Dans la collection « Contre-feux »

couverture
Thierry Discepolo
La Trahison des éditeurs

Parution : 24/08/2011

ISBN : 9782748901511

Format papier
208 pages (12 x 21 cm) 15.00 €
Épuisé
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La grande absente des analyses du rôle de l’industrie des relations publiques dans l’« éternel combat pour le contrôle des esprits » est sans doute l’édition. Pourtant, comme les autres médias, l’édition est depuis longtemps aux mains de grands groupes, souvent les mêmes. Et elle remplit la même fonction dans le maintien de l’ordre idéologique. Suivant la même logique de croissance par acquisition qui prépare la suivante, les grands éditeurs perpétuent l’existence d’un type d’acteur qui, du seul fait de sa taille et de son mode d’organisation, forge un monde social et économique face auquel les idées de changement ne pèsent pas grand-chose. La distinction artificielle entre « groupe de communication » et « groupe éditorial » dissimule le rôle de ces entreprises dans une société à caractère de masse : transformer les lecteurs en consommateurs et limiter la capacité d’agir du plus grand nombre.

Écrit par un éditeur, ce livre propose à la fois une anti-légende de l’édition et les bases d’une réflexion sur les responsabilités sociales et politiques de tout métier. Un questionnement qui prend une forme plus directe lorsqu’il touche la diffusion d’idées : de quelles manières et sous quelles bannières défendre quelles idées, quels types d’organisation du travail et quels projets de société.

Thierry Discepolo a participé à la fondation de la revue Agone (1990), à l’origine des éditions du même nom, où il travaille actuellement.

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trahisonediteurs_conclusion.pdf

Foreign Rights

Rights already sold

Espagne : Trama Editorial, Madrid, 2012

English notice

Publishers Betrayed

Written by a publisher, this book not only proposes a new myth about the profession to counter the traditional one, it also provides the basis for its socio-analysis. The author’s arguments, often expressed in satirical pamphleteer’s language, rely on a whole series of up-to-date and historical data that give the substance and weight of serious criticism to his proposal. In this respect, he is examining and even questioning the social and political responsibilities of all the book-related trades, just as anyone should do with his own particular profession.

Sommaire

Introduction

I. Les mirages de l’indépendance éditoriale & le cercle vertueux de la grande distribution ; où il est surtout question du patron des éditions Gallimard, mais aussi de quelques autres

II. Le grand groupe multimédias & le petit éditeur en région ; où il est surtout question de Hachette-Lagardère & d’Actes Sud-Nyssen, mais aussi de quelques autres

III. La diversification de l’offre anticapitaliste ; où il est surtout question des éditions du Seuil-La Martinière-Chanel & de La Découverte-Editis-Planeta, mais aussi de quelques autres

IV. L’édition entre université & médias ; où il est question de livres exigeants, de distribution & de ce qu’en auteurs, en éditeurs, en libraires on peut attendre de tout cela, mais aussi de quelques autres choses

Conclusion

Annexes
Chronologie 1826–2011 des créations, fusions & rachat des éditeurs & diffuseurs-distributeurs cités ; Principaux groupes d’édition cités ; Principaux groupes de diffusion-distribution cités ; Schéma des opérations de commercialisation du livre ; Décomposition du prix public d’un livre ; Index des noms cités

Dossier de presse
SUR LES ONDES
Compte-rendu Lysiane Mangin biblio lingus, 4 août 2012
Les empires du papier Emilie Bickerton New Left Review, juillet-août 2012, n° 76, p. 151
Entretien avec l'auteur Joanna Selvidès Ventilo, 27 novembre 2012
Critique de l'admirable Patrick Tillard Spirale, n° 249 (Montréal), décembre 2012
Entretien avec l'auteur Gazette des 10 ans de Quilombo, automne 2012
Entretien avec l'auteur Nicolas Vidal BSC News magazine, septembre 2012
« Nourrir les plus gros ou se nourrir des plus petits » bibliolingus, 4 août 2012
Compte-rendu Blaise Denfer À contretemps, juillet 2012
Edition : petits contes de l’indépendance contre grands comptes capitalistes Henri Clément Contretemps, 11 juin 2012
Compte-rendu Henri Clément Tout est à nous !, 7 juin 2012
À la recherche de l'édition indépendante Valérie Manteau nonfiction.fr, 8 mai 2012
L'édition sans illusion Francois Annycke Libfly, 5 mars 2012
Compte-rendu Matthijs (AL Montpellier) Alternatives libertaires, 3 février 2012
Des livres et des affaires Sébastien Banse Les Lettres françaises, 2 février 2012
Compte-rendu Philippe Bouquet L'Iresuthe, 23 janvier 2012
Édition, piège à cons Valérie Manteau Charlie hebdo, 11/01/12
L'agone de Discepolo Michéa Jacobi Marseille l'hebdo, 2012
L'édition à la hache Jean-François Nadeau Le Devoir, 18/12/11
L’éditeur dans la vigne de Naboth Philarête L'esprit de l'escalier, 04/12/11
Compte-rendu N'autre école, hiver 2011-2012
La position de l'éditeur couché Nicolas de La Casinière Zelium, décembre 2011
Maisons d'édition cherchent profit à tout prix, Goncourt ou autre La distinction, 19/11/11
Compte-rendu Jacqueline Amphoux Libresens n°198, novembre-décembre 2011
Le capitalisme à l'assaut de l'édition Valérie Solano Syndicom, 11/11/12
Compte-rendu Xavier Rabilloud S!lence n°395, novembre 2011
Compte-rendu Sylvain Allemand Alternatives économiques, novembre 2011
L'antilégende de l'édition M. G. Le Ravi n°89, octobre 2011
La lutte des classes dans l’arène de l’édition Nicolas Chevassus-Au-Louis L'Humanité, 29/09/11
Des livres et des affaires Sébastien Banse Les Lettres françaises, 26/09/11
Compte-rendu Christophe Bouillaud Bouillaud’s Weblog, 23/09/11
Compte-rendu Patsy Le Monde comme il va, 14/09/11
Compte-rendu Yves Librairie Les Buveurs d'encre, 12/09/11
Une autre édition est-elle possible ? Philippe Cohen Marianne, 10/09/11
SUR LES ONDES
Radio Aligre – « Liberté sur paroles », magazine sur le droit d’expression, analyse au scalpel du marché de l’édition où Thierry Discepolo interpelle les consciences des auteurs et …des lecteurs !, écouter l’émission ici (17 octobre 2011)
Compte-rendu

« Nourrir les plus gros ou se nourrir des plus petits »
Les dirigeants des grandes maisons d’édition en France participent au dîner du Siècle où l’on y croise « d’anciens ministres et personnalités politiques plus ou moins en activité ; de plus ou moins grands patrons et PDG ; toutes sortes de gens utiles à tout, comme Jacques Attali ou Alain Minc ; et bien sûr le meilleur du journalisme, ceux dont il est vain de citer les noms. »

Ces éditeurs proches du pouvoir, Thierry Discepolo les épingle à tour de rôle. Il y a ceux qui affichent publiquement leur ambition de régner en maître sur les médias français – Hachette et le groupe Lagardère – et ceux, plus distingués, qui déclarent œuvrer pour l’indépendance du livre. Premier en tête de ceux-là, Antoine Gallimard se fait le représentant de l’édition indépendante, en opposition à la gigantesque pieuvre verte Hachette, le groupe de communication par excellence. Mais qu’est-ce que Gallimard, sinon un groupe qui a racheté La Pléiade, Denoël, Mercure de France, Joëlle Losfeld, La Table ronde, Verticales, Quai Voltaire, POL (87 %)… et qui possède des filiales en Europe, une structure de diffusion-distribution et sept librairies ?

L’autre indépendant, le « petit éditeur régional », c’est la « galaxie Actes Sud » : la maison, issue d’une holding de fonds immobiliers, voit graviter autour d’elle Jacqueline Chambon, Imprimerie nationale, Le Rouergue, Sindbad, Thierry Magnier, Solin, Textuel, Les Liens qui libèrent (30 %), Gaïa (73 %)… et possède sa propre structure de diffusion et sept librairies…

Mais les « grands éditeurs » sont aussi rompus à la communication et à la langue de bois que les dirigeants de Hachette Livre, comme Jean-Luc Lagardère qui avait osé prétendre vouloir racheter Vivendi Universal Publishing « par amour du livre ». Ils sont soucieux de préserver le mythe de l’édition française en tant que produit artisanal du talent et de la création. En réalité, ces éditeurs sont d’abord des hommes d’affaires qui investissent davantage dans les rachats de maison que dans la publication d’ouvrages. « [Actes Sud] bannit le terme “groupe”, lui préférant “ensemble”. Pas de “filiales” mais des “maisons associées”, aucun “rachat d’entreprises” mais “des rencontres” ».

Dans la lignée d’André Schiffrin, Thierry Discepolo explique que la concentration influe forcément sur la politique éditoriale des maisons rachetées. « Les propriétaires des maisons d’édition françaises seraient-ils les seuls à racheter des entreprises pour permettre aux anciens patrons devenus leurs employés de mieux s’épanouir dans leur métier en les protégeant des embarras de la gestion et de la rentabilité ? Les seuls à ne jamais peser, à ne jamais souhaiter peser, quand ils le désirent, sur les choix de leurs employés et sur les usages du bien qu’ils possèdent ? Et les nouveaux employés seraient-ils les seuls à ne pas intérioriser et anticiper les ordres du nouveau maître ? Ce qui est une loi du genre partout où règne le pouvoir du capital ne s’appliquerait pas ici ? »

« Transformer les lecteurs en consommateurs et limiter la capacité d’agir du plus grand nombre. »

Le livre est un média comme les autres : il colle à l’actualité pour vendre et répondre aux exigences de rentabilité : « le plus souvent, l’édition fournit la version (plus ou moins) savante des slogans déclinés par les autres médias. » L’édition, soutenue par la presse cajoleuse et complice, est le porte-parole de la pensée gouvernementale. Il est plus facile de s’allier à la monopensée que de proposer des pensées alternatives et minoritaires : le public est déjà prédisposé à la recevoir, l’ordre officiel est conforté.

« Comme les autres médias de masse, l’édition participe à la transformation du public en masse : par l’organisation d’une production de plus en plus centralisée et des moyens financiers de plus en plus grands ; par l’instauration de modalités de redistribution des gains et de gestion des investissements favorables aux dirigeants et à l’élite des cadres d’entreprise ; par son rôle dans l’augmentation de la disproportion numérique entre les donneurs et les receveurs d’opinion. »

Et l’engagement des auteurs ?

Mais au-delà de ces considérations, Thierry Discepolo nous interroge sur la position des auteurs : les universitaires et les militants, lorsqu’ils choisissent d’être publiés dans une « grande » maison sous prétexte qu’elle possède de meilleurs moyens de diffusion (commerciaux et marketing) au plus grand nombre, ne participent-ils pas au système qu’il dénonce dans leur ouvrage ?

Or, ces moyens de diffusion, si grands soient-t-ils, n’entraînent pas toujours le succès ; des maisons de petite envergure ont su porter des titres vendus à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires : Les Nouveaux Chiens de garde de Serge Halimi, Sur la télévision de Pierre Bourdieu aux éditions Raisons d’agir, Indignez-vous ! de Stéphane Hessel publié par Indigène éditions. Comment l’auteur peut-il accepter de publier un texte critique envers un système au sein d’une maison qui le cautionne et le conforte ?

Pour finir

Complété par des annexes documentées, La Trahison des éditeurs montre que le système du livre reflète les mêmes travers que la société politique : ici comme ailleurs, la corruption, les intérêts capitalistiques et la dévalorisation de l’humain conduisent les actions des dirigeants d’entreprise. Et les méthodes commerciales et marketing ne sont pas récentes : nos émules ont eu pour modèle Louis Hachette, Gaston Gallimard et Bernard Grasset. Par cette critique, il illustre combien l’indépendance est essentielle pour préserver l’éventail de toutes les pensées, qu’elles soient officielles ou minoritaires.

Acerbe, sans langue de bois, parfois simplificateur, toujours ironique, Thierry Discepolo, qui travaille aux éditions Agone, nomme sans ambages les personnes concernées.

Si nous, en tant que lecteurs, nous adhérons à ses propos, la première chose à faire, puisqu’il s’agit d’agir, d’être acteur du livre et non spectateur d’une dérive, nous pouvons commencer par acheter les livres des éditeurs indépendants et emprunter ceux des groupes éditoriaux. Car acheter, c’est déjà cautionner le système. Acheter les livres des indépendants, c’est leur donner les moyens de publier et de préserver les multiples alternatives à la monopensée.

Lysiane Mangin
biblio lingus, 4 août 2012
Les empires du papier

Lorsqu’on veut acheter des livres en France, on peut toujours espérer trouver son bonheur dans les trois mille librairies indépendantes du pays, soit trois fois plus qu’en Angleterre. De très nombreux livres sont vendus au prix indiqué sur leur couverture, contrairement aux montagnes de titres soldés qui remplissent les principales chaînes américaines et britanniques. De petites maisons d’éditions, ainsi que les points de vente susceptibles de lire et de recommander leurs catalogues, réussissent à se maintenir grâce à l’« exception culturelle » et au « prix unique du livre », alors que le reste de l’industrie de l’édition est gouverné par la vitesse et les marges de profit, et non par l’originalité et la rigueur du contenu. Mais le modèle français s’aligne de plus en plus sur le système d’ouverture au marché qui prévaut ailleurs, où les nouveaux livres tendent à entrer dans les catalogues plusieurs mois à l’avance, ou bien ne sont publiés que pour occuper l’espace : on les achète déjà écrits, souvent par le nègre d’un grand chef ou d’un sportif, et ils sont immédiatement produits en série pour atteindre les objectifs de l’année fiscale en cours. À l’instar des machines à laver ou des voitures, les livres doivent avoir la durée de vie la plus courte possible.

La Trahison des éditeurs, de Thierry Discepolo, fait un sort à l’idée selon laquelle la France serait encore un bastion de l’édition indépendante. C’est là un mythe, avance-t-il, qui est tout sauf inoffensif : plus on continue d’y croire, et plus les idéaux qu’il renferme sont détruits. La Trahison affirme ce qui semble évident mais est nié ou occulté de manière systématique : le champ éditorial en France correspond de plus en plus aux modèles américain et britannique. Le processus n’a cessé de gagner en intensité depuis les années 1980, époque où les rachats et les fusions ont commencé à se succéder à un rythme soutenu et où le degré de concentration dans le champ éditorial a atteint des niveaux inquiétants. En 2002, avec la fusion Hachette-Vivendi, Arnaud Lagardère (industriel, marchand d’armes et ancien chouchou de Nicolas Sarkozy) et ses filiales contrôlaient 98 % des dictionnaires français, 82 % des livres scolaires, plus de 50 % des très populaires « livres de poche », 45 % de la littérature générale et 65 % de la distribution dans le pays, soit une situation de monopole sans équivalent. Prétendre que la France représente une alternative à ce modèle est faux et dangereux. Cela nourrit la complaisance à l’égard de ce qui est une illusion, et pour tous ces francophiles qui se laissent aller à un tel romantisme, le livre de Discepolo fait l’effet d’une douche froide. Pourquoi, demande-t-il, la France réagirait-elle différemment à des changements qui, ailleurs, ont eu à chaque fois les mêmes effets ?

« Les propriétaires des maisons d’édition françaises seraient-ils les seuls à racheter des entreprises pour permettre aux anciens patrons devenus leurs employés de mieux s’épanouir dans leur métier en les protégeant des embarras de la gestion et de la rentabilité ? Les seuls à ne jamais peser, à ne jamais souhaiter peser, quand ils le désirent, sur les choix de leurs employés et sur les usages du bien qu’ils possèdent ? Et les nouveaux employés seraient-ils les seuls à ne pas intérioriser et anticiper les ordres du nouveau maître ? Ce qui est une loi du genre partout où règne le pouvoir du capital ne s’appliquerait pas ici ? » (p. 29)

La Trahison des éditeurs, dont le titre évoque sans jamais la nommer La Trahison des clercs de Benda, représente le dernier membre d’un quatuor d’interventions critiques sur les médias qui a été lancé par Pierre Bourdieu en 1996 avec Sur la télévision. Un an plus tard paraissait le brûlot de Serge Halimi contre le journalisme français et sa collusion avec l’élite politique, Les Nouveaux chiens de garde, et en 2007, la charge de Marie Bénilde contre la publicité, On achète bien les cerveaux. Ces quatre ouvrages, centrés sur la France, ont le même objectif : dévoiler les industries clés impliquées dans le contrôle les esprits et qui musèlent le débat. Chacun de ces ouvrages a été conçu pour partir comme un coup de feu : concis, incisif, sans fioritures, et, dans le cas de Discepolo et Halimi, ne manquant pas de brio. Les deux derniers sont très proches tant au niveau du style et du format, avec des citations arrachées aux principaux coupables eux-mêmes à vous faire grincer des dents, que de leurs qualités chirurgicales, avec des études de cas en fin de chapitre particulièrement détaillées. Le ton de Discepolo, cependant, est plus sombre et plus satirique, et c’est à coup de questions rhétoriques et d’apartés sarcastiques qu’il fait mouche. Considéré dans son ensemble, le portrait de la culture intellectuelle française que dresse le quatuor est sinistre et inquiétant : des émissions de télé bourrées de coupures pub, des présentateurs serviles et des journalistes tout aussi complaisants, chantant tous les cantiques de la pensée unique. [...]

Premier livre de Discepolo, La Trahison a manifestement plus été écrit pour répondre à un besoin ressenti par un professionnel de l’édition que pour donner corps au désir brûlant de devenir auteur. Discepolo concentre ses attaques sur quatre acteurs clé de l’édition française (Gallimard, Actes Sud, Hachette et La Découverte) et soulève trois problèmes principaux. D’abord, le mythe que reproduisent les derniers grands éditeurs indépendants selon lequel ils seraient différents des grands groupes médiatiques. Actuellement, la différence entre Gallimard ou Actes Sud et Hachette est à peine visible, contrairement à ce que prétendent souvent leurs patrons. Discepolo s’attache ensuite à démolir le prétendu regain d’engouement pour la critique du capitalisme, qui révèle surtout l’attrait des grands éditeurs pour les sujets brûlants, et l’intérêt qu’ils ont à s’imposer dans le champ, plutôt qu’une quelconque résurgence de la pensée de gauche au cœur de l’industrie éditoriale. Enfin, il s’en prend aux auteurs, et en particulier aux universitaires soi-disant engagés qui choisissent les plus gros éditeurs pour publier leurs critiques tout en s’insurgeant contre leur influence grandissante. Quoi qu’ils disent à propos de « l’intérêt général », pour Discepolo, c’est de la pure hypocrisie.
  
La Trahison des éditeurs n’offre pas une vue historique d’ensemble de l’édition française mais présente une approche plus idiosyncratique, s’attardant sur une poignée de figures clé et utilisant les descriptions obséquieuses faites par des journalistes, ou – ce qui est souvent pire – les paroles des éditeurs eux-mêmes, afin d’étaler leurs mensonges au grand jour. Discepolo traque chaque grande prétention morale avec un redoutable sens de la contradiction. De ces portraits partiaux en fin de chapitre et du résumé chronologique des dernières pages du livre émerge néanmoins un tableau saisissant de la transformation du monde de l’édition. On peut y discerner trois moments distincts. Des années 1800 aux années 1920 d’abord, lorsque l’édition est passée de la petite entreprise familiale que symbolisent les maisons lancées par des éditeurs-libraires tels que Louis Hachette (1826), Ernest Flammarion (1876), Albin Michel (1903), Bernard Grasset (1907) et Gaston Gallimard (1911), à un modèle plus complexe, quasiment industriel au sortir de la Première Guerre mondiale. Le second moment, qui va des années 1920 aux années 1980, a été initialement très riche : de nombreuses maisons célèbres ont été fondées à cette époque, notamment La Pléiade (1922), Seuil (1935), José Corti (1938), Minuit (1941), Presses de la Cité (1943), L’Arche (1948), Maspero (1959) et, plus tardivement, Actes Sud (1978). C’est également pendant cette période qu’a commencé une phase majeure de rachats : Gallimard a acquis Denoël en 1951 ; Hachette a racheté Grasset trois ans plus tard, puis Fayard en 1958 et Stock en 1961 ; Presses de la Cité a repris Rocher et Julliard en 1965. Mais aucun de ces rachats n’a déstabilisé ce qui était encore une industrie relativement protégée. C’est à partir du troisième moment, qui a commencé aux alentours de 1980, qu’ont eu lieu les changements les plus profonds et que l’édition française a été de plus en plus contrôlée par les « six grands » : Hachette Livre-Lagardère, Albin Michel, Gallimard, Actes Sud, Editis-Planeta, La Martinière-Chanel. Ainsi, la France se rapproche de plus en plus du modèle américain, dans lequel les cinq plus grandes sociétés d’édition produisent 80 % des livres sur le marché.
   
