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La machine est ton seigneur et ton maître
Traduit de l’anglais et préfacé par Celia Izoard
Parution : 21/09/2015
ISBN : 9782748902389
Format papier : 128 pages (12 x 17 cm)
9.50 €

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Comment le système Foxconn – les usines chinoises qui produisent iPhone et PlayStation – expérimente et met en œuvre les pires formes d’exploitation.

« Les machines ressemblent à d’étranges créatures qui aspirent les matières premières, les digèrent et les recrachent sous forme de produit fini. Le processus de production automatisé simplifie les tâches des ouvriers qui n’assurent plus aucune fonction importante dans la production. Ils sont plutôt au service des machines. Nous avons perdu la valeur que nous devrions avoir en tant qu’êtres humains, et nous sommes devenus une prolongation des machines, leur appendice, leur serviteur. J’ai souvent pensé que la machine était mon seigneur et maître et que je devais lui peigner les cheveux, tel un esclave. Il fallait que je passe le peigne ni trop vite ni trop lentement. Je devais peigner soigneusement et méthodiquement, afin de ne casser aucun cheveu, et le peigne ne devait pas tomber. Si je ne faisais pas bien, j’étais élagué. »

Foxconn est le plus grand fabricant du monde dans le domaine de l’électronique. Ses villes-usines, qui font travailler plus d’un million de Chinois, produisent iPhone, Kindle et autres PlayStation pour Apple, Sony, Google, Microsoft, Amazon, etc. En 2010, elles ont été le théâtre d’une série de suicides d’ouvriers qui ont rendu publiques des conditions d’exploitation fondées sur une organisation militarisée de la production, une taylorisation extrême, l’absence totale de protection sociale et une surveillance despotique jusque dans les dortoirs où vivent les ouvriers.
   Ce livre propose quelques éléments d’analyse du système Foxconn à partir du portrait que fait la sociologue Jenny Chan d’une ouvrière qui a survécu à sa tentative de suicide en 2010. Complété par le témoignage de Yang, un étudiant et ouvrier de fabrication à Chongqing, il retrace également le parcours de Xu Lizhi, jeune travailleur migrant chinois à Shenzen, qui s’est suicidé en 2014 après avoir laissé des poèmes sur le travail à la chaîne, dans « L’atelier, là où ma jeunesse est restée en plan ».

Dossier de presse
Estelle Couvercelle
Pélerin , 29 avril 2016
Gabriel Sidler
Pages de gauche , avril 2016
Maryvonne Colombani
Zibeline , Février 2013
Xavier de Jarcy
Télérama , 18/12/2015
Béatrice Sutter
L'ADN. Les séquences de l'innovation , 12/10/2015
Blog IRESMO , Octobre 2015
Jean-Luc Porquet
Le Canard enchaîné , 23 septembre 2015
SUR LES ONDES

FRANCE CULTURE
ROBOTS (1/5) : Un robot pour quoi faire ?
http://www.franceculture.fr/emission-les-nouvelles-vagues-robots-15-un-robot-pour-quoi-faire-2015–10-12

Toute cette semaine, les robots sont parmi nous. Aujourd’hui, un robot, pour quoi faire ? Nous revenons sur les ambiguïtés politiques, économiques, affectives et fictives du désir de robots. Avec Célia Izoard, journaliste et traductrice. Elle travaille sur la critique de la technologie, en opposition, en particulier, à la biométrie. Et avec l’auteure de science-fiction Catherine Dufour.

Les Nouvelles Vagues s’intéressent cette semaine aux robots : mardi, aux lignes de droit qu’ils font éventuellement bouger ; mercredi, aux potentiels de relation ou d’empathie que l’on voudrait leur insuffler ; jeudi, à leur présence sur les plateaux de danse et de théâtre ; et vendredi, à leur image à l’écran, au cinéma. Pour commencer, nous interrogeons aujourd’hui cette ambivalente demande de robot. Lignes socio-économiques y croisent imaginaire robotique, en littérature par exemple.

