couverture
La Guerre au vivant
OGM & mystifications scientifiques
Textes de Michael Hansen, Paul Lannoye, Suzanne Pons, Gilles-Eris Séralini
et Jean-Pierre Berlan, réunis par Jean-Pierre Berlan.
Parution : 15/02/2001
ISBN : 2910846547
Format papier : 168 pages (9 x 18 cm)
11.00 €

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La biologie moderne et ses biotechnologies relèvent plus de la spéculation financière caractéristique de notre époque que d’une science qui a perdu jusqu’au souvenir qu’elle avait pu se ranger sous la bannière de la vérité, du désintéressement et de l’émancipation. Constat critique et propositions, les contributions qui suivent s’efforcent de répondre aux préoccupations du mouvement de résistance aux mystifications techno-scientifiques de la biologie marchande.

> voir le site de Nature et Progrès

> Lire l’article de Jean Pierre Berlan « Du passé à l’avenir, des OGM à l’agroécologie » en ligne sur le site de Liberterre

Jean-Pierre Berlan

Agronome et économiste, Jean-Pierre Berlan est ancien directeur de recherche à l’INRA et membre du conseil scientifique d’ATTAC France.

Les livres de Jean-Pierre Berlan sur le site

Foreign Rights

Rights already sold

Italie : Bollati Boringhieri (2001) – La Guerra al vivente. Organismi geneticamente modificati e altri mistificazioni scientifiche.

Table des matières

Avant-propos [Jean-Pierre Berlan]
La génétique agricole : 150 ans de mystification. Des origines aux chimères génétiques [Jean-Pierre Berlan]
Santé publique, environnement & aliments transgéniques [Michael Hansen]
Commission & commissionnite [Jean-Pierre Berlan]
Risques & failles de l’expertise des ogm [Gilles-Éric Seralini]
Agrochimie, semences, ogm & pillage des ressources génétiques [Suzanne Pons]
« Les chercheurs [publics] n’auront plus à raser les murs lorsqu’ils feront du business. » Ce qu’il faut savoir de Génoplante » [Jean-Pierre Berlan]
La directive européenne 98/44 & la santé. « Brevetabilité des inventions biotechnologiques » ou « privilège sur les découvertes biologiques » [Paul Lannoye & Jean-Pierre Berlan]
Restaurer des espaces de liberté [Jean-Pierre Berlan]
Faire la paix avec le vivant [Jean-Pierre Berlan]
Quelques termes de la novlangue biotechnologique [Jean-Pierre Berlan]

Dossier de presse
Jean-Pierre Berlan
Nature Progrès , juin-juillet-août 2007
propos recueillis par F. Nicolino
Terre sauvage , mars 2007
Jean-Pierre Berlan
L'Écologiste , juin 2003
Jean-Pierre Berlan
[source inconnue]
Achraf Reda
L'œil électrique, n°18 , 2001
Jean-Pierre Berlan
L'Ecologiste , Septembre 2001
Miguel Chueca
A contre temps, n°4 , septembre 2001
Hervé Morin
Le Monde , 23/08/2001
Hervé Kempf
Le Monde , 06/07/2001
L'Ecologiste , printemps 2001
André Guilloux
Le Paysan d'Auvergne , 2 février 2001
Du passé à l'avenir, des OGM à l'agroécologie
Il y a deux générations, le paysan élevait ses chevaux de trait, les nourrissait avec son avoine, fertilisait ses champ avec leur fumier, semait le grain qu’il récoltait, produisait ce qu’il mangeait, cachait ses économies sous son matelas et nourrissait ses compatriotes. Avec sa ligne de crédit au Crédit Agricole, l’exploitant, terme significatif, achète ses chevaux à John Deere, son avoine à Total, ses engrais à AZF, ses semences et ses biocides à Monsanto, l’essentiel de sa nourriture à Casino, mais sachant à quoi s’en tenir préfère pour son usage personnel les légumes de son potager « bio » et les volailles de son poulailler.

Devenu un rouage d’un système technique global, ce technoserf, que l’État a habilement transformé en receleur des subventions publiques destinées aux industriels, a pour tâche d’en nourrir les actionnaires et dirigeants. Mais il se présente comme « paysan » devant le public, et son ministère reste celui de « l’agriculture ». Ainsi, le langage mystifie-t-il le « grand chambardement » (F. Braudel) de civilisation que constituent l’industrialisation de l’agriculture et du vivant et l’avènement d’une humanité « hors sol ».
Les soi-disant « OGM » approfondissent cette industrialisation de l’agriculture et de l’alimentation. Les officines de relations publiques ont fait et font bon usage des 52 millions de dollars destinés depuis 2000 à nous tromper : dix ans de luttes contre ces chimères génétiques brevetées ont à peine entamé la collusion technocratique entre le cartel des « OGM », les biotechniciens et les politiques. Pourtant, dès 1998, il suffisait de lire le contrat que Monsanto faisait signer aux producteurs canadiens de colza transgénique, tolérant à son herbicide Roundup, pour savoir précisément ses objectifs. Ce chef de file des fabricants de biocides intégrés désormais aux semences, c’est-à-dire à la Vie, est en train de devenir, avec le soutien de son gouvernement, le « Microsoft du vivant ». Il détient 90 % des semences transgéniques dans le monde. Son contrat vaut pour ses concurrents/alliés du cartel, DuPont, Syngenta, Dow, ou Bayer. Il révèle un projet commun. En voici quelques articles commentés :

I. L’agriculteur doit utiliser les graines de colza Roundup Ready pour un semis et un seul. Ce semis est destiné à la production de graines de colza vendues pour la consommation. L’agriculteur s’engage à ne pas conserver de grain produit à partir de semences de colza Roundup Ready dans le but de le replanter, qu’il s’agisse de vente, de don, d’échange ou de toute forme de transfert du grain récolté dans le but de le semer. L’agriculteur s’engage également à ne récolter aucune repousse spontanée de colza Roundup Ready.
Les quatre premières phrases de l’article 1 répètent quatre fois la même interdiction. C’est donc la clé de tout. Nul mystère : tant que les plantes (et les animaux) se reproduisent et se multiplient gratuitement dans le champ du paysan, le sélectionneur /semencier n’a pas de marché. Tout semencier/sélectionneur s’efforce donc de séparer ce que la vie confond : la production, qui reste entre les mains de l’agriculteur, de la reproduction, qui doit être son monopole. En somme, son rêve est de stériliser les plantes et les animaux par un moyen quelconque. Le succès d’un projet politique aussi inouï exige que la propagande l’occulte avec le plus grand soin. C’est encore le cas.
La stérilisation peut être biologique avec les soi-disant « hybrides », une technique reine et soigneusement mystifiée de la sélection au XXème siècle qui, sans rendre la plante stérile, met sa descendance dans la quasi-incapacité de produire. Depuis 1998, il y a aussi les Terminators, des semences transgéniques dont la descendance est carrément stérile. Par la restriction de l’utilisation de gènes, les plantes transgéniques sont volontairement génétiquement handicapées et donc peu productives, sauf si l’agriculteur les traite par exemple avec un herbicide qui « allume » en quelque sorte les gènes supprimant le handicap. La stérilisation peut être contractuelle comme dans le contrat Monsanto. Elle peut être réglementaire. Curieusement, pénaliser les agriculteurs qui sèment le grain qu’ils récoltent semble une spécialité des ministres socialistes de l’Agriculture, de M. Rocard (1985) à M, Glavany (sa trouvaille, la « cotisation volontaire obligatoire » consiste à taxer les semences fermières pour financer le cartel agrotoxique), en passant par M. Nallet (1989). C’est le cas aussi avec le brevet du vivant : la directive européenne 98/44 a été transposée dans l’indifférence générale à l’unanimité (sauf le groupe communiste) par le Parlement en novembre 2004, après que les prestidigitateurs de « l’éthique » aient fait disparaître la question politique de notre expropriation. Le brevet est la solution d’avenir partout où l’emprise idéologique, technique et économique sur nos vies est suffisamment avancée pour que nous tolérions la police génétique d’État ou privée qu’implique cette stérilisation légale.
Pour parachever l’imposture, c’est au nom du (néo)-libéralisme que nos dirigeants luttent contre la concurrence déloyale de la gratuité de la reproduction des êtres vivants.

II. L’agriculteur ne doit acheter et utiliser sur tous les semis de colza Roundup Ready que les seuls herbicides de la marque Roundup prévus pour cette utilisation. L’agriculteur doit acheter ensemble les herbicides de la marque Roundup et le Contrat d’Utilisation de Technologie chez le détaillant de son choix.
Des explications sont ici nécessaires. La molécule herbicide du Roundup est le glyphosate, une molécule décrite à la fin des années 1940. Après en avoir étudié les propriétés herbicides au cours des années 1970, Monsanto la brevette. C’est un herbicide « total » qui, une fois à l’intérieur d’une plante, la tue en inhibant la synthèse de certains acides aminés. Pour cette raison, le Roundup est utilisé massivement en Colombie pour éliminer les paysans sous prétexte d’éradiquer la coca. Le glyphosate est lui-même peu métabolisé (dégradé) par la plante. En d’autres termes, le glyphosate entre dans la chaîne alimentaire.
Le Roundup assurait le gros des profits de Monsanto. Anticipant la fin de son brevet en 2000, la firme se mobilise pour fabriquer et commercialiser des plantes tolérantes au Roundup/glyphosate. Coup double brillant : d’une part, il s’agit de transformer cet herbicide total en herbicide « spécifique » qui épargne les plantes tolérantes. Le Roundup/glyphosate peut être alors utilisé sur toutes les plantes pourvu qu’elles soient tolérantes. La seule limite de son marché est la superficie de notre planète. D’autre part il s’agit de prolonger indéfiniment la durée du brevet sur le glyphosate puisque l’agriculteur s’engage, par contrat, à l’acheter sous la marque Roundup - trois, quatre fois plus cher que le produit générique.

Environ 2/3 des cultures transgéniques sont tolérantes au Roundup/glyphosate. La réussite est relative pour les plantes industrielles (soja, maïs, colza) destinées aux animaux et pour le coton (aux États-Unis) car quatre pays seulement (États-Unis, Canada, Argentine et Brésil) font 90 % des cultures transgéniques. L’échec est total pour l’instant pour les deux grandes céréales alimentaires, le blé et le riz. Le public n’en veut pas. Si l’intérêt de Monsanto et du cartel est d’asperger la planète avec un (ou des) pesticides brevetés, de fait, à perpétuité, les politiques et l’État, responsables, dit-on, de l’intérêt général, doivent-il les aider à le faire ? L’équipe de Gilles-Éric Séralini à l’Université de Caen n’a-t-elle pas mis en évidence les effets reprotoxiques et génotoxiques du glyphosate sur ces cellules placentaires humaines à des doses très inférieures à celles utilisées en agriculture ?
Le dernier tiers est constitué de plantes transgéniques qui secrètent une toxine apparentée à l’une des toxines secrétées par la bactérie Bacillus thurigiensis. Le cartel qualifie ces plantes de « résistantes » et donc écologiques, ce qui permet de les industrialiser pratiquement sans étude toxicologique. En réalité, il s’agit de plantes insecticides : chaque cellule de la plante produit cette toxine diffusée, par conséquent, de façon absolument massive dans les sols, ces organismes vivants par excellence et, bien sûr, dans nos aliments. Il y a dans une poignée de terre de 300 millions à 50 milliards de bactéries, de 600 000 à 2 milliards de champignons et actinomycètes, de 600 000 à 50 millions de protozoaires sans parler des insectes, vers, acariens et autres organismes. 80 % de la vie se trouve dans les 30 premiers centimètres de sol. Nous sommes installés sur une pellicule moléculaire de vie que notre agriculture industrielle détruit implacablement. Faut-il poursuivre dans cette voie ?
La quasi-totalité des plantes transgéniques cultivées dans le monde relèvent de ces deux types. Le troisième objectif des fabricants de mort déguisés en industriels des « sciences de la vie » émerge ainsi du rideau de fumée de leur propagande : changer le statut des pesticides de polluants à éliminer (autant que possible) de la chaîne alimentaire et de l’environnement en constituants de cette même chaîne de l’environnement.
Projet pour le moins risqué : il y a plus de bactéries dans notre tube digestif que notre corps comporte de cellules et cette flore microbienne essentielle est tout aussi mystérieuse que celle des sols. En somme, si l’ancienne civilisation italienne a donné au monde ce plat sublime de simplicité qu’est la pasta al pesto, la nov-civilisation nécrotechnologique nous offrira pasta al pesticida !