Le conte Gallimard est peut-être le plus coriace et le plus nocif des mythes qui dissimulent les réalités brutales de l’édition française. Gaston Gallimard (1881–1975) était un jeune dandy qui fréquentait les figures littéraires de la Belle Époque. En 1908 il s’est associé à André Gide et a bouleversé le champ littéraire en lançant la Nouvelle Revue Française. Trois ans plus tard, la même équipe a établi une extension éditoriale de la NRF, les éditions de la Nouvelle Revue Française, avec la modeste ambition de transformer en livres certains des travaux des collaborateurs de la revue. Le projet de Gaston a été couronné de succès, et les éditions ont rapidement fait place à la librairie Gallimard, qui s’installa finalement sous le nom d’« Éditions Gallimard ». L’une des premières et plus célèbres décisions de la maison d’édition a été de rejeter le premier volume de la « Recherche de Proust » – « c’est plein de duchesses, s’est plaint Gide, ce n’est pas pour nous » – décision sur laquelle Gallimard est revenu deux ans plus tard avec moult excuses. Gallimard s’est imposé comme la maison d’édition la plus prestigieuse de France : Benda, Bloch, Valéry, Giraudoux, Martin du Gard, Breton, Éluard, Aragon, Mauriac, Malraux, Céline, Cocteau, Sartre, Beauvoir, Bataille, Blanchot, Camus, Weil, Yourcenar, Duras… L’année dernière, la célébration du centenaire de la naissance de Gallimard a été l’occasion d’un concert de louanges médiatiques pour l’intrépide et brillant Gaston, véritable « légende du siècle », dont la collaboration avec l’Allemagne nazie – l’arrivée de Drieu la Rochelle à la direction, la purge des auteurs et éditeurs juifs – a été délicatement qualifiée de « période trouble ». Le petit fils de Gaston, Antoine Gallimard, apparaissait partout comme un jeune homme soigné, qui décrivait comment il continuait de mener vaillamment la même bataille que son grand-père, lui, l’éditeur fougueux mais intègre, qui s’élevait contre des Goliath tels que Hachette. Cependant, comme le note Discepolo, les éditions Gallimard elles-mêmes représentent désormais un conglomérat de taille industrielle qui a grandi grâce aux multiples rachats de rivaux indépendants et au lancement de sa propre société de distribution, Sodis. Cet été, la maison a assis sa position de troisième éditeur français, renforçant le phénomène de concentration dans le champ, lorsqu’elle a racheté Flammarion pour 250 millions d’euros. Son offre intellectuelle a été diluée en conséquence : Claude Lanzmann, François Jullien, Philippe Sollers, Pierre Nora.

Gallimard aime insister sur la différence qui sépare la maison de son gigantesque rival, Hachette. C’est la pédagogie qui a été un tremplin pour Louis Hachette (1800–1864), éduqué au lycée Louis Le Grand, où sa mère était blanchisseuse, puis à l’ENS. À 26 ans, il ouvrait sa première librairie, près de la Sorbonne, et lançait une revue, Le Lycée, à laquelle les enseignants étaient invités à contribuer. En 1833 il était le seul libraire en mesure de produire le million de manuels scolaires qu’impliquait la réforme de l’éducation de Guizot. Grâce à ses relations au gouvernement, Hachette cherchait à établir une position hégémonique dans l’industrie éditoriale, considérée comme une entreprise commerciale plus que comme un effort intellectuel. Il s’est concentré sur la distribution, établissant un monopole sur les kiosques de gare à partir de 1852. Les protestations des autres éditeurs ont été étouffées grâce aux soutiens politiques dont bénéficiait Hachette, et à son engagement à ne pas vendre de livres qui pourraient choquer la morale et risqueraient de raviver l’atmosphère de 1848. À la mort de Louis, ses fils ont continué dans la même veine : commercialiser le livre plutôt que le développer. Au début du XXe siècle, Hachette était un éditeur de magazines de premier plan. Les années 1950 ont marqué le début du programme d’acquisitions évoqué plus haut, et dans les années 1980, la transformation en multinationale était déjà accomplie.

Aujourd’hui, Gallimard réalise un chiffre d’affaires de 300 millions d’euros. Hachette, de 2 000 millions, soit un rapport de un à sept. Mais, comme le fait remarquer Discepolo, même le « petit » chiffre reste conséquent si on le compare aux chiffres d’affaires de la plupart des éditeurs, qui dépassent rarement quelques millions d’euros en chiffre d’affaires annuel. Gallimard prétend aussi que la distribution est la chasse gardée de Hachette, qui occupe tout l’espace des vitrines des principales librairies, et en particulier des principaux points de vente dans les gares. C’est vrai dans une certaine mesure, si on regarde la période après 1852. Faut-il pour autant plaindre Gallimard ? Pas vraiment. En vitrine des « Meilleures ventes » des Relay des gares de Lyon (Paris) et Saint-Charles (Marseille) depuis 2009, il y a toujours au moins un livre de Gallimard. Les publications de chez Hachette et Editis sont certes les plus représentées, mais Gallimard, La Martinière et Albin Michel ne sont pas loin, suivis de Flammarion et Actes Sud. Ces sept groupes cumulent plus de 90 % des titres présentés dans les kiosques de gare les plus fréquentés de France.
   
Si Gallimard, qui se targuait autrefois d’être sélectif et expérimental, a fini par ressembler de plus en plus à Hachette et sa recherche effrénée du profit, on pourrait dire de la trajectoire de Maspero-La Découverte qu’elle a suivi un arc identique au niveau de l’idéologie. François Maspero a ouvert sa célèbre librairie rive gauche, La Joie de Lire, en 1955, à 23 ans. Elle est rapidement devenue un lieu de rencontre pour les étudiants radicaux et les intellectuels. Il a fondé les éditions Maspero trois ans plus tard, au plus fort de la guerre d’Algérie. Pendant les quinze ans qui ont suivi, Maspero a été un phare de la pensée anticoloniale et du marxisme indépendant, publiant ainsi L’An V de la révolution algérienne de Frantz Fanon, et Aden Arabie de Nizan, ainsi qu’une série de « dossiers africains », qui ont été l’objet de lourdes amendes pour « subversion ». Althusser était directeur de la collection « Théorie », Bettelheim de la collection « Économie et socialisme » et Godelier de la collection « Bibliothèque d’anthropologie ». La stratégie commerciale de la maison reflétait sa ligne politique : toute forme d’enrichissement personnel était proscrite, et tous les profits étaient directement réinvestis dans le processus de fabrication des livres. Maspero parlait de son « envie tout artisanale d’aller plus loin que de vendre, celle de faire moi-même. […] J’aurais voulu cela : que toute la chaîne du travail passe physiquement par moi1». Sous le coup de l’offensive réactionnaire du milieu des années 1970, la maison a été déchirée par des tensions idéologiques, à un moment où Maspero lui-même était épuisé par une série de confrontations avec l’État. En 1982 il a cédé tout le catalogue à deux économistes qui avaient travaillé ensemble en Amérique latine, François Gèze et Bruno Parmentier, qui ont relancé la maison sous le nom de La Découverte.

Le partenariat Gèze-Parmentier a, selon les paroles de leur collaborateur Thierry Pacquot, « démarxisé la maison d’édition », en écrémant le catalogue de ses titres incendiaires afin de le rendre « idéologiquement neutre » – c’est-à-dire l’intégrer au nouveau consensus – car « les temps avaient changé ». La Découverte s’est concentrée plutôt sur la mise en circulation d’une « trousse à outils » libérale pour le marché étudiant. Les éditeurs qui ont rejoint La Découverte, de Hugues Jallon à Éric Vigne, étaient en train de se repentir de leur jeunesse radicale et partageaient la ferme conviction qu’ils devaient faire sortir la maison des soi-disant « années perdues » de la fin des années 1960 et du début des années 1970. La recherche de l’efficacité économique et d’une bonne distribution ont mené La Découverte dans la gueule de Vivendi Universal Publishing et finalement d’Editis.

Actes Sud est le plus jeune des membres du quarteron de Discepolo. Fondée en 1978 par feu Robert Nyssen, cette maison d’édition s’est d’abord définie par ce qu’elle n’était pas : une maison parisienne. Être en périphérie – à Arles, dans le sud de la France – était sa raison d’être, et permettait apporter une justification aux choix des auteurs publiés, à savoir ceux que le centre a oubliés, en particulier en fiction étrangère. Parmi les premiers écrivains à constituer son catalogue, on trouve Paul Auster, Don DeLillo, Russell Banks, Pat Barker, W.G. Sebald et Imre Kertész. Nyssen venait du monde de la publicité ; sa fille aînée Françoise, qui a pris sa succession, était chimiste et urbaniste de formation. Mais le projet d’Actes Sud est profondément culturel et régional, bénéficiant, comme Agone d’ailleurs, de subventions publiques pour des projets régionaux. Actes Sud possède désormais non seulement une librairie à Arles mais aussi un restaurant et trois petits cinémas. La maison organise des concerts, des pièces de théâtre, des expositions, et sponsorise le festival annuel de photographie « Les Rencontres d’Arles ».

Actes Sud, La Découverte, mais aussi Gallimard se disent solidaires des librairies indépendantes et des petits éditeurs. Ils n’arrêtent pas de montrer à quel point ils sont essentiels à la santé et la diversité du monde éditorial, mais d’après Discepolo, cette défense est à double tranchant. Antoine Gallimard, par exemple, peut, dans la même phrase, célébrer leur existence pour ensuite reprocher aux petits éditeurs d’ « [encombrer] les rayonnages des librairies » (p. 29). En fait, Gallimard s’intéresse beaucoup plus à la possibilité de s’emparer des grandes surfaces, rêvant que « “La Pléiade” des poésies d’Aragon […soit] disponible dans les espaces culturels Leclerc ou à Carrefour ». (p. 32) Pour Discepolo cependant, les deux ne peuvent être complémentaires : conclure un pacte avec les grandes surfaces est une attaque contre les petits libraires et éditeurs, car à chaque étape, de la distribution aux retours, ce sont toujours les petits éditeurs qui paient l’addition : « Les grandes surfaces ne sont pas seulement l’univers des grandes quantités, elles sont aussi celui du grand gaspillage. Qu’il faut pouvoir s’offrir » (p. 34). Les grandes surfaces ne recherchent que certains genres en particulier : les livres pour enfants, les bandes dessinées, les romans d’amour, les livres de cuisine et les best-sellers médiatisés. Tous ces livres offrent la garantie d’une courte durée de vie en rayon, comme le lait ou les melons. C’est là un jeu où les lecteurs y perdent autant que les éditeurs ou les auteurs. Par ailleurs, tous les secteurs de l’industrie éditoriale sont touchés. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, les réductions sur les livres peuvent rogner jusqu’à la moitié du prix, parfois plus, ce qui a un effet destructeur pour les distributeurs. Au Royaume-Uni, certaines librairies indépendantes ont acheté leurs stocks du dernier Harry Potter directement chez Tesco ou Asda car c’était pour elles l’option la moins chère2. En France, la loi Lang, qui stipule que les livres doivent être vendus au prix indiqué sur leur couverture, empêche de telles pratiques ; mais environ deux tiers des ventes de livres dans le pays s’effectuent désormais dans des chaînes telles que la Fnac et Virgin, ou dans des grandes surfaces comme Leclerc et Carrefour. La France est déjà la reine de la grande distribution alimentaire, battant tous les records de monopolisation en Europe. Il en va de même pour les livres, et avec le même enthousiasme : un supermarché Leclerc en périphérie d’une ville de taille moyenne a plus de trois mille titres en rayon, soit cinq fois le volume qu’on peut trouver dans un gros Sainsbury’s en Grande-Bretagne3.

Pour Discepolo, la production de mythes et l’aveuglement concernant l’« indépendance » des éditeurs sont contagieux : un grand nombre des éditeurs qui ont été rachetés au cours des trente dernières années ont ainsi été contaminés (preuve du degré d’intériorisation du modèle libéral). « Je vends ma maison pour mieux continuer à la diriger, me concentrer sur mes auteurs et ne plus me préoccuper des questions de trésorerie », raconte avec soulagement Anne-Marie Métailié, des éditions Métailié, après que La Martinière l’a « sauvée » (p. 28). Même constat pour Suzanne Juul, des éditions Gaïa, qui « piaffait d’enthousiasme » après le rachat de la maison par Actes Sud (p. 29). Quant à François Gèze, de La Découverte, il est ravi d’expliquer à quel point c’est libérateur de faire partie du groupe Editis : « J’ai maintenant une tranquillité d’esprit pour éditer grâce aux économies d’échelle d’un grand groupe. Avant je passais plus de temps à bosser avec mon banquier qu’avec mes auteurs… » (p. 29) Dans ce monde tordu, la dépendance, c’est la liberté.

Quel a été l’impact de ces tendances à la monopolisation sur la pensée française critique ou dissidente ? Au début des années 2000, certains avaient détecté un sursaut d’intérêt pour les idées anticapitaliste, tout particulièrement au Seuil (racheté par La Martinière-Chanel en 2004) et à La Découverte. Les principaux éditeurs de ces deux maisons ont exprimé leur soutien à des livres qui explorent des modèles alternatifs au néolibéralisme. Pour reprendre le résumé qu’en fait Discepolo, cela revient à « refaire le monde », comme on dit en fin de repas, autour d’une table où se négocient des « concessions » – commerciales, immobilières, etc. » (p. 90). Discepolo livre une analyse développée et impitoyable de la marque « Zone », lancée par La Découverte en 2007, qu’il caractérise comme du « militantisme d’origine contrôlée », c’est-à-dire une dose de rébellion « garantie sans effets secondaires » (p. 107). D’après lui, la marque sert non seulement à exprimer des énergies critiques, mais à les modeler, les canaliser et les contrôler. La Trahison des éditeurs fustige également la trahison des écrivains, qui prétendent s’intéresser à la dérive du monde éditorial sans pour autant aller jusqu’à mettre leurs arguments en pratique. Les universitaires comptent parmi les pires coupables : ils sont presque tous publiés par Fayard (propriété de Hachette), Seuil (La Martinière-Chanel) et La Découverte (Editis-Planeta). Bien que Discepolo ne le dise jamais explicitement, cela implique aussi une trahison des lecteurs, qui sont peut-être d’accord avec le point de vue de Discepolo mais ne se privent pas d’acheter des livres de chez Penguin ou Hachette, et vont sur Amazon plutôt que de partir à la recherche de la librairie indépendante la plus proche de chez eux.

C’est dans cette dernière section que Discepolo développe ses propres convictions sur le véritable rôle des éditeurs. Ce qui compte, ce n’est pas uniquement le fait de produire un « bon » livre : son mode de distribution affectera aussi la manière dont il a été produit si jamais les préoccupations concernant les possibilités de commercialisation ou le besoin de produire un best-seller périssable viennent prendre le pas sur l’importance des idées à long terme. Tout est dans la pratique ; ce que nous faisons reflète ce à quoi nous croyons, et vient donner forme et contenu à nos idées et convictions. « L’exercice d’un métier est déjà en soi une activité politique », affirmait Discepolo lors d’un récent débat dans une librairie. Bourdieu observait qu’un livre est à la fois une marchandise et un ensemble signifiant ; un éditeur est par conséquent lui aussi « un personnage double, qui doit savoir concilier l’art et l’argent, l’amour de la littérature et la recherche du profit, dans des stratégies qui se situent quelque part entre les deux extrêmes, la soumission réaliste ou cynique aux considérations commerciales et l’indifférence héroïque ou insensée aux nécessités de l’économie4».

Discepolo irait même plus loin : le rôle paradoxal de l’éditeur ne peut jamais servir de justification aux compromis du type de ceux qu’on observe aujourd’hui. Les éditeurs indépendants devraient tout faire pour soutenir les réseaux de distribution indépendants, qui desservent les librairies indépendantes locales, plutôt que d’essayer d’« utiliser » les grands distributeurs, qui, en définitive, seront toujours ceux qui les utilisent, en déterminant de plus en plus leurs calendriers de publication, leurs couvertures, leurs stratégies marketing, et finalement les titres eux-mêmes.

Si les tendances actuelles se confirment, l’avenir des petits éditeurs en France n’est pas garanti. Discepolo n’offre aucune suggestion pratique pour mettre fin à ce processus, contrairement à quelqu’un comme André Schiffrin, ancien éditeur de Pantheon, qui dirige désormais The New Press, et dont le père a fondé les éditions de la Pléiade, récupérées par Gallimard sans compensation aucune lorsque les nazis ont poussé Schiffrin père à l’exil. Dans The Business of Books, Schiffrin défend les modèles non-lucratifs, les coopératives, et les petits éditeurs qui tissent des liens avec les universités pour utiliser leurs locaux. Ce que fait Discepolo, en revanche, c’est montrer l’exemple par le biais de son travail à Agone. Par ailleurs, tout au long de son livre il mentionne toutes les maisons qui sont restées fidèles à leurs principes fondateurs (qu’il s’agisse de publier de la littérature d’avant-garde, de la poésie, de la philosophie ou des œuvres surréalistes) et qui ont perpétué un mode de production artisanal. C’est par l’intermédiaire d’exemples telles que Minuit, L’Arche ou José Corti qu’on voit quelles alternatives Discepolo a en tête : non pas une transformation, mais plutôt un retour à des principes plus classiques et authentiques, de petites maisons aux catalogues soigneusement constitués, qui prennent du temps pour chaque livre, sans être obnubilés par les chiffres de vente. À Agone, il dit qu’il se passerait volontiers de toute la paperasse (les revues de presse, les nouvelles parutions) si tout cela n’était pas inscrit dans le contrat de base avec l’auteur. « Un livre s’inscrit dans la durée, dit Discepolo, le seul outil efficace, c’est la lenteur. » C’est là la seule manière qu’a un éditeur intègre de fonctionner.

Mais une maison d’édition radicale de grande qualité est-elle irrémédiablement souillée si ses livres sont relayés par de grands distributeurs ? Agone, après tout, peut se permettre – jusqu’à un certain point – de prendre plus de hauteur par rapport aux livres intellectuellement importants mais commercialement non-rentables car la maison bénéficie de subventions publiques de la Région où elle travaille – et on pourrait défendre l’idée que ces subventions sont une forme d’activité tout aussi « politique » qu’un contrat avec un grand distributeur. L’image bourdieusienne de la conciliation entre art et argent est peut-être trop conservatrice : l’image d’une bataille, par exemple celle d’un petit bateau contre des rafales de vent sur une mer déchaînée, illustre peut-être mieux la situation d’une maison d’édition radicale qui doit faire face aux secousses du marché mondialisé. Dans ces conditions, ce qui compte, en définitive, c’est la valeur des livres eux-mêmes. Quant à l’équipage, il doit être capable de choisir la meilleure tactique pour conduire la précieuse cargaison à bon port.

Quel rôle l’édition numérique joue-t-elle dans tout cela ? Dans une France traditionnellement technophobe, le débat sur ces questions est surtout de nature émotive (défense de l’objet aimé), apocalyptique (livre électronique égal analphabétisme), ou commerciale et bureaucratique (comment se répartir les profits entre éditeurs, auteurs et distributeurs). [...]
 
La technologie numérique n’est pas ce qui aura raison des éditeurs indépendants en France. Pour survivre, il leur faudra décider s’ils continuent ou non de publier des livres importants plutôt que d’essayer de dégager les marges de profit de 10 % sur chaque titre que demandent désormais les grands groupes. C’est là qu’a lieu la véritable bataille de l’édition. La Trahison des éditeurs nous rappelle que l’exception française devient de moins en moins exceptionnelle. Ce n’est certes pas réconfortant. Mais son arrêt de mort n’a pas pour autant été signé. La loi Lang est toujours en vigueur, malgré les velléités du gouvernement Sarkozy de s’en débarrasser. Le réseau de librairies indépendantes du pays, bien que menacé, est toujours en relativement bonne santé. Commencer par refuser d’avoir une vision romantique de la France est le meilleur des débuts pour qui cherche à redonner vie à son exemplarité originelle et essaye d’empêcher que l’édition devienne une activité commerciale comme les autres, pour les auteurs comme pour les lecteurs.

Traduit de l’anglais par Clément Petitjean

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1 François Maspero, Les Abeilles et la guêpe, Seuil, 2002, p. 176–177.

2 Tesco et Asda sont les deux plus grandes chaînes de distribution au Royaume-Uni. [ndt]

3 Après Tesco et Asda, Sainsbury’s est la troisième plus grande chaîne de supermarchés du Royaume-Uni. [ndt]

4 Pierre Bourdieu, « Une révolution conservatrice dans l’édition », Actes de la recherche en sciences sociales, mars 1999, n° 126–127, p. 16.

Emilie Bickerton
New Left Review, juillet-août 2012, n° 76, p. 151
Entretien avec l'auteur

A l’heure où les médias n’en finissent plus de fusionner avec le grand capital, dans ce grand empire de l’écrit qui se vend, la maison marseillaise Agone s’érige en porte-drapeau de l’indépendance éditoriale. Rencontre avec son irréductible directeur, Thierry Discepolo, qui dresse dans La Trahison des éditeurs un portrait au vitriol de l’édition française.

Quelle a été l’ambition à l’origine de l’écriture de ce livre ?

Montrer que la plus grande partie de l’édition est, au même titre que les autres médias, un instrument de propagande au service des dominants. Et rappeler que le livre fut à l’origine un vecteur de connaissance et la cause de changements sociaux. Les écrits des philosophes du XVIIIe siècle ne sont-ils pas encore jugés responsables de l’échauffement obscène des esprits qui a produit la Révolution française ? Ces croyances sont à la base du métier d’éditeur, détourné par ses représentants les plus autorisés. Pourtant, même l’édition la plus commerciale dépend de cette conception idéaliste : à commencer par les métiers du livre, où la vocation et l’auto-exploitation sont la règle, dans un univers symbolique dominé par le déni d’argent. Et elles n’ont rien de marginal : elles sont fixées dans la loi, dite « Lang », sur le « prix unique » du livre comme « un bien culturel qui ne saurait être soumis aux seules exigences de rentabilité immédiate ».

Comment avez-vous pu mener une telle enquête ? Quelles ont été les étapes de la rédaction ?

A proprement parler, plutôt qu’une « enquête », j’ai surtout pris de notes, au fil de mon quotidien d’éditeur, pendant une demi-douzaine d’années, comme une activité réflexe, presque sans y penser : collecter des articles, résumer des conférences… Travail automatique complété, au moment de la rédaction, par un comptage systématique de la présence de tel livre (de tel éditeur) dans les supermarchés, les Relays, et dans une sélection de médias.