Demandons-nous donc d’abord pourquoi les robots sont là. Pourquoi en fabrique-t-on ? Pourquoi fabrique-t-on des robots humanoïdes, antropomorphiques ? A qui, et à quoi, répond cette demande ? Cette première émission a un pied dans la critique politique de la technologie, l’autre pied dans la littérature. Peut-être parce que la première occurrence du mot “robot” intervient dans une pièce de théâtre signée Karel Capek, une pièce de science-fiction intitulée R. U. R. (Rossum’s Universal Robots). Quelques indécisions existent sur les origines exactes du mot, dont on avance qu’il a plutôt été inventé par son frère Josef à partir du mot tchèque « Robota », qui signifie « travail, besogne, corvée ». En tous cas, ce bref détour étymologique nous engage sur les deux pistes du jour : une réflexion sur le travail, et une réflexion sur la fiction.

Dans une lettre qui date du mois d’août 1949, Norbert Wiener, mathématicien fondateur de la cybernétique, s’adresse ainsi à Walter Reuther, président du syndicat américain des travailleurs de l’automobilede, en revenant sur la responsabilité sociale du scientifique : “Je ne veux en aucun cas contribuer à planter un couteau dans le dos des travailleurs, or je sais pertinemment que toute main d’œuvre, dès lors qu’elle est mise en concurrence avec un esclave, que l’esclave soit humain ou mécanique, doit accepter les conditions de l’esclave”. Cette lettre, on peut la mettre à côté de deux autres lettres que Célia Izoard adresse à des chercheurs en robotique, publiées dans le dernier numéro de la Revue Z, en librairie depuis le 14 septembre. En question : leur responsabilité, la comparaison entre leur liberté créatrice et leur plaisir de travailler en équipe ; et ces deux aspects du travail qu’ils ôtent à d’autres travailleurs en développant des robots, quand ces robots ne leur ôtent pas tout simplement le travail… A ces remarques, d’aucuns répondent par la demande sociétale : la société aurait besoin de robots. Le robot qui travaillerait à notre place est un horizon jamais totalement atteint, et il y aura toujours des hommes pour être entre les robots d’aujourd’hui et ceux de demain.

Célia Izoard, avec nous en direct depuis France Bleu Toulouse, est journaliste et traductrice. Sa récente traduction du texte La Machine est ton Seigneur et ton maître de Yang, de Jenny Chang, Xu Lizhi (Édition établie et traduction de l’anglais par Celia Izoard, Traductions du chinois par Alain Léger) vient de paraître aux éditions Agone. C’est un petit livre sur les usines Foxconn, groupe en train de devenir l’un des plus grands constructeurs de robots au monde, les fameux “Foxbots”. Catherine Dufour est quant à elle auteure de Science-Fiction ; le désir de robots dont il est question cet après-midi est ainsi envisagé aussi depuis la fiction et l’imaginaire robotique, dans la littérature notamment.

Le livre de la semaine
Ils ont entre 16 et 25 ans et ont quitté leurs villages reculés de Chine pour une vie qu’ils croyaient meilleure dans les « usines villes » à l’instar de Foxconn, multinationale taïwanaise de la sous-traitance de l’électronique. Sur ses chaînes de fabrication de smartphones, ordinateurs et autres tablettes, c’est l’enfer qui attend ces centaines de milliers d’ouvriers. Après quelques heures de repos dans des dortoirs collectifs, ils sont menacés d’être remplacés par des robots s’ils ne parviennent pas à suivre les cadences toujours plus infernales payées 500 € par mois pour une soixantaine d’heures de travail par semaine. Coupés de leur famille, certains se suicident. Ce livre choc dénonce cet esclavage des temps modernes.
Estelle Couvercelle
Pélerin , 29 avril 2016
Les visages de l’exploitation