Pour le cartel, un « bon » pesticide a un marché vaste. Son spectre d’action doit donc être large. À première vue, les pesticides « marchent », ils tuent leurs cibles, ravageurs et « mauvaises » herbes. Le paysan est ravi. Mais ils tuent aussi les auxiliaires bénéfiques, les prédateurs des ravageurs, et ils ne discriminent pas mieux entre les « bonnes » et les « mauvaises » herbes. Le paysan accroît donc les doses. Puis les cibles deviennent tolérantes. Il accroît encore les doses. L’addiction est faite. Puis les cibles deviennent résistantes. L’agriculteur change de pesticide.
Cela tombe bien : le brevet du précédent était échu et son innocuité était remise en cause. Ainsi, les pertes de récolte sont restées les mêmes aux États-Unis depuis une quarantaine d’années alors que la quantité de pesticides utilisée a été multipliée par quarante. Manifestement, ce « système pesticide » marche avant tout pour ceux qui fabriquent ces poisons. Déjà aux États-Unis, des amarantes sont tolérantes au glyphosate et il faut utiliser des mélanges d’herbicides pour les contrôler. Excellente affaire : Monsanto a breveté la vieille pratique de mélanger les herbicides ! Faut-il nous enfoncer encore plus dans cette addiction aux pesticides vouée à l’échec pour enrichir les actionnaires du cartel et ses dirigeants ?

Les critiques se concentrent sur les pesticides. À juste titre, mais le problème est plus large. Ils sont nécessaires parce que l’uniformité, la standardisation, la normalisation, la spécialisation, bref l’industrialisation de l’agriculture et de l’alimentation, impliquent la destruction de la diversité des agro-écosystèmes et de leurs équilibres dynamiques. Diversité naturelle et construite, dont les campagnes françaises étaient un merveilleux exemple. Et le recours aux pesticides renforce ce mouvement de destruction et d’industrialisation dans une spirale sans fin. L’État et son « génie rural » ont, entre autres désastres, éliminé 700 000 kilomètres de haies, régulatrices du climat, hébergeant oiseaux, mammifères, et toute une faune utile, détruisant ainsi une formidable diversité biologique, humaine, paysagère et culturelle, au nom d’une conception marchande myope de la productivité. Ainsi, l’agriculteur a-t-il besoin d’un insecticide pour éliminer un ravageur, parce que les « mauvaises » herbes dont il se nourrissait ont été éliminées par les herbicides, lesquels ont été introduits pour supprimer le sarclage mécanique, lequel n’est plus possible du fait de l’augmentation de la densité de plantation, laquelle a été accrue parce que les plantes ont été sélectionnées pour leur productivité à haute densité, laquelle permet de tirer partie de l’utilisation massive d’engrais à bas prix, laquelle rend les plantes encore plus appétissantes aux ravageurs, et ainsi de suite. À chaque pas, la recherche, prisonnière de son pragmatisme à court terme, intervient, soulageant l’agriculteur de la contradiction immédiate qui le ligote ; chaque apaisement provisoire ouvrant de nouveaux marchés pour les semences, les engrais, les machines, les pesticides, le matériel d’irrigation, etc. De même que dans un roman connu, la main greffée étranglait son receveur parce qu’elle obéissait à son ancien possesseur, la main invisible du marché s’agrippe à la gorge du paysan, et à chaque spasme en resserre encore l’étreinte.
L’agriculture et l’agronomie de demain s’opposeront point par point aux principes implicites passéistes du « développementalisme » agro-industriel dont les chimères génétiques brevetées sont le couronnement. Elles seront fondées sur la gratuité de la nature et non sur sa transformation en marchandise, sur la finesse écologique et non la force brute, sur la santé des sols et non leur ruine, sur le travail en commun et non sur l’individualisme, sur la coopération entre savoir scientifique et savoir paysan et non sur la négation du second, sur une démarche d’ensemble et non sur un réductionnisme scientiste qui aboutit à la déraison lucrative du tout, sur l’utilisation écologique des milieux et les économies de diversité et non sur le pétrole et le primat des économies industrielles d’échelle, sur la collaboration amicale et attentive avec la nature et non sur sa soumission illusoire, sur l’enracinement dans les terroirs et non sur le hors-sol pour s’en affranchir, sur la séquestration du carbone dans les sols et non sa libération dans l’atmosphère, sur le respect des animaux et non leur torture, sur l’autonomie et la créativité des producteurs et non leur asservissement et leur abrutissement.
Le temps presse.


Par Jean-Pierre Berlan, Directeur de recherche Inra, auteur de « La guerre au vivant » publié aux éditions Agone.
Jean-Pierre Berlan
Nature Progrès , juin-juillet-août 2007
Le vivant appartient à tout le monde

Jean-Pierre Berlan est un agronome connu. C’est aussi un rebelle redouté des grandes institutions. Dans cet entretien, il explique comment l’agriculture est devenue, en moins de cinquante ans, une industrie lourde. Un décryptage passionnant, mais terrible.

Terre Sauvage : Je sais que vous êtes né au début des années quarante du siècle passé. Mais où ?
Jean-Pierre Berlan : Au Cameroun, parce que mes parents avaient rejoint la France libre.

Quelle entrée en matière ! Vos parents ont donc fait partie de ce tout petit noyau de dissidents qui a rejoint De Gaulle après son fameux Appel de juin 1940 ?
Oui, mon père, officier à Banfora, dans l’actuel Burkina Faso, a rejoint De Gaulle en juillet 1940, avec ma mère.

À cette date, la France du maréchal Pétain vient de signer l’armistice et plus personne ne parle de se battre. Votre père est donc un rebelle.
Un déserteur, condamné à mort pour cette raison. Et ma mère a été déchue de la nationalité française. Par Vichy. Après la mort accidentelle de mon père, j’ai grandi pour l’essentiel, jusqu’à l’âge de 17 ans, à Saint-Louis du Sénégal. Saint-Louis est une ile du fleuve Sénégal, reliée d’un côté au continent par le pont Faidherbe et, de l’autre, à Guet-N’dar et à N’dar-Tout, sur la Langue de Barbarie. C’est ainsi qu’on appelle l’étroite bande de terre qui sépare le fleuve de l’océan, domaine des pêcheurs. Je pêchais moi-même, en compagnie de petits Africains. Il suffisait d’acheter aux marchands maures de la ficelle et des hameçons. Et tout cela coûtait, je m’en souviens, deux centimes.

L’ensemble de l’équipement ?
Tout, tout compris. On mettait un poids au bout du fil, on le lançait comme une fronde et hop, un poisson frétillait au bout de la ligne ! Le soir, les pirogues revenaient de la pêche au large. Elles n’avaient pas encore de moteur. Pour passer la barre, cette zone dangereuse de vagues déferlantes, elles attendaient l’ordre du chef piroguier pour que tous appuient sur leurs rames en même temps et surfent sut une vague favorable.

Vous avez passé le baccalauréat là-bas ?
À Dakar, et puis je suis parti en France, où j’ai fait l’Agro de Paris, jusqu’en 1964.

L’Agro, la grande école d’ingénieur agronomes. Vous aviez la vocation ?
Un conservateur – un beau terme que notre modernité a remplacé par « ingénieur » ! – des Eaux et Forêts m’emmenait à la chasse ou à la pèche sur le Sénégal et les plans d’eau autour de Saint-Louis, et je découvrais la nature. Tout était intact. Il y avait autant d’oiseaux que de poissons, et je me rappelle ce geste magnifique des pêcheurs, lorsqu’ils lançaient leur filer, l’épervier. Un pêcheur m’avait appris à en fabriquer. C’est un travail d’aiguilles, de savoir et de patience. L’harmonie entre l’homme, la nature et le temps n’était pas encore défaite par les moteurs appelés, à juste titre, « à explosion ». Je crois que je pensais en partie retrouver cela en faisant l’Agro.

Vous vous retrouvez donc seul, soudainement, en plein Paris. C’était comment ?
J’étais content de vivre en plein Quartier latin. Bien entendu ! Mais former des agronomes dans une école au centre de la capitale, c’est ridicule. A posteriori, je vois bien qu’il s’agissait de former des technocrates. Quand j’en suis sorti, je ne savais pas faire pousser une carotte.

Mais qu’avez-vous donc appris pendant ces années-là ?
À l’époque, il allait de soi qu’il fallait sortir l’agriculture du Moyen Âge. Les paysans étaient trop nombreux. Il fallait « moderniser ». La lucidité m’est venue bien plus tard.

Le programme de modernisation a été accompli : on a vidé les campagnes, envoyé les paysans dans les banlieues, où ils sont devenus ouvriers puis, souvent, chômeurs.
Oui. Avec l’eau courante et des toilettes. Était-il impossible de faire la même chose dans les fermes ?

En tout cas, un autre choix a été fait par l’État. Celui d’industrialiser l’agriculture.
Et il fallait donc liquider la paysannerie, catégorie sociale échappant largement à son contrôle. Mais cet aspect politique nous dépassait. On croyait ce qu’on nous enseignait. Un paysan en moins, c’était un emploi en plus dans l’industrie, avec une bien plus haute productivité. Tout le monde devait y gagner. Accroître le rendement à l’hectare, c’était bien en soi. Même René Dumont (spécialiste de l’agriculture, qui s’engagea politiquement dans la défense de l’environnement, NDLR), à l’époque, récitait ce credo. Dans nos cours de zootechnie, on apprenait à nourrir les vaches de façon « rationnelle ». La magie technoscientifique transformait l’herbe, les fourrages, les céréales et, plus tard, les farines animales en calories, acides aminés, minéraux, vitamines, etc. Il fallait satisfaire au moindre coût les « besoins » des animaux, c’est-à-dire en fait rentabiliser le capital investi. Comme si les vaches avaient « besoin » de faire 5 000 ou 10 000 litres de lait par an plutôt que 2 000, comme c’était le cas à l’époque !

D’où cette formidable fuite en avant qui nous a menés à la vache folle et au poulet à la dioxine.
Et à la destruction des sols, à l’épuisement des nappes phréatiques, à la démolition de paysages, à la pollution des eaux, à la mise en danger de notre santé et de celle de la faune sauvage. L’agronomie prétendument scientifique trône sur un amoncellement de ruines qui révèlent les fondements de la méthode scientifique moderne : le réductionnisme cher à Descartes. Un tout n’est que la somme de ses éléments. À quoi s’ajoute le mépris pour les savoirs paysans, qui relèveraient de la superstition. Le résultat est connu : les scientifiques et agronomes se sont toujours plus spécialisés, en se concentrant sur l’échelle microscopique. Depuis vingt-cinq ans l’ agronomie a été sacrifiée au profit de la biologie dite « moléculaire », malgré l’échec patent de cette dernière.

Permettez-moi d’insister sur l’extrême violence de la révolution agricole. On a détruit le monde ancien jusqu’à la racine, et sans jeu de mots.
Oui. Cette violence inouïe a balayé un mode de vie, une civilisation, un rapport au monde. Mais nous étions les agents du Progrès. Ces paysans, avec leur tas de fumier au milieu de la cour, devaient disparaitre au plus vite ! Nous ferions une agriculture moderne, rentable et surtout propre. En 1945, les paysans représentaient le tiers de la population active. On en est à 3.5 %, mais la disparition de la moitié des « exploitants » – terme significatif ! – affecterait à peine les statistiques. Nos technocrates – j’en ai fait partie – rêvent d’une France agricole de 150 000 agromanagers.

Après être entré à l’Inra – Institut national de la recherche agronomique –, vous y êtes devenu directeur de recherches. Et vous avez fait paraître de nombreuses études, mené des missions à l’étranger, publié un livre très remarqué (voir plus bas). Comment avez-vous rompu avec ce système ?
Ce fut lent, car j’ai cru, comme tout le monde, à une amélioration indéfinie du bien-être par l’augmentation de la productivité. Mes premiers doutes remontent à un séjour aux Etats-Unis, entre 1970 et 1972, lorsque j’ai découvert l’agriculture californienne, un cauchemar industriel où la technologie la plus avancée réclame un prolétariat agricole misérable. Peu de temps après mon retour en France, l’embargo américain sur les exportations de soja, dans la foulée de la crise pétrolière de 1973, a provoqué la panique des éleveurs européens Je me suis alors intéressé à l’histoire de cette plante dont j’ai compris progressivement qu’elle était (avec le maïs) la plante-clé de l’industrialisation de l’agriculture. À partir de 1916, en effet, le moteur à explosion – tracteurs, camions, automobiles – commence à remplacer les chevaux de trait dans les plaines américaines. Or, en 1918, 28 % des surfaces agricoles des États-Unis servaient à nourrir les animaux de trait. Il fallait bien les reconvertir, ce qui impliquait une augmentation colossale de ce que nous appelons la production finale. De l’ordre de 40 %. C’est un peu comme si l’on avait découvert et mis en valeur un nouveau continent en plein xxe siècle !