Toutefois, les premières pages que j’ai écrites (sur ce que je n’avais pas encore appelé « la trahison des éditeurs ») ont d’abord fait l’objet d’interventions publiques ou sont parues sur des blogs : analyses de telle ou telle situation exemplaire, de tel personnage emblématique du fonctionnement (ou plutôt du dysfonctionnement) de l’édition. Ce que je continue d’ailleurs de faire, par exemple à propos du rachat de Flammarion par Gallimard, sur le site Acrimed.

Quelle nécessité y a-t-il d’opposer petite et grande édition ?

D’abord, ne pas confondre les verbes « grandir » et « grossir »… Maintenant, cette opposition est le plus souvent pertinente pour différencier une production artisanale du niveau industriel de l’édition au stade du capitalisme financiarisé — avec les effets souvent décrits : perte de qualité, diktat du commercial sur le contenu, etc. Mais on ne manque pas de « petits éditeurs indépendants » qui font, en petit, comme les « grands » : des livres sans âme ni raison, à peine écrits par des auteurs, aussi vite édités que vite (et beaucoup) vendus – et vite oubliés.

Ainsi, pour le lancement d’une petite maison d’édition indépendante comme les Arènes, son fondateur fantasmait « une mise en place “à la Mary Higgins Clark”, d’affiches et de trois mille dépliants avec des extraits du livre [qui] ont notamment été envoyés aux libraires et responsables d’association susceptibles d’être intéressés. » De même pour les éditions Allia, quand son patron en appelle à un « changement de mentalités », il demande à ne pas être « seulement [entendu] sur le plan du contenu, mais sur celui des performances commerciales », pour réclamer des « analyses du travail des équipes commerciales, une force de vente plus rigoureuse et efficace, avec des objectifs commerciaux plus ambitieux. » On reconnaît bien le style de musique symphonique de l’industrie éditoriale, mais sur un orgue Bontempi…

En quoi cette analyse très précise du paysage éditorial français est-elle susceptible d’intéresser tous les lecteurs ?

Parce qu’en l’occurrence le domaine traité, l’édition, est moins important que la démonstration dont il fait l’objet dans ce livre : la manière dont on organise un métier est déterminante pour comprendre son rôle social. Si cette analyse du monde social porte sur l’édition, c’est parce que c’est le domaine professionnel que je connais le moins mal. Mais, sur ce modèle, chacun devrait pouvoir faire la même chose à partir de son propre métier. C’est ce que Pierre Bourdieu a appelé une « socio-analyse » : l’analyse des dispositions qu’on a héritées, de la manière dont la vie qu’on a menée les a transformées et fixées, pour atteindre une position dont il faut regarder les effets ici et maintenant : notre rôle social.

Vous dressez un portrait peu reluisant d’Actes Sud, qui, pour nous, lecteurs lambda, semble pourtant plus proche de la petite édition, moins capitaliste et plus engagé… N’avez-vous donc peur de rien ?

Dans ce monde de la culture où tout le monde semble avoir peur de tout, on donne très vite l’impression de n’avoir peur de rien… Les « lecteurs lambda » ont tout à fait raison de tenir Actes Sud pour le modèle de la petite édition indépendante : cette image a été fabriquée sur mesure et elle est au cœur de la stratégie commerciale du fondateur. Ce qui n’empêche pas l’héritière, actuellement à la tête de la holding Actes Sud, d’avoir été élue « Femme d’affaires de l’année 1991 » par Veuve-Clicquot. Ni le « petit éditeur en région » d’avoir reçu un prix Nobel deux ans avant son premier Goncourt en 2004 (le dernier cette année) et, pour l’année 2009, trente-cinq prix littéraires. Récompense normale pour un groupe éditorial qui est désormais, en nombre de maisons absorbées, le quatrième en France, derrière Hachette, Editis et (depuis peu) Gallimard.

Quel serait le monde idéal de l’édition ? Pensez vous qu’un autre monde est possible ?

Le monde idéal de l’édition ne serait qu’un recoin du monde idéal : où le profit ne dicterait pas sa loi ; où le « métier » d’actionnaire n’écraserait pas tous les autres ; où les décisions politiques et la distribution des richesses ne se feraient pas en fonction de la propriété du capital. Et si je ne croyais pas qu’un autre monde soit possible, j’aurais postulé comme directeur de collection chez Actes Sud… Ou même, plutôt, je me serais converti au bouddhisme pour me retirer dans une ferme, avec des toilettes sèches, et y cultiver du bio…

Propos recueillis par Joanna Selvidès

Lire l’entretien dans Ventilo

Joanna Selvidès
Ventilo, 27 novembre 2012
Critique de l'admirable

Certains livres sont indissociables de l’expérience réelle. Éditeur chez Agone depuis 1990, Thierry Discepolo a suivi de près les crispations nerveuses et capitalistiques du Marché autour de l’admirable République des Lettres hexagonale. L’emprise des groupes financiers sur les marques éditoriales, les alliances contre nature de grands groupes d’édition avec l’industrie du luxe (Chanel/Seuil-La Martinière), de l’armement (Matra/Hachette), d’une société d’investissements (Wendel investissements/Éditis), les achats/rachats nombreux en vingt ans sont devenus le quotidien d’une édition sous contrôle. Lorsque Pierre Bourdieu déchiffrait la dialectique de la distinction, il analysait « le sentiment d’avoir affaire à un univers soumis, de manière presque mécanique, à la loi de l’action et de la réaction » (Les règles de l’art). Étendue à l’univers éditorial, cette loi peut être amputée de sa seconde partie pour ne conserver que la soumission de ces « grands » éditeurs au Marché, celui-ci régissant leurs conversions et les produits qu’ils éditent. De tels pactes économiques engendrent des répercussions idéologiques immédiates. Celles-ci multiplient, directement ou indirectement, les nombreux types de censures et de contrôles que le modèle économique libéral exerce sur les productions éditoriales et, plus largement, sur la circulation des connaissances.

Dans son essai, Discepolo stigmatise l’émiettement de la sincérité de la parole à travers un portrait vitriolé de l’édition française actuelle. Il le fait à l’aide d’une langue vive et caustique qui rappelle qu’il est aussi l’éditeur de Karl Kraus dont les guerres menées en son temps trouvent ici leur prolongement en dévoilant la bassesse et les trahisons de l’édition institutionnalisée et de ses filiales. Cette étude très documentée, avec notamment une chronologie des créations, fusions et rachats des éditeurs et diffuseurs/distributeurs de 1826 à 2001, transmet l’exigence d’une responsabilité pleine et entière à l’égard du langage, responsabilité qui devrait être le point focal de tout éditeur digne de ce nom.

Premier constat, « le livre » a perdu en tout ou en partie, via les effets des concentrations, une grande part de son statut symbolique et sa force première de véhicule de la connaissance et du savoir. Le contexte de l’édition affermit l’industrie culturelle là où les groupes multimédiatiques travaillent sur les terres de la grande consommation avec son cortège de vente forcée, de mise en scène, de mystification. D’où une graduelle neutralisation du contenu et l’amplification du rôle du consommateur là où l’on voudrait trouver un lecteur critique exigeant. La figure artisanale de l’auteur, de l’éditeur indépendant, du libraire enthousiaste subit une dramatique débandade. La production éditoriale mainstream recouvre exactement le territoire d’un produit marchand parfaitement standardisé avec lequel on crée, comme pour la banane, un marché, des besoins, des consommateurs. On lance ainsi une collection, un auteur ou un tirage à risque comme une ligne de vêtements ; l’impact des filiales est cadré par les stratégies de marketing : le marché défini, la mission de l’entreprise valorisée, les forces et les faiblesses du produit détectées, son portefeuille d’activités évalué, ses objectifs et sa communication fixés. Le livre vendu comme un produit, vertu, sincérité, franchise, honnêteté, radicalité, originalité deviennent à leur tour des compétences attribuées, de Badiou à Bernard-Henri Lévy, fournies au consommateur comme autant de satisfaction d’un désir artificiellement créé. Cette production éditoriale est réduite à ce qu’elle mérite d’être, vaincue par des équivalences économiques, diminuée à de brèves sensations factices. La critique littéraire à son tour se fait la porte-parole d’une communication fervente, publicitaire, autour « d’ouvrages vite faits, vite lus, vite oubliés ». La double casquette du livre, symbolique et économique, conjugue aimablement le commerce au détriment d’un contenu de plus en plus insignifiant. La conscience de cette insignifiance empire lorsque que Discepolo démontre que la contestation est, à son tour, devenue un marché comme les autres, et même un marché assez lucratif. Les livres « subversifs » sont parfaitement intégrés aux circuits commerciaux, comme discours apparemment contradictoires de la logique libérale qui régit politique et commerce actuels s’ils produisent des marges financières conséquentes. La trahison n’est donc pas seulement celle des éditeurs, mais aussi celle des auteurs qui éditent chez ces éditeurs mainstream, et à terme, celle des lecteurs qui ferment les yeux devant des pages qui disent la privation à l’intérieur d’un reniement.

La question de l’édition indépendante est évidemment au cœur de l’ouvrage. Discepolo confirme que devant l’incessant déploiement de la rationalité économique, une édition indépendante qui se préoccupe un tant soit peu d’émancipation et de résistance au régime néolibéral affronte sa propre dispersion, et ce, malgré l’élégance de son élan et son effort obstiné. Elle est plus souvent qu’à son tour rachetée, intégrée, vendue comme une collection de plus dès lors que les difficultés quotidiennes ou la lassitude surviennent. Contestation, résistance, indépendance et subversion côtoient alors des discours d’entreprises et mutent à leur tour, soumis à des seuils de rentabilité. Malgré leurs rachats, La Découverte-Éditis ou Zones-Éditis valorisent une production éditoriale « indépendante » dont le contenu subversif a l’allure d’une farce, étant par ailleurs nié par ses propres présupposés éditoriaux. À travers ce constat, Discepolo démontre efficacement que le livre ne se porte plus garant de la fiabilité du langage et du texte ; il est devenu la justification d’une culture du divertissement qui se commente elle-même en variant les contenus sans porter attention au mal endémique de l’édition soumise au modèle libéral, copie fidèle d’une solidarité idéologique de fait. Les mises en scène de l’indépendance multipliées par les rachats et les prises de participation sans jamais remettre en question les contraintes idéologiques et capitalistiques de la culture de masse bornent l’édition à l’enclos d’un héritage (Hachette), d’un catalogue (Gallimard), aux rachats négociés (Hatier, Flammarion, La Découverte, etc.). Ce sont les notions mêmes de résistance et d’indépendance éditoriale qui se font hasardeuses.

La critique de Discepolo a de nombreuses ramifications ; elle vise à une prise de conscience globale de la perversion contemporaine de l’écriture dans le territoire du livre piégé par une édition capitalistique qui avance masquée, apparemment vertueuse. En France, Gallimard, Actes Sud, Le Seuil-La Martinière, Éditis-La Découverte et Hachette sont parmi les 30 plus grosses maisons d’édition en France. À elles seules, ces trente qui représentent seulement 1% des marques existantes, comptabilisent plus de 90 % du chiffre d’affaires. À la marge, un peu moins de 3 000 maisons d’édition de tailles diverses et qui, « malgré leur faible poids économique et leur fragilité financière, assurent une fonction symbolique non négligeable au sein du champ éditorial, se positionnent contre le mouvement de rationalisation et de globalisation croissante de l’édition 1». Malgré cette disproportion alarmante, il n’est pas impossible de voir dans ces myriades d’éditeurs très divers, ceux qui font la littérature de leur temps2 plutôt que des « coups » médiatiques pour harponner des consommateurs.

La désacralisation entreprise par Discepolo vise l’air et la chanson connus autour du respect de la liberté créatrice, valeur absolue de la liberté de parole prônée par tous ces grands éditeurs « entièrement dévoués au livre ». Il y épuise le combat proclamé par tous pour un livre qui, bien qu’élitiste et culturel, demeurerait de qualité, alors que derrière la mise en scène des marques s’organise le « bon usage de la culture dans les affaires » avec des stratégies monopolistiques, des participations croisées, de holding, de chiffres d’affaires, de biens immobiliers et qui, pour finir, abrite des carrières providentielles identiques à celles des agents doubles comme celles d’Olivier Nora (Grasset), Hugues Jalon (Seuil) ou Éric Vigne (Gallimard). Les très exigeants retours sur investissement imposés aux filiales, une édition sans éditeurs et un contrôle de la parole déjà dénoncés par André Schiffrin (L’Édition sans éditeurs, La Fabrique, 1999 ; Le Contrôle de la parole, La Fabrique, 2005) caractérisent l’évolution politique et professionnelle de l’édition française et, par contrecoup, autorise le dévoiement de la littérature vers l’abject comme l’affaire Richard Millet le démontre. On ne s’étonnera pas que la question de l’indépendance des éditeurs se pose de manière accentuée dans un climat de mutation profonde du livre et de sa réception. Si les impacts de la révolution numérique touchent en effet l’ensemble de la chaîne du livre, les concentrations économiques et la systématisation d’un marketing forcené remettent d’emblée en question le rôle public de l’édition et ses métiers éditoriaux comme espace et lieux de communication du savoir et de la connaissance.

La Trahison des éditeurs fustige amplement les aspects élitistes et parfaits attachés à l’édition française en général ; il substitue aux miroirs chatoyants de cette image, aux jeux d’ombres méconnus de l’édition hexagonale, des mots comme des balles et qui sont parfaitement suffisants pour révéler sa véritable nature. À quand une telle étude sur l’édition québécoise ?

Lire l’article sur le site de la revue Spirale

1 Sophie Noël, « La petite édition indépendante face à la globalisation du marché du livre : le cas des éditeurs d’essais critiques », in Sapiro Gisèle (dir), Les Contradictions de la globalisation éditoriale, Nouveau monde éditions, 2009.”

2 Sur cette question, lire Robert Darnton, Édition, sédition, L’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle, Gallimard, « Essais », 1991 ; ou du même auteur, Gens de lettres, Gens du livre, Odile Jacob, 1991 (1990).

Patrick Tillard
Spirale, n° 249 (Montréal), décembre 2012
Entretien avec l'auteur

1. Qu’est ce qui t’a poussé à écrire La Trahison de éditeurs ? Pourquoi ce titre ?

Si on prend le verbe “pousser” à la lettre, la réponse ne peut être que “Vingt ans d’édition”... Quant au titre, c’est une reprise du classique de Julien Benda, La Trahison des clercs (1927).
Maintenant, au-delà de la formule et du pied de la lettre, ce livre revient sur les croyances au fondement du métier d’éditeur mis à mal par ses représentants les plus autorisés. Des croyances qui n’ont rien de marginal : elles sont fixées dans la loi, dite “Lang”, sur le “prix unique” du livre, qui n’est pas “un produit marchand banalisé [… mais un] bien culturel qui ne saurait être soumis aux seules exigences de rentabilité immédiate”.
Mais ces croyances sont bien plus anciennes : le livre comme vecteur de connaissance et cause de changement social—les écrits des philosophes du XVIIIe siècle n’ont-ils pas été jugés responsables de l’échauffement obscène des esprits qui a débouché sur la Révolution française ? Et l’on doit parler de trahison parce que même l’édition la plus commerciale dépend du partage de ces croyances : à commencer par les métiers du livre, où vocation et auto-exploitation sont la règle, dans un univers symbolique dominé par le déni d’argent.

2. Comment analyses-tu le rachat de Flammarion par Gallimard ?

C’est l’objet de la préface que je viens de donner à l’édition espagnole de La Trahison des éditeurs [1]. Disons seulement que cette concentration majeure dans l’édition française relève d’un processus normal, qui n’a rien de propre à l’édition ni à la France. Le plus intéressant reste l’attitude de l’essentiel de la presse, en particulier « littéraire » et professionnelle, Livres Hebdo en tête. Les mêmes qui avaient tempêté dans leur verre d’eau sur les dangers de la reprise par Hachette de Vivendi Universal publishing (recomposé sous le nom de « Editis »), louent ce rachat par Gallimard comme une victoire de l’indépendance éditoriale et de la culture française (Flammarion était propriété d’un groupe italien).
Seul couac dans ce concert unanime du bourgeonnement d’“indépendance” : Actes Sud, qui avait valorisé son capital en en cédant un bon quart à Flammarion voilà une dizaine d’années, tiendrait à le racheter à Gallimard… L’indépendance n’aurait donc pas le même goût selon le côté où l’on se trouve ?

3. Quelles sont les conséquences concrètes, notamment en termes de qualité des livres publiés, de ces processus de concentration ?

Du point du vue du livre comme instrument d’émancipation, la qualité des titres publiés n’est pas primordiale. On doit constater qu’une régression sociale et politique sans équivalent coexiste actuellement avec la plus grande diversité de livres offrant les meilleures démonstrations sur les méfaits de la mondialisation libérale, la dictature des marchés, le productivisme, l’explosion des inégalités, l’érosion des libertés, etc. Tandis que, de fait, certains de ces livres sont publiés par les grands groupes d’édition qui jouent un rôle de premier rang dans la perpétuation de l’ordre social où nous vivons. Quand l’édition du savoir critique ne renforce pas la position des acteurs sociaux qui le produisent pour changer le monde, la qualité des livres est un point de tricot.

4. Quelle place y a-t-il pour des éditeurs comme Agone dans le paysage éditorial actuel ?

La place que ces éditeurs voudront prendre et se faire… Dans une situation qui n’a peut-être jamais été aussi favorable : la tendance dominante, résultat de la pression des logiques de profit et de groupe, étant à l’abandon des domaines du savoir critique. Il y a de quoi faire œuvre utile : du moment qu’on échappe, d’un côté, à l’opportunisme qui nourrit les marchés de la contestation (réformiste ou radicale chic) ; de l’autre, aux versions misérabilistes du militantisme (où le purisme dissimule l’impuissance).

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1 “Au nom de l’indépendance éditoriale et de la défense du capitalisme national”, Acrimed.org, 18 septembre 2012.

Gazette des 10 ans de Quilombo, automne 2012
Entretien avec l'auteur
> Lire l’entretien en ligne
Nicolas Vidal
BSC News magazine, septembre 2012
« Nourrir les plus gros ou se nourrir des plus petits »

Les dirigeants des grandes maisons d’édition en France participent au dîner du Siècle où l’on y croise « d’anciens ministres et personnalités politiques plus ou moins en activité ; de plus ou moins grands patrons et PDG ; toutes sortes de gens utiles à tout, comme Jacques Attali ou Alain Minc ; et bien sûr le meilleur du journalisme, ceux dont il est vain de citer les noms [2]. »
Ces éditeurs proches du pouvoir, Thierry Discepolo les épingle à tour de rôle. Il y a ceux qui affichent publiquement leur ambition de régner en maître sur les médias français – Hachette et le groupe Lagardère – et ceux, plus distingués, qui déclarent œuvrer pour l’indépendance du livre. Premier en tête de ceux-là, Antoine Gallimard se fait le représentant de l’édition indépendante, en opposition à la gigantesque pieuvre verte Hachette, le groupe de communication par excellence. Mais qu’est-ce que Gallimard, sinon un groupe qui a racheté La Pléiade, Denoël, Mercure de France, Joëlle Losfeld, La Table ronde, Verticales, Quai Voltaire, POL (87 %)… et qui possède des filiales en Europe, une structure de diffusion-distribution et sept librairies ?

L’autre indépendant, le « petit éditeur régional », c’est la « galaxie Actes Sud » : la maison, issue d’une holding de fonds immobiliers, voit graviter autour d’elle Jacqueline Chambon, Imprimerie nationale, Le Rouergue, Sindbad, Thierry Magnier, Solin, Textuel, Les Liens qui libèrent (30 %), Gaïa (73 %)… et possède sa propre structure de diffusion et sept librairies…
Mais les « grands éditeurs » sont aussi rompus à la communication et à la langue de bois que les dirigeants de Hachette Livre, comme Jean-Luc Lagardère qui avait osé prétendre vouloir racheter Vivendi Universal Publishing « par amour du livre ». Ils sont soucieux de préserver le mythe de l’édition française en tant que produit artisanal du talent et de la création. En réalité, ces éditeurs sont d’abord des hommes d’affaires qui investissent davantage dans les rachats de maison que dans la publication d’ouvrages. « [Actes Sud] bannit le terme “groupe”, lui préférant “ensemble”. Pas de “filiales” mais des “maisons associées”, aucun “rachat d’entreprises” mais “des rencontres” ».
Dans la lignée d’André Schiffrin, Thierry Discepolo explique que la concentration influe forcément sur la politique éditoriale des maisons rachetées. « Les propriétaires des maisons d’édition françaises seraient-ils les seuls à racheter des entreprises pour permettre aux anciens patrons devenus leurs employés de mieux s’épanouir dans leur métier en les protégeant des embarras de la gestion et de la rentabilité ? Les seuls à ne jamais peser, à ne jamais souhaiter peser, quand ils le désirent, sur les choix de leurs employés et sur les usages du bien qu’ils possèdent ? Et les nouveaux employés seraient-ils les seuls à ne pas intérioriser et anticiper les ordres du nouveau maître ? Ce qui est une loi du genre partout où règne le pouvoir du capital ne s’appliquerait pas ici ? »

« Transformer les lecteurs en consommateurs et limiter la capacité d’agir du plus grand nombre. »

Le livre est un média comme les autres : il colle à l’actualité pour vendre et répondre aux exigences de rentabilité : « le plus souvent, l’édition fournit la version (plus ou moins) savante des slogans déclinés par les autres médias. » L’édition, soutenue par la presse cajoleuse et complice, est le porte-parole de la pensée gouvernementale. Il est plus facile de s’allier à la monopensée que de proposer des pensées alternatives et minoritaires : le public est déjà prédisposé à la recevoir, l’ordre officiel est conforté.
« Comme les autres médias de masse, l’édition participe à la transformation du public en masse : par l’organisation d’une production de plus en plus centralisée et des moyens financiers de plus en plus grands ; par l’instauration de modalités de redistribution des gains et de gestion des investissements favorables aux dirigeants et à l’élite des cadres d’entreprise ; par son rôle dans l’augmentation de la disproportion numérique entre les donneurs et les receveurs d’opinion. »

Et l’engagement des auteurs ?