Dans le but de « redonner ses lettres de noblesse à la brochure », les éditions Agone ont inauguré l’année dernière « Cent mille signes », une nouvelle collection consacrée à la publication de textes courts et accessibles. Si l’on peut s’étonner que lesdites brochures aient eu droit à une épaisse reliure cartonnée (c’est là leur « noblesse », peut-être?), qui renchérit leur prix de vente et les éloigne d’autant de la diffusion large que le format aurait dû permettre, plusieurs d’entre elles méritent le détour.
Les textes réunis dans La machine est ton seigneur et ton maître nous plongent dans les bas-fonds de l’univers d’exploitation extrême que constituent les usines chinoises de Foxconn, plus grand groupe mondial de production de composants électroniques et fournisseur de la plupart des grandes entreprises informatiques. Cadences et horaires infernaux, production militarisée, univers carcéral et déshumanisation des travailleuses·eurs sont le revers de la médaille des discours trompeurs d’une « classe créative » en route vers l’« économie dématérialisée » des nouvelles technologies.
Si la vague de suicides qu’avait connu l’entreprise en 2010 avait alors permis de révéler à un large public les conditions dans lesquelles ses ouvrières·iers produisent nos iPhone et autres liseuses, les poèmes de l’un d’entre eux – Xu Lizhi, qui finira par mettre fin à ses jours en 2014, à l’âge de 24 ans – permettent de rendre palpable le sentiment de désespoir absolu que ces conditions de travail peuvent susciter : « Une vis tombe par terre / Dans cette nuit noire des heures supplémentaires / Plongeon vertical, on l’entend à peine atterrir / Personne ne le remarquera / Tout comme la dernière fois / Une nuit comme celle-ci / Quand quelqu’un s’est jeté / Dans le vide ».
Plus proches de notre quotidien, plus légères et ironiques aussi, les aventures vécues par Mustapha Belhocine et consignées en nouvelles dans Précaire ! témoignent elles aussi de la permanence de «la vieille exploitation moderne». Étudiant en sociologie à Paris forcé par la nécessité à cumuler périodes de chômage et jobs précaires, l’auteur observe avec lucidité – et bien malgré lui – les multiples humiliations réservées à sa condition de prolétaire, à tel point qu’on finit par avoir de la peine à savoir quelle est la pire des situations, entre la quête désespérée d’un job et sa réalité quand on réussit l’exploit d’en décrocher un. Mais plus encore que la pénibilité des tâches en elle-même, pourtant évidente, ce qui frappe, c’est la violence d’un processus d’embauche dont « le seul but [est] d’évaluer [le] niveau de soumission » de la demandeuse ou du demandeur d’emploi.

Gabriel Sidler
Pages de gauche , avril 2016
Dans les usines à smartphones, certains meurent, tous sont brisés.

« J’ai souvent pensé que la machine était mon seigneur et maître, dont je devais peigner les cheveux, tel un esclave… »

Yang travaille à la chaîne pour une usine de la région de Shenzhen, en Chine. Il fait partie des centaines de milliers de jeunes Chinois qui travaillent douze heures par jour pour la Silicon Valley, et dont l’existence montre le revers brutal et féroce de la prétendue économie dématérialisée. Un petit livre paru aux militantes éditions Agone donne la parole à trois d’entre eux. Leur témoignage exprime la dure réalité du travail chez le taïwanais FoxConn, plus gros constructeur mondial de matériel informatique, qui travaille notamment pour Apple, Amazon, Nokia, Google, Microsoft, Sony, etc. Il faut le lire pour se rappeler du coût réel de nos smartphones.

Épuisement, brimades et solitude
Yang, Tian Yu et Xu Lizhi ont un profil similaire. Ils ont entre 16 et 25 ans, ils ont grandi dans les campagnes misérables, élevés par leurs grands-parents tandis que leurs parents travaillaient en ville. Internet leur a donné accès aux images de la société de consommation et les a fait rêver à une vie urbaine « pleine de richesse et de merveilles », comme dit Tian Yu, une jeune fille de 17 ans. Dès qu’ils peuvent, ils prennent le train ou le bus et partent s’embaucher dans les grandes usines. Ils y découvrent épuisement, brimades et solitude. Certains en meurent, tous sont brisés.

« Dictateur pour le bien commun »
Car à FoxConn, les conditions de travail sont draconiennes. Le PDG, Terry Gou, est un ancien militaire réputé pour son « cost-cutting ». Il dit : « Un dirigeant doit avoir le courage d’être un dictateur pour le bien commun. » D’ailleurs, son rêve, et il n’en fait pas mystère, est de remplacer ses ouvriers par des robots.

Tian Yu, numéro F9347140
Ce que racontent ces ouvriers, c’est bien l’expérience d’une déshumanisation ; un travail où leur humanité basique est niée et où l’aliénation à la machine et aux impératifs de productivité est totale.
Yu raconte son embauche, à peine débarquée de sa campagne : « Au centre de recrutement de FoxConn, j’ai fait la queue toute la matinée, rempli le formulaire de candidature, pressé le bout de mes doigts contre le lecteur électronique, scanné ma carte d’identité et terminé l’examen médical par une prise de sang. Le 8 février 2011, j’étais embauchée comme ouvrière à la chaîne. FoxConn m’a attribué le numéro F9347140. »

