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Le Communisme désarmé
Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970
Parution : 21/08/2014
ISBN : 9782748902167
Format papier : 336 pages (12 x 21cm)
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Le communisme a autant été désarmé par ses adversaires socialistes et de droite, dans un contexte d’offensive néolibérale, qu’il s’est désarmé lui-même en abandonnant l’ambition de représenter prioritairement les classes populaires.

Analyse du déclin d’un parti qui avait produit une élite politique ouvrière, ce livre propose une réflexion sur la construction d’un outil de lutte collectif contre l’exclusion politique des classes populaires. Cette revisite de l’histoire récente du PCF relève d’un enjeu majeur pour une gauche de plus en plus coupée des groupes populaires.

S’appuyant sur une enquête de terrain et des archives internes, l’auteur montre comment, au-delà des transformations des milieux ouvriers, les classes populaires sont marginalisées au sein du PCF. En traquant toute divergence interne et en changeant continuellement de ligne, l’appareil central provoque des départs massifs de militants. Prêter attention à ce qui se passe à « la base » rend compte des transformations des manières de militer dans un contexte de fragilisation du mouvement ouvrier.

Au sommaire :

— 1. Recomposition des classes populaires & reflux communiste
— 2. La désouvriérisation du PCF
— 3. Les logiques politiques du désengagement communiste
— 4. Luttes fratricides
— 5. Vers un parti d’élus
— 5. Militer dans un parti en crise

Julian Mischi

Sociologue à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), Julian Mischi est notamment l’auteur de : Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF (PUR, 2010), Le Communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970 (Agone, 2014), Le Bourg et l’Atelier. Sociologie du combat syndical (Agone, 2016).

Les livres de Julian Mischi sur le site

Dossier de presse
Michaël Verbauwhede
Etudes Marxistes n°115 , 2016
Sébastien Bonetti
Le Républicain Lorrain , 06/08/2015
Quentin Wald
Presses de Sciences-Po , janvier-mars 2015
Bernard Pudal
La Vie des idées , 27 mars 2015
Florian Gulli, Jean Quétier, Irène Théroux
Revue Projet , Mars 2015
Les Z'indignés , Novembre 2014
Georges Ubbiali
Dissidences , 4 novembre 2014
Régis Vlachos
Zibeline , octobre 2014
Nicolas Simonpoli
Lectures , 10 octobre 2014
Laurent Etre
L'Humanité , 23 septembre 2014
Roger Martelli
Regards , septembre 2014
SUR LES ONDES

Radio Libertaire Émission La philantropie de l’ouvrier charpentier
http://www.la-philanthropie-rl.org/index.php?emission=143
Avec de Julian Mischi le 9 janvier 2016 de 10h à 11h30.

PCF et classes populaires depuis les années 70
Ce livre1 est hautement intéressant pour la question de l’organisation de la classe ouvrière et des classes populaires dans un parti communiste d’Europe occidentale. Elle pose aussi la question de l’origine de classe des cadres communistes, leur pratique militante et l’influence des élus dans l’évolution d’un parti. Le rapport à la participation gouvernementale et municipale est fortement mis en évidence.

Contrairement à beaucoup d’autres ouvrages sur le PCF qui abordent avant tout l’évolution idéologique et politique du PCF des années 70 à aujourd’hui, le livre se centre d’abord sur l’évolution organisationnelle du parti. Mischi résume ainsi sa démarche : « Tout mon travail vise à montrer que les positions et prises de position ne suffisent pas. Les dispositifs organisationnels comptent beaucoup pour faire venir des adhérents, les garder et les politiser. Par rapport à ses concurrents trotskystes, la grande force du PCF a été son organisation, implantée dans les réalités des milieux populaires. »

Mischi n’étudie pas seulement cette réalité à partir des positions de la direction mais aussi de la base ; dans son travail de recherche, il suit quatre sections : Longwy (sidérurgie, Lorraine), Saint-Nazaire (chantiers navals, Loire Atlantique), banlieue de Grenoble et Allier (paysans).
Évolution de la classe ouvrière, influence de l’élargissement organisationnel des années 70, électoralisme

Julian Mischi part évidemment de l’évolution objective de la classe ouvrière. Mais il maintient qu’elle reste le cœur du prolétariat. Dans un autre ouvrage récemment sorti2, Julian Mischi écrit : « les discours sur la fin de la classe ouvrière s’imposent d’autant mieux que la représentation du monde ouvrier a été largement réduite aux figures de la grande industrie et à ses secteurs les plus militants. Du démantèlement des vastes concentrations industrielles et de la crise des places fortes du mouvement ouvrier depuis les années 70, on conclut trop rapidement à la disparition du groupe ouvrier et de ses militants ».

Dans Le communisme désarmé, Mischi rappelle : « Le groupe ouvrier, s’il a décliné depuis les années 1970, est en effet loin d’avoir disparu. Avec 6,8 millions d’individus au dernier recensement de 2011, il s’agit de l’un des principaux groupes sociaux, représentant 23 % de la population active française. Et, si l’on s’en tient à la seule composante masculine, un homme actif sur trois est ouvrier ! La population ouvrière reste donc importante, même si sa composition interne change — tout comme ses conditions de vie et de travail. Cependant, dans les représentations partagées par une majorité de Français, la composante ouvrière de la société est très largement sous-évaluée. »

L’évolution de la composition de la classe ouvrière a une influence sur l’évolution du PCF : de grands secteurs bastions du PCF entrent en crise, avec la diversification, la précarisation et l’émiettement de la classe ouvrière. Son emprise sur la lutte de classes diminue fortement avec la chute de la CGT (de 2 millions à 700 000 affiliés). Mais le PCF ne les anticipe pas et ne les prend pas en compte. Et le PCF rate complètement la question de l’immigration extraeuropéenne, souvent délaissée aussi pour des raisons électoralistes. Le PCF reproduit également les divisions sociales existant dans et en dehors de l’usine.

La présence du PCF diminue dans le secteur privé et se concentre de plus en plus sur les administrations publiques, en particulier locales3. Mischi explique : « Ayant délaissé la réflexion sur les rapports de classe et sur l’organisation de la lutte par ceux-là mêmes qui subissent la domination, ils ont naturellement éprouvé des difficultés à prendre en compte l’essor des nouvelles figures populaires — les employés des services et les descendants des travailleurs immigrés du Maghreb notamment. »

Mais Mischi avance que l’explication de la chute du PCF pour ces raisons est insuffisante. Il en vient à d’autres conceptions organisationnelles et politiques qui ont désarmé le PCF.

Le livre permet d’avoir sur l’évolution politique du PCF un regard plus nuancé que les explications politiques classiquement admises. Cette évolution a bien sûr une influence sur la composition organisationnelle du parti qui, à son tour, influence le cours politique du parti.

Le PCF, dont le prestige culmine à la Libération, décline électoralement et organisationnellement jusqu’au début des années 70. Entre 1972 et 1977, il va connaître une très grande vague d’adhésions, due à la politique d’union avec le PS (le Programme commun) qui a suscité un grand espoir. Cette politique d’union mène aussi à la conquête de beaucoup de mairies, avec un PS qui augmente son influence électorale. C’est le point culminant de la banlieue rouge autour de Paris (avec plus de la moitié des mairies dans les mains des communistes).

Cela a des implications sur l’évolution de la composition du PCF. Durant cette période, il y a un élargissement quantitatif mais aussi qualitatif : vers les employés dans les technologies de l’information et de la communication, les techniciens, ingénieurs et cadres et vers les enseignants (à Paris, un quart des membres est enseignant). Ces couches plus nouvelles vont prendre des postes de direction intermédiaires et monter dans l’appareil du PCF, prenant la place de dirigeants d’origine ouvrière.

La conquête de nombreuses mairies supplémentaires implique beaucoup de cadres communistes dans l’appareil municipal. Avec le déclin de l’organisation, les ressources financières dépendent de plus en plus de ces élus qui prennent de plus en plus de place dans l’organisation en quantité et en influence politique.
Social-démocratie, Mitterrand et la crise du PCF de 1978-1986

L’attitude des dirigeants du PCF envers la social-démocratie est très ambivalente. Quand Marchais signe le Programme commun en 1972, il sait que c’est un jeu dangereux, mais il espère que la force organisationnelle du PCF, nettement supérieure à celle du PS, sera un rempart suffisant. Mais quand les dirigeants se rendent compte que le PS les dépasse en voix aux élections de 1976, ils décident de rompre le Programme commun en 1977, car ils sentent qu’ils perdent de l’influence. Cette rupture n’est pas de principe. Le PC prend des positions misérabilistes sur les exclus et la pauvreté en 1977-1978, il tient un discours anti-intellectuel en 1978-1979 (qui vise ceux qui s’opposent à cette stratégie de rupture) ; on peut y ajouter un discours anti-immigrés et un discours sur le retour de la morale. Tout ça dans une atmosphère d’anticommunisme étouffant. Une crise profonde éclate en 1978 dans tout le parti (pas seulement au sommet ou dans les milieux intellectuels), suivie d’autres périodes critiques dans les huit années qui vont suivre. Car finalement le PC qui a critiqué Mitterand décide en 1981 de gouverner avec lui (alors qu’il ne souhaitait pas sa victoire !), de cogérer des restructurations majeures dans la sidérurgie et d’autres bastions industriels avant de quitter le gouvernement en 1984. Ce qu’un militant a résumé par « la politique de l’essuie-glace ». Ces aller-retour incessants feront énormément de tort au PCF : en huit ans, il perdra un tiers de ses effectifs.

L’auteur avance sur ces crises à répétition d’autres thèses à examiner : le manque de démocratie et l’autoritarisme de la direction (sans doute réels), la ligne pro-soviétique, mais aussi des contestations sur la « gauche » (voie révolutionnaire, attitude dans la lutte de classes). Mais à partir de l’étude de cas locaux, Mischi remarque que la contestation ne s’opère pas de la même manière en fonction de son origine sociale. Les critiques de la ligne de la direction se font publiquement par les intellectuels, alors que les ouvriers quittent le parti en silence (ils débattent en cellule puis partent)4.
Délégitimation subjective des classes populaires

Mais l’auteur avance aussi que la chute du nombre d’ouvriers n’est pas seulement due à une évolution objective (perte de bastions par exemple), à une évolution politique (notamment envers la social-démocratie), mais aussi à une ligne de délégitimation de la classe ouvrière en elle-même. Selon Julian Mischi, le PCF avait un rôle de « porte-parole » de la classe ouvrière. L’ensemble des couches populaires pouvait s’y identifier. Ce rôle du PCF qui met en avant des porte-paroles ouvriers est crucial pour la conscience que la classe a d’elle-même. Il écrit : « À partir des années 1980 et surtout 1990, le PCF entend représenter non plus seulement les classes populaires, mais la France dans sa “diversité”. La lecture de la société en termes de classes s’efface derrière des thématiques comme la “participation citoyenne” ou la recréation du “lien social”. Les élus communistes se font les chantres d’une “démocratie locale” censée combler le fossé entre la classe politique et les “citoyens”. Le projet initial du parti, d’inspiration marxiste, laisse alors place à une rhétorique humaniste largement partagée dans le monde associatif et politique. » Le PCF abandonne peu à peu la référence à la classe ouvrière, les mécanismes de promotion d’ouvriers (au sein du PCF), de mise en avant d’ouvriers aux postes dirigeants et de porte-parole.

Le parti va s’ouvrir aux femmes (dès les années 70), mais en attirant les femmes enseignantes et qualifiées, peu d’entre elles issues de la classe ouvrière ; l’autre thème attractif est celui de la diversité (pour des raisons électorales à partir de la fin des années 90), mais pas sur des bases de classe.

C’est sous la direction de Robert Hue de 1994 à 2003 que le PCF va entrer dans sa phase de liquidation et devenir un parti d’élus, supprimant les cellules d’entreprise, le centralisme démocratique… C’est ce qu’il a appelé la « mutation ».

D’anciens membres du PCF qui l’avaient quitté dans les années 80 et 90 sur une base de droite reviennent et sont tolérés malgré leurs désaccords évidents. Du parti le plus centralisé, « le PCF devient un des plus décentralisés ».
La place centrale de la classe ouvrière et des dirigeants ouvriers jusque dans les années 70

« Le département Vie du parti du PCF centralise depuis 2009 les nombreux renseignements que la formation possède sur ses membres : âge, sexe, lieu d’habitation, secteur d’activité… Mais aucun mot sur la catégorie socioprofessionnelle. On peut savoir que tel militant travaille à la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) ou dans l’aéronautique, mais pas s’il est cadre ou ouvrier. » Ce manque d’intérêt pour la condition sociale des adhérents illustre une tendance à l’œuvre au sein du PCF depuis trente ans, Mischi conclut : « jadis centrale, la question de la représentation des classes populaires est devenue secondaire. »

Quand le PCF se crée en 1920 en rupture avec la social-démocratie (c’est en réalité la majorité du PS de l’époque qui prend position pour créer le PCF), la Troisième Internationale met la question des cellules d’entreprise au centre de l’organisation, contre la tendance à maintenir les groupes territoriaux qui sont centraux dans l’organisation social-démocrate.

Mais la Troisième Internationale met aussi en avant la question centrale d’avoir des dirigeants ouvriers à la tête du parti : Thorez, Waldeck-Rochet, Duclos, Marchais sont tous d’origine ouvrière. Il y a des écoles de cadres faites à la mesure des ouvriers, les autres couches avancent moins vite dans la hiérarchie du parti. Une action délibérée est menée pour créer une conscience de classe, une culture de classe.