Mais au-delà de ces considérations, Thierry Discepolo nous interroge sur la position des auteurs : les universitaires et les militants, lorsqu’ils choisissent d’être publiés dans une « grande » maison sous prétexte qu’elle possède de meilleurs moyens de diffusion (commerciaux et marketing) au plus grand nombre, ne participent-ils pas au système qu’il dénonce dans leur ouvrage ?
Or, ces moyens de diffusion, si grands soient-t-ils, n’entraînent pas toujours le succès ; des maisons de petite envergure ont su porter des titres vendus à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires : Les Nouveaux Chiens de garde de Serge Halimi, Sur la télévision de Pierre Bourdieu aux éditions Raisons d’agir, Indignez-vous ! de Stéphane Hessel publié par Indigène éditions . Comment l’auteur peut-il accepter de publier un texte critique envers un système au sein d’une maison qui le cautionne et le conforte ?

Pour finir

Complété par des annexes documentées, La Trahison des éditeurs montre que le système du livre reflète les mêmes travers que la société politique : ici comme ailleurs, la corruption, les intérêts capitalistiques et la dévalorisation de l’humain conduisent les actions des dirigeants d’entreprise. Et les méthodes commerciales et marketing ne sont pas récentes : nos émules ont eu pour modèle Louis Hachette, Gaston Gallimard et Bernard Grasset. Par cette critique, il illustre combien l’indépendance est essentielle pour préserver l’éventail de toutes les pensées, qu’elles soient officielles ou minoritaires.

Acerbe, sans langue de bois, parfois simplificateur, toujours ironique, Thierry Discepolo, qui travaille aux éditions Agone, nomme sans ambages les personnes concernées.
Si nous, en tant que lecteurs, nous adhérons à ses propos, la première chose à faire, puisqu’il s’agit d’agir, d’être acteur du livre et non spectateur d’une dérive, nous pouvons commencer par acheter les livres des éditeurs indépendants et emprunter ceux des groupes éditoriaux. Car acheter, c’est déjà cautionner le système. Acheter les livres des indépendants, c’est leur donner les moyens de publier et de préserver les multiples alternatives à la monopensée.

> Lire le texte sur le blog de l’auteur

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2 À ce sujet, lire Les Nouveaux Chiens de garde de Serge Halimi (Raisons d’agir, 2005).

bibliolingus, 4 août 2012
Compte-rendu

Cet essai doit se lire pour ce qu’il est, une contribution à la critique de « l’industrie des relations publiques », secteur dans lequel l’édition, nous dit Thierry Discepolo – fondateur de la revue Agone et responsable du label éditorial indépendant du même nom – tiendrait, aux côtés des médias, de l’industrie cinématographique, de la publicité et du marketing, un rôle important, mais rarement dévoilé, dans le dispositif général de domestication des esprits. Partant de cette thèse, l’auteur, qui connaît son sujet à fond, nous dresse un tableau fort documenté de la longue marche de l’édition française, entreprise depuis au moins une vingtaine d’années au nom de la recherche du profit maximal, vers la concentration capitalistique et la fusion de ses activités de base avec celles du divertissement. Mais sa démonstration va plus loin puisqu’elle démonte, à partir d’une analyse fouillée de leur fonctionnement respectif et de leurs pratiques commerciales, la distinction artificiellement entretenue entre, d’un côté, les enseignes purement marchandes (Hachette-Lagardère et ses affidés) et, de l’autre, les firmes dites indépendantes (Gallimard, Actes Sud and Co). Dans chacun des deux secteurs, nous dit l’auteur, et indépendamment de la taille des structures et des commis qui les gèrent, c’est la même logique qui domine, celle du seul marché. La charge est forte et le style enlevé. Notamment quand Discepolo s’amuse à pointer les contradictions d’une florissante édition indépendante dite « critique » aussi habile à exploiter le filon de la moderne contestation qu’à en tirer des dividendes. Vieille histoire, au demeurant. En revanche, on ne trouve pas un mot, dans ce livre, sur les multiples structures d’édition et de distribution alternatives qui s’échinent à éditer des livres sans autre but que de diffuser de la bonne littérature de combat. Dommage.

> voir le site de la revue À contretemps

Blaise Denfer
À contretemps, juillet 2012
Edition : petits contes de l’indépendance contre grands comptes capitalistes

Qu’y a-t-il de commun entre la grande distribution, promettant plaisir et bonheur aux millions de consommateurs que nous sommes, et les maisons d’édition, grandes ou petites, qui assurent la publication des ouvrages rangés sur les étagères de nos bibliothèques ? A priori, rien. Le monde de l’édition bénéficie de l’aura presque sacrée qui entoure le livre, considéré comme le vecteur par excellence de la culture. Mais derrière cette légende dorée se cache une autre réalité, faite de fusions/acquisitions, de mensonges et parfois de bénéfices faramineux. La charge de Thierry Discepolo contre le monde éditorial est vigoureuse, bien informée et met le doigt là où ça fait mal. Bien sûr, l’on peut considérer que l’auteur ne fait ni plus ni moins que défendre son beefsteack, sa propre structure, Agone, et partant, ses propres parts de marché. C’est sans doute pour cette raison qu’il a pris la précaution de faire figurer cette citation de Bourdieu en exergue : « Ce n’est pas parce qu’on a une raison objective de découvrir une vérité que cette vérité n’existe pas ». Sage précaution, car l’argumentation ne fait pas dans la dentelle, et tout le monde ou presque en prend pour son grade.

Le livre : une marchandise comme une autre ?
Les dernières années ont vu un certaines nombres d’opérations de concentration capitalistique dans le monde de l’édition. Alors que de telles manœuvres dans le domaine des médias conduisent à la dénonciation de la concentration de l’information dans les mains d’un petit groupe de patrons, les entreprises d’édition bénéficient généralement d’un traitement de faveur, pour ne pas parler d’une forme d’aveuglement collectif. L’auteur a raison de souligner le fossé qui sépare par exemple la réception très favorable des thèses d’André Schiffrin, sur les conséquences des concentrations dans le secteur éditorial et la réalité quotidienne. Il passe en revue la situation des principales maisons d’édition et leurs liens avec des structures financières plus ou moins grosses : « Hachette – Lagardère », « La Martinière – Chanel »… Il montre très bien également, citations à l’appui, la pénétration de plus en plus importante de la novlangue néolibérale dans des milieux que l’on pouvait penser plus à même de lui résister : « Chez Actes Sud, explique Françoise Nyssen, on bannit le terme “groupe”, lui préférant “ensemble”. Pas de “filiales” mais des “maisons associées”, aucun “rachat d’entreprises” mais des “rencontres” ». […] Françoise Nyssen expose « ce style nouveau dans le monde de l’édition » : « Nous sommes attentifs à utiliser un autre vocabulaire. Nous réfléchissons au concept d’“entreprise humaine”. Il existe d’autres voies que celle de l’économie classique ». » (p. 79). Discepolo a donc parfaitement raison de dénoncer les discours qui se sont généralisés chez les éditeurs sur les économies d’échelle, les facilités de gestion, la soi-disant indépendance que garantirait l’appartenance à un grand groupe : « Ce qui est une loi du genre partout où règne le pouvoir du capital ne s’appliquerait pas ici ? » (p. 29). Il est probable que la réponse soit dans la question. Deux annexes bien faites permettent de se repérer facilement dans l’historique des groupes d’éditions et dans leur composition actuelle. Des graphiques permettront également au lecteur de mieux visualiser la répartition du prix d’un ouvrage, ainsi que les circulations de flux entre les différents composants de la chaîne éditoriale : éditeur, diffuseur, distributeur, libraire, imprimeur…

Rentabilité à tous les étages !
Les évolutions décrites par Discepolo ne concernent pas le seul monde de l’édition, mais touchent toutes les entreprises du secteur. Les éléments avancés sur les méthodes d’Amazon par exemple sont très inquiétants concernant l’avenir de la librairie indépendante en France. Cette entreprise, dont l’ambition est de faire basculer l’ensemble de l’édition sur internet, impose des marges exorbitantes aux éditeurs sans effectuer le moindre travail équivalent à celui d’un libraire. Ce marketing agressif était celui de la Fnac dans les années 1970, qui a conduit à la mise en place du prix unique du livre, contre lequel peste aujourd’hui un humaniste comme Michel-Edouard Leclerc (p. 40). Et le comparatif avec la situation de la librairie en Angleterre, où le marché a été libéralisé, n’est pas fait pour rassurer ! Par ailleurs, les quelques éléments chiffrés avancés dans l’argumentation semblent démontrer le rôle irremplaçable de la librairie indépendante dans la découverte, la curiosité et donc dans les possibilités de diffusion de nouveaux ouvrages, là où la grande distribution n’a pour seul rôle que d’accentuer les tendances tout en les uniformisant.
Ayant travaillé plusieurs année en librairie à la Fnac, j’avais été frappé par l’évolution d’un distributeur qui se plaisait à mettre systématiquement en avant son identité d’ « agitateur ». A force de s’agiter, il en est rendu aujourd’hui à élargir son offre en vendant des poêles à frire et des machines à café. Lorsque sous l’impulsion de Denis Olivennes, la Fnac a mis en place de grandes réorganisations, les syndicats de l’enseigne dénonçaient déjà une logique de rentabilisation qui détruisait les métiers pour ne conserver qu’un seul principe : le profit à tout prix. La question de l’objet vendu, et donc du métier qui va avec, passait complètement à la trappe, permettant de transformer en passant des salariés avec une forte identité professionnelle, des libraires par exemple, en opérateurs interchangeables, grâce aux systèmes de gestion informatique. Mais les avertissements des syndicalistes n’ont pas été pris au sérieux. L’idée de vendre des poêles à frire à côté des derniers volumes de la Pléiade faisait sourire : à la Fnac, jamais ! Les directeurs, la main sur le cœur, juraient leur grands dieux que tous ces plans n’avaient qu’un seul objectif : préserver notre métier de libraire ou de disquaire. La centralisation informatique, l’obligation de positionner tel titre à tel endroit, la pression à la vente des best-sellers, le déstockage ? Il ne s’agissait soi-disant que de simples mesures d’économies, visant à garantir la survie de l’entreprise. On voit où conduit une telle logique1. Au rythme où vont les choses, la Fnac se lancera l’année prochaine dans les motoculteurs et le matériel de jardinage !

Et du côté de l’anticapitalisme ?
Au cours de la décennie écoulée, les publications critiques (pour prendre un terme large) ont connu un nouveau dynamisme. Les maisons d’édition se sont multipliées, comme les revues, et les grandes maisons ont-elles aussi créé des collections ad hoc. Lorsque cette situation est évoquée, c’est bien souvent pour s’en réjouir. Voire… Car les choses pourraient être moins favorables qu’il n’y paraît. Passons sur le pedigree d’un Joseph E. Stiglitz, dont on vante tellement les livres aujourd’hui (p. 118). L’engagement est peu coûteux à l’âge de la retraite, une fois parvenu au dernier barreau de l’échelle. Ce qui interpelle à juste titre, ce sont ces ouvrages de critique du capitalisme, comme ceux de Susan George, publiés chez… Hachette/Lagardère. Ou encore l’injonction d’Hervé Kempf, Pour sauvez la planète, sortez du capitalisme : « On lui demande, puisqu’il en appelle, sabre au clair, à sortir du capitalisme, pourquoi il n’a pas choisi un éditeur indépendant ? Hervé Kempf n’aime pas beaucoup la question » (p. 91). N’est-ce pas faire des idées anticapitalistes des marchandises comme les autres, éditées tant qu’elles sont profitables ? L’exemple des livres d’Attac, publiés un temps par Hachette/Lagardère, est éloquent (p. 100). Et Discepolo démonte de façon convaincante l’argument de la diffusion, qui justifie le recours à de grands groupes par le fait qu’il faudrait permettre aux ouvrages d’être présents dans le maximum de lieux. Pour certains éditeurs, l’expérience de la grande distribution s’est révélée douloureuse, comme ce fut le cas pour José Corti. Suite à des commandes générées automatiquement par informatique, l’éditeur dut fournir des centaines d’exemplaires à la grande distribution, dont l’écrasante majorité, invendue et abîmée, a fini au pilon (p. 35).
Il interpelle également intellectuels et militants se réclamant de l’anticapitalisme : est-il raisonnable de publier des ouvrages se donnant comme perspective la transformation de la société capitaliste chez des éditeurs appartenant à des multinationales du secteur ? Les exemples précédents font sans doute assez facilement accord. Mais à partir du moment où nous sommes directement concernés, là, les choses se corsent. Car non seulement Discepolo met directement les pieds dans le plat, mais il n’a pas vraiment pris le temps de les essuyer sur le paillasson. Petit florilège : « Suivant une ligne politique moins rectiligne, Textuel commence comme ”éditeur de presse pour les entreprises”. Propriété du groupe de marketing et publicité BDDP France, spécialisé dans les consumers magazines – Fnac (Epok), France TGV, EDF, Michelin, Leclerc, Novotel, etc. -, dont la mission est, selon le PDG Gilles About, d’ “aider les gens à mieux consommer”. Inévitablement, le catalogue du pôle livre de Textuel comprend le “philosophe de la vitesse” Paul Virilio. On ne voit rien qui interdise d’ajouter François Dubet et Julia Kristeva au bestiaire. Mais on ne voit pas du tout avec la collection “La Discorde”, lancée en 1999 par le philosophe et militant trotskiste Daniel Bensaïd, où sont parus des titres aussi peu stimulateurs de consommation que Les Irréductibles. Théorèmes de résistance à l’air du temps. » (p. 86) ; « Muni d’une loupe, on peut découvrir, dans les livres de Zones, au bas de la page des copyrights, celui d’un autre éditeur : La Découverte. Bon, Zones ne serait pas un éditeur mais une marque ? Un peu comme Franprix pour Casino ? » (p. 107) ?
« Enrichir d’une manière ou d’une autre un fonds de pension ou une multinationale de la communication avec la vente de livres contestataires serait-il une contradiction majeure ? » (p. 108). On peut reprocher à Thierry Discepolo son ton provocateur et un brin de mauvaise foi, mais on ne peut lui reprocher qu’il sait viser juste. N’y a-t-il pas un paradoxe effectivement à publier par exemple, un recueil de textes concernant le mouvement des Indignés, chez Zones2, qui en définitive est une filiale d’une multinationale de l’information, le groupe Planeta ? Si l’on considère que le mouvement des Indignés s’oppose également au système des médias, centralement détenus par de grands groupes, se préoccupant principalement de défendre et légitimer ce système d’oppression et d’exploitation, la question est somme toute assez légitime. Il n’y a sans doute pas de solution immédiate, mais à plus ou moins long terme, le débat est inévitable.

Quelles alternatives ?
L’auteur met en avant quelques exemples de structures qui sont parvenues à résister au rouleau compresseur de la concentration, comme Le Dilettante (éditeur d’Anna Gavalda) ou encore Cheyne, éditeur du désormais célèbre Matin Brun, courte nouvelle de Franck Pavloff. Il relate également la fronde organisée pour de nombreux auteurs lors du rachat du Serpent à plumes (p. 87). Mais il ne s’agit que de quelques exemples épars. Si faiblesse de l’ouvrage il y a – le texte étant avant tout un réquisitoire – c’est en terme de perspectives. Comment parvenir à reprendre la main, collectivement, face aux logiques de concentration à l’œuvre ? Chaque élément de résistance, chaque structure collective, chaque coopérative qui parvient à exister est une bonne nouvelle. Dans cette situation, les initiatives individuelles ou de petites équipes sont importantes. Est-il envisageable cependant d’aller plus loin, en collectivisant un certain nombre de moyens ? Et quid de l’imprimerie – qui est un maillon non moins essentiel de la chaîne éditorial, n’en déplaise aux tenants du tout numérique ? (Soit dit en passant, le bouquin de Discepolo est imprimé par une Scop).
Car les enjeux auxquels nous allons devoir faire face sont considérables. Le dynamisme actuel de l’édition comme des revues se réclamant de la gauche radicale ne doit pas cacher l’ampleur des difficultés sur le terrain, en particulier dans les milieux populaires. Au cours des deux dernières décennies, bien des bibliothèques ouvrières ont été liquidées, par la fermeture de sites, bien entendu, mais pas seulement. Marcel Durand, après avoir fait le récit de la disparition de la bibliothèque de Peugeot Sochaux, termine par ces mots : « Il faudrait placer une stèle à l’endroit originel de la bibliothèque. Et surtout y graver cette épitaphe : “Un ouvrier qui lit est dangereux.” »3 Ce n’est pour rien que les plus éminentes figures du mouvement ouvrier ont toujours mis l’accent sur l’importance de l’étude et de la lecture : Fernand Pelloutier, Emile Pouget, Pierre Monatte ou encore Marcel Martinet. Et le fronton de la Librairie du Travail, qui avait pris la succession de la petite échoppe liée à la revue La Vie Ouvrière, affichait fièrement cette maxime : « La vie invente, le livre précise ». Une position que nous faisons nôtre aujourd’hui, sans restriction.

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1 Un témoignage complémentaire concernant cette logique d’entreprise est cité dans le dossier du n° 55 de Fakir, mai à juillet 2012, p. 24.

2 Indignés ! D’Athènes à Wall street, échos d’une insurrection, Zones, 2012.

3 Marcel Durand, Grain de sable sous le capot, Agone, 2006, p. 357–358.

Henri Clément
Contretemps, 11 juin 2012
Compte-rendu
Qu’y a-t-il de commun entre la grande distribution, promettant plaisir et bonheur aux millions de consommateurs que nous sommes, et les maisons d’édition, grandes ou petites, qui assurent la publication des ouvrages rangés sur les étagères de nos bibliothèques ? A priori, rien. Le monde de l’édition bénéficie de l’aura presque sacrée qui entoure le livre, considéré comme le vecteur par excellence de la culture. Mais derrière cette légende dorée se cache une autre réalité, faite de fusions/acquisitions, de mensonges et de bénéfices faramineux. La charge de Thierry Discepolo contre le monde éditorial est vigoureuse et bien informée. Le diagnostic qu’il dresse vise à ouvrir une véritable discussion. En premier lieu, il interpelle intellectuels et militants se réclamant de l’anticapitalisme : est-il raisonnable de publier des ouvrages se donnant comme perspective la transformation de la société capitaliste chez des éditeurs appartenant à des multinationales des média ? N’est-ce pas faire des idées anticapitalistes des marchandises comme les autres, éditées tant qu’elles sont profitables. L’exemple des livres d’Attac, publiés un temps par Hachette/Lagardère est éloquent. Et Discepolo démonte de façon convaincante l’argument de la diffusion (permettre aux ouvrages d’être présents dans le maximum de lieux). Mais la question ne concerne pas uniquement les éditeurs, mais bien tous les intervenants du secteur, du libraire à l’intellectuel. Comment mettre en adéquation ses idées et ses actions ? Avec cette charge au style enlevé, Thierry Discepolo ne s’est sans doute pas fait que des amis – il ne ménage pas grand monde -, mais son interpellation est à prendre au sérieux. Parce que la garantie d’indépendance d’un projet d’émancipation sociale repose également sur l’autonomie de ses moyens d’élaboration théorique : la presse, bien sûr, mais aussi l’édition. Alors à quand une structure éditoriale du NPA ?
Henri Clément
Tout est à nous !, 7 juin 2012
À la recherche de l'édition indépendante

Galerie de portraits des grands groupes éditoriaux en forme de manifeste pour l’édition indépendante, La trahison des éditeurs en appelle aux responsabilités de chacun, de l’auteur au lecteur en passant par l’ensemble de la chaîne de production, dans la crise actuelle du livre. Si cet essai ne se cache pas d’un parti-pris idéologique anticapitaliste, on ne saurait lui retirer une rigueur scientifique convaincante, appuyée sur l’analyse précise et documentée du phénomène éditorial contemporain.

Concentration et uniformisation de la production éditoriale

En dressant le portrait, groupe par groupe, des plus gros acteurs de l’édition contemporaine (Hachette-Lagardère, Gallimard, Actes Sud-Nyssen, Seuil-La Martinière-Chanel), Thierry Discepolo s’emploie d’abord à balayer la légende dorée, savamment entretenue par les principaux intéressés, des éditeurs de “taille moyenne”, qui se veulent garants et porte-parole de l’édition indépendante. “Il y a bien une pensée de la résistance à l’intérieur du système, mais elle ressemble tant à la reproduction du système qu’on n’est plus sûr de rien”, dit-il à propos d’Actes Sud “petit éditeur de région” dont la “galaxie” cache mal la logique d’absorption des éditeurs indépendants alentour. Pour Discepolo, le moyen terme raisonnable, revendiqué par Gallimard, entre les groupes type Hachette et les éditeurs indépendants est un leurre, tant les pratiques commerciales et éditoriales de ces puissants éditeurs à visage humain sont semblables à celles de leur meilleur ennemi. Faire-valoir de Gallimard, la guerre de tous contre Hachette ne séduit pas le puriste Discepolo qui prône, et applique chez Agone, le boycott des hypermarchés et le refus des offices forcés et des services de presse.

Par-delà la surproduction de livres, dont se plaignent chaque année les éditeurs en se renvoyant la balle, Discepolo pointe leur paradoxale uniformisation, qui va de pair avec la collusion entre maisons d’éditions et médias dominants (qui appartiennent aux mêmes groupes dont les PDG, Lagardère en tête, ont des intérêts politiques et des accointances avec le pouvoir). “L’insécurité est-elle à l’ordre du jour des agendas du gouvernement, de la presse, de la radio, de la télévision? L’édition “approfondit” la question.” Thierry Discepolo va plus loin en donnant aux éditeurs suivistes ce “rôle […] dans une société à caractère de masse: transformer les lecteurs en consommateurs et limiter la capacité d’agir du plus grand nombre”. Car pour un éditeur attaché au poids des livres dans la vie des idées, l’opportunisme et le court-termisme des publications produites par les grands groupes sont d’autant plus dangereux qu’elles noient les livres “exigeants”, “de fond”, aussi bien dans les médias que sur les tables des libraires. Plus profondément encore, les règles du marché imposées par ces grands groupes condamnent les librairies indépendantes, et ruinent ainsi la possibilité même d’existence des petits éditeurs et des titres et idées qu’ils sont seuls à publier.

