Dans la collection « Contre-feux »

 
couverture
Jean-Pierre Garnier - Louis Janover
La Deuxième Droite

Parution : 24/04/2013

ISBN : 9782748901856

Format papier
336 pages (12 × 21 cm) 20.00 €
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Première édition, Albin Michel (1986)
Nouvelle édition actulisée
Avant-propos de Thierry Discepolo et Éric Sevault

Le retour au pouvoir du PS avec François Hollande donne à cette analyse contemporaine du premier septennat de François Mitterrand une nouvelle actualité et une double fonction, celle d’un exercice de mémoire et d’une mise en garde pour l’avenir : en surpassant l’injonction faite à la social-démocratie par l’un de ses grands théoriciens – « En finir avec la phraséologie du passé pour oser paraître ce qu’elle est : un parti réformiste ».

En requalifiant le parti socialiste de « deuxième droite », ce livre montre comment, dès le milieu des 1980, les socialistes ont accompli leur destin de parti réformateur en même temps que le programme de la première droite : adapter la société française au nouveau stade du capitalisme.

Chercheur et enseignant en sociologie urbaine, Jean-Pierre Garnier est l’auteur de plusieurs livres sur la politique urbaine Des barbares dans la cité (Flammarion, 1997), Le Nouvel Ordre local (L’Harmattan, 2000) et l’involution politico-idéologique de l’intelligentsia de gauche française (La Pensée aveugle, avec Louis Janover, Spengler, 1995).

Lire la chronique de Jean-Pierre Garnier sur les blogs de TerrainsDeLuttes.org

Louis Janover, est essayiste, traducteur et éditeur français. Il compte en 1956 parmi les signataires du texte du groupe surréaliste de soutien à l’insurrection de Budapest. Collaborateur de Maximilien Rubel, il a été co-directeur de la revue Études de marxologie et co-éditeur des Œuvres de Karl Marx dans la « Bibliothèque de la Pléiade »

Extraits

Tel qu’il se présente en 1981, le PS n’a rien d’un parti social-démocrate, c’est-à-dire un parti qui conserve un ancrage prolétarien (historique et non sociologique) lui permettant de susciter en ses rangs des fractions de gauche inassimilables par l’État – comme ce fut le cas, par exemple, du groupe Spartakus en Allemagne et des radicaux de Brême au cours de la Première Guerre mondiale. Au contraire, le PS devait assumer en bloc et avec exaltation l’exercice du pouvoir, une idolâtrie du chef de l’État qui, encore aujourd’hui, frappe par son indécence. Pour autant, la mise en demeure de Bernstein reste pertinente pour analyser ce premier septennat socialiste. Car il y eut bien un travail spécifique à mener pour se débarrasser des reliquats d’une « phraséologie du passé ». Non parce que celle-ci n’était plus en phase avec la réalité de la nature de classe du PS mais parce qu’il lui fallait répondre à l’évolution du capitalisme contem- porain. Il s’agissait donc de produire une nouvelle idéologie d’État, qu’on continuerait de qualifier de « socialiste », ce qui permettrait de réconcilier « socia- lisme » et « modernité », c’est-à-dire de faire accroire au plus grand nombre que la modernisation du capital pouvait se teinter de « justice sociale ». Programme minimaliste qui revenait à dire que le « There is no alternative » de Margaret Thatcher s’inscrivait de fait au cœur du discours socialiste. Du même coup, le PS devait renoncer à paraître même réformiste.
Dans cette entreprise de restauration sous étiquette socialiste des valeurs traditionnelles du capitalisme, le marché, l’entreprise et le profit – jusqu’aux escapades militaires qu’impose à la France son rang dans le jeu impérialiste mondial –, tous les intellectuels, artistes et journalistes qui souhaitèrent contribuer furent les bienvenus. Comme le souligne Hocquenghem, ce qu’ils apportèrent, des mots, encore et toujours plus de mots, était inestimable. Il faut le reconnaître, le résultat fut de premier ordre – et il devait durer. Mieux encore, la contribution de l’« expérience socialiste » française au laminage de toute conscience de classe (ou presque) s’est révélée décisive. Il suffit pour s’en convaincre de comparer les modalités d’accession au trône de Mitterrand et de Hollande. Alors que François Ier devait gonfler sa dimension réformiste, c’est-à-dire présenter le passage au socialisme comme une perspective tout à fait crédible de son élection, François II s’est tout juste efforcé de masquer qu’il était le mandant de la fraction de la bourgeoisie le plus à même d’assurer le meilleur développement capitaliste possible. Présentation facilitée par le candidat adverse, Nicolas Sarkozy, expression décalée du bonapartisme de la « première droite » qui avait fait son temps. L’élection de François II a montré que la « deuxième droite » était bien la « vraie droite » attendue par les classes dirigeantes et qu’elle ferait ce que sa rivale avait échoué à mener à bien. Les socialistes français restent décidément des réformateurs sans aucun risque – même pas celui du retour dans le jeu politique des débats sur ce que pourrait signifier ce fameux « socialisme », terrain pourtant déminé et en friche depuis longtemps.

(Préface de Thierry Discepolo & Eric Sevault)

***

Le bilan de liquidation du socialisme par ceux-là mêmes qui s’en réclamaient est globalement positif : restauration du taux de profit, réhabilitation de l’entreprise, épousailles de la « France qui pense » et de la «France qui gagne»... de l’argent, fin du divorce Nation-Police-Armée, neutralisation des syndicats, marginalisation du PC, vassalisation de l’intelligentsia, consensus autour du nucléaire, consolidation de la présence française en Afrique… Est-ce à dire que tout clivage, toute opposition politique a disparu dans ce pays ? Aucunement. La ligne de partage passe désormais entre deux types de conservatisme, l’un obtus, l’autre éclairé, l’un frileux, l’autre fringant, l’un tourné vers le passé, l’autre ouvert vers l’avenir.
Bref: l’un réactionnaire, l’autre progressiste. Le jeu politique met désormais aux prises deux droites. La première, traditionnelle, cherche à tout garder au risque de tout perdre. L’autre, moderniste, fait en sorte que tout bouge pour que rien ne change.

(Introduction)

Dossier de presse
SUR LES ONDES
Recension Marie-Pierre Wynands Lecture Revues.org, 26 juillet 2013
Si la vraie droite nous était contée J.S. Le Monde libertaire n° 1711, Juin 2013
La gauche au pouvoir pour servir le capital Sylvain Quissol Zones subversives, 24 juin 2013
Agone + socialistes = La Deuxième Droite René Merle Blog de René Merle, 25 avril 2013
La gauche n’irradie plus Gérard Spiteri Le Quotidien de Paris, 5 mai 1986
A lire : « La Deuxième Droite ›› J. Toublet Le monde libertaire, 10 avril 1986
A lire avant de voter Maurice T. Maschino La quinzaine littéraire, Mars 1986
SUR LES ONDES

Les mutins de PangéeEntretien avec Jean-Pierre Garnier (mai 2013)

Liberté sur parolesEntretien avec Jean-Pierre Garnier (6 mai 2013)

Recension

Ironie du titre, c’est l’élection de François Mitterrand et l’accession des socialistes au pouvoir en 1981 qui constituent le point de départ et l’objet principal du pamphlet co-écrit par Jean-Pierre Garnier et Louis Janover. L’idée-force de l’ouvrage réside moins dans la mise en exergue d’un certain nombre de renoncements idéologiques du Parti socialiste (PS) une fois arrivé au pouvoir suprême — dont le « tournant de la rigueur » en 1983 est souvent cité comme marqueur — que dans la présentation du parti comme une « deuxième droite », autrement dit comme « une droite authentique et pas seulement une gauche en toc » (p. 21). Écrit en 1986 et réédité en 2013, tout se passe comme si l’ouvrage devait amener son lecteur à admettre que si la thèse développée trouve aujourd’hui une seconde jeunesse, c’est parce que l’histoire se répète. Ainsi, dans l’avant-propos de la seconde édition, les auteurs nous appellent-ils à apprécier le quinquennat débutant de François Hollande en miroir de ce que la gauche au gouvernement a accompli 30 ans plus tôt. Une double conclusion s’impose donc ; d’une part, les erreurs commises hier n’ont pas servi de garde-fou et, d’autre part, l’avenir – sombre – de ce présent quinquennat est d’autant plus prévisible qu’il est pour une large part une redite du premier septennat de François Mitterrand dont l’ouvrage retrace les faits marquants du point de vue de la collusion des intérêts (économiques et politiques), et des idéologies (libéralisme et socialisme).