« Good, very good ! ! ! »
Dans son usine, la chaîne de montage fonctionne jour et nuit. Les journées de travail durent douze heures, les cadences sont infernales. Chaque geste est chronométré à la seconde près, les pauses sont restreintes et les humiliations publiques, fréquentes. Isolés, exténués, les ouvriers souffrent de solitude et de dépression.
Pendant leurs sessions de formation, on leur raconte les hagiographies de Bill Gates ou Steve Jobs. Eux ne peuvent même pas se payer l’iPhone qu’ils ont assemblé, raconte Yu : « Quand on travaille douze heures par jour avec un seul jour de congé toutes les deux semaines, on n’a pas de temps libre pour utiliser les piscines, ou pour faire du lèche-vitrine dans les boutiques de smartphones qu’on voit dans les centres commerciaux du complexe. »

Le poète-travailleur suicidé
Certains craquent et tentent de se tuer. C’est le cas de Yu, qui a sauté du quatrième étage après seulement 37 jours de travail. Elle a survécu. Mais pas Xu Lizhi, le dernier et le plus poignant de ceux qu’on entend dans ce livre. Xu Lizhi avait 24 ans, il adorait les livres et rêvait d’être bibliothécaire. Il décrit dans des poèmes saisissants la vie à FoxConn :
« J’ai avalé une lune de fer
Qu’ils appellent une vis
J’ai avalé ces rejets industriels, ces papiers à remplir pour le chômage
Les jeunes courbés sur des machines meurent prématurément
J’ai avalé la précipitation et la dèche
Avalé les passages piétons aériens,
Avalé la vie couverte de rouille
Je ne peux plus avaler.
Tout ce que j’ai avalé s’est mis à jaillir de ma gorge comme un torrent
Et déferle sur la terre de mes ancêtres
En un poème infâme. »
Le 30 septembre 2014, Xu Lizhi s’est suicidé.

Impunité de FoxConn
En 2010, une vague de suicides a mis FoxConn sous les feux de l’attention médiatique. L’entreprise a d’abord voulu faire signer aux employés des clauses de « non-suicide » mais a rétropédalé devant l’indignation générale. A la place, elle a installé des filets antisuicide sur les toits de l’usine et aux fenêtres. Ceux-ci ont achevé de transformer le bâtiment en prison, raconte une jeune fille : « Je me sens vraiment enfermée à FoxConn depuis les suicides. [...] Ça donne un sentiment d’étouffement. Je déprime. » Depuis, les suicides n’ont pas cessé. Les ouvriers sont en moyenne plus mobilisés mais ils font face à des syndicats contrôlés par le management et à des pouvoirs locaux décidés à ne pas intervenir.

La pression des gros clients
Outre le management militaire, les conditions de travail à FoxConn tiennent aussi des gros clients, qui font la loi. La sociologue Jenny Chan, qui a interviewé Yu et étudie le travail à FoxConn, note que les marges de FoxConn déclinent depuis 2007 alors que celles d’Apple augmentent : « Ce changement pointe vers la capacité accrue d’Apple à faire pression sur FoxConn pour que l’entreprise accepte des marges plus faibles tout en accédant aux exigences d’Apple concernant les changements techniques et les commandes massives. » Ceci se répercute directement sur les conditions de travail, notamment les cadences et la durée de la journée à l’usine. Malgré les révélations sur les suicides, les gros clients de FoxConn, tels Apple ou Amazon, n’ont pas rompu leur contrat avec l’entreprise. En France, l’entreprise de robotique Aldebaran a conclu un accord avec FoxConn pour fabriquer son robot Pepper.

Division mondiale du travail
Le monde du numérique est donc schizophrène : d’un côté, le coût social, les vies brisées, les corps fatigués, les conditions de travail indignes, mais aussi le coût environnemental ; de l’autre, le monde lisse et joyeux des firmes de la Silicon Valley où des ingénieurs grassement payés bossent dans des campus avec des bars à salade et des salles de gym (quoique la division du travail existe aussi sur ces campus). En termes politiques, comme l’écrit l’éditrice et traductrice des textes Celia Izoard, on assiste à : « Une division mondiale du travail qui repose, dans les pays riches, sur l’évacuation pure et simple de la production des biens matériels alors même qu’ils sont de plus en plus nombreux, de plus en plus voraces en énergie et en matière fossile. »

Il est temps de cesser de se voiler la face devant le coût réel de l’économie dite dématérialisée, et de sortir du fétichisme de la marchandise. C’est la condition sine qua non si on veut avoir un débat public informé et lucide sur l’impact réel du numérique et le type de société technique que nous voulons.