“Economies d’échelle” et ligne éditoriale

Mais la “trahison” dénoncée dans le titre de l’ouvrage concerne moins le jeu de dupes joué par Gallimard ou Actes Sud que l’“offre anticapitaliste”, que l’on espérait chez certains éditeurs revendiquant une démarche politique, tel Seuil ou la Découverte, et qui aujourd’hui sont rentrés dans le giron de groupes. Naïveté ou hypocrisie, la rhétorique de la “liberté dans la dépendance” ne résiste pas à l’analyse de Discepolo. François Gèze indique ainsi avoir gagné en “tranquillité d’esprit pour éditer grâce aux économies d’échelle d’un grand groupe”, en vendant La Découverte au groupe Editis. Thierry Discepolo lui oppose un principe de cohérence et d’intégrité : ces ”économies d’échelle” sont-elles compatibles avec une critique radicale du système capitaliste, telle qu’on la trouve dans les ouvrages justement publiés par La Découverte? “La dernière des grandes maisons d’édition de gauche” peut-elle éviter de “se poser [la] questions [du] prix de sa liberté, [sans se demander] qui paye les à-valoir, ni quelles conditions économiques lui permettent de distribuer [ses livres]” ? Car, comme le démontre Discepolo, entre la pression exercée sur les petits libraires, la complaisance vis-à-vis d’entreprises comme Amazon — dont la politique sociale laisse à désirer —, et les économies faites à coup de délocalisation des impressions, ce sont toujours les plus faibles qui paient la différence, au prix de la reproduction et du renforcement du système capitaliste.

Cette exigence d’intégrité concerne autant les éditeurs que les auteurs. Ainsi, que Naomi Klein, l’auteure de No Logo, publie chez Actes Sud, ou que Noam Chomski figure au catalogue de Fayard, pose question : “Il ne s’agit que de rappeler un danger touchant les universitaires qui ne tirent aucune conséquence [de leurs choix d’une maison d’édition] : celui que font peser les grands groupes sur les possibilités même d’édition de leurs livres. Jusqu’à quand les propriétaires de fabricants de fusils de chasse ou de missiles, de maillots de bain ou de livres illustrés vont-ils passer leur temps et risquer leur argent à essayer de faire des profits avec des livres ? Nous avons au moins la réponse pour le baron Seillière : quatre ans.”

Du côté des actionnaires, l’objectif est simple : “ce qui les intéresse, c’est le chiffre final”, rapporte Hugues Jallon, ancien de La Découverte passé au Seuil. “L’idée de publier José Bové et Michael Moore aurait amusé le baron [Sellières]”, selon André Schiffrin, montrant ainsi, de façon désespérante pour Thierry Discepolo, le peu de foi en la puissance du livre, en sa capacité à changer le monde, à renverser l’ordre établi, de la part d’éditeurs prêts à publier “pour s’amuser” leurs ennemis politiques.

Prônant un radicalisme éthique, Discepolo va, en toute cohérence, jusqu’à prôner la fin des services de presse et marketing des maisons d’éditions, considérant que de toutes manières, l’industrie des médias, globalement partie prenante de la “propagande” généralisée, ne peut que digérer et recracher sans substance (ce que cet article ne manque sans doute pas de faire) le “travail lent, fouillé, que réclame l’édition de livres exigeants”. Un parti pris acrobatique mais valorisant pour un éditeur à vocation missionnaire. Opposant d’un côté une démarche intellectuelle et politique radicalement exigeante, et de l’autre une industrie commerciale uniformisée et opportuniste, Thierry Discepolo creuse les clivages et ne refuse pas une posture manichéenne jusqu’au messianisme, agaçante autant que séduisante car, loin d’un coup marketing, La trahison des éditeurs a pour principal argument la qualité de sa maison mère, Agone, et l’intégrité réelle de son fondateur.

Valérie Manteau
nonfiction.fr, 8 mai 2012
L'édition sans illusion

Alors que la Foire du livre de Bruxelles se termine et que le salon du livre de Paris se prépare aux quatre coins de France, sans oublier Francfort et les autres, un essai paru chez Agone en 2011 mérite un détour : La Trahison des éditeurs de Thierry Discepolo. Où il est question des petits et des grands éditeurs, des indépendants et des dépendants – mais pas ceux que l’on croit –, de médias, d’argent ; et si, finalement, le débat sur l’indépendance était ailleurs ?

A partir de quand est-on un groupe ? A partir de quand cesse-t-on d’être un éditeur « indépendant » ? Qu’est-ce qui fait l’indépendance quand on devient une simple filiale ? Et quand on est soi-même à la tête d’un groupe ? Ce sont peut-être les premières questions que pose ce livre, qui tente de déconstruire les mythes des éditeurs à coup de pavés dans une mare où les piranhas sont rois.
Car il est difficile d’analyser le « milieu » du livre si l’on prête trop d’attention aux discours que portent sur celui-ci ses acteurs, la « petite musique » dont parle l’auteur. Bien sûr, il est question du groupe Hachette-Lagardère, cinquième éditeur mondial, et des jeux de domination, d’occupation d’espaces, d’achats, de ventes, de rachats, de reventes… Mais il est aussi question de ceux qui se prétendent sans peur et sans reproche, chevalier blanc de l’édition indépendante à l’armure étincelante. Si l’on suit les récits de ces princes des livres, relayés efficacement par la presse, Gallimard serait le chef de fil des éditeurs indépendants, ce qui peut prêter à sourire quand on sait le nombre de maisons absorbées par le groupe (Verticales, Denoël, POL, Bleu de Chine, Joëlle Losfeld, La Table Ronde etc.), le chiffre d’affaires de cette « maison » – qui serait plutôt immeuble ou ville entière – et qui n’hésite pas à attaquer au char d’assaut la petite cabane numérique de François Bon (voir l’article sur Actualitté par exemple : http://www.actualitte.com/actualite/monde-edition/les-maisons/illegal-de-traduire-hemingway-ou-gallimard-le-tombeau-a-auteurs-32142.htm). Autre exemple tout aussi polémique, souvent oublié dans les analyses de ce monde économico-éditorial, l’univers Actes Sud. On y parle d’éditeurs associés plutôt que de filiales, de rencontres plutôt que de rachats, de galaxie plutôt que de groupe, etc. Pour l’auteur, ce ne sont pas des plans sur la comète mais bien un plan de communication efficace qui veut nous faire croire au mythe d’Actes Sud, petit éditeur de province, pour mieux cacher un “ensemble” composé de seize maisons d’éditions absorbées, ou disons “satellisées”, peu à peu (Sindbad, Thierry Magnier, Babel, Gaïa, Le Rouergue etc.), qui dispose d’un réseau efficace de dizaines d’attachés de presse parisiens (tout ne se fait donc pas à Arles) et dont la richesse s’est faite en partie sur un capital… immobilier. Il évoque par ailleurs La Martinière-Chanel (Métailié, L’Olivier, Le Seuil etc.), Editis-Planeta (Bordas, La Découverte, Nathan etc.), Flammarion-RCSMedia Group (Fluide glacial, J’ai Lu etc.)...
Mais Thierry Discepolo ne s’arrête pas aux grands. Il critique aussi « le petit peuple des éditeurs qui se suffit des recoins qu’on lui laisse dans les librairies et les bibliothèques, dans les médias et dans les salons » qui ne résiste pas, ou peu, à l’hégémonie économique et symbolique, notamment parce que, souvent, il rêve d’un avenir semblable et donc diffuse un même modèle.

Autres questions posées par cet essai : que dire du prix unique du livre, censé défendre la diversité culturelle, la belle citadelle de la pensée humaine – alors qu’il est aussi appliqué aux livres de recettes, ou des manuels de bricolage ? Candide et La sexualité pour les nuls, même combat ?
Et quelle différence, finalement entre contenu des médias et des livres ? Quand on regarde les ventes, on peut voir que le haut du panier est occupé par telle coucherie d’un politique, telle biographie d’un chanteur éphémère, ou tel sujet qui fait l’actualité ; « l’édition fournit la version (plus ou moins) savante des slogans déclinés par les autres médias ». Que dit cette homogénéité de notre société ? Et de notre capacité critique  Et des capacités d’un livre subversif à changer le monde quand celui-ci est porté par un groupe affilié à Chanel ou à un marchand d’armes ? Médias, livres etc. ne transforment-ils pas les lecteurs en consommateurs, limitant voire annihilant notre capacité d’action ou de réaction ?

Certes, l’ouvrage est polémique, et parfois caricatural. Certes, il est écrit par un éditeur travaillant chez Agone. Certes, certaines fois l’on se demande quel règlement de compte personnel peut se jouer au détour de telle phrase ou de tel paragraphe. Il n’en demeure pas moins que ce livre tente de dénoncer les discours romancés d’entrepreneurs des lettres déguisés en nobles défenseurs des mots. Comme les essais d’André Schiffrin avant lui – Le Contrôle de la parole, L’Édition sans éditeur – ou celui de Serge Halimi Les Nouveaux chiens de garde, récemment actualisé et mis au cinéma par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, comme les études de Bernard Lahire sur La Condition littéraire, ou les essais de Noam Chomsky, Thierry Discepolo ne cherche pas à répéter les discours entendus par ailleurs. Il dissèque un monde de masques qui ne dupe personne même si tout le monde veut se prendre au jeu. « Mais pourquoi se raconter des histoires amplifiées par le relais bienveillant des fabricants de la petite musique au son de laquelle on dort d’un sommeil sans rêves ? » Et si la trahison des éditeurs était justement cette volonté de croire à ses propres mythes ? Et si le lecteur ne participait-il pas lui-même à ce jeu en préférant aux tristes réalités financières la légende dorée des petits princes des nuées ?

> Lire l’article en ligne sur le blog de LibFly

Francois Annycke
Libfly, 5 mars 2012
Compte-rendu

L’auteur de La trahison des éditeurs, Thierry Discepolo est un des fondateurs de la revue Agone et travaille actuellement aux éditions éponymes.

Son livre entend faire un examen critique de l’édition française. En effet, si les ouvrages critiques de la presse ou de la télévision sont légion, ceux qui portent sur l’édition sont beaucoup plus rares. Pourtant, si le monde de l’édition peut paraitre plus prestigieux, ses pratiques réelles ne sont guère plus brillantes que celles de la télévision.

Pour comprendre cela, il faut partir d’un principe : les idées de la classe dominantes sont celles qui dominent la société. Pour que cela soit possible, il faut que ces idées soient amenées aux classes dominées. C’est le rôle des médias. La télévision, la radio, la presse sont aux mains de l’État ou sont possédées par des grands patrons qui ont les capitaux nécessaires pour s’imposer sur ces marchés. Evidemment, le message porté par ces médias va être favorable aux intérêts des dominants. C’est vrai pour la télévision qui est aux mains de multinationales de même que pour la presse et la radio. Ca l’est autant pour l’édition, bien que cela semble moins évident.

Discepolo s’attache à prouver que cela vaut aussi pour le monde de l’édition. Pour ce faire, il taille en pièces la fiction selon laquelle, il y aurait les gentils indépendants (Actes Sud, Gallimard, Albin Michel) qui se battent contre le big business représenté par la groupe Lagardère (Hachette). Dans cette vision des choses, les indépendants défendraient la vraie culture contre ce groupe qui voudrait faire des livres de vulgaires produits à l’instar d’une bouteille de Coca-Cola.

Bien sur, cette version moderne d’Astérix contre les romains est fausse. En effet, les « petits groupes » tels que Gallimard ou Actes Sud ont exactement les mêmes pratiques que Lagardère. Ils se battent eux aussi pour être en supermarché (garantie de ventes élevées), et n’hésitent pas à accorder des remises de gros à Amazon pour être mieux référencés. De même, ce sont des grosses entreprises qui ne se privent pas d’exploiter leurs salarié-e-s.

Par contre, l’on pourra regretter que l’ouvrage parle autant des politiques et des actions internes au monde de l’édition, ce qui peut dérouter le lecteur étranger à ce domaine. Cela dit, La trahison des éditeurs est une lecture qui fait voler en éclats le mythe présentant les maisons d’édition comme des défenseurs de la culture, les montrant pour ce qu’elles sont réellement des relais de l’ordre dominant.

Matthijs (AL Montpellier)
Alternatives libertaires, 3 février 2012
Des livres et des affaires

Les mêmes noms et les mêmes enseignes jalonnent ce court essai. Si d’autres vont les rejoindre, ceux-là nous accompagneront jusqu’au bout. Ils font la pluie (sur les idées) et le beau temps (sur les affaires) du « monde du livre ».

Gallimard, Hachette, Grasset, Actes Sud, Seuil, Lagardère, La Martinière… Voici quelques-uns, parmi d’autres, de ces noms et de ces enseignes qui ont retenu l’attention de l’auteur, Thierry Discepolo, l’un des fondateurs de la revue Agone et des éditions du même nom. Son livre, solidement documenté1, va à l’encontre de la présentation habituelle du milieu de l’édition, auquel les commentateurs et journalistes réservent d’ordinaire un traitement romantique. Ici, à la légende des « grands éditeurs », aux exploits littéraires des hommes de lettres se substitue l’analyse des aspects matériels du métier, « garants des conditions concrètes de mise en circulation et de diffusion des livres et des idées ».

Par l’étude de ces enseignes éminentes, Thierry Discepolo met à jour un certain nombre de tendances problématiques qui prennent toutes leur source dans la recherche d’un profit maximal : la centralisation toujours plus intense de la production, par le jeu des fusions-acquisitions ; le gigantisme des groupes d’édition et leur niveau d’imbrication avec l’industrie, notamment la fusion de leurs activités avec celle du divertissement ; la surproduction nécessaire, qui « constitue en particulier un instrument d’occupation du terrain : la surface en mètres carrés de tables d’exposition et en mètres linéaires d’étagères de librairies est limitée. Ainsi les livres se poussent-ils les uns les autres d’une parution à l’autre ; et le plus gros producteur se donne les moyens de rendre les concurrents moins visibles. Naturellement, la surproduction dépend des capacités de financement : plus le groupe est grand et plus importants sont ses moyens ».

Si la taille n’est pas garante de la vertu, et si les « petits éditeurs » sont parfois tentés d’imiter les « grands », il n’en demeure pas moins qu’on ne peut pas grossir exponentiellement sans que soient opérés des choix purement commerciaux, étrangers au contenu des livres, et que « c’est en changeant d’échelle que les grandes entreprises façonnent un monde où la question même de l’existence de ce type de concurrence parasite finit par ne plus se poser ».

Puisque les œuvres intellectuelles ne peuvent être abstraites des conditions de leur élaboration et de leur mise en circulation, n’est-il pas contradictoire – ou plutôt hypocrite– de publier des livres qui se veulent ou s’affirment critiques, dans des maisons qui appartiennent à des groupes qui mettent ces mêmes principes à mal quotidiennement, par leur fonctionnement d’entreprise, par leur but avoué d’accumulation de valeur ? L’industrie de l’édition se doit pourtant de se présenter dans les habits étincelants de la raison et du progrès. Les légendes ne manquent pas pour que la « narration » rachète tous les faits. Thierry Discepolo pointe ces contradictions, ces paradoxes qui se résolvent dans la logique de marché : le plaidoyer pour la librairie indépendante, de qualité, et la cour menée auprès des grandes surfaces, justifiée par la « démocratisation de la culture » ; le transfert (au sens footballistique) des auteurs entre les différents éditeurs2, des petits vers les grands en cas de succès initial, et parfois dans l’autre sens, quand le temps se gâte ou quand la mode est passée ; les prétentions à l’indépendance intellectuelle et éditoriale au sein de groupes, dans des situations de dépendance économique.

En interrogeant le paradoxe de produire en masse de la littérature militante pour les masses et en soulignant la contradiction des écrivains réputés contestataires au service des grands groupes, qui participent à leurs profits et leur fournissent d’invraisemblables alibis intellectuels, Discepolo plaide pour que les auteurs ne soient pas exonérés de cette question de la pratique : « Tout auteur soucieux des effets politiques directs et indirects de ce qu’il écrit ne devrait-il pas commencer par se demander si la modification des consciences à laquelle il oeuvre n’est pas ruinée par sa participation à l’irrigation de fait, grâce aux bons soins de son éditeur, du système de la grande distribution ? Et si cette participation renforce la valeur d’une démonstration dont la diffusion dépend de fait du bon fonctionnement du système dont il a été démontré qu’il est nuisible au monde dans lequel on vit ? »

En effet, la quête de succès rapides et spectaculaires amène les maisons d’édition « sans éditeurs » à produire de manière industrielle un grand nombre d’ouvrages au détriment de la cohérence, de l’excellence d’une « ligne éditoriale » pourtant vantée par certaines des enseignes qui doivent l’essentiel de leur renommée à des faits de gloire littéraires d’une autre époque. « La diversification de l’offre de chaque maison est indispensable pour entrer dans le plus grand nombre de lieux et pour placer le plus grand nombre d’exemplaires possible. Une diversité qui peut produire de curieux mélanges »3.

Cette analyse des effets de la dépendance financière à un groupe sur l’indépendance intellectuelle, ainsi que celle du discours qui est tenu en faveur des « avantages » de cette dépendance, ne tombe pas ex cathedra. Si Discepolo ne pose pas son propre travail en modèle dans son ouvrage, l’activité des éditions Agone n’en fournit pas moins l’exemple d’un autre modèle de fonctionnement, et une réponse à la question posée par son livre : « la diffusion de ‘bonnes idées’ et d’analyses ‘justes’ suffit-elle ? La manière de faire des ‘bons’ livres n’a-t-elle qu’une importance secondaire ? » : « Notre pari fut de ne jamais publier un livre pour le seul motif de sa rentabilité, de ne pas choisir un auteur sur le seul critère de sa notoriété et de ne pas traiter un sujet en vertu de sa seule actualité. Au moment où le marché du livre se caractérise par un emballement productiviste qui pousse les éditeurs, pour imposer leurs marques, à publier toujours davantage d’ouvrages de moins en moins maîtrisés et dont la durée de vie est toujours plus courte, nous avons opté pour la lenteur d’une politique de fonds. Ce projet éditorial répond aussi et surtout à un projet politique: proposer des œuvres qui fournissent au plus grand nombre des outils pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. »4

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1 Il y a, parmi les annexes, une précieuse Chronologie 1826–2011 des créations, fusions et rachats des éditeurs et diffuseurs-distributeurs cités.

fn2. Dernière cocasserie éditoriale en date, survenue depuis la parution du livre : Fâché avec le PDG su Seuil, Jacques-Alain Miller, gendre et ayant-droit de Lacan a choisi de quitter l’éditeur historique de l’auteur pour rejoindre La Martinière, comme l’explique Alain Beuve-Méry dans le Monde du 10/09/2011 :
« Jacques Lacan est l’un des auteurs emblématiques du Seuil, maison à laquelle son oeuvre est attachée. 22 volumes de lui y sont d’ores et déjà publiés, et chaque séminaire se vend en moyenne autour de 10 000 exemplaires. Afin de conserver cette oeuvre prestigieuse au sein de son groupe, Hervé de La Martinière, PDG des éditions du même nom, dont le Seuil est une filiale, s’est entremis. “J’ai une profonde admiration pour le travail de Jacques-Alain Miller, explique-t-il ; je lui ai proposé de changer d’éditeur, mais de rester dans notre groupe”. L’affaire s’est conclue, mardi 6 septembre, sur un coin de bureau. L’éditeur a écrit : “Jacques-Alain, je suis ravi de vous accueillir au sein des éditions La Martinière”. Ce à quoi le psychanalyste a répondu : “Hervé, le plaisir est partagé, j’entre aux éditions de La Martinière avec Lacan et l’ensemble du champ freudien.” D’où cette curiosité : plus connues pour leurs beaux livres que pour leurs essais en sciences humaines, les éditions La Martinière devraient accueillir les prochaines parutions signées Lacan ».

fn3. Thierry Discepolo en donne suffisamment d’exemples. J’en ajoute un autre, auquel je cherche encore une explication : que fait la biographie d’Harvey Milk par Randy Shilts, chez M6 éditions, au milieu des livres de cuisine ?

4 Extrait de la présentation des éditions Agone. Fondées à Marseille en 1998, huit ans après la revue du même nom, les éditions Agone ont choisi le principe de l’autogestion. On peut citer, dans leur catalogue, pêle-mêle : Howard Zinn, Noam Chomsky, George Orwell, Pierre Bourdieu, Stig Dagerman, Jean-Pierre Garnier… Thierry Discepolo a également développé sa conception du métier d’éditeur dans un article intitulé « Tout ça n’est pas seulement théorique », publié dans le numéro 44 de la revue Agone. Une discussion avec Eric Hazan et les gens d’Article 11 abordait également certaines de ces questions. Notons enfin qu’un extrait du présent ouvrage est disponible sur le site d’Acrimed, le sommaire et la conclusion le sont chez Atheles.org.

