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La Bio entre business et projet de société
Sous la direction de Philippe Baqué
Parution : 18/05/2012
ISBN : 9782748901702
Format papier : 432 pages (12 x 21 cm)
22.00 €

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« La grande distribution propose des produits bio importés de l’autre bout du monde, à l’empreinte écologique catastrophique, cultivés par des ouvriers sous-payés et revendus entre cinq et dix fois leurs prix d’achat. Pendant ce temps, des paysans vendent leurs produits bio, avec une réflexion sur un prix juste, sur des marchés de plein vent ou au sein d’Amap.
Plutôt qu’une démarche indissociablement écologique, sociale et politique, peut-on réduire la bio à une distribution d’aliments sans pesticides pour consommateurs inquiets de leur santé ? La bio peut-elle se mettre au service du “bien-être” d’une partie de la population sans ébranler les fondements de la société de consommation ? »

Ce livre collectif est l’aboutissement du travail de journalistes, sociologues, agronomes et paysans. Certains ont mené des enquêtes de terrain en Amérique, en Afrique, au Proche-Orient et en Europe ; d’autres se sont inspirés de leurs pratiques. L’ensemble constitue une critique du « bio-business » mais montre surtout comment des paysans mettent en pratique les principes fondamentaux de l’agriculture bio et proposent des alternatives à un modèle de société destructeur.

> voir quelques photographies réalisées par les auteurs sur le site de l’association Alterravia

Extrait

Au sommaire

Introduction : Quel sens donner à la bio ?
1. Colombie : la bio au cœur des conflits
2. La double nature de la bio
3. Élevages de volailles : la bio va-t-elle y laisser des plumes ?
4. Opération « B.I.O. » : guerre commerciale & grande distribution
5. Andalousie : bio et mer de plastique
6. Des acteurs historiques de la bio face aux nouveaux enjeux
7. Maroc : l’obsession exportatrice
8. Biocoop : le grand écart
9. Changer de distribution pour changer de société
10. Comment le lait bio va-t-il tourner ?
11. Les Amap : miracle ou mirage ?
12. Israël – Palestine : la bio entre champ et bataille
13. Semences : la bio contre la bio diversité ?
14. De la démocratie alimentaire aux États-Unis
15. Bolivie : l’agroécologie d’avant la bio ?
16. L’agroécologie, un outil de transformation sociale
Conclusion : Une autre bio pour un autre monde ?

> English notice

Introduction

Quel sens donner à la bio ?

Les auteur-e-s de ce livre sont agriculteurs, journalistes, sociologues, militants et, comme tous les citoyens soucieux de leur alimentation et de la société dans laquelle nous vivons, nous nous sentons concer- né-e-s par l’agriculture biologique – que nous appellerons « la bio » par la suite. Elle est pour nous bien plus qu’une technique agronomique. Elle est porteuse d’un projet de société.
Nous nous sommes donc posé des questions sur son devenir quand nous avons constaté que la grande distribution et l’industrie agroalimentaire, longtemps farouches adversaires de la bio, ayant repéré un marché porteur, tentaient de l’annexer purement et simplement et de la vider de son sens. Nous avons souhaité mettre au jour les pratiques d’un certain nombre de filières se réclamant de l’agriculture biologique mais dont les techniques commerciales et financières ont pour but principal de l’intégrer dans un système industriel, productiviste et capitaliste mondialisé.
Nous avons évidemment aussi tenu à montrer qu’existe toujours une agriculture biologique fidèle à ses principes. Cette bio se manifeste sous une infinité de formes, toutes respectueuses des ressources locales et des savoir-faire paysans, qui sortent du cadre étroit d’une définition purement technique. Elle est en relation étroite avec l’agroécologie1, science qui envisage toute production agricole dans son contexte écologique, social et politique.
Comme nos questionnements en soulevaient d’autres, nous sommes allés à la rencontre des acteurs du marché de la bio – que nous appellerons par la suite « le bio » : des paysans mais aussi des commerçants, des industriels et des consommateurs. Nous avons pour cela enquêté en France et dans une dizaine de pays. Nous avons ainsi été confrontés à des réalités diverses, souvent opposées et contradictoires. Nous nous sommes retrouvés face à des pratiques, des systèmes de production et des mécanismes économiques qui nous ont semblé très éloignés des principes de la bio et même souvent dangereux pour son avenir. Nous avons aussi découvert des expériences riches d’enseignements essentiels en observant les rapports des paysans avec la terre et les relations humaines qu’ils induisent.
Pour restituer cet ensemble d’investigations, de rencontres et de réflexions, nous nous sommes appuyés sur la diversité et la complémentarité de nos parcours en proposant des informations et des interrogations plutôt que des réponses définitives ou des solutions miracle. Ni donner des leçons ni proposer un catalogue du « bio fréquentable » pour des consommateurs déjà saturés de labels et de certifications. Plutôt favoriser une réflexion autonome et une initiative collective. Et, s’il nous arrive de prendre position, c’est afin d’ouvrir des pistes pour un débat, plus que jamais nécessaire : « entre business et projet de société », quel sens donner à la bio ?

« Bien-être » ou critique du « mal-avoir » ?

L’agriculture biologique a le vent en poupe. Après une succession de crises sanitaires mondiales majeures, de plus en plus de citoyens sont demandeurs de produits sains. Des documentaires et ouvrages très critiques vis-à-vis des conséquences désastreuses d’une utilisation massive des pesticides et des nitrates ont présenté l’agriculture biologique comme la « solution miracle » qui allait protéger la santé des consommateurs et éventuellement sauver la planète. Mais qu’est-ce que l’agriculture biologique ?
Entre mode de production reposant sur un ensem- ble de techniques, labels commerciaux et prétentions éthiques et philosophiques, la bio est moins simple à définir qu’il n’y paraît. L’un des objectifs de ce livre est précisément d’y voir plus clair. Quoi qu’il en soit, la bio est devenue « tendance » et a pris parfois des allures de nouvelle croyance. Une partie de la bio est sortie de la niche des marchés paysans et des boutiques spéciali- sées pour être intégrée au marché de masse de la moyenne et grande distribution, prenant au passage les caractères d’une industrie au service d’un bio-business en pleine expansion. Quels points communs existe-t-il entre les paysans qui vendent leurs produits bio, avec une réflexion sur un prix juste, sur des marchés de plein vent ou au sein d’Amap (Associations pour le maintien de l’agriculture paysanne), et une enseigne de la grande distribution qui propose sur ses linéaires des produits bio importés de l’autre bout du monde, au bilan carbone catastrophique et vendus entre cinq et dix fois leur prix d’achat ? Quelles valeurs partagent les acteurs de ces pratiques ?
Plutôt qu’une démarche globale, indissociablement écologique, sociale, éthique et politique, peut-on réduire la bio à une distribution d’aliments sans pesticides pour consommateurs occidentaux soucieux de leur santé ? La bio peut-elle se mettre au service du « bien-être » d’une partie de la population sans ébranler les fondements d’une société fondée sur le « mal-avoir » ? Ces questions ne sont pas nouvelles. Elles traversent le mouvement de l’agriculture biologique depuis les années 1960. Mais avec la mondialisation de l’économie, elles se posent désormais à l’échelle planétaire. Et l’évolution des techniques de production, de transformation et de distribution des produits alimentaires oblige à reformuler en permanence les fondements de la bio.
Sur le marché français, la demande de produits bio n’a cessé de croître depuis le début des années 1990, sans être ralentie par la crise. Entre 2008 et 2009, les ventes ont encore progressé de 19 % 1. Mais en 2011, malgré une moyenne de quinze agriculteurs convertis chaque jour en France, le nombre d’hectares exploités en bio décollait difficilement des 3 % de la surface agricole utile (SAU), bien loin des 6 % fixés par le Grenelle de l’environnement comme objectif pour 2012.
Pourquoi ? À l’écoute des lobbies de l’industrie agro- alimentaire, les gouvernements successifs n’ont jamais vraiment favorisé le développement de l’agriculture biologique. Et le Grenelle de l’environnement n’y a rien changé. Ses effets médiatiques n’étant plus (électorale- ment) porteurs, le gouvernement Sarkozy a revu à la baisse les aides consacrées à la bio. La loi de finances de 2011 a ainsi réduit de 4 000 à 2 000 euros le crédit d’impôt sur le revenu dont pouvait bénéficier chaque agriculteur certifié bio – ce qui était une mesure phare du Grenelle. Les 17 millions d’euros du budget global de ce crédit, réduit de moitié par rapport à 2010, sont à comparer aux aides au développement des agrocarburants en France, dont le montant, en hausse, était de 196 millions d’euros en 20112. Et dont la principale société à en bénéficier n’est autre que Sofiprotéol, présidée par Xavier Beulin, dirigeant de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles). Pour Sofiprotéol, qui a des intérêts dans les élevages intensifs de porcs chimiques, le bio doit continuer à occuper une part marginale et contrôlée du marché mondial, rien de plus. À l’image des huiles d’olive parfumées au macadamia importé d’Australie et au sésame originaire de Chine, commercialisées par Lesieur, l’une de ses filiales. Le gouvernement français partage cette vision. Nicolas Sarkozy l’a bien fait comprendre aux barons de l’industrie agro- alimentaire en déclarant au Salon de l’agriculture en 2010 : « L’environnement, ça commence à bien faire ! » Entre une agriculture biologique paysanne locale au ser- vice de la souveraineté alimentaire et une agriculture bio mondialisée et labellisée au service des intérêts des grands groupes, le gouvernement a fait son choix. Ce choix peut-il être le nôtre ?

Développer le marché de la bio à tout prix ?

Plus de 35 % des produits labellisés bio consommés sur le territoire français sont importés. En 2008, les importations de fruits et légumes ont augmenté de 22 % et représentaient 60 % des approvisionnements. Les groupes de la grande distribution qui ont investi dans le marché de la bio ont tout intérêt à encourager les importations, qui leur permettent d’accroître leurs bénéfices. Ce système est fondé sur la production en grandes quantités et à coûts réduits, grâce à des techniques de cultures industrielles, à l’exploitation de la main-d’œuvre et au pillage des ressources naturelles, de fruits et de légumes labellisés bio au Maroc, en Italie, en Espagne ou en Israël. Achetés à très bas prix par les intermédiaires ou les centrales d’achat, qui mettent les producteurs en concurrence, ces fruits et légumes pro- curent des marges confortables à la grande distribution qui les vend sur ses linéaires deux ou trois fois plus cher que les fruits et légumes non bio.
Ce système permet aussi à la grande distribution de maintenir une pression constante sur les producteurs français. Ainsi, l’industrie laitière met-elle en concurrence le lait bio français avec du lait bio venu d’autres pays européens. Tandis que les puissantes coopératives agricoles nourrissent les élevages intensifs labellisés bio à moindre coût avec du soja non moins labellisé, en provenance du Brésil et souvent produit, en plus, grâce à la déforestation.
Les filières regroupées sous le terme générique « bio », structurées par les coopératives tentaculaires et la grande distribution, sont à l’image de l’agriculture conventionnelle qui leur a permis de bâtir leurs empires : une agriculture intensive et productiviste qui cherche à maximiser les profits. La bio chère aux Leclerc, Auchan, Terrena, Maïsadour et autres emprunte donc tout naturellement les voies déjà tracées de la mondialisation. La demande en masse de produits à moindre coût et en toute saison stimule, dans les pays du Sud, le développement d’agricultures biologiques intensives fondées sur la monoculture, la concurrence sauvage, la spoliation des terres et l’exploitation de la main-d’œuvre. En confor- mité avec la réglementation européenne du label officiel « AB », qui n’impose aucune limite à ces pratiques. Au motif de « développer l’agriculture biologique », faut-il s’engouffrer dans cette voie ?
Chaque année, l’Agence Bio, groupement d’intérêt public et vitrine officielle de la bio en France, publie un rapport sur l’état de l’agriculture biologique dans le monde 3. Sans dissimuler une certaine autosatisfaction, ce rapport confirme invariablement la progression de la bio – ce qui devrait amener le lecteur à se réjouir. Ainsi, de 1999 à 2008, la surface mondiale cultivée en bio label-isée aurait été multipliée par 3,3 et atteindrait désormais les 35 millions d’hectares. En Europe, la bio aurait connu une croissance de 8,2 % en 2008 et couvrirait 4,3 % de la SAU (surface agricole utile). À ce rythme-là, l’en- semble de la SAU européenne sera convertie à la fin du siècle. L’optimisme est donc de mise.
Toutefois, une analyse affinée tempère cette eupho- rie. Ainsi, aux îles Malouines – citées par l’Agence Bio comme l’exemple le plus remarquable d’une progres- sion fulgurante de la bio –, les 400 000 hectares décla- rés convertis en bio en une année appartiennent à dix exploitations et sont des prairies naturelles extensives où l’éleveur n’intervient quasiment pas : ces prairies étaient « bio » avant leur conversion. De même en Argentine, où 90 % des 4,4 millions d’hectares label- lisés bio sont des terres consacrées à l’élevage de mou- tons et la propriété de fermes de 80 000 hectares en moyenne. Idem pour les 12 millions d’hectares bio de l’Australie et pour une grande partie du 1,3 million d’hectares bio en Espagne. Les deux tiers des surfaces mondiales certifiées bio sont des prairies extensives et une partie importante est constituée de grandes exploi- tations spécialisées dans des monocultures d’expor- tation (soja, huile de palme, blé, quinoa, etc.). La « conversion » de ces domaines est motivée par l’avan- tage concurrentiel que représente le label sur le marché mondial, quand ce n’est pas l’attrait de subventions.
Faut-il se réjouir de voir honorés du label « AB » des systèmes de production reposant sur la grande propriété foncière et qui concurrencent sévèrement la petite pro- duction traditionnelle partout ailleurs dans le monde ? La certification bio des surfaces agricoles se développe notamment en Amérique latine (+ 26 %), en Asie (+ 10 %) et en Afrique (+ 6 %). Donc sur des territoires où les habitants ne consomment pas, ou très peu, leurs propres productions bio. Celles-ci sont destinées aux consommateurs en Allemagne, en France, au Royaume- Uni, en Suisse et en Amérique du Nord. Est-ce le rôle de la bio de contribuer au renforcement d’un système économique qui rend les paysans du Sud toujours plus dépendants et les met au service exclusif des consommateurs du Nord ?
L’industrie, la grande distribution et le commerce international sont des problématiques majeures sur les- quelles les acteurs de la bio doivent absolument se positionner. Mais ces derniers ont bien d’autres problèmes à affronter.
Pour commencer, les agriculteurs bio peuvent-ils se satisfaire de semences sélectionnées par des méthodes contraires à leurs principes de respect du vivant et vendues par les multinationales qui diffusent des OGM sur toute la planète ? La bio peut-elle contribuer à l’affaiblissement de la biodiversité ?
Ensuite, les systèmes de certification qui garantissent les labels bio sont-ils des outils d’émancipation pour les producteurs et les consommateurs ou ne sont-ils plutôt qu’un rouage supplémentaire du vaste appareil bureau- cratique qui nous promet une société de contrainte ?
Qu’est-ce que la bio peut espérer d’autorités publiques qui, à l’échelle nationale et internationale, mettent en œuvre des politiques opposées à ses fondements tout en maîtrisant le contenu des cahiers des charges des labels bio officiels ?
Il est fondamental de se demander comment on peut rester cohérent dans la mise en application des principes de la bio tout en recherchant une certaine efficacité économique.

L’heure des choix

La bio est à la croisée des chemins : d’un côté des dérives délétères portées par les plus puissants acteurs économiques et politiques ; de l’autre, des initiatives de tous ordres mais inspirées par les principes écologiques, sociaux et philosophiques posés par les fondateurs de la bio et repris par la charte adoptée en 1972 par la Fédération internationale des mouvements d’agriculture biologique (Ifoam)3.
Selon cette charte, l’agriculture biologique doit produire plus d’énergie qu’elle n’en consomme et respecter la spécificité des terroirs en favorisant l’expression des potentialités naturelles et humaines. Cette agriculture doit favoriser la solidarité entre tous les membres de la filière bio au niveau international et ne doit pas parti- ciper au pillage des pays pauvres. Elle doit rapprocher le producteur du consommateur par l’information sur les conditions de production et de transformation et par la transparence dans les démarches destinées à garantir la qualité des produits. La coopération est préférable à la compétition. Les tailles des exploitations doivent être à échelle humaine. Des prix équitables et résultant d’une concertation doivent être pratiqués à tous les échelons de la filière. Enfin, cette charte de l’Ifoam entend privilégier la distribution de proximité.
Ces principes ont été repris, en France, par la plupart des organisations de la bio. Mais aujourd’hui, entre ces principes et la réalité de la production et du commerce de la bio, la contradiction est souvent flagrante. Ces principes sont pourtant toujours d’actualité. Ils continuent d’inspirer les initiatives découvertes au fil des enquêtes et des rencontres qui ont servi de base à la rédaction de ce livre.
Des expériences paysannes et citoyennes de production et de distribution en rupture avec le système dominant se multiplient et se renforcent partout sur la planète. Certaines ne sont pas certifiées bio. D’autres se sont inspirées de modèles agroécologiques existant bien avant l’apparition de la certification bio. Toutes sont originales et révélatrices de capacités de résistance, d’organisation et de création. Ces initiatives déploient toutes les ressources de l’imagination et explorent les failles d’un système économique et politique aussi puissant qu’hostile. Les réponses à toutes les questions que nous venons de poser sont déjà là, dans un mouvement social diffus et encore peu organisé mais qui porte en lui l’aspiration à une société plus juste et à un lien renouvelé entre l’homme et la nature.
Quelle que soit l’importance de l’héritage laissé par les pères fondateurs, la bio ne trouve pas sa force dans sa contemplation mais dans l’ouverture d’un dialogue entre les producteurs et les consommateurs, entre les paysans et les chercheurs, entre les militants et les élus locaux. Entre les organisations de la bio et des forces politiques et sociales qui leur étaient jusque-là étrangères. Ce mouvement ne s’affirme ni par des réalisations matérielles ni par des prouesses économiques mais par le partage toujours plus large de préoccupations communes sur le devenir de la terre, la permanence des semences, la solidarité entre les hommes, la sécurité de l’approvisionnement alimentaire, la saveur des aliments, etc.
Est-il encore possible que la bio soit porteuse d’un pro- jet de société ? Nous le croyons. Il est de bon ton de dire que la bio n’est qu’une mode passagère. On prédit depuis longtemps l’échec de ses méthodes de culture et de ses prétentions sociales, et sa disparition prochaine. Nous avons trouvé bien des raisons de craindre ces dangers. Mais aussi, et surtout, un foisonnement de solutions pour y échapper.

1 Lire infra, chap. XVI, « Au-delà de la bio, l’agroécologie, un outil de trans- formation sociale », p. 383.

2 Dans une étude menée entre 2005 et 2010 sur la politique d’aide aux bio- carburants en France, la Cour des comptes estime que les consommateurs ont déboursé trois milliards d’euros de plus pour les biocarburants, en raison d’une consommation plus importante et de mesures fiscales.

3 Voir note 1, p. 57.

Foreign Rights

English notice

Organic Farming & Food – Between Business and a Social Project
Directed by Philippe Baqué

List of contents
Introduction – What meaning and direction should organic farming take?
1. Colombia – Organic farming at the heart of conflicts
2. The twofold nature of organic farming
3. Rearing chickens and other fowl – Is organic farming going to come out unscathed or not?
4. The B.I.O. Campaign – Commercial warfare and mass marketing
5. Andalusia – Organic farming and the sea of plastic
6. Historic figures in the development of organic farming now faced with new issues
7. Morocco – The obsession with exportation
8. Biocoop – The Big Divide
9. Changing ways of distributing food in order to change society
10. Which way is organic milk going to turn?
11. Amaps – Miracle or mirage?
12. Israel-Palestine – Organic farming between the battle and the field
13. Seeds – Organic farming versus organic diversity?
14. On democratic food and eating in the USA
15. Bolivia – Agro-ecology from before organic farming?
16. Agro-ecology as an instrument of social change
Conclusion – A different kind of organic farming for a different world?

