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Interventions, 1961-2001
Science sociale et action politique
Textes choisis et présentés par Franck Poupeau & Thierry Discepolo
Parution : 08/03/2002
ISBN : 2910846628
Format papier : 488 pages (12 x 21 cm)
20.00 €

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Les interventions de Pierre Bourdieu depuis les grèves de décembre 1995 ont été l’objet de condamnations souvent virulentes, notamment de la part des journalistes et des intellectuels médiatiques dont il avait analysé le pouvoir. Il fut alors accusé de découvrir l’action politique « sur le tard », d’abuser de sa notoriété scientifique ou encore de revenir à des figures intellectuelles surannées. Ce qui semblait choquer avant tout, c’était qu’un savant intervienne de la sorte, portant le fer de la critique dans le domaine politique.
Les interventions du sociologue dans l’espace public datent pourtant de son entrée dans la vie intellectuelle, au début des années 1960 à propos de la guerre d’Algérie. Dès lors, une réflexion constante sur les « conditions sociales de possibilité » de son engagement politique l’incite à se démarquer aussi bien d’un scientisme donneur de leçons que du spontanéisme alors si courant chez les « intellectuels libres ».
Ce recueil n’a pas seulement pour but de regrouper les nombreux textes « politiques » ou « critiques » souvent peu accessibles ou inédits en français. Il tient avant tout de la mise en situation : invitation à la lecture d’une œuvre souvent neutralisée par ses conditions académiques de réception. Il s’agit de montrer, à travers les étapes de l’itinéraire du sociologue, replacé dans son contexte historique, une articulation certaine entre recherche scientifique et intervention politique ; le travail de conversion des pulsions sociales en impulsions critiques.
À travers ce parcours, c’est finalement la genèse d’un mode d’intervention politique spécifique qui est retracée : science sociale et militantisme, loin de s’opposer, peuvent être conçus comme les deux faces d’un même travail d’analyse, de décryptage et de critique de la réalité sociale pour aider à sa transformation. La trajectoire illustrée par les textes de ce recueil montre comment la sociologie elle-même se trouve enrichie par l’engagement politique et la réflexion sur les conditions de cet engagement.

Pierre Bourdieu

Sociologue et professeur au Collège de France, Pierre Bourdieu (1930–2002) a joué un rôle majeur dans la vie intellectuelle et politique ; ses premiers livres, parus dans les années 1960 (comme Les Héritiers, avec Jean-Claude Passeron) sont désormais des classiques de la discipline, que l’ensemble de son œuvre a participer à refonder (de La Distinction à La Misère du monde).
Sur Bourdieu aux éditions Agone : Bourdieu, savant et politique de Jacques Bouveresse ( 2004) et Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu de Alain Accardo ( 2006).

Les livres de Pierre Bourdieu sur le site

Foreign Rights

Rights already sold

Allemagne: Vsa Verlag (3 volumes 2002–2003–2004)
Espagne : Argitaltxea Hiru (2002)
Argentine : Libros del Zorzal (2002 pour la 1re partie), Ferreyra editor (2004 pour la 2e partie)
Angleterre : Verso (2005).
Inde : Navayana Publishing (2009)
Japon : Fujiwara Shoten (appear)
Turquie : Heretik (appear)

English notice

Speeches and Other Interventions 1961–2001

Pierre Bourdieu’s interventions from the December 1995 strikes until his death in 2002 have been the target of some very bitter judgements. He has been accused of getting “somewhat belatedly” involved in political action, capitalizing on his scientific fame or again harking back to hackneyed intellectual patterns. This compilation is about the genesis of one specific mode of political intervention, whereby social sciences and militant action, far from opposing each other, could well be considered as merely two facets of the same analytical and critical work on social reality, done with the ultimate aim of transforming it.