Ce petit livre devrait pouvoir y contribuer.

Claire Richard
Rue 89 , 11 mars 2016
La part maudite du numérique

À quel prix, notre confort informatique ? Téléphone, tablette… Écrans ouverts sur le monde ou miroirs aux alouettes ?

Traductrice de la version anglaise de La machine est ton seigneur et ton maître, Celia Izoard a aussi préfacé l’ouvrage. Ce dernier est publié aux éditions Agone, dans la collection Cent mille signes qui renoue avec l’art de la brochure ou du livret et « redonne ses lettres de noblesse à l’opuscule ». Trois noms d’auteur sous le titre, Yang, Jenny Chan, Xu Lizhi. Tous trois ont affaire avec l’immense entreprise Foxconn (le plus grand fabricant au monde en matière d’électronique), c’est-à-dire les usines chinoises qui produisent iPhone, Kindle, PlayStation, (…) pour Apple, Sony, Google, Microsoft, Amazon, etc… L’interrogation première repose sur le nombre de suicides liés au travail dans ces usines. Le rythme des Temps modernes de Chaplin apparaît ici comme dérisoire ! les mots de Yang, étudiant et ouvrier de fabrication, croisent ceux de Jenny Chan, sociologue et militante qui recueille le récit de l’effroyable expérience de la jeune Tian Yu, ouvrière émigrante chez Foxconn, et de Xu Lizhi, travailleur migrant et poète qui a mis fin à ses jours à vingt-trois ans, à cause des conditions de travail atroces pratiquées par l’entreprise, taylorisation à outrance, surveillance carcérale des ouvriers jusque dans leurs dortoirs, absence totale de protection sociale… On pense à Voltaire qui dans Candide rapporte les mots de l’esclave Cacambo, « on nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe ; je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. » Quel prix pour que l’informatique propose ses lignes épurées, son aisance, et nous facilite la vie ! L’exploitation est telle qu’elle renie toute humanité aux êtres qu’elle broie. Nous ne sommes plus au siècle des Lumières, mais…

Une conférence proposée par le département Société, en partenariat avec les éditions Agone, autour de l’ouvrage sera donnée samedi 6 février de 13h30 à 15h45 dans la salle de conférence de l’Alcazar à Marseille par Celia Izoard.

Maryvonne Colombani
Zibeline , Février 2013
Les déchirants poèmes de Xu Lizhi, “iSlave” chinois

Cela se passe aujourd’hui. Pas à l’époque de Dickens, de Zola ou des Temps Modernes de Chaplin. Le 30 septembre 2014, le Chinois Xu Lizhi, 24 ans, se suicidait à Shenzhen. Il suait depuis 2010 sur les chaînes de production de Foxconn, géant mondial des produits électroniques grand public aux 1,4 million de salariés, fondé par le milliardaire Terry Gou. Dans le sud de la Chine, près de Hongkong, les usines de Shenzhen, baptisées Foxconn City, ont pour clients Amazon, Apple, Microsoft, IBM, Samsung, HP, Dell, Sony… Regroupant 350 000 ouvriers et ouvrières travaillant soixante heures par semaine, elles produisent ces smartphones, ordinateurs, consoles de jeu, liseuses et tablettes qui sont pour nous le signe de la modernité, et pour ceux qui les assemblent celui de la souffrance.

En 2010, dix-huit « iSlaves » de la multinationale taïwanaise, âgés de 17 à 25 ans, ont tenté de se suicider. Quatorze d’entre eux y sont parvenus, les autres souffrant de graves séquelles. En réponse, Foxconn n’a rien trouvé de mieux que de poser des grillages aux fenêtres et de tendre des filets de sécurité entre les bâtiments, pour empêcher les ouvriers de se tuer en sautant des dortoirs. A la suite de ces suicides, plusieurs ouvriers-esclaves ont raconté à des ONG et à des chercheurs leurs journées abrutissantes. Elles résultent, faut-il le rappeler, d’une « organisation scientifique du travail » conçue par l’ingénieur Frederick Winslow Taylor à la fin du XIXe siècle, et complétée par la chaîne de montage, mise au point en 1913 par le constructeur d’automobiles Henry Ford. Pendant que l’Europe, le Japon et l’Amérique du Nord aiment à s’imaginer comme des sociétés postindustrielles, ces techniques de production déshumanisantes sont plus que jamais appliquées par le management contemporain, loin des regards, dans les ateliers du monde. Mais les ouvriers de Foxconn sont nos ouvriers, et leurs conditions de travail ne dépendent que de nous.

