plus bouleversant compte rendu de l’Apocalypse. Comme l’écrit Karl Kraus, « les faits les plus invraisemblables exposés ici se sont réellement produits », et notamment l’alliance de l’Encre, de la Mort et de la Technique (avec une allitération significative en allemand : « Tinte, Tod, Technik » que chantent les « hyènes » journalistiques de l’Épilogue.
Mais il est aussi de la plus haute importance de disposer, enfin, d’une traduction complète de la Troisième nuit de Walpurgis de 1933 grâce à Pierre Deshusses1, et d’abord pour dissiper une interprétation erronée de l’attitude de Kraus à cette époque. Celui-ci, qui a rompu avec la social-démocratie en octobre 32 avec le fascicule de Die Fackel intitulé « Ici et là-bas » (« Hüben und Drüben »), en raison de l’ambiguïté de cette dernière face au projet d’Anschluss, interrompt la publication de sa revue à l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne : après un mince numéro en octobre 33 les lecteurs, les fidèles, les abonnés doivent attendre juillet 34 – peu de temps avant l’assassinat de Dolfuss – pour lire de nouveau Kraus avec « Pourquoi Die Fackel ne paraît pas » C’est là que se trouve la fameuse formule « Mir fällt zu Hitler nichts » (« Je n’ai aucune idée sur Hitler »), incipit que le traducteur a la coquettereie de laisser en allemand et qui nourrit la légende d’un Kraus muet face au nazisme. Certes, ce dernier n’a jamais été un ardent partisan du parlementarisme, de la liberté de la presse, de la modernité, et il veut voir en Dolfuss et en son austrofascisme un rempart contre le nazisme, une protection contre la menace d’Anschluss, un moindre mal, l’ultime chance de sauver l’Autriche, quelles que soient les critiques que, par ailleurs, il adresse à la société viennoise. Mais son silence face à Hitler n’est que de prétérition : bien au contraire, il jette sur le papier dès 33 cette immense philippique, nourrie d’invectives et de citations qui, avec une force incroyable, dans un jet de colère de 400 pages sans vraiment de plan, dénonce à la fois la violence des SA, les mensonges de la presse, la compromission des intellectuels, des écrivains et des philosophes (le poète expressionniste Gottfried Benn, Heidegger ou Spengler) et l’aveuglement des sociaux-démocrates. Le silence dont on lui a fait grief – il est vrai que la Troisième nuit n’a été publiée dans sa version intégrale qu’en 1952 chez Suhrkamp – est celui qui prélude à une longue dénonciation de l’indicible : « Tout sauf Hitler », essaie de persuader le nouveau Timon d’Athènes, au nom de Shakespeare et de l’humanité. Dans Les Derniers Jours de l’humanité Kraus avait fait entendre sa voix par l’intermédiaire du « Râleur » (« Der Norgler »), au cours de conversations avec l’Optimiste qui ne sont pas sans évoquer les pauses du chœur antique dans le déroulement de la tragédie. Ici, face au nazisme, Kraus, loin de se réfugier dans le silence, parle, et d’abondance.
Importante, la Troisième nuit de Walpurgis l’est donc parce que, écrite en 1933, dans les premiers mois du nazisme, elle montre sans ambiguïté ce qu’était devenu le pays des poètes et des penseurs (Dichter und Denker), le pays des juges et des bourreaux (Richter und Henker, un jeu de mots qui, sauf erreur, se trouve déjà prophétiquement dans les Dits et contredits de 1909. La lucidité de Kraus est totale, et le réquisitoire implacable : il suffit de lire les journaux de Berlin et d’ailleurs, de multiplier les citations – selon la méthode employée ordinairement dans Die Fackel – pour prendre la mesure de la violence du régime, notamment à l’encontre des juifs – au centre de la politique menée au nom de la race – et du double langage des intellectuels et de la presse. Tout est dit d’emblée, et pas seulement dans Mein Kampf. « Ils savaient. » Comme le montre Jacques Bouveresse dans sa substantielle introduction (« Et Satan conduit le bal », le matériau empirique, en apparence chaotique de cette dernière Nuit de Walpurgis si peu romantique, est en fait centré autour de cet unique slogan, « Juifs, crevez » qui revient comme un leitmotiv terrifiant. Un jour, sans doute, l’Allemagne s’arrachera à cette nuit, mais, pour eux, il sera trop tard : c’est cet horizon indicible, devant lequel les armes de la satire deviennent malgré tout dérisoires, qui explique pour une part le silence initial de Karl Kraus. À d’autres, hélas, qui auraient mieux fait de se réfugier dans le silence, Hitler, à la même époque, a donné des idées…
Au-delà des circonstances politiques de ce réquisitoire, c’est la conception du langage et de la littérature propre à Kraus qui doit nous intéresser. Violence politique par les autorités et manipulation du langage par la presse vont de pair : dénoncer celle-ci est aussi une façon de lutter contre celle-là. Sans doute le langage se prête-t-il à la propagande et au mensonge, comme à la fiction, mais Kraus, par sa pratique de la citation scrupuleuse, semble considérer que, malgré tout et en quelque sorte malgré lui, le mensonge des imposteurs dit la vérité : il se trahit. La Troisième nuit de Walpurgis montre comment la langue finit par se venger de la manipulation qu’on lui inflige. Kraus utilise toutes les ressources de l’ironie et de la rhétorique, toute la subtilité et la complexité de la phrase allemande, pour amener la bêtise à se confesser et la propagande à se prendre les pieds dans ses mensonges. C’est pourquoi la littérature, qu’il faut bien distinguer du journalisme, est si présente dans ces pages – le Second Faust est cité plus d’une centaine de fois, par exemple dans cette Troisième nuit, si Shakespeare demeure la référence et le modèle des Derniers Jours. La littérature est bien autre chose qu’un simple ornement qui ferait oublier le mal : elle offre un antidote. L’année 1932 avait été l’année Goethe, avec le centenaire de sa mort ; l’année 1933 est celle de Hitler, avec la naissance d’un monstre. Le contraste est violent, et Kraus va chercher dans le premier les moyens de comprendre et de dénoncer le second. On sait que la nuit de Walpurgis (de sainte Walburge) est cette nuit du 31 avril au 1er mai, lors de laquelle selon une légende allemande évoquée par Heine, les sorcières se réunissent sur le Brocken dans le Harz pour rendre hommage à Satan. C’est une nuit propice à l’apparition des monstres et Goethe en avait fait à deux reprises, dans le premier et le second Faust, le cadre d’un carnaval étrange, et l’occasion de satiriser ses compatriotes.
Il ne faut pas croire en effet que le combat de Kraus est purement stylistique et se cantonne à la seule défense maniaque de la langue. La littérature est précieuse et même indispensable dans le combat contre « l’alliance de l’encre, de la mort et de la technique » parce qu’elle seule est capable de réveiller l’imagination, peut faire comprendre les conséquences d’un mot et d’une phrase, a la faculté de dévoiler les souffrances humaines bien réelles que l’on veut dissimuler. En ce sens, les deux textes se rejoignent dans une même tentative pour rendre à l’imagination humaine toute sa place, face à ce que Kraus appelle « l’hypertrophie » moderne de la technique. « On invente l’avion mais l’imagination se traîne encore à l’allure de la diligence », disait un des aphorismes d’avant guerre. Un dialogue essentiel entre l’Optimiste et le Râleur dans les Derniers Jours (acte I, scène 29) replace en fait la défense de l’imagination et de la littérature par Kraus dans le contexte éminemment philosophique d’une véritable critique de la technique : « Le Râleur : L’imagination des temps modernes est en retard sur les acquis techniques de l’humanité. L’Optimiste : Alors c’est avec l’imagination qu’on fait les guerres ? Le Râleur : Non, car si on en avait encore, on n’en ferait plus. […] Les horreurs les plus inimaginables, on pourrait les imaginer et savoir d’avance combien le chemin est court entre les slogans hauts en couleur, tous les drapeaux de l’enthousiasme, et la misère vert-de-gris.

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1 À qui l’on doit, entre autres, une charmante traduction des Épigrammes érotiques secrètes de Goethe.