Reseña en español

Intervenciones 1961–2001. Ciencia social y acción política

Desde las huelgas de diciembre de 1995 las intervenciones de Pierre Bourdieu han sido objeto de condenas a menudo virulentas, en especial por parte de los periodistas e intelectuales mediáticos cuyo poder había analizado Bourdieu. Fue entonces acusado de descubrir la acción política “en el ocaso de la vida”, de abusar de su notoriedad científica o incluso de volver sobre caducas figuras intelectuales. Lo que parecía chocar más que nada era que un sabio interviniera de esa manera, llevando el hierro de la crítica al dominio político.
Sin embargo, las intervenciones del sociólogo en el espacio público datan de su entrada en la vida intelectual, a principios de los años sesenta a propósito de la guerra de Argelia. A partir de entonces, una constante reflexión sobre las “condiciones sociales de posibilidad” de su compromiso político le incita a desmarcarse tanto de un cientificismo dador de lecciones como de la espontaneidad entonces tan frecuente entre los “intelectuales libres”. Esta selección de textos no sólo tiene la finalidad de reagrupar los numerosos textos “políticos” o “críticos” a menudo poco accesibles o inéditos. Ante todo pretende poner en situación: invitación a la lectura de una obra frecuentemente neutralizada por sus condiciones académicas de recepción. Se trata de mostrar a través de las etapas del itinerario del sociólogo, devuelto a su contexto histórico, una articulación manifiesta entre investigación científica e intervención política; el trabajo de conversión de las pulsiones sociales en impulsos críticos.
Lo que finalmente se vuelve a trazar a través de este recorrido es la génesis de un modo de intervención política específica: ciencia y militancia, lejos de oponerse, pueden ser concebidas como las dos caras de un mismo trabajo de análisis, de desciframiento y de crítica de la realidad social para ayudar a su transformación. La trayectoria ilustrada por los textos de esta selección muestra como la misma sociología se encuentra enriquecida por el compromiso político y la reflexión sobre las condiciones de este compromiso.

Pierre Bourdieu nació en 1930 en Denguin, Francia. Estudió Letras en París. Dió clases en Argel, París, Lille, Princeton (Estados Unidos). Fue director de estudios de la Escuela de Altos Estudios en Ciencias Sociales y profesor titular de la cátedra de Sociología del Colegio de Francia. Dirigió la publicación Actes de la recherche en sciences sociales y la revista Liber. Su producción teórica en el campo de la sociología fue enorme y de una influencia decisiva. Tras una primera etapa en la que trabajó en relación con temas como El desarraigo, La crisis de la agricultura tradicional en Argelia (1964), comenzó a diseñar su teoría de los “campos” (el campo del poder, el campo intelectual, el campo deportivo, el campo educativo, el campo religioso, el campo informativo, el campo familiar, etc.) como “estructuras” relativamente autónomas (es, en efecto, el momento en que Bourdieu articula la sociología clásica con el estructuralismo) que permitirían explicar la posición y el valor de comportamientos y enunciados en determinados “mercados”.

Dossier de presse
K. Kumar, University of Virginia
Choice , mars 2009
Jean-Paul Monferran
l’Humanité , 06/09/2002
Jérôme Meizoz
Domaine public, n°1514 , 09/05/2002
Claude Le Manchec
Le Français aujourd’hui, n°139 , 2002
Compte-rendu

Pierre Bourdieu is currently the most influential social theorist in the social sciences. But throughout his life, he was also a political activist of sorts, engaged in almost all the major political battles in France, from the Algerian War of Independence of the early 1960s to the riots of Muslim youths in French cities in the early 2000s. In this sense, and also because of his creative use of Marxism, he most closely resembles Jean-Paul Sartre, with whom, indeed, he has frequently been compared. Bourdieu once described sociology as “a combat sport,” and this collection vividly exemplifies his conviction that social scientists could not remain detached from the struggles around them. The book, spanning the whole of his life, consists of interviews, newspaper articles, and formerly unpublished drafts. A running strand is a passionate plea that social scientists reject the “mutilated idea of scientificity” that has been the hallmark of their approaches for so long—one, Bourdieu believed, that seriously disabled them from dealing with the most urgent matters of their own societies and the world at large. Anyone with an interest in Bourdieu will want to possess this book.
Summing Up: Highly recommended. Graduate students and general readers.