L’ouvrage est composé de trois parties qui constituent autant d’entrées propices à l’analyse de la pratique gouvernementale socialiste. La première, intitulée « du projet au produit », met l’accent sur les mutations de la gauche qui, sous l’apparence de la modernité, ont conduit à l’avènement du capitalisme. Les auteurs donnent à voir le processus par lequel la gauche gouvernementale s’est substituée à la droite. Si elle est qualifiée de « deuxième droite », c’est bien qu’elle entre dans une parfaite continuité chronologique avec la première, loin d’en être seulement une pâle imitation. Cet aggiornamento du PS — de l’idéologie socialiste à la pratique désidéologisée — s’accompagne d’un accroissement de la place accordée à la communication, en vue d’assurer une assise électorale capable d’octroyer au gouvernement une marge de manœuvre confortable autorisant la poursuite de la mise à mort du socialisme. Cette évolution médiatique vient parachever le privilège accordé au fard plutôt qu’au fond, et les auteurs de résumer : « maquillage et babillage sont les deux mamelles de la France socialiste » (p. 88).

Dans la deuxième partie, « De l’avenir, faisons table rose », Jean-Pierre Garnier et Louis Janover s’appliquent à énumérer les politiques menées, à l’aune du constat dressé dans la première partie de l’ouvrage. Les nationalisations, la décentralisation ou l’armée sont ainsi décryptées comme autant d’exemples de la déliquescence du socialisme français. Utile pour les jeunes générations, cette recension permet de décortiquer point par point les principales réformes mises en œuvre durant le premier septennat socialiste de la Cinquième République.

Enfin, « Un enterrement de troisième classe » constitue la dernière partie de l’ouvrage. Celle-ci privilégie une analyse de la formation de la « petite-bourgeoisie », nouvelle classe sociale occupant une position intermédiaire entre les dominés et les dominants et à laquelle les socialistes ont accordé une place centrale. La génération soixante-huitarde et les Tiers-mondistes sont placés au premier rang de cette catégorie. Censée assurer les tâches de médiation entre les classes sociales, cette « troisième classe » complexifie de fait une lecture binaire — de type marxiste — de la société française. La personnalisation, déjà très marquée dans les chapitres précédents, est ici portée à l’acmé, comme si cette évolution doctrinale du PS ne devait se lire que comme un effet de la duplicité d’une poignée de dominants qui s’assumeraient enfin comme tels à l’heure mitterrandienne, au lendemain d’une jeunesse aux expressions faussement gauchistes.

Jean-Pierre Garnier et Louis Janover livrent une critique acerbe et ad hominem visant les protagonistes qui ont pris le pouvoir en 1981 et qui, selon eux, n’ont de socialiste que le nom qu’ils veulent bien se donner pour mieux tromper l’électeur et faire passer des politiques que la « première droite » (l’UDF et le RPR) ne renierait pas. Moins morale que la première car plus insidieuse et donc plus dure à combattre, cette bête bicéphale qu’est la deuxième droite accuse la confusion entre gauche et droite, non seulement du fait de ses connivences avec les acteurs économiques mais par la complicité dont elle se rend coupable face au déclin des syndicats et du Parti communiste. L’ouvrage est d’une lecture facile et les nombreuses citations et exemples la rendent vivante. Toutefois, on pourra regretter que les très nombreux jeux de mots — parfois un peu faciles, tels que « Maotterrand » (p. 76) — jonchent un texte déjà très vif, quitte à en dénaturer le propos. Ainsi en est-il notamment du titre de la deuxième partie « de l’avenir, faisons table rose », quand la thèse de l’ouvrage vise au contraire à montrer que les roses ne sont plus si rouges dans le champ socialiste.

La personnalisation excessive des mutations du PS laisse ici trop peu de place à une analyse des transformations sociologiques plus sourdes qu’a connues le parti, de sa création à la suite de la SFIO jusqu’à la première publication de l’ouvrage en 1986. Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki ont en effet mis en évidence les processus exogènes — « présidentialisation » des institutions de la Ve République, transformations syndicales, multiplication des sondages d’opinion — et endogènes — professionnalisation des membres du PS, dévitalisation de ses filières traditionnelles de recrutement, pragmatisme électoral — qui ont contribué à structurer le parti socialiste français et à l’éloigner des catégories populaires [1]. Une plus grande prise en compte du poids des institutions et des réseaux d’influence aurait mis en lumière les règles selon lesquelles les acteurs ici évoqués ont pu — et dû — jouer ce jeu gouvernemental, et ce que cette participation a fait en retour à l’institution partisane et à ses membres. Ces derniers sont en effet pour partie conditionnés par des enjeux extérieurs à leur seule volonté et étrangers à leurs prédictions. Privilégier une histoire sociale du socialisme à l’aune de l’accession au pouvoir de son candidat en 1981 permettrait de montrer avec force les mutations idéologiques — plutôt dans le sens d’une désidéologisation à vrai dire — sans toutefois céder aux sirènes du complot d’une « troisième classe ». Les effets de la composition sociale de l’organisation partisane dans le sens d’un accroissement des capitaux de ses membres — ou d’une partie d’entre eux — sur les orientations idéologiques et la difficulté croissante de représentation des catégories populaires ne sont d’ailleurs pas à déplorer dans le seul cas du Parti socialiste mais sont également repérables au Parti communiste [2]. De même, les trajectoires post-soixante-huitardes évoquées dans la troisième partie sous l’angle d’un opportunisme émanant d’intellectuels dépourvus « du sens de l’autocritique » (p. 206) sont en réalité plus clivées et hétérogènes qu’il n’y paraît et méritent à ce titre d’être objectivées au prisme d’une sociologie de l’événement « Mai 68 » et de ses conséquences biographiques [3] plurielles. Toutefois, ces remarques auraient abouti à un ouvrage d’une autre nature. Or, puisque les auteurs ont privilégié la forme du pamphlet, on retiendra surtout qu’ils ont réussi leur coup et que sa réédition en 2013 arrive à point nommé, alors que François Hollande est au plus bas dans les sondages d’opinion.

Lire compte-rendu sur le site de Revues.org

1 R. Lefebvre, F. Sawicki, La société des socialistes. Le PS aujourd’hui, Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, 2006.

2 Nous renvoyons ici aux travaux de Julian Mischi sur le Parti communiste, notamment : « Pour une histoire sociale du déclin du Parti communiste », in F. Haegel (dir.), Partis politiques et système partisan en France, Paris, Presses de Sciences-Po, 2007.

3 Voir la thèse de Julie Pagis , « Les incidences biographiques du militantisme en Mai 68. Une enquête sur deux générations familiales : des “soixante-huitards” et leurs enfants scolarisés dans deux écoles expérimentales (Vitruve et Ange-Guépin) », Doctorat de science politique, Paris, EHESS, 2009.

Marie-Pierre Wynands
Lecture Revues.org, 26 juillet 2013
Si la vraie droite nous était contée

Il est un point cardinal sur lequel s’accordent encore même ceux qui s’insurgent contre la politique « de droite » que mène François Hollande : il fallait d’abord que Sarko « dégage » pour rendre possible une politique « de gauche »Tel est en effet l’incontournab1e argument de la démocratie représentative, qui clôt toute discussion: votez contre, et on verra après. Mais les faits sont têtus et la leçon électorale s’impose d’elle-même : il fallait que Sarko « dégage » pour qu’une vraie politique de droite soit mise en œuvre !

À peine retombés les échos triomphaux des grandes orgues républicaines chargées d’accompagner l’élection du président de La République au suffrage universel, voici la marche funèbre: la trahison des espérances, la déception des électeurs trompés par les promesses non tenues du candidat ! Sauf qu’en politique, comme la fonction des promesses n’est d’être justement que des promesses, ce sont elles qui sont appelées à assurer la continuité de la politique qu’elles devaient empêcher. Discuter sur les raisons pour lesquelles les élus ne peuvent respecter leur parole, c’est le plat que la démocratie représentative repasse.

Vous avez dit lutte contre la finance ? Vous pouvez donc être sûrs que la finance va continuer à mener le monde, et qu’on va tout au plus adapter le système aux nouveaux besoins d’accumulation du capital. Quant aux rémunérations des patrons, parions que rien de ce qui sera décidé ne les mettra sur la paille. Chômage, flexisécurité, retraites, compétitivité, coût du travail ? On peut interroger dans un sens ou dans un autre toutes les mesures prises, ou à prendre, on s’apercevra que la même logique est à l`œuvre, sauf que, contrairement à ce qui est claironné, rien de ce qui a été dit avant les élections ne peut contredire ce qui est aujourd’hui mis sur la table. C’est même le contraire qui est vrai et qui donne le caractère nouveau de ce quinquennat : la seule promesse que j’ai faite est que je ne ferai aucune promesse que je ne puisse tenir ; donc je ne tiendrai aucune des promesses que vous me prêtez en fonction de ce que vous attendiez de moi. Je ne ferai que ce pour quoi j’ai été élu : endosser la politique que la droite peinait à mettre en oeuvre, car seule la gauche peut réaliser les mesures de régression sociale que commande le nouveau cycle du capital.