Sébastien Banse
Les Lettres françaises, 2 février 2012
Compte-rendu

Il existait déjà une célèbre « trahison des clercs », voici maintenant celles des éditeurs, non moindre. Car c’est la profession dans son ensemble qui est mise en accusation dans ce livre-pamphlet, même si ce sont surtout les « grands » (ne vaudrait-il pas mieux parler de « gros » ?) « éditeurs indépendants » qui sont mis en accusation pour leur hypocrisie et double langage. Pour quiconque est légèrement familier de ce milieu, c’est un plaisir de voir démonter la posture « indépendante » de Sa Majesté Gallimard (alors qu’il est au centre de tout un système de dépendances, d’allégeances et liens féodaux) ou Actes Sud posant au « petit éditeur provincial » en parlant de sa « galaxie » pour ne pas utiliser le vilain mot de « groupe ». L’histoire de Hachette, grand militant humaniste propriété du plus gros marchand d’armes que la France ait connu, est aussi un plaisir de gourmet. Tant de détails et de précisions chiffrées et datées sont difficilement contestables, même s’ils risquent de rebuter un peu le lecteur non averti. Ceux-ci se reporteront avec profit aux tableaux récapitulatifs finaux, qui suffisent à emporter la conviction. Au-delà de ces informations rassemblées avec un luxe scientifique de précisions, le propos de l’auteur n’en pose pas moins une question de fond : est-il possible d’utiliser le système financier dont participe forcément l’édition pour… dénoncer et abattre ce même système ? Car, s’il est facile de dénoncer le double langage de ces puissances d’argent qui font de l’argent en dénonçant le monde de l’argent (grâce, par exemple, à une petite collection « révolutionnaire » alibi au sein d’un vaste empire au service de ce même système), que faire d’autre ? Tant que l’édition aura besoin d’argent (or, ce radieux monde néolibéral qui n’est encore que dans ses limbes ne fera que l’accroître), on voit mal comment elle pourrait éviter d’en passer par les fourches caudines des financiers. Les formes « alternatives » d’édition (autoédition, print on demand, e-books, etc.) ne risquent guère de modifier ce rapport. L’édition militante n’est-elle pas condamnée à rester marginale et n’est-ce pas sa vocation ? La seule consolation est à trouver dans la vitalité de la petite (voire micro) édition, de ces passionnés qui continuent à faire exister des livres de qualité au sein de ce monde pris du vertige quantitatif. Il est stupéfiant de penser qu’il se crée toujours autant d’éditeurs qu’il en disparaît – ce qui n’est pas peu dire. Et le diable n’est-il pas dans le succès ? Actes-Sud n’a-t-il pas commencé sa cavalcade conquérante dans un mas des Alpilles ? Tout au plus peut-on appeler de ses vœux une mise en commun plus poussée des moyens de production et de diffusion de ces volontés – mais l’individualisme passionné qui les inspire à tendance à s’y opposer. Quoi qu’il en soit, ce livre – fruit d’un impressionnant travail collectif et rédigé avec un soin factuel et stylistique qui ne le rend pas toujours facile à lire, n’aurait-il pas été bon de jouer plus carrément encore la carte du pamphlet ? – offre matière à une réflexion en profondeur sur « l’univers impitoyable » du livre.

> voir le site de l’Iresuthe

Philippe Bouquet
L'Iresuthe, 23 janvier 2012
Édition, piège à cons
Sans redécouvrir l’Amérique — on sait bien qu’indépendance et intégrité ne sont pas les maîtres mots des médias contemporains — se pencher sur le cas de l’édition hexagonale est une œuvre de salubrité intellectuelle qui peut rendre un peu parano, quand on croit vraiment à l’importance des livres comme contre-pouvoir dans la diffusion des idées. En dressant le portrait des principaux groupes (Hachette, Gallimard, Actes Sud…) et de leurs pratiques commerciales, Thierry Discepolo, auteur-éditeur chez Agone, déconstruit deux confortables leurres. D’abord la ritournelle de la « liberté dans la dépendance », sifflée par nombre d’ex-petits éditeurs rachetés, à leur corps désirant, par l’un ou l’autre des groupes dominant le marché, et s’auto-persuadant que n’avoir plus à se préoccuper de contingences matérielles est un gage de lendemains qui chantent. Ce qui leur donne toute bonne conscience pour regarder ailleurs quand leur groupe — c’est-à-dire eux — signe avec Amazon, Leclerc et autres Fnac les arrêts de mort de la diversité et de la qualité culturelles françaises. Deuxième temps, Discepolo pointe avec force la contradiction « illuminée » (souvent par le rayonnement de l’ego de l’auteur et/ou de l’éditeur) entre la publication d’essais critiques et leur diffusion dans des groupes qui reproduisent, ou plutôt qui incarnent, le système qu’on prétend combattre. Infiltration ou collaboration, la question est posée. Un travail, qui, si on veut bien passer outre la posture de chevalier blanc affichée dès le titre, un peu pénible, se révèle aussi passionnant que vertigineux.
Valérie Manteau
Charlie hebdo, 11/01/12
L'agone de Discepolo

Le mot agonie désigne le dernier combat d’un être humain, celui qu’il mène contre la mort. Le mot agone désigne la lutte, physique ou intellectuelle, telle qu’on la pratiquait dans les fêtes antiques. C’est aussi le nom d’une revue marseillaise qui mène depuis 1990 un intransigeant combat contre les idées pseudo-libérales. Non moins intransigeant est un de ses animateurs, Thierry Discepolo, qui publie ces jours-ci un énergique essai consacré aux grandes maisons d’éditions françaises et aux petites qui ont eu la faiblesse de rejoindre leur giron*. Il reproche aux personnes qui dirigent ces entreprises d’avoir depuis longtemps renoncé à mettre leurs pratiques en accord avec leurs idées, il les tance d’abandonner l’exigence littéraire à l’appât des grosses ventes. Ses piques les plus réussies sont adressées à Michel Houellebecq qualifié de « fabricant de bombes à fragmentations désespérantes », aux chantres d’Hubert Nyssen et aux ridicules articles qu’ils consacrèrent au créateur d’Actes Sud, à Olivier Rubinstein, ancien directeur des éditions Denoël : « on voit mal de quels livres de sa cuvée on pourra espérer faire quoique ce soit d’autre dans vingt ans que de la pâte à papier. » Le style est bon et il ne manque pas d’élégance : quand Discepolo indique que le même Rubinstein est désormais directeur d’un institut français, il se dispense de dire que c’est celui de Tel Aviv et quand il évoque l’Indignez-vous de Stéphane Hessel, il parle « d’hostie cathartique ».
L’ensemble est bien plus qu’un pamphlet, qui invite à réfléchir aux idées qu’exprimait Rosa Luxembourg en 1903 : « Il ne peut y avoir d’autres cultures que la culture bourgeoise » et à celle de valeur absolue de la syntaxe que défendait Karl Kraus. Avec plus de nuances que le fait Thierry Discepolo peut-être.

Michéa Jacobi
Marseille l'hebdo, 2012
L'édition à la hache

Est-ce une charge sans conséquence que vient de produire Thierry Discepolo en s’efforçant de brosser, dans La trahison des éditeurs, un portrait critique de l’édition française ? À voir à quel point son livre a dérangé Pierre Assouline, qui s’est senti l’obligation de réagir vertement dans Le Monde, on est déjà autorisé à répondre non. Voici bien un pamphlet dont le ton imprécatoire peut certes finir par lasser, mais la pensée qui l’anime a tout de même l’immense mérite de remettre à jour de façon vigoureuse nombre de questions que personne ne semble plus jamais se poser dans la fabuleuse République des livres.
Œuvre d’un éditeur de Marseille dont Assouline ne parle d’ordinaire absolument jamais, La trahison des éditeurs est à situer dans la filiation de L’édition sans éditeurs et des autres essais critiques de l’éditeur new-yorkais André Schiffrin. Mais le ton de Discepolo est autrement plus dur et cinglant, c’est le moins qu’on puisse dire.`
Tout d’abord, Discepolo s’emploie a démonter quelques paradoxes et croyances. Par exemple, il se demande pourquoi des auteurs se retrouvent à publier sous des enseignes dont les propriétaires affichent des vues diamétralement opposées aux leurs. Comment, par exemple,un libertaire et pacifiste tel Noam Chomsky en arrive-t-il à publier chez Fayard, une enseigne éditoriale qui appartient à un marchand d’armes. Et pourquoi encore des groupes militants anticapitalistes comme Attac nourrissent-ils par leur travail les coffres déjà bien remplis des puissantes multinationales qui les éditent. La trahison des éditeurs se demande comment ces auteurs en arrivent à se faire croire que les grands industriels de l’édition servent leur pensée. On apprendra au passage, dans une suite de tableaux notamment, combien touchent respectivement un auteur, un imprimeur, un éditeur, un distributeur et un libraire.
Discepolo regrette qu’on fasse suivre aux capitaux des maisons d’édition la même logique d’entreprise que celle mise de l’avant par les grands groupes qui en sont aujourd’hui propriétaires. Cette conception managériale de l’édition, démontre-t-il, a entraîné une précarisation des métiers du livre, un affolement du rythme de publication et l’apparition de règles de conduite bien curieuses.
La trahison des éditeurs reproche au monde éditorial français de confondre le verbe « grossir » avec « grandir », au mépris des idées et de la culture.
Sous une avalanche de noms et d’exemples, on arrive tout de même à bien suivre sa démonstration quant aux conséquences de cette vaste « normalisation » de la culture du livre.
Dans cet essai bouillant, Gallimard apparaît avoir accaparé abusivement une image d’indépendance, tout en pratiquant en fait la même logique de concentration que les autres grands groupes. Pour Discepolo, lorsque Gallimard s’inquiète de la concentration dans l’édition, ce gros éditeur tentaculaire ne fait que de la rhétorique commerciale et, du coup, fait semblant d’ignorer qu’il en est lui-même un vecteur important, au même titre que le groupe Hachette. La Martinière, le Seuil, Actes Sud et le discours de bien d’autres éditeurs sont aussi disséqués au scalpel.
En cette époque de concentration dans l’édition, Discepolo s’inquiète de voir de plus en plus d’éditeurs être rachetés par de grandes entreprises pour chanter ensuite tous en chœur qu’ils n’ont jamais été aussi indépendants. Les nouveaux « propriétaires des maisons d’édition françaises, demande Discepolo, seraient-ils les seuls à racheter des entreprises pour permettre aux anciens patrons devenus leurs employés de mieux s’épanouir dans leur métier en les protégeant des embarras de la gestion et de la rentabilité ? […] Et les nouveaux employés seraient-ils les seuls à ne pas intérioriser et anticiper les ordres du nouveau maître ? » Pour lui, quelqu’un qui se vend au plus offrant confond tout simplement la liberté avec l’asservissement.
Il faut cependant remarquer que Discepolo frappe à la hache si fort et tellement tous azimuts qu’on se demande parfois si un seul éditeur trouve aujourd’hui grâce à ses yeux, sinon lui-même.
La trahison des éditeurs s’intéreese aussi au sort réservé aux librairies indépendantes. En Angleterre un tiers des librairies indépendantes seraient disparues depuis dix ans. Il en resterait moins de 1300 fin 2009. Elles y sont l5 fois moins nombreuses qu’en France, où la situation de la librairie est néanmoins préoccupante, plaide Discepolo : sur 20 000 points de vente, il n’y aurait plus que 3500 indépendants en Fiance.
La situation dans l’édition est elle tout à fait différente de ce côté-ci de l’Atlantique ? On pourrait méditer là-dessus.

Jean-François Nadeau
Le Devoir, 18/12/11
L’éditeur dans la vigne de Naboth

Lorsqu’on parle aujourd’hui de l’avenir du livre (du « livre imprimé », comme il faut désormais le préciser, comme on doit parler de l’adresse « postale » pour la distinguer de l’adresse électronique), on s’attarde en général sur deux « menaces ». D’une part, celle que font peser sur l’édition la diffusion du « livre électronique », et sur la librairie les ventes de livres en ligne. D’autre part, à l’intérieur même de l’édition au sens papier du mot, la menace que font peser sur les éditeurs les grands groupes de communication, qui annexent une activité éditoriale à leur présence dans tous les secteurs des médias. De ces grands groupes, l’archétype est, en France, le groupe Hachette-Lagardère : propriétaire de tout ou partie d’une quarantaine de maisons d’édition (Armand-Colin, Larousse, Calmann-Lévy, Dunod, Fayard, Grasset, Stock, etc., en plus des marques « Hachette »), le groupe possède en outre ses titres de presse (Elle, Paris-Match), son réseau de distribution, ses librairies (Relay, Virgin, Furet du Nord), ses radios (Europe 1, Virgin Radio, RFM), ses chaînes de télévision, etc. Face à ces monstres, l’antienne convenue chante la résistance des « éditeurs indépendants », menée par quelques grandes « maisons » comme Gallimard ou Actes Sud. Or il y a dans cet éloge de la résistance des petits face aux gros quelque chose d’exagéré, voire de légendaire, qui pourrait bien masquer une troisième menace dont il est, manifestement, trop peu question dans ce débat : c’est celle qui pèse sur la riche constellation des vrais « petits » éditeurs refusant obstinément la logique de concentration adoptée par les « grandes maisons ». Ces « petits »-là viennent de trouver leur manifeste dans un remarquable « petit » livre publié par Thierry Discepolo aux éditions Agone : La trahison des éditeurs.

> Lire l’article sur le blog L’esprit de l’escalier

Philarête
L'esprit de l'escalier, 04/12/11
Compte-rendu
Thierry Discepolo, qui a participé à la fondation de la revue Agone (1990), à l’origine des éditions du même nom, nous embarque, avec ce pamphlet alerte, à la découverte du monde de l’édition française. Le livre vaut par sa dénonciation non seulement des « grandes » maisons (Hachette, Gallimard), de leurs méthodes et de leurs réseaux mais aussi par ses interrogations sur ces éditeurs – et ces auteurs – qui se prétendent « alternatifs » ou « militants » mais dont le fonctionnement et les pratiques n’ont rien à envier aux groupes capitalistes. Le récit de la malheureuse expérience d’Attac est assez significatif des pièges dans lesquels peuvent tomber ceux qui ne sont pas assez regardants sur le projet réel de ces entreprises prétendument « culturelles ». Comme le fait remarquer l’introduction « L’édition est la grande absente des analyses du rôle de l’industrie des relations publiques dans l’”éternel combat pour le contrôle des esprits”. Pourtant, comme les autres medias, l’édition est depuis longtemps aux mains de grands groupes, souvent les mêmes. Et elle remplit la même fonction dans le maintien de l’ordre idéologique. » Après avoir lu La Trahison des éditeurs, vous n’achèterez plus jamais vos livres de la même manière…
N'autre école, hiver 2011-2012
La position de l'éditeur couché

Les maisons d’édition cultivent leurs contes et légendes, ou plutôt leurs « comptes et dividendes ». Des stratégies et des pratiques qui en disent long sur la tartufferie de bien des « indépendants ».

La presse est vendue. Heureusement, il nous reste le livre, ce compagnon de nos insomnies, ce phare de nos neurones, cette cale de nos armoires bancales. L’édition, c’est la noblesse de la pensée, l’oasis de l’esprit. Erudits, distingués, parfois un tantinet pédants, un brin mondains – question de standing –, les éditeurs échappaient à la vieille critique de chiens de garde, réservée à la presse. « Le plus souvent, l’édition fournit la version (plus ou moins) savante des slogans déclinés par les autres médias », dit Thierry Discepolo, auteur de l’essai La trahison des éditeurs publié chez Agone – une maison d’édition dont il est lui-même le « patron », même si le terme le ferait hurler… L’insécurité, l’identité française, le capitalisme inépuisable, la pensée profonde de grands patrons du CAC40 ? On publie. Aucun rapport avec de viles stratégies dominantes, bien sûr.

Plumes servant majors

Rappel : l’essentiel de l’édition est depuis longtemps aux mains de majors et grands groupes, d’ailleurs souvent les mêmes que pour les médias. « Un niveau d’imbrication avec l’industrie comparable aux temps de la IIIe République. » Prenez le « second commis Olivier Nora » : il est le taulier de Grasset, qui publie un rebelle comme BHL. Nora émarge aux huppés dîners du Siècle, comme ses amis des médias. On y fricote avec le pouvoir et les PDG en vue, on y passe le rond de serviette aux incontournables sbires comme Attali ou Alain Minc. Grasset, c’est Hachette, autrement dit Lagardère. Un groupe qui vend un peu d’idées en contrôlant une quarantaine de maisons d’édition en France, sans compter 27 filiales de par le monde. Un monde où Lagardère, qui détient 7,5% d’EADS, vend aussi un peu d’armement, à l’occasion. Les idéalismes, il faut parfois savoir pondérer en leur mettant un peu de plomb dans la tête.

Le loup et la bergerie

Une évidence : Hachette domine le marché du livre hexagonal, traversé par un précepte qui ressemble aux poncifs de l’industrie du disque : « Nourrir les plus gros ou se nourrir des plus petits ». La standardisation de la production ? Aussi vieille que le capitalisme. « Déjà dénoncée au milieu du XIXe par Hypopolyte Taine, auteur de la “Bibliothèque des chemins de fer” se plaignant de Hachette qui “commandait des livres qu’il vendait par le sujet et le titre”, ce qui le dispensait d’avoir de véritables auteurs », rappelle Discepolo, en ajoutant : « La distinction artificielle entre “groupe de communication” et “groupe éditorial” dissimule le rôle de ces entreprises dans une société à caractère de masse : transformer les lecteurs en consommateurs et limiter la capacité d’agir du plus grand nombre ». Pour Actes Sud, la légende de l’éditeur né dans une bergerie provençale a vite lâché la paille des débuts pour la poutre apparente du bizness. Le petit éditeur en région ? Du storytelling. Le groupe proclamé « indépendant » est une petite galaxie de seize maisons absorbées, dites « marques associées ». Un discours de passion en façade, des calculs de profitabilité, de ratios et de benchmarking en arrière boutique. Les braves capitaines de l’industrie culturelle fabriquent des succès pour doper leurs chiffres, ventes massives en temps record, copiant servilement les vieux impératifs de circulation du capital.

Gentils indés

Première embrouille : la distinction entre gentils éditeurs indépendants et méchants majors de l’édition, appâtés par le lucre et l’artiche des dividendes. Exemple avec les petits opuscules militants d’Attac que les Mille et Une Nuits (Hachette) ont ravi à l’indépendant Syllepses parce que c’était tendance et vendable, s’en débarrassant dès que le marché à fléchi. Côté édition dite « indépendante », Gallimard se proclamé chef de file d’un secteur si vertueux qui ne publierait jamais, ô grand jamais, un bouquin pour l’attrait de la rentabilité, la notoriété de l’auteur ou une actualité bouillonnante qui en ferait d’emblée un sujet bankable.

Deuxième embrouille : ces « indépendants » à gros chiffre d’affaire proclament leur soutien au réseau de la librairie indépendante, tout en le court-circuitant en se précipitant vers les têtes de gondole de la grande distribe, validant de fait les méthodes de requins de ces braves grands surfaciers. Même hypocrisie en développant la vente en ligne au détriment des libraires traditionnels.

Pour éviter ce désastre, il ne reste qu’à concocter son propre livre, pensé à la tête, écrit à la main, relié à la ficelle et le raconter de vive voix à vos potes. Si ça marche, faites-en une industrie.

Nicolas de La Casinière
Zelium, décembre 2011
Maisons d'édition cherchent profit à tout prix, Goncourt ou autre

Quand un des fondateurs des Éditions Agone, installées dans la multiculturelle Marseille, écrit sur le monde de l’édition, on doit s’attendre à voir voler des cocktails molotov qui vont parfumer au pastis, à la fleur d’oranger et au harissa les bureaux chics des éditeurs parisiens – mais pas uniquement parisiens, nous le verrons…
Le cadre d’analyse de Thierry Discepolo est d’un marxisme classique : les classes dominantes, potentiellement menacées dans nos systèmes à élections démocratiques par les lubies éventuelles de la population, ont mis en œuvre des « instruments de gestion de l’ordre social » visant au contrôle des esprits : médias, publicité, marketing, industrie cinématographique. Ces dispensateurs de « spectacle » aux effets fumigènes ont été soumis à critique depuis des décennies, mais il manquait jusqu’alors le champ de l’édition.
Si on peut avoir quelques réserves sur la réalité du complot des puissants, sur l’existence d’une coalition bien organisée de ceux-ci qui collaboreraient main dans la main – on voit mal la coexistence de ces comploteurs organisant l’aliénation des masses tout en se faisant une concurrence acharnée – on ne peut que s’accorder sur le fonctionnement de la machine et sur ses effets : il y a bien une main invisible qui décervelle, mais elle est formée de doigts qui se tordent et se griffent les uns les autres avec férocité. C’est la concurrence et la course au profit des acteurs de l’édition qui rendent celle-ci nauséabonde, nuisible et mortifère, au même titre que les autres activités économiques, culturelles ou non.

« L’exercice d’un métier est déjà en soi une activité politique »

La plus grande originalité, et qualité, de ce livre est qu’il s’attache à mettre au jour la responsabilité des éditeurs, non sur les textes qu’ils font connaître, mais sur la manière de les produire.
« Cette question de l’adéquation entre nos idées et nos pratiques peut se résumer, pour les métiers du livre, à se demander si nous sommes condamnés à ne pouvoir espérer mieux que d’avoir confiance en l’efficacité des idées par elles-mêmes qu’en éditeurs fidèles nous diffusons avec les livres inscrits dans nos catalogues. Autrement dit, la diffusion de “bonnes” idées et d’analyses “justes” suffit-elle ? La manière de faire des “bons” livres n’a-t-elle qu’une importance secondaire ? Du moment que ces livres sont largement diffusés, les moyens utilisés n’importent-ils pas ? […] Que valent les idées les plus généreuses et les analyses les plus pertinentes qui ne sont au moins déjà mises en pratique par leurs premiers promoteurs ? Ne serait-ce que pour voir si ça “marche” ? »
Les auteurs ne sont alors pas épargnés, qui préfèrent souvent se « vendre » à une large diffusion plutôt que d’être publié avec le souci d’une cohérence entre les analyses et les critiques contenues dans leur texte avec la pratique et le catalogue d’un éditeur apparemment moins « performant ». En publiant leurs textes critiques chez un éditeur prestigieux, les auteurs valident le fonctionnement du champ éditorial tel qu’il existe, puisqu’il permet la diffusion d’idées remettant en cause notre organisation politico-économique ; ces auteurs permettent aussi à l’éditeur de prospecter chez ceux-là même qui désapprouvent ce capitalisme prédateur et par conséquent lui permettent d’affermir son assise éthique d’éditeur de livres de valeur tout en engrangeant des ventes supplémentaires dans cette niche.
« Tout auteur soucieux des effets politiques, directs et indirects, de ce qu’il écrit ne devrait-il pas commencer par se demander si la modification des consciences à laquelle il œuvre n’est pas ruinée par sa participation à l’irrigation de fait, grâce aux bons soins de son éditeur, du système de la grande distribution ? » Grande distribution qui n’est capable que « d’accélérer la vente de livres dont le travail de découverte et d’installation a été fait au préalable dans le seul lieu réunissant les compétences nécessaires pour ce travail : la librairie. Comme système socioéconomique global, la grande distribution ne profite qu’aux productions industrielles […] et aux éditeurs dont c’est le métier d’en produire. »
Pour les livres critiques comme ceux de Noam Chomsky, par exemple, l’artillerie lourde des gros éditeurs n’est pas forcément la panacée : parti de Agone pour aller chez Fayard, ce fils prodigue et critique radical reviendra chez le premier éditeur. Les ventes restant identiques avant, pendant et après !