Bourdieu, Pierre. Political interventions: social science and political action, selected by Franck Poupeau and Thierry Discepolo; tr. by David Fernbach. Verso, 2008. 398 p index; ISBN 9781844671892, $100.00; ISBN 9781844671908 pbk, $39.95.

K. Kumar, University of Virginia
Choice , mars 2009
La « trajectoire » Bourdieu

De Révolution dans la révolution – paru dans Esprit en janvier 1961, et qui interroge la guerre de libération algérienne en notant que « le peuple sera ce qu’on le provoquera à être : force de révolution perdue pour la révolution ou force révolutionnaire » – jusqu’à instituer efficacement l’attitude critique – repris d’une conférence prononcée en juin 2001 à Beaubourg dans le cadre d’une journée consacrée à Michel Foucault –, Interventions regroupe de nombreux textes « politiques » ou « critiques » de Pierre Bourdieu, souvent peu accessibles, voire inédits en français. Mais surtout, à la façon dont le sociologue lui-même avait conçu une articulation inédite entre « recherche scientifique » et « interventions politiques », le travail de Franck Poupeau et de Thierry Discepolo permet de saisir la genèse de toute une démarche, qui partage beaucoup, justement, de celle de Foucault sur « la place et le rôle de l’intellectuel spécifique et critique ». D’où ces questions, lancées par Bourdieu lui-même dans son ultime « intervention » : « Les concepts, disait-il, viennent des luttes et doivent retourner aux luttes. Comment faut-il entendre cette phrase aujourd’hui ? Est-il possible de concilier la recherche théorique et l’action politique ? Y a-t-il place encore pour des intellectuels à la fois autonomes (des pouvoirs) et engagés (le cas échéant contre les pouvoirs) ? »1. Questions laissées ouvertes, en « héritage », si l’on ose dire, si tant est que « le travail de conversion des pulsions sociales en impulsions critiques » – pour reprendre une formule de Franck Poupeau – a pu générer à la fois un formidable travail (celui de Bourdieu et d’autres) montrant combien la sociologie elle-même s’est trouvée enrichie par l’engagement politique et par la réflexion permanente sur les conditions de cet engagement, mais aussi une réception parfois brouillée, souvent malveillante, dans laquelle se trouve précisément en jeu l’analyse du pouvoir des « journalistes et des intellectuels médiatiques », qui est au cœur de plusieurs des « interventions » réunies ici. À commencer par le magistral « La télévision peut-elle critiquer la télévision ? », « chronique d’un passage à l’antenne » dans l’hiver 1996. « Science sociale et militantisme, loin de s’opposer, peuvent être conçus comme les deux faces d’un même travail d’analyse, de décryptage et de critique de la réalité sociale pour aider à sa transformation », note encore Franck Poupeau dans l’entretien accordé à l’Humanité. Manière de dire et ce que fut un apport majeur de Bourdieu et ce que le monde d’aujourd’hui peut encore dire, à son œuvre, du « sous-prolétariat » colonisé aux « précaires » de tous les pays.

1 Lire p. 472.

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ENTRETIEN

Chercheur au Collège de France, Franck Poupeau a assuré, avec Thierry Discepolo, le choix et la présentation des textes de Pierre Bourdieu, rassemblés à l’enseigne d’Interventions, 1961-2001. Il vient, par ailleurs, de coordonner un numéro de la revue Agone[1] , intitulé Revenir aux luttes. Éléments pour une critique de la contestation, qui place en exergue cette phrase d’Antonio Gramsci : « Nous autres, nous nous éloignons de la masse : entre nous et la masse se forme un écran de quiproquos, de malentendus, de jeu verbal compliqué. Nous finirons par apparaître comme des gens qui veulent conserver leur place. » Rencontre.