La cellule d’entreprise est centrale politiquement, la section d’une ville qui regroupe les cellules est souvent dirigée par le chef de la cellule d’entreprise. Les permanents et les élus ouvriers sont souvent les ouvriers de la plus grande entreprise de la région, du département, de la ville. S’il existe un filtre idéologique pour les cadres du PCF, il y a aussi un choix conscient de tenir compte de l’origine sociale, du niveau de diplôme, etc. pour garantir au PCF un « caractère ouvrier ».

Même si quantitativement, les cellules d’entreprise ne constituent, au point culminant, qu’un quart de l’ensemble des cellules (ou 37 % des effectifs en 1977 contre 17 % 20 ans plus tard), c’est en immense majorité des cellules ouvrières que les permanents et les cadres du PCF sont issus.

Le rôle des cellules ouvrières, des cellules d’entreprise est crucial. Non pas parce qu’elles sont nombreuses, mais par la place stratégique qu’elles occupent dans la vie du parti.

Au contraire de l’ensemble de la société où tout est fait pour exclure les classes populaires et spécialement les ouvriers des postes importants, le choix du PCF se révèle être un choix stratégique et idéologique. Car les ouvriers dirigeants attirent d’autres ouvriers, c’est une reconnaissance sociale. Le PCF est identifié comme le « parti de la classe ouvrière ». Même si les ouvriers les plus qualifiés prennent souvent le dessus sur les manœuvres, reproduisant dans le parti la division de travail de la société. Le PCF devient le seul représentant légitime de la classe ouvrière et plus largement des classes populaires. Le PCF est le seul parti à mettre des ouvriers aux avant-postes. Par ce fait, les ouvriers s’identifient au parti, ont confiance dans le PCF. Mais plus largement, c’est l’ensemble des classes populaires (les paysans, les « petits » employés) qui se reconnaissent dans le PCF, qui trouvent le PCF légitime pour les représenter.

Mischi souligne l’importance de la conception du parti : « L’ouvriérisme et l’importance accordée à la discipline organisationnelle ont favorisé la structuration d’un parti de masse bien ancré dans les milieux populaires jusque dans les années 1970. Le mode d’organisation du PCF offrait aussi un moyen de contrer les tendances élitaires propres au fonctionnement du champ politique. Il constituait un moyen de minimiser en partie l’importance des ressources culturelles individuelles au profit d’un capital collectif, entretenu et transmis dans l’action militante. Les contraintes organisationnelles visaient à contrôler les élus, à encadrer les tendances des notables et dirigeants à personnaliser l’action politique, et à favoriser les militants issus de catégories populaires. »

L’auteur décrit le basculement de la composition sociale des cadres du parti : « Les dispositifs de sélection et de formation de cadres militants d’origine populaire sont abandonnés dans les années 1990 et 2000 sous l’effet de la baisse des effectifs, mais aussi d’une remise en cause des pratiques autoritaires du centralisme démocratique. Les écoles, par exemple, disparaissent ou perdent leur fonction d’éducation populaire. La “politique des cadres” — un système de formation qui favorisait les militants ouvriers des entreprises — s’éteint progressivement. Pour le renouvellement du parti, on discute désormais surtout de rajeunissement et de féminisation. Quand il est question de “mixité”, il ne s’agit jamais de la promotion explicite des militants issus des classes populaires. Aux permanents d’origine ouvrière, formés dans les écoles du parti, succèdent des responsables dont la trajectoire (scolaire, professionnelle et militante) est étroitement associée au monde des collectivités territoriales. C’est autour de ces administrations locales que se restructure et survit le communisme contemporain et non, comme jadis, autour des réseaux syndicaux. »

L’absence d’écoles de cadres et d’attention particulière à former des ouvriers comme cadres du PCF entraîne une inégalité qui favorise les cadres d’origine intellectuelle.
Lutte de classes, conscience de classe et lutte contre la pauvreté

Au-delà des considérations sur la centralité ouvrière, Mischi avance aussi l’importance de l’évolution du discours du PCF sur la pauvreté5 : « Ce discours mettant l’accent sur les pauvres émerge régulièrement au sein du PCF, notamment à la fin des années 1970, où il traduit alors une prise en compte des premiers effets du recul de l’État social dans les quartiers populaires, avec le développement du chômage et de la précarité. Il est porté par la campagne des Cahiers de la misère et de l’espoir de 1976-1977 […] Cette évolution misérabiliste de la rhétorique communiste est à rebours du travail militant d’affirmation de la dignité ouvrière. Elle heurte aussi les logiques de constitution d’un parti dont les dirigeants se recrutaient dans les fractions très qualifiées du groupe ouvrier, des fractions qui se reconnaissent difficilement dans ce discours misérabiliste. Lorsque la dénonciation de l’exploitation cède le pas devant celle de la misère, cela entraîne une rupture importante dans le mode de légitimation sociale des dirigeants communistes : il s’agit essentiellement pour eux de parler au nom des pauvres et des exclus et non pas de leur donner le pouvoir dans le parti et dans l’appareil d’État. On passe de la lutte des classes à la réduction de la pauvreté. Ce changement de préoccupation traduit l’émergence d’une nouvelle génération de cadres du PCF dans la plupart des départements : aux militants ouvriers issus du syndicalisme succèdent progressivement des cadres territoriaux et des élus. À la tête de collectivités locales, ces derniers cherchent moins à organiser des contre-pouvoirs militants qu’à administrer leur ville et à lutter contre la pauvreté. Cette évolution s’inscrit bien sûr dans un mouvement général de recomposition des causes collectives autour de l’humanitaire, du bénévolat, de la charité, etc. Le résultat, c’est que la réflexion sur l’organisation de la lutte par ceux-là mêmes qui subissent en premier la domination, une réflexion si structurante dans l’histoire du mouvement ouvrier, a été délaissée au sein de l’ancien “Parti de la classe ouvrière” ».
Un parti d’élus

De là, on touche à un autre point avancé par le livre : comment la participation des communistes au pouvoir dans les communes va gangrener le parti par une dynamique propre centrifuge. Selon l’auteur, il y a d’abord ce qu’Emmanuel Ballager a appelé « le réformisme officieux » dans les mairies communistes dès les années 30, mais qui va pleinement se développer dans les années 80 où les communes communistes adoptent les PPP6, la supracommunalité, la gestion managériale.

Il y a ensuite le poids des élus qui échappent dès les années 80 au contrôle des sections avant que les élus ne prennent en réalité la tête de ces sections. Les élus et leurs compétences sont valorisés au détriment des militants. On finit par valoriser les pratiques les plus individualistes et localistes. Ce qui se traduit par des alliances à la carte au niveau communal, entre autres avec le PS. Ce qui accentue à son tour la tendance à l’électoralisme.

Il y a d’un côté les élus et ceux qui travaillent avec eux qui ont souvent le contrôle de l’appareil. Il y a de l’autre des militants qui délaissent le parti pour la participation à la vie associative ou syndicale.
Pour aller plus loin : les trois causes du « déclin » de la centralité ouvrière

Pour aller plus loin, tentons de résumer les causes du déclin de la centralité ouvrière.

D’abord, la fin de grands centres d’emploi : des pôles d’emploi centralisés avec des ouvriers stabilisés deviennent plus rares. La classe ouvrière telle qu’on la représente traditionnellement (pour faire simple : ouvrier dans une grande usine) a connu son apogée en France dans les années 50 et 70. Auparavant, le salariat était plus faible (et ce y compris durant le 19e siècle) : il existait alors un nombre très important d’artisans, de paysans, de non-salariés. Aujourd’hui, les pôles centraux d’emploi existent toujours (par exemple : la SNCF), mais ne dominent plus. Le monde ouvrier s’est donc transformé7, s’est fragmenté de plus en plus, s’est féminisé aussi.

Mais la fin de certains grands centres d’emploi n’explique pas tout. Pour Mischi, le rôle du PCF qui mettait en avant des porte-paroles ouvriers était aussi crucial pour l’existence de la classe et la conscience qu’elle a d’elle-même. L’abandon progressif par le PCF de la référence à la classe ouvrière, les mécanismes de promotion (interne) d’ouvriers, de mise en avant d’ouvriers aux postes dirigeants et de porte-parole a joué un rôle dans le « déclin » de la classe ouvrière.

Enfin la fin d’une certaine centralité ouvrière. Le monde intellectuel progressiste, jusque dans les années 70, mettait la classe ouvrière au centre : recherche universitaire, romans, films, etc. Se produit alors un net repli. La ségrégation spatiale joue aussi un rôle : les lieux de vie deviennent de plus en plus séparés, les intellectuels habitant dans la ville voient de moins en moins d’ouvriers, qui habitent de plus en plus à la campagne. Dans une certaine mesure, ce n’est pas tant la classe qui change, que le regard que l’on porte sur elle. On hérite d’images créées par une couche d’intellectuels qui nous pousse à croire au déclin de la classe ouvrière, à l’idée qu’elle se replierait sur elle-même, qu’elle serait « raciste », électrice du FN, etc.

On l’aura compris, les ouvrages de Julian Mischi (Le PCF désarmé (2014), Servir la classe ouvrière (2010), et Le bourg et l’atelier (2016)) sont des ouvrages à mettre entre toutes les mains de ceux qui désirent comprendre l’évolution du PCF et plus largement la fin de la centralité ouvrière (dans la société, et au sein du PCF), mais qui désirent aussi remettre la classe des travailleurs au centre du débat politique.

Michaël Verbauwhede.

1 Julian Mischi, Le communisme désarmé, le PCF et les classes populaires depuis les années 70, Agone, 2014.
2 Julian Mischi, Le bourg et l’atelier : Sociologie du combat syndical, Agone, Marseille, 2016.
3 En 2013, sur l’ensemble des adhérents répertoriés par le département Vie du parti, 75 % indiquent travailler dans le secteur public, dont 23 % dans une collectivité territoriale.
4 C’est tout l’avantage du travail et de l’ouvrage de Julian Mischi que d’avoir étudié des cellules locales.
5 Qui n’est pas sans rappeler les textes de Daniel Zamora sur le sujet. Voir par exemple sa thèse de doctorat : « De l’égalité à la pauvreté : Les reconfigurations de l’assistance et les transformations de l’État social belge (1925-2015) », ULB.
6 Partenariats public-privé.
7 Attention, il faut aussi se garder de toute idéalisation.
Michaël Verbauwhede
Etudes Marxistes n°115 , 2016
Pays-Haut : l'histoire du Parti communiste français décryptée

Le communisme désarmé, le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, le dernier livre du sociologue Julian Mischi, est une passionnante immersion dans le Parti communiste français. Il tente, en analyant les sections du Pays-Haut comme d’autres régions du pays, d’en comprendre le déclin dans les années 1980–1990 puis le (léger) renouveau militant depuis 2005.

Julian Mischi, sociologue à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) originaire de la vallée de l’Orne, propose dans Le communisme désarmé, le PCF et les classes populaires depuis les années 1970 , une analyse dense et documentée des 45 dernières années du Parti communiste français. On y croise des figures lorraines comme Michel Olmi, Alain Casoni, Albert Falcetta, Alain Amicabile ou encore Jean-Pierre Minella. Et on y parle de chasse aux contestataires dans les années 70, de réduction de la présence des ouvriers dans les fédérations au profit de milieux plus favorisés, etc. Interview…

On sent dans votre livre une certaine affection pour ce parti.

« Il n’y aurait pas grand intérêt aujourd’hui à adopter un ton dénonciateur à l’égard d’un parti qui est particulièrement affaibli. Le recul historique permet de mener des recherches sans tomber ni dans les simplifications anticommunistes, ni dans la glorification béate. Il faut rappeler qu’il a constitué un formidable outil de promotion sociale pour des ouvriers, mais aussi des paysans, des petits artisans et commerçants. Il a permis à des catégories populaires de faire de la politique alors qu’elles sont d’ordinaire exclues de ce monde-là. Par son système de formation et d’encadrement, il a fourni des armes militantes et culturelles aux ouvriers lorrains en lutte contre leur domination sociale et politique. »

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à son déclin ?

« Mes recherches portent sur les classes populaires. C’est dans le cadre d’une réflexion sur l’engagement en milieu populaire que je me suis intéressé au PCF. Revenir sur son déclin permet de mieux comprendre les phénomènes de marginalisation politique des catégories populaires, notamment ouvrières. La crise du PCF exprime plus généralement la crise du mouvement ouvrier français. Son étude est une source d’enseignement pour celles et ceux qui entendent lutter aujourd’hui contre l’exclusion à la fois sociale et politique des classes populaires. »

Comment expliquer ce phénomène ?

« À mon sens, ce qui est crucial, ce n’est pas tant que le PCF ait abandonné la référence “classe ouvrière”, car celle-ci n’a plus la même pertinence aujourd’hui qu’il y a trente ou quarante ans. Ce qui est crucial, c’est le fait que ses représentants aient eu tendance à délaisser la réflexion sur les rapports de classe et l’organisation de la lutte par ceux-là même qui subissent la domination. Cela s’explique notamment par le rejet du stalinisme qui est associé à l’ouvriérisme : en cherchant à donner une nouvelle image au parti, les dirigeants communistes ont dans le même temps eu tendance à refuser tout rôle politique spécifique aux classes populaires. »

Pourquoi parler de « professionnalisation de la gestion communale autour d’une oligarchie locale » chez les communistes ?