Mais je n’en ai jamais entendu parler !
Bien entendu! Mais cela explique pourtant la violence de la crise de surproduction des années trente. Le fermier de l’époque qui achète son premier tracteur n’a plus besoin d’avoine pour ses chevaux. Que va-t-il pouvoir cultiver sur ses terres désormais, alors que la surproduction rôde par ailleurs ? Il lui faut absolument trouver des ressources financières, ne serait-ce que pour payer son tracteur. Puisque désormais l’argent sort, comment le faire rentrer ? Les rapports marchands s’emparent de l’agriculture et vont la vider de son contenu. Progressivement, une solution émerge, imposée par la recherche agronomique : ce sera le soja, légumineuse presque inconnue en Amérique. On découvre que les tourteaux de soja, résidus de la fabrication de l’huile de soja, sont un remarquable complément alimentaire du maïs pour la nourriture des porcs et des bovins. C’est le début de l’industrialisation de l’élevage.

Mais pourquoi ? C’est à ce point avantageux ?
Miraculeux, plutôt ! Prenons l’exemple du porc. Quelques dizaines de kilos de tourteaux de soja ajoutés à cinq quintaux de maïs permettent de produire 100 kilos de porc. Or il fallait auparavant sept ou huit quintaux de maïs pur pour obtenir le même résultat ! En outre. la croissance des porcs est bien plus rapide. Enfin, ces 100 kilos de viande contiennent beaucoup moins de graisses, au moment où l’arrivée de l’électricité dans les fermes diminue le besoin de suif pour les chandelles et autres bougies. Du coup, le prix de la viande baisse, la consommation augmente et la surproduction est contenue. C’est un vrai « miracle ».

J’imagine que le soja devient une arme économique de destruction massive.
Exactement, et d’abord aux États-Unis, où le tourteau va servir à détruire l’élevage traditionnel. Dès 1936–1938, les industriels qui contrôlent le tourteau proposent aux agriculteurs de leur fournir cet aliment scientifique miraculeux. Pas par philanthropie ! L’agriculteur s’engage par contrat à construire les bâtiments adaptés, à acheter les aliments au prix fixé par la firme, ainsi que les animaux, poussins ou porcelets. Et, bien entendu, à livrer le produit final à une date convenue au prix du marché ! Il prend donc tous les risques. Cette « intégration contractuelle » transforme le paysan indépendant et autonome en travailleur à domicile.

Ce modèle se développera en France ?
Oui. En commençant par les zones agricoles pauvres comme la Bretagne, où les paysans n’ont plus d’avenir sur des fermes désormais trop petites. Les firmes imposent ce modèle dans les années soixante, avec l’appui de l’administration et des grands céréaliers.

Ce qui se traduira par la mort de la paysannerie et par des pollutions généralisées. Entretemps, vous êtes devenu un dissident, en lutte contre les institutions, y compris la votre, l’Inra. Vous accusez l’agro-industrie de mener « la guerre au vivant ». En utilisant ce que vous préférez appeler des « nécrotechnologies » – du grec nekros, qui veut dire mort –, alors que vos adversaires les appellent des biotechnologies. Pouvez-vous éclairer nos lecteurs sur cet aspect ?
Dissident ? Ou peut-être déserteur ? A la fin des années soixante-dix, j’ai observé qu’aux États-Unis, les semences passaient sous le contrôle des fabricants de pesticides. En France, ce même mouvement s’amorçait, mais les semences – à l’exception de la betterave et du maïs – étaient encore entre les mains de très bons agronomes semenciers.

Dans le genre des Vilmorin ?
Oui. Dans la lignée des Vilmorin, Pichot, Desprez et autres Benoît. Ces sélectionneurs avaient une passion pour la plante. C’étaient des artistes. Je me souviens de l’un d’eux, m’expliquant ses schémas de sélection sur un coin de table. Au bout d’un moment, il ne savait plus où il en était, et il s’est levé en disant : « Bon, on va dans le champ ! ». Ce jour-là, j’ai compris ce qu’était un grand sélectionneur. Au milieu du champ, cet homme était capable de choisir, à des détails imperceptibles, les plantes les plus prometeuses. Au milieu de millions d’autres.

Et les multinationales, dans tout cela ?
La première manipulation génétique date de 1973, provoquant une ruée des entreprises vers le vivant, conçu comme un simple Meccano de gènes. La vie devenait du même coup une source presque illimitée de profits, à condition de s’emparer des semences, intermédiaires obligés entre les agriculteurs et le vivant. Les fabricants de mort ont donc racheté les semenciers.

Un mouvement qui a conduit entre autres, si je ne m’abuse, à Terminator. Vous nous rappelez les faits ?
En mai 1998, la multinationale Monsanto annonce le rachat de Delta & Pine Land Co. Ce producteur de semences de coton a breveté une nouvelle technique qui permet d’introduire un gène tueur dans une plante. Ce gène empêche les grains issus d’une première récolte d’être ressemés par l’agriculteur. Ces nouvelles semences sont biologiquement stériles dès la deuxième génération. L’agriculteur est donc obligé de racheter chaque année ses semences à l’industriel. Il est à sa merci. Voilà, en quelques mots, Terminator.

Monsanto, devant le tollé mondial, a dû reculer…
Provisoirement. Terminator révèle une contradiction fondamentale de nos sociétés : la loi du profit s’oppose à celle de la vie et, dans ce cas, bien sûr, c’est la vie qui a tort. Les plantes et les animaux se reproduisent et se multiplient gratuitement dans le champ du paysan. Certes, c’est un grand malheur pour les sélectionneurs et les semenciers, surtout lorsqu’il s’agit de multinationales dont les financiers exigent une rentabilité à deux chiffies. Mais qu’y faire ! Le soleil brille, ce qui est triste pour les vendeurs de chandelles. Il ne viendrait pourrant à l’idée de personne de nous forcer à condamner nos portes et fenêtres pour permettre aux marchands de lutter contre la concurrence déloyale du Soleil. Selon moi, le vivant est un bien commun de l’humanité, et personne n’a le droit de se l’approprier. La tâche qui attend maintenant les agronomes est immense et peut-être désespérée : il s’agit de faire de l’agronomie. C’est-à-dire obtenir gratuitement de la nature ce que nous essayons de lui extorquer par des moyens désastreux sur le plan humain, sur le plan social et sur le plan écologique.

UN LIVRE POUR RÊVER DE LA PAIX
C’est un petit livre exigeant, et donc un peu difficile d’accès. Mais le lecteur qui ouvrira La Guerre au vivant, paru en 2001 chez l’excellent éditeur marsellais Agone sera récompensé. L’ouvrage rassemble, sous la direction de Jean-Pierre Berlan, des textes essentiels pour mieux comprendre l’aventure des OGM et l’histoire, en apparence chaotique, de la sélection agricole. Ce dernier sujet, essentiel, n’est pratiquement jamais abordé sur la scène publique. Berlan apporte des éclairages précieux sur ce qui se passe en coulisse, loin de tout contrôle social.

propos recueillis par F. Nicolino
Terre sauvage , mars 2007
OGM : manipulations en tous genres

Comment faire passer la pilule des OGM auprès du grand public, qui, de façon majoritaire, n’en veut pas ? Matraquage publicitaire, mensonges factuels, intimidation des scientifiques et militants opposants… Jean-Pierre Berlan, directeur de recherche à l’Inra, donne quelques exemples édifiants des procédés de certains industriels et scientifiques pro-OGM

Note : la version anglaise de la revue « The Ecologist » avait publié en 1998 (vol 28, n° 5) un numéro entièrement consacré aux OGM et plus particulièrement à Monsanto. Le numéro avait failli ne pas paraître car l’imprimeur de la revue britannique, ayant reçu des menaces de la part de la multinationale, avait mis au pilon le numéro au complet ! Le numéro une fois paru malgré tout à fait grand bruit dans le monde entier, et en France après la publication de plusieurs articles traduits dans Courrier International (n° 452)

Introduction
Il ne faut surtout pas se hasarder sur le terrain des « risques pour l’environnement ou la santé publique. Persuader les consommateurs d’adopter les organismes génétiquement modifiés est une tâche qui doit être confiée à ceux “qui ont la confiance du public, les politiques et les régulateurs”. L’industrie doit se concentrer uniquement sur la dissémination d’histoires édifiantes et de symboles qui “suscitent un message d’espoir, de satisfaction, d’empathie (« caring ») et d’estime de soi… Les symboles jouent un rôle central en politique parce qu’ils se fondent sur l’émotion, et non pas sur la logique.” » (1)
« Les RP, “relations publiques”, ont été théorisées dès 1913 par Edward Bernay, double neveu de Freud »

Burston Marsteller, la plus grande entreprise de relations publiques (RP), rappelait en 1998 ces principes de base à ses clients des « sciences de la vie ». Principes qu’Edward Bernay, double neveu de Freud, avait commencé à élaborer dès 1913. Principes perfectionnés sans cesse par les « sciences humaines » élaborant les moyens de transformer l’opinion publique en marchandise. Principes mis en œuvre grâce aux formidables moyens techniques dont dispose maintenant la propagande : presse, photographie, cinéma, radio et télévision. La tâche des RP est de nous faire aimer le Big Brother techno-marchand : « La démocratie qui est la nôtre, écrivait Bernay, doit être une démocratie administrée par une minorité intelligente qui sait comment enrégimenter et guider les masses. » (2)

Mais en 1998, Monsanto au faîte de sa puissance, a négligé ce conseil en se livrant à un matraquage publicitaire de cow-boy. C’était l’échec. En mars 2000, confrontés à la résistance européenne, les industriels des « sciences de la vie » décident de financer à hauteur de 52 millions de dollars une campagne de manipulation de l’opinion. (3) Les manipulations génétiques exigent celles de la société.

Les meilleurs clients des RP sont inévitablement les plus criminels : les industriels de l’amiante, du tabac, des agrotoxiques, du nucléaire, du médicament, etc. Le hold-up sur l’alimentation, le vivant et la santé d’un cartel de fabricants d’agrotoxiques et de médicaments rencontre-t-il des résistances ? Aux officines de RP de maquiller des techniques totalitaires, aussi inutiles et obsolètes que risquées, en « Progrès » philanthropique et vert.

Chantage à la compassion
Dès 1985, la Commission, sous la pression des industriels des « sciences de la vie », s’inquiète du « retard » européen en matière de brevet du vivant. L’opposition est forte, les négociations longues. En juillet 1997, les parlementaires européens discutent de la première mouture de la directive européenne de « brevetabilité des inventions biotechnologiques ». Au parlement à Strasbourg, ils sont accueillis par une manifestation d’handicapés portant un maillot jaune avec l’inscription « Patents for life », des « brevets pour la vie ».

Les parlementaires débattent sous la pression d’handicapés persuadés que breveter le vivant soulagerait leur malheur. Opération typique de RP. Les uns et les autres ignorent qu’à douze mille kilomètres de là, le brevet tue – en masse. Ces mêmes industriels empêchent l’Afrique du Sud d’importer et de fabriquer des médicaments génériques contre le sida (dont le prix est jusqu’à 45 fois inférieur à celui des médicaments brevetés). Avec succès, puisque entre 1997 et 2001, 400 000 malades meurent sans soins.