Les témoignages des ouvriers-esclaves ont été regroupés dans une brochure publiée en 2013 par le collectif « Dans le monde une classe en lutte », et paraissent aujourd’hui sous le titre La Machine est ton seigneur et maître, aux éditions Agone. Des poèmes de Xu Lizhi les complètent. Car le jeune suicidé était un « travailleur migrant-poète ». Il rêvait de quitter l’usine pour devenir libraire. Dans ses textes, il raconte la discipline quasi militaire, les nuits interminables devant la machine, les maladies pulmonaires causées par la pollution, le logement étriqué et humide, le suicide des compagnons d’infortune. Voici l’un de ses poèmes.

J’AI AVALE UNE LUNE DE FER

19 décembre 2013

J’ai avalé une lune de fer
Qu’ils appellent une vis
J’ai avalé ces rejets industriels, ces papiers à remplir pour le chômage
Les jeunes courbés sur les machines meurent prématurément
J’ai avalé la précipitation et la dèche
Avalé les passages piétons aériens,
Avalé la vie couverte de rouille
Je ne peux plus avaler
Tout ce que j’ai avalé s’est mis à jaillir de ma gorge comme un torrent
Et déferle sur la terre de mes ancêtres
En un poème infâme.

(Publié avec l’aimable autorisation des éditions Agone)

Xavier de Jarcy
Télérama , 18/12/2015
Les dessous sales du numérique

La machine est ton seigneur et ton maître : un livre qui révèle l’insanité des méthodes de Foxconn, le géant qui produit ordinateurs, tablettes, smartphones… des géants du numérique. 100 pages qui claquent comme un coup de poing.

Reconnaissons-le. On aime y croire à cette ère de l’information et de la communication qui se dessinerait sur post-it en buvant du jus de gingembre, bio, forcément bio. Bien sûr qu’on aimerait que la technologie change le monde… en mieux. Mais il faut s’y faire : la société de la connaissance et du partage, pour peu qu’elle existe chez nous, se construit à l’Est sur les enfers d’un bilan qui n’est pas lourd que de carbone…
Foxconn, groupe industriel taïwanais, s’enorgueillit d’être le plus important fabricant de nos matériels informatiques. Fournisseur plus ou moins inavoué de nos marques préférées (Apple, Sony, Motorola, Dell, Microsoft, Nintendo, Hewlett-Packard, Samsung, BlackBerry, LG, HTC, Acer, Asus, Lenovo, Huawei, Nokia, ZTE…), le groupe est surtout connu pour les conditions de travail déplorables qu’il fait subir à plus d’1 million 400 000 ouvriers. Surnommée par ses employés « l’usine à suicide », l’entreprise a pris cependant quelques mesures pour lutter contre les défénestrations : ajouter des grillages aux fenêtres de ses dortoirs. Simple, rapide, efficace et peu coûteux… comme une bonne appli.

En quelques pages, découvrez les visages sous les statistiques. Tian Yu, une jeune fille chinoise de 17 ans qui a quitté son village pour rejoindre la ville de Shenzhen et ses 400 000 autres ouvriers. Au rythme des heures supplémentaires non rémunérées, de cadences toujours plus folles, alternant travail de jour puis de nuit, de salaires non perçus… elle n’aura tenu que quelques semaines avant de se jeter par la fenêtre. Lisez les poèmes sombres de Xu Lizhi, salarié de 24 ans, qui s’est également suicidé le 30 septembre 2014…
Pour clore cette plongée dans le réel, la philosophe Celia Izoard livre une analyse critique qui ne manque pas d’arguments pour mettre à la question le capitalisme du XXIème siècle, où on ne peut que constater qu’en matière d’exploitation de la misère humaine, le numérique n’a rien à envier aux pires excès de l’ère industrielle. Quant au discret patron et fondateur de Foxconn, Terry Gou, il occupe chaque année un très honorable rang dans le classement Forbes des plus grosses fortunes tech. Aux dernières nouvelles, il compte déployer son modèle d’usines en Inde, mais surtout investit dans les robots qui sont comme chacun sait plus chers à l’achat… mais tellement plus pratiques à l’usage.