L’un des objectifs affichés par la publication d’Interventions est, dites-vous, de tordre le cou à l’idée selon laquelle Pierre Bourdieu aurait découvert l’action politique « sur le tard », tout en abusant, pour ce faire, de sa notoriété scientifique

Franck Poupeau. Au départ de ce livre, il y a eu, en effet, la volonté de répondre à toutes les polémiques, venant de journalistes et d’intellectuels « médiatiques » sur l’engagement politique de Pierre Bourdieu, que ce soit en 1995 ou ensuite aux côtés des mouvements antimondialisation ; il s’agissait aussi pour nous de montrer que la sociologie ne se réduit pas à de simples prises de positions politiques, déconnectées du travail intellectuel. Ce souci traverse tout le livre, à travers la critique de la posture de « neutralité axiologique » du sociologue, qui est présente dès l’entrée de Bourdieu dans la vie intellectuelle, au début des années soixante, à propos de la guerre d’Algérie. Pour lui, cette fameuse prétention à la « neutralité » n’était en fait qu’une prise de position politique – mais masquée. Tout cela l’a incité à se démarquer aussi bien d’un scientisme donneur de leçons que du spontanéisme, alors si courant chez « les intellectuels libres ».

Quelle vision avez-vous, précisément, de la construction singulière qu’il a opérée entre son travail de sociologue et ses engagements politiques ?

Franck Poupeau. D’une part, il y a le basculement de trajectoire qu’a provoqué chez Bourdieu son travail en Algérie, avec le réinvestissement d’un certain nombre de questions sociales et académiques. Sa sympathie pour la cause algérienne est inséparable du travail d’enquête mené sur le déracinement des populations, ou sur la condition des sous-prolétaires, mais avec la volonté de poser autrement les problèmes que ne le faisaient alors d’autres intellectuels – je pense à Fanon ou à Sartre, par exemple. On parlait de « révolution » d’un côté, ensuite on signait des pétitions Bourdieu, lui, pose la question des « conditions révolutionnaires » en Algérie en relation étroite avec son étude sur les sous-prolétaires Il me semble qu’est déjà là l’une des constantes de sa démarche, à savoir le va-et-vient permanent entre les problèmes sociaux d’un moment et la façon dont la sociologie consiste à les retraduire en termes de problématiques scientifiques. Il se sentira, à partir de là, décalé par rapport à des prises de positions disons « démocratisantes » sur l’école : il n’adhérera pas spontanément au discours sur la démocratisation, et il fera passer l’analyse de l’enseignement avant le discours politique sur cette question.

Comment avez-vous procédé pour reconstituer, ou reconstruire – on ne sait trop comment dire –, toute cette trajectoire ?

Franck Poupeau. Un certain nombre de choses nous sont apparues comme évidentes : la période algérienne, puis celle de la construction d’une position scientifique dans le monde académique, avec les travaux sur l’éducation et la naissance des Actes de la recherche en sciences sociales ; ensuite, des périodes plus directement axées sur les rapports d’États ou la critique des médias. De ce point de vue, nous n’avons pas eu à « reconstruire » quoi que ce soit : nous avons même été étonnés de voir combien la posture que j’évoquais à l’instant est toujours présente, même si elle s’investit ensuite différemment dans des champs différenciés. Là où il y a eu, par contre, « reconstruction » de notre part, c’est dans un travail de mise en relation entre, d’une part, un contexte historique d’ensemble, d’autre part, un contexte intellectuel déterminé à chaque fois, et enfin le contexte de l’œuvre. Cela nous a demandé beaucoup d’efforts, jusqu’au choix des textes, auquel nous avons procédé en ayant le souci de montrer le plus possible la cohérence de son travail. Ce qui apparaît nettement, par exemple, à propos de la Pologne, avec, à la fois, sa réflexion théorique sur le thème de la « délégation et de la représentation politique » – avec une relecture approfondie de Gramsci – et sa prise en compte de la situation politique de l’époque avec la crise que commence à traverser en France le Parti communiste avec le programme commun. Il y a là, pour lui, comme une « occasion » qui se présente d’intervenir : il ne s’agissait donc pas, pour nous, de faire apparaître des connexions intemporelles, mais bien plutôt des connexions entre l’œuvre et son contexte.