Les officines de RP font jouer ce même ressort compassionnel lors de la campagne d’arrachage annoncée en juillet 2001 par J. Bové. Le 8 août, Limagrain écrit à l’agriculteur chez qui ces essais ont lieu : « Nous avons mis en place, cette année avec votre concours, plusieurs productions de maïs génétiquement modifiés. Pour la plupart, ces productions sont destinées à la production de médicament, notamment d’un produit permettant de traiter les personnes atteintes de mucoviscidose. »

L’arrachage le 26 août déclenche un lynchage médiatique. Des plantes destinées à lutter contre la mucoviscidose, quelle barbarie ! Le ministre de l’agriculture y va de son couplet. La Confédération paysanne met plusieurs jours à rétablir la vérité – qui, évidemment, n’intéresse pas les médias : l’essai porte sur une stérilité mâle génique. Limagrain l’ignorait-il ? Produire des semences « hybrides » – dont l’agriculteur ne peut replanter la récolte – exige de « castrer » le maïs. Des milliers de jeunes ruraux participent à cette opération en été. La castration est certes une dépense, mais c’est un revenu pour les jeunes ruraux. Rendre encore plus profitable la technique « hybride » de stérilisation du maïs en remplaçant la castration manuelle par une castration génétique, appauvrir un peu plus le monde rural, tel était le but de Limagrain.

Aucun journaliste n’a essayé d’en savoir plus.

Propagande « classique »
Christophe Terrain, « agriculteur, président de Maiz’europ » a envoyé le 10 avril 2003 deux brochures luxueuses à tous les maires de France. Maiz’europ « représente, écrit-il, l’ensemble des 300 000 producteurs de maïs et plus largement l’ensemble de la filière maïs ». Cet organisme, comme le montrent les adresses à Paris et à Pau, est le faux-nez du cartel des agrotoxiques qui contrôle le marché des semences de maïs en France et pille les maïsiculteurs avec le soutien du « réseau » FNSEA. (4)

Cette opération de propagande recourt à la méthode classique dissimulant les commanditaires derrière une tierce personne et une organisation-façade. D’autres groupes professionnels influents ont aussi été ciblés. Ainsi, les enseignants des « sciences de la vie » et les médecins ont-ils reçu une brochure « d’information » qui omettait l’essentiel : la vérité.

Le marché états-unien des semences de maïs est immensément profitable. Pourtant, comme le souligne N. Jacquet de la Coordination Rurale, le prix de ces semences Terminator (hybrides) est deux à trois fois plus élevé en France (150 euros/ha ou plus) qu’aux Etats-Unis (50 à 70 euros/ha). Sur leurs 3,5 millions d’hectares de maïs, les 300 000 maïsiculteurs dont M. Terrain sert si bien les « attentes » versent donc un surcoût de plus de 2 milliards de francs – 300 millions d’euros – à Limagrain, Novartis, Pioneer et Monsanto.

Faisons un pas de plus. Le plus énorme bobard scientifique du XXe siècle a consisté à faire croire que la biologie du maïs exigeait, pour l’améliorer, de l’empêcher de se reproduire dans le champ du paysan. Si les agriculteurs pouvaient semer le grain qu’ils récoltent, ils économiseraient annuellement plus de 500 millions d’euros, le budget de l’INRA – de la recherche « publique ». Là aussi, une formidable propagande a fait passer, au nom de la Science, la vessie de l’expropriation pour la lanterne de l’amélioration..

Manipulation des scientifiques
Une « société du risque » (5) doit étroitement contrôler ceux qui créent le risque – les scientifiques. Timing parfait : en décembre 2002, les « rapports » simultanés de l’Académie des Sciences et de Médecine volent au secours des OGM dans la foulée des manipulations compassionnelles (et lucratives) du Généthon. Le Crii-Gen révélait que le « rapport » de l’Académie de Médecine n’est qu’une collation de textes des porte-parole scientifiques habituels du complexe génético-industriel. L’Académie de Médecine a-t-elle voulu éviter de répéter son erreur d’avril 1996, l’adoption à l’unanimité du rapport rassurant sur l’amiante du Professeur Etienne Fournier, cheville ouvrière du Comité Permanent de l’Amiante, façade scientifique des industriels pour empêcher l’interdiction de l’amiante ?

Le rapport de l’Académie des Sciences n’apportait rien de plus que la « Déclaration d’un groupe de membres sur les essais d’OGM en champ » en date du 22 novembre 2001. Cette apologie des engrais, pesticides, herbicides, fongicides s’achevait par un plaidoyer pour l’étape suivante du désastre de la modernité agricole, les chimères génétiques brevetées (CGB) appelées de façon orwellienne « OGM ». (6)

Qui est à l’origine de cette déclaration ? Qui a rédigé cette apologie agro-industrielle qui témoigne d’une ignorance abyssale des problèmes alimentaires, de l’agronomie, et même de la génétique appliquée à la sélection, pourtant domaine de compétence de certains signataires ? Cette déclaration a-t-elle été discutée ? Les signataires l’ont-ils lue avant de la signer ? Savaient-ils que le Cirad la rendrait publique lors du procès en appel du… 22–23 novembre (!) qui l’opposait aux militants de la Confédération paysanne pour destruction avec des paysans indiens de son riz transgénique ? Comment ce « groupe » a-t-il pu diffuser sa déclaration sur le papier à en-tête de l’Académie et en commencer le dernier paragraphe par « L’Académie condamne… », sans que personne ne dénonce cet abus ? L’Ecologiste a posé ces questions à chaque Académicien. Un seul a eu la courtoisie de répondre mais sans s’engager à tenter de faire la lumière…

Les ressorts mis en œuvre sont faciles à deviner : par réflexe, tout scientifique condamne la « destruction de parcelles expérimentales » et « des outils de la recherche » ; la désinformation car les plants de riz auraient dû être de toute façon détruits, car destinés à des essais agronomiques dont les riziculteurs camarguais ne voulaient plus ; la solidarité corporatiste ; enfin, une situation de fait : pour les biotechniciens, l’alternative est celle du succès des chimères génétiques brevetées ou de la fin de leur carrière – et le chômage pour leurs milliers de petites mains formées à la va vite.

Il arrive que des manipulations échouent. À la suite de l’article de J. Testart « Les OGM, un vandalisme néo-libéral », (7) un collègue connu pour ses positions pro-OGM sans nuance a reçu un message électronique d’une certaine Mme Anne-Claire Schmidt, du cabinet M. & M. Communication. (8) Il a diffusé tel quel ce message sur un forum électronique interne à l’Inra. L’article de Testart, écrivait-elle, « est une véritable insulte aux travaux scientifiques menés sur les OGM et un plaidoyer en faveur des actes de destruction commis par les opposants »… Cet article « émane d’un des membres du “comité des sages” organisateur du débat gouvernemental sur les OGM, dont le devoir de réserve n’est, en l’espèce, absolument pas respecté. Que pensez-vous d’un droit de réponse scientifique à paraître dans Libé ? » Les plus va-t-en-guerre ont renoncé lorsque j’ai dit que j’informerai Libération que leur réponse outragée était une commande de la bio-industrie. Mme Schmidt sait maintenant qu’il vaut mieux utiliser le téléphone pour déclencher les protestations « spontanées » des chercheurs « publics ».

« Marketing viral »

Un article sur le site du Biving Group « Viral Marketing : How to Infect The World (comment infecter le monde) indique qu’il serait « nuisible, voire même désastreux, dans le cas de certaines campagnes que l’auditoire sache que votre organisme est directement impliqué… Il faut d’abord “écouter” ce qui se dit sur la toile. Une fois que vous êtes branché sur ce monde, il est possible de vous brancher sur des groupes et de vous y présenter comme indépendant. Le plus grand avantage du marketing viral est de vous permettre de placer votre message dans un contexte où il sera presque à coup sûr considéré sérieusement. » (9)

Le 29 novembre 2001, la revue Nature publie un article d’un chercheur mexicain Ignacio Chapela et d’un de ses doctorants David Quist de l’Université de Californie à Berkeley. Cet article confirme l’annonce en septembre par le ministère de l’environnement mexicain de la contamination génétique des populations mexicaines. Le Mexique est le berceau du maïs. Pour les Mexicains, c’est une plante sacrée. Cet article tombait au plus mauvais moment puisque l’Europe et nombre de pays discutaient de la levée du moratoire sur les cultures transgéniques.

Le jour même, une certaine Mary Murphy accusait Chapela de parti pris sur le site de AgBioWorld (forum de 3 000 chercheurs consacré à la promotion des OGM). Un autre scientifique, Andura Smetacek affirmait que l’article n’avait pas fait l’objet d’un examen par les pairs et était inspiré par les écologistes. Le lendemain, il (ou elle) demandait à Chapela « ce qu’il touchait… pour faire peur ». (10) AgBioWorld lançait une pétition dénonçant les faiblesses de l’article. Des biotechniciens connus demandaient le limogeage de Chapela et Quist. Nature recevait des centaines de lettres de protestation.

Le 4 avril 2002, l’éditeur de Nature déclarait que « les preuves disponibles ne justifiaient pas la publication de l’article » – une première en 133 ans d’existence. Pourtant les trois rapporteurs initiaux avaient conclu favorablement. Et deux sur trois des rapporteurs à qui furent soumises les critiques avaient noté que rien ne permettait d’infirmer la conclusion d’un pollution génétique. (11)
« Des scientifiques pro-OGM fervents se sont avérés n’être que des noms virtuels sur Internet… »

Quelques jours plus tard, G. Monbiot, journaliste au Guardian, publiait le résultat de l’enquête d’un journaliste indépendant et d’un opposant aux « OGM ». Mary Murphy et Andura Smetacek ne sont apparemment que des adresses internet connectées au Biving Group qui publiait sur son site les félicitations de Monsanto pour son travail remarquable (12) – Smetacec fait la promotion d’un « centre pour l’alimentation et la recherche agricole » qui se limite à un site internet diffusant des messages accusant de « terrorisme » les opposants aux « OGM ».

Caveat lector ! Que le lecteur prenne garde !

– Jean-Pierre Berlan –

Notes

(1) Document diffusé par Greenpeace à la suite d’une fuite. Cf. The Ecologist, vol. 28, n° 5, sept/oct 1998, p. 288.

(2) Cité par Stuart Ewen dans son livre remarquable PR !, A social history of spin, Basic Books, 1996.

(3) Florence Bal, « Le soutien aux OGM commence à faiblir », Le Monde, 20 octobre 2000.

(4) M. Terrain, « agriculteur » est aussi président d’Arvalis, qui fusionne l’Institut Technique des Céréales et des Fourrages, et AGPM Technique, the European Technical Institute for Maize.

(5) Ulrich Beck. La société du risque. Paris, Aubier, 2001.

(6) Libération, 7 décembre 2001.

(7) Filiale d’Altedia, officine de RP fondée par Raymond Soubie, ancien conseiller des premiers ministres Jacques Chirac (1974–1976) et Raymond Barre (1976–1981) pour les affaires sociales. M. & M. Communication se spécialise dans le montage de colloques « d’initiative parlementaire » (sic). Il s’agit de trouver un parlementaire complaisant à qui l’on livre un colloque clef en main pour promouvoir les intérêts de tel ou tel lobby. Altedia vient d’être choisi (mai 2003) par le gouvernement Raffarin pour vendre sa réforme des retraites aux fonctionnaires.

(8) Cité par G. Monbiot, « Corporations are inventing people to rubbish their opponents on the internet », The Guardian, May 14, 2002. L’article cité a disparu du site. Le Biving Group explique maintenant que le « marketing viral » est simplement un bouche-à-oreille « hitech » !

(9) Question légitime. Chaque acteur du débat devrait indiquer d’où il parle : ses contrats de recherche passés, présents, projetés, l’origine de ses rétributions, les actions qu’il détient dans des « start-up » ou des entreprises concernées par la publication en cours, etc. Dans mon cas, je n’ai rien de tout cela. De plus, économiste, je ne fais pas d’OGM. Je suis donc dans la position de « neutralité axiologique » chère à Max Weber.

(10) La critique portait sur l’affirmation que la contamination se traduisait par une dispersion imprévisible du système génétique introduit par croisement. Cette instabilité du génome à la suite d’une transgénèse est, selon Mae-Wan Ho, le secret le mieux gardé.

(11) Ces félicitations ont disparu du site. Mais en 2002, le Biving Group a reçu une médaille d’argent pour « excellence dans la communication électronique, en ligne et interactive » pour son travail pour… Monsanto France !