Des statues se fissurent

Une autre originalité de La trahison des éditeurs tient à ce qu’il ne consacre pas toute son analyse aux grands groupes habituellement éreintés, Hachette [1] et Cie, mais qu’il met des maisons consacrées comme honorablement indépendantes dans sa ligne de mire : le « petit » Gallimard [2] se présente comme un défenseur de la librairie traditionnelle, mais se plaint que ses livres ne soient pas plus présents dans les grandes surfaces – éthique ou concurrence ? De même, sur l’apparition de nouveaux éditeurs, Antoine Gallimard les trouve « responsables de l’augmentation de la production », alors qu’il en a incorporé une kyrielle dans sa maison : POL, Verticales, Quai Voltaire… La concentration n’est pas l’exclusivité des grands groupes, mais se situe bien au centre de la logique du monde de l’édition.
Une autre « petite » maison, plus inattendue, « régionale », fondée dans une bergerie, passe à la moulinette démystificatrice : Actes Sud [3] est bien basée à Arles, mais dispose depuis longtemps de bureaux à Paris, obtient des prix prestigieux, rachète d’autres éditeurs, Papiers, Sindbad, Solin, Jacqueline Chambon, Textuel…, accueille Rizzoli dans sa holding, puis Flammarion, tâte de l’immobilier, se fait sa place comme les grands dans les librairies avec ses 600 titres annuels sous des enseignes différentes – plus discret mais indispensable, car « surproduction et diversification éditoriales sont quelques-unes des clés indispensables pour arriver en ordre de bataille sur le terrain de la distribution et de la vente.»

1 2000 millions d’euros de CA

2 300 millions d’euros de CA

3 60 millions d’euros de CA

La distinction, 19/11/11
Compte-rendu
Ce livre est le constat documenté et désabusé d’un petit éditeur, Agone, face aux grandes maisons de l’édition française devenues au fil de leur croissance captives d’impératifs de rentabilité et par-là même tentées de privilégier les textes s’inscrivant dans l’air du temps. « L’édition est un microcosme de la société, reflétant ses tendances et façonnant dans une certaine mesure ses idées ». Comme pour les médias tombés entre les mains de financiers qui cherchent par leur biais à contrôler les esprits, l’édition est soumise de manière insidieuse à des pressions destinées à faire du lecteur un consommateur de livres, d’un certain type de livres. L’ouverture de rayons de librairie dans les supermarchés, dont les bienfaits sont prônés par leurs initiateurs, témoigne de l’hypocrisie de ces derniers et du manque de clairvoyance des (grands) éditeurs qui y participent.
Qu’est donc un éditeur ? Ni auteur, ni imprimeur, ni libraire, mais responsable de la mise en circulation d’idées qu’il n’a pas écrites, idées qui ne sont pas toujours en adéquation avec les siennes mais qu’il a décidé de publier. Or depuis moins de dix ans, l’indépendance dont se prévalait l’éditeur, incluant risques et difficultés, est en butte à des bouleversements qui affectent toute la profession, tous les métiers du livre. Ils étaient encore plusieurs centaines en France, à la tête de maisons de taille variable mais tous indépendants. Leur nombre s’est réduit comme peau de chagrin, non pas que les enseignes aient disparu, mais croyant bien faire elles en ont rejoint d’autres, plus visibles. Des groupes se sont ainsi constitués à coup de fusions, d’acquisitions partielles ou totales, auxquelles pousse l’imbrication actuelle de l’édition avec l’industrie. Le lecteur croit acheter un livre de chez Perrin ou de la Table Ronde, alorsque ces maisons sont entrées dans le giron de Hachette, Gallimard, Albin Michel, Actes Sud ou Flammarion. Certes, la ‘petite’ maison affirme continuer à choisir ses auteurs en toute indépendance, et comme il est précisé dans certains contrats signés avec le grand groupe d’édition ; mais l’ombre du contrôleur de gestion ne peut que planer sur sa politique éditoriale. Avec l’espoir d’une réduction des coûts, d’une meilleure diffusion, les éditeurs se sont en fait retrouvés les uns après les autres ‘noyés’ dans un groupe qui, selon la même logique de croissance, risque d’être à son tour absorbé par plus gros que lui.
T. Discepolo dénonce les conséquences de la croissance des grands groupes et la puissance qu’ils en tirent : la diversité des titres diminue, l’offre s’uniformise et s’aligne sur la pensée dominante.
Les choses se compliquent lorsque édition et média se côtoient - voir Hachette - et lorsque les techniques de communication à des fins mercantiles prennent le pas sur le métier d’éditeur. Le livre devient un produit comme un autre, ou presque, un bon livre est celui qui se vend vite et en nombre ; et tant pis si ceux qui font les livres gagnent dix ou vingt fois moins que ceux qui en parlent.
Y a-t-il alors la place pour des discours n’allant pas dans le sens du modèle dominant, souhaitant parler d’un monde tel qu’il est, tel qu’il va ? Y a-t-il encore de l’avenir pour les éditeurs qui voudraient transmettre des idées de changements, des projets de société, en toute indépendance, en tout respect envers l’auteur et le lecteur ? Combien reste-t-il de ces petites maisons exigeantes et courageuses ? T. Discepolo ne le dit pas mais, bien informé, il informe et par là met en garde. Il sort de l’ombre les non-dits de l’édition qui se cachent derrière la belle idée que ce monde est celui de tous les désintéressements. Amer, l’auteur détaille les grandes manœuvres qui ont présidé aux grands regroupements ; sans indulgence, il précise le rôle des (grands) éditeurs dont les professions de foi ne s’accordent guère avec les actes. Le titre du livre prend alors tout son sens.
En annexe : Chronologie 1826-2011 des créations, fusions, rachats de la plupart des éditeurs et des diffuseurs-éditeurs.
Jacqueline Amphoux
Libresens n°198, novembre-décembre 2011
Le capitalisme à l'assaut de l'édition
Thierry Discepolo dans un livre très polémique montre le mécanisme des grands groupes d’édition qui transforment les lecteurs en consommateurs et tes idées en produits. Une critique salutaire et enragée de ce que l’argent fait à la pensée. Une excellente enquête sur les enjeux économiques du livre.

Le monde de l’édition n’échappe pas aujourd’hui aux phénomènes de concentration et de financiarisation. Seul un jeune auteur peu informé pourrait croire que l’argent n’a pas encore perverti le système. Les maisons d’édition sont des entreprises à formater des idées, la caisse de résonance des groupes de communication. Pour cela la mécanique est rôdée : publier beaucoup, inonder le marché avec des livres-produits accompagnés par des plans-média. Dans cette logique capitaliste, l’entreprise possède toutes les étapes de la chaîne du livre, de la production à la commercialisation (imprimerie, maison d’édition, mais aussi entreprise de diffusion et surfaces de vente, librairies et site Internet). La démonstration est effrayante avec le groupe Hachette livres - Lagardère où le livre n’est qu’une fraction dans une nébuleuse où se côtoient grande distribution, avions de combat et chaînes de TV. Hachette Lagardère (Grasset, Fayard, Le Livre de Poche notamment) possède, en Suisse, Payot
libraire, Diffulivre et des parts importantes dans Edipresse, s’il fallait parfaire la démonstration.

LA TRAHISON DES INDÉPENDANTS
Le livre dérange particulièrement lorsqu’il montre que ces logiques sont aussi celles d’éditeurs que l’on considère indépendants, comme Gallimard ou Actes Sud. Leur trahison, qui fonde l’argumentation du livre, concerne leur choix de prôner l’indépendance tout en agissant différemment. Ces éditeurs détiennent en effet le capital de nombreux petits éditeurs, selon la manière de grands groupes capitalistes. Quant aux petits éditeurs, leur abandon n’est pas moindre lorsqu’ils cèdent leurs structures à des grands groupes au prétexte de pouvoir faire justement leur travail d’éditeur (plus de problème de comptabilité ou de trésorerie par exemple…).

RÉSISTER
Thierry Discepolo, qui est fondateur des Editions Agone, souscrit au principe qu’un éditeur est indépendant pour autant qu’il « ne publie pas un livre au seul motif de sa rentabilité, un auteur sur le seul critère de sa notoriété, et ne traite pas un sujet en vertu de sa seule actualité ». Le principe est vertueux comme la vision classique de l’édition où les livres qui se vendent bien permettent la publication de ceux dont la vente est plus confidentielle. Le livre montre cependant que cet équilibre est rompu, la concentration du capital ne permettant plus cet arbitrage. Aujourd’hui publier chez les grands assure une importante diffusion, mais met les auteurs dans une inconfortable position. Les paradoxes font qu’une maison d’édition comme La Découverte continue de publier des ouvrages ouvertement anticapital tout en dépendant de Hachette. La qualité des idées véhiculées dans de tels livres permet, explique Discepolo, d’asseoir symboliquement un éditeur et de dissimuler le propagandisme du reste de sa production. Cela fonctionne de la même manière que les marques de vêtements ou de lunettes de soleil.

POURSUIVRE L’ANALYSE
L’ouvrage de Discepolo est passionnant dans son dévoilement des logiques capitalistes dans un univers qu’on croirait épargné par la finance. On mesure très concrètement les conséquences de cette logique en Suisse où l’impératif de rendement dicté par le groupe Hachette Livre à Paris, signifie des licenciements chez Payot libraire lorsque le marché se fait plus tendu. Là encore, le discours sur la qualité n’est qu’un écran de fumée lorsque les dividendes des actionnaires sont moins importants. La démonstration a des limites lorsqu’il s’agit de mesurer la circulation des idées, il est en effet plus difficile d’évaluer les ventes que l’évolution des mœurs! On attend un deuxième tome à cet ouvrage, qui saura brosser un tableau plus complet, mais également faire la critique des solutions trouvées par les uns et les autres. Ajoutons que cette analyse au vitriol serait bien inspirée de passer au crible la nébuleuse de l’édition numérique où l’insistance de la presse à y voir une révolution paraît cacher quelques réalités financières tout aussi indignes.
Valérie Solano
Syndicom, 11/11/12
Compte-rendu
« Décoloniser l’imaginaire » par la diffusion d’idées ne peut suffire à changer les rapports sociaux que l’écologie politique entend révolutionner. Il faut aussi infléchir en pratique, par la pratique. Ce livre confronte la diffusion d’idées elles-mêmes (ainsi que les acteurs et les lecteurs des livres qui les véhiculent) aux conséquences de sa pratique éditoriale. Pourquoi des groupes capitalistes éditent-ils des livres à priori incompatibles avec leurs intérêts ? Pourquoi nombre d’auteurs « critiques » oublient-ils de l’être lorsqu’ils choisissent leur éditeur ? Les idées alternatives sont-elles condamnées à passer sous les fourches caudines de la logique marchande pour trouver un large public ? En quoi éditeurs et librairies indépendantes contribuent-ils à les y soustraire ? Ce sont quelques-unes des questions auxquelles Thierry Discepolo apporte des réponses précises… et dérangeantes ! Une vivisection du secteur éditorial dont on ne pouvait faire l’économie à l’heure où une filiale de la holding Lagardère (médias, sports, armement) vient d’éditer Vers une société d’abondance frugale de Serge Latouche.
Xavier Rabilloud
S!lence n°395, novembre 2011
Compte-rendu

Les éditeurs mis en cause ici par Thierry Discepolo sont bien sûr les “gros” (Hachette), mais aussi les Gallimard et autres Actes Sud auxquels l’auteur reproche de faire le jeu de la grande distribution ou de la vente en ligne au détriment des libraires traditionnels. Mais aussi tous ces petits éditeurs qui ont cédé aux sirènes de grands groupes sous prétexte que les économies d’échelle leur permettaient de se consacrer pleinement à leur métier. Il n’est pas jusqu’aux détracteurs du néolibéralisme qui ne soient ici moqués pour avoir publié chez un éditeur “capitaliste”, dans l’espoir d’être mieux diffusés.

Pourtant, rappelle Discepolo, nombre de petits éditeurs respectueux du travail des libraires ont publié des best-sellers ! Son livre sortira-t-il de la confidentialité ? Une chose est sûre : le tableau d’ensemble qu’il dresse ici met clairement en évidence les risques de contournement de la loi Lang. Si celle-ci a permis de maintenir en France un nombre plus important de librairies qu’ailleurs (quinze fois plus qu’en Angleterre, par exemple), elle n’empêche pas les diffuseurs et les distributeurs de leur imposer leur loi.

Sylvain Allemand
Alternatives économiques, novembre 2011
L'antilégende de l'édition
Lorsqu’un éditeur, Thierry Discepolo, co-fondateur d’Agone, prend la plume, c’est pour parler de quoi ? D’édition bien entendu ! Son essai, publié dans la collection "Contre-feux", n’a rien à voir avec un conte de fée. En France, il est souvent de bon ton de se décrire comme le pays de l’exception culturelle où, "prix unique" du livre aidant, de prestigieuses maisons d’édition, main dans la main avec de valeureux indépendants, assureraient le pluralisme dans la diffusion des idées et des belles lettres. Thierry Discepolo nous décille en décrivant les conséquences des concentrations capitalistiques dans le secteur. Loin de s’en tenir à une simple dénonciation de quelques méchants, Hachette (propriété de Lagardère, le marchand d’armes) et la grande distribution par exemple, il montre le caractère hégémonique et uniformisateur de groupes pourtant parés de toutes les vertus comme Gallimard mais aussi Actes Sud. Ce dernier, maquillé sous les traits d’un petit éditeur provincial, ne cesse d’absorber d’autres "maisons" pour satisfaire l’appétit de ses actionnaires. Autre récit instructif : celui du marché de la contestation avec l’histoire du label Zone (La Découverte, propriété d’Éditis), sous la houlette, un temps, du baron Seillère. Heureusement, quelques poches de résistances demeurent. Agone, bien entendu. Citons aussi les éditions Cheyne qui, lors du triomphe de Matin brun, eurent le cran de refuser de diffuser leur livre dans les hypermarchés pour en garder l’exclusivité aux libraires…
M. G.
Le Ravi n°89, octobre 2011
La lutte des classes dans l’arène de l’édition

Au début des années 2000, l’association Attac avait créé une collection de petits livres militants à 2 euros chez Mille et Une Nuits… filiale de Hachette, numéro un de l’édition en France, intégré au groupe dirigé par Jean-Luc Lagardère. La diffusion des idées altermondialistes contribuait donc à remplir les caisses de la 117e fortune de France. Mais le reflux de ce courant de pensée à la fin des années 2000 conduisit l’éditeur à supprimer cette collection devenue non rentable.

Pour Thierry Discepolo, un des fondateurs de l’éditeur indépendant marseillais Agone, cette histoire est exemplaire des risques que font courir pour la diffusion de la pensée critique, notamment en sciences sociales, l’aveuglement quant aux conditions concrètes de mise en circulation des idées sous forme de livres. Au nom de la nécessité d’atteindre le plus grand nombre de lecteurs, le choix est trop souvent fait de s’adresser à l’un des cinq grands groupes qui dominent l’édition française : Hachette Lagardère (Fayard, Grasset, Stock…), Éditis (La Découverte, Perrin, Plon…), Gallimard, La Martinière (Le Seuil) et Actes Sud. Le premier mérite, et non le moindre, de la Trahison des éditeurs est de fournir une description très documentée des pratiques commerciales de ces grands groupes : surproduction noyant les présentoirs sous un déluge incessant de livres où quelques gouttes de meilleur ne parviennent pas à teinter le flot du pire ; distribution visant en priorité les grandes surfaces, et asphyxiant les librairies indépendantes ; « tyrannie de la nouveauté » empêchant l’installation sur la durée d’œuvres exigeantes.

Mais la Trahison des éditeurs peut aussi se lire comme un plaidoyer en direction des auteurs, chercheurs ou militants persuadés de la nécessité de transformer radicalement l’ordre social pour les convaincre de l’importance de joindre la théorie à la pratique en confiant leurs manuscrits à des éditeurs indépendants. Chiffres à l’appui, Discepolo montre que ces derniers sont eux aussi capables d’atteindre de vastes lectorats et souligne combien il est suicidaire de s’en remettre à des grands groupes d’édition intégrés dans des conglomérats industriels ou financiers exigeant une rentabilité annuelle supérieure à 15 %. « Jusqu’à quand les propriétaires de fabricants de fusils de chasse, de missiles, de maillots de bain ou de livres illustrés vont-ils passer leur temps et risquer leur argent à essayer de faire des profits avec des livres ? Nous avons au moins déjà la réponse pour le baron Seillière : quatre ans. C’est la période au bout de laquelle Éditis a été vendue. » Un ouvrage indispensable pour comprendre de quelle manière l’édition, tout autant que les médias, participent à la perpétuation de l’ordre capitaliste et au contrôle des esprits.

Nicolas Chevassus-Au-Louis
L'Humanité, 29/09/11
Des livres et des affaires

« Les mêmes noms et les mêmes enseignes jalonnent ce court essai. Si d’autres vont les rejoindre, ceux-là nous accompagneront jusqu’au bout. Ils font la pluie (sur les idées) et le beau temps (sur les affaires) du « monde du livre ».

Gallimard, Hachette, Grasset, Actes Sud, Seuil, Lagardère, La Martinière… Voici quelques-uns, parmi d’autres, de ces noms et de ces enseignes qui ont retenu l’attention de l’auteur, Thierry Discepolo, l’un des fondateurs de la revue Agone et des éditions du même nom. Son livre, solidement documenté1, va à l’encontre de la présentation habituelle du milieu de l’édition, auquel les commentateurs et journalistes réservent d’ordinaire un traitement romantique. Ici, à la légende des « grands éditeurs », aux exploits littéraires des hommes de lettres se substitue l’analyse des aspects matériels du métier, « garants des conditions concrètes de mise en circulation et de diffusion des livres et des idées ».

Par l’étude de ces enseignes éminentes, Thierry Discepolo met à jour un certain nombre de tendances problématiques qui prennent toutes leur source dans la recherche d’un profit maximal : la centralisation toujours plus intense de la production, par le jeu des fusions-acquisitions ; le gigantisme des groupes d’édition et leur niveau d’imbrication avec l’industrie, notamment la fusion de leurs activités avec celle du divertissement ; la surproduction nécessaire, qui « constitue en particulier un instrument d’occupation du terrain : la surface en mètres carrés de tables d’exposition et en mètres linéaires d’étagères de librairies est limitée. Ainsi les livres se poussent-ils les uns les autres d’une parution à l’autre ; et le plus gros producteur se donne les moyens de rendre les concurrents moins visibles. Naturellement, la surproduction dépend des capacités de financement : plus le groupe est grand et plus importants sont ses moyens ».

Si la taille n’est pas garante de la vertu, et si les « petits éditeurs » sont parfois tentés d’imiter les « grands », il n’en demeure pas moins qu’on ne peut pas grossir exponentiellement sans que soient opérés des choix purement commerciaux, étrangers au contenu des livres, et que « c’est en changeant d’échelle que les grandes entreprises façonnent un monde où la question même de l’existence de ce type de concurrence parasite finit par ne plus se poser ».

Puisque les œuvres intellectuelles ne peuvent être abstraites des conditions de leur élaboration et de leur mise en circulation, n’est-il pas contradictoire – ou plutôt hypocrite– de publier des livres qui se veulent ou s’affirment critiques, dans des maisons qui appartiennent à des groupes qui mettent ces mêmes principes à mal quotidiennement, par leur fonctionnement d’entreprise, par leur but avoué d’accumulation de valeur ? L’industrie de l’édition se doit pourtant de se présenter dans les habits étincelants de la raison et du progrès. Les légendes ne manquent pas pour que la « narration » rachète tous les faits. Thierry Discepolo pointe ces contradictions, ces paradoxes qui se résolvent dans la logique de marché : le plaidoyer pour la librairie indépendante, de qualité, et la cour menée auprès des grandes surfaces, justifiée par la « démocratisation de la culture » ; le transfert (au sens footballistique) des auteurs entre les différents éditeurs2, des petits vers les grands en cas de succès initial, et parfois dans l’autre sens, quand le temps se gâte ou quand la mode est passée ; les prétentions à l’indépendance intellectuelle et éditoriale au sein de groupes, dans des situations de dépendance économique.