Ce qui est frappant aussi – et c’est particulièrement vrai encore une fois pour l’Algérie – est la manière dont Bourdieu ne cesse pas de revenir sur telle ou telle question…

Franck Poupeau. En fait, le problème de l’Algérie l’a sans arrêt poussé à revenir sur le statut même du sociologue : comment faire une sociologie rigoureuse tout étant engagé dans le champ politique ? Un des modes de fonctionnement de son travail de sociologue a donc été le retour constant sur les expériences passées. Ce qui est le cas, par exemple, du célibat des paysans, auquel il consacre plusieurs articles jusqu’aux années quatre-vingt, ou encore de l’analyse des médias, qu’il entreprend bien avant les polémiques des années quatre-vingt-dix, comme nous l’avons montré dans Interventions. Il y a, chez Bourdieu, un travail incessant d’affinements progressifs. Le livre permet de faire apparaître souvent une sorte de premier état de sa réflexion – comme un moment déclencheur – en le mettant ensuite en parallèle avec des textes plus tardifs, dans lesquels lui-même revient sur tel ou tel de ces moments et opère comme une mise en contexte. Cela m’a d’autant plus frappé que j’ai commencé à travailler sur ce livre au moment où, jeune chercheur n’ayant pas encore terminé sa thèse et donc confronté à toutes sortes d’exigences académiques de « neutralité », j’avais devant moi quelqu’un dont tout le travail se nourrissait, au contraire, de ce va-et-vient constant entre la politique et la science. C’est en grande partie grâce à Thierry Discepolo, des Éditions Agone, qui est le coauteur des présentations, que ce lien a pu être approfondi et développé dans le livre.

1 n° 26–27, septembre 2002, 22 euros. (Avec, notamment des contributions de Naomi Klein, de Jacques Bouveresse, de Serge Halimi, de Michael Albert, etc.).

© 2002 l’Humanité. Tous droits réservés.