Un ouvrage, joli comme un petit recueil de poésies, qui vous laisse à terre. Une lecture salutaire pour quiconque prétend porter un regard éclairé sur la réalité de la société du numérique.

Béatrice Sutter
L'ADN. Les séquences de l'innovation , 12/10/2015
Compte-rendu

La machine est ton seigneur et ton maître est la reprise d’une brochure qui avait été initialement publiée par le collectif « Dans le monde une classe en lutte » en 2013. Il s’agit d’un recueil de textes contenant à la fois des écrits de sociologues et des témoignages d’acteurs. L’ouvrage est consacré aux conditions de travail dans les usines chinoises du secteur de l’électronique et plus particulièrement à la plus grande entreprise industrielle du monde : Foxconn. Celle-ci fabrique des smartphones, des liseuses ou des consoles de jeux video pour les plus célèbres marques du secteur.

L’ouvrage se compose de trois textes. Le premier est celui de Yang, étudiant et ouvrier, dans lequel il décrit l’aliénation ressentie durant son travail sur les chaînes d’assemblage. Le deuxième est un texte de la sociologue Jenny Chang. Il retrace la trajectoire sociale de Tian Yu, une ouvrière migrante. Le cas de cette jeune femme a eu un retentissement public du fait de sa tentative de suicide liée aux conditions de travail dans l’usine qui l’a laissée fortement paralysée. Le texte décrit l’organisation du travail (le système des « 8S ») et la souffrance au travail qui ont pu conduire à cet acte de désespoir. Il décrit également les mesures prises par Foxconn pour tenter d’enrayer les vagues de suicide comme par exemple le fait d’essayer d’imposer lors du recrutement une promesse de non suicide. Le troisième texte est un recueil de poèmes de Xu Lizhi, un ouvrier qui s’est suicidé à l’âge de 24 ans. Ses poèmes décrivaient les conditions de travail dans l’usine.

La postface du recueil oppose des figures de travailleur du capitalisme mondialisé actuel : d’un côté l’aliénation des travailleurs industriels des pays émergeant et de l’autre la creative class californienne. Les deux participent à la même chaîne de production, mais les conditions de travail de ceux qui sont des concepteurs et de ceux qui sont des exécutants sont à l’opposé. On ne peut être en effet que marqué par la proximité dont les travailleurs industriels chinois décrivent leur conditions et celles dont des témoins de l’avènement du taylorisme ont pu décrire dans les années 1930 l’aliénation des travailleurs. « Les machines ressemblent à d’étranges créatures qui aspirent les matières premières, les digèrent et les recrachent sous forme de produit fini. Nous avons perdu la valeur que nous devrions avoir en tant qu’êtres humains. Nous sommes devenus leurs domestiques. J’ai souvent pensé que la machine était mon seigneur et maître » (Yang, 2012). « L’instant décisif, quant à l’asservissement du travailleur, n’est plus celui où, sur le marché du travail, l’ouvrier vend son temps au patron, mais celui où, à peine le seuil de l’usine franchi, il est happé par l’entreprise. On connaît, à ce sujet, les terribles formules de Marx : « Dans l’artisanat et la manufacture, le travailleur se sert de l’outil ; dans la fabrique, il est au service de la machine. » [...] Si l’on néglige la manufacture, qui peut être regardée comme une simple transition, on peut dire que l’oppression des ouvriers salariés, d’abord fondée essentiellement sur les rapports de propriété et d’échange, au temps des ateliers, est devenue par le machinisme un simple aspect des rapports contenus dans la technique même de la production. À l’opposition créée par l’argent entre acheteurs et vendeurs de la force de travail s’est ajoutée une autre opposition, créée par le moyen même de la production, entre ceux qui disposent de la machine et ceux dont la machine dispose » (Simone Weil, 1934).

Blog IRESMO , Octobre 2015
Une vis tombe par terre

Il avait écrit ce poème : « Une vis tombe par terre / Dans cette nuit noire des heures supplémentaires / Plongeon vertical, on l’entend à peine atterrir / Personne ne le remarquera / Tout comme la dernière fois / Une nuit comme celle-ci / Quand quelqu’un s’est jeté / Dans le vide. » Huit mois plus tard, le 30 septembre 2014, Xu Lizhi s’est jeté du haut d’un bâtiment de Foxconn, à Shenzen. Il avait 24 ans, était poète, travaillait à la chaîne et en avait marre.