En interrogeant le paradoxe de produire en masse de la littérature militante pour les masses et en soulignant la contradiction des écrivains réputés contestataires au service des grands groupes, qui participent à leurs profits et leur fournissent d’invraisemblables alibis intellectuels, Discepolo plaide pour que les auteurs ne soient pas exonérés de cette question de la pratique : « Tout auteur soucieux des effets politiques directs et indirects de ce qu’il écrit ne devrait-il pas commencer par se demander si la modification des consciences à laquelle il œuvre n’est pas ruinée par sa participation à l’irrigation de fait, grâce aux bons soins de son éditeur, du système de la grande distribution ? Et si cette participation renforce la valeur d’une démonstration dont la diffusion dépend de fait du bon fonctionnement du système dont il a été démontré qu’il est nuisible au monde dans lequel on vit ? »

En effet, la quête de succès rapides et spectaculaires amène les maisons d’édition « sans éditeurs » à produire de manière industrielle un grand nombre d’ouvrages au détriment de la cohérence, de l’excellence d’une « ligne éditoriale » pourtant vantée par certaines des enseignes qui doivent l’essentiel de leur renommée à des faits de gloire littéraires d’une autre époque. « La diversification de l’offre de chaque maison est indispensable pour entrer dans le plus grand nombre de lieux et pour placer le plus grand nombre d’exemplaires possible. Une diversité qui peut produire de curieux mélanges »3.

Cette analyse des effets de la dépendance financière à un groupe sur l’indépendance intellectuelle, ainsi que celle du discours qui est tenu en faveur des « avantages » de cette dépendance, ne tombe pas ex cathedra. Si Discepolo ne pose pas son propre travail en modèle dans son ouvrage, l’activité des éditions Agone n’en fournit pas moins l’exemple d’un autre modèle de fonctionnement, et une réponse à la question posée par son livre : « la diffusion de “bonnes idées” et d’analyses “justes” suffit-elle ? La manière de faire des “bons” livres n’a-t-elle qu’une importance secondaire ? » : « Notre pari fut de ne jamais publier un livre pour le seul motif de sa rentabilité, de ne pas choisir un auteur sur le seul critère de sa notoriété et de ne pas traiter un sujet en vertu de sa seule actualité. Au moment où le marché du livre se caractérise par un emballement productiviste qui pousse les éditeurs, pour imposer leurs marques, à publier toujours davantage d’ouvrages de moins en moins maîtrisés et dont la durée de vie est toujours plus courte, nous avons opté pour la lenteur d’une politique de fonds. Ce projet éditorial répond aussi et surtout à un projet politique: proposer des œuvres qui fournissent au plus grand nombre des outils pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. »4

1 Il y a, parmi les annexes, une précieuse Chronologie 1826–2011 des créations, fusions et rachats des éditeurs et diffuseurs-distributeurs cités.

2 Dernière cocasserie éditoriale en date, survenue depuis la parution du livre : Fâché avec le PDG su Seuil, Jacques-Alain Miller, gendre et ayant-droit de Lacan a choisi de quitter l’éditeur historique de l’auteur pour rejoindre La Martinière, comme l’explique Alain Beuve-Méry dans le Monde du 10/09/2011 :
« Jacques Lacan est l’un des auteurs emblématiques du Seuil, maison à laquelle son oeuvre est attachée. 22 volumes de lui y sont d’ores et déjà publiés, et chaque séminaire se vend en moyenne autour de 10 000 exemplaires. Afin de conserver cette oeuvre prestigieuse au sein de son groupe, Hervé de La Martinière, PDG des éditions du même nom, dont le Seuil est une filiale, s’est entremis. « J’ai une profonde admiration pour le travail de Jacques-Alain Miller, explique-t-il ; je lui ai proposé de changer d’éditeur, mais de rester dans notre groupe ». L’affaire s’est conclue, mardi 6 septembre, sur un coin de bureau. L’éditeur a écrit :« Jacques-Alain, je suis ravi de vous accueillir au sein des éditions La Martinière. » Ce à quoi le psychanalyste a répondu : « Hervé, le plaisir est partagé, j’entre aux éditions de La Martinière avec Lacan et l’ensemble du champ freudien. » D’où cette curiosité : plus connues pour leurs beaux livres que pour leurs essais en sciences humaines, les éditions La Martinière devraient accueillir les prochaines parutions signées Lacan ».

3 Thierry Discepolo en donne suffisamment d’exemples. J’en ajoute un autre, auquel je cherche encore une explication : que fait la biographie d’Harvey Milk par Randy Shilts, chez M6 éditions, au milieu des livres de cuisine ?

4 Extrait de la présentation des éditions Agone. Fondées à Marseille en 1998, huit ans après la revue du même nom, les éditions Agone ont choisi le principe de l’autogestion. On peut citer, dans leur catalogue, pêle-mêle : Howard Zinn, Noam Chomsky, George Orwell, Pierre Bourdieu, Stig Dagerman, Jean-Pierre Garnier… Thierry Discepolo a également développé sa conception du métier d’éditeur dans un article intitulé « Tout ça n’est pas seulement théorique », publié dans le numéro 44 de la revue Agone. Une discussion avec Eric Hazan et les gens d’Article 11 abordait également certaines de ces questions. Notons enfin qu’un extrait du présent ouvrage est disponible sur le site d’Acrimed, le sommaire et la conclusion le sont chez Atheles.org.

Sébastien Banse
Les Lettres françaises, 26/09/11
Compte-rendu

Comme un collègue me l’a gentiment fait remarquer à la consultation de mon blog, je suis un grand lecteur. Pas autant que j’aurais envie de l’être, mais c’est plutôt vrai. La lecture de livres tient une place centrale dans mon existence. Cela explique mon intérêt pour le livre de Thierry Discepolo, La trahison des éditeurs (Marseille, Agone, 2011). Je croyais tenir une pépite, mais j’ai été plutôt déçu.

La thèse de cet ouvrage est extrêmement simple – et logique venant d’un membre de la maison d’édition indépendante Agone : les auteurs, surtout ceux qui entendent porter un regard critique sur le monde social tel qu’il va (mal), devraient être extrêmement attentifs aux conditions de production et de diffusion de leurs propres ouvrages. T. Discepolo souligne (p. 147— 150) qu’il existe une contradiction dans les faits les plus concrets entre tenir des positions pour simplifier critiques ou anti-capitalistes et participer au business plan de firmes d’édition qui ne sont rien moins que des entreprises capitalistes ordinaires, où compte, à juste titre du point de vue de ces firmes, la seule ligne du résultat brut d’exploitation au delà de tout le verbiage autour des vertus civiques de l’éditeur.

> Lire l’article en ligne sur le Bouillaud’s Weblog

Christophe Bouillaud
Bouillaud’s Weblog, 23/09/11
Compte-rendu

Avouons-le tout de go : chroniquer le livre d’un ami est une chose difficile. Elle l’est d’autant plus que l’ami en question est le premier à vouer aux gémonies les journalistes et auteurs qui s’encensent réciproquement. Vous voilà prévenus : Thierry Discepolo est un ami dont j’apprécie les qualités (innombrables) et même les défauts (mais en a-t-il, au fond ?1)...

Lorsque j’ai appris qu’il s’était lancé dans l’écriture d’un ouvrage sur le monde de l’édition, j’avoue avoir eu peur. Peur qu’il nous délivre un pamphlet nourri de petites phrases assassines2. Peur qu’il ne règle ses comptes en nous prenant à témoins. J’avais tort, et c’est tant mieux.
Amoureux des livres, écrivain à mes heures, et éditeur à l’occasion, je fais partie de ces personnes pour qui le métier d’éditeur est l’un des plus beaux du monde. Trouver un auteur inconnu et le faire connaître, aider un auteur à accoucher d’une œuvre, même modeste, dénicher un vieux texte oublié et le faire revivre, honorer le papier à l’heure du tout numérique et de l’image-reine, n’est-ce pas là un beau sacerdoce ? On en oublierait presque que le monde de l’édition est un monde peuplé de nombreux requins, financiers, narcissiques et margoulins.

Thierry Discepolo, fondateur des éditions Agone (Marseille), s’en prend tout d’abord à une idée largement répandue : le monde de l’édition verrait s’opposer les grands groupes de communication, incarnation du Mal (comme Hachette), aux groupes éditoriaux, tel Gallimard, pour qui le livre serait une passion autant qu’un métier. Les premiers, les yeux rivés sur les lignes comptables, vendraient de tout, en masse et n’importe où, tandis que les seconds, cœur pur et âme vagabonde, auraient opté pour la qualité éditoriale et la préservation des librairies indépendantes, ces lieux où l’on achète des livres et non du papier broché.
Pour l’auteur, cette distinction est artificielle. Les groupes de communication et les groupes éditoriaux jouent dans la même cour et ont les mêmes pratiques. Les premiers font de l’argent, sans honte ; les seconds font de l’argent, sans plus de honte, mais ressentent le besoin de cultiver leur image3. D’où leur défense de la librairie indépendante dont l’auteur nous dit qu’elle est importante « surtout pour l’image car pour les gros sous, ça se passe dans les supermarchés », lieux adaptés pour recevoir ces livres produits en masse et à l’obsolescence calculée ; cette « surproduction est aussi la base d’une alliance entre médias et édition, qui fournit le flux continuel d’amnésie et de distraction nécessaire pour garder en état de consommation maximale le monde social où l’on nous fait vivre. »
Et que dire d’Actes Sud, modeste maison d’édition de province, œuvre d’un passionné (Hubert Nyssen, vieil homme ayant fait ses classes dans la publicité), devenue en deux décennies une référence pour la qualité de son catalogue (Berberova, Auster…)... et sa gestion performante. Actes Sud est peut-être née dans une bergerie provençale, aujourd’hui, elle est une entreprise capitaliste comme les autres. Et si Actes Sud fait son beurre dans l’édition, elle le doit notamment aux capitaux (en particulier immobiliers) de l’époux de la fille du fondateur, Jean-Paul Capitani, qui, en retour, profite de la valorisation, via Actes Sud et ses activités culturelles (plus ou moins subventionnées), de ses propriétés dans Arles. Mais dans le monde de l’édition, il vaut mieux se vendre au grand public comme dénicheur de talents que comme businessman avisé...

Business is business. Tout peut se vendre, y compris la critique sociale. Qu’importe le flacon pourvu que l’on offre l’ivresse radicale en tête de gondole. Thierry Discepolo ne manque pas de citer ces éditeurs au catalogue si peu politiquement correct dont les actionnaires majoritaires ou propriétaires sont de grands groupes capitalistes : La Découverte, Zones et les Empêcheurs de penser en rond, propriétés du groupe Editis-Planeta, Mille-et-Une-nuits, propriété de Hachette, Textuel et Les liens qui libèrent, adossés au à la holding Actes Sud. Aux mauvais esprits qui y verraient là comme une contradiction, la réponse est éternelle : les éditeurs insistent sur l’indépendance intellectuelle dont ils jouissent ; les auteurs s’accommodent ou remercient ces grands groupes de leur offrir la possibilité de toucher enfin les larges masses. Credo quia absurdum…

Hachette n’incarne pas le mal et les grands éditeurs indépendants, la vertu. « Suffit-il, nous dit l’auteur, que les capitaux d’Actes sud, d’Albin Michel, de Gallimard, d’Odile Jacob et d’autres échappent (encore) à Lagardère ou à un semblable pour qu’ils ne suivent pas la même logique de croissance par acquisition qui prépare la suivante ? » La réponse se trouve en annexe puisque l’auteur y a glissé une chronologie aussi impressionnante qu’éclairante des multiples rachats, fusions ayant touché le monde de l’édition et de la diffusion-distribution.
En rédigeant cette « antilégende de l’édition », l’auteur nous invite tout simplement à « chercher un peu plus loin que le quarteron des « grands éditeurs indépendants » pour (re)trouver le sens d’un métier sur lesquels les rêveurs peuvent compter : des producteurs de livres qui ne soient pas tout à fait un objet de consommation comme un autre ». Je le crois sur parole…

******************

1 J’en citerais tout de même deux : son goût pour la musique baroque (quel ennui !) et sa méconnaissance totale de l’art footballistique, ce qui, pour un Marseillais, ne peut être qu’une preuve de dandysme.

2 L’auteur se laisse aller parfois à quelques saillies verbales. La palme revient au jugement qu’il porte sur le livre de Stéphane Hessel, « Indignez-vous ! », qualifié d’« hostie cathartique ».

3 Modérons nos propos. Si l’on croît Bernard-Henri Lévy, le spécialiste de l’entertainment moraliste, son ami et patron Jean-Luc Lagardère (Hachette), fabriquait certes des avions de guerre, mais « c’est le métier des livres dont il était secrètement le plus fier. » Le défunt marchand d’armes avait un cœur, nous voici rassuré.

Patsy
Le Monde comme il va, 14/09/11
Compte-rendu

Éditeur chez Agone, maison de sciences humaines indépendante et solidement ancrée à gauche pour la situer en deux mots, Thierry Discepolo livre sa vision de l’édition en France aujourd’hui. Ce point de vue intéressera ceux et celles qui se sentent concerné(e)s par la question des idées et de leur diffusion, même si l’auteur suppose chez son lecteur un certain nombre de connaissances sur la diffusion et la distribution qui sont quand même assez pointues. Ce bémol mis à part, la lecture du bouquin se révèle instructive et intéressante, parce qu’elle offre un éclairage différent du tableau de famille attendrissant que peint la presse généraliste chaque fois qu’elle s’intéresse à l’édition. Pour simplifier, les “gentils” indépendants (artisans qui travaillent à l’ancienne, mus par l’amour du métier) contre les “méchants” (groupes internationaux qui ne pensent qu’à faire du pognon).

De fait, l’analyse de Thierry Discepolo est assez sévère pour une certaine édition prompte à brandir le drapeau de l’indépendance quand cela l’arrange, (Gallimard et Actes Sud en particulier en prennent pour leur grade) mais qui applique avec zèle exactement les même règles que les “méchants” de l’histoire : Hachette et Editis (un temps propriété du sympathique baron Sellières, avant d’être revendu avec un max de profit) pour ne pas les nommer. L’auteur pointe aussi la capacité des éditeurs “mainstream” toutes tendances confondues à “récupérer le marché” des livres “contestataires”, dès que ceux-ci révèlent un potentiel commercial. Si Thierry Discepolo prend la plupart de ses exemples dans le monde des sciences humaines, il n’est pas très compliqué d’en trouver d’autres : dans le monde de la BD “d’auteur”, ou “BD indépendante” par exemple, c’est exactement la même chanson.
Ceci dit, on n’est pas obligé de suivre Discepolo jusqu’au bout. Du point de vue du libraire, du mien en tout cas, on ne peut pas mettre Gallimard et Actes Sud dans le même panier que les deux “gros”. Sans dire que tout soit toujours rose, on peut trouver chez les uns une prise en compte des contraintes et de la situation des libraires indépendants, qu’on cherche en vain chez les autres. Cela n’ôte rien, sans doute, à la pertinence du bouquin de Thierry Discepolo, mais cela mérite quand même d’être rappelé.

> Le site de la librairie Les Buveurs d’encre (Paris 19)

Yves
Librairie Les Buveurs d'encre, 12/09/11
Une autre édition est-elle possible ?

Après la trahison des clercs, relatée par Julien Benda, voici donc celle des éditeurs. En une phrase, la grande édition n’est plus au service des auteurs mais du capital. L’auteur, Thierry Discepolo, qui dirige la maison d’édition Agone à Marseille, ne fait pas qu’y défendre une vision artisanale et altruiste de son métier. Il cogne sur Hachette, punching-ball habituel de la critique, mais aussi sur les « indépendants » (Gallimard, Seuil, Actes Sud, Les Arènes, etc.), dont il traque les contradictions et les hypocrisies.
Si les critères de rentabilité fous de l’industrie ne se sont pas encore imposés dans l’édition, cette dernière permet toutefois de formidables profits à la revente pour les groupes, comme l’a montré celle d’Editis à l’éditeur espagnol Planeta avec une plus-value proche de l milliard d’euros. L’idée de l’auteur est que le capitalisme peut faire de l’argent avec tout, y compris avec l’idéologie anticapitaliste. Mais ce qui pourrait être une qualité, la plasticité, devient sous sa plume une trahison. Les spécialistes détecteront des erreurs dans ses portraits des « grands » éditeurs. Sa thèse ne reconnaît pas non plus le service que l’édition de livres-enquêtes rend au journalisme indépendant. Mais sa critique, qui reprend celle de l’éditeur américain André Schiffrin sur l’édition sans éditeurs, est vivifiante et analyse avec justesse les conséquences éditoriales d’une concentration toujours accrue.

Philippe Cohen
Marianne, 10/09/11
Le samedi 21 avril 2012    Brest (29)
La Trahison des éditeurs

Rencontre-débat avec Thierry Discepolo autour de son livre La Trahison des éditeurs

17h00. La Petite librairie, 4 bis rue Danton

Informations : 02 56 29 06 35
www.lapetitelibrairie.net/

Le jeudi 19 avril 2012    Niort (79)
La Trahison des éditeurs

Rencontre-débat avec Thierry Discepolo autour de son livre La Trahison des éditeurs

18h30. Librairie des Halles, 1 bis rue Thiers

Informations : 05 49 04 05 03
lalibrairieniort.hautetfort.com

Le jeudi 8 mars 2012    L'Isle d'Abeau (38)
L'édition française : supermarché de la pensée ?

Dans le cadre de l’Université populaire de L’Isle d’Abeau, intervention de Thierry Discepolo,
auteur de La Trahison des éditeurs.

19h30. Auditorium Jean Carrière à la CAPI, 17 avenue du Bourg.
Télécharger le programme du trimestre de l’Université populaire.
Inscriptions par mail: up@capi38.fr
par téléphone: 04 74 96 78 88

Le vendredi 17 février 2012    Bordeaux (33)
Enjeux politiques et économiques de l'édition contemporaine

Rencontre-débat « Enjeux politiques et économiques de l’édition contemporaine »
avec Thierry Discepolo, éditeur chez Agone et auteur de La Trahison des éditeurs
et Georges Monti des éditions Le Temps qu’il fait.

18h. Librairie La Machine à lire, 8 place du parlement.

Le jeudi 16 février 2012    Bordeaux (33)
L'édition anticapitalise et le marché de la contestation

Rencontre-débat «L’édition anticapitalise et le marché de la contestation »
avec Thierry Discepolo autour de son livre La Trahison des éditeurs

20h00. Librairie L’Athénée libertaire, 7 rue du Muguet

Informations : 05.56.81.01.91
Le site de l’Athénée

Le vendredi 3 février 2012    Lausanne (Suisse)
Thierry Discepolo, « La Trahison des éditeurs »

Rencontre-débat avec Thierry Discepolo autour de son livre La Trahison des éditeurs

18h30. Librairie Basta, Petit-Rocher 4

Le débat sera précédé d’un apéro à partir de 18 heures

chauderon@librairiebasta.ch
www.librairiebasta.ch

Le jeudi 1 décembre 2011    Bastia (20)
Thierry Discepolo, « La Trahison des éditeurs »

Dans le cadre de la journée de l’édition organisée par le réseau de bibliothèques publiques de la ville de Bastia et l’association des éditeurs de Corse,
rencontre-débat avec Thierry Discepolo autour de son livre La Trahison des éditeurs

17h. Bibliothèque municipale, Place du Théâtre – Rue Favalelli

Tel. 04 95 58 46 10

Le mardi 22 novembre 2011    Toulouse (31)
Thierry Discepolo, « La Trahison des éditeurs »

Rencontre-débat avec Thierry Discepolo autour de son livre La Trahison des éditeurs

18h. Librairie Ombres blanches, 50 rue Gambetta

Informations : 05 34 45 53 33
www.ombres-blanches.fr/

Le samedi 19 novembre 2011    Avignon (84)
Quel système d’édition alternatif possible dans le monde de l’édition ?

Dans le cadre du 4e Contre-Forum de la culture « Résistances et alternatives » à Avignon,
rencontre-débat avec Thierry Discepolo autour de son livre La Trahison des éditeurs

16h30. Cinéma Utopia-La Manutention, 4 rue des Escaliers Sainte-Anne
(Salle des Hauts Plateaux, au deuxième étage)

La librairie La Mémoire du monde à Avignon tiendra une table de livres.

Organisé en partenariat par Sud Culture 84, le cinéma Utopia d’Avignon

Le vendredi 18 novembre 2011    Genève (Suisse)
Thierry Discepolo, « La Trahison des éditeurs »

Rencontre-débat avec Thierry Discepolo autour de son livre La Trahison des éditeurs

17h30. Librairie du Boulevard, 34 rue de Carouge

www.librairieduboulevard.ch

Le jeudi 17 novembre 2011    Lyon 7 (69)
Thierry Discepolo, « La Trahison des éditeurs »

Rencontre-débat avec Thierry Discepolo autour de son livre La Trahison des éditeurs

19h. Librairie Terre des livres, 86 rue de Marseille

Informations : 04 78 72 84 22
terre.des.livres.free.fr
terre.des.livres@free.fr

organisée en partenariat avec Acrimed 69

Le mercredi 16 novembre 2011    Grenoble (38)
Thierry Discepolo, « La Trahison des éditeurs »

Rencontre-débat avec Thierry Discepolo autour de son livre La Trahison des éditeurs

20h. Librairie associative Antigone, 22 rue des Violettes
(Pas facile de se garer dans le quartier, prenez le tram !
Tram C, arrêts “Vallier-Catane” ou “Dr Calmette”)

www.bibliothequeantigone.org

Le jeudi 20 octobre 2011    Marseille 1er (13)
Thierry Discepolo, « La Trahison des éditeurs »

Rencontre-débat avec Thierry Discepolo autour de son livre La Trahison des éditeurs

19h. Librairie L’Odeur du temps, 35 rue Pavillon.

Informations : 04 91 54 81 56
lib.temps@free.fr

Le jeudi 22 septembre 2011    Paris (75)
Thierry Discepolo, « La Trahison des éditeurs »

Rencontre-débat avec Thierry Discepolo autour de son livre La Trahison des éditeurs

18h. Librairie Compagnie, 58 rue des Écoles

Informations : 01 43 26 45 36
www.librairie-compagnie.fr

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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D