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Précaire !
Nouvelles édifiantes
Parution : 12/02/2016
ISBN : 9782748902464
Format papier : 160 pages (12 x 17 cm)
9.50 €

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Quelques scènes d’une vie de précaire consignées par un apprenti sociologue retournant la domination et l’exploitation par l’écriture.

« Devant moi, un hall gigantesque, divisé en cages grillagées sur toute la hauteur. On ne peut pas passer d’une cage à l’autre, chaque porte est surveillée par un agent de sécurité et seuls les contremaîtres peuvent ouvrir. Je suis devant un tapis roulant. Une boîte tombe du ciel, un carton arrive et je dois mettre la boîte dans le carton. Au bout de cinq minutes, je suis déjà épuisé, comment je vais tenir jusqu’à 21 heures ? Comment je vais tenir tout court ? Comment peut-on tenir plusieurs mois ?
À 19 heures les machines s’arrêtent. Je ne sentais plus mes jambes ni mes bras. Escortés par les chefs d’équipe, nous marchons d’un pas lent, en file indienne. On nous ouvre puis nous regroupe à cinquante dans une petite salle crasseuse. Il n’y a pas assez de chaises, de toute façon je n’aurais pas eu la force de m’asseoir.
— Écoutez, je sais que vous avez beaucoup travaillé, ça fait à peine cinq minutes que vous êtes en pause, mais on vient de recevoir de la marchandise. Alors on y retourne, vous récupérerez une heure ce soir, mais pour ça, faut emballer et faire ça bien !
J’interpelle un mec à côté de moi : “Putain, c’est pas possible, ils n’ont pas le droit ! C’est interdit, ils ne font pas ça tous les jours…”
— Si ! Tous les jours, c’est comme ça. »

Mustapha Belhocine est ce qu’on appelle aujourd’hui un « précaire » : condamné aux contrats courts, il enchaîne des missions d’homme de ménage au pays de Mickey, de manutentionnaire dans un célèbre magasin de meubles ou de « gestionnaire de flux » chez Pôle Emploi – ce dernier poste consistant à renvoyer chez eux les impudents chômeurs venus faire leurs réclamations en direct plutôt que sur Internet.
Armé des mots de Bourdieu, d’un bagout sans faille et de réflexes réfractaires aux ordres illégitimes, il opère de lucides coups de sonde dans les bas-fonds de l’exploitation moderne. Contrairement à Florence Aubenas ou à Günter Wallraff, journalistes s’étant glissés dans la peau de précaires, Belhocine est un précaire par nécessité économique, qui écrit ce qu’il vit pour consigner les cadences, les vexations et la pénibilité, mais aussi faire éclater le ridicule, jusque dans sa langue, d’une organisation sociale exigeant de ses « castmembers opérationnels et motivés » d’avoir le « sens du jeu ».

Sommaire : I. L’université du désespoir ; II. Billet pour la France d’en haut ; III. 48 heures ; IV. L’enfer du décor ; V. Airtek ; VI. Le sens du placement ; VII. Le quotidien du chômeur.

Mustapha Belhocine

À l’issue d’une dizaine d’années d’inscriptions chaotiques à l’université, Mustapha Belhocine est titulaire depuis 2012 d’un master de sociologie à l’EHESS. Il livre ici, à 42 ans, la synthèse de la succession picaresque des emplois à plein temps qui ont accompagné sa formation d’apprenti sociologue.

Les livres de Mustapha Belhocine sur le site

Dossier de presse
La librairie Tropiques
9 avril 2016
Gabriel Sidler
Pages de gauche , avril 2016
Alain Caillé
Revue Mauss , avril 2016
Salvatore Maugeri
La Nouvelle Revue du Travail , avril 2016
Nicolas de La Casinière
Combat Syndicaliste , avril 2016
Maryse Emel
Nonfiction.fr , 18 mars 2016
Nicolas Mathey
L'Humanité , 15 mars 2016
Philippe Geneste
Lisez jeunesse , 13 mars 2016
Nadine Dutier
Encres Vagabondes , 25 février 2016
Frédéric Maurin
Rupture Tranquille , 12 février 2016
Les ouvriers sont-ils les meilleurs sociologues du travail ?
«Soldat réfractaire de l’armée de réserve du capital»

Durant ses longues études de sociologie, Mustapha Belhocine a multiplié les petits boulots ingrats. Il raconte ces années avec un mélange d’humour et de désespoir dans son livre Précaire, publié aux éditions Agone. Agent d’entretien à Disneyland Paris puis à l’aéroport d’Orly, manutentionnaire en entrepôt puis dans un magasin de meubles, Mustapha Belhocine finit même par travailler à Pôle emploi, où il sera chargé de l’orientation des chômeurs qui se présentent à l’accueil.

Être précaire, c’est subir l’omniprésence de la hiérarchie et du contrôle. À Disneyland, un supérieur lui tâte les joues pour vérifier s’il est bien rasé. Dans l’entrepôt où il emballe des produits numériques, chaque manutentionnaire est surveillé en permanence par un vigile. Dans les avions qu’il nettoie, un chef lui crie dans l’oreille en permanence pour lui enjoindre d’aller plus vite. L’auteur finira par s’en débarrasser en se faisant passer pour un agent infiltré de la police aux frontières.

En manutention ou en nettoyage, les cadences sont infernales et le matériel de protection rarement adéquat. «J’ai l’impression de me retrouver dans Les Temps modernes de Chaplin, en bien plus violent», raconte l’auteur depuis l’entrepôt où il emballe du matériel électronique. Cette condition semble éliminer toute possibilité de résistance collective. Dans le magasin de meubles, une grève contre le manque de personnel est stoppée net par la directrice. «Mustapha, vous connaissez quelqu’un qui veut bien travailler avec nous? Alors, apportez-moi son CV. Allez, on reprend le travail!», ordonne-t-elle. La résistance est donc individuelle et limitée. Il y a les coups d’éclats de Mustapha Belhocine contre ses supérieurs, quand il se fait licencier. Et il y a l’écriture, qui lui donne un objectif.