« François Hollande président des renoncements », titrait tel journaliste qui ne renonce jamais à resservir, sur un autre air, l’antienne que l’on entend à la suite de chaque élection qui ouvre le pouvoir å un gouvernement de gauche. En réalité, Hollande n’a renoncé à rien de ce pour quoi il a été porté aux affaires ; à rien de ce que lui permet la période historique dans laquelle a eu lieu le changement, et de ce qu’il est possible à la nouvelle équipe gouvernementale d’accomplir en tant que gérante honnête, et bien souvent malhonnête, du capitalisme.

Jeter des sondes pour savoir où se situe le point de rupture, avancer puis reculer de deux pas pour mieux savoir où poser les pieds en toute sécurité, laisser entendre une chose pour mieux faire passer ce qu’on a en vue – toute la première année du quinquennat aura été le quadrillage du terrain sur lequel va maintenant avoir lieu le grand nettoyage. Loin d’être irrésolu et velléitaire, Hollande s’est révélé en ce domaine manœuvrier redoutable, parce que non redouté, et l’image un peu gauche qu’on donne de lui est un atout supplémentaire. Son double jeu, toujours orienté de la même manière, aura été parfait pour faire table rase du passé socialiste, si bien que la question ne se pose même plus et que la poser relève de l‘inconscience… de classe.

Je ne veux recevoir d’ordre ni de Bruxelles et ni de la BCE, je ferai de moi-même ce que la situation économique – entendons le taux de profit – me commande de faire et le résultat dépassera leurs directives. Tel pourrait être le programme du Grand liquidateur. Liquidateur du socialisme, certes. mais aussi de la manière même dont ses prédécesseurs avaient déjà commencé à faire le ménage.

La réforme sociale, elle consiste uniquement à revenir sur les anciennes conquêtes ouvrières pour que le patronat ne se sente plus lésé, et l’inversion du sens est en ce domaine parfaite. La gauche est ainsi faite que l’on arrive à ce paradoxe : les critiques les plus virulentes viennent de « la droite » qui lui reproche de ne pas aller plus loin et plus vite pour réaliser ce qui était resté en souffrance dans les cartons de Sarkozy.

Faut-il oublier pour autant les intraitables du Front de gauche, familiers du grand écart ? Après avoir aidé les nouveaux maîtres à investir la place, les voilà qui maintenant, frustrés de leur part de gâteau. crient au voleur, mais remplissent fidèlement leur rôle d’« idiots utiles », en réserve de la république.

Le hasard peut faire tomber le lecteur sur un ouvrage, à forte tonalité polémique. qui fut publié eu 1986 et qui porte pour titre La deuxième droite. Quel ne sera pas son étonnement ! Si l’on en croit les deux auteurs, sans doute guidés par le ressentiment, toutes les mesures mises en chantier aujourd’hui étaient déjà au cœur de la politique de l’Etat-PS dans les années 1980 et nombre de ceux qui sont aujourd’hui aux commandes étaient déjà là, en train de se faire la main ! Une différence de taille pourtant : une partie du mitterrandisme consistait à justifier les reniements et les retournements en se référant aux principes socialistes que la dure réalité obligeait à écorner. Après les contraintes et les détours, on reviendrait aux revendications des exploités. Tout le discours « socialiste » reposait sur cette ambiguïté et sur la nécessité de faire la part des choses sans renoncer å l’essentiel. Et c’est pourquoi l’intelligentsia trouvait dans cette situation un terreau d’une incomparable richesse, où tout son art de la casuistique pouvait se déployer.

Cest le contraire qui est vrai aujourd’hui : l’éradication de toute référence au socialisme, au réformisme social et aux conquêtes ouvrières est mise en avant comme preuve de la détermination et du courage des dirigeants. Qu’on soit obligé de s’engager sur le chemin de la rigueur, certes, mais les classes populaires ont tout à y gagner. Ce que leurs rivaux échouaient å faire, ce que leurs prédécesseurs hésitaient à assumer, eux auront le courage de le réaliser, comme Gerhard Schröder en Allemagne. Jaurès ne pèse pas lourd face au modèle allemand ! Et l’intelligentsia saura là encore donner le ton, même s’il lui faut patienter quelque temps avant de trouver que Hollande est finalement the right man in the right place. Ce qu’il est en réalité !

Finis les atermoiements et la mauvaise conscience face à la réalité. Moscovici a parfaitement résumé la vision de l’avenir de ces commis du capital : « Les entreprises sont au cœur de notre politique économique : nous voulons les aider à créer de la richesse et des emplois, d investir et à embaucher. » L’exploitation au cœur ! Tel est le mot d’ordre de ces agents d’exploitation !

C’est pourquoi, en lisant les pages de La deuxième droite, on peut dire que le temps ne fait rien à l’affaire. Nous n’avons pas seulement un tableau de ce qui restera au bout des deux septennats de François Mitterrand : un passé en démolition, celui du socialisme comme des références à l’histoire et à ses aspirations ; mais également, mais surtout, l’annonce de ce qui était alors en préparation : rendre les intérêts de gauche et de droite politiquement et socialement compatibles dès lors qu’il faut liquider l’héritage social des luttes ouvrières et aplanir la voie au tout-capital.

La deuxième droite s’ouvrait sur cette image : Mitterrand, l’homme au masque de sire, déposant comme en secret un pot de chrysanthèmes sur le cénotaphe dans lequel était censé reposer le socialisme. Hollande, incarnation de la vraie droite, cette fusion parfaite de toutes les mesures de régression et de répression prises pour réduire à merci le mouvement ouvrier et l’histoire populaire, Hol1ande n’a eu qu’à se baisser pour prendre au vu et au su de tous le pot de chrysanthèmes et le jeter aux orties. Foin des cérémonies funéraires qui portent encore en elles l’illusion de ce que l’on prétend enterrer ! C’est à la vie, celle des patrons de l’entreprise France, mais pas seulement, qu’il se voue, sans autre arrière-pensée idéologique : telle est la tâche que lui commandent sa fonction et la situation dans laquelle se trouve le capital en son pays, et il la mène à bien, sans aucun état d’âme et sans aucune mémoire qui pourrait le mettre en contradiction dans ses choix.

J.S.
Le Monde libertaire n° 1711, Juin 2013
La gauche au pouvoir pour servir le capital

Jean-Pierre Garnier et Louis Janover proposent une analyse critique du Parti socialiste. Les gouvernements de gauche adaptent la société au capitalisme moderne pour défendre les intérêts de la nouvelle petite bourgeoisie.

Il existe peu d’analyses critiques sur la gestion du pouvoir par la gauche. Depuis mai 2012, François Hollande et le Parti socialiste (PS) dirigent la France. Pour éclairer ce phénomène, les éditions Agone republient un ancien livre de Jean-Pierre Garnier et Louis Janover daté de 1986. Pour ses auteurs, la gauche n’a pas trahie lorsqu’elle est arrivée au pouvoir. Au contraire, les mutations du capitalisme exigent une gestion politique différente, par la gauche de la bourgeoisie. Leurs analyses, inspirées par Karl Marx, rejettent la critique moralisante de la gauche pour privilégier une analyse de classe.
Le PS n’est plus un parti social-démocrate avec une base de prolétaires. Au contraire, c’est un appareil de bureaucrates et de professionnels de la politique. François Hollande ne se présente même pas comme un socialiste réformiste, mais comme le meilleur gestionnaire du capital face aux excès de la droite de Nicolas Sarkozy.