Jean Lacoste
La Quinzaine littéraire , 16-31/07/2005
Le nazisme ou les limites de l’intelligence
Sous ce titre qui renvoie au Faust de Goethe, voici une des plus saisissantes réflexions sur le nazisme produite, en temps réel, par l’esprit le plus admiré et le plus haï de ses contemporains. Comme le Journal du romaniste Victor Klemperer, Troisième nuit de Walpurgis ne fut pas publiée intégralement du vivant de son auteur. Comme Le Docteur Faustus de Thomas Mann (1943-1947), ce texte se saisit de la figure du pacte de l’intellectuel avec le diable pour décrire les noces du national-socialisme et de la culture allemande. De la nuit qui s’abat, le satiriste viennois Karl Kraus ne verra que le début puisqu’il meurt en 1936, deux ans avant que l’Autriche ne soit submergée par la vague brune à laquelle l’« austro-fascisme » du chancelier Dollfuss, soutenu par Kraus au scandale de ses amis de gauche, n’a offert qu’un rempart dérisoire. Mais au-delà des excès et des erreurs d’appréciation, le dernier texte de Kraus demeure époustouflant de lucidité. Dès les premiers mois, le satiriste a presque tout compris. Le nazisme n’était pas indéchiffrable. Il suffisait de le lire, et notamment de lire sa presse. Car la logique qui mène au meurtre commence par la corruption du langage. Kraus suit ainsi, pas à pas, la détérioration des esprits par la propagande. Il pointe, exemple entre mille, dans la Frankfurter Zeitung, le ralliement d’un Heidegger – « penseur (…) qui aligne ses fumeuses idées bleues sur les brunes ». De même écrase-t-il de son mépris le poète Gottfried Benn, dissimulant sous une quête des origines un vœu de « retour à la barbarie ». Mais Kraus, maître à penser des plus grands noms d’une civilisation de langue allemande en plein naufrage, de Walter Benjamin à Elias Canetti, fait aussi sentir qu’il n’a plus sa place dans cette Apocalypse. Il met son manuscrit, composé entre juin et septembre 1933, sous le boisseau. Puis en juillet 1934, avec un art consommé de la prétérition, il en publie de larges extraits, sous le titre de « Warum Die Fackel nicht erscheint » (« Pourquoi La Torche ne paraît pas » – Die Fackel, le journal fondé en 1899 et qu’il avait fini par rédiger seul). L’assassinat de l’écrivain juif Theodor Lessing, le 31 août 1933, a peut-être incité Kraus à la prudence. Ironie sinistre de l’histoire, Lessing était l’un de ceux qui avaient rangé Kraus dans leur galerie des auteurs juifs de La Haine de soi (1930)… Mais la première phrase en forme d’aveux scandaleux sous la plume d’un graphomane capable de mener campagne pour « une virgule mal placée » : « Mir fällt zu Hitler nichts ein » (« À propos de Hitler rien ne me vient à l’esprit ») donne une autre piste de lecture pour ces centaines de pages censées illustrer ce manque d’inspiration prétendu. Comme le suggère le philosophe Jacques Bouveresse dans son essai introductif : quand l’événement outrepasse la verve, l’imagination voire l’entendement du plus grand des polémistes, l’interventionnisme intellectuel éprouve ses limites. L’heure est à l’action ou, pour les clercs qui ne veulent pas trahir, au silence.
Nicolas Weill
Le Monde des livres , 10/06/2005
Un cri dans le désert viennois
Il aura régné sans partage sur la vie intellectuelle viennoise pendant plus de trois décennies. Du début du XXe siècle à l’entre-deux-guerres. Pourtant, il aura raté son rendez-vous avec l’Histoire. Lorsque Karl Kraus meurt, en 1936, c’est une hostile indifférence qui le porte en terre. Ses plus fervents admirateurs ont été déçus par sa prise de position en faveur du réactionnaire Dolfuss, en 1934, au cours des violents affrontements qui opposent les conservateurs aux socialistes.
Nombre de ses disciples, Canetti en tête, ne voient plus alors, en lui, qu’un tyran de l’esprit, susceptible de justifier toutes les déviations autoritaires d’un régime, et rares sont ceux qui ne se détournent pas de leur messie d’un temps. C’est vraiment dans le champ lexical du divin que ses contemporains puisent pour évoquer Karl Kraus : un homme capable de réunir des milliers de personnes, remplissant la fameuse salle des concerts du Nouvel-An en un parterre composé de la fleur intellectuelle de l’époque.
Pour en arriver là, Karl Kraus, né en 1874, dans une famille juive (lui-même se convertira au catholicisme en 1911), entre en religion en 1899. Cette religion, il en esquisse les dogmes dans le Flambeau, Die Fackel, le journal dont il est l’unique rédacteur. Son credo ? Refuser toutes les approximations et les corruptions de la langue, car celles-ci entraînent immanquablement celles de la pensée. C’est aussi pour ne pas se laisser piéger par les impératifs du journalisme, de la forme qui emprisonnerait le fond, qu’il donne à sa revue un format variable.
Ses cibles, elles – journalistes et politiciens –, sont immuables. Mais une telle obsession de la pureté rend le satiriste indifférent, sinon hostile, à la démocratie et à son destin : si, pour séduire le peuple ou s’en faire comprendre, l’expression de toute réflexion doit être simplifiée à en être corrompue, elle n’est pas défendable. Est-ce pour cela qu’il embrasse la cause de Dolfuss, en 1934 ? Ou bien est-ce parce que Kraus a le sentiment que, face à la peste brune, l’heure n’est plus aux déchirements, mais à l’unité, fût-elle entre les mains d’un pouvoir autoritaire ?
Pourtant, malgré sa pensée hautaine, l’humanité du polémiste est indubitable : en témoigne sa pièce de théâtre fleuve, Les Derniers Jours de l’humanité, constituée d’une centaine de tableaux, dont il admet, dans son introduction, qu’il faudrait dix soirées pour les jouer dans leur intégralité.
Il y a là, comme unique intrigue, celle de l’Histoire ainsi que le projet de retracer la vie viennoise pendant la guerre de 1914-18. Tous les protagonistes, tous les acteurs ont existé, et l’art de Kraus de les faire entrer en scène est d’une virtuosité qui émerveille. Ce sont des voix, autant que des figures, majeures ou anonymes, qu’il convoque. C’est donc par un collage qu’il donne à voir la course à l’abîme, une pratique artistique qu’affectionnait l’époque, et qui, faisant de ce texte un véritable défi littéraire, lui conserve une véritable modernité.
Modernité, aussi, que celle de la Troisième Nuit de Walpurgis. Ses fameux premiers mots, « Au sujet d’Hitler, rien ne me vient à l’esprit », ont été pris, alors, comme une démission de la pensée face à la montée des périls, au moment de l’accession au pouvoir des nazis, achevant de jeter l’opprobre sur Kraus. Il n’en est rien. Il faut, aujourd’hui, relire ce texte – qui est publié pour la première fois en français et accompagné de l’excellent essai de Jacques Bouveresse – pour saisir combien la pensée de Kraus sur Hitler prend la mesure du paganisme apocalyptique que représente le nazisme.
La clairvoyance de Kraus, qui ne disposait que de la presse et de la radio pour conduire cette analyse, sur le vif, et jour après jour, peut être comparée, dans son acuité, à celle de Viktor Klemperer dans LTI, la langue du Troisième Reich. Non, Kraus n’a peut-être pas été un homme aveugle devant cette ère meurtrière et ses hérauts aboyeurs. Parce qu’il avait clamé une radicalité sourcilleuse, s’était porté aux confins de l’intolérance, il a été mal entendu, mal compris, à l’heure même où il eût été urgent d’entendre sa parole. Urgent et, qui sait, peut-être salvateur…
Clémence Boulouque
Le Figaro littéraire , 02/06/2005
Karl Kraus, reporter de l’Apocalypse
Peu d’hommes ont fait de leur vie une affaire publique et fait des affaires publiques le souci de leur vie, leur existence se résumant à leurs prises de position – publiques. Karl Kraus en est un. En 1899, il fonde la Fackel (Le Flambeau ou La Torche, au choix), un journal auquel collaborent Adolphe Loos, Arnold Schönberg, Oskar Kokoschka, etc. Mais, dès 1911, il en devient l’unique financier, éditeur et auteur. Cette solitude était, pour Kraus, le moyen de se créer un espace de parole absolument libre et souverain et d’en contrôler tout le déroulement. Il allait jusqu’à dire ses textes en personne, voire à les vociférer dans des théâtres, des associations ouvrières ou même des places publiques, à Vienne, à Berlin mais aussi à Paris…
« Peut-être suis-je le premier exemple d’un écrivain qui vit aussi son écriture comme un acteur », disait Kraus. Parce que cet espace de parole ne signifiait en aucun cas pour lui le lieu d’une expression personnelle ou subjective. Styliste satiriste redoutable, il y faisait s’entremêler, aux côtés de la sienne, toutes les prises de parole de ses contemporains, les répétant à la lettre, les mimant férocement, sans omettre de faire le recensement de leurs faits et gestes.
Son projet : faire retentir la rumeur, la clameur publique pour établir « la liste de tous les forfaits linguistiques, moraux et sociaux ».
Ses textes deviennent alors caisse de résonance du bruit du monde ou encore registre scrupuleux et exhaustif de toutes les forfaitures dites ou commises (ce qui revient au même), et la Fackel le théâtre d’un jugement où Kraus s’institue ni plus ni moins en procureur de son époque, « juge suprême », a-t-on dit. Son critère : la langue, pour lui le référent d’une justice absolue (Kraus fut l’auteur d’un essai sur La Langue, véritable traité de grammaire qui pourrait bien valoir pour un code de procédures – de la langue). Son arme : un style acéré, une langue de guerrier dont on a dit qu’elle était une langue de cuirassé. Ses témoins et juges : Shakespeare, Goethe, mais aussi Offenbach.
Et ses accusés ou victimes ? Les financiers, industriels, psychanalystes, féministes, etc. : toute personne se rendant coupable d’abus de langage au service d’un intérêt, d’un clan, d’une doctrine ou d’un pouvoir. Mais, avant tout, tous ceux qui utilisaient la langue comme un pouvoir : critiques littéraires, éditeurs et surtout patrons de presse et journalistes. Car ce que Kraus redoutait par-dessus tout, c’était la capacité de la parole publique à créer le réel de toute pièce et à entraîner chez ceux qui la recevaient un passage à l’acte.
Un de ses contemporains, Walter Benjamin, le décrivait comme un « messager qui accourt en criant, les cheveux hérissés, brandissant une feuille remplie de guerres et de pestes, de clameurs et de malheurs, d’incendies et d’inondations, et qui annonce partout les « Dernières nouvelles ». Les « Dernières nouvelles », parce que Kraus voyait fondre sur lui l’histoire universelle à travers le moindre fait divers local, une seule petite annonce ou… une simple phrase. « Il se tient au seuil du Jugement dernier », disait de lui Benjamin. Quant à Kraus, il déclarait qu’il fallait écrire comme si l’on écrivait pour la dernière fois, revêtant les habits de l’ultime témoin face à l’humanité, du chevalier de l’Apocalypse, du martyre.
Pour endosser ce rôle, Kraus a dû se dépouiller de tout, publiquement et avec ce sens de la mise en scène qui lui était propre. Fils d’industriel, il a épousé la cause des ouvriers et des petites gens, allant jusqu’à sympathiser avec les communistes ; Juif, il a « dissous en lui toute judéité » et s’est temporairement converti au catholicisme ; grand bourgeois, il a défendu les marginaux, les prostituées, les homosexuels, pire : il est lui-même devenu un bouffon public ; gardien du temple goethéen, il s’est fait polémiste ; infatigable défenseur des libertés privées, il a adopté le ton d’un dictateur ; Benjamin (encore) disait : « Homme d’honneur irréprochable, il s’est affiché comme un vandale ! » Pour finir, lui qui croyait plus que tout en la puissance de la parole et de la mise en scène publiques eut ce geste, cette fois si peu spectaculaire, de soustraire son ultime texte, Troisième nuit de Walpurgis, de l’espace public.
Marianne Dautrey
Charlie Hebdo , 25/05/2005
Entretien avec Gerald Stieg
En 1914, Karl Kraus écrivait : « En cette grande époque où les épées sont trempées dans l’encre et les plumes dans le sang, n’attendez de moi aucun commentaire personnel. » S’ensuivirent Les Derniers Jours de l’humanité, une pièce de mille pages. En 1933, Kraus écrivait : « Une rosée sanguinolente perle de la fleur de la rhétorique », et il ajoutait : « Personnellement, rien ne me vient à l’esprit sur Hitler. » S’ensuivit la Troisième nuit de Walpurgis, trois cents pages d’une analyse chirurgicale de l’installation du nazisme dans les mœurs, les esprits et la langue. Ces deux textes sont disponibles pour la première fois en français…


Que représente pour vous la Troisième nuit de Walpurgis ?

J’ai découvert ce livre à l’âge de dix-huit ans, en 1959, par hasard, sans savoir qui était Karl Kraus. J’ai lu ce livre d’une traite avec un étonnement et une passion extrêmes. Il faut dire que j’ai grandi dans une Autriche d’après-guerre où l’on disait qu’il avait été impossible de savoir ce qu’avait été réellement le nazisme jusqu’en 1945. Or, Kraus prouvait que, dès 1933, il était possible de tout voir et de tout comprendre. La Troisième nuit de Walpurgis, écrit exclusivement à partir de témoignages de l’époque, anticipait même les événements à venir. Il suffisait donc juste de savoir lire les journaux et écouter les discours officiels pour faire un diagnostic précis… Mais le texte n’est sorti dans son intégralité qu’en 1952. Kraus avait renoncé à le publier de son vivant, sinon partiellement, dans un numéro de sa revue, la Fackel, intitulé « Pourquoi la Fackel ne paraît pas ».