Précaire plonge aussi dans les absurdités du recrutement. Lors d’un test d’aptitude, Mustapha Belhocine arrive premier, mais finit éliminé car trop qualifié. «Avec votre niveau d’études, on ne peut pas se permettre de vous former chez des gens qui savent à peine lire», lui explique une conseillère ANPE. Lors d’un entretien collectif pour un emploi de garagiste, il découvre l’existence d’une formation obligatoire –et non rémunérée– de plusieurs mois. Le sociologue aura l’opportunité d’étudier l’envers du décor en décrochant un job chez Pôle emploi. Là-bas, l’orientation des chômeurs est rebaptisée «gestion des flux».

Ceux qui ont réussi… et les autres
Un précaire est à la fois un travailleur et un chômeur guetté par le surendettement.
«Quand le désir, le besoin d’acquisition matériel devient obsessionnel, ça peut virer à la catastrophe. Viennent la précarité, le chômage, les accidents de la vie... Puis on rentre dans un cercle infernal dont il est très difficile de sortir», raconte Belhocine.
Suivent les crédits revolving, l’interdiction bancaire et des difficultés supplémentaires. «Quand on est chômeur, on a pratiquement plus de vie sociale, alors qu’il faut affronter régulièrement les autres: ceux qui ont réussi», se rappelle l’auteur.
Antoine Hasday
Slate , 3 octobre 2016
SUR LES ONDES
  • Mustapha Belhocine invité dans l’émission “Pas de Quartiers” sur Radio-libertaire (89.4 FM)
    le 10 mai 2016 de 18h à 19h30.
  • “Les bâtisseurs de cabanes veulent sortir du bidonville & Précaire ! de Mustapha Belhocine” dans l’émission “Comme un bruit qui court” diffusée le samedi 6 février 2016 de 16h à 17h sur France Inter.
    “Portrait de Mustapha Belhocine, jeune auteur et apprenti sociologue qui raconte dans Précaire !, un petit livre de nouvelles édifiantes, son parcours et ses expériences de chômeur diplômé dans le vaste monde du travail précaire en retournant la domination et l’exploitation par l’écriture.” Un reportage de Giv Anquetil, Charlotte Perry et Antoine Chao.
    http://www.franceinter.fr/emission-comme-un-bruit-qui-court-les-batisseurs-de-cabanes-veulent-sortir-du-bidonville-precaire-de
  • “Précaire !” dans l’émission “Le 5/7 du week-end” sur France Inter diffusée le dimanche 27 mars 2016 de 5h à 7h.
    “Ce matin, la suite du voyage avec l’écrivain Pierre Bergounioux, et l’interview de Mustapha Belhocine, auteur de “Précaire !”, qui raconte l’enchaînement de ses petits boulots.”
    http://www.franceinter.fr/emission-le-57-du-week-end-1
"Une vie" : Précaire ! par Mustapha Belhocine

Mustapha Belhocine est ce qu’on appelle aujourd’hui un « précaire » : condamné aux contrats courts, il enchaîne des missions d’homme de ménage au pays de Mickey, de manutentionnaire dans un célèbre magasin de meubles ou de « gestionnaire de flux » chez Pôle Emploi – ce dernier poste consistant à renvoyer chez eux les impudents chômeurs venus faire leurs réclamations en direct plutôt que sur Internet.
Armé des mots de Bourdieu, d’un bagout sans faille et de réflexes réfractaires aux ordres illégitimes, il opère de lucides coups de sonde dans les bas-fonds de l’exploitation moderne. Contrairement à Florence Aubenas ou à Günter Wallraff, journalistes s’étant glissés dans la peau de précaires, Belhocine est un précaire par nécessité économique, qui écrit ce qu’il vit pour consigner les cadences, les vexations et la pénibilité, mais aussi faire éclater le ridicule, jusque dans sa langue, d’une organisation sociale exigeant de ses « castmembers opérationnels et motivés » d’avoir le « sens du jeu ».

Pour voir la rencontre en ligne de la rencontre avec Mustapha Belhocine à la librairie Tropiques : http://www.librairie-tropiques.fr/2016/04/une-vie-precaire-par-mustapha-belhocine.html