Jean-Pierre Berlan
L'Écologiste , juin 2003
OGM : le début de la fin ?
En suggérant que les essais en champ d’Ogm destinés à « fourguer » des herbicides pourraient être remis en cause, le Ministre de l’agriculture lance une bombe. C’est signifier que les Ogm peuvent aller à l’encontre de l’intérêt public, que la science et la technique ne sont pas seulement au service du « progrès », mais qu’il peut s’agir aussi d’instruments de pouvoir et de violence au service exclusif des intérêts économiques et financiers. Les arracheurs d’Ogm de la Confédération Paysanne, d’Attac, des Verts, et de nombreuses organisations, bref tous ceux qui participent à ces opérations festives et pacifiques, ne disent pas autre chose. En dénonçant pêle-mêle le vandalisme voire le terrorisme (!), les menaces contre la liberté de la recherche et le droit aux connaissances, la violence, la montée de l’obscurantisme, bref en accusant, selon un mécanisme psychologique classique, leurs adversaires de leurs turpitudes refoulées, le complexe génético-industriel et ses zélateurs s’efforcent de neutraliser cette bombe.
Les essais détruits appartiennent pour l’essentiel à deux catégories : les essais de plantes tolérantes aux insecticides, particulièrement à l’insecticide Roundup de Monsanto et des essais de stérilité mâle chez le maïs. Monsanto a breveté comme herbicide le glyphosate, une molécule connue depuis la fin des années 40. Ce brevet a ou va expirer dans la plupart des pays. Le Roundup (le nom de marque de l’herbicide à base de glyphosate) est la vache à profit de Monsanto. Monsanto le promeut comme biodégradable, amical pour l’environnement (ce qui lui a valu une condamnation par le procureur général de l’Etat de New-York) parce qu’il est moins calamiteux que les désherbants traditionnnels du maïs. Mais selon une étude l’Université de Californie, il est au premier rang des maladies provoquées par les pesticides chez les ouvriers-paysagistes et au troisième rang chez les ouvriers agricoles de Californie. Comme toutes les matières actives efficaces, cette molécule a des effets nocifs sur les êtres humains (en particulier sur leur reproduction) et sur l’environnement, particulièrement sur la vie des sols. En liant le Roundup au génome du maïs, du soja, du colza et demain du blé et du riz, Monsanto fait coup double : accroître les superficies traitées au Roundup et allonger la durée de son brevet sur le glyphosate. Car l’agriculteur doit acheter du Roundup et non du glyphosate générique. Les firmes agro-chimiques qui ont pris le contrôle de l’industrie des semences dans le monde ont emboîté le pas à Monsanto. Faut-il s’étonner que 70 % des Ogm cultivés dans le monde soient des plantes à herbicides ?
Les essais de stérilité mâle ont pour but d’éliminer la castration du maïs, une opération qui occupe des milliers de jeunes pendant quelques semaines d’été et leur permet de se faire de l’argent de poche pour leurs vacances. Il s’agit de réduire le coût de production des semences de maïs dit « hybride », c’est-à-dire de variétés qui ont la merveilleuse propriété de s’auto-détruire dans le champ de l’agriculteur. Ce dernier est donc forcé de racheter des semences chaque année. Ces variétés dites « hybrides », c’est Terminator, mais Terminator mystifié. C’est une stérilisation économique des plantes (et des animaux). Le fait variétal est la propriété exclusive du sélectionneur. Il peut pratiquer des prix de monopole. Comme le souligne la Coordination Rurale, le maïsiculteur français a de privilège de payer ses semences « hybrides » de maïs deux à trois fois plus cher que son concurrent américain sans que les autorités de la concurrence se préoccupent de cette anomalie. Pourtant ce marché est déjà immensément profitable en Amérique du Nord. Réduire le coût de production accroîtra encore les profits sans aucun bénéfice ni pour les agriculteurs ni pour le public.
La stérilité mâle chez le maïs et chez d’autres espèces, colza en particulier, et les essais des Ogm correspondants sont une priorité des transnationales agro-chimiques semencières. L’intérêt scientifique de tels travaux est inexistant. De même pour essais de plantes à herbicide. De même pour les travaux sur les techniques de type Terminator et celles de restriction de l’utilisation des gènes, les Gurts, qui consistent à fabriquer des plantes génétiquement handicapées - par exemple sensibles à une maladie. L’agriculteur doit acheter un pesticide, évidemment de la marque de l’agro-chimiste sélectionneur pour ôter le handicap ! Les industriels des “ sciences de la vie ” ont déposé des dizaines de brevets sur ces techniques consistant à handicaper ou à stériliser les plantes. Pour l’instant, ils se gardent de faire des essais en France pour éviter de révéler le pot aux roses.
Pour faire bonne mesure, la directive européenne 98/44 dite de « brevetabilité des inventions biotechnologiques » rend tout ce qui est transgénique brevetable et breveté, ce qui mettra fin, comme le montre l’exemple des Etats-Unis, à la pratique fondatrice de l’agriculture, semer le grain récolté. Au nom de la libre concurrence, cette directive crée une discrimination légale en faveur de « solutions » transgéniques inutiles et risquées aux dépens des solutions conventionnelles protégées par le certificat d’obtention qui, dans la version initiale de 1961, préserve l’intérêt public. Elle fait de la propriété la plus fondamentale des plantes (et des animaux), se reproduire et se multiplier, le privilège d’un cartel de transnationales agro-chimiques au lourd passé en matière environnemental. Que cette stérilisation du vivant se fasse par transgénèse, par des moyens juridiques ou règlementaires, n’enlève rien à son caractère terroriste, dans le tiers monde ou ici. Début août, le gouvernement américain a donné son feu vert à la licence de Terminator dont il détient conjointement le brevet avec une firme privée. La ministre de l’agriculture vient de Calgene, une entreprise de biotechnologie rachetée par Monsanto…
En résumé, la destruction de parcelles d’essais destinées à fourguer des herbicides ou à améliorer l’efficacité de la stérilisation des plantes n’est scandaleuse que pour ceux qui prennent la parole en toute ignorance de cause. Mais il faut poursuivre la réflexion du Ministre. Oui, l’intérêt public exige d’interdire les essais de tels Ogm nuisibles et de plus risqués. Mais quid des Ogm philanthropiques et verts ?
Depuis deux décennies, une propagande extravagante alimente le rêve d’Ogm qui vont « nourrir-la-planète-et-protéger-l’environnement ». La réalité ? 99% des Ogm commercialisés dans le monde sont des plantes à herbicide ou produisant des insecticides et les essais en cours montrent que cette situation ne changera pas à moyen terme. Ces Ogm de rêve sont donc ceux d’une société qui ne serait fondée ni sur le profit ni sur l’accumulation des richesses à un pôle et de la misère à l’autre. Mais une telle société n’en aurait pas besoin ! Le président de la Fondation Rockefeller (la Fondation a joué un rôle essentiel dans le développement de la biologie moderne, de la biologie moléculaire à la Révolution dite « verte ») déclarait à Fortune en février 2000 : « Certains militants disent qu’il y a assez de nourriture dans le monde et que c’est simplement un problème de répartition. Je ne vois aucun signe que les riches de ce monde soient sur le point de distribuer leur richesse ». Les riches n’étant pas partageux, en avant pour les Ogm pour qu’ils s’enrichissent encore plus.
Un film produit par F. Koechlin du Blueridge Institute sur le Centre International de Recherche sur la Physiologie des Insectes et l’Ecologie (ICIPE) au Kenya illustre le choix qu’il faudra faire. Le maïs est attaqué par une pyrale asiatique (un insecte foreur) et parasitée par une plante, la Striga. Les dégâts peuvent aller jusqu’à la destruction totale de la récolte. La méthode utilisée dite « push-pull » consiste à cultiver en même temps que le maïs une légumineuse (Desmodium) qui éloigne la pyrale et étouffe la Striga. Les légumineuses, on le sait, sont un excellent engrais vert. La pyrale est attirée en bordure du champ par une graminée fourragère, l’herbe à éléphant (Pennisetum purpureum). Lorsque la chenille de la pyrale pénètre dans la tige, elle est prisonnière du mucilage que produit cette graminée. Pour compléter ce dispositif, les chercheurs de l’Icipe ont été chercher en Asie une guêpe qui pond ses œufs dans la chenille de la pyrale. Ce système proie-prédateur une fois installé se régule sans intervention humaine.
Ce superbe travail biologique auquel les paysans ont été associés leur assure des récoltes de maïs abondantes et régulières sans acheter ni insecticide ni herbicide ni engrais. Le cheptel augmente, contribuant à la fertilité des sols. Les ressources que dégagent cette production supplémentaire permettent d’envoyer les enfants à l’école. Quelle catastrophe ! L’Icipe et son directeur ont été accusés de vouloir priver le Kenya des technologies les plus modernes. Cette campagne de dénigrement a réussi : Kenya vient de dire oui aux Ogm. Les solutions hi-tech, le maïs Bt de Novartis et de Monsanto, leurs herbicides et leurs engrais vont pouvoir remplacer ces méthodes obsolètes. Au lieu de fréquenter l’école, les enfants épandront les pesticides. L’Icipe pourra fermer ses portes. La voie sera libre.
On ne trouve que si l’on cherche. Les ressources étant limitées, il faut faire des choix. Les lobbies drapés dans le manteau de l’intérêt public imposent la voie la plus profitable pour eux aux dépens de l’intérêt public. Des choix désastreux finissent par marcher du fait de la puissance des techniques modernes et créent une situation irréversible. On baptise alors Progrès ce qui n’est qu’une régression marchande. Parfois, des chercheurs vendent la mèche : « …on n’a pas réussi en trente ans à vendre du blé hybride (terminatorisé), expliquaient en 1997 des chercheurs sud-africains. Cette situation malheureuse est due au succès d’une recherche publique hautement concurrentielle qui a réussi à améliorer régulièrement le blé avec les techniques et procédures conventionnelles. » Pour que le blé hybride s’impose, il faut sacrifier l’amélioration à l’expropriation et l’intérêt public à l’intérêt privé. C’est bien ce que le gouvernement américain a fait au cours des années 1920 et 1930 pour assurer le succès du maïs dit « hybride », c’est ce qu’il fait pour assurer celui de l’agriculture transgénique. C’est cet exemple que la France tente d’imiter. Encore maintenant des centaines de millions de francs vont à un Génoplante mort-né et… pour la première fois 50 millions iront à la recherche en agriculture biologique. Ces choix sont imposés par une propagande intense et d’autant plus sournoise qu’elle recourt aux méthodes de persuasion clandestine des relations publiques et qu’elle peut compter sur une communauté de biotechniciens aux savoirs expéditifs et limités.
Chacun peut constater le désastre humain, agronomique, écologique et alimentaire de quarante ans de productivisme agricole fondé sur la science qui conduit aux Ogm. Les absurdités – lucratives pour quelques uns - de la politique agricole sont évidentes. Un changement s’amorce. Une autre agriculture est possible. Elle exige une démarche scientifique fondée sur des principes opposés : fondée sur le travail en commun et non sur l’individualisme, sur la coopération entre savoir scientifique et paysan et non sur la négation du second, sur une démarche synthétique et non pas sur un réductionnisme qui produit l’irrationalité de l’ensemble, sur une occupation écologique des terroirs et non sur un primat des économies d’échelle, sur la diversité biologique et non la monoculture industrielle, sur une collaboration amicale avec la nature et non sur sa soumission illusoire, sur l’enracinement dans les terroirs et non sur la volonté de s’en affranchir, sur l’autonomie des producteurs et non leur esclavage, sur le respect des animaux et non leur torture.
Jean-Pierre Berlan
[source inconnue]
Précis et concis, petit mais fourni, ce recueil de textes – dirigé par Jean-Pienre Berlan, directeur de recherches à l’INRA – offre un éclairage sur la manière dont s’opèrent supercheries et dissimulations autour de la privatisation du vivant. Entre glissements sémantiques, mystifications scientifiques, et médiatisation à outrance, I’objectif réside dans l’appropriation du naturel par les firmes transnationales. Mais loin des coups d’éclat de José Bové, les auteurs nous proposent ici de décortiquer de façon minutieuse la confusion qui se produit dans les esprits autour de la question des OGM. Rétablissant d’abord celle-ci dans son contexte historique, ils montrent comment le paysan a peu à peu été dépossédé d’un outil de travail notable : la possibilité de sélectionner, pour des récoltes futures, les meilleures semences. Cette technique d’amélioration sans profit pour le sélectionneur (employée depuis le début du dix-neuvième siècle et constituant le socle des techniques génétiques actuelles) a été remplaée par une supercherie : "I’hybridation" (technique ouvrant la porte au brevetage tous azimuts et au retour sur investissement). Puis, sans alarmisme, ils abordent – à travers les effets toxiques et allergisants des OGM – les conséquences de la transgénèse sur la santé et l’environnement. De même, ils dénoncent la pollution génétique et s’insurgent également contre le pillage du patrimoine génétique mondial auquel se livrent ces firmes transnationales en donnant quelques exemples probants (tels que le brevetage du fruit Momordica charantia dont les effets pourraient être bénéfiques dans la lutte contre le virus HlV). Au fil des révélations et des explicitations, la problématique de l’appropriation du vivant s’offre au lecteur dans sa globalité. Ce dernier peut alors se rendre compte que l’agriculture transgénique est inutile et que les alternatives durables et écologiques existent. Et les auteurs de préconiser toute une série de solutions allant dans ce sens. Comme ultime éclairage, un glossaire d’expressions de la novlangue biotechnologique vient clore un ouvrage où la réalité dépasse largement une fiction orwellienne.
Achraf Reda
L'œil électrique, n°18 , 2001
Les OGM, un danger inutile

Le 26 septembre, Bernard Chevassus-au-louis a remis un rapport favorable à la diffusion des Organismes génétiquement modifiés (OGM) au nom du Commissariat général du Plan. (1) Nous publions ici une réaction de Jean-Pierre Berlan, directeur de recherche à l’INRA, adressée à son « cher collègue ».