Mais même « Pourquoi la Fackel ne paraît pas » n’a pas été lu ou a été mal lu en raison de la fameuse première phrase, « Personnellement, rien ne me vient à l’esprit à propos d’Hitler », qui est restée incomprise. Quel en était le sens ?
Selon Kraus, ce qui se passe à l’époque en Allemagne ne permet plus aucune prise de parole personnelle. A fortiori celle du polémiste. L’avènement du nazisme au pouvoir a donné lieu à une réalité indicible outrepassant largement la satire que l’on aurait pu en faire. Les faits parlent d’eux-mêmes. Désormais, il faut se contenter de citer. Et Kraus reproduit à la lettre les matériaux bruts de son époque : articles de presse, interventions à la radio, discours officiels. Cela vaut comme démonstration… Il convoque cependant deux témoins, Goethe et Shakespeare. Le livre est parcouru de bout en bout par des citations des Nuits de Walpurgis, des Faust I et II, de Goethe. La Troisième nuit de Walpurgis, celle de Kraus, désigne le IIIe Reich. L’Allemagne devient le lieu d’un rendez-vous intime avec Satan. L’autre texte cité est Macbeth. Pour Kraus, c’est comme si Goethe et Shakespeare avaient déjà anticipé cette réalité nazie d’une violence inouïe propre à laminer toute parole.

Kraus écrit : « La parole qui voudrait résister surgit entre nécessité et vanité », c’est comme si lui-même savait qu’il envoyait une bouteille à la mer…
À l’époque des Derniers Jours de l’humanité, Kraus avait eu un impact fou. Il faisait régulièrement des lectures dans des salles combles. Tous les intellectuels le citaient. Il savait qu’il pouvait solliciter un échange. La charnière du livre est d’ailleurs un dialogue entre « l’optimiste » et « le râleur » qui se disputent en lui. Kraus a salué la république sortie de la guerre, l’arrivée de la démocratie. Il y avait un espoir de pouvoir transformer le monde. Mais, en 1933, Kraus sait très bien que la Troisième nuit de Walpurgis ne peut trouver son public. Il fait le constat d’une négativité radicale. Face à des gens qui disent oui à la violence, toute discussion, polémique, est perdue d’avance, toutes les règles de la civilisation ont disparu. Lui, qui était un pacifiste radical, s’est prononcé pour une guerre préventive contre le IIIe Reich. Il en a beaucoup voulu à la France et à l’Angleterre de ne pas en avoir pris l’initiative.

Il en a également beaucoup voulu à la gauche de son pays de ne pas assez prendre au sérieux la menace nazie… Mais pourquoi en est-il venu à prendre position pour la droite catholique autrichienne ?
Entre l’arrivée de Hitler au pouvoir et la rédaction finale de la Troisième nuit de Walpurgis, une guerre civile éclate en Autriche entre les sociaux–démocrates et le gouvernement fascisant. Kraus accuse alors les sociaux–démocrates d’être irresponsables de déclencher une guerre intérieure dans une situation où il y a un ennemi extérieur redoutable et mortel. Pour les victimes du fascisme autrichien, ce discours était inaudible. Les alliés ou les amis de Kraus – c’est par exemple le cas de Canetti – se sentent déçus et même trahis par Kraus et ne l’entendent ni ne le reconnaissent plus. On lui a reproché d’avoir trahi son camp, celui de la social–démocratie, de la gauche autrichienne, et d’avoir pris parti pour l’austro–fascisme contre ses victimes. Après coup, sur ce point-là au moins, on peut dire qu’il avait historiquement raison de soutenir que Hitler et Dollfuss, ce n’était pas la même chose. La meilleure preuve : une partie des émigrés politiques allemands ont trouvé refuge en Autriche. Brecht, Ernst Bloch… On a même offert à Thomas Mann de devenir citoyen autrichien et des écrivains comme Canetti, Freud ou Musil, bannis en Allemagne, travaillaient et publiaient normalement en Autriche. Les deux systèmes étaient structurellement comparables, mais leur réalité n’avaient rien à voir. Kraus, qui comparait Dollfuss à Banco et Hitler à Macbeth, essayait de montrer que le petit fascisme autrichien se battait réellement contre le IIIe Reich. C’est vrai d’une certaine manière : après avoir refusé de recevoir des ministres allemands, Dollfuss a été assassiné par les nazis. Kraus désignaient les partisans de la droite catholique comme ses « ennemis naturels », mais il accordait à « l’ennemi naturel » une forme de courage réel. Cela dit, penser que le petit Dollfuss pouvait vraiment résister à Hitler était une illusion. Reste que le refoulement du livre, lié à cette brouille de 1934 avec la gauche, a continué après 1945. Je me souviens avoir lu une interview du chancelier Kreisky, en 1974, probablement à l’occasion du centenaire de Kraus. Il disait : « Regardez dans ma bibliothèque, à une place d’honneur il y a la totalité de la Fackel, mais je ne lui pardonnerai jamais la trahison de 1934 ». Il le traite de lâche.

Mais pourquoi un esprit aussi libre et intègre, détaché de toute forme d’appartenance à un groupe quelconque s’oblige-il à un moment donné de prendre une position aussi tranchée dans cette guerre civile ?
Il faut bien voir ce que la social-démocratie autrichienne a refoulé après 1945… Au centre de tout cela il y a le pangermanisme. La social–démocratie était un des fers de lance du pangermanisme. Et contre l’existence de l’Autriche. C’est là le socle du désaccord. Kraus était mu par une véritable peur panique personnelle devant l’idée du national-socialisme dérivée du pangermanisme. Et il avait au moins l’impression que la droite catholique entendait résister à cette dérive-là. Kraus est l’un des rares intellectuels de l’époque qui avait une vision autrichienne de l’Autriche… La plupart des Autrichiens se considéraient en 1918 comme des Allemands. Kraus participe en quelque sorte de la construction de l’identité nationale autrichienne. Il voulait défendre l’Autriche comme on défend une dernière parcelle de paix.

Dès 1933, Kraus paraît avoir été le seul à entrevoir la radicalité du régime nazi et, par exemple, il semble repérer très vite que l’imprécation antisémite sera suivie d’un passage à l’acte.
Il faut reconnaître que Kraus a réellement fait preuve de clairvoyance. Une des raisons tient au fait qu’il avait toujours été particulièrement sensible aux questions de mœurs, ayant lutté contre toute forme d’ingérence de l’État dans le domaine privé. Avant la Première Guerre mondiale, il avait par exemple mené un combat juridique en faveur de l’avortement, des prostituées et de la dépénalisation de l’homosexualité. De sorte qu’en 1933 il identifie déjà l’eugénisme dans l’interdiction des relations sexuelles entre Juifs et Allemands, dans l’humiliation faite aux femmes, désignées comme la honte de « la race », qui transgressent cet interdit. Les lois de Nuremberg, instaurées après coup, lui ont donné raison. Après, d’une manière générale, Kraus prend tout simplement à la lettre le discours nazi, tel qu’il peut l’entendre à la radio ou le lire dans la presse. Il ne fait qu’observer une actualité que peu de gens semblent, à l’époque, regarder en face.

En fait, il envisage la dynamique d’une amplification exponentielle de la violence nazie.
Il y a, au début de la Troisième nuit de Walpurgis, une des phrases clés de l’œuvre : « On vit dans un monde où une rosée sanguinolente perle de la fleur rhétorique. » Kraus analyse que toute parole, même la métaphore la plus sanguinaire, est immédiatement suivie des actes. Par exemple, il y a un dicton allemand qui parle de « jeter du sel sur les blessures ouvertes », et Kraus raconte comment des nazis mettent la main meurtrie d’un prisonnier dans un sac de sel.

Kraus usait d’un langage polémique d’une grande violence. Il ne pouvait pas ne pas s’interroger sur ce qui le distinguait de la violence du langage parlé par les nazis…
Kraus use de la langue comme d’une arme. Il assassinait ses adversaires – mais symboliquement. Chaque lecture publique de Kraus était une sorte de procès finissant par une mise à mort. Mais il n’a pas été qu’un procureur, il a aussi été l’avocat extraordinaire de grandes causes et de certains personnages publics. Disons qu’il prend la place du juge suprême et s’autorise, à ce titre, cette violence symbolique. Kraus vit dans une sphère juridique. En témoigne le nombre affolant de procès que Kraus a menés !
Après, la violence polémique de Kraus soulève le problème de la position du satiriste. Est-ce une position éthique ou bien celle du cannibale, de l’ogre mu par le plaisir de tuer ? Dans l’espace public de la polémique, il y a toujours une dernière forme de dialogue possible que Kraus a toujours recherchée. Mais la possibilité du satiriste de mener sa guerre en vue d’élaborer un monde meilleur se clôt avec le IIIe Reich. Kraus sait très bien que c’est un ennemi d’une tout autre nature.

Kraus pense qu’il est capable d’occuper une place en surplomb, à l’extérieur du système qu’il critique. Rétrospectivement, est-ce que l’on ne peut pas aussi comprendre que la violence de Kraus était symptomatique d’une époque et que la croyance qu’il pouvait avoir d’occuper cette position en surplomb était illusoire ? Est-ce que par certains point il n’y a pas une harmonie commune de son langage avec l’air violent du temps…
Il y a un contemporain de Karl Kraus qui partage avec lui beaucoup d’analyses, c’est Musil. Et Musil disait : l’adoration des dictateurs comme Mussolini et Hitler a été précédé par l’adoration des dictateurs intellectuels. Et il donne une liste, il y a Kraus, mais il y a d’autres gens, il y a Freud, Adler, Jung, Heidegger. Les grands prêtres d’un système explicatif total. Kraus n’était pas un philosophe, mais il avait quand même une explication à tout. Musil voyait très bien qu’il y avait un problème de la relation à la masse. Que ce soit la masse de la rue, mais aussi la masse des intellectuels formés de cette façon-là. Ce qui se passe avec Kraus a une parenté évidente avec les masses religieuses. Et il n’est pas surprenant que Kokoschka ait pu carrément dire : « Karl Kraus est descendu en enfer pour juger les vivants et les morts ». Les métaphores utilisées pour évoquer Karl Kraus de son vivant sont presque toutes des métaphores christiques ou prophétiques.