La librairie Tropiques
9 avril 2016
Les visages de l’exploitation

Dans le but de « redonner ses lettres de noblesse à la brochure », les éditions Agone ont inauguré l’année dernière « Cent mille signes », une nouvelle collection consacrée à la publication de textes courts et accessibles. Si l’on peut s’étonner que lesdites brochures aient eu droit à une épaisse reliure cartonnée (c’est là leur « noblesse », peut-être?), qui renchérit leur prix de vente et les éloigne d’autant de la diffusion large que le format aurait dû permettre, plusieurs d’entre elles méritent le détour.
Les textes réunis dans La machine est ton seigneur et ton maître nous plongent dans les bas-fonds de l’univers d’exploitation extrême que constituent les usines chinoises de Foxconn, plus grand groupe mondial de production de composants électroniques et fournisseur de la plupart des grandes entreprises informatiques. Cadences et horaires infernaux, production militarisée, univers carcéral et déshumanisation des travailleuses·eurs sont le revers de la médaille des discours trompeurs d’une « classe créative » en route vers l’« économie dématérialisée » des nouvelles technologies.
Si la vague de suicides qu’avait connu l’entreprise en 2010 avait alors permis de révéler à un large public les conditions dans lesquelles ses ouvrières·iers produisent nos iPhone et autres liseuses, les poèmes de l’un d’entre eux – Xu Lizhi, qui finira par mettre fin à ses jours en 2014, à l’âge de 24 ans – permettent de rendre palpable le sentiment de désespoir absolu que ces conditions de travail peuvent susciter : « Une vis tombe par terre / Dans cette nuit noire des heures supplémentaires / Plongeon vertical, on l’entend à peine atterrir / Personne ne le remarquera / Tout comme la dernière fois / Une nuit comme celle-ci / Quand quelqu’un s’est jeté / Dans le vide ».
Plus proches de notre quotidien, plus légères et ironiques aussi, les aventures vécues par Mustapha Belhocine et consignées en nouvelles dans Précaire ! témoignent elles aussi de la permanence de «la vieille exploitation moderne». Étudiant en sociologie à Paris forcé par la nécessité à cumuler périodes de chômage et jobs précaires, l’auteur observe avec lucidité – et bien malgré lui – les multiples humiliations réservées à sa condition de prolétaire, à tel point qu’on finit par avoir de la peine à savoir quelle est la pire des situations, entre la quête désespérée d’un job et sa réalité quand on réussit l’exploit d’en décrocher un. Mais plus encore que la pénibilité des tâches en elle-même, pourtant évidente, ce qui frappe, c’est la violence d’un processus d’embauche dont « le seul but [est] d’évaluer [le] niveau de soumission » de la demandeuse ou du demandeur d’emploi.

Gabriel Sidler
Pages de gauche , avril 2016
Précaire !
Le sous-titre dit tout : « Nouvelles édifiantes de M. Belhocine, qui raconte ici ses aventures picaresques de petit soldat réfractaire de l’armée de réserve du capital en apprenti sociologue consignant son quotidien pour survivre à la vieille exploitation moderne ». Remarquable.
Alain Caillé
Revue Mauss , avril 2016
Précaire !

Combien sont-ils ceux qui se reconnaîtront dans ces Nouvelles édifiantes et picaresques écrites par un « petit soldat réfractaire de l’armée de réserve du capital » ? Combien ? Combien de dupes de la République, de jeunes diplômés trompés par un système social qui ne cesse de trahir les idéaux d’égalité, les valeurs méritocratiques, les promesses d’intégration qu’il ne cesse de brandir à la face de la jeunesse pour la pousser sur la voie des études, de l’excellence, de l’engagement et la promotion permanente de soi, du développement de son « capital humain », de ses compétences, ses savoirs, ses savoir-faire et être, ses « talents » désormais, et qui, pour finir, n’ont d’autres alternatives que de se glisser dans les files interminables de Pôle emploi et des agences de travail intérimaire pour supplier qu’on veuille bien leur donner un travail, un emploi, n’importe lequel, pour payer les charges, manger, durer jusqu’au mois prochain. Oui, combien sont-ils ceux qui auraient pu écrire ces lignes, raconter la quête pathétique d’une source de revenu garantissant simplement la survie dans la société, dans l’espoir fou de ne pas tomber aux mains des systèmes d’aide sociale, du RSA et autres cautères sociales du capitalisme néolibéral, synonymes de la relégation dans les marges de la société, condamné à mendier son droit à l’existence ?

Certes, tous n’auraient pas la fibre littéraire dont témoigne l’auteur, ce jeune issu de la diversité, dont on n’entrevoit que des bribes de biographie familiale au creux des lignes, qu’on découvre dans sa dernière année de lycée, aspirant sociologue, à la recherche d’un « job » pour faire face aux premiers besoins de son émancipation et qui démarre son récit par la découverte des coulisses de l’univers waltdisneylien et de son « université », où les ramasseurs de vomi apprennent à tenir leur pelle et leur balayette et leurs devoirs de castmember dans les usines à rêves… Le ton est donné, jamais larmoyant, toujours tonique et empreint de la douce ironie qui sied aux désabusés, à ceux qui, conscients de leur mauvais sort, ne désespèrent jamais néanmoins de faire mentir les pressentiments affreux qui les habitent. La suite n’est qu’une longue, interminable série de tableaux affligeants de notre postmodernité 2.0 vue de tout en bas, des emplois les plus sommaires, brutaux, dégradants, épuisants le corps, blessant l’âme et accablant sans rémission l’esprit. On passe d’un univers professionnel à un autre et chaque fois on semble pénétrer dans un nouveau cercle infernal. Il faut une résistance de bœuf et un moral d’ascète pour supporter le travail dans certains replis de notre économie – cette économie dont on ne parle jamais, celle qui ramène toujours l’histoire au démarrage de notre bon vieux capitalisme, là où le travailleur totalement atomisé, pulvérisé, séparé de son prochain, voit se dresser face à lui, tel un monolithe, le compte capital de sociétés sans âme ni sensibilité qui, via ses impitoyables relais managériaux, exige des corps l’abandon total de leurs forces, sans craindre l’épuisement, puisque la liste de ceux prêts au sacrifice suprême est si longue aux portes de l’embauche… Belhocine n’est ni un bœuf, ni un ascète. C’est un jeune homme normal qui, comme des milliers d’autres, n’aspire qu’à travailler dignement dans une organisation qui lui reconnaisse simplement son humanité, et qui constate, mi-effaré, mi-excédé, mi-désespéré qu’il n’y parviendra pas : la société se refuse à l’accueillir comme l’un des siens, le condamne aux travaux de force, aux pires places, et lui fait comprendre que, pour s’en sortir, il n’a d’autres alternatives que de se transformer à son tour en bourreau et assumer sa part dans la violence et l’exploitation de l’homme par l’homme. S’il se « donne à fond », s’il sait « se montrer à la hauteur », ainsi que lui explique une de ses recruteuses, rien ne s’oppose, avec le temps, à ce qu’il obtienne les promotions méritées, jusqu’aux niveaux les plus élevés, comme le propre parcours de cette recruteuse en témoigne et à condition de ne pas être trop regardant sur les méthodes – mais cette précision, elle ne la fait pas ; il faut le découvrir soi-même… Quand on refuse ce pacte abominable, on perd sa place naturellement, on est rejeté sans ménagement et dans la honte. On voit s’approcher alors, en tremblant, le gouffre de la précarité, la chute dans l’assistanat et on ne doit sans doute en partie qu’à la chance d’en réchapper : la chance de pouvoir intégrer un dispositif d’aide aux étudiants populaires qui n’a pas encore été totalement aboli (le pionnicat), la chance d’une rencontre avec un universitaire à l’écoute (G. Mauger), la découverte d’un auteur italo-américain (John Fante), qui redonne un peu de courage et de foi en ses capacités – sans parler, bien sûr, d’une certaine persévérance absurde. Au total, on peut finir par décrocher un Master de sociologie à l’EHESS et écrire un témoignage qui, accepté et édité par une maison soucieuse encore des déshérités, semble vous rendre rien de moins que votre dignité humaine.