Une nouvelle gestion de gauche du capitalisme
Jean-Pierre Garnier et Louis Janover, avec René Loureau et Alain Bihr, ont écrit une tribune dès 1981. Dans un contexte d’enthousiasme pour le retour de la gauche au pouvoir, ils dénoncent une fausse alternance qui ne modifie pas les structures du capitalisme. Au contraire, le PS s’attache à «associer à la gestion du système les nouvelles couches moyennes intellectuelles et techniciennes qu’il avait sécrétées », soulignent les auteurs. La bourgeoisie évolue et une petite bourgeoisie intellectuelle émerge. Les dirigeants du pays doivent être à l’image de ses nouvelles classes sociales. Des gestionnaires responsables doivent donc assurer la paix sociale. Les idées utopistes et révolutionnaires sont désormais congédiées pour se plier au réalisme froid de la gestion du capital. Le socialisme de la médiocrité incarne la voie médiane qui doit convaincre les classes moyennes. « Il fait de la reproduction du capital l’horizon indépassable de notre temps », observent les auteurs.
Le socialisme moderne provient du PSU, le parti de Michel Rocard proche de la CFDT. Dans l’après Mai 68, ce parti défend la grève générale et le socialisme autogestionnaire. Mais ses idées débouchent surtout vers une nouvelle forme de gestion du capitalisme, plus décentralisée et moins autoritaire. La critique de l’État par le PSU ne débouche pas vers le communisme libertaire mais vers un socialisme qui laisse davantage de place au marché. A défaut de gestion directe des travailleurs, les salariés peuvent participer aux délocalisations, aux fermetures et aux licenciements.
Ce socialisme moderne s’attache au juste milieu, au « ni, ni » et valorise l’économie mixte entre l’État et le marché. Les idées de cette « deuxième gauche », opposée à la planification étatique, irriguent le PS.
Les conservateurs s’attachent à ce que tout change pour que rien ne change. Dans ce sens, les socialistes apparaissent comme des parfaits conservateurs. Ils font l’apologie de la « modernisation » du capitalisme. Jean-Pierre Garnier et Louis Janover énumèrent les expressions de la novlangue socialiste : « restructurations économiques, innovations technologiques, réaménagements institutionnels, recompositions sociales, réajustements politico-idéologiques, rénovations culturelles… ». Tous les changements apparents visent surtout à sauver le système capitaliste.
Les dominés doivent désormais autogérer leur propre domination. Le capitalisme colonise tous les aspects de l’existence. Mais ses tendances ne sont pas nouvelles. « L’inclusion des loisirs, de la sociabilité ou même des sentiments intimes dans le champ du profit » est observée par les marxistes hétérodoxes qui critiquent l’aliénation. Karl Marx souligne déjà la capacité de la bourgeoisie à « révolutionner constamment les instruments de production » pour permettre d’élever ou de maintenir le taux de profit.
Ensuite, cette idéologie du socialisme moderne vise à éradiquer tout projet de société alternative. La rupture avec l’État et le capitalisme est désormais assimilée au totalitarisme, un concept creux devenu à la mode. Surtout, l’ordre social n’est plus qualifié de capitaliste. Dès lors, ceux qui s’en prennent à la modernité sont taxés d’archaïsme. « C’est qu’à défaut de transformer les monde, on peut toujours transformer les idées qui courent à son sujet ! », ironisent Jean-Pierre Garnier et Louis Janover. La gauche masque sa politique d’austérité en invoquant l’euphémisme de la rigueur.
Mais le PS s’attache à revaloriser les idées des capitalistes. Profit, argent, entreprise, compétitivité deviennent les nouvelles idoles de la gauche moderne. La pensée politique sur laquelle s’appuie le prolétariat est laminée.

La politique de gauche pour adapter la société au capitalisme moderne
Le nouveau socialisme n’est pas vraiment moderne puisqu’il reprend la politique et le discours du vieux libéralisme. Mais la véritable nouveauté réside dans la communication. Les publicitaires diffusent les messages du gouvernement. Une intense propagande, désormais appelée pédagogie, doit faire accepter la politique d’austérité. « Pour évaluer la capacité à diriger un pays, les talents médiatiques importent plus que les aptitudes politiques », observent Jean-Pierre Garnier et Louis Janover.
La politique se réduit désormais à une « politique de communication ». Le divertissement et les débats télévisés rythment la vie politique. La démocratie représentative se réduit effectivement à une simple représentation. Le débat politique devient particulièrement médiocre et se focalise sur le dérisoire. Le projet socialiste disparaît au profit d’un produit marketing.
Les socialistes deviennent des bons gestionnaires du capitalisme. Les nationalisations permettent de relancer des secteurs industriels mal gérés par les patrons. Les entreprises nationalisées peuvent alors bénéficier d’importants investissements. Mais la structure hiérarchique des entreprises n’est jamais modifiée. « Placé bien en vue pour attiré l’œil, l’objectif social se trouvait en réalité subordonné à l’objectif économique », résument Jean-Pierre Garnier et Louis Janover. Les entreprises gérées par l’État doivent devenir rentables et compétitives. Le capitalisme d’État ne se distingue pas du capitalisme privé.
La décentralisation ne vise pas à affaiblir l’État central mais uniquement l’administration. Le PS s’attache surtout à faire évoluer la gestion étatique de la société. Cette réforme « tendait précisément à moderniser la gestion de l’espace hexagonal pour l’adapter aux besoins du capital », analysent Jean-Pierre Garnier et Louis Janover. La bureaucratie centrale laisse place en partie à l’autocratie municipale. La hiérarchie entre dirigeants et dirigés perdure à l’échelon local et la décentralisation se distingue fortement de l’autogestion de la vie quotidienne. « En somme, dans la démocratie locale comme dans la démocratie sociale, l’autogestion, c’est l’affaire des technocratie municipales ou des bureaucraties syndicales », observent Jean-Pierre Garnier et Louis Janover. Ses réformes permettent surtout la promotion politique d’une classe de cadres issue de la petite bourgeoisie intellectuelle. Cette nouvelle élite de gestionnaires intermédiaires s’interpose entre les gouvernés et les gouvernants.
Les lois Auroux visent à adapter l’entreprise au capitalisme moderne. La gestion centralisée et hiérarchique semble révolue. Les salariés doivent devenir autonomes pour davantage s’impliquer dans l’entreprise, devenir rentables et performants. Sur fond de christianisme social, de nouvelles formes de management peuvent émerger. L’humanisme catholique modernise l’exploitation. Toute forme de conflit social doit être éradiquée par le contrat et la concertation.
L’école et l’université doivent également se conformer aux besoins des entreprises. Des salariés dociles et adaptables doivent sortir du moule scolaire.

Sur le plan international, le pouvoir socialiste se range du côté des États impérialistes. Mitterrand défend l’Occident aux côtés des États-Unis de Ronald Reagan. Le président socialiste soutient les dictateurs africains et abandonne toute idée de pacifisme et de solidarité internationale. Mieux, les socialistes réhabilitent l’armée et valorisent le commerce d’armes.
Les intellectuels de gauche ne dénoncent pas les barbouzeries du pouvoir socialiste, notamment le torpillage du Rainbow Warrior, le bateau des écologistes de Greenpeace. Les intellectuels dénoncent surtout le totalitarisme, associé à la pensée de Marx. En Pologne, il soutiennent le syndicat Solidarnosc qui s’oppose à l’URSS mais qui s’attache surtout à contenir la colère ouvrière.