Jean-Paul Monferran
l’Humanité , 06/09/2002
Science sociale et action politique
Deux mois après la mort du sociologue français, Interventions recueille les principaux textes à portée militante de Pierre Bourdieu, inédits ou parus entre 1961 et 2001. L’ouvrage, préparé du vivant de l’auteur, a un double but. D’abord, convaincre que les savoirs des sciences sociales peuvent accompagner l’action politique et l’informer. Ensuite, par la reconstitution chronologique des positions politiques de l’auteur, faire voir que l’engagement de Bourdieu ne date pas des grèves de 1995. Contre les propos de nombreux journalistes qui ont vu en Bourdieu un savant égaré sur le tard dans la militance, ce livre fait voir la cohérence de sa conception de « l’intellectuel spécifique », que Bourdieu partageait avec Michel Foucault. Ensemble ils signent d’ailleurs plusieurs textes, dont un message de soutien au syndicat polonais Solidarnosc en décembre 1981. Le passage de Bourdieu – philosophe de formation – à la sociologie est contemporain de ses premiers textes engagés, et hâté par le même événement : la guerre d’Algérie. On trouvera plusieurs articles de cette période sur le sujet, non sans regretter l’absence d’autres, parus dans de petites revues algériennes. Mai 1968 occasionne des analyses assez sévères du mouvement étudiant, inspiré pourtant en partie du choc que constitua Les Héritiers (1964). L’essentiel des articles porte, très tôt, sur le rôle des intellectuels critiques dans la dénonciation des idéologies dominantes, qu’elles soient staliniennes, de droite conservatrice ou social-démocrates. Dès l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir en 1981, Bourdieu reproche sévèrement à la gauche réformiste d’accompagner le libéralisme et de le légitimer par un bouclier moral. Il l’écrira à de multiples reprises, non sans un humour parfois grinçant : « "De quelqu’un qui ment effrontément, les Kabyles disent : “Il m’a mis l’Est en Ouest”. Les apparatchiks de gauche nous ont mis la gauche à droite." »
Bourdieu en appelle alors à un retour à la tradition libertaire de la gauche, et à de nouvelles formes de mobilisation internationales, notamment par le biais de réseaux hors partis, constitués de militants, étudiants, artistes, intellectuels et travailleurs, capables de faire plier les appareils d’état ou les grandes entreprises capitalistes. Il participe ainsi à la mise sur pied du Parlement international des écrivains, fonde les groupes Raison d’agir ainsi qu’une maison d’édition militante, apporte sa caution à plusieurs associations anti-racistes. De par ses saines colères et sa chaleureuse énergie intellectuelle, Interventions invite à persévérer en ce sens.
Jérôme Meizoz
Domaine public, n°1514 , 09/05/2002
Le langage et la langue chez Pierre Bourdieu
Parmi les innombrables écrits publiés après le décès de Pierre Bourdieu, nous avons choisi de présenter ici ceux qui pourraient nous aider à mieux cerner la contribution du sociologue aux différentes questions relatives au langage, à la langue et à son enseignement. En effet, comme le rappelle Louis-Jean Calvet dans le numéro spécial de la revue Sciences humaines (« Bourdieu et la langue », p. 58-61), c’est à partir d’une réponse à un questionnaire de membres de l’AFEF en 1977 et, ensuite, d’un article publié dans Le Français aujourd’hui qu’est né Ce que parler veut dire (1), son ouvrage consacré aux questions linguistiques. Il nous a donc paru intéressant de rendre compte de ces publications dans Le Français aujourd’hui lui-même, et avec un recul de plus de vingt années.
On connaît la thèse centrale de cet essai : la variété linguistique du groupe social dominant rend plus ou moins légitime les productions langagières, ce qui permet au sociologue de mettre au jour les formes de pouvoir qui sont en jeu dans les discours. Pour bien saisir l’importance des échanges langagiers, il faut se défaire, selon lui, de l’illusion d’un simple partage, d’un « communisme linguistique ». Si relation il y a entre des interlocuteurs, c’est en tenant compte du pouvoir que peut détenir un locuteur sur un autre. C’est aussi que le reste du temps il y a des motifs de tension, de rapports de pouvoir et de domination. C’est en n’oubliant pas les lois sociales de construction du langage, en ne masquant pas sa genèse sociale qu’on pourra approcher de plus près le sens des discours. Dans le champ scolaire notamment, le discours de l’enseignant remplit une fonction importante d’unification et de domination, voire d’intimidation linguistique en imposant un français normé. Pierre Bourdieu souligne ainsi l’aspect coercitif de l’institution. En plus des manières de parler, la domination s’exerce d’habitude dans les manières de regarder l’enfant, de se tenir face à lui, de garder éventuellement le silence devant ses questions. Ces manières sont, elles aussi, chargées d’injonctions. L’efficacité du discours de l’enseignant, par exemple, est inséparable de l’existence d’une institution qui définit les conditions – en termes d’agent, de lieu et d’espace – pour que ce discours exerce ses effets. S’attache au discours de l’enseignant une efficacité symbolique qui dépend d’abord d’une compétence linguistique. L’exercice de son pouvoir s’appuie sur un travail méthodique sur la forme qui atteste sa maîtrise et qui lui permet d’acquérir la reconnaissance du groupe. Le pouvoir de ses mots réside dans le fait qu’ils ne sont pas prononcés à titre personnel. En effet, il ne peut agir par les mots que parce que sa parole concentre un capital symbolique accumulé par un groupe qui l’a mandaté pour cela.
En relisant l’ensemble des articles publiés dans Interventions, ouvrage en tous points excellent, ou quelques-unes des contributions de la revue Sciences humaines (2), nous avons d’abord été frappés par le rôle central que joue la question de la maîtrise de la langue dans l’argumentation bourdieusienne et par la très grande cohérence de sa thèse à défaut, peut-être, de sa subtilité. En réalité, ce n’est pas un, mais quatre grands types de discours que le sociologue a sans cesse soumis à l’analyse, en s’appuyant sur ses analyses antérieures : celui de l’enseignant bien sûr, mais aussi celui de l’homme politique, celui du philosophe (ou de l’intellectuel) et celui du journaliste. Ce que parler veut dire est finalement le lieu de convergence de ses principales réflexions sur la langue et ses usages. Il ne cessera d’être repris et développé dans les principaux articles et dans certains ouvrages tel Langage et pouvoir symbolique (3). Il l’aidera à fourbir ses principales armes conceptuelles. Dès 1966, par exemple, le sociologue décoche ses premières flèches contre l’Éducation nationale :
« On pourrait montrer de la même façon que la dévalorisation de la culture scientifique et technique est en affinité avec les valeurs des classes dominantes ; on pourrait montrer aussi que la langue dans laquelle s’effectue la transmission du savoir diffère profondément de son vocabulaire et dans sa syntaxe de la langue qu’utilisent quotidiennement les enfants de classes moyennes et populaires. » (4)