Inscrit dans la tradition des témoignages des rescapés du prolétariat – ce monde du silence –, ce petit récit brille par sa justesse narrative, sa force émotionnelle, sa retenue malgré la charge de souffrance morale qui le traverse de part en part. Il relate le rapport au monde d’une génération dont même la fraction diplômée n’arrive pas à trouver sa place dans la société : à quand la conscience claire et générale que cette « crise du travail et de l’emploi » ne ressemble pas aux autres ?

Salvatore Maugeri
La Nouvelle Revue du Travail , avril 2016
Des nouvelles du précariat

Bagagiste à l’aéroport, ça fait pas forcément rêver, mais c’est un job. En fait, ce sera un travail traqué, sous pression, enchaînant harassement et humiliations. « Dans les boulots précaires, on ne lâche pas son boulot, on tient grâce au pognon. On avait fini par tout accepter, des horaires à n’en plus finir, des fouilles continuelles, le responsable qui vérifie la sécurisation de vos godasses en marchant dessus, la gendarmerie qui vous traque pour une canette offerte par une hôtesse, une hiérarchie impalpable et toujours à l’affût du moindre manquement. Oui on accepte tout ».
Son plus beau job, en tous cas le plus ironique, aura été « gestionnaire de flux » à Pôle emploi. Passé du guichet des laissé.es pour compte du boulot, officiellement demandeurs d’emploi, en fait rejeté.es permanent.es. Un jour, au culot, à force de demander partout où il passe si par hasard on ne recruterait pas, ici, justement, il se retrouve embauché par Pôle emploi. Passage de l’autre côté de la barrière, mais catégorie job de merde, tampon à l’entrée d’une agence, conseiller volant distillant des premières réponses, non pas pour les aider, mais pour soulager la pression sur les guichets. Il doit aller au devant des gens pour désamorcer leur mécontentement dès le plot d’accueil. Entre le vigile et l’accompagnement social de quelques mètres, pour soulager les salarié.es à part entière de Pôle emploi et fluidifier les attentes. Le « conseiller clients chargé d’accueil » est en fait assigné « au front » comme dit un cadre de la maison, à calmer les gens énervés, à trouver comment rembarrer les zombies perdus, les épuisé.es, les enragé.es. Échec. Après la période d’essai du CDD, on le vire. Renvoyé illico à sa condition de chômeur avec une embrouille de papiers que lui reproche Pôle emploi, alors que le fautif est justement Pôle emploi…
Les autres boulots qu’il décroche sont tout aussi démoralisants, forçant ce lumpen précariat au rendement intenable, obligeant à la soumission, cerné de cheffaillons maniant la carotte avariée et le retour de bâton. Au bout de course, pour ne pas dire au bout du rouleau, la case surendettement expose les rares moments de toute petite opulence qui poussent à la dépense de compensation, et fait encore plus plonger les comptes perso dans le rouge. Avec comme espoir le billet gagnant au loto ou les tests de médicaments et essais cliniques où on risque sa santé, voire sa vie (on vient de le voir à Rennes en janvier).
Ces chapitres, dit la préface, « rappellent qu’on appelle aujourd’hui précaires ceux qu’on appelait prolétaires il n’y a pas si longtemps. Du temps où ils pouvaient toutefois au moins bénéficier d’une certaine sécurité de l’emploi, se syndiquer et souvent compter, en particulier dans les plus dures conditions de travail, comme par exemple la chaîne, sur l’entraide d’équipiers solidaires, face à la hiérarchie ».
Heureusement, l’auteur a assez d’autodérision pour ne pas en faire un roman noir. Sans ça, ce serait assez déprimant.

Nicolas de La Casinière
Combat Syndicaliste , avril 2016
Histoire d’un « précaire »

Mustapha Belhocine raconte sa vie de précaire, cette « succession chaotique d’emplois à plein temps qui ont accompagné sa formation d’apprenti sociologue » dans ce que l’éditeur qualifie de « textes reliés », une collection, « Cent mille signes », « conçue pour redonner ses lettres de noblesse à la brochure, au livret, à l’opuscule » dans un monde où l’écrit est toujours plus recouvert par des « images à courte vue ». Ce livre est une « révision littéraire » de ce qui fut son mémoire de sociologie.