Philippe Baqué is an independent journalist who works with Le Monde Diplomatique, Politis, Silence, Témoignage Chrétien… He is also the author of the book Un nouvel or noir, Paris Méditerranée, 1999 and has made several documentary films: Carnet d’expulsion, de Saint-Bernard à Bamako et Kayes; Melilla, l’Europe au pied du mur; L’Eldorado de plastique; Le Beurre et l’argent du Beurre…

Pierre Besse is an agronomic engineer and an organic farmer working on a family farm in the suburbs of Toulouse; he is also a member of the Areso Association (ecological builders in south west France) and the Terr’eau Association (ecological drains and drainage). He is part of the Amap networks at regional, national and international level, and writes articles for the magazines Nature et Progrès, Ecorev and Silence.

Michel Besson is co-founder of the Andine Cooperative (see their website and their appeal for funds) and the Minga Association, a group of several firms involved in the quest for a fairtrade economy. He is a trained sociologist (Lecturer at Lille University), and has written books on communities (joint author of Tentatives communautaires, 1976), the dangers of automatization and Colombia.

Clémentine Cirillo-Allahsa is an independent journalist specialising in social sciences and regional heritage; she is involved on both a professional and personal level in various associations and NGOs including social and medical NGOs in India, Nepal and Togo. A former voluntary community worker in Palestine, she is currently a regular contributor to Politis weekly.

Silvia Pérez-Vitoria is an economist, sociologist and documentary film-maker on topics concerning farming and farmers in various countries. She is the author of Les Paysans sont de retour, Actes Sud, 2005 (Farmers’ Friend Prize 2008 and the Nonino Prize in 2009) and La Riposte des paysans, Actes Sud, 2010.

Laetitia Mailhes is an independent journalist based in California specialising in sustainable agriculture and food. She started the blog thegreenplate.org, and is a contributor on Radio France International, Care 2; she also contributed to L’effet Whuffie, Diateino, 2010 and Seule la diversité cultivée peut nourrir le monde, réponses à l’OMC, Minga, 2011.

Patrick Herman is a farmer and journalist, producing organic fruit in the southern Aveyron, currently without any formal certificate or mention. He is involved in the Larzac movement and the Confédération paysanne, and contributes to Réalité de l’écologie, le Monde diplomatique, Politis, XXI… He is also one of the writers who contributed to the collective publication of the Confédération paysanne, Changeons de politique agricole, Mille et une nuits, 2002, and the author of Les nouveaux esclaves du capitalisme, Au diable Vauvert, 2008.

Hind Aïssaoui Bennani is an independent journalist particularly oriented towards agriculture and the condition of women in Morocco. She used to be active with the Confédération paysanne.

Dossier de presse
Augustin Pallière
La Revue du projet , 23, janvier 2013
Olivier Caron
L'Altermondialiste , Janvier 2013
N'Autre école , automne 2012
La revue durable n°46 , automne 2012
Réussir grandes cultures , novembre 2012
Gilles Besson, Jean-François Capelle
Friture mag, Mediapart , 13/11/12
Dominique Parizel et Guillaume Lohest
Valériane n°98 , novembre 2012
Michel Bernard
Silence n°406 , novembre 2012
Fabrice Nicolino
Blog Planète sans visa , 28/10/12
Régis Poulet
La revue des ressources , 08/10/12
N'autre école - CNT , octobre 2012
Silence n°405 , octobre 2012
Marylène Lenfant
le JSD , septembre 2012
Offensive n°35 , septembre 2012
Nelly Pégeault
Nature & Progrès , septembre 2012
Altermondes , septembre 2012
Alain Spilner
My sphere , 12/09/12
Sylvain Allemand
Alternatives économiques n°316 , septembre 2012
Pablo Servigne
Imagine , septembre 2012
Philippe Cazal
Paysan du midi , 24/08/12
Le Canard enchaîné , 08/08/12
60 millions de consommateurs , juillet-août 2012
Jean-François Capelle et Gilles Gesson
Gardarem lo Larzac , juillet 2012
Xavier Pène librairie de L'arbre (Marseille)
Dazibao , été 2012
La Décroissance n°91 , juillet-aout 2012
Biofil n°82 , juillet aout 2012
Le Progrès , 13/06/12
La Feuille n°1498 , juin 2012
Philippe Baqué
Politis , 08/03/12
Bastien Souperbie
Sud-ouest , 30/09/11
Philippe Baqué
Le Monde diplomatique , février 2011
SUR LES ONDES

France culture – « Terre à terre » : écouter l’émission (2 février 2013)

Radio libertaire – « Trous noirs » avec la participation de Philippe Baqué.
Écouter l’émission (14 janvier 2013)

Télé locale Riv 54 (Longwy) – Interview de Michel Besson
Regarder la vidéo (décembre 2012)

Radio libertaire – « Trous noirs » avec la participation de Michel Besson.
Écouter l’émission (lundi 9 juillet 2012)

Fréquence Terre – « Cette bio-là on n’en veut pas » avec la participation de Philippe Baqué.
Écouter l’émission (24 juin 2012)

Radio Aligre – « Voix contre oreille » avec la participation de Michel Besson.
Écouter l’émission (13 juin 2012)

Antenne d’Oc – « le Lot en action » avec la participation de Philippe Baqué.
Écouter l’émission (12 juin 2012)

Equitable Café (Marseile) avec la participation de Philippe Baqué et de Michel Besson.
Écouter le débat (mai 2012)

France Inter – « Carnet de campagne » Lot-et-Garonne, avec la participation de Philippe Baqué.
Écouter l’émission (7 mars 2012)

France Inter – « Terre à terre » avec la participation de Philippe Baqué, Patrick Herman et Michel Besson.
Écouter l’émission (4 décembre 2010)

Compte-rendu

Alors qu’une nouvelle PAC se négocie à Bruxelles, la « bio » est à la mode. Il est de bon ton de glisser les trois lettres magiques dans n’importe quel discours ou un programme politique, comme il est de plus en plus recommandé de mettre dans les placards de sa cuisine quelques produits avec l’étiquette « AB ». Mais sait-on au moins de quoi on parle ? Sait-on toujours ce que l’on achète ?
La bio, pour la plupart des consommateurs, c’est d’abord un label, c’est-à-dire un cahier des charges défini à l’échelle européenne. Longtemps confinés à un secteur restreint du marché, les produits étiquetés « AB » intéressent aujourd’hui les multinationales de l’agroalimentaire et de la grande distribution. Elles récupèrent le label pour en faire une nouvelle source de profit. En effet, non seulement les exigences techniques du label sont de plus en plus souples, mais surtout, et depuis l’origine, elles ne contiennent rien au sujet des conditions sociales de production. Le grand mérite de ce livre est de donner à voir, à travers une série de cas d’étude, ce que peut être l’agriculture biologique conduite par les intérêts capitalistes : des ouvrières sans-papiers sous-payées pour récolter les fraises en Andalousie aux plantations que se taillent dans le sang les paramilitaires en Colombie ; on est loin du projet des premiers militants de la bio.
Mais ces dérives ne concernent pas uniquement des pays exotiques et des géants de l’agroalimentaire. Les acteurs historiques de la bio en France sont aujourd’hui à la croisée des chemins : comment sortir la bio de son confinement économique et social sans tomber dans les mêmes contradictions que l’agriculture conventionnelle – l’utilisation de produits chimiques en moins ?
La bio comme « projet de société » c’est d’abord la prise en compte des pratiques agricoles non seulement par leurs aspects agronomiques et écologiques mais aussi sociaux, économiques et politiques. Cette piste ouverte, on reste un peu sur notre faim après la lecture de cette série d’enquêtes. Néanmoins en refermant le livre, on a déjà compris que la voie vers une agriculture nourricière, créatrice d’emploi et respectueuse de l’environnement ne passera pas simplement par la labellisation d’une partie croissante des produits consommés.

Lire l’article en ligne

Augustin Pallière
La Revue du projet , 23, janvier 2013
L'agriculture biologique entre business et projet de société

Une petite dizaine d’auteurs – collaborateurs à leurs heures perdues auprès de différentes revues comme Le Monde Diplomatique, Silence, Politis, Nature et Progrès, XXI et également auteurs de nombreux ouvrages divers et variés – se sont attelés à mener une enquête internationale sur l’agriculture biologique, en répondant à une question simple : l’agriculture biologique pour quoi faire ?
En 400 pages, ils nous emmènent en Colombie, au Maroc, dans le Tarn, interrogent à travers ces enquêtes sur le sens à donner à cette agriculture différente :
Est-ce simplement une façon diférente de cultiver la terre ou bien est-ce aussi une façon différente de concevoir le fonctionnement de la société ?
Sagit-il simplement de proposer une nourriture saine à des consommateurs européens préoccupés par la qualité aimentaire des plats qu’ils ingurgitent ou bien faut-il dépasser cette préoccupation et aussi remettre en cause l’agriculture productiviste et les raports spciaux au sein du monde agricole.
Alors débrouillez-vous pour dénichez ce livre. Il vous en raconte de belle sur l’agriculture biologique au Maroc, en Espagne, sur Ecocert (26,5 millions de CA dont plus de la moitié à l’international), le rôle des coopératives agricoles, de la grande distribution, j’en passe et des meilleurs.
Un constat se décline à chaque enquête : si l’agriculture biologique se développe en ce moment, c’est la plupart du temps en reprenant le modèle de l’agriculture intensive, de la grande exploitation agricole. Je prendrai un seul des exemples développés dans ce livre : les élevages volaiilers biologiques du Sud-Ouest, un chapitre leur est consacré.
Qu’y apprend-on ? Entre autre que c’est à la demande de la coopérative Maïsadour que des éleveurs landais se convertissent en bio, pour répondre à une demande du marché britannique.
En six mois Maïsadour transforme 65 éleveurs en agriculteurs bio, les Landes deviennent alors un des départements leaders de la bio en France.
La coopérative Maïsadour n’est évidemment pas la seule à pratiquer ou organiser ce genre de filières “biologiques”. La coopérative Terre du Sud produit annuellement un million de poulet de chair bio.
La conversion est simple : la coopérative fournit les bâtiments, l’alimentation ; elle contrôle toute la chaîne depuis l’accouvage jusqu’à l’abattoir. Les producteurs livrent tous leurs poulets à la ccopérative, à un prix déterminé à l’avance. On reste complètement dans un système d’agriculture intégrée à un système agro-industriel.
L’agriculteur ne possède aucune autonomie. Financièrement, ces nouveaux agriculteurs bio sont sous la pression de la coopérative. Et le producteur dégage un revenu de soixante centimes par kilo de poulet vendu. Evidemment, ce maigre revenu pousse à la production.
Cela tombe bien car les normes de l’agriculture biologique européenne permettent des élevages dits bio jusqu’à 75 000 bêtes élevées annuellement pour la volaille abattue. Pour les pondeuses, on peut aller jusqu’à 12 000 poules.
Le résultat de cette intensification de la production c’est que les risques sanitaires sont plus importants. Peu importe, les normes européennes autorisent l’utilisation d’antibiotiques : un par an pour les poulets de chair et trois par an pour les pondeuses. Le nombre de traitement anti-parasitaire n’est pas limité, l’épointage du bec est autorisé.
Concernant l’alimentation de ces élevages d’un nouveau genre, elle est en partie constituée de soja dit bio qui est importé à plus de 90% d’Italie, d’Amérique latine, d’Inde ou de Chine et de Roumanie.
Au Brésil, ce soja est est produit dans les fazendas de plusieurs milliers d’hectares qui sont le symbole des inégalités sociales d’Amérique latine et de la déforestation. En Roumanie, le soja y est produit dans des exploitations héritières de l’agriculture collectiviste et converties au bio grâce à des conseillers agronomes italiens.
Les débouchés, l’alimentation de l’élevage, le contrôle du cycle de production par les coopératives montrent que l’ensemble de cette filière est diamétralement opposé au principe des circuits courts et de l’autonomie de l’exploitation agricole. Ce système d’agriculture dite biologique, la coopérative Terrana l’appelle “l’agriculture écologiquement intensive”.
Avec un slogan pareil, l’agriculture paysanne peut se faire du souci mais l’avenir est radieux pour l’agriculture industrielle même biologique. Tout est possible. Y compris d’accepter 0,9% d’OGM dans les aliments bios, c’est la norme européenne (adoptée sous la pression du lobby des coopératives). tout cela permet à Maïsadour Semences (filiale de Maïsadour) de vanter les mérites tant de l’agriculture biologique que des OGM. Manger à tous les râteliers ne la dérange pas.

Quelques pages un peu plus au Sud, un chapitre est consacré à la culture des fraises biologiques andalouses et, entre autre, à la question de la main d’œuvre, avant tout féminine, en provenance de Pologne, de Roumanie, du Sénégal et des Philippines, embauchée sous contrats saisonniers. Leurs conditions de vie sont très simples : visites interdites, sorties contrôlées, passeports confisqués. Encore quelques pages plus au Sud, nous nous retrouvons au Maroc où l’agriculture biologique est en plein boum grâce à l’impulsion des “Domaines agricoles”, anciennement Domaines royaux, qui relèvent de la holding appartenant au Roi Mohammed VI.
Les Domaines agricoles ont poussé à la création de l’Association marocaine de la filière des producteurs biologiques, l’Amabio, dirigée par le même président que les Domaines agricoles et le même directeur. Quant à la trésorière d’Amabio, elle n’est autre que la directrice générale d’Ecocert Maroc. Comme par hasard, c’est Amabio qui est chargé de rédiger la loi marocaine sur l’agriculture biologique. Comme par hasard, Ecocert Maroc a été sollicité pour participer à la rédaction de cette loi qui prévoit entre autre le système de certification des produits biologiques… Ne cherchez pas l’intrus. On est entre amis.

Finalement, ce type d’agriculture biologique maintient les logiques de domination économique sur le monde rural que ce soit au Maroc, en Andalousie, ou dans le Sud-Ouest. Pour autant, La Bio entre business et projet de société n’est pas un livre qui se contente de mener des enquêtes au vitriol ou sans concession, pour, au final, mettre à mort l’agriculture biologique.

C’est aussi un livre qui met en avant certaines pratiques réellement alternatives au sein de l’agriculture biologique comme par exemple certains élevages biologiques tarnais ou gersois refusant la logique de l’expansion, privilégiant les circuits courts et cherchant à produire l’alimentation de leurs élevages. Il donne un exemple d’autres expériences qui questionnent également la distribution des produits et les rapports sociaux (autour de la question des AMAP, de la certification…). Une autre bio avec un autre projet de société. Bref, un livre à lire de toute urgence.

Olivier Caron
L'Altermondialiste , Janvier 2013
L’agriculture biologique prise au piège de la grande distribution

Les produits biologiques ont envahi les rayons des supermarchés. Mais derrière l’étiquette « bio », on trouve aussi des gigantesques fermes, une main d’œuvre sous-payée et sans droits, des aliments importés de l’autre bout du monde. Les produits chimiques en moins, le label bio en plus. Des dérives de « l’industrie du bio » dénoncées par le journaliste Philippe Baqué dans son ouvrage La Bio entre business et projet de société. Entrez dans les coulisses du nouveau business mondial.

Lire l’interview de Philippe Baqué sur Bastamag.net

Sophie Chapelle
Basta! , 10/12/12
Bio-business ?
Le bio, c’est plus qu’une mode : dans notre milieu professionnel, c’est devenu un must, le gage d’une alimentation plus saine, dont l’usage est plus lié a des préoccupations diététiques qu’écologiques (ces avocats du Pérou, ces pommes sous emballages…). Ce livre collectif, à partir de reportages et d’analyses très documentées, pose la question de savoir qui produit, comment, pour qui et pour quelles raisons : d’un côté le monde de la marchandises utilise le créneau bio avec le même mépris des producteurs que dans d’autres domaines (les articles sur l’Espagne ou le Maroc valent à eux seuls la lecture), d’un autre l’agriculture bio est un secteur où d’autres pratiques et d’autres valeurs peuvent s’affirmer (exemples en Amérique latine par notamment). Pour la distribution, la tension qui existe entre une aspiration entre une « autre » distribution et les facilités de céder aux sirènes ordinaires (celles du capital) est décrite de manière incisive. De façon générale, la critique est fondée, mesurée – efficace. Une qualité qui renforce l’intérêt d’un livre qui allie richesse documentaire et pertinence de la réflexion.
N'Autre école , automne 2012
La bio résiste au tout marchand

L’agrocécologie est au cœur de l’enquête que le journaliste Philippe Baqué a coordonnée sur la manière dont l’agriculture biologique, historiquement ancrée dans des pratiques sociales et paysannes équitables et écologiques, est dévoyée en un bio business destructeur des terres et de leurs travailleurs, à l’instar de l’agriculture intensive conventionnelle, chimie en moins.
Le résultat est un livre très instructif, qui explore diverses filières (fruit et légumes, volailles, production laitière etc.), le mode de diffusion des semences et les circuits de distribution. Pour se documenter, les contributeurs de La bio entre business et projet de société ont regardé les dérives du bio et les résistances à ces dérives en divers lieux : Colombie, Andalousie, Maroc, Bolivie, France, etc.
En prenant appui sur l’agriculture biologique, Philippe Baqué et ses collègues font une belle démonstration de l’inanité d’une approche ”écologique” déconnectée de toute considération sociale. L’écologie sera humaine ou ne sera pas. Elle sera l’émanation d’une démarche authentique, sensible, honnête ou sera vouée aux récupérations hypocrites du “système”. Ce livre est un coup de sonde incisif dans cette problématique de fond.

La revue durable n°46 , automne 2012
Compte-rendu

Voici deux ouvrages qui traitent de l’agriculture biologique en sortant des habituels clivages entre ceux qui y voient une imposture qui affamera la planète et ceux pour qui il n’est point de salut hors de cette voie.

De débat il est également question dans La bio entre business et projet de société. Si les auteurs de cet ouvrage collectif s’affichent clairement en faveur de la seconde option, ils évitent les écueils simplificateurs du livre militant. Revenant sur l’histoire des pères fondateurs du mouvement ainsi que sur sa grande hétérogénéité, ils livrent des informations factuelles très documentées sur l’évolution de ce secteur. Les enquêtes de terrain menées aux quatre coins du monde éclairent les multiples formes que revêt ce type d’agriculture, et les thématiques abordées (l’enjeu des semences, la place de la grande distribution, le succès paradoxalement destructeur du logo AB…) sont toutes au cœur des débats qui secouent aujourd’hui le monde de la bio.

Réussir grandes cultures , novembre 2012
Entretien avec Patrick Herman

Lire l’article sur le site de Mediapart
Extrait de l’entretien publié dans le n° 17 de Friture Mag.

Patrick Herman : « Le label AB est en train de tuer la bio »

L’agriculture bio est-elle soluble dans le marché ? L’industrie agro-alimentaire et la grande distribution en ont-elles tué les principes fondamentaux ? Que recouvre vraiment la certification ? C’est pour répondre à toutes ces questions, et à bien d’autres, qu’une équipe de journalistes a écrit « La bio entre business et projet de société »… Patrick Herman, paysan bio et journaliste (Le Monde Diplomatique, Revue XXI, _Politis_…), installé sur le Larzac depuis quarante ans, est un des co-auteurs du bouquin.