« Le PCF est confronté à un problème de renouvellement de son personnel électif. À force de reconduire les sortants pour éviter de perdre les mairies, la moyenne d’âge des édiles s’est fortement accrue ces trente dernières années. L’engagement de nombreux élus du bassin de Longwy en place au début des années 2010 remonte aux années 1970, voire même aux années 1960. Les élus sont en outre pris, souvent malgré eux, dans un processus de professionnalisation des collectivités territoriales. Ils s’entourent d’experts et tendent à valoriser une conception pragmatique et dépolitisée de l’action municipale, en particulier dans les instances intercommunales. Cette évolution se fait au détriment du renouvellement du personnel communiste, et également du maintien des liens avec les militants “de base”

Aux côtés de la prise de mandats électifs ou du travail auprès des élus, tout un horizon militant mériterait d’être également valorisé : éducation populaire, militantisme syndical, travail intellectuel, entraide locale, etc. Revalorisé mais aussi relié. L’éclatement des causes militantes autour de différentes thématiques (femmes, Palestine, défense juridique des salariés, bénévolat auprès des plus démunis, etc.) sans rassemblement idéologique et constitution de débouché politique commun n’aide sûrement pas à l’émergence de synergies à gauche. »

Vous parlez également du Front national.

« Le déclin du PCF a laissé une place restée vacante à la gauche du PS. C’est effectivement à l’extrême-droite qu’a émergé une nouvelle force politique radicale, qui bénéficie d’un soutien électoral important dans les milieux populaires », explique Julian Mischi, qui relativise tout de suite. « Il faut souligner que Marine Le Pen reste devant la porte des usines. Elle n’y entre pas, faute de relais structurés dans le monde ouvrier et de légitimité auprès des organisations ouvrières existantes. Il serait erroné de penser que le FN aurait pris la place qu’avait auparavant le PCF dans les territoires ouvriers. » Pour enfoncer le clou : « Il n’y a pas de réseaux du FN en milieu industriel, de syndicats amis, ni d’écoles qui formeraient une élite militante issue du monde ouvrier. Le FN est souvent animé par des indépendants (professions libérales, commerçants, artisans). Il est devenu ouvrier presque malgré lui. »

Sébastien Bonetti
Le Républicain Lorrain , 06/08/2015
Julian Mischi : « Il y a une dévalorisation générale des milieux populaires »

Sociologue et codirecteur de collection aux éditions Agone, Mischi a signé deux ouvrages consacrés au Parti communiste français : Servir la classe ouvrière (en 2010) et Le Communisme désarmé (en 2014). Mais plus que l’histoire propre d’un parti (et de ses débats internes), c’est ce qu’il dit de la société tout entière qui nous intéresse et nous retient ici : rappelons qu’il avait obtenu 21 % des suffrages à la présidentielle de 1969 et moins de 2 % en 2007 — pareille évolution n’est pas, de toute évidence, sans significations sur notre époque. Comment en est-on venu à croire qu’il n’existait presque plus d’ouvriers en France ? Comment est-on passé de l’héroïsation du prolétariat au mépris des ploucs et des beaufs ? Le FN est-il le nouveau parti du peuple ? Mischi nous répond et propose, surtout, de redonner des armes au communisme français — en replaçant, en son cœur, la lecture de classes.

Mettons les pieds dans le plat : pourquoi tant de personnes, en France, sont-elles persuadées que les ouvriers n’existent presque plus ? Qu’a-t-il pu se produire, collectivement, pour que cette idée folle ait pu prendre corps ?

Le groupe ouvrier, s’il a décliné depuis les années 1970, est en effet loin d’avoir disparu. Avec 6,8 millions d’individus au dernier recensement de 2011, il s’agit de l’un des principaux groupes sociaux, représentant 23 % de la population active française. Et, si l’on s’en tient à la seule composante masculine, un homme actif sur trois est ouvrier ! La population ouvrière reste donc importante, même si sa composition interne change — tout comme ses conditions de vie et de travail. Cependant, dans les représentations partagées par une majorité de Français, la composante ouvrière de la société est très largement sous-évaluée. Les ouvriers sont le plus souvent perçus comme des figures du passé ou des figures étrangères, travaillant en Chine ou au Bangladesh. Comment expliquer cette distorsion des représentations avec la réalité ? Tout d’abord, sûrement par le fait que l’on confond souvent le mouvement ouvrier et les ouvriers eux-mêmes. De la fragilisation de la classe ouvrière et de l’affaiblissement des organisations ouvrières, on en conclut trop rapidement à la fin des ouvriers, dont l’image est associée aux bastions industriels et aux conflits sociaux. Or les ouvriers d’aujourd’hui sont moins syndiqués, travaillent davantage dans des petites unités de production, dans le secteur des services, et beaucoup résident dans les espaces ruraux et périurbains. Ils ne correspondent pas aux images toutes faites de la classe ouvrière, qui ont été produites par les militants du siècle dernier. Il faut cependant rappeler que les figures ouvrières classiques, telles que les métallos ou les cheminots, sont bien sûr loin d’avoir disparu.

Autre facteur : l’évolution des représentations du monde social, avec un déclin des grilles de lecture en termes de classes et — ce qui revient souvent au même — l’essor d’une vision erronée d’une société structurée autour d’une immense classe moyenne. Les lectures raciales et spatiales (habitants de cité, jeunes issus de l’immigration, petits blancs ruraux, etc.) ont également joué contre les catégorisations classistes. Les représentations publiques dominantes sont produites par des journalistes, universitaires, femmes et hommes politiques, experts, artistes, qui n’ont plus guère de liens avec les milieux ouvriers. Ils en sont éloignés du fait de leurs propriétés sociales (origines familiales, profession exercée, niveau de diplôme) et aussi parce qu’ils ne les fréquentent pas et n’habitent pas les mêmes territoires. Le contraste est prononcé avec les « années 1968 », où les rencontres entre professions intellectuelles et milieux populaires étaient plus fréquentes. Enfin, pour comprendre cette invisibilisation des ouvriers dans la société française, il faut également mentionner l’érosion des identifications de classe dans les milieux ouvriers eux-mêmes. Les ouvriers sont devenus invisibles à leurs propres yeux car tout un ensemble de dispositifs de gestion de la main-d’œuvre a contribué ces trente dernières années au déclin de la conscience de classe, qui caractérisait auparavant ce groupe. Devenus « opérateurs » dans des entreprises où le mot ouvrier disparaît des classements, mis en concurrence avec des collègues d’atelier qui peuvent avoir des statuts (intérimaires ou stables) et des rémunérations (prime et salaire individualisés) différents, divisés en petites unités où les syndicats peuvent difficilement s’implanter, on peut comprendre que la solidarité ouvrière et la conscience d’appartenance au même groupe se soient émoussées ces dernières années.

Vous refusez de réduire l’histoire du PCF à celle de l’URSS : que gardez-vous du bébé franco-communiste une fois l’eau du bain stalinien jetée ?

Certes, l’histoire du PCF ne se réduit pas à celle de l’URSS, mais il y a tout de même une matrice stalinienne commune qui s’est traduite par l’établissement, en France, d’une organisation communiste très hiérarchisée et dominée par une pratique militante délégataire. Le pouvoir était concentré entre les mains des permanents et toute divergence interne traquée. En pratique, le centralisme fonctionnait de manière peu démocratique et les congrès étaient des moments de mises en scène collective plus que des lieux de débats contradictoires. Dans ce cadre, les critiques portées sur l’URSS et les expériences du socialisme dit « réel » étaient peu audibles. Mais le communisme hexagonal a aussi été alimenté par un mouvement ouvrier et paysan typiquement français, par des héritages historiques, des traditions syndicales et républicaines, sans lesquels on ne pourrait comprendre sa forte implantation populaire. Pour prendre un exemple : lorsque les petits exploitants agricoles du Massif central rejoignaient le PCF, ce n’était pas en suivant le modèle soviétique de collectivisation des terres, mais plutôt en lien avec des revendications syndicales et dans l’objectif d’un partage plus équitable du foncier. En dépit de sa dimension bureaucratique, le courant communiste a été le support d’une mobilisation et d’une promotion d’ouvriers et de paysans dans ses territoires d’influence.

Mon travail dans les archives internes et la réalisation d’entretiens me conduisent aussi à ne pas surestimer l’impact de ce qui se passe en URSS dans l’explication du déclin contemporain du PCF. Pour les militants qui rejoignent l’organisation dans les années 1960 ou 1970, les pays de l’Est ne jouent déjà plus un rôle attractif. Logiquement, ce n’est pas principalement sur ce plan-là que les ruptures s’opèrent par la suite. Cela étant dit, il apparaît néanmoins évident que la gestion du rapport aux pays socialistes par le groupe dirigeant a constitué un frein au renouvellement militant du PCF, dans les années 1980 et 1990. Suite au tournant sectaire du printemps 1978, la ligne alors tenue évoque une vague critique des « retards » et « défauts » de l’URSS. La difficulté qui se pose (du moins à celles et ceux qui n’ont pas abandonné l’idée de l’émancipation des travailleurs), c’est que le communisme français, y compris dans sa version stalinienne, a aussi permis la constitution inédite d’un parti animé par des dirigeants d’origine ouvrière (comme en Union soviétique). L’ouvriérisme et l’importance accordée à la discipline organisationnelle ont favorisé la structuration d’un parti de masse bien ancré dans les milieux populaires jusque dans les années 1970. Le mode d’organisation du PCF offrait aussi un moyen de contrer les tendances élitaires propres au fonctionnement du champ politique. Il constituait un moyen de minimiser en partie l’importance des ressources culturelles individuelles au profit d’un capital collectif, entretenu et transmis dans l’action militante. Les contraintes organisationnelles visaient à contrôler les élus, à encadrer les tendances des notables et dirigeants à personnaliser l’action politique, et à favoriser les militants issus de catégories populaires. Or le rejet du mode de fonctionnement passé du PCF durant les années 1990–2000, salutaire sur beaucoup de points, ne prend pas en compte cette question de l’exclusion politique des classes populaires. L’essentiel est alors de sauver les meubles, de maintenir l’appareil et surtout de bénéficier d’une bonne image dans l’opinion publique afin de contenir le déclin électoral. La question de la place des classes populaires dans l’organisation, auparavant centrale, est devenue secondaire.

Tout l’enjeu est, me semble-t-il, de refuser l’idée d’un lien inévitable entre construction d’un appareil partisan pyramidal et représentation des classes populaires. Il serait réducteur d’envisager que l’engagement des classes populaires au sein d’un parti ne peut aller sans une forme de délégation du pouvoir à des permanents. Cette question de la promotion politique des groupes sociaux dominés dans un cadre militant démocratique appelle la construction de nouvelles formes de mobilisation. Le pari de mon livre est qu’on ne pourra rien inventer de vraiment nouveau tant que le processus de disparition de la voie empruntée par le PCF pour parvenir à cette représentation des classes populaires n’aura pas été soigneusement décrit.

« Les cadres du PCF, écrivez-vous dans votre dernier livre, se présentent de plus en plus comme les porte-parole “des pauvres, des plus défavorisés des salariés”. » Les « exploités » sont désormais essentiellement définis « par leur exclusion » et leur « précarisation. » Pourquoi, et comment, un parti qui a incarné durant plusieurs décennies le monde ouvrier a-t-il pu basculer dans un discours « misérabiliste », pour reprendre votre mot ?

Ce discours mettant l’accent sur les pauvres émerge régulièrement au sein du PCF, notamment à la fin des années 1970, où il traduit alors une prise en compte des premiers effets du recul de l’État social dans les quartiers populaires, avec le développement du chômage et de la précarité. Il est porté par la campagne des « cahiers de la misère et de l’espoir » de 1976–1977 et s’inscrit dans une logique de concurrence électorale : il s’agit pour les communistes de parler des pauvres pour marquer l’écart avec le PS, qui progresse à leur détriment. Mais associer ouvriers, pauvres, retraités, voire même parfois les malades, dans l’ensemble des populations dites « marginalisées », se fait au détriment des représentations de classe et peut conforter l’idée d’une disparition de la classe ouvrière. Avec la référence par exemple aux « petites gens », on est alors loin de la classe ouvrière héroïque et combattante de 1936 et de la Libération. Cette évolution misérabiliste de la rhétorique communiste est à rebours du travail militant d’affirmation de la dignité ouvrière. Elle heurte aussi les logiques de constitution d’un parti dont les dirigeants se recrutaient dans les fractions très qualifiés du groupe ouvrier, des fractions qui se reconnaissent difficilement dans ce discours misérabiliste.

Lorsque la dénonciation de l’exploitation cède le pas devant celle de la misère, cela entraîne une rupture importante dans le mode de légitimation sociale des dirigeants communistes : il s’agit essentiellement pour eux de parler au nom des pauvres et des exclus et non pas de leur donner le pouvoir dans le parti et dans l’appareil d’État. On passe de la lutte des classes à la réduction de la pauvreté. Ce changement de préoccupation traduit l’émergence d’une nouvelle génération de cadres du PCF dans la plupart des départements : aux militants ouvriers issus du syndicalisme succèdent progressivement des cadres territoriaux et des élus. À la tête de collectivités locales, ces derniers cherchent moins à organiser des contre-pouvoirs militants qu’à administrer leur ville et à lutter contre la pauvreté. Cette évolution s’inscrit bien sûr dans un mouvement général de recomposition des causes collectives autour de l’humanitaire, du bénévolat, de la charité, etc. Le résultat, c’est que la réflexion sur l’organisation de la lutte par ceux-là mêmes qui subissent en premier la domination, une réflexion si structurante dans l’histoire du mouvement ouvrier, a été délaissée au sein de l’ancien « Parti de la classe ouvrière ».