La gauche et la nouvelle petite bourgeoisie
Les premières réformes des socialistes, avant le tournant de la rigueur, visent à rassurer les électeurs et à affaiblir le Parti communiste (PC). Mais les socialistes font rapidement l’apologie de la rentabilité, de la compétitivité et du profit. Les entreprises ne sont pas considérées comme des adversaires mais comme des partenaires. Seule la gauche peut mener une politique d’austérité sans susciter l’hostilité des syndicats et de la population. Le socialisme français n’a pas échoué ou trahi. Il s’inscrit dans sa logique de classe qui doit permettre le développement du capitalisme.
Le socialisme moderne correspond à l’émergence d’une nouvelle classe sociale : la petite bourgeoisie intellectuelle. Cette classe joue les intermédiaires entre dirigeants et dirigés. Les activités socio-éducative, culturelles, d’information permettent d’encadrer le prolétariat pour réguler le système social. La classe dirigeante délègue des fonctions de direction à cette nouvelle petite bourgeoisie.
L’importance numérique et surtout le poids culturel de cette classe intermédiaire ne cesse d’augmenter. Pourtant, la nouvelle petite bourgeoisie reste marginalisée dans le domaine politique. « Préposée par la division du travail aux tâches de conception, d’organisation, de contrôle et d’inculcation, elle entendait bien voir sa vocation médiatrice également reconnue et utilisée dans le champ politique », analysent Jean-Pierre Garnier et Louis Janover. L’opposition de la petite bourgeoisie se radicalise jusqu’à contester le capitalisme en Mai 68.
Dans les années 1980, l’ambition de ses travailleurs intellectuels devient plus modeste mais plus conforme à leur classe sociale. Ils ne veulent plus changer le monde mais adapter la société française aux mutations du capitalisme moderne. La bourgeoisie doit renouveler les formes de la domination et fait donc appel à la petite bourgeoisie intellectuelle. Cette classe sociale demeure « l’agent subalterne de la reproduction du système », observent Jean-Pierre Garnier et Louis Janover.
Mais l’intellectuel petit bourgeois refuse de paraître pour ce qu’il est. Il se distingue par la dénégation de sa propre classe sociale. « Il est aveugle, ou feint de l’être, sur le rapport entre son action ou sa réflexion et ses conditions concrètes d’existence », observent Jean-Pierre Garnier et Louis Janover. La nouvelle petite bourgeoisie se consacre à la mystification de l’ordre social. L’éducation et la culture, dont elle est l’agent, est censée permettre l’épanouissement individuel et non l’aliénation ou l’encadrement. Pour bien tromper le prolétariat, la petite bourgeoisie doit elle-même être aliénée et ne pas avoir conscience de son rôle social.
La petite bourgeoisie change alors d’idéologie. Les anciens gauchistes Roland Castro, Régis Debray ou Henri Weber deviennent les fidèles laquais du nouveau pouvoir. Ils abandonnent leurs idées révolutionnaires pour faire l’apologie de la modernité marchande. « Les affreux exploiteurs, vils profiteurs et autres extorqueurs de plus-value se sont transmués en animateurs, en créateurs de richesses, jeunes créateurs sympas », raillent Jean-Pierre Garnier et Louis Janover.
La petite bourgeoise semble fascinée par les révolutions dans les pays du tiers-monde. Elle s’identifie aux intellectuels qui dirigent le peuple, marquent leur empreinte dans l’histoire et accèdent à des postes de pouvoir.
Les cadres et professions intellectuelles n’aspirent pas à la rupture avec le capitalisme qui débouche vers l’abolition de leur classe d’intermédiaire. En revanche, cette catégorie sociale s’attache à une « voie moyenne » à travers un capitalisme étatisé. « La petite bourgeoisie intellectuelle, qui tire de l’État son existence, ses pouvoirs, ses ressources, ses privilèges fait de son père nourricier un deus ex machina », analysent Jean-Pierre Garnier et Louis Janover. Cette classe sociale aspire à moderniser le capitalisme, à travers l’intervention de l’État, et non à s’en débarrasser. La fétichisation du secteur public demeure l’une de ses caractéristiques. Michel Rocard, au PSU ou au PS, incarne cette petite bourgeoisie moderniste et son idéal. « En finir, non plus avec le capitalisme, mais avec l’irrationalité de son fonctionnement et l’immoralité de ses excès », résument Jean-Pierre Garnier et Louis Janover. La société marchande doit être régulée, aménagée et encadrée, mais surtout pas supprimée.

Une critique radicale de la gauche
La petite bourgeoisie impose également une idéologie postmoderne. Contre « les grands récits émancipateurs », ce discours valorise la petitesse avec les micro expériences et les révolutions minuscules. Les minorités deviennent le nouveau sujet de révolutions qui ne peuvent être que moléculaires. L’immédiateté et l’action concrète priment sur les utopies lointaines. Le mondial est délaissé au profit d’une exaltation du local, de l’ici et maintenant. Évidemment, cet horizon limité refuse la perspective d’un au-delà du capitalisme.
Le rapprochement entre la gauche et la droite alimente la vacuité de la politique. La communication et le marketing priment sur l’élaboration des programmes. « Nul projet à l’horizon, sinon la reproduction perpétuelle de ce qui est », résument Jean-Pierre Garnier et Louis Janover. La politique se réduit toujours plus à la gestion. La compétence et l’efficacité à faire tourner la boutique France sont valorisées. Mais la politique devient vide de sens.
Le livre peut faire l’objet de deux lectures. Une lecture rapide rejoint les thèses du Front de gauche, de la gauche de gauche et des lecteurs du Monde diplomatique. Selon ce courant, la gauche a trahi les espérances du peuple. Les socialistes ont dérégulé l’économie, bradé les services publics et ont imposé un néolibéralisme version française. Surtout, le PS est considéré comme une « fausse gauche », comme une « deuxième droite » pour reprendre ce mauvais terme. Cette lecture est évidemment favorisée par le titre de l’ouvrage qui alimente la confusion et l’imprécision.
Cette analyse basique est fausse. Le PS, loin d’avoir trahi le peuple de gauche, s’attache à défendre les intérêts de la nouvelle petite bourgeoisie. Dans ce sens, il s’attache à adapter la société au capitalisme moderne. Une vraie gauche, du type de celle de Mélenchon, conduirait la même politique une fois au pouvoir. Le Front de gauche et l’extrême gauche défendent les intérêts d’une fraction déclassée de la petite bourgeoisie. La défense de l’État rejoint les intérêts de classe des fonctionnaires et des salariés du secteur public.
Mais le Front de gauche ne défend pas les intérêts de la majorité des exploités. Ce cartel électoral refuse tout mouvement de rupture avec l’État et le capitalisme. Dans le livre de Garnier et Janover, ce n’est donc pas le jugement moral contre la « deuxième gauche » qui semble intéressant. Mais l’analyse de classe du socialisme français qui pourrais s’appliquer à l’extrême gauche étatiste et citoyenniste. Ce serait effectivement un moyen d’actualiser cette réflexion critique, mais avec des conclusions politiques moins consensuelles.
D’ailleurs cette extrême gauche n’hésite pas à s’associer au PS pour défendre ses intérêts de classe. Dernier exemple en date, les bureaucrates du Front de gauche ont dénoncé le “sectarisme” des antifascistes et des libertaires qui dénoncent la récupération politicienne de la mort de Clément Méric. Ses politiciens nient la nature de classe du PS car, malgré une communication différente, ils défendent les mêmes intérêts et la même politique. Dans les luttes sociales, les libertaires doivent se tourner vers la majorité des exploités et non vers les organisations du mouvement social. Les syndicats, les partis, les associations défendent les intérêts de cette nouvelle petite bourgeoisie. D’ailleurs leur programme reste conforme au réformisme de la social-démocratie historique. Au contraire, seule l’auto-organisation des prolétaires ouvre la perspective d’une société sans classes.

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Sylvain Quissol
Zones subversives, 24 juin 2013
Agone + socialistes = La Deuxième Droite

Je suis loin de partager toutes les analyses de l’inlassable et plus que stimulant Louis Janover, mais dire cela signifie bien que j’en partage aussi beaucoup. Et j’ai dit en son temps avec quel bonheur j’avais lu, par exemple, en un temps où je polarisais, sa démystification du roman noir français à succès des années 1990 [ Roman noir et feinte-dissidence, Louis Janover ].

Un autre bonheur a été, en 1986, la lecture de son ouvrage coécrit avec Jean-Pierre Garnier, La Deuxième Droite, paru en février 1986 chez Robert Laffont. Les deux auteurs y dressaient avec une lucidité extrême le bilan des cinq années de gouvernement socialiste, sous la houlette du Président Mitterand, élu en 1981. Un livre à conseiller à tous ceux, très jeunes électeurs socialistes pleins d’espérance de 2012, que le bilan actuel du PS, sous la houlette de François Hollande, laisse dans un état de sidération, tant la révélation de la “vraie nature” de la social-démocratie ne leur était pas encore advenue. Ils n’auront pas besoin d’aller chercher l’ouvrage dans les boîtes des bouquinistes, puisque en ce mois d’avril 2013, il vient d’être réédité par Agone, avec un avant-propos de Thierry Discepolo et Éric Sevault. Agone qui poursuit ainsi son entreprise remarquable contre l’emprise de la pensée unique…

Janover et Garnier proposaient en 1986 ce constat prémonitoire que reprend la présentation de la réédition actuelle :
« Le bilan de liquidation du socialisme par ceux-là mêmes qui s’en réclamaient est globalement positif : restauration du taux de profit, réhabilitation de l’entreprise, épousailles de la « France qui pense » et de la «France qui gagne»... de l’argent, fin du divorce Nation-Police-Armée, neutralisation des syndicats, marginalisation du PC, vassalisation de l’intelligentsia, consensus autour du nucléaire, consolidation de la présence française en Afrique… Est-ce à dire que tout clivage, toute opposition politique a disparu dans ce pays ? Aucunement. La ligne de partage passe désormais entre deux types de conservatisme, l’un obtus, l’autre éclairé, l’un frileux, l’autre fringant, l’un tourné vers le passé, l’autre ouvert vers l’avenir.
Bref : l’un réactionnaire, l’autre progressiste. Le jeu politique met désormais aux prises deux droites. La première, traditionnelle, cherche à tout garder au risque de tout perdre. L’autre, moderniste, fait en sorte que tout bouge pour que rien ne change. »

À peine un mois après la publication de l’ouvrage, avec la victoire de la droite aux élections législatives de mars 1986, s’ouvrait la phase de cohabitation Mitterand-Chirac. Et le parti socialiste crut pouvoir retrouver une seconde jeunesse en arborant le masque de la vraie gauche, démocratique et sociale, histoire de regagner ce pouvoir si agréablement juteux. On sait ce qui en advint dans les deux épisodes suivants de gestion du PS ( 1988–1995 et 1997 – 2002).