D’où est venue l’idée de ce livre ?
Je suis paysan mais aussi journaliste indépendant, et je connais des journalistes et des chercheurs qui travaillent comme moi sur certains dossiers sensibles. Il y a deux ans environ, nous nous sommes retrouvés à quelques-uns autour du projet de faire quelque chose sur la certification de l’agriculture biologique. Pour ma part, je pensais depuis 2003–2004 faire un reportage sur les dérives de cette certification. À l’époque, je faisais une enquête sur les saisonniers agricoles et j’étais allé à Huelva, en Espagne, où j’avais vu une des entreprises dont Philippe Baqué parle dans le livre, Bionest. C’est une exploitation de production de fraises qui faisait travailler des Polonaises et des Roumaines parquées dans des bâtiments entourés de barbelés… Nous avions tous des idées de reportages autour du thème de la face cachée de la bio. Le projet a démarré ainsi.

Peut-être va-t-on vous accuser, vous les tenants de l’agriculture biologique, de lui jouer un mauvais tour en publiant ce livre…
Oui, c’est un vieux procédé, qui rappelle l’époque où, si l’on était de gauche, on ne pouvait pas critiquer l’URSS ! Attaquer la bio, ce serait se tirer une balle dans le pied… Mais nous savons, nous les auteurs de ce livre, qu’il y a pas mal de gens qui se posent des questions sur les dessous de la certification. On a eu envie de remettre un peu les pendules à l’heure, en expliquant ce qu’il y a derrière le logo AB. Le mot « bio » recouvre des réalités complètement contradictoires, qui n’ont plus rien à voir avec l’histoire de l’agriculture bio – que les nouveaux consommateurs connaissent très peu d’ailleurs.

Quelles sont ces « réalités contradictoires » ?
Les pères fondateurs de l’agriculture bio, Steiner, Howard, Fukuhoka1, étaient des intellectuels, des scientifiques, des militants. Ils avaient en tête de sortir l’agriculture de la domination marchande et de l’industrialisation. Ils avaient anticipé ce que nous sommes en train de vivre. Ils ont posé dès le départ la question de la souveraineté alimentaire. C’est d’une incroyable actualité ! Ces contradictions dont je parle, c’est qu’en acceptant de passer sous la coupe du marché, la bio trahit ses idéaux et ses objectifs de départ, qui restent cependant toujours valables et viables.

La bio ne serait donc pas « entre business et projet de société » mais carrément dans le business. Le projet de société s’est-il réduit à n’être plus qu’à la marge ?
À partir des années 1975 en France, les porteurs des valeurs philosophiques, politiques et techniques du « projet bio » ont souhaité ne plus être marginalisés et ont bataillé pour une reconnaissance officielle. On peut dire que cette bataille a été un échec : en définitive, le label AB a été un cheval de Troie pour la grande distribution et l’industrie agro-alimentaire. Et tout le capital de confiance qui a été accumulé grâce à la ténacité et l’acharnement de milliers de petits producteurs est maintenant ouvert à de grands opérateurs, à des firmes géantes, qui exploitent ça comme une ressource naturelle, comme une ressource minière par exemple. Le label AB est en train de tuer la bio. Il est devenu un outil marketing de la grande distribution et de l’industrie agro-alimentaire. Il y a eu captation et détournement. Quand on voit par exemple au Brésil des exploitations de canne à sucre de dix mille hectares qui sont certifiées par Ecocert, avec des gens qui y travaillent dans des conditions scandaleuses, on se dit qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans la bio…

L’agriculture bio a été reconnue par la réglementation européenne en 1991. Où en est-on aujourd’hui ?
En 1991, c’était une reconnaissance factice : l’agriculture bio a été reconnue comme un segment du marché alimentaire, et pas du tout comme une proposition valable pour tous les secteurs de l’agriculture. Mais même cela, ce n’était pas envisageable pour les lobbies de l’agro-alimentaire : ils ont fait un travail de sape pour “détricoter” la réglementation européenne, et depuis 2007 il est interdit pour un État d’avoir une législation plus contraignante que le reste des pays de l’Union – ce qui était le cas auparavant, en France en particulier. En 1972, la charte de l’Ifoam, la fédération internationale des mouvements d’agriculture bio (voir encadré ci-dessous), faisait des propositions pour l’agriculture mondiale. Quarante ans plus tard, en 2011, le rapporteur du droit à l’alimentation à l’ONU a reconnu que l’agro-écologie pouvait nourrir aujourd’hui la planète entière. On en est loin… et pour cause !

Mais comment l’agriculture bio peut-elle répondre à une demande de masse ?
En Europe, et en France par exemple, elle peut le faire au moins à trois niveaux : les producteurs doivent rester « petits » et se constituer en réseaux, les groupements d’achats doivent se structurer et intensifier leur développement et, enfin, je crois que les producteurs peuvent sortir de la certification.

Sortir de la certification ? Comment cela ?
Personnellement, je ne suis plus labellisé depuis 2006 : au bout de trente ans, j’en ai eu assez de payer pour quelque chose dans quoi je ne me reconnais plus. Je vais vous raconter une petite anecdote. Lors du dernier contrôle d’Ecocert, le technicien est venu chez moi avec son ordinateur, il a vérifié des factures, et quand je lui ai proposé d’aller sur les terres, il m’a répondu qu’il n’avait pas le temps… Et il est parti. La certification AB n’est devenue qu’un contrôle papier, en définitive. Les agriculteurs conventionnels, qui utilisent la chimie, n’ont quasiment aucun contrôle, alors que les agriculteurs bio, eux, sont contrôlés… en devant payer chaque année leurs propres contrôles. On marche sur la tête ! Pas loin de chez moi, il y a des gens qui font de la fraise conventionnelle, eh bien ils vont acheter des produits chimiques en Espagne…

Gilles Besson, Jean-François Capelle
Friture mag, Mediapart , 13/11/12
"La bio et l'agroécologie sont des projets de tranformation sociale" - Entretien avec Michel Besson

Michel Besson est le coauteur d’un passionnant ouvrage collectif qui fait le point sur la bio en 2012. La bio entre business et projet de société, éditions Agone, est l’aboutissement de deux années de travail de huit personnes journalistes, sociologues, agronomes et paysans – qui ont mené des enquîtes de terrain en Amérique, en Afrique, au Proche-Orient et en Europe. Michel Besson est venu présenter son livre chez Nature S Progrès. Nous avons longuement bavardé avec lui…

La bio entre business et projet de société critique le bio-business mais montre surtout comment des paysans mettent en pratique les principes fondamentaux de l’agriculture bio, de l’agroécologie, et proposent des alternatives à un modèle de société destructeur.

Michel, quel fut le contexte de votre travail ? Comment avez-vous décidé de vous lancer dans un travail collectif ?
je suis paysan et commerçant alternatif, cofondateur de l’association Minga et de la coopérative Andines. Cette coopérative est active depuis vingt-cinq ans dans ce qu’on appelle le commerce équitable. Tout comme l’agriculture biologique, le commerce équitable est une idée qui a été largement récupérée. Nous voulons, quant à nous, poursuivre notre démarche, pour une économie qui soit réellement équitable, pour une autre économie… C’est, hélas, de plus en plus difficile car le système ultralibéral est très fort pour récupérer les mots et les concepts afin de les vider en grande partie de leur sens, avec le seul objectif de marchandiser les choses.
Philippe Baqué, qui dirige l’ensemble de l’ouvrage édité par Agone, est un vieux copain. Ensemble, nous avons conclu que nous ne voulions pas faire le travail seuls ; nous avons donc convié des gens autour d’une table, il y a environ deux ans et demi de cela. Quatre hommes et quatre femmes. Nous avons d’abord mis deux mois à nous accorder sur un sommaire ; nous ne voulions pas faire un livre théorique mais travailler sur la base d’enquêtes de terrain.
Nous avons alors lancé une souscription qui nous a permis de lever douze mille euros. Une institution locale nous a également soutenus. Philippe, qui est journaliste, a travaillé un an à plein temps sur le livre, ce qui explique qu’il signe une majorité de chapitres. Tout a cependant été abondamment lu, relu et discuté de manière collective. Comme la méthode et la démarche, la rédaction de l’introduction et de la conclusion sont également des travaux collectifs. Nous avons aussi voulu nous pencher sur l’histoire car, si on veut aller de l’avant, il est indispensable de regarder loin en arrière, selon les pays, selon les coutumes, selon les modes d’agriculture, selon les types de développements économiques… Il est évident que l’agroécologie telle que la conçoivent les peuples Aymaras ou Quechuas, en Bolivie, n’a rien à voir avec ce que nous appelons ici l’agriculture biologique. Avec cette grosse difficulté, chez nous les Occidentaux, que nous sommes handicapés par une pensée de type néocolonialiste, cartésienne et productiviste. Il nous est très difficile de nous défaire de la religion du progrès et de remettre en cause les imaginaires pour penser autrement. C’est une des raisons pour lesquelles nous avons décidé d’aller voir ailleurs. Cela m’intéressait particulièrement car j’avais déjà vécu pendant quatre ans en Colombie dans des cultures amérindiennes.

Le moment du livre n’a rien d’innocent… Y avait-il urgence à faire un bilan ?
Nous n’aurions certainement pas travaillé de la même manière il y a cinq ans, c’est sûr. Mais ce qui nous a surtout paru essentiel, c’est de montrer que la question de l’alimentation est vraiment l’affaire de tout le monde, et l’agriculture aussi. Nous étions donc comme des petits affamés qui voulaient étudier cette question de l’alimentation en travaillant avec des organisations agricoles – la Confédération paysanne, Nature & Progrès – mais aussi avec des syndicats ouvriers et d’autres organisations populaires… Je participe actuellement, avec Andines, à Alimentons 2012, une campagne regroupant une quinzaine d’organisations, en France, qui travaillent toutes sur l’éducation à l’alimentation, mais aussi sur l’éducation à l’économie, sur l’éducation à la conscience, etc. Il s’agit d’éducation populaire, partant du principe que ni l’école républicaine, ni les grands médias ne parlent de cela. Il est indispensable de s’auto-éduquer, de s’auto-informer par d’autres manières et par d’autres canaux, notamment en se mettant en réseaux et en décloisonnant la société.
Notre société occidentale, soi-disant développée, est particulièrement divisée, sectorisée. Avec tous les mépris que cela suppose. Encore aujourd’hui, les paysans sont méprisés, par les urbains par exemple ! Mais le mépris est général : j’ai été ouvrier en usine pendant dix-sept ans et nous méprisions allègrement les commerçants « qui sont tous des voleurs »… On ne sait pas de quoi on parle, mais on méprise ! Une des principales préconisations que nous devons faire à présent, c’est de s’unir, absolument. Les corporatismes, agricole, ouvrier, employé, commerçant, ne nous amèneront jamais à la moindre transformation de la société. Car ce qui nous intéressait aussi dans ce bouquin, c’était d’en faire un outil de transformation sociale.
Depuis six mois que le livre est sorti, il n’a fait l’objet d’aucune couverture presse. Et nous n’en voulons pas ! Pourtant, Agone vient de rééditer 3 500 exemplaires, et il y en avait déjà 5 000 de vendus. Juste grace au bouche à oreille. Comme quoi, nous, les citoyens, sommes capables de nous poser de bonnes questions !

Nous ne sommes plus strictement au cœur d’une problématique de technique agricole ?
Il est indispensable de globaliser les problèmes sans pour autant les fragmenter. Mais tout part des territoires ; il faut qu’on essaie ensemble d’avoir une vision globale et ne pas avoir peur d’analyser le fonctionnement de la société dans laquelle nous vivons. Tout se base sur le profit, sur la financiarisation ce ne sont même plus les grands patrons de l’industrie multinationale qui décident de notre sort, ce sont les grands patrons de la finance. Il faut absolument tenir compte de cela et agir dans ce cadre-là.
Après, il y a des visions qui diffèrent selon les générations et cela nous intéresse beaucoup. Questionner l’alimentation et sa production peut aller jusqu’à la remise en cause de la notion même de propriété : la propriété privée, évidemment, mais même la propriété collective. Dans nos pays, la question du foncier va prendre une importance croissante. C’est différent en Bolivie, en Afrique ou ailleurs… Ces questions doivent être abordées tranquillement. Là aussi, il faut regarder l’histoire : la propriété privée n’a pas toujours existé…

Chez Nature & Progrès, en Belgique, nous défendons la bio « projet de société », mais nous avons toujours plutôt travaillé dans l’optique de faire évoluer les règlements et de rester en bonne entente avec tous ceux qui les appliquent. Le projet de société peut-il encore trouver une place dans la réglementation officielle ?
La bio est le respect de a vie, de la nature, des êtres humains. En Europe, le système l’a régulée par le biais d’un label. C’est toujours la même stratégie du capitalisme : réduire les grands concepts à des critères purement techniques afin de marchandiser les choses. Nous avons observé la même chose pour le commerce équitable, qui a été complètement récupéré. Il est souvent intéressant de comparer les destins de toutes ces généreuses idées : quand, il y a vingt-cinq ans, nous avons monté la coopérative Andines, nous avons été les premiers à associer ces deux mots-là. Cela a été dur mais, au bout de deux ans, nous avons conclu que nous pouvions tout de même nous dire commerçants. Quant à l’équitable, nous sommes remontés jusqu’à Aristote qui parlait déjà d’équité dans les échanges, il y a vingt-trois siècles. Nous n’avions donc rien inventé. Il s’agissait d’équité pour tous les travailleurs : exiger le respect des droits sociaux, faire en sorte que tous les travailleurs puissent vivre de leur travail, tout le long de la filière et partout…
Personnellement, je ne divise pas non plus la planète en Nord et Sud, qui sont des notions du Nord ; j’évite de tomber dans le tiers-mondisme. Donc, qu’il s’agisse de nos luttes ouvrières ou de nos luttes paysannes, notre idée, c’est l’équité pour tous les travailleurs, à travers toutes les étapes de la production. Mais le système, par le biais de faux labels, par le biais de marques purement privées soutenues par certains pouvoirs politiques, a fait que le commerce équitable, ce n’est vraiment pas l’équité pour tout le monde. On l’a réduit à un acte purement caritatif du Nord envers le Sud, dans le chef de consommateurs qui n’ont plus rien de citoyens : il faut acheter les produits de pauvres petits producteurs du Sud qu’il faut aider et éduquer… On est en plein néocolonialisme.
Sur un autre plan, le capitalisme a fait pareil avec la bio : le respect global de la vie et de la nature – qu’on retrouve très bien dans le cadre de l’agroécologie – a été complètement marginalisé par le biais de labellisations que nous avons même parfois amenées nous-mêmes. J’ai personnellement connu Nature & Progrès dès 1971 ; il n’était alors pas question de contrôle. Il s’agissait de développer des critères de méthode et d’aider le producteur à produire. Parler de contrôles, de labels et de certifications, c’est déjà tout autre chose… La première chose à faire, c’est d’améliorer les pratiques, et pas seulement les pratiques agricoles, mais aussi l’ensemble des échanges au sein du système alimentaire. Il y a dix-sept ans que je n’ai plus mis les pieds dans un supermarché ; rassurez-vous, je suis toujours vivant…
Donc, la bio – l’agriculture biologique et l’ensemble de ses valeurs fondatrices – est devenue le bio – le marché des produits labellisés bio – en se laissant réduire à des critères purement techniques. Pour la plupart des gens, les produits bio sont juste des produits sans pesticides et l’agriculture biologique est faite par des agriculteurs qui travaillent sans pesticides.

La plupart des gens ne viennent à elle que par un souci individuel de santé…
On ne peut certainement pas le leur reprocher. Mais le problème vient du fait que nous n’avons pas toutes les clés pour réfléchir au problème. Nous avons une très mauvaise éducation ! Je ne critique pas les enseignants qui font ce qu’ils peuvent. Mais, en France en tout cas, ce n’est pas le peuple qui fait les programmes scolaires. Le système défend ses intérêts par le biais du système éducatif. Et c’est pareil avec les grands médias : il y a actuellement trois cents grèves ouvrières à travers la France ! Qui en parle ? On en cite trois ou quatre dans les médias…
Dans le bouquin, nous n’avons pas seulement voulu dénoncer, ou donner des clés, mais surtout analyser comment le système arrive constamment à récupérer nos propres aspirations populaires. Taut le monde veut se nourrir sainement ! Tout le mande aspire à une société qui respecte la nature ! Or on voit bien où va la planète aujourd’hui, avec le changement climatique, etc. En plus, on nous fait peur sans arrêt. Et nous avons parfaitement conscience que cette peur qu’on nous a mise dans la tête, ce catastrophisme ambiant, doivent être aujourd’hui remis en cause. Ce n’est pas individuellement qu’on va y arriver… Nous préconisons donc des démarches plus collectives de réflexions, de rencontres et d’entraide afin d’ébaucher, petit à petit, des solutions qui conviennent à tout le monde.

Même les agriculteurs conventionnels, sauf les très gros et les très riches, arrivent de plus en plus, pour survivre, à des méthodes de commercialisation qui ont été expérimentées par la bio : ventes à la ferme, etc.
Pour le bouquin, j’ai beaucoup travaillé sur la question du lait. J’ai rencontré deux cents paysans, en Normandie, dans le Limousin… C’est un secteur très particulier, surtout s’ils sont en monoproduction. Ils sont, en fin de compte, toujours obligés de passer par une laiterie… La question des coopératives se pose également. Les grosses coopératives agricoles, en France, fonctionnent presque comme des multinationales. Les paysans membres de la coopérative n’y ont plus aucun pouvoir. Elles sont dirigées par des notables alliés aux techniciens et aux bureaucrates. Donc, c’est compliqué !
Mais il y quand même des revendications intéressantes, notamment au niveau de la bio et du lait, à travers les GAB, à travers la FNAB, à travers Nature & Progrès, à travers des réseaux locaux et des organisations locales qui arrivent à faire autrement. J’ai rencontré beaucoup de paysans qui sont obligés de vendre à la grande distribution. Aujourd’hui, ils me disent qu’ils ne savent pas faire autrement, mais qu’ils seraient prêts à changer, du jour au lendemain, leur manière de fonctionner, de commercialiser, d’échanger les produits, de les distribuer… Il faut que les citoyens se mettent à travailler avec eux pour le faire. Ils se veulent citoyens avant d’être agriculteurs et attendent que la société se transforme afin qu’il soit possible de produire autrement, mais surtout de transformer et de distribuer autrement. Ces agriculteurs attendent de véritables bouleversements, au niveau des territoires, qui prennent mieux en compte les notions de proximité et de démocratie…

Comment avancer dans cette direction-là, notamment en ce qui concerne des associations comme la nôtre, alors que la société est encore profondément enracinée dans la consommation de masse ? N’y a-t-il pas un risque de s’éloigner du vécu de 98 % de nos concitoyens ?
Il faut taper sur le clou, encore et toujours. L’éducation populaire – ou l’éducation permanente, en Belgique – est une chose très importante. Il s’agit d’analyser les choses en profondeur. Il ne suffit plus de dénoncer les dérives au de sacraliser des solutions possibles, car celles qui valent aujourd’hui ne sont pas forcément celles qui vaudront demain. Il y a ensuite des actes concrets à poser et personne ne peut nous empêcher de le faire ; personne ne peut nous empêcher de nous rencontrer, de nous parler et de nous auto-organiser. Nous pouvons travailler au niveau territorial, politique. Au niveau des communes, par exemple, en ce qui concerne la restauration scolaire notamment… Il ne faut pas avoir peur de solliciter nos responsables politiques : ils sont à notre service. Il faut arrêter notre fatalisme à leur égard : monsieur le maire, nous vous avons élu, alors travaillez pour nous. Cela aussi, c’est un changement dans l’imaginaire car nous avons toujours plutôt la trouille des politiques…
Notre enquête nous a démontré qu’il existe infiniment plus d’initiatives populaires qu’on ne veut bien le croire : sur le jardinage et sur l’autoproduction, par exemple, cela se développe énormément et on n’en parle pas suffisamment. Même si parfais le milieu agricole n’aime pas trop cela. Quand on me dit qu’il existe cent cinquante jardins collectifs à Bruxelles, je trouve cela réellement extraordinaire… Chez moi, à Saint-Denis, il y en a dix-sept ! Je l’ignorais, il y a encore six mois, parce que ce sont des initiatives privées, très locales, et qui naissent en même temps que le besoin. C’est un phénomène qui explose littéralement en Grèce car les gens s’organisent pour cultiver eux-mêmes.