Dans La gauche radicale et ses tabous, Aurélien Bernier a des mots durs contre le PCF. Il lui reproche d’être entré dans le jeu de la gauche plurielle et d’avoir trahi – notamment par la parole de Robert Hue – ses propres engagements, sur la question européenne (Maastricht, monnaie unique, etc.). Confirmez-vous ce lien entre l’effondrement du PC et son virage union-européen ?

La thèse d’Aurélien Bernier est assez schématique. Renvoyer le déclin du PCF à une seule cause, celle de l’abandon d’un discours souverainiste face à la construction européenne prête à discussion. La chronologie notamment pose problème : l’effondrement électoral et militant du PCF a surtout lieu entre 1979 et 1984, bien avant Robert Hue et la liste Bouge l’Europe de 1999. Et cette évolution idéologique s’inscrit plus profondément dans la recherche d’une nouvelle image par le successeur de Georges Marchais. Robert Hue investit la communication politique et cherche à « moderniser » le message communiste, quitte à mettre en sourdine une position traditionnellement anti-européenne, mais pas seulement : il met également entre parenthèses la question des rapports de classe. C’est de ce côté-là, celui de la lutte des classes, que la gauche radicale peut probablement retrouver du souffle et mettre au jour les brouillages idéologiques opérés par l’extrême droite. Et, comme cette lutte s’opère de plus en plus à l’échelle européenne, avec une collaboration efficace entre milieux d’affaires et eurocrates au détriment des causes citoyennes et des droits des travailleurs, c’est à ce niveau-là que le combat doit aussi être mené.

Le FN se présente aujourd’hui comme le défenseur du salariat, des oubliés, des invisibles, des travailleurs, et non des « marges » dudit salariat. Vous rappelez que l’accusation de « populisme » menace en permanence toute personne de gauche soucieuse des intérêts des classes populaires. Iriez-vous, comme Mélenchon ou Michéa, par exemple, jusqu’à vouloir réhabiliter ce mot ?

Ce mot renvoie d’abord, pour moi, en tant que sociologue des classes populaires, à un risque de lecture biaisée des cultures populaires. En effet, suivant Jean-Claude Passeron et Claude Grignon dans Le Savant et le populaire (sous-titré Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature »), le populisme traduit une volonté de réhabilitation des dominés, une stratégie d’enchantement des cultures populaires, décrites comme plus authentiques que celles des élites. Ce faisant, le populiste oublie les rapports de domination, qui marquent les cultures populaires et en font des cultures dominées, situées en bas des hiérarchies de légitimité qui prévalent dans la société à travers notamment l’école et les médias. Une telle attitude ne permet pas une analyse objective des cultures populaires, pas plus que la posture symétrique, le misérabilisme, qui appréhende le populaire sous l’angle unique de sa dépossession et domination, et n’y voit que du manque et de la limitation.

Concernant plus précisément les attitudes politiques, essayistes et journalistes utilisent ce mot pour disqualifier certains comportements électoraux — rejet de l’Union européenne, vote pour le FN ou la gauche radicale — vus comme dangereux et non-démocratiques. Ce qualificatif permet de rapprocher abusivement des attitudes politiques qui sont en réalité divergentes. Surtout, comme l’a bien montré Annie Collovald (Le « populisme du FN », un dangereux contresens, paru en 2004), il permet de discréditer toute remise en cause de l’ordre dominant tout en raillant la bêtise du peuple, qui serait naturellement manipulable et crédule, alors que les élites auraient des opinions plus rationnelles, fondées et démocratiques. Il s’agit là d’une évolution importante car, dans ses usages antérieurs, notamment par Lénine, le populisme servait à dénoncer les porte-paroles autoproclamés du peuple et certaines fractions des élites qui cherchent à mobiliser le peuple contre ses propres intérêts. On a glissé de la mise en garde face à la manipulation du peuple au discrédit des aspirations politiques mêmes du peuple. Cette révolution idéologique, analysée par Annie Collovald, fait le jeu du FN en lui prêtant un caractère « populiste » ou « populaire ». Dans ces conditions, la réhabilitation du mot semble difficile, surtout dans le sens opéré par Michéa — qui ne rompt pas avec ce qui est au cœur de la rhétorique médiatique d’accusation de populisme, la représentation d’un « peuple sans classes ».

En effet, Michéa (surtout) et Mélenchon (également — notamment dans son dernier livre et depuis le mouvement M6R) en appellent à un peuple mythique, sans position sociale ou professionnelle : une façon d’évacuer la question des rapports de classe. Le peuple de Michéa est un ensemble confus, mais défini implicitement par des frontières morales ou ethniques. Comme d’autres auteurs pamphlétaires « inclassables » et à succès, il met l’accent sur les questions d’appartenance et les clivages identitaires, évoque un « ordre naturel » ou « un héritage historique » qui seraient en danger, sous le feu d’un ennemi culturel (souvent le progrès, la société consumériste, la gauche…). Il prête des vertus morales, une « sensibilité profonde » aux « gens ordinaires » (de façon populiste, suivant la définition de Grignon et Passeron), mais ne s’intéresse pas à l’examen des faits, aux logiques concrètes des rapports de dominations et aux moyens de les contrer. Cela le conduit par exemple à rejeter les travailleurs immigrés dans les marges du salariat alors que le groupe ouvrier se reproduit historiquement par l’apport de générations de migrants issus d’autres pays. D’une façon générale, la rhétorique du peuple contre les élites voile souvent la question des rapports de classe, du rôle de la petite bourgeoisie, par exemple. La position de classe n’est pas simplement une question de conscience politique, c’est avant tout un positionnement dans des rapports de domination. Si des éléments de la bourgeoisie culturelle (comme les universitaires, par exemple) en viennent à s’engager contre les intérêts de classe, à défendre ceux des classes populaires, tant mieux, mais cela n’empêche pas de réfléchir sur les rapports de classes qui traversent ce que l’on appelle abusivement les « 99 % », les « salariés », ou encore le « peuple », etc.

Dans son essai Retour à Reims, Didier Eribon explique que le vote FN est un vote de classe, qu’il est « comme le dernier recours des milieux populaires pour défendre leur identité collective » tant la gauche les a trahis. Partagez-vous cette analyse ?

L’autobiographie de Didier Eribon est très intéressante — notamment sous l’angle de la description et de l’analyse fine d’un cas de transfuge de classe —, mais cet essai ne repose pas sur une étude du vote FN. L’auteur est d’ailleurs plutôt un spécialiste des idées, qui consacre ses recherches à la littérature et à la théorie sociale. En fait, l’état des connaissances sur le sujet est très limité car nous n’avons que peu de recherches approfondies en sociologie politique sur les trajectoires électorales vers le FN, sur les significations données à ce vote par les principaux intéressés. Ce que l’on sait, c’est que le cas des membres de la famille de Didier Eribon, qui passent d’un vote pour le PCF à un soutien au FN, ne représente pas un mouvement de fond. Il faut le rappeler car il y a beaucoup de raccourcis simplistes sur le sujet : les études électorales montrent que le FN s’est développé dans les années 1980 et 1990, avec surtout l’apport d’électeurs de droite qui se sont « radicalisés », tandis que beaucoup d’électeurs communistes ont alors rejoint les rangs des abstentionnistes. Puis de plus en plus de jeunes ouvriers votent pour le parti d’extrême droite comme premier vote, sans être passés par la gauche ou la droite dite « modérée ». Il s’avère que les milieux populaires encore relativement structurés autour d’une conscience de classe et d’organisations syndicales, comme les cheminots ou les ouvriers de l’automobile, restent éloignés du FN. Il semblerait en outre que les ouvriers proches du FN travaillent davantage dans de petites entreprises, dans le monde de l’artisanat, où l’opposition de classe au patron est plus faible.

Le FN est d’ailleurs souvent animé par des indépendants (professions libérales, commerçants, artisans, chefs d’entreprise). Il est devenu ouvrier presque malgré lui et ne cherche pas spécialement à assurer la promotion de ses militants d’origine populaire. Au contraire, il travaille surtout en ce moment à attirer des éléments « respectables » du monde intellectuel et politique, à l’image de l’avocat Gilbert Collard ou de l’ancien « journaliste » Robert Ménard. Il serait erroné de penser que le FN aurait pris la place qu’avait auparavant le PCF dans les territoires ouvriers. Il n’y a pas de réseaux du FN en milieu industriel, de syndicats amis, ni d’écoles qui formeraient une élite militante issue des classes populaires. Concernant l’éventuel vote de classe des milieux populaires, il faut aussi rappeler que la première attitude électorale dans ces milieux reste l’abstention.

Il est de bon ton, un peu partout, de moquer le peuple : il serait raciste, sexiste, inculte, plouc, Dupont-Lajoie et nous en passons. Et la gauche, plus ou moins radicale et culturelle, n’est pas la dernière à tenir ce discours. À quel moment passe-t-on de l’héroïsation (souvent mythifiée) de la classe ouvrière comme Salut de l’Histoire au « beauf » de Cabu ?

Le tournant s’est opéré dans les années 1970 et a pris toute son ampleur dans les années 1980. On peut d’ailleurs l’envisager comme un des effets du déclin du PCF (et plus largement du mouvement ouvrier français), qui diffusait une fierté ouvrière, avec, vous avez raison, une représentation souvent mythique d’une classe ouvrière — forcément héroïque et combattante. Un effet également du déclin général du marxisme dans la vie intellectuelle française. Ainsi, la principale raison est-elle à rechercher du côté de la démonétisation de la cause des classes populaires au sein des milieux politiques et intellectuels : alors que le « prolétariat » était au cœur des mobilisations des « années 1968 », le reflux du gauchisme au cours des années 1970 a pour corollaire l’émergence de la « contre-culture », étudiée notamment par Gérard Mauger, qui montre bien comment son essor s’appuie sur la réhabilitation des révoltes des « petits-bourgeois », et peut donc induire la disqualification du « beauf » (lisez par exemple « De “l’homme de marbre” au “beauf”. Les sociologues et la cause des classes populaires », paru dans le numéro 26 de Savoir / Agir, en décembre 2013). Il y a une dévalorisation générale des manières d’être populaires, et l’ethos ouvrier devient illégitime en politique, à l’image des moqueries visant Marchais ou Krasucki.

Ayant mené des recherches dans les espaces ruraux, je peux évoquer le cas du rapport aux chasseurs, qui illustre bien cette évolution. Dans ses formes populaires, cette pratique, qui est très répandue dans les régions à la fois rurales et industrielles, est surtout disqualifiée à partir des années 1970, dans un contexte d’essor de l’écologie. Les chasseurs sont dépeints comme des beaufs sanguinaires, des ploucs avinés. Cette stigmatisation est surtout le fait des membres de la petite bourgeoisie culturelle : auparavant figure classique des sociétés de chasse, l’instituteur est désormais plutôt le porteur local d’un discours anti-chasse. Alors que les sociétés communales de chasse se resserrent autour des seuls membres des classes populaires, les réseaux écologistes se recrutent plutôt parmi les professions intellectuelles urbaines.

Vous déplorez les « lectures raciales » qui auraient, dans certains milieux critiques, pris le pas sur les « lectures de classe ». On sait pourtant que tout n’est pas réductible à la stricte analyse classiste : les dominations de genre, de race et d’orientation sexuelle. Comment envisagez-vous cette articulation ?

Vous avez tout à fait raison : les formes de la domination sont multiples et différents clivages structurent l’espace social. On retrouve ces clivages au sein même de la classe ouvrière ; c’est ce que j’avais mis en avant dans mon précédent ouvrage, Servir la classe ouvrière, où j’ai travaillé cette articulation — dans le cas du PCF des années 1950–1970. On peut en effet y observer une reproduction de différents types de domination, car les dirigeants ouvriers viennent des fractions masculines, françaises, urbaines et très qualifiées des groupes ouvriers. Les femmes, ouvriers spécialisés, travailleurs immigrés et ouvriers ruraux tendent à être relégués. Si bien que le « Parti de la classe ouvrière » est animé par les fractions hautes des milieux populaires et travaillé par différentes logiques de domination. Prendre en compte les dominations de genre est notamment essentiel si l’on ne veut pas faire l’impasse sur la moitié des classes populaires. Dans cette optique, la notion de classe ouvrière est mal adaptée à la période contemporaine marquée par une forte féminisation du travail subalterne (développement du groupe des employées de service notamment) hors industrie. En sociologie, nous allons ainsi plutôt recourir à la notion de classes populaires.

Concernant l’évolution du champ intellectuel, ce que je pointe, c’est que la prise compte de nouvelles formes de domination s’est malheureusement faite dans un contexte général d’éviction des enjeux de classe. En même temps que les professions intellectuelles se sont retranchées sur leur métier, leurs milieux, leurs préoccupations, elles ont souvent délaissé la question des intérêts sociaux des classes populaires. Il ne s’agit bien sûr pas de minimiser d’autres formes de domination, mais force est de constater que la question centrale de l’exploitation économique est passée au second plan. Pour ce qui concerne la sociologie, il suffit de regarder les sujets de recherches choisis prioritairement par les étudiants politisés. Dans les usages courants de l’intersectionnalité, la classe est rapidement expédiée : ce qui intéresse avant tout, ce sont souvent les discriminations liées au genre, à la couleur de peau ou aux orientations sexuelles. Pourtant, la position dans les rapports de classe me paraît centrale : elle est alimentée par tout un ensemble de facteurs (origine familiale, trajectoire scolaire, position dans l’organisation du travail, etc.) et engage fortement les comportements et attitudes des individus ; elle contraint drastiquement leur espace des possibles. Certes, il ne faut pas opposer les dominations entre elles, mais on ne peut pas non plus mettre tout sur le même plan. L’articulation dont vous parlez mérite d’être investie de manière empirique, saisie sur le terrain des différenciations sociales concrètes, non pas simplement pensée, du seul point de vue intellectuel, comme une combinaison théorique de catégories. C’est ce que fait admirablement Beverley Skeggs (voir Des femmes respectables. Classe et genre en milieu populaire, paru aux éditions Agone en 2014) en travaillant sur les appartenances de genre auprès d’ouvrières anglaises et en interrogeant leur rapport au féminisme.