Il reprendra à peu près dans les mêmes termes sa critique contre les hommes politiques (à la question : « La philosophie politique des hommes politiques se trahit-elle dans leur langage ? », il répond : « Oui. Elle est présente dans leur rapport au langage, dans leur hypercorrection ou leur pompe verbale… » (5)) ;
puis contre certains intellectuels :
« Je pense à tous ces préjugés professionnels qui ne sont jamais mis en question, ou seulement par exception, par exemple la supériorité intrinsèque du langage philosophique sur le langage ordinaire. » (6)
« Le discours philosophique, comme toute autre forme d’expression, est le résultat d’une transaction entre une intention expressive et la censure exercée par l’univers social dans lequel elle doit se produire. » (7)
ou, plus récemment, contre les journalistes :
« Le jeu joue en faveur des professionnels de la parole, de la parole autorisée. » (8)

Mais les principaux acteurs de la vie intellectuelle actuelle, ou située dans un passé récent, ne sont pas seuls en cause dans ces articles. Pierre Bourdieu sait prendre davantage de recul historique, par exemple lorsqu’il critique le philosophe allemand Herder :
Il y a quelque chose d’un peu inquiétant (au moins pour moi) dans la pensée de type herderien et dans les notions comme “esprit du peuple”, “âme du peuple”, qui fondent une sorte d’organicisme anti-universaliste, ou dans l’exaltation du langage comme condensé de l’expérience et de l’authenticité des nations, donc comme fondement possible des revendications nationales ou des annexions nationalistes. » (9)
ou lorsqu’il souligne les inégalités linguistiques entre nations :
« Pendant ce temps, certains rêvent, à l’occasion de l’ouverture des frontières, de soumettre l’usage aujourd’hui incontrôlé des nouvelles technologies de communication aux forces social-darwiniennes d’une concurrence généralisée, supposée bonne partout et toujours, sans voir que, dans un domaine où la France n’est pas leader, une telle concurrence sauvage ne profiterait qu’aux plus nantis ou aux nations économiquement et linguistiquement dominantes. » (10)

Le rôle du langage est central selon Pierre Bourdieu, parce que la langue est une représentation qui, à ce titre, possède une efficacité proprement symbolique de construction de la réalité (11). Il permet donc au sociologue d’étayer son concept central d’habitus, c’est-à-dire de « matrice », déterminée par la position sociale des individus, qui fait voir le monde et agir à l’intérieur de ce monde, et qui se concrétise par des styles de vie, des jugements mais aussi, dans notre cas, par une certaine compétence linguistique, à la fois technique et sociale. Il existerait, en effet, un habitus linguistique à l’œuvre justement dans les quatre grandes catégories de discours que nous avons citées.
Il n’est pas surprenant, dès lors, que Pierre Bourdieu se réfère plusieurs fois à Ludwig Wittgenstein dans ses écrits. Le philosophe d’origine autrichienne est donné en modèle de penseur capable de rupture radicale avec le discours philosophique (seul Karl Kraus acquiert aussi ce statut dans l’œuvre bourdieusienne). Son intérêt pour le langage ordinaire trace aussi la voie d’une critique exigeante de quelques-uns des fondements de ce discours. On retrouvera d’ailleurs, dans Wittgenstein, dernières pensées, les actes du colloque consacré au philosophe, une contribution de Pierre Bourdieu qui clarifie son rapport à Wittgenstein. Critiquant certaines lectures universitaires qui tentent un peu hâtivement de « sociologiser » la théorie des jeux de langage, il précise :
« J’ai fait remarquer tout à l’heure que les exemples de “jeux de langage” que produit Wittgenstein sont tous pris dans nos sociétés, et il me semble que l’on pourrait, aussi bien contre Lynch que contre Bloor, reconnaître dans ce que j’appelle des champs des réalisations empiriques de ces “formes de vie” dans lesquelles se jouent autant de “jeux de langage” différents : chaque “champ” comme “forme de vie” est le lieu d’un jeu de langage qui donne accès à un aspect différent de la réalité. » (12)