Un texte littéraire : les limites de la sociologie.
Au détour d’un paragraphe, Mustapha Belhocine fait référence à Gérard Mauger, sociologue, dont il se fait une joie, au milieu de ses déambulations entre Pôle Emploi et de candidatures auprès d’entreprises en quête de main d’œuvre aux profils soumis, de suivre le Séminaire. Qui est Gérard Mauger ? Un sociologue qui en appelle à la pratique de terrain. On ne peut ressaisir qu’une partie du sens de ce livre sur la précarité, si on le réduit à une simple compilation d’anecdotes, sans y voir aussi une réflexion sur la méthode sociologique et ses limites. « De terrain » ne signifie pas déployer l’art du camouflage, écrit Gérard Mauger dans un article publié dans la revue Genèses, « Enquêter en milieu populaire ». :

« À la limite, l’enquêteur, comme les “taupes” des services secrets, se forge méthodiquement une fausse identité, un curriculum vitae satisfaisant, une apparence physique adéquate, apprend à imiter l’accent indigène, etc. On connaît l’expérience de J. H. Griffin , romancier américain métamorphosé en Noir pendant six semaines dans le sud des États-Unis à la fin des années 1950 ou, plus récemment, celle de G. Wallraff , déguisé pendant plusieurs mois en ouvrier turc en RFA. Mais, alors que la métamorphose de J. H. Griffin devait, disait-il, lui permettre de “mener pendant six semaines la vie authentique des hommes de couleur”, le masque de G. Wallraff lui était “indispensable pour percer à jour les masques et les ruses d’une société habile à les dissimuler” : “J’étais le fou auquel on dit la vérité sans fard. Je sais bien que je n’étais pas vraiment un Turc. Simplement, on doit se travestir pour démasquer la société, on doit tromper son monde et se déguiser pour découvrir la vérité. Je ne sais toujours pas comment un immigré digère les humiliations quotidiennes, l’hostilité, la haine auxquelles il doit faire face. Mais, maintenant, je sais de quoi est fait ce qu’il doit supporter, je sais jusqu’où peut aller le mépris des hommes dans ce pays”. C’est dire qu’un même dispositif peut être au principe de la découverte (si, comme dans le cas de G. Wallraff, il s’agit d’observer in situ attitudes et comportements à l’égard d’un ouvrier turc) ou de l’erreur du mystificateur mystifié (si, comme dans le cas de J. H. Griffin, il s’agit d’observer “de l’intérieur” “la vie d’un Noir”). »

Cependant la sociologie se perd à la recherche d’une « neutralisation » du sujet qui enquête. Sa subjectivité, il ne parvient pas à la tenir à l’écart. C’est pourquoi le choix de la littérature offre une meilleure solution pour Mustapha Belhocine.

La sociologie doit se faire polémique et engagement.
Certes, Mustapha Belhocine ne pratique pas l’art du camouflage, bien au contraire, mais il lui faut sortir de la réduction du « je » de son texte à un simple témoignage, une expérience personnelle et privée. Il se qualifie « de petit soldat réfractaire de l’armée du capital ». À la neutralisation, il répond par l’engagement, la prise de position. Si la sociologie est un sport de combat, comme la définissait Bourdieu, il devrait en aller de même pour le sociologue. Plus qu’un témoin de son époque, il est celui qui doit participer aux changements de son époque. Engagement sur le terrain, engagement polémique de l’écriture, au sens où la polémique est un état de guerre au sein du discours. C’est parce que la sociologie souffre de ces handicaps liés à la crainte de la subjectivité du regard – ce qui est propre à toutes les sciences humaines – que Mustapha Belhocine prend le parti de la littérature, qui pose autrement la question du sujet en s’y enracinant.

Le support de la littérature et des récits ouvrant à l’imaginaire.
Ce texte appartient au genre des « nouvelles édifiantes » comme le dit le sous-titre, à la façon des récits picaresques. On pense à Don Quichotte se battant contre les moulins à vent, rôle endossé ici par le « petit soldat réfractaire de l’armée du capital ». L’expression est reprise à Marx, qui indique par « l’armée du capital » ces chômeurs – qu’il définit aussi « soupape de sécurité du capital » – qui font le jeu des entreprises par peur de ne pas trouver de travail.

Le choix des « nouvelles édifiantes picaresques » est ainsi bien plus qu’une boutade ou un effet humoristique. C’est un genre littéraire qui précède le roman social et historique tel que Balzac le définira, comme devant se mettre au service de la peinture humaine. À la différence de Balzac décrivant le drame et l’ascension de la petite bourgeoisie, la nouvelle picaresque a des personnages aux origines sociales modestes et son récit est proche de la vie quotidienne des lecteurs. Selon Bourdieu – et c’est ce qu’applique ici Mustapha Belhocine – les classes sociales ont des habitus, des valeurs qui leur sont propres. À ce titre, le récit qui éveille les images, et la thématique qui renvoie à l’exploitation des « précaires » ne sont pas inopérants sur des lecteurs supposés être ces mêmes précaires. Le monde ouvrier, terme qui a disparu du langage commun et se donne sous une forme euphémisée, ont peu de temps à consacrer à la lecture. Le choix des nouvelles est dès lors destiné à ceux qui ont un temps qui ne leur appartient pas.

Le parti-pris – car ce livre n’a aucune prétention naïve – est de partir du vécu du lecteur. Élever l’esprit du lecteur sans le transporter dans un monde autre que le sien, sans pour autant l’y enfermer, tel est le sens et le but de ce livre. Ce lecteur c’est d’abord le précaire, celui que l’on ne désigne plus comme ouvrier. Faire revivre une culture ouvrière, tel est le projet de l’auteur de ce livre, seule arme dont il dispose vraiment, comme il l’écrit à un moment, lorsqu’il s’oppose à la directrice matriarcale de Domina. Redonner vie à une culture intelligente de l’imaginaire, pour rendre vie à l’engagement et au combat, même si l’on est seul, tel Don Quichotte se battant contre les Moulins à vent.