Paul Willis disait du reste, pour la revue Agone : « Tous les systèmes symboliques s’articulent mais je pense toujours que la classe explique plus le genre et la race que la race et le genre peuvent expliquer la classe. Il est impossible de comprendre la classe sans prendre en compte les relations de genre ou de race mais j’argumenterai toujours pour dire que la classe et le capital constituent la structure dynamique. C’est le capital qui produit la mondialisation. La mondialisation est venue de la concentration du capital, pas de la concentration du patriarcat. Ce n’est pas la race qui produit de la globalisation ou qui en est le moteur dynamique. Et pour moi cela prouve bien que c’est la classe qui est au centre. » Willis nous invite judicieusement à mener des analyses de classe au sein même de l’étude des discriminations liées au genre ou aux origines nationales.

Mais vous parlez du communisme tel que le PCF le défend : il a été, et est encore, pourtant porté par les courants trotskystes : le NPA (anciennement LCR) et LO, notamment. Diriez-vous que leur communisme a aussi été « désarmé » ? Leurs positions ne sont-elles pas bien plus mordantes que celles du PCF (et moins compromises, forcément, par l’histoire stalinienne et les pleins pouvoirs en Algérie) ?

Tout mon travail vise à montrer que les positions et prises de positions ne suffisent pas. Les dispositifs organisationnels comptent beaucoup pour faire venir des adhérents, les garder et les politiser. Par rapport à ses concurrents trotskystes, la grande force du PCF a été son organisation, implantée dans les réalités des milieux populaires. Au-delà du parti proprement dit, les communistes étaient investis dans une multitude de réseaux : au sein de la CGT dans leurs entreprises, dans la vie municipale et associative de leurs localités. Ils participaient à tout un ensemble d’« organisations de masse » : Confédération Nationale du Logement (CNL), Union des femmes française (UFF), Secours Populaire, Tourisme et Travail, Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), etc. Il s’agissait d’autant de lieux d’ouverture sur la société et de points d’ancrage dans les milieux populaires. Certains de ces relais se sont maintenus et le poids de l’Histoire est fort : le PCF a bénéficié de trois grandes vagues d’adhésions massives pendant le Front populaire, à la Libération, puis durant la période du programme commun (1972–1977). Trois vagues d’adhésions qui lui ont donné des cadres, formés dans des écoles internes, sur plusieurs décennies. Il bénéficie aujourd’hui encore d’importants héritages, notamment municipaux et syndicaux, qui lui assurent un ancrage local et une base populaire que n’ont pas le NPA ou même LO.

Il faut savoir que la plupart des responsables locaux et nationaux du PCF dans les années 2000–2010 ont rejoint l’organisation dans les années 1960–1970. C’est le cas, par exemple, de Pierre Laurent, l’actuel secrétaire national, qui a rejoint le mouvement communiste en 1972. L’ancienneté militante est forte au sein du PCF — ce qui lui assure une certaine stabilité en dépit des départs réguliers. Alors qu’en face, l’extrême gauche s’est plutôt enfermée dans une stratégie groupusculaire, dans des luttes fratricides, qui ont donné naissance à une multitude d’organisations qui connaissent un turnover important. Certaines organisations gauchistes, dans les années 1970–1980 notamment, sont des lieux de passage, correspondant à une étape dans le cycle de vie biographique, et peuvent déboucher sur d’autres engagement politiques (vers le PS) ou des reconversions professionnelles (dans le journalisme, le monde universitaire). À côté des 70 000 adhérents déclarés à jour de cotisation au PCF, LO revendique 8 000 adhérents depuis plusieurs années et l’on peut noter l’importance que cette organisation accorde aux militants ouvriers, souvent candidats lors des élections, même si la porte-parole, Nathalie Arthaud, est enseignante de profession¹. Concernant le NPA, il ne compte plus que 2 100 adhérents et il semblerait qu’il ne soit pas toujours évident de s’intégrer à ce parti lorsque l’on n’a pas un capital culturel élevé ou une connaissance déjà fine des batailles politiques et théoriques. À l’inverse, les communistes, notamment des organisations de jeunes, peuvent être moqués pour leur absence de réflexion politique et l’accent qu’ils mettent sur l’établissement de liens amicaux de convivialité où perdure un ethos populaire festif. Cette sociabilité est une force attractive. Car, là aussi, il faut se départir d’un tropisme intellectualiste : une adhésion est rarement un choix réfléchi sur une idéologie ou un programme dont on aurait une claire conscience. La prise de carte ou de contact constituent le plus souvent le début d’un long processus de socialisation politique qui se réalise lorsque l’on est dans l’organisation. Comme l’affirmait un principe que l’on retrouvait auparavant dans le matériel d’organisation du PCF : « On ne naît pas communiste, c’est dans le parti qu’on le devient. »

Vous concluez votre dernier livre sur l’idée d’inventer du « nouveau ». De Mélenchon à Podemos, un discours semble se développer : abandonner le seul référent de gauche pour constituer un vaste front populaire. Comment réagissez-vous ?

Le « nouveau » que j’évoque concerne surtout la construction d’outils militants qui permettraient l’engagement des classes populaires, sans retomber dans les travers d’un fonctionnement bureaucratique et d’une dépossession des militants « de base ». Dans cette perspective, tout n’est pas qu’affaires de discours ou de stratégies de captation de clientèles électorales. Concernant les orientations du discours, l’intérêt qu’ont les dirigeants de Podemos à s’adresser aux électeurs déçus de droite ou aux primo-votants, avec une rhétorique débarrassée des références classiques à la gauche, est compréhensible. Pour le cas français, je demeure cependant sceptique — et on peut s’interroger sur les valeurs aux fondements d’un dépassement de l’opposition gauche/droite. Historiquement, les promoteurs du « ni gauche ni droite » se trouvent tout de même surtout à l’extrême droite, notamment avec les courants fascistes dans l’entre-deux-guerres. Aujourd’hui, les soraliens et bien sûr le FN jouent sur ce credo, entraînant de fortes confusions et des récupérations symboliques des acquis du mouvement ouvrier. Sous l’hégémonie d’un PS droitisé, la gauche est effectivement mal en point, mais est-ce une raison pour abandonner tout ancrage dans une histoire politique où les forces de progrès, comme l’on disait il y a encore peu de temps, étaient clairement à gauche ? L’idée d’un « front très large », d’une union du « peuple » contre la « caste », peut laisser entendre que tout n’est pas à rejeter à droite, ou que l’appartenance nationale dépasse les clivages de classes. L’expression du peuple contre la caste vient d’ailleurs d’Italie, où elle a été popularisée par Beppe Grillo, personnage au comportement politique douteux par plusieurs aspects…

Ballast , 15 juin 2015
Compte-rendu

Bien que l’ensemble de la littérature consacrée au Parti communiste français semble s’accorder sur certains facteurs explicatifs de son déclin, tel l’atomisation croissante de la « classe ouvrière » dont celui-ci fut jadis le porteparole, voire le tribun1, peu de travaux portent effectivement sur les relations entretenues entre la classe ouvrière et le PCF. C’est cette carence que Julian Mischi se propose de pallier dans cet ouvrage.

L’auteur ne néglige pas que l’affaiblissement du communisme français soit dû à la conjonction d’un ensemble de facteurs tant exogènes (attaques extérieures, transformations institutionnelles, concurrence partisane, etc.) qu’endogènes (affaiblissement de sa « force idéologique subversive » (p.7)). Il propose toutefois d’aborder ici cette relation dialectique entretenue, parfois au travers de conflits, entre le parti communiste et les catégories de population que celui-ci entend représenter.

La problématique générale de l’ouvrage ne porte pas, selon l’auteur, sur un état des lieux du PCF actuel (tel qu’il a pu être dressé par Lavabre et Platone2) mais sur un élargissement visant à comprendre, les « difficultés à construire une structure politique en phase avec les milieux populaires » (p. 9). C’est donc à l’étude de l’évolution de terrains militants précis et au travers d’un spectre historique large d’une quarantaine d’années que l’auteur nous invite ici. En rappelant que le « communisme ne se confond pas avec ses porte-parole centraux » (p. 12), et qu’il s’est tout au long de
son histoire ancré dans une logique territoriale populaire (on peut penser ici aux travaux de Hastings3), J. Mischi propose un regard comparé sur quatre départements (Allier, Isère, Loire-Atlantique, Meurthe-et-Moselle). Cela de manière à éclairer ce phénomène de distanciation entre le PCF et les classes populaires, notamment par un processus de « rétractation de l’élite communiste autour de professionnels de la gestion publique locale » (p. 16) recoupant ainsi la thèse de la semi-cartellisation du PCF14.

Dans un premier temps, l’auteur revient sur la « recomposition des classes populaires ». S’opposant aux théories de la « disparition de la classe ouvrière », il préfère nuancer la corrélation « évidente » entre disparition du monde ouvrier et déclin du PCF (p. 17). Il effectue ainsi un retour sur la
construction socio-historique du communisme français. L’univers communiste s’est développé au travers d’un monde ouvrier structuré en classes au sens marxiste c’est-à-dire existant de fait (classe en soi) et disposant d’une relative conscience de sa situation (classe pour soi)15. La constitution du parti communiste au sein des milieux ouvriers au début du XXe siècle a légitimé les prétentions de celui-ci à une compréhension empirique de la « classe ouvrière » et de ses revendications. En mettant en place des séquences d’instruction au sein des « écoles de parti » françaises et internationales, il a permis une progressive élévation du niveau social de ses cadres. Mischi pointe toutefois l’ambivalence de cette structuration qui tend à reproduire « au sein de l’organisation elle-même des rapports de domination ayant cours dans la société » (p. 25) (surreprésentation des hommes et établissement d’une bureaucratie puissante). Il explique ensuite la mutation progressive de la classe ouvrière en « catégories populaires » (p. 32) par la perte de conscience de sa situation, mais également par les transformations subies tant dans les rapports de production que dans les modes de vie y attenant.

Mais l’auteur n’entend pas ici réduire « la crise du PCF à un effet sociologique mécanique » et dans un deuxième temps, il aborde donc la désouvriérisation par les « logiques ayant leurs sources dans l’organisation militante elle-même » (p. 57). Il explique ici les transformations internes de l’appareil, qui, après avoir donné la primauté aux membres issus du monde ouvrier, se confronte dès les années 1970 à un paradoxe dans son renouvellement militant. En effet l’accent est mis sur une ouverture vers « les couches moyennes » (p. 59) provenant notamment du milieu enseignant. L’auteur montre le progressif abandon par le PCF de sa logique de recrutement de permanents ouvriers, tout en maintenant un discours ouvriériste de surface, ce qui contribue à introduire un malaise chez les militants en fonction de la catégorie socioprofessionnelle à laquelle ils appartiennent. Cette ligne de fracture a été progressivement dépassée par le parti communiste en abandonnant toute ligne « classiste » au profit du souhait de représenter « la société dans sa diversité » (p. 79). Cette logique l’a en conséquence conduit à abandonner toute référence aux classes populaires.

À partir du troisième chapitre s’ouvre une séquence analysant « les logiques politiques du désengagement communiste » (p. 95). J. Mischi s’inscrit en contrechamp de « la vision d’un déclin lent et naturel du PCF » (p. 96). Pour lui, la baisse de l’engagement est la conséquence d’une multiplicité de conflits internes. Il revient ici sur certaines des causes d’un engagement communiste moins durable, telle l’absence d’une forte intégration dans les réseaux de sociabilités du parti (on retrouve ici en filigrane le thème d’un de ses précédents ouvrages4) mais également sur l’installation d’un phénomène de crise permanent, cristallisant les tensions entre militants et/ou entre les militants et la direction nationale du PCF. Si les conflits étaient traditionnellement discrets et réservés aux «coulisses » de l’organisation, J. Mischi explique ici les différents mouvements menant à une contestation publique du parti par certains de ses adhérents. Une distinction est tout de même opérée entre la prise de distance souvent bruyante et brutale des détenteurs d’un bagage socioculturel permettant un réinvestissement personnel autre part, et celle plus discrète mais eut-être aussi plus nombreuse, des catégories socioprofessionnelles détenant moins de capital culturel. Ce travail esquisse également la manière dont se sont construites des « vagues de critiques » (p. 135) internes (rénovateurs, reconstructeurs, refondateurs…) au sein du PC, préfigurant le « risque d’une structuration en tendances » (p. 106), suivant ainsi une organisation proche des partis sociaux-démocrates.

1 Au sens donné par G. Lavau (1981), À quoi sert le Parti communiste français ?, Paris, Fayard.
2. M.-C. Lavabre, F. Platone (2003), Que reste-t-il du PCF ?, Paris, Autrement.
3. D. Andolfatto, F. Greffet (2008), « La “semi-cartellisation” du Parti communiste français », dans Y. Aucante, A. Dezé (dir.), Les Systèmes de partis dans les démocraties occidentales, chapitre 13, Paris, Presses de Sciences Po.
4. J. Mischi (2010), Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF, Rennes, Presses universitaires de Rennes.