Kraus condamne, mais ses condamnations n’engagent que lui ! Il s’expose lui-même comme un personnage, comique en outre…
Bourdieu disait : « Nous, nous faisons des exposés, les gens comme Kraus s’exposent. » Kraus ne parle qu’en son nom propre et jamais au nom d’un collectif ou d’une loi au-dessus de lui. Il s’expose en effet en se mettant en scène comme un personnage de théâtre et avec, en outre, la distance que confère le jeu comique. C’est un grand maître du comique. Il est de l’école des Swift, Quevedo, Goya, Aristophane… Il avait le don de faire ressortir le côté burlesque des événements et des personnages. À cet égard, la Troisième nuit de Walpurgis, qui présente l’État nazi sous son aspect grotesque, comme une organisation de brigands meurtriers, a initié une figure devenue classique que prolongeront, entre autres et par exemple, Brecht et Chaplin.

Sur la question de Kraus et de son identité juive…
C’est une question qui ne pose pas dans ce livre où, tout de suite, pour la première fois, il se déclare juif. Les Juifs qu’il critique dans la Troisième nuit de Walpurgis sont ceux qui pensent qu’il existe un compromis possible avec les nazis. Il parle de certains Juifs nationalistes… On a parlé de la haine de soi juive de Kraus. C’est un thème qui a prévalu dans la réception de son œuvre pendant très longtemps. C’est une raison pour laquelle on a empêché l’accès à son œuvre en France, y compris dans l’université. J’ai du mal a répondre à cette question-là. Personnellement, je pense qu’elle doit être réglé entre Juifs. Après, la grande question serait de se demander ce que pourrait signifier à cette époque l’antisémitisme de quelqu’un qui était constamment attaqué comme Juif, menacé, injurié. Toute sa carrière, Kraus a attiré sur lui une haine antisémite considérable. Que pourrait bien signifier l’antisémitisme d’une telle personne ?

Notre question était plutôt, si elle a un sens : la Troisième nuit de Walpurgis est-il le livre d’un Juif ?
Oui. Même si Kraus n’est pas un Juif croyant. Surtout à cause de la méthode. Le maître mot de la pensée de Kraus est : le verbe. C’est le livre de quelqu’un qui croit à la magie de la parole. C’est quelqu’un qui prend les mots au sérieux. Cela semble être une tradition juive. En ce sens c’est le livre d’un Juif. Mais pas au sens où il y a une conscience nationale sioniste. Kraus est antisioniste, c’est clair. Il est pour l’assimilation…

Peut-on parler d’une empathie préalable de Kraus avec les victimes du nazisme parce qu’il est juif ?
Il se voit très clairement comme une victime potentielle. C’est beaucoup plus clair dans la correspondance de l’époque, dans laquelle il témoigne de la manière avec laquelle il se sent menacé dans ses relations par les lois raciales. Mais il est solidaire avec toutes les victimes, et il y a d’autres victimes que les Juifs dans ce livre : il y a l’opposition politique, il y a les ouvriers, il y a les sociaux-démocrates, etc. Je pense qu’il pressent que les Juifs sont destinés à devenir des victimes à part, mais il ne fait pas encore la théorie de cette distinction entre les victimes. Il est particulièrement sensible à la question de la race, mais cela ne concerne pas seulement les Juifs. Il est très intéressant de voir dans la Fackel tous les articles concernant les Noirs et les Chinois. Il y a un critique permanente du racisme dans l’œuvre de Kraus dans laquelle il est difficile de savoir s’il distingue la spécificité d’un antisémitisme.

Il y a une demande et une actualité françaises de Kraus. Pourquoi ?
La critique de la presse par Kraus est récupérée par la critique des médias en France, pour le meilleur et le pire. Son nom est devenu un signal, alors même que peu de gens l’ont lu puisqu’il n’avait pas été traduit jusqu’ici. Aujourd’hui, il est très banal de dire que ce que l’on voit ou perçoit à travers les médias remplace la réalité. « Au commencement était la presse et puis advint le monde », c’est là une phrase de Kraus, qui considérait que la presse était moins un symptôme que la cause de l’état du monde. Il avait identifié ce qu’on appelle le système des médias. De sorte que, maintenant, le moindre livre sur le sujet affiche en exergue une phrase de Kraus.
propos recueillis par S. Bou et M. Dautrey
Charlie Hebdo , 25/05/2005
Kraus en avant

Sans doute, ce jour-là, il lui en voulut un peu. Mais ce n’est pas sûr. Il était lié à lui depuis longtemps par une profonde amitié, et savait qu’en général ses flèches assassines, ses boutades, ses sarcasmes ou son persiflage, il les réservait à ceux qu’il abhorrait. Il avait travaillé des mois pour achever le tableau. Qu’allait-il en penser ? Les mains disproportionnées, les longs doigts osseux – et ce regard à la fois perdu et interrogateur, attendant on ne sait quelle réponse… Quand il lui montra son portrait, il s’entendit dire : « Il est fort possible que ceux qui me connaissent ne me reconnaîtront pas, et que ceux qui ne me connaissent pas me reconnaîtront. » Cela se termina, probablement, par une embrassade. Et Oskar Kokoschka dut se dire que, de toute façon, personne ne reconnaîtrait son personnage, puisqu’il était connu de tous.

C’était le mois de septembre 1909. Karl Kraus n’était pas encore connu de tous. Ce n’est que l’année suivante qu’il commencera ses cycles de conférences (plus de 900 !) à travers l’Europe, de Berlin à Paris, Munich, Prague. Mais, à Vienne, nul n’ignorait son nom. Il venait de publier chez Langen son premier recueil d’aphorismes, Sprüche und Widersprüche1, et terminer La Découverte du pôle Nord2. Sa revue, Die Fackel, fêtait ses dix ans. Dix ans d’« héroïques fureurs », de polémiques, combats, procès, insultes, agressions, même physiques.
Le premier numéro était sorti un 1er avril, mais personne, même si elle se présentait comme satirique, n’avait pris pour une blague la revue, qui, sur sa couverture rouge brillant, portait le croquis d’un flambeau ou d’une torche dont on a vite compris qu’elle éclairerait et mettrait le feu dans le monde politique, social, artistique et littéraire viennois.

Outre Les Derniers Jours de l’humanité, cet inclassable et torrentiel drame antibelliciste donné ici dans sa version intégrale – dont l’auteur lui-même dit qu’il a été conçu « pour un théâtre martien » et que sa représentation, « mesurée en temps terrestre, s’étendrait sur une dizaine de soirées » –, paraît aujourd’hui de Karl Kraus, pour la première fois en français3, la Troisième nuit de Walpurgis, violent et douloureux pamphlet qui, quasiment « en direct », analyse l’« installation du nazisme dans les esprits ». Troisième nuit de Walpurgis était destiné à faire tout un numéro de Die Fackel, mais Kraus finalement y renonça – craignant de mettre en danger certains de ses amis – et n’en publia que des extraits dans la livraison 890–905 de fin juillet 1934. Le texte intégral de Dritte Walpurgisnacht ne sera publié chez Surkhamp qu’en 1952. Ses premiers mots provoquèrent comme une sidération : « Mir fällt zu Hitler nichts ein »…

Karl Kraus fonde Die Fackel en 1899, dans le but avoué de « faire front contre les fanatiques de club et les idéalistes de fraction », de dénoncer la démission des esprits, les us et les abus des puissants, la corruption des milieux industriels et boursiers, la scélératesse des hommes de pouvoir utilisant les « révélations sexuelles » pour éliminer leurs adversaires, l’ennui de la vie sociale, l’idéologie emphatique du progrès, l’obscurantisme et la pudibonderie, l’injustice, les crimes commis contre la langue et contre la morale par la presse à scandale – mais, en fin de compte, il n’y aura pas une vanité, une bêtise, un travers de ses concitoyens, une prévarication, une petite défaillance de l’âme, une mesquinerie qui ne s’y trouvera épinglé, étrillé, tourné en ridicule. En quelques semaines, elle atteint 30 000 exemplaires. Kraus voulait au début qu’elle parût trois fois par mois, mais préférera ensuite la non-régularité et du format (de quelques feuillets à plus de cent pages) et de la publication, comme pour montrer que même « techniquement » Die Fackel était un « anti-journal », une critique en acte des journaux (« ce que la vérole a épargné sera dévasté par la presse ») qui, quelle que soit l’actualité, ont la même pagination et consacrent autant de place à une guerre, aux caprices d’une midinette, un chien écrasé, une grève ouvrière ou la crise de nerfs d’un chef d’orchestre. Pendant trente-six ans, comme l’athlète la flamme olympique, il tiendra à bout de bras son Flambeau. Dans la première décennie, il y publiera des textes de Peter Altenberg, Georg Trakl, Egon Friedell, Else Lasker-Schüler, Heinrich Mann, August Strindberg, Frank Wedekind, Franz Werfel, Oscar Wilde, l’architecte Adolf Loos, le peintre Oskar Kokoschka ou le compositeur Arnold Schönberg, mais, à partir de 1911, il sera l’unique rédacteur de sa revue. « Je n’ai plus de collaborateurs, plaisanta-t-il. J’étais envieux d’eux : ils repoussaient ces lecteurs que je veux perdre moi-même. »
Die Fackel (922 numéros, 36 volumes, un total de 22 586 pages) est tout à la fois l’« enfant », la maison, la biographie, l’œuvre, l’épée ou le canon de Karl Kraus. Dans les articles qu’il y écrit, il n’épargne personne : financiers, professeurs, critiques théatraux, éditeurs et journalistes corrompus sont sans cesse frappés infamie ou tournés en ridicule. S’en prenant par exemple au très puissant éditeur Imre Bekessy, ou à Johannes Schober, chef de la police viennoise, coupable, selon lui, d’une sanguinaire répression contre des ouvriers, il ne se contentera pas d’écrire Die Unüberwindlichen (« Les Invincibles ») : il tapissera les murs de Vienne de tracts et d’affiches l’appelant à démissionner. Il avait, selon le mot d’Elias Canetti, le « génie de l’indignation », et, surtout, celui de la dire en des formules ciselées au scalpel, qui, dès lors, devenaient des sanctions du « Jugement dernier ». Qu’on fasse fi de toutes les nuances de la langue le faisait pleurer, qu’on écrive mal le blessait, qu’on pût séparer l’esthétique de l’éthique le mettait hors de lui, discuter de la place d’une virgule ou de la mauvaise qualité de l’encre d’imprimeur l’occupait des heures, au Café Central. Il le dira – évidemment à l’adresse des journalistes honnis – en quelques aphorismes : « La langue est la mère, non la fille de la pensée », « La parole écrite doit être l’incarnation naturellement nécessaire d’une pensée et non la livrée mondaine d’une opinion », ou encore « On doit à chaque fois écrire comme si l’on écrivait pour la première et la dernière fois. Dire autant de choses que si l’on faisait ses adieux et les dire aussi bien que si l’on faisait ses débuts ».