Dans sa présentation de la réédition, Agone écrit :
« Le retour au pouvoir du PS avec François Hollande donne à cette analyse contemporaine du premier septennat de François Mitterrand une nouvelle actualité et une double fonction, celle d’un exercice de mémoire et d’une mise en garde pour l’avenir : en surpassant l’injonction faite à la social-démocratie par l’un de ses grands théoriciens – « En finir avec la phraséologie du passé pour oser paraître ce qu’elle est : un parti réformiste ».

En requalifiant le parti socialiste de « deuxième droite », ce livre montre comment, dès le milieu des 1980, les socialistes ont accompli leur destin de parti réformateur en même temps que le programme de la première droite : adapter la société française au nouveau stade du capitalisme. »

On comprend mieux dans ces conditions le sens de la tragi-comédie initiée par le gouvernement socialiste autour du Mariage pour tous : masquer le fait que Droite et Gauche sociale-libérale se retrouvent en matière économique et sociale, en agitant le grelot d’une opposition Gauche – Droite autour des Valeurs de l’ancienne et de la nouvelle société. Mais sans doute nos apprentis sorciers n’avaient pas pris la mesure des ressources de cette Droite ancrée dans le pays profond…

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René Merle
Blog de René Merle, 25 avril 2013
La gauche n’irradie plus

L’alternance n’est pas seulement celle du pouvoir politique. Celle-ci ne fait que refléter un mouvement plus profond. Jean-Pierre Garnier et Louis Janover font l’autopsie du reniement idéologique de la gauche des années soixante-dix tandis que François Bourricaud met en évidence l’émergence d’un nouveau cycle intellectuel caractérisé par le regain de vigueur des idées de droite.

Fabuleuse période politique en vérité que celle de la cohabitation, dont la mise en œuvre semble ravir les Français, si l’on croit les sondages relatifs aux principaux acteurs. Un président de la République maintenu comme pour affirmer le pouvoir de notre Constitution et un chef de gouvernement qui s’emploie à liquider la politique qui a porté Mitterrand à l’Elysée. Jamais peut-être le pouvoir monarchique n’avait été aussi clairement réparti : le roi règne ; le Premier ministre décide. Au-delà de cet « accident ›› de l’Histoire, un mouvement moins spécifiquement politique que culturel s’est concrétisé : l’accession de la droite à un statut intellectuel dont elle avait été dépossédée depuis la guerre.

Deux ouvrages écrits peu avant les élections viennent nous rappeler, à leur manière, les ondes souterraines qui ont favorisé cette situation aussi inédite que précaire, mettant en évidence une dynamique dont les ressorts relèvent moins de la politique pure que de la sociologie des mœurs. Leurs implications pourraient être bien plus profondes – et durables – que le mouvement de 1968. Il semble qu’une fois l’idéocratie triomphante consommée, autre chose apparaisse : un pragmatisme qui « ringardise » les systèmes constitués et, par voie de conséquence, un brouillage de la frontière droite-gauche.

Jean-Pierre Garnier et Louis Janover nous livrent un panorama des paradoxes que la gauche a générés en accédant au pouvoir – le mot paradoxe étant un euphémisme – « et dont l’effet fut de réhabiliter, mine de rien, des notions, des conceptions qui eussent mis dans des états de transe les militants socialistes. Cinq ans de socialisme «officiel» ont suffi pour pulvériser toutes les assises sur quoi il reposait et donné implicitement, mais résolument raison à leurs adversaires.

Nos auteurs vont fort et droit au but. Citations et comportements révélateurs à l’appui, ils dressent l’autopsie d’un reniement de tous les points névralgiques de la gauche des années soixante-dix. En fait, nous disent-ils, qui pouvait se douter que le 11 mai 1981 François Mitterrand déposerait un pot de chrysanthèmes au pied du mausolée socialiste en se rendant au Panthéon? Car, au-delà des pétitions de principe, des affirmations péremptoires, des proclamations solennelles, le constat établi est historiquement clair : les socialistes ont réussi à lever le discrédit qui frappait le mot « droite » depuis la Libération, donné plus de lustre à l’épouvantail soviétique, écrasé le PC, réactivé l’extrême droite et, brûlant ce qu’ils avaient adoré, fini par chanter les louanges de l’esprit d’entreprise et du capitalisme conquérant.
Ce tranquille jeu de massacre, aussi spectaculaire que gradué, a permis à la gauche, et c`est la thèse de nos auteurs, de renaître sous la forme d`une «deuxième droite›› qui ne diffère de la première que par ses nouveaux habits, un patchwork d’idées anciennes, couturé, assemblé par les fils de plus en plus épais de la droite la plus classique. D’où ce curieux renversement de perspective : « Ce socialisme naît géant, la tête dans les nuages. Il finit nain et n’aspire qu’à disparaître. Et sa brève existence n’aura été qu’une agonie sans fin. ››

Pour ceux que l’on qualifie de «néo-petits-bourgeois››, le capitalisme existe, on l’a rencontré : il est très présentable. Il a même des vertus qu’on ne soupçonnait pas. Comment imaginer, avant 1981 (est-ce si loin ?), que des socialistes pourraient avoir le culot de balayer un héritage porté de congrès en congrès, de laminer au fil des mois des points de doctrine qu’on croyait intangibles? La liste des mises au placard qui nous est livrée est plus qu’un catalogue d’idées reçues et évacuées, c’est une mise à sac des anathèmes d’autrefois. Cela aurait pu fournir la matière d’un conte de Voltaire dans lequel un jésuite exposerait ses convictions polysémiques avec une rhétorique où le dogme subtilement dévoyé, le jugement spécieux et la restriction mentale fonctionneraient à plein. Un seul exemple : l’opération contre un bateau Greenpeace que, par deux fois, la « Ière droite ›› s’était refusée à mener et qui a valu à la victime politique, Charles Hernu, une renommée tout à fait stupéfiante : «Imaginons Giscard porté au pinacle pour l’affaire des diamants, infiniment moins grave, et s’en prévalant lors de l’élection présidentielle. ›› Quant aux changements de cibles de l’intelligentsia, elle fut non moins remarquable.
Moralité: comme le pense Alain Touraine, c`est bien la gauche qui nous a débarrassés de la gauche. Tout le reste n’est qu’une question de vocabulaire.
Cette interpénétration, encore tacite, des idées est magistralement mise en évidence par l`ouvrage de François Bourricaud1 dont le contenu est infiniment plus subtil que le titre.
Auteur du savoureux de Bricolage idéologique (1980), merveilleux instrument pour dégonfler les systèmes de pensée monolithiques, Bourricaud s’est appliqué à mettre en relief un fait majeur qui s`est accompli depuis quelques années : l’émergence d`un nouveau « cycle » intellectuel qui a pris son essor à partir du déclin de la gauche vers 1980. Aussi l’alternance du pouvoir intéresse-t-elle moins le sociologue que celle des idées, tout simplement parce que l’une et l’autre ne coïncident pas. Si la droite a, en effet, marqué un net recul de 1968 à 1981, voici que les valeurs censées lui être attachées connaissent une vigueur renouvelée au moment même où la gauche s`est institutionnalisée. Méprise ? Non. Achèvement d’un processus.
Le basculement saisissant de 82–83 a remis les pendules à l’heure du nouveau mouvement. Le vent du libéralisme a fouetté la gauche. Les prouesses de la Silicon Valley, l’action sur la société civile plutôt que le rêve sur la société idéale, la nécessité de moderniser l’appareil industriel, de bien « gérer ›› (la droite sait-elle faire autre chose que gérer la crise?) suscitent l’émerveillement mais constituent une remise en cause radicale des lieux communs admis par la sensibilité de gauche depuis au moins quarante ans.
Les Français ont, dit-on, la mémoire courte. Bourricaud nous rappelle les grandes phases de ” l’évolution d’avant 1981 qu’il compare à celles de la fin du XVIIIème siècle, période durant laquelle les philosophes conquièrent un pouvoir intellectuel contre lequel jansénistes et jésuites, détenteurs du pouvoir officiel, luttent en vain. Sur ce plan, Sartre a joui d`une hégémonie comparable à celle de Voltaire. Dès les années cinquante, des sociologues et des économistes tels que Raymond Aron et Jean Fourastié attiraient l’attention sur les conséquences éventuellement favorables de la productivité. Les temps n’étaient pas mûrs. La critique de l’argent trouvait des échos même dans cette droite que l’on maintient à distance, et se trouve confinée dans un rôle défensif.
Des présupposés insurpassables font force de loi. On accroche à la droite des casseroles qui font un bruit que la gauche s’ingénie à amplifier : fascisme, racisme, autoritarisme, réaction. Il est admis que l’on ne pense qu’à gauche, la droite n’ayant que des intérêts. Idéologiquement disqualifié, le «bourgeois» est devenu l’ennemi nécessaire pour justifier le combat. La gauche a ainsi assuré une pénétration des idées au point d’en faire l`idéologie dominante.
C’est alors que Bourricaud révèle les constantes des droites en reprenant, pour les mettre en perspective historique, la classification de René Rémond : les conservateurs, les modérés, héritiers du « juste milieu » louis-philíppard, et les populistes, dans la lignée bonapartiste et jusqu’à de Gaulle. Le «péché» de la droite serait en somme l’addition des errements et des craintes de ces catégories. Le principal intérêt de cet essai est d’analyser vraiment la séquence gauche/droite en la purgeant de toute opposition simpliste et de montrer que nous assistons actuellement moins au dépérissement de l’idéologie de gauche qu’à la destitution de son monopole idéologique : «La rhétorique sur la « rupture avec le capitalisme », les envolées lyriques sur le «peuple de gauche», feront peut-être encore frémir quelques préaux d’école. Mais personne, même ceux qui aimeraient y croire, ne s’y laissera prendre vraiment. ›› Les sympathies de Bourricaud sont claires, mais comment ne pas voir qu’un Michel Rocard, un Edmond Maire ont flairé ce changement?
Est-ce à dire pour autant que la continuité historique des groupes antagonistes tombe en déshérence? Oui et non. Oui, dans la mesure où l’accession officielle et légitimée de la gauche aux commandes de l’Etat a absous la droite de la tare d’être organiquement associée au pouvoir. Non, car un consensus n’est possible que si l’on renonce, de part et d`autre, à faire de ses passions des dieux et des diables. Dès lors apparaîtront les vrais enjeux. Bourricaud ne conclut pas que la droite s’est implantée dans les esprits – être de droite comporte encore une connotation péjorative – mais que les masques s’effritent et chancèlent.