À quoi ressemblera une planète transgénique gorgée d’herbicides, saturée d’insecticides qui, pour être produits par les plantes elles-mêmes, n’en sont pas moins des insecticides ?

Selon Charles Benbrock, ancien secrétaire de la section agronomie de l’Académie nationale des sciences aux Etats-Unis, « on ne fait en général pas de traitement contre la pyrale. » – ce qui explique que l’utilisation d’OGM outre-atlantique n’ait pas entrainé de réduction de l’utilisation de pesticides. Si l’on faisait un traitement, « ma meilleure estimation (best guess) serait qu’un champ de maïs ou de coton Bt produit de 10 000 à 100 000 fois plus de Bt que ce qu’utiliserait un agriculteur employant de façon intensive des traitements Bt. » I:agriculture transgénique implique de saturer l’environnement de pesticides. Quelles pressions évolutives déclencheront ces quantités massives de toxines ? Quelle sera l’évolution des organismes du sol (dont on ne connaîtrait à l’heure actuelle qu’une fraction, moins de 20 %) ? Questions auxquelles il est impossible de répondre et auxquelles il sera toujours impossible de répondre car le vivant est création – pro-création plutôt que reproduction comme le dit excellemment Jacques Testart.

Les chercheurs et l’INRA disent vouloir évaluer les risques. Mais penser que les leçons d’une expérience sur une fraction d’hectare, une variété, une construction génétique et une (ou quelques) année pourrait être extrapolée à une agriculture transgénique toute entière, ce n’est pas de la science, c’est de l’exorcisme – du vaudou.

Des accidents graves sont inévitables : une manipulation aux conséquences imprévisibles « dans l’état actuel des connaissances. » (expression qui signifie : on n’en sait rien, mais allons-y quand même), une maladresse, une imprudence, la volonté de publier avant le voisin, un accommodement avec les règles de sécurité, etc. – sans même parler des OGM militaires.

Dans ces conditions, préconiser comme le fait Bernard Chevassus dans son rapport « une mise en œuvre graduée et raisonnée »et proposer de « faire le choix de développer certains types de cultures sur certaines zones » c’est poursuivre la stratégie du fait accompli – celle même du complexe génético-industriel depuis son invention du « principe de l’équivalence en substance. » en 1989. Et c’est une roublardise de s’imaginer que les autres zones ne seront pas polluées. 41% des échantillons de maïs analysés par l’Afssa ne contenaient-ils pas des transgènes alors même que l’agriculture transgénique fait l’objet d’un moratoire dans notre pays ? (2) A supposer même que l’étanchéité soit techniquement possible, comment croire que le complexe génético-industriel laissera se dérouler sans la saboter une expérience qui démontrerait l’impasse que constitue l’agriculture transgénique ?

De l’avis de nombreux généticiens, privés (et même du responsable blé de Monsanto !) et publics, les techniques de cartographie génétique donnent une nouvelle jeunesse aux méthodes traditionnelles de sélection et rendent la transgénèse inutile pour de très longues années.

Et, en ce qui me concerne, vous connaissez ma position : il n’y a aucun problème agronomique ou alimentaire qui requiert une solution transgénique. Les « solutions » transgéniques sont une réponse à l’évolution antérieure du système – l’industrialisation de l’agriculture et la mise sous tutelle de paysans transformés en « exploitants » – et ne font que la renforcer. Les débats en Europe sur l’agriculture et la politique agricole posent la question de la rupture avec cette fuite en avant infernale consistant à chercher, sous l’égide des industriels, des solutions techniques aux problèmes créés par le choix antérieur des techniques les plus profitables pour les industriels et les plus calamiteuses pour l’intérêt public. C’est cette rupture que demandent nos concitoyens et les européens qui refusent les OGM.

Les méthodes traditionnelles de l’agronomie permettent grâce aux progrès de l’écologie de construire dès maintenant des systèmes de production robustes, durables, minimisant l’utilisation d’intrants voire les supprimant Elles permettent d’assurer l’autonomie des agriculteurs, de préserver la fertilité des sols pour l’avenir voire de la reconstruire, et de nous sortir de l’uniformité iatrogéne du productivisme.

(1) OGM et agriculture : options pour l’agriculture, Commissariat général du Plan, septembre 2001. 300 pages. Commissariat général du Plan – 18. rue de Martignac 75007 Paris www.plan.gov.fr
(2) Voir l’écologiste n°4 Été 2001, p. 16

Jean-Pierre Berlan
L'Ecologiste , Septembre 2001
On sait que la tentative des compagnies biotech de mettre én culture des « organismes génétiquement modifiés » a suscité, en Europe, une réaction de rejet qui n’avait pas eu d’équivalent aux États-Unis quand on y planta les premières espéces transgéniques. Les livres ne manquent pas, depuis quelques annces, qui montrent qu’un semblant de débat s’est instauré sur un sujet qui échappe encore largement à ce qu’il est convenu d’appeler l’opinion publique, bien que, pour le moment, I’impression domine que la majorité des Européens, les Français au premier chef ne voient pas d’un trés bon œil l’introduction de ces « inconnus dans nos assiettes », pour reprendre le titre d’un des premiers livres consacrés à la critique de l’agriculture biotech parus en France (1) Force aussi est de constater que ce débat demeure très au-dessus de la capacité d’entendement de « I’homme de la rue », puisqu’il apparait capté, d’emblée, par les « experts » au service des grandes compagnies biotech et les « contre-experts » qui se font les porte-parole des opposants à l’agriculture biotech, et sont souvent liés eux-mêmes à des organisations telles Greenpeace – c’est le cas d’Arnaud Apoteker, par exemple, auteur de l’ouvrage à succès Du poisson dans les fraises (2) – ou ATTAC – à l’instar de Jean-Pierre Berlan, chercheur à l’INRA, et coordonnateur du petit livre la Guerre au vivant paru il y a quelques mois aux éditions Agone. À propos de l’auteur, il n’est sans doute pas inutile de noter qu’il a accepté d’être le témoin de René Riesel au récent procés de Montpellier (8 et 9 février 2001), où il s’est d’ailleurs refusé à condamner l’action menée par un groupe du CIRAD de militants anti-OGM, en juin 1999, contre les plants de riz transgéniques .

Sans nier l’intérêt que peuvent présenter les autres essais – celui de Michael Hansen sur les dangers des aliments transgéniques sur la santé ou l’environnement, ou celui que Gilles-Éric Séralini consacre aux limites des travaux d’expertise sur les OGM – , on s’en tiendra ici aux textes du seul Jean-Pierre Berlan, qui, à bien des égards, tranchent sur le discours habituel des « contre-experts », dont les thèses restent la plupart du temps confinées à ce que l’écologiste Chaia Heller (3) appelle le « discours du risque » et omettent l’essentiel, à savoir le sens profond des techniques de manipulation du vivant et ce qu’elles représentent dans ce mouvement ininterrompu de marchandisation de tout l’existant qui va du même pas que l’histoire séculaire du capitalisme. L’attention portée par notre auteur à la langue des porte-parole des compagnies biotech n’est certainement pas le moindre des mérites de ce petit ouvrage, qui s’inscrit sur ce point, explicitement, dans le droit fil de la réflexion de George Orwell quant aux méthodes de la propagande totalitaire, que l’auteur de 1984, de Animal Farm – et, bien sûr, de l’inoubliable Homage to Catalonia – avait résumées sous le mot de newspeak (« novlangue »), qui visait à désigner l’extraordinaire capacité du langage de Goebbels ou de Staline à présenter de la réalité une image systématiquement déformée et/ou inversée. Mais encore ne s’agissait-il là, selon J.-P. Berlan, que de méthodes relativement « frustes » si on les compare à œ que permettent aujourd’hui « les techniques modernes de contrôle social par la communication » qui « en vidant détournant ou inversant le sens des mots » ont pour vertu de rendre impossible l’accés au réel.

De l’importance du langage dans l’entreprise de mise en condition des esprits qui accompagne l’implantation des objets transgénétiques témoigne l’adoption même du terme « organismes génétiquement modifiés », qui, selon J.P. Berlan, « a été mis sur le marché pour donner I’impression sécurisante qu ‘il s agirait simplement de poursuivre le processus de sélection artificielle commencé avec la domestication des plantes » (p. 149) (4). Cette impression ne doit cependant pas être aussi « sécurisante » que ne l’auraient souhaité les propagandistes de l’agriculture biotech, s’il faut en croire les efforts récents de l’INRA et de la FNSEA pour remplacer l’expression aujourd’hui consacrée par celle, jugée sans doute plus acceptable, d’organismes génétiquement « améliores », en couronnant de la sorte un processus, très orwellien, d’épuration du langage qui a commencé il y a quelques années déjà, si on veut bien se souvenir que l’adjectif « modifiés » était venu lui-même en substitution de celui de « manipulés », vite abandonné pour des raisons évidentes.

A propos, donc, du terme convenu d’OGM, I’auteur fait remarquer à quel point il est dénué de signification, puisque, écrit-il, « tous les animaux et toutes les plantes sont ""génétiquement modifiés"" : ils sont le résultat original d’un brassage de dizaines de milliers de gènes avec quelques mutations  » (p. 149). Les porte-parole du système biotech ne se font d’ailleurs pas faute d’user et d’abuser de « I’argument » que leur apporte, comme sur un plateau, un lexique construit précisément pour désamorcer a priori les armes de la critique. Le neurobiologiste Jean-Didier Vincent n’a évidemment pas manqué d’y recourir, au cours de sa ridicule intervention en tant que témoin de la partie civile au procés de Montpellier, justement épinglée par Jean-Marc Mandosio dans le compte rendu qu’il en a présenté pour le dernier en date des brûlots publiés par l’Encyclopédie des nuisances (5).

C’est pourquoi J.-P. Berlan invite à refuser l’usage d’une expression qui biaise d’entrée les données du « débat », puisque les « objets » dont s’occupent les biotechnologies sont précisément tout autre chose que des objets génétiquement « manipulés/modifiés/améliorés », comme ceux que la sélection artificielle fabrique depuis les temps d’Eve et d’avant, mais représentent une innovation radicale pour autant que « la transgénèse (comme son nom l’indique) transgresse les barrières de la sélection naturelle pour créer des êtres vivants mélangeant des espèces voire des genres différents ». J.-P. Berlan rappelle opportunément que le brevet accordé pour la première manipulation génétique portait sur une « chimère fonchonnelle » ; c’est ce terme qu’il choisit de retenir pour nommer « I’objet » du désir de la biotechnologie.

La continuité que les apologistes des chimères génétiques prétendent apercevoir dans le passage des techniques ancestrales d’amélioration et de sélection artificielle des plantes et des animaux aux techniques du « génie génétique » ou de l’« ingénierie moléculaire », J.-P. Berlan la voit ailleurs, dans le processus d’expropriation du vivant imposé, sous le manteau du « progrès » et de la philanthropie, par l’économie politique du capital. Ce processus, J.-P. Berlan le fait remonter à quelque 150 ans avec les techniques de sélection mises au point par le major Hallen en Angleterre, qtu fournissent aux agriculteurs des variétés qui ne se reproduisent pas dans leurs champs, et il culmine, via la technique des hybrides, avec le brevet dit de « contrôle de l’expression des gènes » accordé au ministére américain de l’Agriculture et à la firme Delta and Pine Land, avant d’être racheté par Monsanto. Cene technique – rebaptisée Terminator par ses opposants – visait, comme on sait, à concevoir une plante génétiquement programmee pour produire un grain stérile, qui obligerait les agriculteurs à se fournir auprès des sociétés semencières, sans qu’il soit besoin de traîner devant les tribunaux ceux d’entre eux qui utilisent les chimères brevetées comme des semences traditionnelles, ou de lancer à leurs trousses les chiens du capital, tels les détectives de l’agence Pinkerton – briseurs de gréve au début du xx°siècle et responsables, entre autres exploits, de l’assassinat en 1917 du militant des IWW Frank Little (6)– , auxquels Monsanto a recouru à plusieurs reprises.