Karl Kraus est né en Bohème, à Jicin, dans une famille juive aisée, le 28 avril 1874. Son père, Jacob Kraus, travaillait dans l’industrie et le commerce du papier. Sa mère, Ernestine Kantor, était fille de médecin. Karl avait neuf frères et soeurs. Les Kraus s’intallent à Vienne dès 1877, d’abord au 19 de Wollzeile enfin au 13 de la Mahlerstrasse (aujourd’hui Maximilianstrasse). Karl fait ses études secondaires au Franz-Joseph Gymnasium. Il perd sa mère en 1891. Avant même d’entrer à l’université de Vienne – il fera des études de droit, puis de philosophie et de germanistique, mais sans arriver au doctorat – il fait déjà jouer ses premières pièces, donne des conférences et des lectures publiques, s’essaie même au métier d’acteur, publie des articles sur la littérature et le théâtre dans des quotidiens autrichiens et allemands. Sa carrière journalistique commence en 1892, quand sa critique de la pièce de Gerhart Hauptmann, Die Weber, paraît dans la Wiener Literatur-Zeitung. À cause d’une malformation congénitale à l’épaule, il sera dispensé d’armée. Il n’appréciait ni le cinéma ni la danse – et adorait par-dessus tout les opérettes d’Offenbach.
À cette époque, Kraus – qui n’a pas vingt ans – fait partie d’un cercle intellectuel bohème, auxquels appartiennent entre autres Theodor Herzl, Hugo von Hofmannsthal, Arthur Schnitzler, Adolf Loos, son grand ami, ou Stefan Zweig. Le cœur de la vie viennoise, l’emblème de son effervescence, était alors le café Griensteidl. Autour d’un chocolat, d’un strudel ou d’une saucisse, dans la fumée, on y bâtissait, à chaque table, des mondes nouveaux. Aristocrates, artistes fauchés, journalistes, musiciens, professeurs, médecins s’y retrouvaient quotidiennement, mais le Griensteidl était surtout le haut lieu de la Jung Wien, un mouvement culturel, composé notamment de Schnitzler, Hofmannsthal, Richard Beer-Hofmann, Felix Salten (auteur du Bambi qui sera tant aimé par Walt Disney), Peter Altenberg et Hermann Bahr. Kraus est un moment proche des « Jeunes Viennois », mais, le 15 novembre 1896, quelques mois avant la fermeture du Griensteidl (les lettrés iront dans d’autres sanctuaires, le Grand Café puis le Herrenhof), il publie dans la Wiener Rundschau « La Littérature démolie »4, où, avec une virulence inouïe, il houspille les gloires littéraires du moment et dénonce l’esthétisme, le maniérisme et le décandentisme de la Jung Wien. Le texte qu’il publie ensuite dans Die Wage contre le sionisme de Theodor Herzl – « Une couronne pour Sion »5, qui peut effectivement choquer si on le détache de son contexte historique – va donner à celui qu’on qualifiait déjà de « nörgler » (grincheux) une réputation sulfureuse que Kraus s’escrimera à justifier de toutes les manières. En quête de plumes acérées, le prestigieux quotidien libéral viennois, Neue Freie Presse, lui ouvre ses pages, mais Kraus décline la proposition et fonde Die Fackel.
L’année de la fondation de Die Fackel, Karl Kraus quitte la communauté israélite de Vienne et se déclare « sans confession ». En 1900, il perd son père et, en 1909, son frère Richard. Le 8 avril 1911 – son parrain est Alfred Loos –, il reçoit le baptême catholique en l’église Saint-Charles. En 1923, il abandonne le catholicisme (et écrira : « Les remords sont les plaisirs sadiques du christianisme. ») En 1913, il rencontre Sidonie Nadherny von Borutin, qui sera la femme de Max von Thon-Hohenstein et, veuve, l’adoratrice de Rainer Maria Rilke : c’est le début d’une tumultueuse relation intellectuelle, amicale et amoureuse, faite de voyages, de séjours dans la romantique demeure de Vrchotovy Janovice, de séparations et de projets de mariage, qui animera Kraus jusqu’aux derniers jours de sa vie. Politiquement, Kraus commence par défendre des positions socialistes ou libérales, et, au grand dam de ses amis de gauche, finira par soutenir le régime autoritaire de Dolfuss. Il n’était pas en tout cas un démocrate. Ni dans la forme – le statut du satiriste étant celui de « cannibale », de juge suprême qui « prononce des sentences inattaquables » et qui, traitant par la dérision ou le mépris certaines opinions considérées bêtes, indignes ou dangereuses, ne laisse pas entendre, comme le précise Jacques Bouveresse6 dans la préface (un livre dans le livre), que toutes « méritent d’être considérées et discutées ». Ni dans le fond, puisqu’il estimait que défendre le principe des libertés démocratiques n’est guère suffisant s’il permet aux ennemis de ce principe de défendre également leurs opinions, voire de les faire triompher. Quant aux propensions et aux aversions culturelles, Kraus en a tant fait état, qu’il suffit, pour deviner ses goûts, de citer ceux qu’il tenait en amitié et ceux qui reconnaîtront sa bénéfique influence : Altenberg, Strindberg, Schönberg, Wedekind, Loos, Kokoschka, Alban Berg, Georg Trakl, Otto Weininger, Bertolt Brecht, Ludwig Wittgenstein, Walter Benjamin, et aussi Elias Canetti…
Mais des combats qu’il mena, politiques, sociaux ou culturels, c’est évidemment dans les milliers de pages de Die Fackel qu’on trouve le plus impressionnant témoignage – la revue se proposant d’ailleurs non pas de faire retentir la question « Que faisons-nous ? », mais « un honnête “Qu’allons-nous tuer ?” ». Il s’acharna sur les femmes (« La cosmétique est la doctrine du cosmos féminin »), sur le féminisme, le journalisme (« Le journaliste est stimulé par l’échéance : il écrit plus mal quand il a le temps ») ou le freudisme (« La psychanalyse est cette maladie mentale dont elle prétend être le remède »), mais il intervint sur tout, sur tout ce qu’il estimait inauthentique et irréductible à une « origine » qui échapperait au « déjà-vu », et, l’observant sans illusion (« Le diable est bien optimiste s’il s’imagine pouvoir rendre les hommes plus mauvais »), finit par autopsier l’humanité elle-même. Il dit en un mot ce que les plus désenchantés des philosophes disent en dix volumes : « On ne vit pas même une fois. » (« Man lebt nicht einmal einmal. »)

Et, en l’année 1933, ce mot, ce silence : « Mir fällt zu Hitler nichts ein »… On Hitler, nothing comes into my mind. Su Hitler, non mi viene in mente niente. « Sur Hitler, rien ne me vient à l’esprit », « Je n’ai aucune idée sur Hitler »… On devine comment tous ceux qui ont pu se sentir visés par la causticité avec laquelle Kraus a étrillé la phraséologie, la corruption de la pensée par la manipulation du langage, se sont aussitôt gaussés de cet inhabituel « blanc » sur le fait majeur du siècle – dont Kraus, mort en 1936, ne verra que la lugubre aurore. Encore en 1981, on lisait par exemple dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung : « L’excellent Kraus, qui se mettait à avoir toutes sortes d’idées pour une virgule mal placée, et qui n’en eut aucune sur Hitler qui allait le détruire lui et ses semblables, marque l’abdication complaisante de la raison. » On dira, au contraire, qu’il faut l’avoir perdue, la raison, pour ne pas entendre dans le « silence » qui ouvre la Troisième nuit de Walpurgis – la nuit où le peuple des fantômes est libéré de ses chaînes, la nuit où les sorcières se réunissent en haut des montagnes pour évoquer diables et démons, la nuit où Méphistophélès conduit Faust au palais de Brocken, afin qu’il connaisse la luxure et s’y abandonne – les mots les plus durs et les plus justes qui aient jamais été prononcés sur le nazisme.
Il est même sidérant de constater que Kraus a pu « tout comprendre » de ce qui allait se passer dès le mois de mai 1933, alors que Hitler est appelé par Hindenburg au poste de chancelier le 30 janvier. Kraus cite Shakespeare et Goethe, certes, convoque la poésie pour témoigner contre la propagande, mais, immédiatement conscient des dangers qu’il y avait à s’endormir aux chants de sirène de la « cause allemande », se fait « journaliste critique » en rapportant et en analysant méticuleusement toutes les nouvelles des journaux, les émissions de radio, les discours, les déclarations, les exactions des SA en armes, un incident dans un cabaret ou devant une pharmacie, un livre, une affiche, où pouvait déjà se voir, et s’éprouver, l’horreur à venir. Il dénonce la lâcheté et l’opportunisme des intellectuels, « grouillement d’individus prêts à l’emploi », qui « font dans la transcendance et proposent dans les universités et les revues de faire de la philosophie allemande une école préparatoire aux idées de Hitler. On trouve parmi eux le penseur Heidegger qui aligne ses fumeuses idées bleues sur les brunes ». Et décrit un monde d’une stupidité, d’une léthargie et d’une brutalité impressionnantes devant lequel l’ironie et le sarcarme, seuls, doivent s’avouer impuissants. Voilà pour le silence. On y entend aussi des échos qui « passent mal », quand ils disent qu’abolir la liberté de la presse en Autriche défendrait des nazis, qu’un gouvernement autoritaire aurait protégé du nazisme en Autriche et empêché l’Anschluss, ou que brûler des livres ferait de la publicité à leurs auteurs… Kraus, on l’a dit, n’était pas particulièrement démocrate. Raison de plus pour interroger, grâce à lui, un autre « silence », celui de l’ignorance, de la volonté de ne pas savoir, celui des « millions de gens qui ont tout sous les yeux et ne remarquent rien ».
« Mir fällt zu Hitler nichts ein »… Là où règne la fausseté, là où la fausseté est fondement de toute chose, aucune parole ne peut être vraie, et Karl Kraus, avant que ne tombe la nuit des sorcières et des démons, l’a tue. Il meurt le 12 juillet 1936, deux jours avant que ne soit promulguée la loi qui faisait du NSDAP le parti unique. Il avait une maladie cardiaque, et en traversant une rue, s’était fait renverser par un cycliste.

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1 Karl Kraus, Dits et contredits, traduit de l’allemand par Roger Lewinter (Champ libre, 1975), Ivrea, 1993.

2 In Karl Kraus, Cette grande époque, précédé d’un essai de Walter Benjamin, traduit de l’allemand par Eliane Kaufholz-Messmer,
Rivages, 1990.

3 Contrairement à ce qui est écrit dans l’avant-propos du traducteur, il ne s’agit pas de « la première traduction de ce livre dans une langue européenne ». Troisième nuit de Walpurgis a été traduit en italien par Paola Sorge il y a neuf ans : La Terza notte di Valpurga, Editori Riuniti, Rome, 1996.

4 Karl Kraus, La Littérature démolie, précédé d’un essai d’Elias Canetti, traduit de l’allemand par Yves Kobry, Rivages, 1990.

5 Repris dans La Littérature démolie.

6 De Jacques Bouveresse, il faut rappeler un précédent travail : Schmock ou le Triomphe du journalisme. La grande bataille de Karl Kraus, Seuil, 2001.