1 Le retour de la droite, Calmann-Lévy.

Gérard Spiteri
Le Quotidien de Paris, 5 mai 1986
A lire : « La Deuxième Droite ››

« Ça c’est un concertina. C’est l’instrument de l’alternance. Quand on appuie à droite, ça souffle à gauche. Et lorsqu’on appuie à gauche, ça souffle à droite. Et, à l’intérieur, c’est du vent ! ›› Placer une telle citation – de Raymond Devos – dans un livre traitant de politique résume presque complètement les intentions des auteurs de La Deuxième Droite : ricaner, rire, s’esbaudir, se moquer, ne s’indigner qu’en s’esclaffant, regarder protégé par le filtre du cynisme manifestations et processions de ceux qui ont récemment occupé les manoirs républicains de l’Etat, au nom du socialisme et de la rupture avec le capitalisme.

Ce livre, en effet, contredit absolument tous ceux qui réprouvent l’excès des citations. Ecrire n’est pas compiler, disaient nos classiques. Quelle erreur ! Aujourd’hui mettre en regard les dires successifs des hommes politiques de gauche n’est pas un plagiat, mais une leçon de choses et la forme achevée du burlesque. C’est un nouveau genre, le comique de citations.

Les auteurs, à partir de ces juxtapositions de textes, et de leur comique cohabitation, tentent de démontrer qu’il existe, à côté des partis de la droite classique, un second groupe d’organisations qui développent une politique de droite, en contradiction avec leurs discours. L’intention polémique est évidente et le but visé est atteint. Bien sûr, gauche et droite sont de ces termes employés couramment et dont l’imprécision et les multiples sens permettent n’importe quelle manipulation. Les politiciens, et plus particulièrement ceux de la social-démocratie, se sont presque toujours appuyés sur ces ambiguïtés pour prétendre que gauche signifiait travailleurs, peuple, ouvriers. Et que gauche pouvait signifier changement de société. L’expérience a montré ce qu’il en était réellement.

Il manque un acteur dans ce déballage: l’illusion, l’illusion volontaire, la complaisance de toute une partie de la population, qui paraît parfois souhaiter être trompée.

Ce qui s’est passé, l’orientation dominante et la volonté politique qui présidaient aux réalisations du gouvernement socialiste sont connues, expliquées, disséquées depuis fort longtemps ; les tentatives de redressement – la gauche socialiste – ont échoué, parfois avec dignité, comme celle de Marceau Pivert, quelquefois dans le sang avec Guy Mollet, souvent dans la franche rigolade, comme celle du P.S.U. de Michel Rocard et… Edmond Maire. Combien de camarades pourtant ont rêvé, entre 1970 et 1980, à ce dépassement du mouvement socialiste, ce saut qualitatif vers la réalisation des finalités ?

Le livre de Jean-Pierre Garnier et de Louis Janover pourra peut-être servir de mise en garde ; quand tout sera oublié.

J. Toublet
Le monde libertaire, 10 avril 1986
A lire avant de voter

Fin de siècle et, ici, fin de règne : les ouvrages ne manquent pas, qui analysent, comptabilisent, prophétisent, stigmatisent. Que choisir, dans cette marée noire (ou rose) de textes politicocommerciaux, la plupart d’une désolante médiocrité ?

Barbara Tuchman, La marche folle de l’histoire, Robert Laffont, 432 p.
André Kédros, Les socialistes au pouvoir Europe 1981–1985, Plon, 400 p.
Serge July, Les années Mitterrand, Grasset, 284 p.
Jean-Marie Colombani, Portrait du Président, Gallimard, 220 p.
Jean-Pierre Garnier, Louis Janover, La deuxième droite, Robert Laffont, 276 p.

Stimulé par le sous-titre, « De Troie au Vietnam, le triomphe de la sottise et de l’aveuglement des hommes au pouvoir ››, j’ai commencé par extraire du lot La marche folle de l’histoire, de Barbara Tuchman. Hélas ! Il ne suffit pas de dénoncer une tare pour en être exempt. Non que B. Tuchman ne soit pas « une éminente historienne ›› (américaine) : elle connaît mieux Homère qu’il ne se connaît, et la guerre de Troie, comme si elle l’avait faite : « A quatre reprises, devant les portes de la cité, l’immense engin bute et s’immobilise ››. Soit.

Mais de la profusion des détails n’est jamais sortie une idée, c’est l’idée, au contraire, qui met en forme les matériaux et les rend signifiants. Or, d’idée, B. Tuchman n’en a qu’une : les hommes politiques sont aveugles et sots. C’est peut-être vrai, mais un peu court, et cette « sottise », qui n’explique rien, exigerait elle-même d’être expliquée. B. Tuchman ne le fait pas : elle se contente d’exposer, par le menu, toutes les « sottises ›› qui ont été accomplies dans l’Antiquité, pendant les guerres de religion ou au Vietnam. Elle croyait éclairer l’histoire, elle raconte des histoires. Merveilleux en plus, cuistrerie en moins : autant relire les Mille et une nuits.

Partisan, lui aussi, des survols historiques, mais sur un laps de temps plus court (1981–1985) et un espace plus réduit (Espagne, France, Grèce, Portugal, Suède), André Kédros dresse le bilan des socialistes au pouvoir. Son ouvrage est assurément plus sérieux que celui de B. Tuchman : on y trouve, comme dans un aide-mémoire, des références utiles (dates, faits, analyses) ; mais, d’une lecture indigeste, de par cette accumulation même et la grisaille du style, il reste, sur chaque pays, extrêmement superficiel : une page et demie, en moyenne, par question évoquée (en France : l’immigration, la réforme administrative), c’est maigre, et cela conduit å des jugements parfois sommaires (la Suède pourrait être en train d’amorcer un dépassement en douceur du système capitaliste). La perspective elle-même, enfin, qui a présidé å la construction de l’ouvrage, au « marquage » des faits et à leur interprétation est des plus discutables.

L’auteur, bien entendu, ne la discute pas, et c’est la faiblesse majeure de son livre : ne se demandant, à aucun moment, si une politique plus progressiste n’aurait pas été possible, il décrète, prenant ses désirs pour des réalités, que l’expérience socialiste en Europe a été « globalement positive ››. Elle aurait introduit « davantage de justice sociale, davantage de liberté, davantage de participation aux affaires collectives et davantage d’égalité devant la loi ››. Comme souvent, l’apparente neutralité du ton et le prétendu sens de la mesure ne servent qu’à masquer les contradictions et gauchir les perspectives.