Quentin Wald
Presses de Sciences-Po , janvier-mars 2015
Comprendre le déclin du PCF pour (re)construire un parti de classe

Le PCF a longtemps constitué, sinon « le parti de la classe ouvrière » (comme il se présentait lui-même), du moins une organisation de masse, largement implantée dans les grandes concentrations ouvrières, dirigeant la principale confédération syndicale (la CGT), dominant nombre de communes populaires et y assurant un encadrement de la vie quotidienne via un tissu associatif très dense.

Ainsi a-t-il été capable, des années 1930 aux années 1970, de faire émerger plusieurs générations de porte-parole et de cadres politiques et syndicaux, du niveau local au niveau national, majoritairement issus du monde ouvrier et prétendant représenter prioritairement la classe ouvrière. Le sentiment de compter collectivement et de pouvoir transformer la société s’enracinait dans un ensemble de solidarités concrètes que faisaient vivre les équipes militantes du PCF, façonnant une conscience de classe malgré les divisions et inégalités réelles au sein même des classes populaires.

Saisir le déclin du PCF par en bas
A partir de la fin des années 1970 s’est engagé un processus de déclin, brutal entre 1978 et 1984 puis plus progressif, qui a transformé le PCF quantitativement et qualitativement. Le nombre d’adhérents s’est ainsi écroulé (des 580 000 annoncés lors de l’apogée de 1978 aux 64 000 adhérents à jour de cotisations du congrès de 20121), et encore davantage le nombre de militants actifs appartenant aux classes populaires et intervenant, au nom du PCF, dans les lieux de travail et les quartiers.

D’un point de vue qualitatif, le PCF est devenu un parti dominé par des élus de plus en plus rarement issus du monde ouvrier, focalisé sur les échéances électorales et suiviste à l’égard du PS (tant il dépend, pour la sauvegarde de ses 7 000 élus et d’un appareil disproportionné par rapport à son influence réelle, des alliances électorales passées avec les socialistes). S’il demeure le parti comptant le plus d’ouvriers et d’employés dans ses rangs, ces derniers ne donnent plus le ton depuis bien longtemps, face aux élus et aux cadres de la fonction publique.

La longue nuit stalinienne est évidemment pour beaucoup dans ce déclin, et il faudrait restituer les processus conflictuels qui ont abouti, à partir de la fin des années 1920, à l’étouffement bureaucratique des débats internes, à une attitude suiviste à l’égard des dictatures du bloc de l’Est, ainsi qu’à un ouvriérisme rendant le PCF peu ouvert, et souvent hostile, au développement de revendications et mouvements anticolonialiste, antiraciste, féministe et écologiste.

Toutefois, les trajectoires des partis stalinisés sont suffisamment diverses, ne serait-ce qu’en Europe, pour qu’on ne se contente pas d’une explication aussi globalisante2D’un point de vue qualitatif, le PCF est devenu un parti dominé par des élus de plus en plus rarement issus du monde ouvrier, focalisé sur les échéances électorales et suiviste à l’égard du PS (tant il dépend, pour la sauvegarde de ses 7 000 élus et d’un appareil disproportionné par rapport à son influence réelle, des alliances électorales passées avec les socialistes). S’il demeure le parti comptant le plus d’ouvriers et d’employés dans ses rangs, ces derniers ne donnent plus le ton depuis bien longtemps, face aux élus et aux cadres de la fonction publique.

La longue nuit stalinienne est évidemment pour beaucoup dans ce déclin, et il faudrait restituer les processus conflictuels qui ont abouti, à partir de la fin des années 1920, à l’étouffement bureaucratique des débats internes, à une attitude suiviste à l’égard des dictatures du bloc de l’Est, ainsi qu’à un ouvriérisme rendant le PCF peu ouvert, et souvent hostile, au développement de revendications et mouvements anticolonialiste, antiraciste, féministe et écologiste.

Toutefois, les trajectoires des partis stalinisés sont suffisamment diverses, ne serait-ce qu’en Europe, pour qu’on ne se contente pas d’une explication aussi globalisante2. Comment expliquer ainsi les trajectoires divergentes du PCI (devenu en vingt ans un Parti démocrate sans référence au mouvement ouvrier, et a fortiori communiste, alors même qu’il constituait de loin le parti communiste le plus puissant d’Europe), du KKE ou du PCP (profondément sclérosés, défaitistes et sectaires, mais bien implantés dans les classes ouvrières grecque et portugaise, contrôlant notamment des pans importants des mouvements syndicaux) et du PCF ?

Là où, généralement, on se borne à évoquer les décisions prises, en telle ou telle occasion, par le comité central ou le bureau politique du PCF, décisions qui ont évidemment eu leur importance dans son déclin, l’auteur nous introduit dans les cellules et les sections du parti, afin de saisir les incompréhensions, les frustrations et les colères de ceux et celles qui firent vivre quotidiennement l’organisation mais qui finirent par la quitter, rompant souvent avec toute activité politique tout en maintenant un engagement syndical ou associatif.

Les logiques diverses du désengagement communiste sont décrites de manière très fine par Julian Mischi (pages 95–158), qui nous permet ainsi de comprendre par en bas le déclin du PCF, sur la base d’une enquête menée surtout dans quatre départements (Allier, Isère, Loire-Atlantique et Meurthe-et-Moselle) et fondée sur des matériaux riches et variés : entretiens avec d’anciens militants, correspondances entre responsables locaux et direction nationale, procès-verbaux de réunions de cellules, lettres envoyés par des militants aux responsables locaux ou nationaux, rapports des conférences de préparation aux congrès nationaux.

Transformations de la classe ouvrière et désouvriérisation du PCF
La force de l’analyse de Julian Mischi consiste dans une prise au sérieux conjointe des transformations qui ont affecté la classe ouvrière, affaiblissant sa capacité de résistance collective et diminuant l’influence du PCF dans la société française, et de ce qui s’est joué en son sein au cours de cette période. L’auteur évite ainsi de tomber dans le piège du réductionnisme sociologique, qui dédouanerait les directions successives du parti de leurs responsabilités en faisant de la désindustrialisation la cause unique et suffisante du déclin du PCF[3]. Certes, la montée du chômage (touchant très fortement les ouvriers d’industrie), mais aussi les logiques de précarisation et de sous-traitance, ou encore les transformations de l’habitat ouvrier, ont produit une « déconcentration » de la classe ouvrière et une fragilisation des solidarités et repères collectifs, patiemment construits des années 1930 aux années 19704. L’auteur analyse ainsi en détail la manière dont ces transformations conjointes s’incarnent dans un contexte local spécifique, à savoir le bassin sidérurgique autour de Longwy, et leurs effets concrets sur le PCF (pages 38–55).4

Mais comme l’écrit l’auteur en conclusion : « les choix organisationnels et stratégiques comptent ! » (page 293) : l’orientation du PCF, et une série de décisions prises par le groupe dirigeant des années 1970 à aujourd’hui, n’ont pas enrayé son déclin mais l’ont sans doute accéléré. C’est peut-être d’ailleurs davantage le zigzag organisationnel et stratégique, plutôt que telle ou telle décision, qui a dans un premier temps affaibli le PCF. Dans la foulée de la signature du programme commun avec le PS et le PRG en 1972, le groupe dirigeant s’est en effet engagé dans une politique de désouvriérisation de son discours et de son recrutement, se tournant notamment vers les enseignants et les ITC (ingénieurs-techniciens-cadres). Or, après avoir recruté dans ces secteurs et désorienté une partie des militants et cadres ouvriers, le PCF a opéré un revirement idéologique et organisationnel au moment de la rupture de septembre 1977 avec le programme commun. Ce tournant ouvriériste a engendré de nouvelles tensions mais, surtout, masqué paradoxalement selon Mischi une double désouvriérisation du PCF : du personnel et du discours communistes.

Du côté du discours, c’est à partir de la fin des années 1970 que le PCF a peu à peu abandonné toute référence – jugé progressivement archaïque – à l’exploitation, aux luttes de classe, à la classe ouvrière ou au prolétariat, au profit de catégories non-classistes (« cohésion sociale », « vivre-ensemble », « citoyenneté », etc.) et ayant une claire tonalité misérabiliste : « pauvres », « exclus », « défavorisés », « gens », etc. Du côté du personnel, on a vu émerger une nouvelle génération de permanents dits « ouvriers » mais qui, souvent issus de familles communistes5, ont passé un temps très court dans le monde du travail après leur formation professionnelle : ils sont ainsi davantage des produits du PCF, extrêmement dépendants de l’appareil, que des militants ouvriers gagnés aux idées communistes.

Progressivement, c’est la préoccupation de former et de promouvoir des militants issus du prolétariat qui s’est effacée voire a disparu : jusqu’aux années 1970, les ouvriers tendaient à être de plus en plus présents à mesure que l’on montait dans la hiérarchie du parti (en raison de la primauté accordée à la promotion de militants appartenant aux classes populaires) ; à partir des années 1990, c’est l’inverse qui est devenu vrai, comme dans les autres partis institutionnels.

Ce processus s’est trouvé renforcé par le pouvoir accru d’élus qui se sont de plus en plus imposés au parti en opposant une légitimité acquise localement – souvent grâce à l’aura du parti – à la légitimité de l’appareil, ce dernier étant affaibli par des résultats en berne aux élections nationales (pages 177–236). Cette notabilisation des élites communistes locales, et leur autonomisation à l’égard du parti, ont constitué une réponse à l’effritement de l’influence politique du PCF au niveau national, lui permettant de « limiter la casse » à court terme en conservant des élus (députés, maires, conseillers généraux, etc.) et les moyens associés.

Mais cette réponse ne pouvait à terme qu’approfondir ses difficultés politiques et organisationnelles, en éloignant toujours davantage les militants appartenant aux classes populaires d’un parti dominé, d’un côté par des édiles locaux et des cadres de la fonction publique territoriale, de l’autre par des permanents éloignés du monde du travail bien qu’issus du monde ouvrier. Il faudrait encore ajouter à cela le rôle qu’a joué le PCF, notamment au début des années 1980, dans la distance qui s’est creusée entre les jeunes prolétaires « issus de la colonisation » (comme disait Sayad) et la gauche, entre les luttes de l’immigration et les combats contre l’exploitation.

On ne peut pas ici entrer dans le détail des descriptions, particulièrement fouillées, proposées dans ce livre mais, pour ceux et celles qui aspirent et travaillent à (re)construire un parti de classe, il est utile de lire les travaux de Julian Mischi, car ils posent la redoutable question des conditions de possibilité d’une organisation politique largement implantée dans un prolétariat en mutation(s).

Au cours du siècle passé, le PCF est en effet le seul parti à être parvenu – en France – à conquérir une telle implantation et, malgré ses énormes limites (bureaucratisation, dépendance à l’égard de Moscou, électoralisme, ouvriérisme, défaitisme, etc.), il a contribué à la construction d’une conscience de classe et au maintien d’un horizon communiste (même déformé jusqu’à la caricature par le stalinisme). Comprendre les facteurs de son déclin est donc décisif pour nous aujourd’hui, et le livre de Julian Mischi constitue de ce point de vue un outil précieux.

1 On doit noter le caractère fantaisiste du chiffre annoncé par la direction du PCF de 130 000 « cartes placées ». Notons en outre que l’insertion du PCF dans le Front de gauche n’a pas permis d’enrayer l’hémorragie militante, contrairement à ce qui est régulièrement écrit dans « L’Humanité » ou annoncé par ses dirigeants, puisqu’on comptait, au congrès de 2012, environ 64 000 adhérents et 35 000 votants, contre respectivement 92 500 et 45 500 lors du congrès de 2005.
2. Michel Dreyfus et al., « Le siècle des communismes », Paris, Editions de l’Atelier, 2000.
3. Le terme même de « désindustrialisation » masque d’ailleurs des évolutions contradictoires, à la fois la quasi disparition des grandes forteresses ouvrières (où le PCF était généralement très puissant), mais aussi l’introduction de logiques industrielles voire tayloriennes dans des secteurs auparavant épargnés ou nouveaux – commerce, télémarketing, etc. –, où le mouvement ouvrier est souvent beaucoup plus faible.
4. C’est d’ailleurs le mouvement ouvrier dans son ensemble qui a pâti de ces transformations structurelles et de la guerre sociale menée par les classes dominantes, la CGT passant par exemple – entre 1975 et 1990 – de deux millions d’adhérents revendiqués à 700 000.
5. Comme le montre Julian Mischi, le PCF se caractérise par de véritables dynasties familiales. Pierre Laurent, fils de Paul Laurent (membre durant 34 ans du comité central du PCF), n’en est qu’un exemple particulièrement éclatant.

Ugo Palheta
L'Anticapitaliste , 27 mars 2015
L'ambition perdue du PCF

Comment le Parti Communiste, représentant des classes populaires sur la scène politique jusque dans les années 1970, est-il devenu un parti de professionnels, largement issus de milieux plus favorisés ? Croisant socio-histoire et analyse locale du politique, Julian Mischi met en lumière les causes et les enjeux politiques de ce déplacement.

Un double désarmement
Après Servir la classe ouvrière, paru en 2010 aux Presses Universitaires de Rennes, Le communisme désarmé constitue le second volet de la vaste enquête entreprise par Julian Mischi pour sa thèse de doctorat de science politique (2002) et poursuivie depuis. Il s’affirme désormais comme l’un des meilleurs spécialistes de la socio-histoire du communisme français et offre, avec ce second ouvrage, une vue d’ensemble de l’évolution du PCF appréhendée notamment au regard de ses rapports avec les classes populaires, vivier du recrutement de ses élites militantes auparavant, de ses implantations électorales et locales mais aussi de sa symbolique comme « parti de la classe ouvrière ».