Robert Maggiori
Libération , 19/05/2005
Ce que savait Kraus (entretien avec Jacques Bouveresse)
On abuse tant de l’expression « événement éditorial » que lorsqu’il s’en produit un vrai – et cela arrive parfois –, on a de fortes chances de passer à côté. La publication en français pour la première fois de Troisième nuit de Walpurgis constitue bien ce qu’il convient d’appeler au sens strict un événement éditorial. Ce texte de l’écrivain et journaliste viennois Karl Kraus, écrit en 1933, quelques mois à peine après l’accession de Hitler au pouvoir, est assurément, soixante-dix ans plus tard, l’un des plus importants pour comprendre comment le nazisme s’est d’abord installé dans les esprits. Après un silence, lié à la difficulté de trouver les mots face à ceux qui ont pour projet d’en corrompre le sens, Kraus publie en 1934 des extraits de ce texte dans Die Fackel, ce journal sans équivalent qu’il a créé en 1898 et qu’il rédige seul depuis 1911.
Grand lecteur de Kraus, auquel il a notamment récemment consacré un passionnant essai (Schmock ou le Triomphe du journalisme), le philosophe Jacques Bouveresse a donné une préface de 125 pages à ce monument éditorial que représente la traduction française de Troisième nuit de Walpurgis. Il a accepté de répondre à nos questions sur le destin de ce texte, et sa pertinence pour notre époque, qui, à certains égards, n’est pas sans rappeler la Vienne de L’Apocalypse joyeuse.


Comment expliquer que ce texte majeur de 1933 ne paraisse qu’en 2005 en France, et qu’auparavant il n’ait été traduit qu’au Japon ?
Jacques Bouveresse -
Il faut remarquer que même le texte original, pour des raisons qui tiennent en partie à la situation et en partie à Kraus lui-même, n’a pas été publié sur le moment, mais seulement en 1952. En ce qui concerne le problème de la traduction, le fait est que, même pour un germaniste confirmé, Kraus est un auteur extrêmement difficile à comprendre et plus encore à traduire. Il a un rapport à la langue allemande qui est d’une espèce tellement unique en son genre que, même si on a déjà traduit d’autres écrivains allemands, on est confronté à un problème d’une espèce tout à fait inédite quand on s’attaque à une œuvre de lui. Enfin le texte de Troisième nuit de Walpurgis comporte, du point de vue historique, tellement d’allusions et de références qui ne sont plus guère intelligibles pour le lecteur d’aujourd’hui, qu’il n’était guère concevable de le publier sans une introduction substantielle et un appareil critique et explicatif important.

Même dans le monde germanique, sa réception fut très difficile. Pourquoi seuls quelques écrivains comme Friedrich Durrenmatt et Elfriede Jelinek l’ont vraiment compris et défendu ?
Il y a encore aujourd’hui effectivement, même dans son propre pays d’origine, un problème Kraus. Elias Canetti, qui a rompu avec lui en 1934, à cause de son ralliement au régime austrofasciste de Dollfuss, qu’il n’a pas pu comprendre et encore moins admettre, a pris soin néanmoins d’expliquer, quand il a reçu le prix Nobel, qu’il n’aurait jamais obtenu une telle distinction s’il n’avait pas été précédé en littérature par quatre écrivains autrichiens essentiels : Karl Kraus, Franz Kafka, Hermann Broch et Robert Musil. Mais il s’en faut certainement de beaucoup, encore aujourd’hui, que Kraus soit, de façon générale, mis sur le même plan que les autres. Rien ne l’a probablement desservi davantage que la tendance à le considérer comme un polémiste et un pamphlétaire qui n’a guère écrit que des textes de circonstance et n’a pas produit d’œuvre littéraire qui puisse être comparée à la leur. C’est au fond l’objection qui avait été formulée par le comité Nobel quand, entre 1926 et 1930, Kraus a été proposé à trois reprise par des Français pour le prix Nobel de littérature.
Si j’évoque cet épisode, c’est pour remarquer qu’il y a eu une époque où il était tout à fait connu et très admiré en France. Et je me permets d’insister sur son degré d’influence, à une certaine époque, sur les penseurs de l’école de Francfort, non pas seulement Benjamin, qui lui a consacré un essai fameux, mais également Adorno et Horkheimer. Ayant eu à lire récemment la Dialectique des Lumières, j’ai été frappé par tout ce qui, dans ce livre, provient, directement ou indirectement, de Kraus. Pour en revenir au malentendu qui continue à exister entre Kraus et une partie des Autrichiens, je pense que ceux d’entre eux qui étaient des sympathisants ou des adhérents de la social-démocratie ou de l’austromarxisme ne pouvaient généralement pas comprendre l’attitude qu’il a adoptée en 1934. Le jugement très dépréciatif que le chancelier Bruno Kreisky a formulé sur lui est très significatif à cet égard. Il ne faut pas oublier que, à la suite du massacre du 15 juillet 1927, Kraus avait fait placarder sur les murs de Vienne des affiches sommant le préfet de police Schober de démissionner. Or, en 1934, en se ralliant à Dollfuss, qui lui semblait représenter la seule chance réelle d’éviter la mainmise de Hitler sur l’Autriche, il a donné l’impression que lui, qui avait toujours défendu auparavant les victimes, s’était mis cette fois-là du côté des bourreaux. Le choix qu’il a fait semble aujourd’hui plus compréhensible. Mais il reste néanmoins très difficile à comprendre.

En quoi est-ce, selon vous, l’un des textes majeurs pour comprendre le nazisme ?
Kraus a écrit ce livre en 1933, après avoir vu à l’œuvre le système nazi pendant une période de moins d’un an. Or il a déjà tout compris de sa véritable nature, des mécanismes de pensée et des techniques de communication qui lui permettent de s’imposer, y compris à une bonne partie du monde intellectuel. Il a aussi prévu l’essentiel de ce qui va se passer et il montre de façon éclatante que, contrairement à ce que l’on dit souvent, ceux qui voulaient réellement savoir et comprendre le pouvaient parfaitement. Je pourrais ajouter encore que son cas rend tout à fait ridicule un argument utilisé parfois pour trouver des excuses à Heidegger et qui consiste à invoquer le caractère décevant et même, aux yeux de certains, désolant de ce que les démocraties avaient à proposer. Kraus n’avait jamais été réellement un démocrate et il aurait pu difficilement être plus déçu qu’il ne l’était au début des années 1930 par le comportement des démocraties occidentales et de la démocratie en général. Mais il n’a, malgré tout, pas eu la moindre hésitation et il a immédiatement décidé qu’il fallait s’opposer à tout prix aux nazis, à peu près comme on s’oppose à une bande de brigands et d’assassins.

Kraus a accordé une attention toute particulière à la langue nazie, à l’évolution du langage. Rejoint-il en cela le travail d’un Viktor Klemperer ?
Il y a des analogies importantes. Chez Kraus, la dénonciation des exactions nazies est aussi une dénonciation des mauvais traitements que le nazisme est en train d’infliger à la langue allemande. C’est un combat qu’il considérait comme primordial et qu’il n’a jamais abandonné, même au moment où des choses à première vue autrement plus graves étaient en train de se passer. Mais il avait commencé bien avant et c’est même ce qu’il a fait depuis le début. Il a toujours pensé que des catastrophes comme la Première Guerre mondiale et l’avènement du nazisme ne sont pas possibles sans une longue préparation, sur laquelle le satiriste s’efforce, généralement en vain, d’attirer l’attention de ses contemporains.

Kraus apparaît d’abord comme un grand lecteur de son époque. Comment travaillait-il ?
Il s’est souvent présenté lui-même comme étant avant tout une sorte de lecteur de son époque, essentiellement à travers ce qui s’écrit dans les journaux. Il n’y a à peu près rien à inventer. Il suffit la plupart du temps simplement de citer et de le faire d’une façon qui permet à ceux qui ont lu de voir enfin ce qu’ils n’avaient pas vu. Cette technique de la citation et du collage est un art dans lequel Kraus jouit d’une maîtrise incomparable. Mais il s’est plaint, à certains moments, du fait qu’il n’était même plus possible de citer, tellement ce qu’on peut lire est devenu incroyable et monstrueux. Il n’y a plus de satire possible quand la satire est rattrapée et dépassée à chaque instant par la réalité. Kraus décrit à un moment donné la tâche du satiriste comme consistant à « apprendre aux gens à voir des abîmes là où il y a des lieux communs ». C’est une tâche essentielle dans une époque qui est marquée par ce qu’il appelle « die Katastrophe der Phrasen » (la catastrophe des phrases creuses, des clichés, des slogans, du verbiage, etc.). Il faut évidemment être un lecteur très spécial et très entraîné pour percevoir les profondeurs abyssales et dangereuses qu’il peut y avoir parfois sous des expressions toutes faites et à première vue très anodines.

Vous écrivez que c’est un texte important pour comprendre le nazisme mais aussi pour saisir une évolution toujours en cours. Comment la caractériseriez-vous ?
J’ai cité, je crois, à ce propos, ce que dit Eric Voegelin au sujet de Hitler, dans son livre Hitler et les Allemands : « Le succès remporté par sa nature méprisable a prouvé indubitablement que la nature du monde dans lequel il a si bien réussi était elle-même méprisable. C’est un exploit éminent. Nulle critique pessimiste de la culture ne pourrait prouver aussi clairement que la société allemande et aussi, jusqu’à un certain degré, les démocraties occidentales qui l’entouraient étaient à un tel point corrompues sur les plans spirituel et rationnel qu’elles se sont fait rouler dans la farine par un homme tel que Hitler et lui ont permis de réussir. » Il ne sert à rien de répéter sur tous les tons « Plus jamais ça ! » si on ne soulève pas également ce problème. « Sensible comme je le suis aux symptômes, dit Kraus, j’infère la guerre et la famine de l’usage que la presse fait du langage, de la déformation du sens et de la valeur, de la façon dont sont vidés et déshonorés tout concept et tout contenu. » Je me demande souvent ce qu’il inférerait du langage que nous parlons actuellement, et plus particulièrement de celui que parlent les journaux.
Sylvain Bourmeau
Les Inrockuptibles , 27/04/2005-03/05/2005
L'honneur du journalisme, la charge de l'esprit
C’est il y a une quinzaine d’années que j’entendis pour la première fois le nom de Karl Kraus, dans un amphithéâtre de l’Université Goethe de Francfort-sur-le Main où m’amenait un programme du Goethe Institut. Le conférencier, fustigeant en allemand le nihilisme des post-modernes devant un public d’étudiants français qui peinaient à le suivre, opposait à ces sophistes la clarté tranchante et la rationalité loyale du grand Kraus, quand soudain cette vibrante défense de la civilisation fut couverte de la puissance assourdissante de réacteurs (Francfort avait un aéroport en ville), ce qui redonna dans mon esprit quelque crédit aux critiques de la modernité.