On dira que, précisément, cela ne s’est pas fait et que la compagnie a dû battrre en retraite devant la levée de boucliers suscitée par le projet Terminator. Néanmoins, I’auteur montre que les grandes compagnies n’ont pas désarmé pour autant, et persistent, quoique plus discrètement, dans leur entreprise d’expropriation du vivant grâce à ces techniques de restriction de l’utilisation des gènes (genetics use restriction technologies : GURTS), qui placent « l’expression des gènes d’intérêt agronomique sous le contrôle d ’une clé chimique que l ’agriculteur doit acheter pour que ces gènes fonctionnent » (p. 52). « En quoi, se demande l’auteur, faire des plantes (ou des animaux) handicapés est-il plus éthique que faire des plantes stériles  ? » (pp. 52-53)(7). C’est en pensant à cette entreprise continue des transnationales des « sciences de la vie » visant à « dépouiller les plantes et les animaux de la faculté la plus fondamentale des êtres vivants : se reproduire et se multiplier » et à « fabriquer des étres vivants en quelque sorte stériles » (p. 148) que J.-P. Berlan a forgé le terme de « nécrotechnologies » pour désigner la nature réelle de ces « sciences de la vie », qui se sont mises docilement au service du projet de colonisation et de marchandisation totale du vivant mené par le complexe génético-industriel, avec – est-il besoin de le dire ? – I’assentiment et le soutien des États et des organisations internationales (8).

Plus attendues sont, bien sûr, les observations de l’auteur sur ce qu’il qualife de « pièce maîtresse de la propagande du complexe génético-industriel et de ses affidés », à savoir cette affirmation que les OGM seraient la seule solufion au problème toujours présent de la faim dans le monde, une assertion à laquelle le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), tout auréolé de la réputation que lui valent ses études connues sur les inégalités dans le monde, vient d’apporter sa caution « progressiste ». À ceux qui continuent d’user d’un argument aussi fallacieux (9), l’auteur rappelle que non seulement « la faim et la malnutrition ne sont pas dues à une insuffisance de la production mais à l’inégale répartition des richesses dans la société, au gaspillage, à l’absence de démocratie », mais qu’en outre, « le propre d’une agriculture capitaliste n’est pas l’insuffisance de la production mais ses excès » : le « spectre agricole » qui a hanté le siècle passé a été en vérité celui des excèdents, auxquels les pays industriels ont répondu par une recherche permanente de nouveaux marchés qui a ouvert la voie à la destruction des paysanneries du Nord et du Sud On notera que I’argument n’est pas inconnu des apologistes de l’agriculture chimérique, comme l’attestent les paroles du président de la Fondation Rockefeller, qui le qualifie de « naïf », puisque les « militants [qui] disent qu’il y a assez de nourriture dans le monde et que c’est simplement un problème de répartition » oublieraient, simples qu’ils sont, que « les riches de ce monde » ne sont pas « sur le point de distribuer leur richesse ». Outre l’habituel cynisme des maîtres de ce monde, le mot met aussi en évidence un des principaux objectifs de la tentative d’implantation de l’agriculture transgénique, qui n’a rien d’inédit non plus, puisque, au bout du compte, il s’agit – pour citer la formule du prince Salina de Lampedusa – de donner l’illusion qu’on change « tout » pour faire en sorte que rien d’essentiel ne change.

On comprendra aisément qu’ayant mis dans la lumière la plus crue le lien indissoluble entre le projet sous-jacent à l’entreprise des compagnies biotech et la tendance inhérente au capital à s’approprier la vie sous toutes ses formes, J.-P. Berlan ne s’illusionne pas outre mesure sur la portée des reculs tactiques du complexe généticoindustriel (10) et pas plus sur les solutions provisoires proposées par la plupart des « contre-experts » et des représentants de l’écologie institutionnelle, à savoir les moratoires, I’étiquetage ou la séparation des filières OGM des filières conventionnelles, dont il écrit qu’ils ont pu être des étapes nécessaires dans la lutte contre l’agriculture chimérique, mais se révèleront, à plus long terme, de véritables « leurres » pour les critiques conséquents des OGM (11).

Refusant de souscrire à la rhétorique publicitaire des « fabricants du consentement », J.-P. Berlan conclut en affirmant l’inutilité de l’agriculture biotech et en rappelant qu’on peut d’ores et déjà opposer des « alternafives durables et écologiques » (12) aux ersatz hi-tech que proposent nos ogres philanthropes, lesquelles devraient aider – avec le soutien enthousiaste de l’INRA, ironise l’auteur (p. 140) – à « restaurer des espaces de liberté » et permettre aux agriculteurs indépendants « de lutter à armes égales contre leurs concurrents industriels ». Il n’est pas sûr que, à une époque où le projet défendu par les amis de J.-P. Berlan d’établir une taxe de 0,1% sur les transactions financières passe pour le nec plus ultra de l’utopie, ces modestes alternatives méritent plus de considération de la part des maitres du monde que le désir d’en finir une fois pour toutes avec l’existence du capital et de l’État.
M. C.

Notes

(1) Des inconnus dans... nos assiettes, Dorothée Benoit Browaeys, Raymond Castells Éditions, 1998.

(2) Du poisson dans les fraises, Arnaud Apoteker, La Découverte, 1999.

(3) Chaia Heller a collaboré au livre collectif Redesigning Life ? The Worldwide Challenge to Genetic Enginecring (Zed Books, 2001), coordonné par Brian Tokar.

(4) A titre d’illustration, voici deux phrases de Monsanto, qu’on peut trouver dans l’excellent ouvrage OGM. Ordre génétique mondial,de Christian Fons, paru cette annce chez L’Esprit frappeur : « Les scientifiques spécialisés dans les biotechnologies poursuivent le travail de leurs prédécesseurs. Ils développent avec infiniment plus de précision les techniques d ’amélioration des végétaux initiées il v a plus de trois millénaires » (p. 26).

(5) Aveux complets des véntables mobiles du crime commis au CIRAD le 5 juin 1999, René Riesel. Le texte de la déposition de Riesel est suivi d’une série de documents divers, dont les réflexions du physicien Roger Belbéoch à propos de son expérience de la recherche scientifique.

(6) L’épisode figure dans la prernière partie du polar Go By Go, de Jon A. Jackson (Gallimard, Série noire n° 2614, 2001).

7) J.-P Berlan note que l’extension du droit de brevet au domaine du vivant à laquelle tendent les efforts du labby biotech va rendre caduques, à terme, toutes ces méthodes indirectes d’expropriation.

(8) Contre un certain discours – auquel J.-P. Berlan cède à l’occasion – qui continue d’opposer les institutions de l’État aux « excés » du marché, C. Fons affirme l’urgence qu’il y a à « en finir avec le mythe de l’Etat protecteur du citoyen contre le capitalisme », dont les quelques mesures visant au ralentissement de la technocatastrophe ne peuvent « faire oublier deux guerres mondiales, l’eugénisme, la nucléarisation du monde, ni que le national-socialrsme a été, lui aussi, un État, comme tous les génocides sont ""d ’État »(OGM, p. 210).

(9) Cf. Ie Monde du 11 juillet 2001, «  Les Nations unies prônent l’usage des OGM dans la lutte contre la malnutrition ». D’après notre « quotidien vespéral des marchés », le PNUD aurait défini, dans son rapport annuel, les biotechnologies comme « le seul et le meilleur outil » du développernent de l’agriculture des pays du Sud.

(10) « Ia confiscation du vivant, écrit-il page 141, est inscrite dans la logique du capital et ne disparaitra qu’avec Iui. »

(11) Du moratoire, il dit œci : «... en permettant la poursuite des recherches sur l’agriculture transgénique aux dépens de solutions agronomiques intelligentes et durables, il participe à l’auto-réalisation de la propagande transgénique » (p. 142).

(12)Il y a quelques mois le magazine anglais New Scientist se faisait l’écho d’expérienœs menées en Afrique, où de simples perfectionnements des méthodes traditionnelles, combinés à des techniques de culture organique en provenanœ du Nord, donnaient des résultats incomparablement supérieurs à ce que permettraient les variétés transgéniques.
Miguel Chueca
A contre temps, n°4 , septembre 2001
QUE reproche-t-on aux organismes génétiquement modifiés ? Les géants de l’agrochimie les disent « substantiellement équivalents » aux plantes qu’ils sont censés remplacer. Mais les opposants soulignent que l’introduction d’un ou plusieurs gènes, souvent issus d’organismes appartenant à des espèces différentes, n’est en rien anodine, du point de vue tant sanitaire qu’environnemental. La découverte par une équipe de chercheurs belges d’un fragment d’ADN d’origine inconnue dans le soja génétiquement modifié commercialisé en Europe par Monsanto depuis 1996 démontre que la technique génétique confine encore parfois au bricolage (Le Monde daté 19-20 août).

Ces craintes sont anciennes. La Guerre au vivant (Agone, 2001), ouvrage coordonné par Jean-Pierre Berlan, ou encore OGM, le vrai débat, de Gilles-Eric Séralini (Flammarion, 2001), en offrent un panorama édifiant. Une des premières molécules issues d’une bactérie génétiquement modifiée, le l-tryptophane, un complément diététique commercialisé en 1989 aux Etats-Unis, est soupçonnée d’être à l’origine du syndrome de la myalgie éosinophile, qui a tué au moins trente-sept personnes et en a laissé plusieurs milliers d’autres handicapées à vie outre-Atlantique. Il n’a pas été possible de déterminer si la manipulation génétique – ou plutôt le mode de préparation du composé – était en cause, les stocks de bactéries détenus par Showa Denko, la compagnie japonaise déjà à l’origine de la pollution au mercure à Minamata, ayant été détruits... par un incendie.

Le doute subsiste aussi pour les pommes de terre transgéniques produisant des lectines, protéines qui renforcent leur résistance aux ravageurs. En août 1998, Arpad Pusztai, chercheur de renom, avait été suspendu du Rowett Institute d’Aberdeen (Ecosse) après avoir annoncé à la télévision, sur la base de résultats préliminaires, que le système immunitaire de jeunes rats avait été affaibli par l’ingestion de ces tubercules. Il a fallu attendre octobre 1999 pour que le Lancet accepte de publier les résultats de Pusztai, contre l’avis des scientifiques chargés de relire le manuscrit.

Reste que certains OGM ont déjà montré leur pouvoir allergisant, comme, en 1996, ce soja doté d’un gène de noix du Brésil, qui a pu être retiré à temps du marché. On s’interroge aussi sur les effets imprévus des insecticides produits par l’OGM, et sur ceux des herbicides auxquels la plante a été rendue tolérante et qu’elle métabolise : quelle est leur influence sur la chaîne alimentaire ? Sur les insectes non ciblés par les produits (comme le papillon monarque) et leurs prédateurs (chrysope) ? La présence à haute dose de l’insecticide Bt produit par les OGM ne risque-t-elle pas d’induire, à terme, une résistance chez les nuisibles, ce qui rendrait inopérante une molécule utilisée par ailleurs en agriculture biologique ?

RISQUE DE DISSÉMINATION

Autre risque souvent évoqué, la dissémination incontrôlée d’un gène de résistance à un antibiotique, l’ampicilline, introduit dans certaines lignées d’OGM pour en contrôler la mise au point. Ce gène pourrait se transmettre aux souches de bactéries présentes dans le sol ou chez l’homme. Le retrait du gène en question aurait renchéri la mise au point des OGM. Les chercheurs ont donc développé des méthodes pour s’en passer, mais il continue à être utilisé par certains industriels.