Chez Nature & Progrès comme dans la société, nous avons pris l’habitude de distinguer très nettement le jardinage dit « amateur » de l’agriculture de métier. N’est-ce pas, au fond, une même fonction qui est remplie à des échelles différentes ? L’ancêtre du potager amateur, c’est l’agriculture vivrière ?
Les nécessités vont sans doute reconnecter tout cela car il va falloir revenir à une production vivrière qui soit efficace. Les jardins et les coopératives ouvrières sont nés du besoin, il y a plus d’un siècle. Il fallait nourrir au moins la famille… Là aussi, l’histoire est intéressante.
Je parlais de mépris mutuel… Nous avons un ami agriculteur dans la Marne qui passe nous livrer des paniers de légumes. Il visite notre jardin collectif et cela le fait évidemment rigoler. Petit à petit, il a cependant fini par donner quelques conseils et il a vu que, malgré tout, cela pousse ! Progressivement, il a arrêté de mépriser ces urbains qui jouent aux jardiniers. Il a compris que c’était sérieux et que, si les gens avaient monté ce jardin collectif, ce n’était pas seulement pour s’occuper le samedi… C’était par nécessité mais aussi par désir. Par plaisir de cultiver eux-mêmes une partie de ce qu’ils allaient trouver dans leurs assiettes. Alors, si on ne fait pas de rapports entre jardinage et agriculture, c’est aussi parce que les gens ne se rencontrent pas, ne se connaissent pas.

Les milieux bio peuvent-ils se livrer euxmêmes aujourd’hui à une autocritique du bio, même s’il s’agit de bio industriel ? Cela entache aussi, quelque part, le bio « projet de société ». N’y a-t-il pas un risque de scier la branche qui nous porte ?
C’est une critique classique qu’on nous fait depuis le début. Même avant d’avoir écrit le livre… Mais si l’on suit ce raisonnement, cela veut tout simplement dire qu’il faut arrêter de réfléchir et laisser faire tout et n’importe quoi. Nous pensons, au contraire, qu’il faut affronter les problèmes et promouvoir ce qui nous semble intéressant. Nous aurions pu faire un bouquin uniquement sur le bio business. Nous ne l’avons pas fait. Ce que nous avons voulu réaliser, à travers le livre, c’est justement la promotion complète de l’agroécologie, ou de l’agriculture biologique, dans une vision globale. Car qu’est-ce qui se passe si l’on se tait ? Évidemment, il y a des contradictions mais il faut les regarder en face. Et puis, à chacun de faire ses choix…

Devons-nous jouer à fond notre rôle associatif, de réflexion et de critique sociale, ou sommes-nous toujours, peu ou prou, dans la promotion générale de l’agriculture biologique, dans tous ses aspects, y compris les plus commerciaux ? Une association comme la nôtre, pour demeurer fidèle à ses options de départ, ne doit-elle pas s’investir davantage dans une mission d’éducation permanente plutôt que dans un lobbying institutionnel général pro-bio ?
Les deux angles d’attaque restent possibles, mais ils semblent en effet de plus en plus contradictoires. La première chose qu’une association doit faire, dans son domaine, c’est réfléchir. Jusqu’à peut-être remettre en cause les formes d’élevage qu’elle a soutenu dès le départ ! Pourquoi pas ? Nature & Progrès a également des cahiers des charges plutôt techniques… Tout ce qui concerne le droit du travail, les droits humains et l’équité dans les échanges vient de la Charte de l’IFOAM de 1972, et c’est très court. Quand on parle de contrôles participatifs, il paraît logique de travailler là-dessus aussi parce que l’agriculture biologique ne peut pas se résumer à une affaire de production. Qu’en est-il du revenu équitable, pour les femmes comme pour les hommes, qu’en est-il de la propriété foncière, voilà des questions dont se fiche le bio-business. Alors, comme il va prendre une ampleur croissante, je pense qu’il est urgent que les associatifs que nous sommes s’organisent aujourd’hui pour résister, pour faire des propositions et organiser des alternatives. Il faut dire les choses, même s’il y a des conflits d’intérêts, car si nous restons passifs, nous n’arriverons jamais à la moindre transformation sociale… Maintenant, nous ne sommes pas là non plus pour juger ; nous ne sommes pas là pour condamner le petit producteur bio qui va vendre en grande surface. J’ai découvert que certains producteurs de lait bio sont obligés de le faire pour survivre. Ce n’est pas leur faute si la grande majorité de la population – dans laquelle nous pouvons d’ailleurs nous inclure – a beaucoup de mal à comprendre les choses telles qu’elles sont et à prendre ses responsabilités. La grande majorité de nos concitoyens ignore parfaitement comment le commerce fonctionne. Bon nombre d’agriculteurs refusent de se reconnaître commerçants, alors qu’il faut bien qu’ils vendent leur production et qu’il s’agit d’un acte commercial… Ils se bornent à vendre à une laiterie, par exemple, qui décide des prix pour eux. Ils vendent des céréales à une coopérative sans même connaître leur prix de revient et sans savoir s’ils sont en mesure de vivre de leur travail. Rares sont les agriculteurs qui décident encore de leurs méthodes de production et même de ce qu’ils vont cultiver…

L’agroécologie repose sur des savoir-faire paysans. Mais qu’est-ce que cela veut encore dire, en Belgique, en 2012 ? Est-il vraiment pertinent, par conséquent, de parler d’agroécologie au niveau belge ?
C’est une grave question. Mais on peut aussi questionner l’enseignement agricole à ce propos. En ce qui concerne l’agroécologie, il faut bien admettre que mes amis quechuas et aymoras, des « analphabètes » de culture orale, sont bien plus savants que nous car ils ont gardé le respect du sol, le respect de l’eau, tout un rapport spirituel à la nature qui les « outille » mieux que nous en matière de transmission des savoirs élémentaires techniques agricoles, mélanges de plantes… Ce qui ne veut évidemment pas dire non plus qu’ils ont la solution à tout.
Mais transformer la nature même de notre enseignement – et pas seulement le cadre – suppose un mouvement social profond. Or nous vivons une mondialisation qui laisse très peu de latitudes aux états pour faire évoluer les choses… Les états nationaux, aujourd’hui, sont sans doute plus impuissants que les petits territoires. Il est sans doute possible de faire beaucoup plus de choses au niveau d’une petite commune qu’au niveau d’un pays. Il y a, par exemple, de plus en plus de petites communes qui agissent au niveau des sols, qui gèlent ou qui achètent des terres pour qu’elles restent des terrains agricoles plutôt que de devenir des terrains à construire…

Dominique Parizel et Guillaume Lohest
Valériane n°98 , novembre 2012
Comment sortir de la logique du supermarché ?

En novembre 2010, nous publions un dossier sur les dérives de la bio industrielle. Le livre La bio entre business et projet de société vient d’être publié aux éditions Agone. Nous avons demandé à Philippe Baqué, coordinateur de l’ouvrage, ce que la fin de l’enquête a révélé depuis le dossier dans Silence?

Philippe Baqué : Personnellement, je me suis rendu en Colombie pour enquêter entre autres sur les plantations de palmiers à huile bio qui existent sur la côte Caraïbes de ce pays. Tout confirme que le groupe Daabon, qui a le monopole de l’exportation de l’huile de palme bio en Europe, navigue en eau trouble. Comment comprendre l’attitude de la direction des Biocoop qui le soutient mordicus et empêche tout débat à son sujet ? J’ai aussi enquêté sur le sucre de canne bio dans une zone où persistent les assassinats de syndicalistes. Mais j’ai aussi découvert en Colombie des expériences extraordinaires de cultures paysannes communautaires dont les pratiques agricoles et les principes philosophiques se rapprochent plus de l’agro-écologie que de la bio certifiée. Ces paysans ont énormément de leçons à nous apporter.
Les autres auteurs du livre ont aussi enquêté sur la bio à l’étranger. Clémentine Cirillo-Allahsa s’est rendue en Palestine où une grande partie des produits certifiés bio, proviennent des colonies israéliennes. Michel Besson est allé en Bolivie. Hind Aïssaoui Bennani et Patrick Herman ont enquêté au Maroc. Nous avons aussi rencontré de nombreux paysans en France qui se battent pour maintenir et développer une agriculture paysanne respectueuse de principes environnementaux, sociaux et politiques. Un autre auteur du livre, Pierre Besse, maraîcher dans la région de Toulouse, dresse un bilan un peu alarmant de la situation des semences certifiées bio. Au-delà d’une critique de la bio industrielle qui est en train de s’imposer sur le marché, dans le sillage de la grande distribution, nous montrons dans notre livre la richesse de tout un mouvement social dont est porteuse un autre type d’agriculture bio : développement d’une agriculture paysanne, respect de la biodiversité, défense de la souveraineté alimentaire, lutte pour le droit à la terre, reconnaissance des semences paysannes, non-exploitation de la main d’œuvre, solidarité, équité… Tout un projet de société alternatif au modèle dominant.

Silence : Quelles sont les réactions depuis la sortie du livre en mai dernier ?

Jusqu’à présent, la Fédération nationale de l’agriculture biologique et la Confédération paysanne n’ont pas réagi. Même si on sait que notre livre circule et provoque des débats. L’association Minga a diffusé assez largement un communiqué soutenant notre ouvrage en reprenant à son compte critiques et propositions. Mais ce qui est le plus marquant, c’est l’engouement que suscite notre travail en dehors des organisations : les auteurs du livres ont enchaîné plusieurs dizaines de débats dans des salons bio, des restaurants associatifs, des librairies… L’intensité des débats et des échanges est pour nous la garantie que notre livre n’est pas inutile.

Quelles pistes peut-on développer pour espérer demain que les paysans puissent se nourrir de leur production et globalement que l’on sorte de la logique du supermarché ?

Il existe aujourd’hui un très fort mouvement social autour d’une vision politique de l’alimentation en rupture avec le « meilleur des mondes » de la grande distribution : les AMAP, les groupements d’achat, les jardins collectifs et partagés, la mobilisation de l’épargne populaire pour l’achat de terres destinées aux paysans… Dans des pays comme l’Espagne, l’Italie et la Grèce, se multiplient les occupations de terres appartenant à l’armée, la mafia ou aux grands propriétaires terriens, pour les consacrer à des cultures vivrières destinées à nourrir les populations locales. Cela montre que la crise peut avoir des effets positifs en remobilisant les gens et les encourager à prendre en main leur destin.

Michel Bernard
Silence n°406 , novembre 2012
Compte-rendu
Lire l’article de Fabrice Nicolino sur son blog Planète sans visa.
Fabrice Nicolino
Blog Planète sans visa , 28/10/12
L'agriculture bio à la croisée des chemins
Lire l’article sur le site de la revue des ressources.
Régis Poulet
La revue des ressources , 08/10/12
Compte-rendu

Le bio, c’est plus qu’un effet de mode : dans notre milieu professionnel, c’est devenu un must, le gage d’une alimentation plus saine, dont l’usage est plus liée à des préoccupations diététiques qu’écologiques (ces avocats du Pérou, ces pommes sous emballage…). Ce livre collectif, à partir de reportages et d’analyses très documentées, pose la question de savoir qui produit, comment, pour qui et pour quelles raisons : d’un côté le monde la marchandise utilise le créneau bio avec le même mépris des producteurs que dans d’autres domaines (les articles sur l’Espagne ou le Maroc valent à eux seuls la lecture), d’un autre l’agriculture bio est un secteur où d’autres pratiques et d’autres valeurs peuvent s’affirmer (exemples en Amérique latine notamment). Pour la distribution, la tension qui existe entre une aspiration entre une « autre » distribution et les facilités de céder aux sirènes ordinaires (celles du capital) est décrite de manière incisive. De façon générale, la critique est fondée, mesurée – efficace. Une qualité qui renforce l’intérêt d’un livre qui allie richesse documentaire et pertinence de la réflexion.

Lire l’article sur le site de N’autre école

N'autre école - CNT , octobre 2012
Compte-rendu

Les produits bio qui arrivent sur notre table sont-ils produits dans des conditions sociales acceptables ? Difficile à dire quand certains bénéficient du label Ecocert ou du parrainage de grandes associations comme
le WWF. Alors certains comme les auteurs de ce livre ont le courage daller voir sur place. Sous forme de plusieurs reportages, les auteurs nous montrent alors comment les États, les multinationales, les grands propriétaires terriens savent détourner le concept de la bio… avec laide des militaires s’il le faut. Ainsi de l’huile de palme acceptée par Biocoop produit par le plus gros producteur d’agrocarburant de Colombie. Ainsi des agrumes bio du Maroc… On découvre avec angoisse que pour faire face à la demande de la bio, les pires pratiques sociales sont mises en place. Les alternatives existent et sont longuement présentées, avec le risque d’être à leur tour prises dans le tourbillon capitaliste. Ce livre est l’aboutissement d’une longue enquête dont nous avions publié quelques extraits dans le dossier de notre n° 384. Ce livre salutaire devrait trouver des relais associatifs pour enclencher une révolution sociale dont la bio a aujourd’hui grandement besoin.

Silence n°405 , octobre 2012
« L’alimentation est un enjeu de société »

Rencontre avec Michel Besson, directeur de la coopérative Andines à Saint-Denis. Il est l’un des huit co-auteurs du livre La bio entre business et projet de société.
 
Même marginal, le bio est aujourd’hui un marché juteux, accaparé à 80% par la grande distribution. Un chiffre d’affaires en hausse de 30 % de 2008 à 2010, avec des prix de vente de dix à vingt fois supérieurs au tarif consenti au producteur. On est loin des idéaux prônés par les pionniers de l’agriculture biologique et les militants qui leur emboîtent le pas.
Agronomes, paysans, journalistes, ils sont huit à mettre les pieds dans le plat avec un livre aussi documenté qu’éclairant, La bio entre business et projet de société. Parmi eux, Michel Besson, directeur de la coopérative Andines à Saint-Denis, et de Minga, fédération d’associations du commerce équitable à Aubervilliers.
« Pour ce livre, nous avons rencontré 400 personnes dans une dizaine de pays, précise-t-il. Pour nous, l’alimentation est un enjeu de société. Elle est l’affaire de tous les citoyens, alors que les messages des médias essaient de la réduire à un concept technique. D’ailleurs, le cahier des charges de l’agriculture biologique en écarte tout le côté humain. »
Les exemples abondent au fil des pages de cette biocompatibilité avec l’exploitation et la spoliation. Ainsi ces immigrés clandestins au sud de l’Espagne, « comme dans le Sud-ouest en France », ajoutera Michel Besson. Ou ces paysans chassés de leurs terres, au Brésil pour des palmiers à huile, et en Bolivie pour des étendues de quinoa, céréale réservée à l’export, et aliment traditionnel désormais supplanté par le riz thaïlandais, moins cher.
S’il proscrit toute contamination chimique, le label bio AB s’accommode donc d’une monoculture intensive au détriment des cultures vivrières. Ainsi que des atteintes à l’environnement, tels la déforestation ou l’épuisement des nappes phréatiques constaté au Maroc ou en Israël.

« Il faut relocaliser l’économie mondiale »
Souvent associée à la bio, l’estampille « équitable » n’est qu’un argument commercial supplémentaire, hors de toute transparence, estime Michel Besson. Le café du Guatemala vendu par Andines est « récolté, torréfié, moulu et empaqueté sur place, souligne-t-il. Ce qui permet au producteur de garder la valeur ajoutée, et de toucher 40 % du prix final, au lieu des 7 à 8 % habituels ».
Mais pour lui, seules ces cultures inadaptées à nos climats justifient qu’elles soient importées. « Il faut relocaliser l’économie mondiale », préconise-t-il. Autrement dit, privilégier les circuits courts du producteur au consommateur. Les alternatives du genre, comme les deux Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) constituées par des Dionysiens, ne manquent pas.
Même aux États-Unis où des municipalités réservent des parcelles à des jardins communautaires. Lutter contre « un véritable apartheid alimentaire » condamnant les pauvres à la malbouffe, c’est l’une des pistes avancées dans une perspective plus large. Celle de « la terre en tant que bien commun » que valorise « l’agroécologie », ce savoir-faire paysan malmené par l’agrobusiness y compris bio où n’ont cours que les semences hybrides.
« Faute de pouvoir prouver qu’on peut dégager une marge suffisante, Andines fonctionne depuis vingt-cinq ans sans emprunt bancaire », soupire Michel Besson. Heureusement, des alternatives ont vu le jour, là aussi, avec prêts personnels et financement solidaire.

Marylène Lenfant
le JSD , septembre 2012
Compte-rendu
Il est loin le temps où l’agriculture bio regroupait des écologistes engagé-e-s pour des valeurs. depuis la bio a été envahie par le business : grandes surfaces du bio, "agriculture écologiquement intensive" (oups !), etc. C’est ce sillon qu’explore le livre. Entre ces deux lignes de partage se déplacent une myriade d’expériences tentées de pencher vers l’un ou l’autre côté. Avant tout basé sur un travail d’enquête, l’ouvrage explore des filières (lait, poulet, soja…) mais aussi des pays (Bolivie, États-Unis, Maroc, Espagne...). Dans l’ensemble, la bureaucratisation pollue ce secteur : on certifie de manière intensive, on labellise à la pelle, mais qui ? Comment ? A L’opposé, des paysan-ne-s s’éloignent de ce modèle pour remettre de l’humain, du lien social (relocalisation), interroger les conditions de travail... La bio (re)devient alors un véritable projet de société, c’est à dire, c’est a dire une question économique et politique.
Offensive n°35 , septembre 2012
Compte-rendu

Dès 2011, les articles corrosifs de Philippe Baqué sur le Bio business, parus dans le Monde diplomatique ou l’hebdomadaire Politis, se sont faits repérer dans le milieu assez confiné de la Bio. Le papier sur “La florissante industrie de l’agriculture biologique” s’est particulièrement distingué qui osait – crime de lèse majesté ! – accoler dans une même expression les mots bio et intensif…

Non que l’amalgame n’ait jamais été tait notamment à N&P – mais c’est le genre de douceurs qui s’échangeaient jusque-là plutôt “en famille”… Malgré quelques tentatives de porter le débat sur la place publique, comme a tâché de le taire dès 2008 le livre Manger bio, pourquoi, comment ? de Moutsie et Pascal Pavie1, ce type de critiques n’avaient alors jamais vraiment franchi la limite des querelles internes aux mouvements de la Bio ; à l’instar de Christian Jacquiau dont Les coulisses du commerce équitable2 nous invitaient en 2006 à réfléchir sur la pertinence de voir des produits ”équitables” fleurir dans les rayons de la grande distribution, les reportages de Philippe Baqué ont permis d’élargir le questionnement sur l’identité et les objectifs de l’agriculture biologique à une frange plus large de la population. N’y avait-il pas contradiction à voir cette alternative se développer dans le même moule économique et social que l’agro-industrie ? Pour une agriculture censée pallier les dérives du modèle conventionnel, quel fâcheux paradoxe !
Réalisateur de documentaires remarqués tels Le Beurre et l’argent du beurre ou L’eldorado de plastique, l’intention première de Philippe Baqué était de dénoncer le bio-business à travers un film. Les évènements en ont decidé autrement et c’est finalement un pool d’auteurs (voir encadré) aux compétences diverses et complémentaires qu’il a rassemblé pour donner naissance à cette enquête très complète sur l’état de la Bio dans le monde.
S’il s’agissait de pointer les dysfonctionnements d’une pratique agricole disposant jusque-là d’une bonne image, et dont il devenait important de signaler les abus, l’une des questions de fond posées par cet ouvrage collectif reste la suivante : la Bio est-elle soluble dans le libéralisme mondialisé ?
Mais résumer ce livre à une dénonciation de la Bio industrielle serait une erreur. Il restitue au contraire à la Bio ses couleurs d’origine en la replaçant dans son projet de société agro-écologique initial, avec ses objectifs nourriciers et pérennes. La préoccupation principale de ce livre est bien davantage la souveraineté alimentaire à laquelle une Bio paysanne, non soumise aux puissances d’argent, laisse de belles perspectives, surtout face aux échéances écologiques et économiques qui se font jour. En vérité, La Bio entre business et projet de société doit être salué et recommandé pour l’ambition qu’il porte : la volonté de remettre la Bio à sa véritable place dans l’avenir des hommes et de la planète, un avenir sans issue si la petite paysannerie, l’écologie, la relocalisation et la solidarité devaient en être exclues.