Ce qui a toujours fait la force du capitalisme c’est cette armée des indigents qui n’a pas toujours conscience de son appartenance au prolétariat, et se soumet pour parvenir simplement et cruellement à satisfaire ses besoins élémentaires. La plupart de ces indigents sont des immigrés constate Mustapha Belhocine. Son propre père était balayeur. Lui-même se trouve dans la même situation. Il le dit non sans quelque amertume, soulignant ainsi l’intégration inopérante du modèle français. Les précaires n’ont pas la maîtrise de la langue.

Les luttes syndicales sont quasi-inexistantes du fait de la destruction de la solidarité par des pratiques d’intimidation ou de séduction dressant les cultures les unes contre les autres. C’est pourquoi ce livre est aussi à lire comme une déclaration de guerre au capitalisme, même si elle se donne comme perdue d’avance. La sociologie, pour avoir du sens, doit se faire combat, pas seulement sport de combat. Le « je » s’engage, prend position, et devient une sorte de « je » universel au service du juste, même s’il se heurte à l’absurdité des situations. Faire imaginer et vivre l’absurdité du capitalisme, tel est le projet de l’auteur.

Les divers visages du capitalisme.
Mustapha Belhocine nous promène de Pôle Emploi à ses rendez-vous où tests, QCM, questions de culture générale s’enchaînent pour décrocher un emploi. On découvre le staff de Mickey, la pseudo-égalité avec les « boss », l’infantilisation de la formation et la réalité crue de l’envers du décor. Chez Disney, il doit balayer en silence le moindre grain de pop-corn. Injonction lui est faite de se taire. Se rapprocher des clients ou de ses collègues est sanctionné, rendant ainsi impossible toute velléité de contestation. Disney contrôle tout…jusqu’aux poils sur le menton. Certains emplois réduisent les hommes et les femmes à l’état animal. Cet esclavagisme et la défiguration de l’humain nous renvoient aux pires moments du XIXe siècle. Contrôle, surveillance, réduction des besoins vitaux au minimum, c’est ce qu’il découvre dans ces hangars dissimulant des conditions de travail insupportables. Ce n’est guère mieux du côté des entreprises fondées sur le matriarcat où la « bienveillance » posée comme principe se renverse très vite en son contraire quand il est renvoyé sans autre lettre de procès. Pas besoin de lire Bourdieu pour comprendre qu’il n’y a pas qu’une seule jeunesse. Univers carcéral et sanctions absurdes contre les fortes têtes comme à Roissy où le rêve d’évasion prend très vite une autre tournure. Puis le final : son recrutement à Pôle emploi où il doit gérer les flux, surtout les flux des mécontents ou de ceux qui n’y comprennent rien. Et là encore le renvoi, l’absurdité de l’administration.

La littérature picaresque se met au service d’un imaginaire de l’absurde. Histoire de dire, de comprendre…

Maryse Emel
Nonfiction.fr , 18 mars 2016
Tribulations d’un précaire à la voix forte
Chiffres de l’emploi, flexibilité, souplesse : derrière les statistiques et ces mots, le quotidien des précaires est fait de souffrances et d’humiliations. Titulaire en 2012 d’un master de sociologie à l’EHESS, Mustapha Belhocine raconte dans un volume percutant son propre parcours de précaire, ce qu’il appelle les « aventures picaresques de petit soldat de l’armée de réserve du capital ». Formé à l’école de Pierre Bourdieu et Gérard Mauger, l’apprenti sociologue est ballotté de petites annonces en tests de recrutement. L’aventure commence dans « le monde magique de la petite souris », à Disneyland Paris, se poursuit par des formations non rémunérées et d’autres missions d’interim dont la durée dépend « du degré de soumission ». Il lui arrive de croiser au milieu de nulle part « des ombres, des zombies », qui travaillent à la chaîne, à des cadences infernales, surveillés par des agents de sécurité, pressurés par des chefs d’équipe. Un piston le confronte à un entretien de trois heures et à « la honte d’avoir dévoilé une part de mon intimité. J’avais honte et j’avais la haine ». Et tout ce récit est un cri d’indignation et de révolte face au mépris du « management », aux conditions de sécurité déplorables, au racisme social, à l’épuisement, aux salaires de misère. Mustapha Belhocine rue dans les brancards, « on compte sur toi, ça peut plus durer ! ». Il réussit un jour à coincer la directrice du magasin pour lui dire ses quatre vérités. « Je voulais juste lui dire ce que j’avais sur le cœur, c’est tout, que tout le monde a droit à du respect, du respect et un bon salaire ! ». Jamais en défaut d’audace et de franc-parler, il n’hésite pas à partout demander « ça recrute ? », lançant des CV aux quatre vents, jusqu’à décrocher un entretien à Pôle Emploi, de l’autre côté de la barrière… Convoqué dans un « magnifique immeuble » de la direction régionale, avec sa salle de fitness et sa « belle cafétéria », il est engagé (en CDD bien sûr) comme « conseiller volant », pour « gérer » les flux de demandeurs d’emploi. Une sorte de vigile chargé de calmer les colères, probablement du fait de ses origines, comme il le fait remarquer. Nouvelle expérience d’indignation et d’inhumanité… Si Mustapha Belhocine doit travailler à n’importe quel prix, il ne se résout jamais à se taire, citant la belle formule de Jacques Derrida : « ce qu’on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l’écrire ». Il le fait ici en véritable Cervantes des précaires, toujours chargeant les moulins à vent du patronat pour mieux dire les effets bien réels de l’exploitation. On attend avec impatience la suite de ses aventures, puisque Mustapha Belhocine exerce actuellement les fonctions d’enseignant contractuel dans les écoles primaires de Saint-Denis. Il pourra y raconter son drôle de recrutement par téléphone, qui du jour au lendemain l’a propulsé dans les classes, enseignant-précaire…
Nicolas Mathey
L'Humanité , 15 mars 2016
Nouvelles de précaire