Kraus serait resté pour moi une marotte, un peu dérisoire, d’universitaire, à peine digne d’être lue, un publiciste d’aucune actualité, si je n’avais été vivement détrompé sur son compte par mes mentors. Par hasard, à peu près en même temps, l’un Américain, enfant du Vieux Sud, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale devenu le meilleur poète « formaliste » de sa génération et un remarquable professeur de littérature anglo-saxonne en Californie, et l’autre Parisien, enfant « juif » d’Europe centrale caché dans les Cévennes, anthropologue, grand lecteur et bon écrivain, alors que je les amusais de mon stage francfortois, réagirent avec la même enthousiasme au nom de Kraus et me pressèrent de lire le génial styliste, le merveilleux satiriste, le trop oublié Karl Kraus. C’était de fortes cautions pour moi et aujourd’hui encore chaque lecture des œuvres de Kraus me prouve la valeur de leur jugement et parfois s’ombre de leur présence, tant la découverte de la littérature s’attache à des actes de transmission de personnes aimées ou admirées.

Il était bien difficile de lire Kraus en français à l’époque. Triste consolation: l’ingratitude du « monde littéraire » germanophone d’après-guerre est plus scandaleuse encore. L’observateur iconoclaste de la Vienne impériale et républicaine, l’implacable chroniqueur de la bêtise, le plus brillant auteur d’aphorismes depuis Nietzsche, sort depuis vingt années d’un étrange délaissement de soixante ans: Gérard Lebovici (pour Pro domo et mundo et La Nuit venue en 1985 et 1986), et maintenant la très courageuse et efficace maison Agone (Les Derniers jours de l’humanité et Troisième nuit de Walpurgis) nous offrent de bonnes traductions annotées et commentées.

Troisième nuit de Walpurgis est amplement préfacée par M. Jacques Bouveresse, professeur au Collège de France, philosophe de la logique et excellent connaisseur de la tradition intellectuelle autrichienne (Wittgenstein, Cercle de Vienne), qui replace le texte de Kraus dans son contexte historique et biographique dans un long essai liminaire. L’appareil critique est excellent, le lecteur trouvera notes en bas de pages, notes en fin de livre, un glossaire des termes et un index des personnages, outre une biographie et une bibliographie de Kraus. Il faut la passion et la fidélité de tels admirateurs pour nous offrir un si beau travail.

L’œuvre de Kraus, œuvre d’une vie, c’est avant tout Die Fackel (Le Flambeau), un journal satirique éblouissant (inspiré par La Lanterne de Rochefort), qui soumet au regard acéré de son unique auteur la fin du XIXe et le premier tiers du XXe siècle. Le flambeau de Kraus n’était pas fait pour être mis sous le boisseau et il en dérangea plus d’un en mettant en pleine lumière lâchetés et bêtises du monde intellectuel et politique. Sa parfaite indépendance économique lui permettait de publier ce qu’il voulait et c’est là que parut Troisième nuit de Walpurgis. Die Fackel parut de manière irrégulière dans le temps et en volumes : Kraus ne comprenait pas qu’on pût prétendre avoir quelque chose à dire à périodicité réglée dans le même format. Il ne fidélisait ses lecteurs que par l’intelligence et le style. Leur nombre oscillait : périodiquement, quand il se sentait récupéré, ses mises au point dissipaient sans diplomatie le malentendu et lui aliénaient tel segment de marché déçu de tant d’indépendance. Kraus envoyait au diable ceux qui attendaient d’un journaliste de sa classe qu’il servît de caution à leurs passions.

Etrange « journaliste », honni de la profession, qui écrit « ne pas avoir de pensées et pouvoir l’exprimer, voilà qui fait le journaliste » et « Qu’est-ce qui a des sautes d’idées sans idées ? Est plus inconsistant (…) que la rumeur ? Le journal. L’entonnoir des bruits. » Et n’allons pas croire qu’il vise une époque du journalisme car l’idée d’une école professionnelle en ce domaine fait rire Kraus, le journal étant par nature le véhicule des passions et opinions commercialisables. Kraus ne s’intéressa jamais aux chiens écrasés ou aux grands de ce monde, si ce n’est pour traquer ce qui intéressait là-dedans notre merveilleuse époque « démocratique » (qui a « le droit d’être esclave de tout le monde ») et forcément « moderne ». Quant aux « idées » à la mode … Même les prétentions de la psychanalyse finissent par susciter son ironie mordante et le cercle de Freud analyse la Fackel. Le scepticisme voyant de Kraus sur le progrès réel (intellectuel et moral) accompli par l’humanité occidentale sous la révolution démocratique et industrielle lui valut la réputation de réactionnaire et, comme il était d’origine juive, et peu solidaire de gens avec qui il ne partageait ni religion ni sens de la culture et encore moins une prétendue « race », fut présenté par Theodor Lessing (théoricien de la haine de soi) comme le type du juif honteux antisémite. Kraus en fait se sentait si peu « juif » (il ne comprenait pas ce mot, hors d’un sens confessionnel qui ne le concernait pas) qu’il méprisa et sous-estima, comme beaucoup, la menace antisémite avant 1933. Sans avoir honte d’une forme « juive » de tradition intellectuelle et morale de critique, à laquelle il appartient à coup sûr, il considérait l’assimilation tranquille comme la meilleure façon de supprimer l’antisémitisme. Cette position lui attira des reproches largement infondés après sa mort, comme celui de n’avoir rien fait contre le nazisme.

Troisième nuit de Walpurgis apporte la preuve du contraire. Cette œuvre publiée seulement en 1952 en Allemagne (elle parut en Autriche avant l’Anschluss, que Kraus combattit de toutes ses forces dès 1918) témoigne de sa lucidité et de son engagement courageux dès l’automne 1933. La première phrase de cette œuvre « Sur Hitler, les mots me manquent » a été l’objet de nombreuses gloses ineptes et malhonnêtes sur l’incapacité de Kraus à concevoir le péril nazi alors que la lecture des pages suivantes ne laisse aucun doute sur le sens de cette déclaration : Kraus a eu besoin de six mois seulement pour se convaincre du sérieux grotesque et meurtrier du national-socialisme au pouvoir et donner du régime et de son idéologie l’analyse la plus visionnaire d’avant-guerre. Conscient des lourdes responsabilités de la république de Weimar et de la démocratie parlementaire et journalistique dans l’effondrement de l’Allemagne et bientôt de l’Autriche, il n’en pleurait guère la fin mais avait comme tout homme raisonnable eu du mal à croire à l’application du programme de Hitler. Pour autant, la lecture des journaux du Reich lui crève les yeux et les plus lénifiants ne sont pas les moins inquiétants : ce qui se passe dans la dictature nazie est inouï, ignoble et une fois encore il se trouve des journalistes (parfois démocrates la veille) pour tout justifier et dédramatiser. Quant au monde, Autriche en tête, il ne veut rien voir et accepte les « explications » grossièrement mensongères du nazisme. Pourtant tout se comprend à la lecture des journaux : ne sait-on lire ? Kraus retrouve les vieux ennemis de 1914-1918 qu’il avait fustigés dans sa pièce Les Derniers jours de l’humanité (1918) : militarisme, nationalisme, propagande.

Mais surtout la bêtise et la mauvaise foi : et Kraus excelle à mettre un « auteur », citations à l’appui, le nez sur ses contradictions. Cet exercice de style garde toute sa fraîcheur et Kraus nous donne, au-delà de l’écume des noms oubliés, une leçon d’hygiène intellectuelle et de déconstruction des discours médiatiques. Finalement il attaque des « types ». Il doit aussi combattre des intellectuels de renom comme le célèbre poète Gottfried Benn, qui, face à Thomas Mann et aux émigrés de 1933, prend la défense de la « révolution nationale » et assume la part de violence de l’Histoire. Il faudrait, selon lui, vivre en Allemagne pour savoir ce qui s’y passe et avoir le droit de le juger, dans une communion existentielle. A ce vitalisme empiriste, la réponse est cinglante: ceux qui auraient dû fuir mais sont restés pour vivre cette révolution avant de la juger ne sont plus libres de nous en parler car ils ont été « sortis de leur lit la nuit par la Nature obéissant à son impulsion vitale ». La liste est longue des « intellectuels » qui discréditant leur état ont trahi l’esprit et le sens de la culture pour s’intoxiquer ou intoxiquer les Allemands d’un romantisme de bas étage, mêlant verbiage prétentieux, lassitude devant les exigences de la pensée et fascination pour l’esthétique archaïsante et la brutalité cynique du pouvoir. Kraus qui n’est pas particulièrement passionné de philosophie, mais a toujours détesté le monisme lyrique qui dissout les responsabilités humaines comme la pensée articulée, dénonce en passant le ralliement d’un célèbre professeur à la prose obcure : Heidegger, dont il a lu le Discours du Rectorat sur l’unité mystique du peuple et de l’Université sous le Führer qui est devenu la voix de l’Allemagne régénérée et rendue à son destin. A cette Allemagne « d’avant l’imprimerie », des échafauds, des pogroms, des camps et de la torture, Kraus oppose la sienne, sa seule patrie, comme celle de Thomas Mann, celle de la langue et de l’esprit de Goethe et Schiller.

Troisième nuit de Walpurgis est justement une allusion aux deux versions de la « Nuit de Walpurgis » (sorte de sabbat des sorcières) du Faust de Goethe. Dans ce célèbre drame du pacte avec le diable d’un savant irresponsable assoiffé de pouvoir, Kraus voit l’image de la collusion d’intellectuels aigris et ambitieux avec l’Etat barbare qui leur assure ses faveurs en retour. Cette nouvelle « Nuit de Walpurgis » est un triste hommage au génie visionnaire de Goethe, que les Allemands revendiquent sans le lire et croient honorer en le réduisant à une image d’Epinal. L’actualité inattendue de Goethe est celle du sens vivant de ce à quoi la littérature, si on la lit, a donné forme dans le dépôt de la culture. Kraus toute sa vie s’est battu pour la langue, le respect du sens des mots et du message des œuvres. Il refuse la récupération nazie de Nietzsche et même de Wagner (dont les livrets lui semblent ineptes et à qui il préfère le réalisme joyeux et la fantaisie d’Offenbach) en rappelant leurs propos sévères sur les Allemands, le nationalisme et dans le cas de Nietzsche son philosémitisme ! Mais surtout, Kraus ne pardonne pas aux nazis de ne pas l’avoir mis en tête de leurs bêtes noires, de projeter de le brûler avec des littérateurs ratés et, révélant leur propre nullité intellectuelle, d’être les ultimes dupes de célébrités imméritées. N’est-il pas lui le critique constant du crétinisme nationaliste « où toute pensée s’enlise » le comble de « l’esprit juif » ? Par cet humour noir, Kraus, s’il voit l’urgence du combat anti-nazi, montre qu’il ne donne pas quitus à certains exilés de 1933 de leur contribution à l’abaissement de la vie intellectuelle et morale de la république.