1 Manger bio, pourquoi ? Comment ? le guide du consommateur éco-responsable, Pascal Pavie et Moutsie, Edisud, 2008. Disponible auprès de la librairie N&P par correspondance.

2 Les coulisses du commerce équitable, Christian Jacquiau, Mille et une nuits, 2006.

Un livre à plusieurs voix amies
Si nous ne connaissons pas tous les auteurs ayant contribué à cet ouvrage collectif dirigé par Philippe Baqué, de nombreux proches de Nature & Progrès y signent un ou plusieurs chapitres. Qu’il s’agisse de Michel Besson, le directeur de l’association d’économie équitable Minga, de Pierre Besse, d’Areso, l’association régionale d’Éco-construction du Sud-Ouest ou encore de Silvia Pérez Vitoria, de la Ligne d’Horizon et auteur notamment de deux livres remarquables sur le monde paysan1, tous ont participé, avec les mouvements auxquels ils appartiennent, ou personnellement, à co-organiser, avec Nature & Progrès, le colloque international d’agroécologie qui s’est déroulé à Albi, en 2008. Ajoutez à ces signataires Patrick Herman2, un paysan-journaliste ancien détenteur de la mention Nature & Progrès, et vous comprendrez pourquoi nous nous sentons très proches des critiques et de la vision de la Bio proposées par ce livre. Puissiez-vous lui réserver un accueil chaleureux dans votre bibliothèque !

1 Les paysans sont de retour et La riposte des paysans, éd. Actes Sud.

2 Patrick Herman est l’auteur d’une enquête sur les conditions de vie effroyables des ouvriers agricoles dans l’agriculture intensive : Les nouveaux esclaves du capitalisme, éd. Au Diable Vauvert

Nelly Pégeault
Nature & Progrès , septembre 2012
Compte-rendu
Fruit d’un travail coopératif entre journalistes, agronomes, agriculteurs et économistes, ce livre est un brûlot qui vient à point nommé alimenter la réflexion sur la démarche « Bio ». Devant la multiplication de labels et d’organismes certificateurs dont l’indépendance reste à démontrer, se cantonnant à la stricte évaluation des intrants chimiques, le Bio est aujourd’hui confronté à des non-sens environnementaux et sociaux (serres d’Andalousie, culture de palmiers à huile au détriment des cultures vivrières, produits de contre-saison), au monopole des semences et à la mainmise de multinationales. Les mouvements nationaux ne sont pas à l’abri de dérives et la concurrence réglementaire brouille les cartes. Par contre, les tentatives de production et de commercialisation en circuit court restent marginales. Alors, quel Bio pour quel type de société ?
Altermondes , septembre 2012
Interview de Michel Besson

Huit journalistes, paysans, agronomes, sociologues ont réalisé l’ouvrage collectif Le bio entre business et projet de société (Ed. Agone). Une critique du ‘bio-business’, mais aussi un formidable coup de projecteur sur les alternatives qui luttent contre la financiarisation du bio. Michel Besson est sociologue et spécialiste de l’économie équitable. Il est en Belgique fin de semaine pour donner trois conférences. En amont de celles-ci, on lui a posé quelques questions.

Quel est le point de départ de cet ouvrage collectif? Le bio n’est pas ce que l’on croit?

Nous souhaitions mieux comprendre la société dans laquelle nous vivons et nous réapproprier notre vie économique de citoyens. Le bio est en partie ce que l’on croit (respect de la vie, de la nature…) mais le système marchand financiarisé, basé sur le seul profit, en a fait une niche commerciale.

À tel point qu’il y a perdu son âme?

Le bio-business ignore effectivement les critères d’un véritable développement durable. Seul le profit l’intéresse. Ses filières dites « bio » sont alors souvent anti-écologiques (cultures intensives, mécanisation à outrance, importation de ce qui peut se produire ici) et anti-sociales (exploitation d’une main d’œuvre à bas salaires…). Le système ultra libéral est à la base de l’économie mondiale d’aujourd’hui. Il faut toujours vendre plus, y compris le bio, acheter et vendre, sans quoi il n’y a pas de marché et donc pas de profits pour les actionnaires.

Vous n’allez pas vous faire que des amis…

Le livre n’est pas un pamphlet. C’est deux ans d’enquête sur le terrain, aux quatre coins du monde, avec une multitude d’exemples. C’est une analyse économique et politique pour permettre d’agir sur ces deux plans, pour produire et échanger autrement.

On voit effectivement de la résistance chez les consommateurs, toujours plus nombreux à opter pour des alternatives.

Effectivement. De plus en plus, ils se révoltent contre leur perte de citoyenneté liée à leur dimension de consommateurs. Les circuits courts, les groupements d’achats, les échanges équitables locaux, l’autoproduction… sont des alternatives concrètes pour retrouver la dignité et le pouvoir sur notre vie de citoyen. L’agriculture, comme l’alimentation, est l’affaire de tous. C’est un enjeu de société où tout citoyen a son mot à dire.

Vous avez des raisons d’être optimiste en cette matière?

Rien n’est perdu. Le catastrophisme est une des armes du marketing multinational pour nous faire croire que rien ne peut changer, alors que la société est en train de changer. Nous parlons d’agriculture là, mais il faut aussi parler des énergies, de l’industrie, de cette société si prédatrice et suicidaire qu’il va falloir prendre nos responsabilités. Rencontrons-nous, faisons la fête et trouvons des solutions.

Alain Spilner
My sphere , 12/09/12
Compte-rendu

Lire l’article sur le site d’Alternatives économiques

Les contributeurs sont agriculteurs, journalistes, sociologues, etc., tous convaincus des vertus de l’agriculture bio. Bien plus qu’une technique agronomique, elle est à leurs yeux porteuse d’un projet de société. Mais ils sont aussi conscients des dérives qu’elle connaît, du fait du ” biobusiness ” des grandes enseignes et de l’industrie agroalimentaire, du fait aussi du diktat des labels (AB compris), de l’attitude pas si exemplaire de certains acteurs historiques… De l’Espagne à la Palestine en passant par la Colombie et bien d’autres pays, dont la France, ils sont allés à la rencontre d’acteurs de ” la ” bio mais aussi ” du ” bio (autrement dit ceux qui n’en ont qu’une vision industrielle).

Chemin faisant, ils rendent compte de la diversité des pratiques porteuses d’espoir (jardins communautaires, groupements d’achat, etc.). Autant ils se montrent sceptiques à l’égard de l’agriculture ” écologiquement intensive ” ou à ” haute valeur environnementale ”, qui ne se préoccuperait pas assez des conditions de travail, autant ils parient sur l’agroécologie, que les Nations unies reconnaissent d’ailleurs comme une réponse appropriée aux défis alimentaires. Dans le genre ” Les coulisses de… ” ou ” Le livre noir de… ”, cet ouvrage est très réussi : militant tout en étant lucide, critique tout en se gardant de jeter le bébé avec l’eau du bain.

Sylvain Allemand
Alternatives économiques n°316 , septembre 2012
Compte-rendu

Cet ouvrage collectif rassemblant journalistes, agronomes, sociologues et paysans est un véritable événement éditorial ! Loin de l’argumentaire pédagogique, il s’agit ici d’une enquête approfondie sur le monde de la bio, entrecoupée par des chapitres « théoriques » qui donnent de la profondeur. Dès les premières pages, on se retrouve sur le terrain en Colombie, puis en France, en Espagne, au Maroc, aux États-Unis… On rencontre les acteurs – émouvants ou insupportables – d’un petit monde complexe. Les auteurs débusquent les contradictions, soulèvent les enjeux et les tensions, et n’oublient pas de mettre en valeur les expériences positives. Ce livre éclairant donne des armes aux militants, aux consommateurs responsables ou aux paysans essoufflés. C’est une évidence, une grande partie de la bio est devenue industrielle, poussée par les labels, l’Europe et les grandes chaînes de distribution. Cette bio se retrouve dans l’arène de la guerre économique, où tous les coups sont permis. Et les petits paysans trinquent. « S’ils veulent continuer à faire de la bio pour les supermarchés, ils vont être obligés de passer par des intermédiaires qui vont s’enrichir sur leur dos. C’est le système classique. Au final, dans les rayons bio, les produits sont vendus dix fois plus cher que le prix d’achat au paysan », commente avec lucidité un petit producteur colombien. Mais dans chaque région du monde, on
trouve aussi de valeureux résistants qui font vivre une vraie agriculture. Celle qui préserve et qui nourrit, pas celle qui approvisionne les marchés internationaux. À l’image de
cet éleveur de volaille bio en France : « Nous pourrions produire beaucoup plus de volailles et trouver facilement des clients. Mais plutôt que de nous agrandir, nous préférons aider quelqu’un à s’installer. » Tout est là : l’humain avant tout. Ou encore ce petit producteur bio en Andalousie : « Dans la région, beaucoup de monde s’est mis dans la bio pour recevoir les aides européennes. Moi je les refuse. Je ne suis pas d’accord avec elles et ce serait incohérent de ma part de les demander. Sur une même parcelle, j’ai des cultures associées, comme la vigne et les arbres fruitiers, et cela n’entre dans aucun programme de subventions. Je ne vais pas changer mes méthodes pour remplir des dossiers. » Le même pourrait vendre ses fruits plus chers sur les marchés internationaux, mais il préfère les vendre sur les marchés locaux. L’agriculture biologique ne peut être séparée d’un projet de société cohérent. Comme le souligne un petit producteur espagnol : « L’agriculture doit servir à établir l’équité, la justice, l’autonomie, l’autosuffisance et la souveraineté alimentaire. Sinon elle n’a pas de sens. » Une remarquable enquête.

Pablo Servigne
Imagine , septembre 2012
« La bio, oui, mais pas à n’importe quel prix »

Les auteurs de la Bio entre business et projet de société sont agriculteurs, journalistes, sociologues, militants et sont concernés par le devenir de l’agriculture biologique. Au travers de leurs enquêtes dans une dizaine de pays, dont la France, ils montrent qu’existe toujours une agriculture biologique fidèle à ses principes. Ils ont également rencontré des acteurs du marché industriel de la bio qui ont des pratiques très éloignées de ces principes. Le livre, coordonné par Philippe Baqué, ouvre un débat plus que jamais nécessaire : quel sens faut-il donner à la bio ?

*Les enquêtes publiées dans votre livre mettent en doute un mode de développement de l’agriculture biologique. De quoi s’agit-il? Philippe Saqué >L’agriculture biologique ne peut se réduire à une agriculture certifiée, à un label et à un cahier des charges tel qu’il existe aujourd’hui. La réglementation européenne, qui la régit depuis 2009, s’appuie sur des critères purement techniques qui sont controversés, fly manque la question sociale et un aspect véritablement environnemental. Le travail collectif de ce livre est porteur d’autres valeurs, celles d’une agriculture paysanne qui fait référence à la charte de la Fédération internationale des mouvements d’agriculture biologique (Ifoam), adoptée en 1972, et reprise par un certain nombre d’organisations de la bio. Elle définit des principes agronomiques, sociaux, environnementaux et politiques, fly est question de solidarité et non de compétition ; d’agriculture paysanne à taille humaine et non d’exploitations de plusieurs milliers d’hectares; d’une agriculture respectueuse de la proximité et de l’équité. Cette agriculture biologique est inscrite dans un projet de société qui se veut en rupture avec une société purement marchande, capitaliste, fondée sur une agriculture industrielle.

Que pensez-vous de l’actuel développement de l’agriculture biologique ?
Il s’agit d’un développement à n’importe quel prix. La moitié des produits bio vendus en France le sont dans la grande distribution. Ils sont issus d’une agriculture industrielle dont la production vient de continents peu consommateurs de bio, comme l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie, le pourtour méditerranéen et certains pays européens. L’Espagne est, par exemple, peu consommatrice de produits issus de l’agriculture biologique mais on y encourage la monoculture bio. Ces productions ne sont pas destinées à nourrir la population et à respecter la souveraineté alimentaire. Elles sont exportées pour nourrir la population d’une poignée de pays d’Europe ou d’Amérique.

Quelles pratiques avez-vous constatées ?
L’exemple qui m’a poussé à réaliser ce livre est celui de la ferme Bionest, située dans la province andalouse de Huelva, la plus grande exploitation productrice de fraises en Europe. J’y ai réalisé un film documentaire, l’Eldorado de plastique, pour dénoncer les conditions de travail de la main-d’œuvre marocaine dans cette « mer de plastique », la plus grande concentration de serres au monde, soit 10 000 hectares saturés de pesticides. Des agriculteurs ont fait fortune dans cette agriculture chimique et ont décidé d’investir dans la bio. Pas moins de 500 hectares de deux variétés de fraises bio, les mêmes que dans l’agriculture conventionnelle, sont exploités par les patrons de Bionest au sein du parc naturel Doñana, déclaré patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco. On y retrouve les mêmes serres de plusieurs centaines d’hectares, les mêmes techniques hors sol, pour des produits qui sont certifiés bio! Ce qui m’a également choqué, ce sont les conditions de travail des ouvrières agricoles, venues de Roumanie, de Pologne, du Sénégal et des Philippines. Elles ont des contrats très précaires et des visas à durée limitée, qui permettent de vendre à bas prix ces fraises à l’ensemble des marchés européens. De telles pratiques se développent sur le pourtour méditerranéen : Espagne, Maroc, Tunisie, Turquie et Israel. Une enquête montre que la plupart des produits bio provenant d’Israël présents sur le marché français sont en fait produits dans des colonies de la vallée du Jourdain, des terres volées aux Palestiniens. Cette bio-là ne respecte aucun critère social, de défense et de respect du droit des peuples.

Quels sont les acteurs principaux de cette bio industrielle ? En France, les énormes coopératives agricoles ont intégré la bio sans remettre en cause leurs pratiques. Ces coopératives peuvent continuer à faire du chimique, de l’agriculture raisonnée, tout en pratiquant une agriculture biologique intensive. Elles essaient de gagner des marchés, et font pression tous azimuts pour que le moratoire sur les 0GM soit levé. Ainsi, certaines de ces coopératives participent directement à la vente et à la commercialisation d’OGM sur la planète, alors qu’elles exploitent une production bio. Les grosses coopératives agricoles ont un lien étroit avec l’agro-industrie et utilisent parfois des événements sanitaires pour dénigrer l’ensemble de la bio. Par exemple, elles ont profité d’une épidémie, comme celle de la bactérie tueuse escherichia cou (E.coli) pour stigmatiser l’ensemble de la production bio. Un nouveau concept d’agriculture « écologiquement intensive » a vu le jour.

Qu’en pensez-vous ? L’agriculture écologiquement intensive est fondée sur les principes de la bio et de la permacukure, puisqu’il s’agit de moindres labours, de couverture permanente du sol avec l’utilisation d’engrais verts. Tout cela est séduisant, mais il n’y a pas de mise en cause du processus du marché, ce qui signifie que des exploitations de plusieurs milliers d’hectares au Brésil ou en Argentine se réclament de ce concept. On y utilise massivement des herbicides comme le glyphosate (Round-up de Monsanto) pour accélérer la décomposition des engrais verts. Cette agriculture, qui est en train de succéder à l’agriculture raisonnée, gagne sur tous les tableaux en termes d’image et de techniques agricoles, notamment parce qu’elle répond aux intérêts des multinationales comme Monsanto en utilisant le glyphosate.

Y a-t-il encore le choix entre une agriculture paysanne bio et ce que vous nommez le « bio business» ?
Il fallait enquêter en Espagne, en Colombie, dans les exploitations d’huile de palme, en France, dans les élevages de poulets bio, pour montrer que cette agriculture bio industrielle est porteuse de dérives graves, y compris au niveau sanitaire. Dans les pays dans lesquels nous avons enquêté, il existe aussi une agriculture bio paysanne très forte qui se rapproche de l’agroécologie, notamment en Amérique latine et en Asie. Ces agricultures et ces paysans sont souvent en lutte contre les États et contre les multinationales. En France, une agriculture paysanne bio, qui n’est pas forcément certifiée, est aussi très présente. On en voit des exemples à travers la multiplication des associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap), des groupements d’achat, des circuits courts, etc. La Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab) et Nature et Progrès défendent cette agriculture. Nature et Progrès a par exemple un cahier des charges plus exigeant que la réglementation européenne. Sa charte éthique intègre des principes sociaux et environnementaux proches de la charte de l’Ifoam de 1972. La Fnab a de son côté mis en place une marque, Biocohérence, qui se veut un retour à l’esprit de la charte de 1972: les paysans ont l’obligation d’être certifiés, ce qui engendre un coût. Beaucoup sont réticents, estimant qu’ils n’ont pas à payer pour prouver qu’ils sont plus exigeants que les autres. ll existe aussi des mouvements comme Semences paysannes, car la bio industrielle fait appel à des semences vendues par des grands semenciers, en particulier des germes hybrides qui ne peuvent être ressemés. Et une association comme Terre de liens lutte pour canaliser l’épargne populaire et acheter des terres mises à la disposition de paysans bio. L’engouement suscité par le livre montre qu’il y a une demande d’information sur le sens à donner à la bio. Face à une agriculture intensive, oui, il y a de la place pour une agriculture paysanne bio.

Lire l’article sur le site de Politis

Thierry Brun
Politis , 30/08/12
La Bio à la croisée des chemins

L’agriculture bio est-elle en train d’échapper à ses précurseurs pour devenir un agro-business comme les autres ?

Quelle différence y a-t-il entre une tomate bio et une tomate bio ? En termes de qualité alimentaire, peut-être pas beaucoup. Mais la différence peut être considérable entre deux tomates labellisées bio selon la façon dont elles ont été produites, différence en termes d’impact sur l’environnement et la biodiversité, de revenu du producteur, de développement local ou de conditions de travail des salariés.
En fait, qu’est-ce que l’agriculture biologique ? Peut-on se contenter de lui demander de fournir une alimentation saine ou est-ce une démarche plus globale, qui s’intéresse au contexte social et politique de cette agriculture ?
Le livre La Bio entre business et projet de société, paru ce printemps aux éditions Agone sous la direction de Philippe Baqué, pose ces questions et s’efforce d’y répondre, à travers une série de reportages en France et dans le monde. L’idée de réaliser ce livre est née parmi un groupe de journalistes indépendants , agriculteurs, agronome, économiste, sociologue, militant… qui se sont mis au travail ensemble.
L’ouvrage, très riche en exemples et en témoignages, s’appuie d’abord sur l’observation de la réalité et sur l’évolution de la bio à travers son histoire. Pour mieux amener la réflexion et s’interroger sur les choix de société qui sous-tendent deux façons de faire de l’agriculture biologique.
Car si les agriculteurs biologiques étaient, il y a peu, considérés comme des marginaux, la bio est devenue un créneau en fort développement. D’où un mouvement important de conversion d’agriculteurs du conventionnel à la bio. Mais aussi un fort courant d’importation : 35 % des produits bio consommés en France sont importés (et 60 % des fruits et légumes). Ces aliments bio, français, européens ou venant de plus loin, sont produits le plus souvent avec des méthodes de culture et d’élevage industrielles, en monoculture, dans une logique de réduction des coûts et de compétition qui entraîne l’exploitation de la main-d’oeuvre (ou du paysan en intégration, voire l’auto-exploitation du coopérateur) et le pillage des ressources naturelles.