En publiant chez Agone, où il dirige avec Sylvain Laurens et Étienne Pénissat une collection, « L’ordre des choses », qui a notamment accueilli le Freedom Summer de Doug Mac Adam (2012) et L’école des ouvriers de Paul Willis (2011), Julian Mischi souhaite vraisemblablement s’ouvrir à un lectorat plus vaste que le lectorat académique, ce qui se traduit par une écriture efficace et limpide, débarrassée d’une part notable de l’important appareil méthodologique et scientifique sur lesquels reposent ses enquêtes1.

La thèse générale est clairement exposée dans l’introduction : « depuis les années 1970, le communisme a tout autant été désarmé par ses adversaires socialistes et de droite dans un contexte général d’offensive néolibérale, qu’il s’est désarmé lui-même, en abandonnant l’ambition de représenter prioritairement les classes populaires et de promouvoir sur la scène politique des militants issus des groupes sociaux démunis » (p.7). En un certain sens le PCF est rentré dans le rang : alors que son exceptionnalité tenait à sa capacité à promouvoir des élites militantes ouvrières qui irriguaient jadis tout son système d’action (CGT, municipalités, organisations de masse, édition, presse, etc.), il est désormais lui aussi un parti d’élus et de professionnels de la politique puisant largement ses cadres dans les couches sociales non populaires. Récusant l’idée que le groupe ouvrier aurait disparu tout en reconnaissant sa mutation, ce que l’expression de classes populaires tend précisément à désigner, il s’agit pour Julian Mischi de s’interroger non sur ce qu’il reste du parti communiste mais sur ce qu’il est devenu aujourd’hui.

Si la première originalité du livre tient à ce double « désarmement » (interne et externe), la seconde tient à son positionnement méthodologique. Tout en inscrivant l’étude dans une séquence historique relativement longue, Mischi prête une attention toute particulière à ce qui se passe sur le terrain, sur les lieux mêmes du militantisme. Ce choix de méthode permet d’étudier les militants dans leur environnement quotidien, qui ne se réduit pas au parti, où l’on peut saisir les échanges entre l’organisation politique et les populations locales. Conduite dans quatre départements (Allier, Isère/Grenoble, Loire Atlantique/St Nazaire et Meurthe-et-Moselle/Longwy), l’étude recourt aux entretiens et aux archives de fédérations et de militants. Grâce à ces analyses localisées, on peut saisir à la fois des processus communs – l’affaiblissement électoral par exemple – mais aussi la spécificité des configurations dans lesquelles ils s’effectuent. S’inscrivant ainsi dans une double continuité scientifique, celle de la socio-histoire du communisme et de l’analyse localisée du politique, s’efforçant de tenir ensemble les différents niveaux prospectés (électorats, sociabilités locales, base militante, centre partisan) en s’appuyant notamment sur les recherches, nombreuses, sur le communisme français, l’ouvrage constitue à n’en pas douter un guide et une synthèse nécessaire pour qui veut comprendre l’évolution du communisme en France depuis les années 1970.

Recomposition des classes populaires et fin d’une spécificité historique
Après avoir rappelé l’ « âge d’or » du communisme français (des années trente aux années 1970), un des phénomènes majeurs de la vie politique et intellectuelle française – à certains égards unique dans le monde occidental, qui se concrétisa notamment par la promotion et la formation d’une élite militante d’origine ouvrière associée à une relative réussite d’une représentation de la classe ouvrière comme acteur collectif historique – Julian Mischi s’interroge sur la crise des conditions sociales de la mobilisation communiste (de la fin des Trente Glorieuses à nos jours). Les facteurs sont multiples : de la déconcentration du groupe ouvrier traditionnel (grande entreprise versus petite entreprise industrielle) aux mutations des emplois ouvriers (ouvriers des services, féminisation du salariat d’exécution, etc.), en passant par des délocalisations moins connues (vers les zones périurbaines ou rurales), les évolutions des rapports subjectifs au travail ouvrier (à mettre en rapport avec la prolongation de la scolarité), sans oublier, bien sûr, les concurrences internes aux classes populaires, et bien d’autres évolutions2, les conditions sociales des classes populaires qui avaient été exploitées, avec succès, par le PCF, se sont transformées sans que le PCF ait su (ou pu) inventer des rapports analogues (par exemple avec les travailleurs immigrés) susceptibles de lui permettre de conserver électorats et élus ou de s’opposer aux stratégies de répression patronale. L’étude du démantèlement d’un des piliers industriels du PCF, Longwy, vient illustrer les contradictions dont le PCF ne parvient pas à se dépêtrer, conduisant au désarroi des militants et à l’effondrement de ses soutiens électoraux.

Dans une région ouvrière comme Longwy, le déclin électoral, au profit de l’abstention et « la crainte du chômage, l’exaspération de la compétition sociale et des tensions entre générations peuvent aussi favoriser le vote en faveur du Front national sans que celui-ci ne se structure sur le mode du PCF » (p. 54). Pour Mischi, ce qui affaiblit le PCF, c’est donc moins la soi-disant « disparition » des ouvriers que les effets de démobilisation politique qui résultent des recompositions des classes populaires.

Cette crise des conditions sociales de la mobilisation communiste se conjugue à des dynamiques internes au parti qui participent à lui faire perdre sa spécificité sociologique. À la fin des années 70 « les états d’organisation » des fédérations soulignent que les employés, les techniciens, les cadres et les enseignants ont été particulièrement nombreux à rejoindre le PCF dans les années 1970. Les fonctionnaires de l’Éducation nationale et des collectivités locales, mais aussi les étudiants et les employés du secteur socio-culturel prennent des responsabilités dans les cellules de quartier, où ils succèdent souvent à des ouvriers. Certes, ce processus n’est pas linéaire. Les directions fédérales encore largement ouvrières sont sauvegardées provisoirement grâce au tournant ouvriériste de 1978, multipliant les tensions internes. Mais ce repli ouvriériste se fait en réalité au profit d’ouvriers qui l’ont peu été, surtout de jeunes permanents, tôt retirés de la production (Rappelons qu’il y avait 550 permanents en 1972, 860 en 1976, 1000 en 1980). Cette séquence ouvriériste cède ensuite la place à une désouvriérisation accentuée du corps des militants et des directions partisanes. En 2003, il n’y a plus que 10% d’ouvriers dans la direction du PCF. On assiste alors à la prédominance des salariés à statut, notamment de la Fonction publique.

Les crises internes
Ce double décrochage (interne et externe) ne s’effectue pas sans drame. Julian Mischi, dans un chapitre passionnant consacré aux logiques politiques du désengagement communiste, nous fait pénétrer au cœur du Parti où les crises internes se sont multipliées. Il montre les usages, dès 1976, des débats sur la morale impulsés par une direction communiste qui voulait se débarrasser de ses « soixante-huitards », mais surtout l’importance de la crise chez les militants ouvriers du Parti, notamment syndicaux, dans les années quatre-vingt, crise méconnue ne serait-ce que par l’auto-censure, ici très forte, que s’imposaient ces militants. Georges Prampart, secrétaire de l’UD CGT reconnaît par exemple dans ses mémoires : « C’était dans notre démarche de ne pas poser les problèmes à l’échelon inférieur pour ne pas faire tort au parti ; on considérait qu’un parti révolutionnaire ne pouvait pas être autre chose qu’un bloc, parce que l’histoire nous enseignait que c’était en faisant bloc que le parti avait surmonté nombre d’épreuves antérieures ».

Des extraits de lettres de démission, découvertes dans les archives, poignantes, révèlent ce désarroi militant, et attestent des conflits ouverts, en nombre, entre instances locales et nationales. La mutation de l’appareil partisan qu’accompagne et justifie l’abandon d’un discours de classe suscite réactions et incompréhensions, conduisant la direction nationale à mettre au pas les fédérations récalcitrantes comme la fédération de Meurthe-et-Moselle, qu’elle démantèle dans les années 1980. La crise du « socialisme » dit « réel » (sans doute par antiphrase…) rencontre aussi des résistances internes, que ce soit face à l’intervention soviétique en Afghanistan ou face à la répression de Solidarnosc que nombre de syndicalistes communistes ne peuvent admettre. Tout ce chapitre, ainsi que le suivant significativement intitulé « Des luttes fratricides », atteste de l’importance des contestations internes, plus ou moins publicisées mais verrouillées par la direction. Une véritable hémorragie militante en résulte.

Ce qu’être communiste veut dire
Cette mutation touche progressivement tout le système qui se déporte désormais vers le seul horizon électoral, non sans modification de toutes les relations du système partisan antérieur. Tandis que les élus s’autonomisent, valorisent les expériences gestionnaires, se professionnalisent, des « collectifs de circonscription » se substituent aux sections remettant en cause la primauté des cadres d’appareil sur les détenteurs de positions électives, primauté chèrement conquise dans les années vingt et trente. Le cumul des mandats se généralise (en 1988, sur 27 députés, sept sont maires) tandis qu’à l’Assemblée Nationale, sous l’impulsion de sept députés refondateurs, les députés obtiennent la liberté de vote en 1993. La dépendance financière du Parti à l’égard de ses élus ne cesse de s’accroître, libérant les élus de l’investiture partisane et les autorisant à prendre leurs distances. Si la tendance générale est à la « normalisation » sociologique du PCF, celui-ci présente encore certaines spécificités. Nombre de nouveaux élus sont issus de familles populaires, ce qui les distingue en grande partie des élus des autres formations politiques et notamment du PS. Par leur intermédiaire sont néanmoins promus des élus appartenant aux classes populaires, mais au second plan. Ils participent au processus général de professionnalisation de la vie politique locale en se réfugiant sous la bannière d’une idéologie technocratique et en prônant un apolitisme municipal, ce qui n’empêche pas l’assise municipale de se réduire inexorablement avec des édiles vieillissant et des crises de succession même si, à la veille des élections municipales de 2014, le PCF gérait encore 750 municipalités et comptait près de 7000 élus.

Que peut bien vouloir dire militer dans un tel parti ? Dans un ultime chapitre, Julian Mischi s’intéresse aux sociabilités militantes depuis les années 1990. Le vieillissement des militants est frappant. En 2013, alors que 4% des délégués au Congrès national sont étudiants, 22% sont retraités… La fidélisation des nouvelles recrues ne s’opère plus dans des cellules qui n’existent que sur le papier, tandis que les adhérents sont eux-mêmes de moins en moins cotisants dans ce parti qui, à son âge d’or, sacralisait la carte de membre du Parti. La dernière école centrale de 4 mois s’est tenue en 1994. L’engagement dans le PCF se dépolitise au profit d’un humanisme un peu fourre-tout favorisant des recrutements inattendus, de chrétiens par exemple. L’appareil quant à lui est tenu par des cadres issus de familles militantes à tel point que 200 communistes unitaires quittent le PCF en juin 2010 « en dénonçant la fermeture de l’appareil sur lui-même ». L’engagement des nouveaux adhérents relève plus de fidélités locales ou familiales que d’une adhésion idéologique. Ce processus n’est peut-être pas inéluctable comme semble l’indiquer le regain d’adhésion consécutif aux mobilisations dans la gauche de gauche depuis 2005 (130000 effectifs revendiqués, mais seulement 64184 cotisants et 34662 votants pour les résolutions du XXXVIe congrès de décembre 2012). Mais les logiques d’appareil restent prépondérantes. C’est d’ailleurs ce capital collectif à sauvegarder qui explique pour une part essentielle l’étrange double jeu du PCF qui soutint la candidature de Jean-Luc Mélenchon en 2012 afin de masquer son effondrement – particulièrement visible lors des élections présidentielles précédentes – pour reconduire ensuite, au moment des élections municipales, nombre d’alliances avec un PS si critiqué.

L’analyse de Julian Mischi emporte largement la conviction et sa conclusion, politique, ne laisse guère de doute sur son désir de « lutter contre des forces sociales qui conduisent à l’exclusion politique des classes populaires ». Mais, s’il est vrai que le stalinisme fut, paradoxalement, en France, un adjuvant pour contrer les logiques sociales extrêmement puissantes qui sont au principe de l’élimination et de l’auto-élimination des classes populaires du champ politique, s’il est clair qu’en privilégiant les logiques de survie de l’appareil, les dirigeants communistes se sont interdits de réinventer les voies d’une représentation populaire fondée effectivement sur des acteurs appartenant aux classes populaires, on voit mal comment, compte tenu de la matrice stalinienne de leur culture politique, ils auraient réussi cette réinvention. Cet enjeu – politique – est donc à reprendre entièrement, et c’est urgent. Les dommages collatéraux, si j’ose dire, de cette perte d’influence du PCF sur les classes populaires, sont bien connus : un abstentionnisme massif d’abord ; la possibilité pour le FN de « se mettre en scène comme parti des ouvriers » (p. 294) ensuite ; un affaiblissement, enfin, des capacités de résistance des classes populaires. Or, on discerne mal les forces politiques qui, aujourd’hui, seraient susceptibles de se donner pour projet la promotion de militants issus des classes populaires, même si on peut penser avec Maurice Merleau-Ponty qu’ « il reste vrai, il sera toujours vrai qu’une histoire où le prolétariat n’est rien n’est pas une histoire humaine »3.

1 Dont on trouvera les principes dans, Julian Mischi, « Faire la socio-histoire d’une institution ‘en crise’. Enjeux et techniques d’une socio-genèse du déclin du PCF », in F. Buton et N. Mariot (dir.), Pratiques et méthodes de la socio-histoire, Paris, PUF, 2009, p. 87–106.