C’était un tragique exercice que celui de montrer la supériorité posthume de Goethe et l’actualité insoupçonnée d’une pièce classique pour déchiffrer le sens de tels événements. Que la littérature (qu’elle parle du soi ou du monde) méritât une véritable attention et son étude plus de sérieux que l’homme pressé de notre temps ne daigne lui en accorder, qu’elle n’ait rien d’une distraction à côté des choses importantes, que toute méprise à ce sujet pût se payer au prix le plus fort pour l’humanité, que « du sommeil de la raison naissent des monstres », c’est ce que Kraus, au-delà de la tombe, nous dit encore, avec l’énergie qu’il mettait dans ses lectures publiques.

Dans In Defense of Poetry, méditant cette folle naïveté qui ne voit dans les humanités qu’une culture vieillie pour examens inutiles, le poète Edgar Bowers dit excellemment en héritier conscient de Kraus : ils n’ont jamais pris au sérieux ce qui méritait de l’être, mais vont se faire des impressions au cinéma et croient en être quitte avec le réel.
Nicolas Plagne
Parutions.com , 23/03/2005
Celui qui aimait la guerre, celui qui ne l'aimait pas
Consacré dans notre pays comme l’un des plus grands écrivains allemands du XXe siècle – sinon le plus grand –, Ernst Jünger est aussi, pour le public français, ce sage à l’éternelle jeunesse et au port altier, goûtant par-dessus tout la contemplation des fleurs et des papillons, que décrivent complaisamment les récits des voyageurs qui lui rendirent visite, jusqu’à sa mort en 1998 à l’âge de 103 ans, dans le village du sud de l’Allemagne où il avait élu domicile après la guerre.
C’est précisément cette image et ce mythe que bouscule le livre de Michel Vanoosthuyse, Fascisme & littérature pure. On connaît, certes, depuis longtemps le passé guerrier et nationaliste de Jünger, mais il est communément admis que loin d’avoir jamais fait preuve, comme c’est le cas de Heidegger, de quelque faiblesse que ce soit à l’égard du nazisme, il en a même été un adversaire résolu et que son œuvre la plus célèbre, Sur les falaises de marbre, est, sous une forme allégorique et cryptée, une dénonciation de Hitler, dépeint dans le livre sous les traits du « Grand Forestier ». Or, non seulement la chose est loin d’avoir sauté aux yeux de tout le monde en 1939 à la parution du livre, mais il semble bien que les nazis, qui en autorisèrent l’édition et en favorisèrent la diffusion, aient eu en réalité de bonnes raison de le trouver à leur goût. Aussi bien esthétiquement – étant donné son « classicisme » archaïsant – qu’idéologiquement, dans la mesure où on y retrouve, sous une forme sublimée, les principaux thèmes de la propagande de l’époque. Contre ceux qui n’ont toujours voulu voir en lui que le représentant par excellence d’une littérature « protégée dès son seuil contre le coudoiement » – selon l’expression de Julien Gracq – et détachée de toute contingence historique ou politique, Michel Vanoosthuyse montre très précisément que cette exaltation de Jünger comme « écrivain en soi » est bel et bien un « trompe-l’œil » destiné à marquer un fascisme esthétisant des plus convenus.
Dès 1920, dans Orages d’acier, où il tente d’élever ses souvenirs des tranchées à la hauteur d’un mythe, Ernst Jünger décrit la guerre – « notre mère » – comme une expérience humaine dont seuls les meilleurs sortent grandis. À cette « nouvelle race » de héros qu’elle n’a pu briser, il annonce, quelques années plus tard, que « cette guerre n’est pas le finale de la violence, mais en est le prélude », car « des formes nouvelles réclament un sang qui les emplisse et le pouvoir veut être saisi d’une main de fer ». Et il leur promet que « l’homme nouveau sera de notre trempe ». De nombreux textes des années 1920 et 1930, que Jünger s’est bien gardé de republier de son vivant, sont plus explicites encore. On y apprend, par exemple, que les « forces antinationales », qui ont en commun d’être « ennemies du sang » (à savoir les juifs, la haute finance et la franc-maçonnerie) sentiront, le moment venu, « une poigne de fer les prendre à la gorge » et qu’il convient de ne pas « faire trop d’honneur à cette vermine » ! On comprend que, redevenu officier en 1939-1945, notre « homme des Muses », qu’il soit en poste à Paris ou en mission sur le front russe, n’ait pas eu à se faire violence pour garder la pose contemplative et aristocratique qu’il affectionne au récit ou au spectacle des exactions et des massacres qui se commettaient.

La littérature allemande du XXe siècle n’est heureusement pas toute de cette farine, comme en témoignent Les Derniers Jours de l’humanité. Cette pièce méconnue, écrite en 1919, dont « la représentation, mesurée en temps terrestre, s’étendrait sur une dizaine de soirées » (il en existe une version courte, dite « scénique »), est à mille lieues de l’esthétisation de l’horreur à la Jünger. La guerre de 14 y est ici un « carnaval tragique ». Dans ce drame – dont « le contenu, nous dit Kraus, est arraché à ces années irréelles, impensables, inimaginables pour un esprit éveillé, inaccessibles au souvenir et conservées seulement dans un rêve sanglant, années durant lesquelles des personnages d’opérette ont joué la tragédie de l’humanité » – rien n’est inventé. Les propos grotesques que Kraus met dans la bouche de ses personnages, généraux, hommes politiques, journalistes ou banquiers, sont ceux qu’ils ont réellement prononcés ou écrits mais se sont empressés d’oublier, faisant comme s’il ne s’était rien passé et qu’ils n’avaient aucune responsabilité dans cette tragédie. L’efficacité du procédé, servi par une écriture qui évoque Shakespeare et Brecht, fait de ce texte d’une beauté tragique la plus implacable dénonciation qui soit de l’ivresse nationaliste et guerrière.
Les Derniers Jours de l’humanité poursuivent le combat moral et intellectuel que Kraus a mené, pendant près de quarante ans, dans la revue Die Fackel (Le Flambeau) qu’il crée en 1899 et dont il est l’unique rédacteur. Il y publie Strindberg ou Wedekind, prend la défense de Freud, de Loos ou de Schönberg, et, dans le même temps, fustige inlassablement et avec une ironie féroce la corruption, l’hypocrisie et le cynisme des puissants et des institutions – dont la presse qu’il tient pour responsable d’une corruption de la langue et de la culture.

En 1933, à l’arrivée de Hitler au pouvoir, Kraus écrit la Troisième nuit de Walpurgis, publiée seulement en 1952 et traduite aujourd’hui en français. Le titre en est inspiré de la légende du sabbat des sorcières dont Goethe a fait une scène du Faust. Convaincu qu’une catastrophe inédite est en train de se produire, Kraus commence par confesser qu’il « ne trouve rien à dire à propose de Hitler » : la phrase ne signifie certainement pas qu’il n’a rien à lui reprocher, mais bien plutôt que ce qui se prépare laisse sans voix l’imagination et que l’on ne peut pas comprendre Hitler en s’attachant à sa seule personne. Aussi Kraus entreprend-il d’analyser le contexte de faillite intellectuelle et morale qui a rendu possible le nazisme. Sa lucidité, en ces temps sombres, contraste avec l’attitude d’un Jünger. Puisse la lecture de Karl Kraus convaincre le public français que la grande littérature de langue allemande du XXe siècle est précisément celle qui n’a pas perdu son âme dans la tourmente.
Jean Blain
Lire , février 2005
Gloses marginales aux Commentaires sur la société du spectacle
S’il existe, en ce siècle, un écrivain auquel Debord accepterait peut-être d’être comparé, c’est Karl Kraus. Personne n’a su mieux que Kraus, dans sa lutte acharnée contre les journalistes, mettre en lumière les lois cachées au cœur du spectacle, « les faits qui produisent les nouvelles et les nouvelles coupables des faits ». Et si l’on pouvait imaginer quelque chose qui corresponde à la voix hors champ qui dans les films de Debord accompagne l’exposition du désert des décombres du spectacle, rien ne serait plus juste que la voix de Kraus qui, au cours de ces fascinantes lectures publiques décrites par Canetti, met à nu, dans l’opérette d’Offenbach, la secrète et féroce anarchie du capitalisme triomphant.

On connaît la boutade avec laquelle, dans la Troisième nuit de Walpurgis, Kraus justifie son silence devant l’avènement du nazisme : « Sur Hitler il ne me vient rien à l’esprit. » Ce Witz féroce, où Kraus confesse sans indulgence ses propres limites, marque également l’impuissance de la satire face à l’indescriptible qui devient réalité. Comme poète satirique, il est réellement « l’un des derniers épigones qui habitent l’antique maison du langage ». Certes, pour Debord comme pour Kraus, la langue se présente comme l’image et le lieu de la justice. Toutefois, l’analogie s’arrête ici. Le discours de Debord commence précisément là où la satire se tait. L’antique maison du langage (et avec elle, la tradition littéraire sur laquelle la satire se fonde) est désormais falsifiée et manipulée de fond en comble. Kraus réagit à cette situation en faisant de la langue le lieu du Jugement dernier. Debord, au contraire, commence à parler lorsque le Jugement dernier a déjà eu lieu et que le vrai n’a été reconnu que comme un moment du faux. Le Jugement dernier dans la langue et la nuit de Walpurgis du spectacle coïncident totalement. Cette coïncidence paradoxale est le lieu d’où sa voix résonne perpétuellement hors champ.
Giorgio Agamben
Postface de l'édition italienne des <em>Commentaires sur la société du spectacle</em> de Guy Debord , 1990
Théâtre "Troisième nuit de Walpurgis"
Du mardi 31 janvier au samedi 4 février 2012    Genève (Suisse)
Théâtre "Troisième nuit de Walpurgis"
Le samedi 12 novembre 2011    Evionnaz (Suisse)
Théâtre "Troisième nuit de Walpurgis"
Le vendredi 11 novembre 2011    Sierre (Suisse)
Théâtre "Troisième nuit de Walpurgis"
Du jeudi 18 au samedi 20 novembre 2010    Sion (Suisse)
Théâtre "Troisième nuit de Walpurgis"
Du jeudi 21 au samedi 23 octobre 2010    Monthey (Suisse)
Théâtre Troisième nuit de Walpurgis
Le mercredi 3 mars 2010    Aix-en-provence (13)
Projection de "Walpurgis" et conférence de Jacques Bouveresse
Le vendredi 5 février 2010    Genève (Suisse)
Théâtre "Troisième nuit de Walpurgis"
Du mardi 2 au dimanche 14 février 2010    Genève (Suisse)
Rencontre avec Jacques Bouveresse
Le mercredi 28 mai 2008    Lausanne (Suisse)
Réalisation : William Dodé