Le goût amer de l’huile de palme
En Colombie, le groupe Daabon cultive (à côté d’immenses superficies en conventionnel) environ 4 500 ha de palmiers à huile et 1 000 ha de bananiers en agriculture biologique. Ces grandes exploitations de monoculture à hauts rendements produisent pour l’exportation et fournissent la distribution européenne (GD et magasins spécialisés) et l’industrie des cosmétiques. On sait que l’huile de palme, en raison de son bas prix notamment, rentre aujourd’hui dans la composition d’un grand nombre de produits alimentaires et cosmétiques, consommés en France notamment.
Daabon est aussi un important producteur d’agro-carburants. Le groupe est accusé d’avoir entretenu des liens avec les paramilitaires colombiens. En Colombie, il est fréquent, à la faveur de l’instabilité causée par la lutte entre l’Etat et la guérilla, que les gros propriétaires fassent chasser les paysans de leurs terres pour prendre leur place.
Par ailleurs, avant les années 1990, la Colombie était autosuffisante sur le plan alimentaire. Depuis, la production agro-industrielle pour l’exportation a explosé et aujourd’hui la Colombie importe massivement des aliments de base.
Le label bio européen, note l’auteur de ce chapitre, bien qu’il “incite” à la biodiversité, autorise la monoculture de plantes pérennes ; il ne limite pas la taille des exploitations et ne comprend aucun critère social.
Acheter des produits bio de Daabon, n’est-ce pas cautionner l’expulsion des paysans, les crimes des paramilitaires, le triomphe des agro-carburants au détriment des cultures vivrières ? Or, souligne l’auteur, Daabon continue à bénéficier, en France, “du soutien inconditionnel du réseau Biocoop”, le leader de la distribution spécialisée de produits bio.

Des poulets bio à croissance forcée
Dans le Sud-Ouest de la France, Maïsadour est l’un des leaders du poulet bio. La production est intégrée : la coopérative livre les poussins et les aliments, rachète les poulets et les commercialise. Le label européen permet la production dans des bâtiments jusqu’à 1 600 m2, avec des densités de 16 volailles au m2 pour les bâtiments mobiles et 10 pour les bâtiments fixes. Tous les poussins sont vaccinés, l’épointage du bec est possible, les antibiotiques sont autorisés (un par an pour les poulets de chair, trois pour les poules pondeuses), les antiparasitaires aussi et l’abattage peut intervenir à 81 jours.
L’aliment bio pour les volailles est à base de maïs (surtout d’Italie) et de soja (du Brésil, de Chine ? Un certain flou règne sur la provenance). Au Brésil, le soja bio est produit sur des fermes de plusieurs milliers d’hectares, surtout dans le Mato Grosso, l’Etat du Brésil où la déforestation est la plus forte. Le label bio européen n’interdit pas de cultiver sur des terres issues de la déforestation. A côté de l’élevage bio intensif, des petits producteurs, dans le Sud- Ouest, travaillent dans le souci de la biodiversité sur leur exploitation (volailles, autres élevages, céréales, oléagineux, arbo…), transforment souvent artisanalement, vendent en circuit court. L’aliment des animaux vient de la ferme ou de fermes voisines. La taille des élevages est limitée, les poulets sont abattus à 120 ou 130 jours, pour le goût et la qualité de la viande…
L’auteur du chapitre illustre l’impact du système de production sur le revenu de l’agriculteur avec deux exemples : celui, d’abord, d’un éleveur bio traditionnel de volailles, qui vend celles-ci à 7,50 €/kilo. Avec un coût de production de 2,80 € et un coût de mise en marché de 1,30 €, il dégage un revenu de 3,40 €/kilo. Et l’exemple d’un éleveur en système intégré : l’intégrateur vend les volailles 5,50 €/kilo ; le coût de production est de 2,70 €/ kilo et la marge de l’intégrateur de 2,20 €/kilo, ce qui laisse 0,60 €/kilo au producteur. “D’où la tendance à devoir produire toujours plus.”

Fruits et légumes intensifs, salariés malmenés
En Andalousie, la mer de plastique des provinces d’Almeria et Huelva des années 1980 est toujours là. Mais une partie des producteurs se sont reconvertis à la bio, pour tenter de lutter contre la baisse des prix qui leur sont payés.
Il est difficile de trouver une différence entre les productions bio et conventionnelles. Les fraises du Parc de Doñana (province de Huelva) sont cultivées en hors-sol dans une culture hydroponique qui ne dit pas son nom. En bio comme en conventionnel, elles sont la cause de l’assèchement de la nappe phréatique du parc naturel.
Les travailleuses, immigrées, qui soignent ces cultures, les récoltent et les conditionnent sont la plupart du temps en contrats précaires, payées en dessous des tarifs conventionnels, les heures supplémentaires non payées, les passeports confisqués… Les syndicats, bien sûr, sont interdits de séjour.
A côté, en Andalousie, de petits producteurs bio travaillent de façon traditionnelle, commercialisent en circuits courts ou à travers des coopératives.
Au Sud du Maroc, en particulier dans la province de Chtouka Aït Baha, d’importantes exploitations produisent massivement des fruits et légumes bio pour l’exportation sans considération pour les dégâts environnementaux et sans respect du droit du travail : salaires inférieurs au salaire minimum, salariées non déclarées ni inscrites à la caisse de sécurité sociale… Après avoir épuisé les terres et la nappe phréatique du Souss, ces entreprises se reportent, avec les mêmes méthodes, vers la région de Dakhla, au Sahara Occidental (sous domination marocaine en dépit des résolutions de l’Onu).

La GD est arrivée
Après avoir considéré le bio comme une niche (1992, apparition des premiers produits bio chez Carrefour), la grande distribution a fortement développé ce créneau à partir de 2008. Elle a alors décidé d’éliminer ses concurrents (les magasins spécialisés avant tout) ; cela avec un argument déjà utilisé pour le conventionnel, “la défense du pouvoir d’achat des consommateurs” et les prix bas.
Cela n’empêche pas la GD de réaliser des marges importantes sur les produits bio, d’imposer des prix bas aux fournisseurs, à travers les marques distributeur, et d’oublier de parler du revenu des producteurs (et de leur “pouvoir d’achat”). Résultat, la GD maîtrise aujourd’hui en France 47 % du chiffre sont en bonne partie importés, produits dans des pays où le prix de la terre est peu élevé, la main-d’oeuvre peu coûteuse. La GD française les achète à peine plus cher que les produits conventionnels, parfois moins cher, et réalise dessus des marges très importantes.

Retour aux fondamentaux ?
La Bio entre business et projet de société rappelle les principes fondateurs de la Bio et retrace le développement de l’agriculture biologique : coopérative Demeter (1932), Association française d’agriculture biologique (1962), Nature & Progrès (1964), Ifoam (fédération internationale, 1972), Fnab (1978). Puis la reconnaissance officielle de l’agriculture biologique (1980) et le processus jusqu’à la naissance du label européen (2009), plus laxiste que le label français (lequel, désormais, ne peut plus imposer un cahier des charges plus rigoureux que le cahier des charges européen). Un processus de reconnaissance qui aboutit à la “confiscation” de la labellisation par les pouvoirs publics… au profit du lobby agroindustriel et de la grande distribution ? (1)
Le livre ouvre le débat sur les avantages comparatifs du SPG (système participatif de garantie), créé par Nature & Progrès, et de la réglementation européenne. D’un côté une relation de confiance producteurs- consommateurs (qui inclut aussi des contrôles) ; de l’autre, une certification où le certificateur “indépendant ” contrôle les entreprises productrices… qui sont ses clients et le font vivre.
Le parcours des “acteurs de la Bio” en France est lui aussi instructif, du mouvement militant aux entreprises dont certaines ont peut-être perdu de vue leurs objectifs d’origine. La plupart se sont mises à travailler avec la grande distribution, comme passage obligé du développement ; certaines en reviennent.
Biocoop, pionnier de la distribution bio, est devenu un réseau de commerçants indépendants (2) où la partie coopérative se limite à la centrale d’achat. S’il conserve une vie démocratique, avec de vrais débats, les consommateurs et les producteurs sont peu impliqués dans les décisions. Et la course au développement commercial a pris le dessus, entraînant des pratiques contestables du point de vue de l’éthique de la bio : importations de contre-saison, produits de la bio industrielle mis en avant (pour leurs prix inférieurs), produits issus d’entreprises sans éthique sociale… Est-ce le résultat d’une perte de contrôle de la base ?
Mais le mouvement social à l’origine des Biocoop dans les années 1980 réapparaît sous diverses formes : groupements d’achat, Amap (la charte des Amap est écrite en 2003 par Alliance Provence, le réseau des Amap de Provence-Alpes- Côte d’Azur), boutiques de producteurs fermiers (dont les Boutiques Paysannes en Languedoc)… Le but de ces nouveaux militants : s’éloigner des pratiques de la GD, mettre l’alimentation au centre du débat politique.
Les auteurs de La Bio entre business et projet de société proposent, pour parer aux dérives de la Bio et sortir de ses contradictions, un recentrage sur l’agro-écologie. Cette notion regarde la durabilité des agro-écosystèmes, sur le plan environnemental mais aussi en terme de bien-être des sociétés humaines. Elle donne une part prépondérante aux savoirs paysans, ce qui n’empêche pas leur propre remise en cause.
Elle va donc bien au-delà de la vision limitative que les organismes de recherche (Inra, Cirad) ont souvent de l’agro-écologie : l’ensemble des techniques agronomiques permettant de préserver l’équilibre écologique. Vision qui a donné notamment l’Agriculture Ecologiquement Intensive et l’agriculture à Haute Valeur Environnementale. Des tendances pour détourner l’agriculture biologique ?
L’agriculture paysanne est capable de nourrir la planète sans la détruire, estiment les auteurs, qui parlent aussi de souveraineté alimentaire, de droit à la terre et d’alimentation biologique accessible à tous. Tout un projet de société.

1) Pour les aspects réglementaires, voir informations et textes de référence sur www.agribio-languedocroussillon. fr (onglet “réglementation”) et www.bio-provence.org
2) Sept magasins Biocoop seulement ont conservé un statut associatif, dont ceux de Limoux (11), Alès et Saint-Hippolyte-du-Fort (30), Carpentras (84), Mane (04) et Eourres (05). Par contre, celui d’Aix-en-Provence a été le premier à passer du statut coopératif à celui de SARL, en 1991.

Philippe Cazal
Paysan du midi , 24/08/12
Les farces et attrapes du "bio" industriel accommodé à toutes les sauces

Comme si les fraudes n’existaient pas, la réglementation européenne autorise désormais toutes les dérives.

C’est une affaire dont la presse n’a pas fait ses choux gras. En décembre, la police italienne a démantelé un énorme trafic de faux produits bio. Les margoulins, soupçonnés d’être liés à la mafia, avaient trouvé la combine: acheter en Roumanie des céréales et des fruits secs bon marché, transformés en produits bio grâce à de faux documents, et revendus quatre fois plus cher à des grossistes qui n’y voyaient que du feu. Neuf pays européens, dont la France, ont profité de ces marchandises pleines de pesticides, dûment étiquetées « bio ».
Depuis cinq ans que durait le trafic, des milliers de tonnes de faux produits bio auraient ainsi été écoulées pour un paquet d’oseille, au moins 220 millions d’euros. Parmi les fraudeurs, cinq dirigeants italiens d’entreprises agroalimentaires et ça ne s’invente pas – deux responsables d’organismes de certification censés contrôler la filière bio…
Question : quelles quantités de céréales, pâtes alimentaires, farine de froment, raisins secs ou huile de tournesol faussement bio les consommateurs français ont-ils ingurgitées ? Huit mois après ce joli coup de filet, on n’en sait que pouic. Comme d’habitude, la Répression des fraudes, dont la mission est de traquer les tricheurs, est dans les choux. Incapable d’apporter la queue d’une précision. Au ministère de l’Agriculture, on parle de 7 000 tonnes importées en deux ans.
Ça la fiche mal quand on sait que 32 % du bio qui est dans notre assiette est importé. Même si les prix sur l’étiquette sont de 20 à 50 % plus élevés, les ventes de bio, chez nous, ont quadruplé en dix ans.
Pour ne pas tuer la poule aux oeufs d’or – un marché annuel de 4 milliards –, les tenants français de l’agriculture biologique font valoir que leur filière est archi contrôlée.

« AB », ah bon ?

Au fait, comment ça marche, les contrôles du bio en France ? Neuf organismes certificateurs sont chargés de repérer les tricheurs parmi les 22 500 producteurs et 7 400 transformateurs qui arborent le fameux logo « AB ». Ces gendarmes du bio épluchent les dossiers de candidature et renouvellent, ou pas, les licences octroyées pour un an. On compterait chaque année une petite centaine de suspensions ou de retraits de licence. Dans sa chasse aux filous, la Répression des fraudes intervient en deuxième ligue, sur les étals. Ou plutôt sur le papier, parce qu’elle n’a pas les troupes suffisantes pour veiller au grain. D’ailleurs, quand on demande le nombre et le résultat des contrôles à la chef de cabinet du patron, responsable de la com’, c’est silence radio.
Mais, qu’on ne s’y trompe pas, la vraie menace qui pèse sur le bio, ce n’est pas la fraude mais une entourloupe parfaitement légale, et même encouragée par l’Europe : le bio « industriel ». Un oxymore inventé par de puissantes coopératives agricoles liées aux géants de l’agroalimentaire.
Une nouvelle réglementation, pondue par Bruxelles, a rendu possible cette dérive. Quand vous achetez votre poulet bio, vous n’imaginez pas un instant qu’il ait pu être élevé dans un poulailler de 25 600 places. C’est pourtant ce qu’autorise, depuis 2009, le logo « AB » revu par la Commission européenne. Et, du côté des pondeuses bio, il n’existe aucune limite de taille pour les ateliers.
Privilège du bio, les poulets profitent toutefois, dès leur âge adulte, d’un parcours extérieur où ils peuvent s’ébattre en journée sur… 40 cm2 chacun. Mais la promiscuité leur tape sur les nerfs, et ils sont souvent « ébecqués » pour ne pas s’étriper. Enfin, le poulet bio a désormais droit, une fois par an, à des antibiotiques et, sans aucune limite, aux traitements antiparasitaires.

Poulet ou pigeon ?

Autrefois, la réglementation imposait qu’au moins 40 % du menu des volailles soit cultivé dans la ferme. Aujourd’hui, l’éleveur bio n’a plus à se décarcasser pour faire pousser lui-même blé ou maïs : il peut acheter toute la pitance à l’extérieur. Exit, le sacro-saint « lien au sol »qui garantissait la traçabilité et une transparence sur le contenu de la gamelle.
Tout cela permet de faire du poulet bio en système « intégré », pour le plus grand bonheur des monstres coopératifs qui ont investi le créneau. Comme Terrena (4 milliards de chiffre d’affaires annuel) ou Maïsadour (1,2 milliard), filiale du géant suisse de l’agrochimie Syngenta. Simple exécutant,l’éleveur bio se contente d’engraisser en quatre-vingt-un jours des volailles qui ne lui appartiennent pas, nourries avec des aliments fournis par la coopérative. Comme son cousin industriel, le poulet estampillé « AB » se goinfre désormais de soja importé, certes bio, mais qui peut contenir jusqu’à 0,9 % d’OGM sans perdre son label. Un aliment hypercalorique moins cher que le maïs ou le blé. Sauf qu’en s’approvisionnant à bas coût sur les marchés internationaux on n’y voit pas toujours plus clair sur la qualité du produit. Il y a quatre ans, Terrena s’est fait refourguer par les Chinois 300 tonnes de tourteaux de soja bio contaminé à la mélamine…

La qualité aux fraises

Le consommateur, lui, ne décèle aucune différence sur l’étiquette quand il achète son poulet bio. Le gallinacé élevé dans une ferme traditionnelle, où il picore ce qui pousse sur place, et la volaille produite en élevage intensif ont droit au même logo « AB ».
Avec les fruits et légumes bio, au moins, il ne devrait pas y avoir de mauvaises surprises. Eh bien, si ! Grâce à l’Europe, on peut produire hors-sol dans des serres géantes. La mode du bio a même gagné la province de Huelva, en Espagne, l’usine à fraises de l’Europe, avec 7 000 hectares de serres qui produisent toute l’année. « Un des plus gros maraîchers du coin, qui faisait de l’intensif, produit aujourd’hui des fraises bio en exploitant les mêmes immigrés et avec quasiment les mêmes techniques agricoles dans les mêmes serres », raconte Philippe Baqué, coauteur du décapant livre La bio entre business et projet de société. Au lieu de plonger les racines dans du gravier ou de la laine minérale, on utilise du sable, isolé du sol par une enveloppe en plastique, le tout irrigué au goutte-à-goutte. Et rebelote : aucune différence de logo entre une tomate bio cultivée en plein champ par un producteur local et une autre élevée hors-sol et hors saison.
C’est bio comme l’antique !