Pierre Bourdieu lecteur de Wittgenstein apporte ainsi des correctifs intéressants à la thèse de l’efficacité symbolique du discours fondée sur la domination du groupe social le plus instruit. Les compétences linguistiques et communicationnelles s’exercent dans de véritables microcosmes sociaux qui sont autant d’univers de reconnaissance, régis par des règles plus ou moins contraingnantes. Ces règles fixent la forme des discours qui doivent ainsi faire l’objet d’un véritable apprentissage. Les pratiques langagières sont donc bien des pratiques sociales comme l’ont largement confirmé ensuite les travaux de Bautier, Gadet, Boutet en France, Labov, Hamer ou Gumperz aux États-Unis et au Canada.
Les convergences que nous avons relevées dans ces écrits de Pierre Bourdieu seraient donc incomplètes si on les prenait pour de simples assertions d’une pensée figée. En réalité, l’institution scolaire reste un de ces lieux d’observation privilégiée :
« L’inégalité entre les enfants des différents milieux tenant fondamentalement aux différences qui séparent la langue populaire et la langue savante, dont les langues parlées dans les différents milieux sont inégalement éloignées, l’enseignement doit faire une place très importante, dès l’école maternelle, à des exercices de verbalisation. À travers l’apprentissage d’une langue complexe, c’est en effet une aptitude générale à manipuler des structures logiques complexes qui peut être développée. » (13)

Mais ces observations sont loin d’être isolées et constituent le support de véritables propositions pédagogiques qui montrent la constance de l’investissement du sociologue dans les questions relatives à l’enseignement-apprentissage de la langue. En voici, pour conclure, quelques exemples prélevés dans l’ouvrage posthume des éditions Agone, qu’on pourra classer selon leur degré de généralité et qu’on appréciera pour leur lucidité :
– « favoriser le contact avec des œuvres culturelles » (14) ;
– « donner une place prépondérante à l’enseignement de la langue maternelle » (15) ;
– « réfléchir à la langue académique et sur tous les enseignements dits de culture » (16) ;
– « transformer le contrôle de l’apprentissage et le mode d’évaluation des progrès » (17) ;
– renforcer « l’utilisation du dictionnaire, l’usage des abréviations, la connaissance de la rhétorique de communication » (18) ;
– « livrer à tous les élèves cette technologie du travail intellectuel et, plus généralement, leur inculquer des méthodes rationnelles de travail » (19).

Ces ouvrages et articles aideront à faire connaître un Pierre Bourdieu « didacticien », ce qui n’est pas l’un de leurs moindres intérêts.


–––––––––––––––––––––
(1) (Fayard, 1982) Points Seuil 2002.
(2) « L’œuvre de Pierre Bourdieu. Sociologie, bilan critique, quel héritage », numéro spécial, 2002.
(3) Seuil, 2001.
(4) Interventions 1961-2001, p. 58.
(5) Ibid., p. 104.
(6) Ibid., p. 194.
(7) Ibid., p. 270, à propos de Heidegger.
(8) Ibid., p. 270, à propos de son passage à l’émission « Arrêt sur images ».
(9) Ibid., p. 275.
(10) Ibid., p. 372.
(11) Ibid., p. 175.
(12) « Wittgenstein, le sociologisme et la science sociale », in Wittgenstein, dernières pensées, p. 351.
(13) Interventions 1961-2001, p. 69.
(14) Ibid., p. 70.
(15) Ibid., p. 71.
(16) Idem.
(17) Ibid., p. 218.
(18) Ibid., p. 219.
(19) Idem.
Claude Le Manchec
Le Français aujourd’hui, n°139 , 2002
Réalisation : William Dodé