Les scientifiques étudient aussi le transfert de capacités de tolérance aux herbicides à des adventices (mauvaises herbes). Or il apparaît, non seulement, que de tels transferts sont possibles – du colza vers la ravenelle, plante cousine des radis sauvages, par exemple – mais, de plus, qu’ils sont durables. Aucune autorisation de mise sur le marché n’a donc été délivrée en France au colza transgénique, qui fait cependant l’objet d’essais en champ.

Le maïs est moins suspect, de ce point de vue, car il n’existe pas en Europe d’espèce sauvage qui lui soit apparentée. En revanche, il peut fort bien polliniser des plants non OGM et les contaminer, comme le prouve le récent avis de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa), qui a révélé que des traces de contamination avaient été mesurées sur 41 % de quelque 39 échantillons de maïs non OGM. En mai 2000, la France avait déjà dû arracher 600 hectares de colza d’Advanta Seeds, dont les semences comportaient environ 1 % de graines transgéniques. A l’automne 2000, des traces de maïs transgénique Starlink, de la firme franco-allemande Aventis, en principe réservé à l’alimentation animale parce que suspecté de causer des allergies chez l’homme, étaient repérées dans des centaines de produits de consommation humaine.

Ces contaminations, si elles ne constituent pas forcément un problème sanitaire, posent de façon aiguë la question de la pérennité de la filière non OGM. Il conviendrait, en effet, de séparer de plusieurs centaines de mètres les parcelles des deux types, afin d’éviter les pollinisations croisées, favorisées par le vent et le butinage des insectes. Gestion du territoire, logistique et contrôle de la filière agroalimentaire sont donc aussi cruciaux que les questions posées à la recherche fondamentale par l’utilisation des OGM.
Hervé Morin
Le Monde , 23/08/2001
Société génétiquement modifiée
Jean-Pierre Berlan et René Riesel analysent les changements et les menaces induits par les OGM.


Notre révolution concerne plus que la science. Elle touche la terre entière, et potentiellement, chaque individu. » Carl Feldbaum, président de l’Organisation de l’industrie biotechnologique, accueillait ainsi, le 25 juin à San Diego (Etats-Unis), les congressistes de sa puissante association tandis qu’une centaine de manifestants protestaient dans la rue. Voici au moins une chose sur laquelle promoteurs et opposants des organismes génétiquement modifiés (OGM) s’accordent : il y a bien autour de la biotechnologie un enjeu de révolution. Mais qui est du bon côté de la barricade ? Feldbaum ou René Riesel, qui constate qu’ « il faut maintenant être extrémiste, révolutionnaire, enragé même, pour articuler (la) si limpide évidence » du « saccage du monde » ?

Les deux livres qui nous sont ici présentés vibrent de passion. Jean-Pierre Berlan est chercheur économiste à l’Institut national de la recherche agronomique. Sa thèse ambitieuse replace les OGM dans l’histoire de l’agronomie : selon lui, ils sont le prolongement d’une « guerre secrète » menée depuis 150 ans, qui vise à déposséder le paysan de son pouvoir de reproduction des plantes pour réserver cette faculté et le profit subséquent aux semenciers. Berlan retrace ainsi le développement des méthodes de sélection des céréales conduisant aux hybrides de maïs - des semences présentées comme très productives mais qui perdent cette caractéristique à la deuxième génération, ce qui interdit à l’agriculteur d’utiliser ses propres semences. Les OGM consacrent cette fin de l’autonomie des travailleurs de la terre sans avantage productif ou autre évident : « Pourquoi une société démocratique créerait-elle un privilège pour un cartel de transnationales au lourd passé en matière environnementale ? » Personne n’a jusqu’à présent apporté de réponse convaincante à cette question pertinente. Le travail stimulant et original de Berlan est cependant à l’étroit dans la dimension de cette brochure : on souhaite qu’il puisse s’exprimer dans un espace plus vaste.

De René Riesel aussi, on entend les paroles fortes. Il livre ici les textes produits à l’occasion du procès qui lui était intenté en février pour avoir participé à la destruction d’une serre expérimentale d’OGM. Derrière « la tentative de supplanter la nature, de lui substituer une technosphère bureaucratiquement gérable » dont les OGM sont un des principaux symptômes, il ne voit pas seulement « la fin de toute paysannerie » mais aussi « celle de la raison humaine elle-même ». Nous sommes engagés « dans une course sans fin vers le mirage d’une vie parfaitement artificielle ». Dès lors, l’enjeu n’est pas simplement d’évaluer une technique, mais de comprendre et critiquer le destin vers lequel elle entraîne la société. « Notre sort est entre nos mains : il s’agit de renouer avec le processus historique de l’humanisation. »
Hervé Kempf
Le Monde , 06/07/2001
La guerre au vivant

Quand le paysan est un pirate, se nourrir est un recel ! Si Monsanto a déjà stipendié des détectives afin de poursuivre les paysans récoltant des semences sans payer de royalties, on attend les premières assignations en justice pour les malheureux ayant cuisiné lesdites semences, devenus de facto des receleurs… Jean-Pierre Berlan, directeur de recherche à l’INRA, est non seulement un grand spécialiste des « sciences de la vie » mais a aussi le sens de la formule et le talent de communiquer simplement des idées fortes. Le présent livre rassemble des textes de Jean-Pierre Berlan, avec également des contributions de Michael Hansen sur la santé publique et les aliments transgéniques, de Gilles-Eric Séralini sur les risques et failles de l’expertise sur les OGM, de Suzanne Pons sur le pillage des ressources génétiques et une analyse menée avec Paul Lannoye de la directive européenne 98/44 sur la brevetabilité du vivant.
On relèvera particulièrement l’analyse historique du développement des semenciers depuis le début du XIXe siècle conduite par Jean-Pierre Berlan. Les semenciers ont réussi le tour de force prodigieux de persuader le paysan que les variétés se détérioraient dans leur champ d’une année sur l’autre : l’auteur démonte les théories scientifiques sur lesquelles ils se sont appuyés. Notons pour l’exemple l’idée de départ selon laquelle la culture d’un mélange ne peut donner de meilleurs rendement que celle de la meilleure plante le composant. Loi qui découle directement du postulat cartésien selon lequel le tout n’est que la somme des parties. Or on sait aujourd’hui ou l’on redécouvre que la culture de mélanges variétaux peut freiner le développement de maladies et donner des résultats bien meilleurs que la culture de variétés pures.
Cet ouvrage est publié dans la collection Contrefeux dirigée par Thierry Discepolo aux éditions Agone, collection dans laquelle se trouve également l’indispensable ouvrage Europe Inc. présentant l’action des lobbies au niveau européen. On pourra aussi consulter les analyses de Jean-Pierre Berlan publiées dans les deux premières livraisons de L’Ecologiste ainsi que son éditorial dans la présente publication.

L'Ecologiste , printemps 2001
OGM : Main basse sur le vivant

Et si la question la plus importante soulevée par les OGM n’était ni scientifique ni écologique, mais politique ? Politique, dans le sens où l’alimentation de l’humanité serait alors entre les mains de quelques trusts chimiques ou semenciers. Pour Jean-Pierre Berlan, directeur de recherche à l’INRA, le vivant est – et doit rester – « un bien commun de l’humanité, inappropriable par quelque moyen que ce soit ».

Rien de plus insupportable, pour une firme semencière, qu’un paysan qui fait son métier de paysan : qui préserve une partie de sa récolte, en vue de semer la suivante. Or, depuis des lunes et des lunes, le paysan procède ainsi. Le ressemis est même, depuis quarante mille ans environ, l’acte fondateur de l’agriculture et des sociétés humaines. Mais un paysan qui sème une partie de sa récolte, c’est, pour le semencier, un marché qui disparaît, car on ne peut vendre à quiconque ce qu’il produit lui-même ou ce dont il dispose à profusion.
Le semencier, lui, n’existe que pour et par le marché. « Pour les lui vendre , explique Jean-Pierre Berlan, il doit donc empêcher [le paysan], par un moyen quelconque, de semer le grain récolté. » Autrement dit, organiser la rareté, mais, surtout, la verrouiller et la protéger. Deux types de moyens pour y parvenir : réglementaires ou biologiques.

Terminator au secours des trusts
Sur le plan réglementaire, il s’agit d’abord, pour les firmes semencières, d’accréditer l’idée qu’elles sont les propriétaires exclusives des semences qu’elles mettent sur le marché. Etant les propriétaires exclusives, elles se considèrent comme fondées à faire payer des royalties à ceux qui utilisent ces semences. Les finnes arguent du fait qu’elles ont investi d’importantes sommes d’argent dans la recherche et le développement de nouvelles variétés. Le reste en découle : le paysan, qui ne s’acquitterait pas de la dîme, apparaîtrait alors comme un malfaiteur et le consommateur, comme un receleur. Et c’est ainsi que, depuis plusieurs décennies, semenciers et agriculteurs s’affrontent autour du « privilège » de l’agriculteur : la possibilité de ressemer une partie de sa propre récolte. Mais le combat est rude pour les semenciers, car la résistance paysanne est tenace, notamment sous la bannière de la Coordination nationale des semences fermières, animée par Yves Manguy, ancien porte-parole de la Confédération paysanne.
Puisque la quête du profit se heurte à des résistances politiques et syndicales, les multinationales des semences mobilisent la biologie. Sur le plan biologique, la manoeuvre consiste – tout simplement – à empêcher les plantes et les animaux de se multiplier ou de se reproduire. C’est ce qu’ont permis les hybrides de maïs, par exemple, qui obligent à renouveler chaque année les semences. C’est aussi ce que permet « Terminator », une technique de génie génétique, mise au point par Monsanto et qui permet de rendre stérile la seconde génération d’une semence. Rien, en tout cas dans le principe, ne s’oppose à ce que la technique soit transposée aux animaux d’élevage. Mais la technique Terminator a suscité un tel tollé auprès du public… et des actionnaires de Monsanto, que la biologie a été rattrapée par la politique et que Monsanto a été contrainte de retirer Terminator du marché, en attendant des jours meilleurs. Sans atteindre la perversité de la technique Terminator, les OGM, d’une manière générale, visent à imposer une mainmise des firmes sur le marché mondial des semences. Pour parfaire ce contrôle, les semenciers américains mobilisent l’argument du brevet et, comme Monsanto, mobilisent des cohortes de détectives privés pour débusquer les agriculteurs qui sèment des semences brevetées et les poursuivre en justice.

Un bien commun en voie de confiscation
Reste que la logique de marché, sur laquelle se fondent les multinationales, repose sur un scandale fondamental : le vol. « Au nom de quoi , interroge Jean-Pierre Bertan, une société démocratique devrait-elle confisquer une des propriétés fondamentales des êtres vivants, se re-produire et se multiplier, pour en conférer le privilège à quelques investisseurs transnationaux ? Pourquoi privatiser un bien commun de l’humanité ? »Cette confiscation est d’autant moins admissible que les profits des multinationales semencières se fondent sur la recherche publique : Terminator a été mis au point avec le concours de la recherche publique américaine ; en France, également, c’est grâce à la recherche publique que des fortunes diverses ont pu se bâtir.
Pour le cas où la réglementation et la biologie ne suffiraient pas pour justifier le bien-fondé de la course au profit, l’argumentaire des multinationales se fait moral et culpabilisant. Victimes du « piratage » des paysans, elles ne tireraient nul profit de leur investissement, disent-elles : et ne tirant nul profit de leur investissement, il en résulterait un sous-investissement dans la recherche et le développement de nouvelles variétés et, par conséquent, un progrès génétique insuffisant pour optimiser le bien-être social. Car les trusts se sont fait « philanthropes » et sauveurs de l’humanité. Des scientifiques de grand renom se livrent d’ailleurs à cette imposture intellectuelle qui consiste, tel un Axel Kahn, à prétendre, dans un entretien avec les Échos, que « les OGM permettront de nourrir la planète en respectant l’environnement. » (Axel Kahn qui a bâti sa notoriété dans la recherche publique, à l’Inserm, vient d’être nommé directeur scientifique d’une multinationale de la pharmacie). Or la faim dans le monde n’est pas tant un fléau qu’un scandale : les populations du Tiers-Monde meurent de faim ou de malnutrition, non pas parce qu’elles n’ont pas assez à manger, mais parce qu’elles ne peuvent pas se payer la nourriture. La faim dans le monde n’est pas une question de productivité agricole, mais de justice sociale.

André Guilloux
Le Paysan d'Auvergne , 2 février 2001
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Le jeudi 7 juin 2007    MARSEILLE 3 (13)
Réalisation : William Dodé