Jérôme Canard
Le Canard enchaîné , 22/08/12
Un autre poulet est possible

N’en déplaise au groupe Doux, qui n’en finit plus de battre de l’aile, des éleveurs de volailles qui gagnent leur vie en faisant du poulet heureux et goûteux, ça existe. Ça se passe dans un monde parallèle où le fermier élève avec amour des gallinacés qui lui appartiennent et dont il remplit la gamelle avec de la nourriture produite en partie sur sa ferme.
Des exemples ? On en trouve à foison dans « La bio : entre business et projet de société », un livre-enquête tout chaud (éditions Agone). Ainsi cet éleveur du Gers, qui produit 12 000 poulets bio par an, abat ses volailles dans un abattoir local puis écoule directement sa marchandise sur sa ferme et dans les Amap (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) du coin. Avec un coût de production au kilo de 2,8 euros, un coût de mise en marché de 1,3 euros, et un prix de vente de 7,5 euros, notre paysan bio du Gers empoche 3,4 euros par poulet vendu. Alors qu’un éleveur industriel qui fait 14 000 poulets par an en « contrat d’intéqration », comme ça se faisait chez Doux, doit se contenter d’un revenu de 0,6 euros par kilo. En effet, le prix de vente au kilo est de 5,5 euros, le coût de production de 2,7 euros et l’intégrateur, la société ou la coopérative qui lui fournit les poulets à engraisser, les granulés qui vont avec et les conseillers techniques, se taille une marge de 2,2 euros.
« Ceux qui ont tourné le dos au système intensif s’en sortent mieux. L’enjeu, c’est de se réapproprier le métier », expliquent au « Canard » Daniel et Réjane Durand, qui élèvent chaque année, à La Meilleraye-de-Bretagne, en Loire-Atlantique, 6 000 poulets de chair, pintades et canettes. « On a notre propre abattoir et on vend en circuit court. » Ce qui permet de zapper la ribambelle d’intermédiaires qui se sucrent sur le dos du paysan. « Sur nos 55 hectares, on a l’une des meilleures performances économiques du département ! » Il est vrai que la marge de 50 % empochée sur chaque volaille a de quoi faire saliver les stakhanovistes du poulet industriel. Vous vous dites : c’est bien joli, mais un poulet fermier qui mange bio, ça coûte quand même plus cher dans le Caddie qu’une volaille élevée en intensif. Un argument qui hérisse Daniel Durand : « Lorsque le consommateur achète un poulet industriel, non seulement le goût n’a rien à voir, mais le prix sur l’étiquette n’est pas le prix réel. Il faut rajouter tout ce qu’il a payé en tant que contribuable, via les subventions. Sans parler du coût écologique du mode de production intensif. »
Ajoutez-y qu’une partie du prix inscrit sur l’étiquette c’est de la flotte, parce qu’un gallinacé industriel contient plus d’eau qu’une volaille qui a eu du temps et de l’espace pour faire du muscle. Cot cot…

Le Canard enchaîné , 08/08/12
Dans les coulisses du "bio business"
L’agriculture bio est-elle soluble dans une économie de marché mondialisé ? C’est la question qui traverse cet ouvrage sous forme de recueil de reportages : de la Colombie, où la monoculture des palmiers à huile se développe à coups d’expulsions de paysans, aux cultures intensives de fraises bio d’Espagne, cueillies par une main d’œuvre "importée" des Philippines ou du Sénégal, ce livre explique les ressorts du "business du bio".
60 millions de consommateurs , juillet-août 2012
Interview de Patrick Herman

L’agriculture bio est-elle soluble dans le marché ? L’industrie agro-alimentaire et la grande distribution en ont-elles tué les principes fondamentaux ? Que recouvre vraiment la certification ? C’est pour répondre à toutes ces questions, et à bien d’autres, qu’une équipe de journalistes a écrit La bio entre business et projet de société À coup sûr un livre qui va faire des vagues dans le landerneau bio ! Patrick Herman, paysan bio et journaliste installé sur le Larzac depuis quarante ans, est un des co-auteurs du bouquin. Il répond ici aux questions de Gardarem lo Larzac et de La Lettre du Larzac.

D’où est venue l’idée de ce livre ?

Je suis paysan mais aussi journaliste indépendant, et je connais des journalistes et des chercheurs qui travaillent comme moi sur certains dossiers sensibles. Il y a deux ans environ, nous nous sommes retrouvés à quelques-uns autour du projet de faire quelque chose sur la certification de l’agriculture biologique. Pour ma part, je pensais depuis 2003–2004 faire un reportage sur les dérives de cette certification. À l’époque, je faisais une enquête sur les saisonniers agricoles et j’étais allé à Huelva, en Espagne, où j’avais vu une des entreprises dont Philippe Bacqué parle dans le livre, Bionest. C’est une exploitation de production de fraises qui faisait travailler des Polonaises et des Roumaines parquées dans des bâtiments entourés de barbelés… Nous avions tous des idées de reportages autour du thème de la face cachée de la bio. Le projet a démarré ainsi.

Peut-être va-t-on vous accuser, vous les tenants de l’agriculture biologique, de lui jouer un mauvais tour en publiant ce livre…

Oui, c’est un vieux procédé, qui rappelle l’époque où, si l’on était de gauche, on ne pouvait pas critiquer l’URSS ! Attaquer la bio, ce serait se tirer une balle dans le pied… Mais nous savons, nous les auteurs de ce livre, qu’il y a pas mal de gens qui se posent des questions sur les dessous de la certification. On a eu envie de remettre un peu les pendules à l’heure, en expliquant ce qu’il y a derrière le logo AB. Le mot « bio » recouvre des réalités complètement contradictoires, qui n’ont plus rien à voir avec l’histoire de l’agriculture bio – que les nouveaux consommateurs connaissent très peu d’ailleurs.

Quelles sont ces « réalités contradictoires » ?

Les pères fondateurs de l’agriculture bio, Steiner, Howard, Fukuhoka [1], étaient des intellectuels, des scientifiques, des militants. Ils avaient en tête de sortir l’agriculture de la domination marchande et de l’industrialisation. Ils avaient anticipé ce que nous sommes en train de vivre. Ils ont posé dès le départ la question de la souveraineté alimentaire. C’est d’une incroyable actualité ! Ces contradictions dont je parle, c’est qu’en acceptant de passer sous la coupe du marché, la bio trahit ses idéaux et ses objectifs de départ, qui restent cependant toujours valables et viables.

La bio ne serait donc pas « entre business et projet de société » mais carrément dans le business. Le projet de société s’est-il réduit à n’être plus qu’à la marge ?

À partir des années 1975 en France, les porteurs des valeurs philosophiques, politiques et techniques du « projet bio » ont souhaité ne plus être marginalisés et ont bataillé pour une reconnaissance officielle. On peut dire que cette bataille a été un échec : en définitive, le label AB a été un cheval de Troie pour la grande distribution et l’industrie agro-alimentaire. Et tout le capital de confiance qui a été accumulé grâce à la ténacité et l’acharnement de milliers de petits producteurs est maintenant ouvert à de grands opérateurs, à des firmes géantes, qui exploitent ça comme une ressource naturelle, comme une ressource minière par exemple. Le label AB est en train de tuer la bio. Il est devenu un outil marketing de la grande distribution et de l’industrie agro-alimentaire. Il y a eu captation et détournement. Quand on voit par exemple au Brésil des exploitations de canne à sucre de dix mille hectares qui sont certifiées par Ecocert, avec des gens qui y travaillent dans des conditions scandaleuses, on se dit qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans la bio…

L’agriculture bio a été reconnue par la réglementation européenne en 1991. Où en est-on aujourd’hui ?

En 1991, c’était une reconnaissance factice : l’agriculture bio a été reconnue comme un segment du marché alimentaire, et pas du tout comme une proposition valable pour tous les secteurs de l’agriculture. Mais même cela, ce n’était pas envisageable pour les lobbies de l’agro-alimentaire : ils ont fait un travail de sape pour “détricoter” la réglementation européenne, et depuis 2007 il est interdit pour un État d’avoir une législation plus contraignante que le reste des pays de l’Union – ce qui était le cas auparavant, en France en particulier. En 1972, la charte de l’Ifoam, la fédération internationale des mouvements d’agriculture bio (voir encadré ci-dessous), faisait des propositions pour l’agriculture mondiale. Quarante ans plus tard, en 2011, le rapporteur du droit à l’alimentation à l’ONU a reconnu que l’agro-écologie pouvait nourrir aujourd’hui la planète entière. On en est loin… et pour cause !

Mais comment l’agriculture bio peut-elle répondre à une demande de masse ?

En Europe, et en France par exemple, elle peut le faire au moins à trois niveaux : les producteurs doivent rester « petits » et se constituer en réseaux, les groupements d’achats doivent se structurer et intensifier leur développement et, enfin, je crois que les producteurs peuvent sortir de la certification.

Sortir de la certification ? Comment cela ?

Personnellement, je ne suis plus labellisé depuis 2006 : au bout de trente ans, j’en ai eu assez de payer pour quelque chose dans quoi je ne me reconnais plus. Je vais vous raconter une petite anecdote. Lors du dernier contrôle d’Ecocert, le technicien est venu chez moi avec son ordinateur, il a vérifié des factures, et quand je lui ai proposé d’aller sur les terres, il m’a répondu qu’il n’avait pas le temps. Et il est parti. La certification AB n’est devenue qu’un contrôle papier, en définitive. Les agriculteurs conventionnels, qui utilisent la chimie, n’ont quasiment aucun contrôle, alors que les agriculteurs bio, eux, sont contrôlés… en devant payer chaque année leurs propres contrôles. On marche sur la tête ! Pas loin de chez moi, il y a des gens qui font de la fraise conventionnelle, eh bien ils vont acheter des produits chimiques en Espagne…

Cela fait donc six ans que tu n’es plus “certifié AB” : cela n’a pas créé de problèmes pour vendre ta production ?

Aucun souci : depuis six ans, je continue à vendre normalement. Je ne suis pas le seul à être sorti de la certification, et il y a même beaucoup de producteurs bio qui n’ont jamais cherché la certification. Et cela marche très bien pour eux.

C’est une histoire de confiance entre vous et les consommateurs…

Oui, c’est une relation directe. Pour les consommateurs, cela représente c’est vrai une contrainte : il faut établir des relations avec les producteurs, voir comment ils travaillent, éventuellement leur donner un coup de main… On le voit, c’est une contrainte minime.

Revenons à ce point de la certification. C’est évident que la confiance joue. Mais pour quelqu’un de passage, pour les touristes qui passent ici en été par exemple, acheter des truites ou des légumes bio non certifiés, cela peut être un souci, non ?

Je crois que ce qui menace la bio, ce n’est pas les gens qui truquent. Il y en a peut-être quelques-uns, mais c’est infime. Ce qui menace vraiment la bio, Philippe Baqué a fait un chapitre là-dessus dans le livre, ce sont par exemple les élevages industriels bio dans lesquels de grands groupements de producteurs de céréales ou de produits d’alimentation animale ont investi. Leur horizon, c’est la distribution de masse, le marché des cantines scolaires par exemple. Or la réglementation européenne sur les productions animales a été revue à la baisse sous la pression du lobby agro-alimentaire, pour que les règlements soient moins contraignants sur le lien au sol, sur les intrants médicamentaux, sur les OGM. La réglementation européenne autorise par exemple aujourd’hui jusqu’à 0,9% de produits OGM dans l’alimentation animale : c’est cela la véritable menace pour l’agriculture bio. Elle devient intensive et tombe sous la coupe de l’industrie agro-alimentaire.

Une association regroupant des producteurs d’agriculture « écologiquement intensive » vient de se créer. Qu’est-ce que c’est que ce concept ?

C’est une agriculture « écologique » parce qu’on ne travaille plus le sol pour lutter contre l’érosion et la perte de l’activité biologique de la terre, il n’y a plus de labours, etc. Mais elle est « intensive » parce qu’on ne parle pas de pesticides : ils seraient donc autorisés. C’est un habillage de plus.

Est-ce qu’on peut envisager une agriculture biologique intensive, et non « écologiquement intensive », pour répondre à une demande de masse comme par exemple celle des cantines scolaires dont tu parlais ?

On peut faire une agriculture bio productive pour des marchés importants. Mais on touche là à d’autres questions. Celle du foncier par exemple, celle de l’installation dans l’agriculture. On ne peut pas retrancher la bio des problèmes du monde agricole en général. Il reste 450.000 agriculteurs en France : s’il y en avait un million, cela serait peut-être un peu différent ! Il aurait fallu sanctuariser des ceintures de production autour des villes. On commence seulement à envisager d’y penser un jour… On a trente ans de retard là-dessus. Cela dit, il ne faut pas perdre de vue que de très nombreux petits producteurs bio sont restés fidèles à l’esprit de la bio : nous sommes d’accord pour essaimer, pas pour grossir à tout prix pour fournir le marché.

Tu disais également que les groupements d’achats doivent se structurer et intensifier leur développement. Est-ce qu’ils sont une réponse possible à une demande de masse ?

Je crois plus globalement qu’il faut créer, ou recréer, d’autres rapports entre les consommateurs et les producteurs de l’agriculture bio. Dans notre bouquin, on donne l’exemple d’un GIE de dix-sept producteurs, en Normandie, qui approvisionne 600 familles de la région parisienne en lait, en viande, en produits transformés, en légumes et en fruits. Ce modèle-là est duplicable, il n’y a pas de raison que cela ne marche pas ailleurs. À Toulouse, 250 familles ont établi une relation contractuelle avec un groupement de Malaga, en Espagne, qui les fournit directement en agrumes, en avocats, en mangues. Ces Toulousains sont allés là-bas, ont discuté avec les producteurs, ont vu comment ils travaillent, leur ont donné un coup de main, et ça marche. Et 250 familles, ce n’est pas rien non plus, n’est-ce pas ? Les groupements, c’est une manière de se réapproprier des pans entiers du commerce et de la distribution. Je signale par ailleurs que sur les 325 Biocoop (chaîne de magasins vendant des produits certifiés, Ndlr) qui existent actuellement, il n’y en a plus que 7 qui ont le statut associatif des débuts. Elles sont devenues des Sarl ou des SA, avec un encadrement venu de la grande distribution pour manager le tout.

Est-ce qu’il faudrait aller jusqu’à boycotter les produits bio de la grande distribution et les réseaux de type Biocoop ou Naturalia ?

Non, je ne crois pas. La question est plutôt celle-ci : est-ce que les citoyens ont envie de regagner de l’autonomie pour se réapproprier le choix de leur alimentation ? En France, près de 35% des fruits et légumes bio sont importés. L’importation, cela veut généralement dire monoculture pour l’exportation dans les pays du sud, cela veut souvent dire spoliation des terres, cela veut dire mise en concurrence des producteurs les uns contre les autres et exploitation de la main d’œuvre. Et sur le plan financier, on sait comment la valeur ajoutée est répartie : un minimum aux producteurs et le maximum en aval. Ce qui est en train de se passer pour l’agriculture bio, c’est ce qui s’est passé pour l’agriculture conventionnelle : les prix sont écrasés à la baisse puisqu’on met en concurrence les producteurs référencés dans la grande distribution. Je pense donc que, plutôt qu’un boycott, il faut faire un travail d’information et d’explication sur ce que le label bio recouvre. Le but de La bio entre business et projet de société, c’est ça : c’est de voir ce qui s’est passé pour qu’on arrive dans cette situation de confusion totale, où tout s’est noyé dans quantité de labels, d’appellations, de qualifications… C’est l’industrie de la certification qui a pris le dessus. Notre idée, c’est d’éclairer la situation actuelle et de montrer que la bio est toujours un mouvement extrêmement vivace, certifications ou pas !

Il s’agit donc de rester toujours au plus près des fondamentaux…

Oui, tout à fait. Le capitalisme avale tout et recycle : dès qu’une notion recouvre une réalité un peu solide, il s’en empare et la vide de son sens. Peut-être un label “souveraineté alimentaire” va-t-il être créé un jour ? L’agriculture écologiquement intensive a bien été créée… Nous, nous parlons d’agro-écologie : on ne considère pas seulement le paysan dans son rapport à la terre mais aussi dans ses rapports avec le reste de la société. C’est ça l’agro-écologie : elle replace l’agriculture dans son lien avec le monde et les hommes au niveau social, politique, économique, culturel.

Est-ce qu’on peut dire que le mouvement contre les OGM, pour la liberté des semences, etc., s’inscrit dans ce mouvement ?

Bien sûr. La bagarre sur les OGM et sur les semences a replacé les problèmes agricoles au cœur de l’actualité, et redonne indirectement un nouveau souffle à la lutte pour l’agriculture biologique. Une dynamique s’est enclenchée. Partout dans le monde, il y a des paysans qui se battent, contre des projets de mines, de barrages, d’aéroports – comme à Notre-Dame-des-Landes en France. Partout la question agricole est revenue au premier plan de l’actualité. Il ne faut pas oublier que 80% de la population active dans le monde est rurale ! Et ce n’est pas en Europe que l’agriculture naturelle a été inventée. Elle a toujours existé en Asie, en Amérique, en Afrique…

Lire l’article sur Larzac.org

Jean-François Capelle et Gilles Gesson
Gardarem lo Larzac , juillet 2012
Compte-rendu
Agone entre à nouveau en résistance avec cet ouvrage collectif qui pose la question du sens dans l’agriculture et le marché biologiques. De la Colombie à Israël, de la Bolivie au Maroc en passant par la France, tous dénoncent le manque de transparence des autorités administratives (françaises, Union Européenne, OMC) en charge des organismes certificateurs autorisant des aliments “bio” importés de l’autre bout du monde. L’impact négatif d’une empreinte écologique qui va à l’inverse de l’idéal “bio”, et les conséquences désastreuses pour les petits producteurs de tous pays sont pourtant bien réels. Mais qui s’en préoccupe ? Sûrement pas les géants de la distribution (principalement français) qui ne cherchent qu’à augmenter leurs marges bénéficiaires et perdent le consommateur dans un dédale de désinformation par étiquetages mensongers, détruisant au passage les marchés locaux. À cela s’ajoutent les lobbyings européens et nord-américains de semenciers et d’industriels en pesticides, insecticides et autres engrais, qui s’autorisent certifications ou menaces, expropriations et interventions paramilitaires (avec mort d’homme). La liste est longue. En dépit du sentiment d’écrasante impuissance qu’il dégage, l’ouvrage met en lumière le combat de paysans qui se battent pour conserver les méthodes de culture et d’élevage d’une réelle agriculture biologique, qui distribuent leurs produits via des filiales dignes et de bonne foi, ou directement sur les marchés de plein vent. Accessible à tous, cet essai mené avec beaucoup de sérieux se présente comme le bilan d’un pouvoir en marche. Il nous informe et nous invite non seulement à rester sur nos gardes, mais encore à nous en mêler.
Xavier Pène librairie de L'arbre (Marseille)
Dazibao , été 2012
Compte-rendu

Sous la direction de Philippe Baqué, huit auteur-e-s nous dressent le plat le plus instructif qui soit sur un phénomène récent de société : le bio. Rappelez-vous, pour les plus anciens, parlait-on de bio dans votre enfance ? Pour les plus jeunes, demander aux anciens. Dès l’avant-propos, Philippe Baqué nous met immédiatement dans l’ambiance : en 2000, il réalise en Andalousie un documentaire intitulé Eldorado de plastique, montrant « une agriculture productiviste, industrielle qui a pollué toute la zone avec ses produits chimiques, […] asséché les nappes phréatiques et provoqué des tensions sociales explosives à cause de l’exploitation impitoyable de la main d’œuvre immigrée ». Il y retourne en 2009 pour une enquête sur le développement de l’agriculture biologique. Que découvre-t-il ? « Les mêmes fermes… les mêmes serres… les mêmes variétés… les produits chimiques en moins… le label bio en plus… » Ha ! Ouf, se dit le brave consommateur « des hypermarchés d’Amérique du Nord et de l’Europe » auquel cette production est destinée.
Mais il oublie « la même exploitation des travailleurs immigrés sans droits, essentiellement des femmes ». Voilà, nous vous en touchons deux ou trois mots depuis maintenant huit ans, ce qui nous vaut les quolibets et l’opprobre de la caste écolo : « La bio chère aux Leclerc, Auchan, Terrana, Malaadoux et autres emprunte donc tout naturellement les voies déjà tracées de la mondialisation » fondées « sur la monoculture, la concurrence sauvage, la spoliation des terres et l’exploitation de la main-d’œuvre ». Et cela en toute « conformité avec la réglementation européenne du label officiel AB ». Le bio n’est pas en soi un projet de société ou d’avancée sociale. Ni écologique, si la banane bio prend l’avion et la fraise bio est mangée à Noël. D’autres chapitres apportent de l’espoir et proposent « une démarche indissociablement écologique, sociale et politique ». Mais, nous le redisons, ce n’est pas la pratique de telle ou telle agriculture qui crée cela, mais d’abord le choix politique d’être social et écologique.