Sept nouvelles composent ce volume à reliure cartonnée, de petit format réalisé à partir de logiciels libres et mis en page sous XeLaTeX. C’est une première preuve de liberté affirmée par la collection Cent mille signes. Les nouvelles sont des tranches de vie d’un précaire et sont autobiographiques. Mustapha Belhocine est étudiant en sociologie, lorsqu’il commence à consigner ses expériences de travail. Il fait partie de ces étudiants qui doivent travailler pour payer leurs études et parfois, le travail professionnel éloigne l’aboutissement des diplômes commencés. L’auteur nous amène dans la salle des tests pour devenir agent d’escale dans un aéroport. Puis c’est un stage de formation « de quatre mois non rémunérée, en alternance, moitié en entreprise, moitié au centre de formation. Au bout de ces quatre mois, si vous faites vos preuves et que l’entreprise est satisfaite de vous, alors il y a un CDD puis un CDI à la clef » (p.28). Bien sûr, on peut se dire « quatre mois de formation, c’est pas un peu long pour de la manutention ? » (p.29). Mais déjà, poser la question c’est se griller pour l’embauche… L’exploitation des prolétaires est une vieille lune, le patronat et les agents de l’état qui le servent sont rôdés et savent trop bien que la misère, la nécessité de se procurer de l’argent pour vivre ou survivre, poussent à accepter l’inacceptable, comme ici, travailler gratuitement ! Pour d’autres emplois, c’est un tombereau de paperasses administratives qu’il faut photocopier et présenter en date et lieu précis. Les papiers, c’est le flicage en continu, la vérification d’identité sans cesse renouvelée, l’accoutumance à montrer patte blanche. Et il faut avoir des tunes pour toutes ces démarches, sans compter la possession d’un ordinateur pour consulter « bien sûr tous les jours ma messagerie : c’est normal, c’est moi le chômeur » (p.19).
On suit ensuite le narrateur, personnage dans un hangar d’emballage d’objets numériques. C’est un travail harassant : « Je ne pensais plus, je n’étais plus un être humain, je ne faisais qu’un avec la machine, j’étais la machine, je suis une machine, j’emballe les boîtes ! Le temps n’existe plus » (p.43).

Dans les magasins de luxe, l’hypocrisie des managers est plus criante. La surveillance est une menace permanente, à travers le « mystery shopper », « en fait un employé de la maison qui débarque dans le magasin, fait semblant d’acheter des produits puis envoie un rapport détaillé sur l’accueil qui lui a été réservé, rapport qui est ensuite utilisé dans les réunions avec les employés. » (p.60) Précaire ou non, la discipline est la loi de l’ordre patronal. C’est là que le narrateur fait l’expérience d’une lutte collective, sans préavis de grève, sur le tas, par colère, par ras le bol. Mais la patronne retourne la situation, trop peu de préparation ayant eu raison de l’affirmation de la colère. Aucune trace de syndicalisme ici.

« Airtek » se passe dans une entreprise de nettoyage des moyens et longs courriers dans un aéroport. Voilà le narrateur agent de nettoyage à Roissy. C’est une nouvelle édifiante, menée avec rythme, qui dépeint excellemment les ravages des barrières corporatives et catégorielles qui divisent les personnels, avec les précaires en bout de chaîne comme réceptacle du mépris des personnels à statut.

Comble de l’absurde, le précaire est embauché en contrat à durée déterminée à Pôle emploi pour renseigner « réguler le flux » des chômeurs. En creux, se dessine l’avantage de l’informatique qui renvoie les travailleurs au chômage chez eux pour qu’ils et elles fassent les démarches à distance, désengorgeant les agences. Rendre le chômage invisible à défaut de le combattre, voilà la panacée de l’ordre bourgeois. « Demandeur d’emploi, ce n’est pas toucher des indemnités, c’est chercher activement un emploi, ça veut dire que c’est un travail à temps plein temps, monsieur, un travail… Quand vous êtes dans une entreprise, (…) quand vous allez en vacances, vous posez vos congés. Eh bien, chez nous, c’est pareil » (p.108), s’entend répondre un chômeur qui a raté un rendez-vous avec son conseiller ! Pôle emploi n’est pas un service public, « c’est une entreprise d’utilité publique » (p.115), une institution au « cœur du développement des inégalités » (p.114).

L’ultime récit du recueil pose la question du sentiment social de honte « sentiment récurrent quand on est dans la précarité ». L’argent, le mécanisme du crédit et donc de la vie virtuelle, la culpabilité sociale qui nappe l’ordre économique par des sentiments moraux, tout ceci la précarité le révèle au grand jour, dans la lumière crue de la vie au jour le jour. L’humain aliéné en marchandise qui se vend pour vivre, l’argent qui l’achète et cet argent capté par les mécanismes de l’achat à crédit, renvoie l’individu à sa condition d’individu esseulé. Voilà ce qui est édifiant, en particulier. Voilà sûrement la raison pour laquelle l’ouvrage s’achève sur le récit « Le quotidien du chômeur ».

Proche du courant de la littérature prolétarienne, courant occulté par l’histoire officielle de la littérature, nous ne pouvons que souhaiter que ce bref volume, fort bien édité, rejoigne les rayons de toutes les bibliothèques de lycées et d’universités, et qu’il atteigne aussi un large lectorat au-delà des cercles estudiantins.

Philippe Geneste
Lisez jeunesse , 13 mars 2016
Précaire !

Nouvelles édifiantes de Mustapha Belhocine qui raconte ici ses aventures picaresques de petit soldat réfractaire de l’armée de réserve du capital, en apprenti sociologue consignant son quotidien pour survivre à la vieille exploitation moderne.