Sans doute fabriquait-il des iPhone, des Kindle, des PlayStation pour des boîtes comme Amazon, Apple, Google, Microsoft, Nokia, Sony… Plus grande entreprise privée de Chine, avec plus de un million de salariés, Foxconn fournit à elle seule la moitié de l’électronique mondiale. Les ouvriers y travaillent jusqu’à 60 heures par semaine, pour 500 euros par mois. Ce sont en majorité des jeunes gens venus de la campagne, parfois n’ayant guère plus de 16 ans. Depuis la vague de suicides (14 morts) qui a touché Foxconn, voilà cinq ans, les fenêtres de leurs dortoirs sont grillagées. Visiblement, cela n’a pas découragé Xu Lizhi. Ces poètes sont incorrigibles.

Dans le texte qui conclut ce bref recueil consacré à la vie des ouvriers de Foxconn, Celia Izoard s’interroge sur les raisons de notre aveuglement : « Comment une société peut-elle être aussi matérialiste tout en entretenant un tel déni de ses propres conditions de possibilité matérielles ? » Comment, en effet, faisons-nous pour croire à toutes les promesses d’un monde devenu meilleur grâce à Internet, à la haute technologie et à tous les gadgets qui vont avec, sans nous apercevoir que « le nombre d’usines et de travailleurs à la chaîne sur la planète n’a peut-être jamais été aussi élevé » ? Que cette technologie prétendument « dématérialisée » n’existe que grâce à une féroce division mondiale du travail ? Si sous le soleil de la Californie, les employés de Google se la jouent vachement cool, dans les usines chinoises, les millions d’ouvriers triment comme des forçats. Et pas la peine de se rassurer à bon compte en croyant qu’à force de grèves et de revendications ils obtiendront bientôt des salaires décents : « Si tu travailles pas assez dur, on va te remplacer par un robot », menace-t-on régulièrement les salariés de Foxconn. Qui vient d’ailleurs d’annoncer la création de un million d’emplois en Inde pour construire des robots…

Ici aussi, on nous annonce l’arrivée imminente et salvatrice des robots auprès de chaque vieux, de chaque élève, de chaque malade. Ironie du sort, l’un de leurs principaux chantres, le pédégé Bruno Bonnell, vient d’être le héro involontaire de “The Apprentice” sur M6. Lui qui, dans cette redoutable émission de téléréalité, s’amusait à humilier des jeunes gens à la recherche d’un emploi (Le Canard 16/9) s’est fait virer au bout de la deuxième émission, tant l’audience était désastreuse. A force de parler aux gens comme à des robots, on ne sait plus leur parler.

Jean-Luc Porquet
Le Canard enchaîné , 23 septembre 2015
Rencontre - La part maudite du numérique : des campus créatifs californiens aux usines chinoises de Foxconn
Le samedi 6 février 2016    Marseille (13)

“J’ai souvent pensé que la machine était mon seigneur et maître, dont je devais peigner les cheveux, tel un esclave.” (Yang, étudiant et ouvrier à Chongquing, 2012)

Que vivent les ouvriers des chaînes de production chinoises d’où sortent nos ordinateurs, iPad, iPhone ou Kindle ?
Sur quel monde reposent tous ces appareils électroniques qui rendent notre vie plus « cool » ? D’où vient cette fiction de l’économie dite “immatérielle” ?

L’ère de l’information et de la communication, si elle prône une société du partage et de la connaissance au nom de la technologie, reproduit les mêmes excès que l’ère industrielle.

“La Machine est ton seigneur et ton maître” nous plonge au cœur du système Foxconn, à partir de témoignages poignants de jeunes travailleurs chinois – dont certains y ont même laissé leur vie.

Co-auteure et traductrice de “La Machine est ton seigneur et ton maître”, Célia Izoard vient nous livrer une critique analytique de ce nouveau capitalisme mondialisé du XXIème siècle et interroger les raisons de notre aveuglement.

Rendez-vous le 6 février 2016 à 13h dans l’auditorium de la bibliothèque de l’Alcazar.

Avec le soutien de la Ville de Marseille

Réalisation : William Dodé