A sa façon, l’ouvrage d’A. Kédros est très représentatif de ce qui se publie actuellement dans les milieux intellectuels qui se targuent d’être avertis ou éclairés. On y fait preuve d’un relatif esprit critique, on signale erreurs, insuffisances ou défaillances, mais dans certaines limites : celles-là mêmes qui conduiraient, si on les franchissait, à remettre radicalement en question la politique suivie. Ou à l’appeler par son vrai nom. La réflexion politique, comme la gauche de Guy Mollet, est devenue respectueuse.

Je ne sais si l’ex-soixante-huitard Serge July se trouve à l’aise dans les vieux habits de l’ex-secrétaire général de la SFIO, mais à l’entendre célébrer les vertus de la social-médiocratie, je le croirais volontiers. Certes, le directeur de Libération n’est pas un journaliste aux ordres (mais a-t-il besoin d’en recevoir ?) : il voit bien les ombres des Années Mitterrand, comme du chef de l’Etat, il les dit, mais d’une manière telle qu’il les banalise : jouer des hommes les uns contre les autres n’est pas du (plus élémentaire) machiavélisme, c’est la façon qu’a le Président de « n’être pas prisonnier d’une simple alternative ›› ; la suffisance devient un idéal : « Le rêve de Mitterrand…, c’est le mitterrandisme ››, le monarchisme, « une croyance féodale dans (la) prédominance du lien personnel ››, et « le double jeu ››, bien loin d’être de l’opportunisme, se métamorphose, en « conception du monde ››.

Non content d’encenser le Prince à la façon de M. Jourdain (« Mon père n’était pas commerçant, il donnait des étoffes en échange de quelques pistoles ››), S. July applaudit, évidemment, à son œuvre. Même s’il y a eu erreurs (de détail) et maladresses (insignifiantes), le régime, pour l’essentiel, a fait le bon choix : « La “grandeur” de Mitterrand aura été de contribuer à nous rendre “ordinaires”. Président d’une normalisation…, (il) a réussi à aligner la démocratie hexagonale sur le modèle anglo-saxon et soumettre l’économie nationale à toutes les contraintes du marché mondial ››.

Nous voilà donc délivrés des utopies gauchistes – S. July se félicite de ce qu’il appelle, sans preuve (et pour cause) une « modernisation de la pensée de gauche ›› -, et la France peut désormais « basculer dans la mutation mondiale en cours ››. Ne demandez pas à l’auteur de quelle mutation il s’agit (il est des mots, comme «modernité ››, qui se comprennent d’eux-mêmes), ne lui suggérez pas que cette « mutation ›› peut n’être qu’une liquidation (des valeurs de gauche) : « le progrès n ‘est plus ce qu ‘il était ›› (!), vous réplique-t-on. Croyons donc notre dévot sur parole : « La France produit des hommes politiques exceptionnels ››, et « la social-démocratie radicale ›› nous sera donnée par surcroît. Amen.

Si vous vous intéressez davantage à l’homme Mitterrand qu’à sa statue, si vous cherchez une approche moins flagorneuse de son règne, si vous aimez enfin les livres où l’écriture ne perd pas ses droits (S. July ne lui en reconnaît aucun), ouvrez Portrait d’un président, de Jean-Marie Colombani. Sa lecture est agréable, et l’éclairage qu’il porte sur le régime – bien qu’un peu court – est honnête.
Sans agressivité, mais sans rien occulter, J.-M. Colombani dresse le portrait complexe d’un homme qui a « une morale de gauche et une culture de droite ››, se veut Jaurès et Machiavel, « incarne le cynisme dans l’action et aspire au messianisme dans l’inspiration ›› et, républicain, pose au monarque. « Je vous ai créée pour que vous me résistiez, c’est une affaire entendue, dit-il à Michèle Cotta, mais jusqu’à un certain point ››. Ou encore : « Lorsque le président entre, les ministres se taisent ››, dit-il sèchement.

D’esprit infiniment plus libre que le directeur de Libération, J.-M. Colombani juge assez sévèrement les années écoulées : désindexation des salaires sur les prix, diminution du pouvoir d’achat moyen, augmentation du chômage, abandon de toute volonté sérieuse de justice sociale, maintien d’une « société duale ›› (avec un nombre croissant de sans-droits)… Un pragmatisme de plus en plus libéral, « hyperréaliste ››, plus « fonctionnel » que « moral ››, et qui, avec L. Fabius, évolue vers « l’adaptation absolue aux réalités ›› : F. Mitterrand, rappelle J.-M. Colombani, ne s’est jamais proposé de rompre avec le capitalisme : « Nul ne peut démontrer à coup sûr que la France de Mitterrand est moins fondamentalement inégalitaire que celle de Valéry Giscard d ‘Estaing. ›› Dès lors, pourquoi s’étonner que, pour aider les « pauvres ››, on compte surtout sur… l’abbé Pierre.

Vigoureux, mais comme surpris, parfois, de sa propre audace, l’ouvrage de J.-M. Colombani ne permet guère – ce n’est pas non plus son propos – de prendre une vision plus large de la période historique actuelle. Ou de replacer la politique suivie depuis cinq ans dans une perspective qui, la théorisant davantage, permettrait de la mieux comprendre.

Par chance, deux auteurs – qui, eux, ne se soucient d’aucune bienséance – nous y aident. Ou, du moins, nous y invitent. Qu’on les suive ou non dans leurs analyses, le brûlot qu’ils jettent contre La deuxième droite est singulièrement tonifiant. A la différence de tant d’intellectuels hexagonaux, qui donnent dans le confusionnisme ou le larbinisme, Jean-Pierre Garnier et Louis Janover ont gardé des idées claires et, férocement, dressent le constat de faillite de la « gauche ›› : « La lutte contre le profit, l’exploitation, les multinationales ? Connais plus ! Une Europe fondée sur la solidarité des travailleurs. Connais plus ! Une nouvelle organisation mondiale des échanges…, un véritable dialogue Nord-Sud ?... Connais plus ! La tradition socialiste de paix, de désarmement ? Passez muscade et le tour est joué ! ››

Soulignant à grands traits rouges abandons et trahisons, clouant au pilori les intellectuels de gauche (« Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! ››, criaient les soixante huitards. « Ce n’est qu’un débat, arrêtons le combat ! » proclament les mêmes un quart de siècle plus tard ››), dégonflant allègrement les baudruches idéologiques à la mode (« mutation ››, « modernité ››, « réalisme ››), J .-P. Garnier et L. Janover ne se contentent pas de constater que « les nouveaux venus ››, qui se sont comportés comme des « parvenus ››, ont mis sur pied « l’Etat de la deuxième droite ››. Ils en proposent une explication : le mitterrandisme, estiment-ils, aurait permis l’accession au pouvoir de la nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle ; « arrivée ››, il lui incombait de liquider tous les archaïsmes de la société française pour mieux l’adapter aux exigences du capitalisme international : elle seule pouvait entreprendre cette tâche, puisqu’elle prétendait en poursuivre une autre (de gauche). « Démission accomplie ››, elle peut, aujourd’hui, jeter les masques. Et enterrer le socialisme.

Peut-être. Mais ce réquisitoire aurait été plus percutant, si les auteurs avaient suggéré, ne serait-ce qu’en pointillé, ce qu’aurait pu faire (ou pourrait faire) une vraie gauche. N’en soufflant mot, ils prêtent le flanc aux reproches d’utopisme ou de gauchisme qu’on ne manquera pas de leur adresser. C’est dommage, car s’il est un livre qui provoque à la discussion, et qui s’inscrive dans la plus authentique tradition d’une gauche militante, c’est bien celui-là. A l’heure où tant d’intellectuels « normalisés ›› jouent les cireurs d’escarpins, il faut saluer l’audace de ces briseurs d’idoles.

Maurice T. Maschino
La quinzaine littéraire, Mars 1986
Le jeudi 17 avril 2014    Gallargues le Montueux (30)
"La deuxième droite"
Jean-Pierre Garnier, auteur de "La Deuxième Droite" (2013), chercheur et enseignant en sociologie urbaine prendra la parole le jeudi 17 avril à 19h au Café de la Renaissance à Gallargues le Montueux.
Le mardi 7 janvier 2014    Le Blanc Mesnil (93)
La deuxième droite
Jean-Pierre Garnier, sociologue et urbaniste, participera à la conférence organisée par l’Université citoyenne du Blanc Mesnil, sur le thème « Urbanisme et violence contemporaine », le 7 janvier 2014 au Forum – Salle Betsy Jolas à 19h.
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