La Décroissance n°91 , juillet-aout 2012
Attention aux dérives
Œuvre collective, ce livre est l’aboutissement du travail de journalistes, sociologues, agronomes et paysans. Certains ont mené des enquêtes de terrain en Amérique, en Afrique, au Proche-Orient et en Europe d’autres se sont inspirés de leurs pratiques. Les dérives de la bio business y sont décrites et dénoncées, mettant en perspectives un autre modèle de l’agriculture biologique, plus équitable et durable. Pour ses auteurs, la bio est à la croisée des chemins : de la Colombie à la Bolivie, en passant par Israël et la Palestine, le Maroc, l’Andalousie, les États-Unis, et en France, les Amap, Biocoop, la grande distribution…, ce tour de piste de la filière bio sans concession a le mérite de remettre les pendules à l’heure, afin de ne pas perdre de vue l’éthique initiale de ce mode de production.
Biofil n°82 , juillet aout 2012
Rencontre avec Michel Besson

Le titre de l’ouvrage auquel vous avez contribué suggère qu’il y a du vrai bio et du faux bio. Est-ce le cas ?
La bio, ce n’est pas seulement des produits qui excluent des produits de synthèse. Ce sont des produits qui respectent la vie, la biodiversité. C’est aussi une manière de faire, une philosophie. C’est ce qu’on a essayé de mettre en débat dans notre ouvrage.

Le terme de business n’est-il pas un peu exagéré ?
Les pays industrialisés ont une vision marketing. Ils ont besoin de mettre sur le marché des produits et trouvent des arguments pour convaincre les gens de les utiliser. Pour le commerce équitable, on nous met en tête que c’est pour aider les pauvres du tiers-monde et que cela n’utilise pas de produits chimiques. En réalité, la démarche peut aller bien au-delà.

Vous dénoncez notamment la part des importations « bio »
En France, environ 40 % des produits bio sont importés. Pour le lait, exemple que je prends dans le livre, c’est 30 % du fait des difficultés de transport. Beaucoup de produits pourraient se faire ici, mais on va les chercher à l’autre bout du monde parce que c’est moins cher. L’agriculture biologique représente environ 3 % en France. C’est très peu. On est bien loin des 20 % annoncés par le Grenelle de l’environnement. Les formations au bio dans les lycées agricoles restent rares, les terres sont chères, les jeunes agriculteurs qui voudraient faire du bio ont du mal à s’installer.

Le bio est-il devenu une niche commerciale ?
C’est le cas dans la mesure où la grande distribution se fait une énorme marge sur ces produits, sous prétexte qu’ils ont un « sens ». En moyenne, la marge des hypermarchés est de 26 %. Sur le bio, elle varie entre 60 % et 100 %. Il faut avoir en tête que 80 % des produits alimentaires sont distribués par cinq centrales d’achat. De grosses firmes multinationales créent des cultures bio dans les pays où la main-d’œuvre est exploitée pour produire au plus bas prix et faire le plus de marge possible à la vente.

Peut-on faire confiance au label bio dans ces conditions ?
Le label ne certifie que ce que les producteurs racontent, à savoir l’absence de produits chimiques. J’ajoute que les normes ont été élargies sous la pression des industriels. Aujourd’hui on peut trouver 1 % d’OGM dans des produits bio. Il y a des dérogations sur les produits chimiques. On peut sortir les vaches sur des temps plus réduits…

Existe-t-il des alternatives pour consommer un bio « éthique ? »
Aujourd’hui, des milliers de citoyens achètent en circuits courts, notamment via le réseau des AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne, ndlr). Je travaille dans une coopérative de Seine-Saint-Denis, où l’AMAP compte 200 clients. Il est faux de dire que cette forme de consommation ne concerne que des gens riches. Aujourd’hui, des alternatives s’organisent un peu partout pour respecter la nature et les hommes.

Bio express
Michel Besson travaille depuis 25 ans dans une coopérative (Andines) en Seine-Saint-Denis.  Il fait aussi partie du réseau Minga, dont les membres participent au développement d’une société plus équitable dans leurs manières de travailler, de produire, de transformer, d’échanger ou de consommer.
Il a participé à l’ouvrage collectif La bio entre business et projet de société dirigé par Philippe Baqué, éditions Agone. Ce livre a été rédigé par des agriculteurs, des sociologues, des militants et des journalistes.  Il s’interroge sur le devenir de la bio, estimant que la grande distribution et l’industrie agroalimentaire, ayant repéré un marché porteur, tentaient de l’annexer et de la vider de son sens.

Lire l’article sur le site du Progrès

Le Progrès , 13/06/12
Pas tout beau le bio!

Entre deux tournages de documentaires, deux voyages dans le monde, Philippe Baqué trouve encore le temps de bosser pour le Monde diplomatique, Politis ou Témoignage chrétien, d’écrire des livres et de rencontrer de vrais gens.
Parfois cet infatigable coureur d’univers pose ses valises et repose son âme au Castella, à portée de caméra et d’amis de Villeneuve.
Les pieds sur terre, toujours, dans une campagne encore rassurante. Nécessaire étape pour un homme qui ne cesse de témoigner, d’enquêter sur ces zones d’ombre dont la société ne veut pas parler et surtout pas qu’on les éclaire.
On l’a croisé à Melilla, enclave espagnole au Maroc, où les migrants espérant gagner l’eldorado européen sont parqués dans une casse de bagnoles. Un reportage pour Arte sélectionné pour le prix Albert Londres.
On l’a vu en Afrique pour des « carnets d’expulsion », aux côtés des Touaregs ou encore en Andalousie où en 2001 il a fait découvrir aux téléspectateurs de France 2 un hallucinant océan de plastique.

Arrêt sur image

C’est là, au sud-est de l’Espagne, qu’un quasi-désert a été recouvert par une incroyable concentration de cultures sous serres, massivement exportées en Europe. Cette explosion économique, sur l’ancien plateau de tournage de « western spaghetti », repose sur l’exploitation d’une communauté immigrée privée de tous droits sociaux, méprisée, rejetée, victime de violences racistes. Un choc mais aussi une interrogation sur les conséquences économiques et écologiques de cette mer de serres.
En 2009, Philippe Baqué est reparti en Andalousie. Il voulait enquêter sur ce qui ressemble à un très mauvais gag. Dans cet océan de plastique, sur 500 ha de cette terre maltraitée, polluée par les produits chimiques, asséchée par les pompages, se développe une agriculture « biologique » : « Quelle ne fut pas ma surprise de retrouver les mêmes fermes de plusieurs centaines d’hectares, les mêmes serres avec des technologies de pointe, les mêmes méthodes de culture hors sol et les mêmes variétés de fruits et légumes destinés à l’exportation, les produits chimiques en moins, le label bio en plus. J’ai découvert aussi dans ces serres bio la même exploitation des travailleurs immigrés sans droit, essentiellement des femmes » écrit-il.
De retour au pays il en a parlé à des amis, des agriculteurs bio : « J’ai été choqué. On m’a dit : tu arrives et tu nous tires une balle dans le pied ! ». Accueil mitigé de certains, mais d’autres, déjà conscients de ces dérives, l’ont encouragé à « faire quelque chose », car ce qu’il a vu en Andalousie se passe aussi en Colombie, au Brésil, en Palestine… En fait une agriculture bio intensive dénoncée par les fondateurs de la bio se développe, sur le mode de l’agriculture productiviste, un peu partout.
Ce « bio » explose, certifié par des organismes privés peu regardants sur ce que devrait être l’esprit même de cette culture : respect des territoires, solidarité, distribution de proximité, partage, qualité, santé.
On comprend le problème de conscience de Philippe Baqué : d’un côté dire la vérité, de l’autre ne pas détourner les consommateurs de l’agriculture paysanne biologique qui résiste à ces dérives.
De là est née l’idée d’un livre collectif La bio entre business et projet de société.
Sous sa direction, des journalistes, ingénieurs agronomes, agriculteurs bio, sociologues, économistes… ont enquêté en Amérique, Afrique, Proche-Orient et Europe pour critiquer le bio business mais aussi pour réfléchir sur le devenir de l’agriculture biologique.
Bien des questions se posent quand l’industrie alimentaire et la grande distribution tentent d’annexer ce « marché » après l’avoir vivement critiqué. Quand les pratiques sont très éloignées des principes de la bio et de fait la mettent en danger.
Parallèlement, les auteurs ont retrouvé des « expériences riches d’enseignement essentiel ». Donc pas question pour eux « ni de donner des leçons, ni de proposer un catalogue du “bio fréquentable” pour les consommateurs. Plutôt favoriser une réflexion autonome et une initiative collective ».
Quel sens donner à la bio ? C’est la vraie question que posent les auteurs et que chacun doit se poser.

Du Castella à la sulfureuse Colombie, il y a loin. Philippe a fait le voyage pour nous et ça vaut la lecture. La Colombie c’est bien sûr la violence, la guérilla. C’est aussi le café, les bananes, le sucre, l’huile de palme. C’est encore une vraie et sombre histoire qui remet en cause beaucoup de certitudes de chez nous. Le livre se lit comme une suite d’enquêtes qui montre « que l’on ne peut plus consommer bio les yeux fermés. Il faut arrêter d’être des consommateurs passifs », alerte Philippe Baqué.
« L’enjeu est d’éviter l’OPA de l’industrie sur la bio qui sera vidée de son sens » ajoute-t-il entre deux conférences et avec une belle satisfaction : «Il fallait susciter un débat que personne n’osait aborder, pas dire quelle est la bonne ou la mauvaise bio ».
C’est fait grâce à ce livre écrit par un collectif d’auteurs, type de fonctionnement qui va dans le sens de ce que veut promouvoir l’ouvrage : les initiatives collectives de réflexion positive et aussi aller derrière les discours, les slogans, pour retrouver les hommes. C’est pour cela que Philippe Baqué va reprendre la route. Direction le Burkina Faso où d’autres êtres l’attendent, solidaires malgré la misère, un travail de forçat. Témoigner…

La Feuille n°1498 , juin 2012
Faire de la bio ou rendre toute l'agriculture bio ?

Alors que le commerce équitable est devenu en quelques années le commerce de l’équitable, l’agriculture biologique, sur une tout autre échelle, semble prendre malheureusement le même chemin.
Dans les pays industrialisés, la bio est née en réaction à un modèle de production agricole et de distribution alimentaire qui s’est imposé internationalement depuis la première guerre mondiale. Ce modèle consiste à reconvertir les blindés en tracteurs, les explosifs en engrais azotés et les gaz de combat en pesticides. Or aujourd’hui, la bio se contente trop souvent de reproduire les schémas de pensée et les méthodes de l’agro-industrie : les pesticides en moins, le label en plus.
La bio se réduit de plus en plus à une niche de marché entretenue par les organismes de certification dit “indépendants” qui font tout pour dépolitiser la nature du projet de l’agriculture biologique. Par exemple, la question pour le mouvement de l’agriculture biologique ne devrait pas être seulement d’augmenter le pourcentage de
plats bios proposés dans les cantines scolaires, mais bien d’œuvrer également pour qu’aucun enfant scolarisé ne soit exclu de la cantine parce que ses parents ne peuvent pas la payer. À défaut, à tort ou à raison, le projet de l’agriculture biologique risque de n’être perçu que comme un argument de vente pour clientèle aisée.
Même s’il est légitime de se regrouper au regard de la difficulté de produire en bio et ce d’autant plus que ce n’est pas l’appât du gain qui motive, adresser aux consommateurs ou aux pouvoirs publics des revendications exclusivement sectorielle, risque d’enfermer le projet de la bio dans une impasse. Cela ne peut pas répondre à la forte demande d’une alimentation plus saine, notamment vis-à-vis des ménages à revenu modeste pourtant préoccupés par la qualité de leur alimentation, tout en limitant des possibilités d’alliances, notamment avec le monde du travail, y compris avec les artisans et les commerçants, nécessaires pour affronter l’agro-industrie. L’actualité témoigne abondamment de ses intérêts et de son influence.
Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, la récente démission de la présidente de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), pour cause de conflit d’intérêts, alors qu’elle avait rejoint International Life Science Institute (ILSI), association constituée par 400 industriels de l’agroalimentaire, parmi lesquels les
groupes Monsanto et Syngenta, très actifs dans le secteur des OGM.
Le projet de la bio n’a de sens que dans le cadre d’une nouvelle politique agricole et alimentaire, ayant pour objectif de sortir toute l’agriculture de la pétrochimie, de garantir l’accès de tous à des produits alimentaires sains et diversifiés et de réconcilier les villes avec les campagnes environnantes.
Il est temps d’ouvrir le débat. La sortie du livre La Bio entre business et projet de société, sous la direction de Philippe Baqué aux éditions Agone, est un ouvrage bienvenu pour l’alimenter.

Communiqué de Minga , mai 2012
Le Bio est-il toujours la solution ?

« La bio peut-elle nourrir la planète ? Pour répondre à cette question, il faut savoir de quelle agriculture biologique il s’agit. La bio s’est considérablement développée ces dernières années. De 1999 à 2008, la surface mondiale cultivée en bio a été multipliée par 3,3, pour atteindre désormais 35 millions d’hectares. Il faut relativiser ce chiffre. Tout d’abord, les deux tiers des surfaces mondiales certifiées bios sont des prairies. Ensuite, le fort développement de l’agriculture bio se produit dans des zones comme l’Amérique latine, l’Asie, l’Afrique ou des pays européens comme l’Espagne, l’Italie ou la Roumanie, qui ne sont pas, ou très peu, consommateurs de produits certifiés bio. Leurs productions sont destinées à nourrir les populations de quelques pays d’Europe (Allemagne, France, Royaume-Uni, Suisse…) et d’Amérique du Nord. La production d’une partie de plus en plus importante de l’alimentation « certifiée » bio dans les pays pauvres ou émergents est avant tout destinée à augmenter les exportations et le commerce international, source d’énormes profits financiers.
Cette bio a été encouragée par les groupes de la grande distribution et, dans leur sillage, par les puissantes coopératives agricoles et l’industrie agroalimentaire, qui ont investi un marché devenu « porteur ». Leur recherche de produits et de matières premières alimentaires disponibles en grande quantité, à moindre coût et en toute saison, a stimulé le développement dans les pays du Sud d’agricultures bios intensives basées sur la monoculture, l’exportation, la concurrence, la spoliation des terres et l’exploitation de la main-d’œuvre. Elle reproduit le modèle économique dominant : les producteurs du Sud sont au service exclusif des consommateurs du Nord. Cette bio-là n’est pas au service de la souveraineté alimentaire, définie par la Via Campesina comme étant « le droit de chaque nation de maintenir et d’élaborer sa propre capacité de produire ses propres aliments de base dans le respect de la diversité productive et culturelle ».
Une autre bio, porteuse d’autres valeurs que celles du marché, de la concurrence et du profit, peut prétendre un jour nourrir la planète. Cette bio-là fait appel à des pratiques agricoles qui ont existé en Europe, et qui continuent à exister ailleurs, qui sont héritières de millénaires de cultures paysannes fondées sur le respect de la nature, la connaissance des sols et des plantes, la préservation des semences, une certaine sobriété et une certaine autonomie… Ces savoir-faire, qui eux-mêmes évoluent et s’améliorent, sont à l’opposé des méthodes de l’agriculture industrielle.
Ainsi comprise, l’agriculture biologique a tous les attributs d’un puissant outil libérateur, structurant et efficace pour une autre relation entre l’homme et la nature, harmonieuse et non plus destructrice. Elle exige de prendre en compte la justice sociale dans la répartition de la terre, en tant que bien commun, et dans l’accès aux moyens de production. Elle est donc appelée à se rapprocher d’une agroécologie en phase avec les mouvements paysans, telle que défendue par Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation.
Cette agroécologie peut être une réponse aux défis alimentaires majeurs de la planète. Selon Olivier De Schutter, elle est une composante essentielle du droit à l’alimentation et elle pourra doubler la production alimentaire de régions entières si les États s’engagent rapidement à en faire la promotion. Elle devra garantir une nourriture pour tous, accroître les revenus des paysans et ne pas compromettre la capacité de la terre à satisfaire les besoins futurs.

Philippe Baqué
Politis , 08/03/12
Des dérives du bio-business

Le manger bio serait-il la panacée promise ? Le geste qui contribuerait à préserver sa santé et par là même à sauver la planète et ses hommes ? L’enquête du journaliste et auteur lot-et-garonnais Philippe Baqué apporte une réponse plus que nuancée à ces interrogations. Dimanche, dans le cadre du salon Horizon vert, il livrera lors d’un débat sur le thème des dérives du bio-business, quelques-uns des résultats de ses investigations qu’il mène depuis un an dans le cadre de l’écriture d’un livre sur le sujet, co-réalisé avec sept autres auteurs.

Mer de plastique
Le constat qu’il dresse suscite pour le moins la réflexion face ce qu’est devenue la filière bio, écartelée entre deux visions, celle des origines bâtie sur le refus du modèle conventionnel et intensif, défendue entre autres par Nature et Progrès (association créée dans les années 60 par de petits paysans) et celle, beaucoup plus récente, ultralibérale, promue par les mastodontes de la grande distribution et les coopératives agricoles. Cette dernière vision, « la bio intensive », comme il la nomme, constitue aujourd’hui « le modèle dominant », assure Philippe Baqué qui est allé enquêter « là où on était jamais allé », en Palestine, en Israël, en Italie, en Colombie, au Maroc, en Andalousie et en France bien sûr. « Dans le sud de l’Espagne, raconte-t-il, j’ai retrouvé le même système dans la bio, que celui que j’avais décrit dix ans auparavant quand j’ai réalisé “L’Eldorado de plastique” en 2001, un film sur les cultures intensives sous serres à Almería : la même mer de plastiques, la même noria de poids lourds (bilan carbone désastreux), destruction de l’environnement, l’absence de biodiversité, la même monoculture, et la même exploitation d’une main-d’œuvre immigrée à moindre coût. Une différence toutefois : l’injection des intrants se fait via un système de goutte-à-goutte. Mais ces fertilisants sont certifiés bio. »

Modèle ultralibéral
Sur le plan environnemental, social et humain, la bio intensive ne ferait donc pas mieux que l’ancien système. Toujours selon Philippe Baqué, la demande croissante du consommateur et donc les promesses d’un marché juteux, incite la grande distribution notamment, à importer toujours plus. « Si bien que dans certains pays du tiers-monde, de grandes exploitations de fruits et légumes bio, qui n’ont pour seul but que l’exportation vers les pays du Nord, ont chassé les cultures vivrières locales et ses paysans. C’est le cas en Égypte avec la culture de pommes de terre, au Kenya avec le haricot ou en Colombie avec la palme à huile qui est cultivée sur des milliers d’hectares ».
Philippe Baqué s’est également penché sur les élevages de poulets bio et sur son intensification. « On a affaire à des élevages qui sont composés de dizaines de milliers d’animaux avec un système d’intégration qui prive l’agriculteur de toute autonomie en lui imposant les prix et l’achat des fournitures et qui in fine le conduit à l’endettement. De fait, l’agriculteur devient dans ce système un sous-traitant des coopératives ».
L’enquête du journaliste de Castella démontre que la bio intensive est très loin du postulat de départs et des principes que les fondateurs du bio avaient inscrit dans une charte en 1972 qui militait pour une agriculture paysanne de proximité. Une agriculture soucieuse aussi bien de l’environnement que de l’humain.

Alors le bio une supercherie ? « On ne peut pas dire ça, indique Philippe Baqué. La bio intensive est conforme à la réglementation européenne qui dicte, non pas des principes, mais des normes techniques. Une réglementation très permissive qui autorise même l’emploi d’OGM dans certains produits bio… »
Le journaliste n’expose pas de solutions. Son seul souci est de « livrer des solutions » et de « lancer le débat » à l’heure où Monsanto s’apprête à lancer des semences bio et où Mc Do souhaite également faire dans le bio. « Si on ne bouge pas, c’est une crise sanitaire qui nous menace », avertit-il.

Bastien Souperbie
Sud-ouest , 30/09/11
Florissante industrie de l’agriculture biologique
Lire l’article sur le site du Monde diplomatique
Philippe Baqué
Le Monde diplomatique , février 2011
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« La Bio, entre business et projet de société »
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Réalisation : William Dodé