Mustapha Belhocine raconte ici son quotidien de chômeur à la recherche d’un emploi et la succession des jobs qui lui sont proposés, tous plus merdiques les uns que les autres. Certes, il s’agit d’une socioanalyse de cette expérience en milieu précaire mais ici rien n’est feint : l’auteur est contraint de chercher des boulots sous-payés et épuisants car il est en fin de droits. Cependant il y a des limites à l’humiliation et à la soumission que Mustapha Belhocine ne franchira pas.

À travers ces emplois successifs, il découvre non seulement l’exploitation des ouvriers, les conditions de travail inhumaines mais aussi le mépris, l’irrespect dont ils sont victimes. Il s’étonne qu’on puisse faire travailler les gens sans les payer sous prétexte de formation en alternance. « Ce n’est pas parce qu’on est dans la misère et la précarité qu’on doit tout accepter ! » On lui répond : « Il y a des gens qui veulent travailler à n’importe quel prix ». Les entretiens d’embauche frisent le ridicule par comparaison à la réalité du travail, la hiérarchie est « impalpable et toujours à l’affût du moindre manquement. »

Sa description ne manque pas d’humour. « …je suis devant un tapis roulant long de 30 mètres… on ne peut pas s’arrêter, sinon les cartons et les boites s’empilent… et tout se renverse sur toi, les alarmes s’enclenchent, les sirènes hurlent. J’ai l’impression de me retrouver à la place de Chaplin dans les Temps modernes, en bien plus violent. »

Il aimerait « accepter sa condition d’ouvrier » mais « c’était plus fort que moi… quand on décharge des camions à 7 heures du mat’ par moins dix, sans gants, ça tisse des liens et puis, oui, j’étais indigné par les conditions de travail. » Il a une réelle admiration pour ses collègues : « Vous savez pour moi, mes collègues, ce sont des héros, parce qu’accepter de telles conditions de travail, c’est inhumain ! Tant de mépris ! Être traités comme des chiens ! Et ces gens courageux, madame, ils restent dignes ! »

Chaque promesse d’embauche fait naître un immense espoir, car l’isolement social du travailleur précaire est très dur et s’accompagne de surendettement, d’interdit bancaire, de menaces d’huissier, de honte, de perte d’accès aux soins. « Un jour on est comme anesthésié par cette misère, on ne sent plus rien, on s’en fout, les huissiers peuvent débarquer, ce sera tant mieux, on abandonne toutes les démarches… et puis on se ressaisit : on n’a pas le choix… »

Robert Linhart, dans L’établi (Éditions de Minuit, 1978), parlait aussi d’anesthésie progressive, d’engourdissement à propos du corps éreinté par le travail, du rythme des journées. Mais Mustapha Belhocine n’est pas un établi, soit parce qu’on ne lui en laisse pas le temps, soit parce qu’il s’échappe avant d’être broyé corps et âme. Dès qu’il le peut, il note sur un petit carnet ses observations, une façon aussi de s’échapper… Est-ce un signe des temps ? Le prolétaire est devenu un précaire qui ne peut pas garder un emploi plus de 15 jours, qui ne pourra pas tisser de liens de solidarité avec ses collègues, qui ne sera pas soutenu par les syndicats. La machine qui le broie n’est plus la chaîne de montage mais la société néolibérale, l’injustice et le mépris.

Nadine Dutier
Encres Vagabondes , 25 février 2016
"Précaire !"de Mustapha Belhocine

Mustapha Belhocine est ce qu’on appelle aujourd’hui un « précaire » : condamné aux contrats courts, il enchaîne des missions d’homme de ménage au pays de Mickey, de manutentionnaire dans un célèbre magasin de meubles ou de « gestionnaire de flux » chez Pôle Emploi – ce dernier poste consistant à renvoyer chez eux les impudents chômeurs venus faire leurs réclamations en direct plutôt que sur Internet.
Armé des mots de Bourdieu, d’un bagout sans faille et de réflexes réfractaires aux ordres illégitimes, il opère de lucides coups de sonde dans les bas-fonds de l’exploitation moderne.

Contrairement à Florence Aubenas ou à Günter Wallraff, journalistes s’étant glissés dans la peau de précaires, Belhocine est un précaire par nécessité économique, qui écrit ce qu’il vit pour consigner les cadences, les vexations et la pénibilité, mais aussi faire éclater le ridicule, jusque dans sa langue, d’une organisation sociale exigeant de ses « castmembers opérationnels et motivés » d’avoir le « sens du jeu ».

À l’issue d’une dizaine d’années d’inscriptions chaotiques à l’université, Mustapha Belhocine est titulaire depuis 2012 d’un master de sociologie à l’EHESS. Il livre ici, à 42 ans, la synthèse de la succession picaresque des emplois à plein temps qui ont accompagné sa formation d’apprenti sociologue.

Frédéric Maurin
Rupture Tranquille , 12 février 2016
Dans la presse étrangère
Rencontre avec Mustapha Belhocine, auteur de « Précaire ! »
Le samedi 17 décembre 2016    Marseille (13)
Rencontre avec Mustapha Belhocine, auteur de "Précaire !"
Le mercredi 27 avril 2016    Chambéry (73)
Rencontre avec Mustapha Belhocine, auteur de "Précaire !"
Le vendredi 22 avril 2016    Saint-Nazaire (44)
Rencontre avec Mustapha Belhocine, auteur de "Précaire !"
Le jeudi 21 avril 2016    Rennes (35)
Rencontre avec Mustapha Belhocine, auteur de "Précaire !"
Le vendredi 18 mars 2016    Paris (75)
Réalisation : William Dodé