2 Pour une synthèse récente des travaux sur les classes populaires, on se reportera à Yasmine Siblot, Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet, Nicolas Renahy, Sociologie des classes populaires contemporaines, Armand Colin, Collection U, 2015, 363 p.

3 Maurice Merleau-Ponty, Les aventures de la dialectique, Gallimard, 1955, p. 307.

Bernard Pudal
La Vie des idées , 27 mars 2015
Compte-rendu

Le livre de Julian Mischi intéressera tous ceux qui ont pris la mesure de la nécessité et de la difficulté « à construire une organisation militante en prise avec les milieux populaires ». Être « en prise avec les milieux populaires », voilà l’enjeu central ; car rien ne se fait sans mobilisation durable des salariés. En ce qui concerne le PCF, la prise de distance à l’égard des classes populaires est contemporaine de son reflux électoral et du déclin de ses effectifs. Comment l’expliquer ?

Il faut, bien entendu, prendre en compte les bouleversements socio-économiques qui affectent le monde ouvrier à partir des années 1970. Le recul du PCF s’inscrit d’abord dans le contexte du déclin de l’ensemble du mouvement ouvrier. Les profondes restructurations du travail affectent en profondeur les sociabilités ouvrières traditionnelles sur lesquelles s’appuyait le PCF. Le groupe ouvrier commence à se décomposer sous la violence des bouleversements : désindustrialisation, précarisation, diversification des contrats, restructuration des entreprises, nouvelles méthodes de gestion, chômage, etc. Les luttes entreprises pour la sauvegarde des grands sites qui structuraient la vie de territoires entiers sont ardemment menées et d’autant plus dramatiquement perdues, invalidant un ressort essentiel de l’engagement : l’efficacité de la mobilisation collective. Symptôme de la désagrégation, l’expression « classes populaires » vient supplanter celle de « classe ouvrière » pour dire cette hétérogénéité grandissante qui rend problématique une culture de classe commune. Les conditions sociales de la mobilisation communiste sont partout fragilisées. Julian Mischi évoque ces questions à grands traits dans le premier chapitre.

Mais la thèse de l’auteur, politiste, se déploie surtout autour d’une autre dimension : les causes internes, propres à l’organisation communiste elle-même, de cette déprise.
La « désouvriérisation » de l’organisation communiste résulterait ainsi aussi de décisions politiques. La priorité absolue donnée au recrutement et à l’encadrement ouvrier est nuancée dans la décennie 1970, la diversification devenant un objectif fort. Dans le contexte du programme commun, il convient de s’adresser aux « nouvelles couches sociales », aux « couches moyennes ». Les enseignants voient leurs effectifs augmenter rapidement au sein du PCF, à la base et dans les instances de direction, au-delà même des souhaits de Gaston Plissonnier et de la section des cadres, contribuant à la marginalisation des ouvriers. À partir de l’enquête qu’il mène dans 4 départements, Julian Mischi ajoute que l’encadrement militant tient de moins en moins sa légitimité des luttes sociales menées dans l’entreprise.

La désouvriérisation du corps militant s’accompagne d’une désouvriérisation relative du discours communiste. Le souci des « petites gens », des pauvres, des défavorisés, à partir de la fin de la décennie 1970, croît au détriment de la valorisation d’une classe ouvrière héroïque et combattante, productrice des richesses du pays. Le discours du PCF apportait aux ouvriers, communistes ou non, reconnaissance sociale et fierté. La rhétorique « misérabiliste » leur renvoie une image négative d’eux-mêmes, d’autant plus difficile à entendre que l’heure est à la fragilisation des milieux populaires. Cette évolution, pour Julian Mischi, est le symptôme d’un affaiblissement idéologique du PCF face aux valeurs dominantes, d’un certain reflux du marxisme dans l’organisation. Dans les années 1990, la distance au monde populaire va encore s’accroître lorsque le PCF en vient à se penser comme le « parti des gens », le parti de la diversité. Tout se passe comme si l’organisation historique de la classe ouvrière abandonnait l’ambition de représenter ladite classe.

Dans son ouvrage intitulé Servir la classe ouvrière, Julian Mischi avait tenté de montrer comment le PCF, jusque dans les années 1970, avait pu opérer un véritable « travail partisan » permettant de promouvoir les classes populaires en son sein. Les procédures de sélection des cadres favorisant les ouvriers, les différentes structures de formation des militants mais aussi la « politisation » systématique des réunions de cellule par les secrétaires apparaissaient comme autant de moyens de donner à la classe ouvrière les clefs d’un monde – le champ politique – dont elle était structurellement exclue.

Aujourd’hui, le logiciel national répertoriant les militants recueille un certain nombre d’informations (âge, sexe, secteur d’activité, lieu d’habitation, etc.), mais aucune de ces informations ne renvoie de près ou de loin aux classes sociales. Du coup, les logiques sociales de différenciation et de hiérarchisation qui conduisent à la marginalisation du groupe ouvrier dans le parti ne sont plus maîtrisées, avance le politiste. Les postes de direction finissent par être occupés quasi « naturellement » par ceux qui disposent de compétences extra-militantes et de diplômes. Le groupe social central du PCF serait ainsi désormais celui des fonctionnaires de l’éducation nationale et de la fonction publique territoriale.

L’auteur apporte deux contextualisations importantes. La première : si le PCF se « désouvriérise », il n’en reste pas moins le parti politique le plus populaire aujourd’hui. La seconde : si le PCF est en recul parmi les ouvriers et les employés, cela ne profite pas au FN, comme le montrent toutes les enquêtes de terrain ; le recul du PCF laisse d’abord la place à l’abstention.

Mais la décrue militante du PCF (entre 1979 et 1984, le PCF perd 30% de ses adhérents) s’explique encore, selon l’auteur, par l’intensité des conflits à l’intérieur de l’organisation, dans un contexte de désarroi stratégique après la rupture du programme commun. Ces conflits opposeraient la direction et la base – cette thèse est étayée par quelques exemples biographiques dont la pertinence reste discutable mais l’hypothèse de Julian Mischi est un appel à un nécessaire travail systématique et méthodique. Ils opposeraient également les militants ouvriers aux élus et à leurs collaborateurs : par-delà le schématisme un peu marqué du propos, Julian Mischi ouvre des pistes qui méritent examen. De fait, avant même l’abandon de la notion de « centralisme démocratique », le centre ne s’impose plus (ne parvient plus à s’imposer ?) aux territoires communistes. « Loin du monolithisme et de la discipline de fer qui étaient censés le caractériser, le PCF est devenu l’un des partis de France le moins centralisé ». Si les sociabilités extrapartisanes et les différences parfois fortes d’une fédération à l’autre ont toujours existé, Julian Mischi cherche à montrer que le PCF a renoncé à l’ambition d’homogénéisation des pratiques de ses militants, ambition qui demeurait encore prioritaire dans les années 1970. Pour receler d’évidentes dimensions positives, cette évolution n’en pose pas moins question et Julian Mischi montre ainsi qu’en plus de fragiliser l’unité politique du PCF, elle va conférer aux élus locaux, relativement autonomes par rapport à la direction nationale, un poids de plus en plus important. Pour Julian Mischi, le PCF devient « un parti d’élus » en ce sens que le communisme local se rétracte très souvent autour des élections, des élus et de leur travail. Contrairement à la stratégie qui consistait auparavant à soumettre les élus à un contrôle strict afin de battre en brèche l’établissement de baronnies locales – y compris en systématisant les déplacements géographiques et autres « parachutages électoraux » –, c’est désormais l’ancrage des élus au sein d’un territoire qui est valorisé, explique l’auteur.

Le livre se termine en évoquant un certain « renouveau communiste » ces dernières années, dans le cadre, notamment, de la stratégie de Front de gauche. Les effectifs se stabilisent voire croissent, l’organisation rajeunit.

Si la démonstration de l’auteur reste discutable d’un point de vue méthodologique, le grand mérite de ce livre est de poser en grand la question de la classe ouvrière, de sa place dans les organisations politiques et dans le discours politique. Un chantier immense et urgent !

Florian Gulli, Jean Quétier, Irène Théroux
Revue Projet , Mars 2015
Perdre et retrouver les milieux populaires

Les Zindigné(e)s profitent de la parution de l’ouvrage de Julian Mischi, (le communisme désarmé – le PcF et les classes populaires depuis les années 1970, agone, 2014) pour nourrir la réflexion sur perdre et retrouver les milieux populaires. le iVe Forum national de la désobéissance du 28 février prochain à Fontaine sera une belle occasion de faire un bilan d’étape et de dessiner des pistes de reconquête.

Au temps où il était le premier parti de gauche, le PCF a opéré une brèche dans un ordre politique dominé par les fractions bourgeoises de la population. Avec des représentants et des élus provenant essentiellement du monde ouvrier, jusque dans les années 1980, il a favorisé la promotion politique des classes populaires. Depuis, l’ancien parti ouvrier s’est embourgeoisé en même temps qu’il a vieilli et décliné. Les militants d’origine populaire, ouvriers ou employés, se font d’autant plus rares que l’on monte dans la hiérarchie de l’organisation. Rien de comparable cependant avec la sélectivité sociale des autres partis qui recrutent quasi exclusivement leurs dirigeants au sein des classes socialement dominantes. Mais ce décrochage du PCF à l’égard des milieux populaires a une résonance particulière pour une formation se revendiquant historiquement de la lutte des classes et de l’émancipation des travailleurs par eux- mêmes. Comment expliquer cet état de fait ?

Une part de l’explication tient aux mutations socio-économiques que connaissent les milieux populaires depuis une quarantaine d’année. Ces derniers ont perdu une certaine cohésion sociale en même temps que la précarité et le chômage ouvrier se sont développés et que de nouvelles figures populaires ont émergé, dans les services notamment. La crise contemporaine du PCF renvoie à la crise plus générale du mouvement ouvrier et non à une hypothétique disparition du groupe ouvrier (celui-ci reste important, représentant près d’un quart de la population active). Les classes populaires, regroupant ouvriers et employés, demeurent majoritaires au sein de la population active, mais elles subissent des mutations de leurs conditions de vie et de travail qui fragilisent leur entrée dans l’action politique. La base populaire du PCF a pâti de l’affaiblissement du syndicalisme et des stratégies patronales de division des collectifs de travail.

Mais, et c’est ce que j’ai voulu souligner avec ce livre, des choix stratégiques et idéologiques pris par l’organisation ont également entraîné sa perte d’influence parmi les classes populaires. En premier lieu, l’inflexion du discours de l’ancien « Parti de la classe ouvrière » a eu d’importants effets. Le PCF ne vise progressivement plus à donner le pouvoir aux classes populaires mais il entend s’adresser à tous et représenter la société française dans sa « diversité ». Une vision de la société en termes de classes tend à s’effacer derrière les thématiques consensuelles de la « citoyenneté » ou de la recréation du « lien social ». Ce qui est crucial, ce n’est pas tant que le PCF ait abandonné la référence « classe ouvrière » (celle-ci n’a effectivement plus la même pertinence aujourd’hui qu’il y a trente ou quarante ans) que le fait que ses représentants aient eu tendance à délaisser la réflexion sur les rapports de classes et l’organisation de la lutte par ceux-là même qui subissent la domination. Ils ont, par conséquent, eu de grandes difficultés à prendre en compte les nouveaux visages des classes populaires (employées de service, descendants des travailleurs immigrés, etc.).

En second lieu, la transformation des pratiques militantes rend plus difficile que par la passé la promotion des adhérents issus des milieux populaires. Les dispositifs de formation et de sélection de cadres militants d’origine populaire sont progressivement abandonnés dans les années 1990 sous l’effet de la baisse des effectifs militants mais aussi d’une remise en cause de pratiques associées au centralisme démocratique. Résultat, les logiques élitistes de fonctionnement de la vie politique reviennent tout naturellement en force au sein du PCF, à l’instar de ce qui se passait déjà pour les autres partis. Dans ses réseaux militants mais aussi dans ses mairies, ce sont des professions intermédiaires et des cadres des administrations et entreprises publiques qui prennent le pas sur les catégories populaires. Les cadres de la fonction publique territoriale, épaulés par les enseignants, forment le nouveau groupe central du PCF, succédant aux permanents d’origine ouvrière, qui avaient été formés dans les écoles. Ceux qui s’estiment ou sont vus comme les plus compétents dans le métier politique sont valorisés au sein du PCF, à l’instar des collaborateurs d’élus, directeurs de cabinet, cadres technico- administratifs, chargés de mission, etc.

Avec le déclin de la base militante et la diminution des ressources financières, les élus et les enjeux électoraux occupent une place centrale dans l’organisation. Les dirigeants départementaux du PCF sont devenus eux-mêmes des élus dans leurs régions au cours des années 1990 et 2000. Or les élus, qui gèrent des collectivités locales généralement avec le PS, ont leurs propres préoccupations. Ils s’entourent de cadres de la gestion publique locale, d’experts de la communication politique, et peuvent avoir tendance à se méfier des militants. Ce qui prime à leurs yeux, c’est leur lien avec les « habitants » et les électeurs, et non le développement d’une organisation militante structurée dans les milieux populaires, un objectif qui était celui des permanents d’origine ouvrière des générations précédentes. C’est autour des collectivités territoriales que se restructure et survit le communisme contemporain tandis que la place accordée aux réseaux syndicaux se réduit, tout comme celle du militantisme en entreprise. Une matrice essentielle à l’engagement communiste, celle de l’expérience des inégalités sur le lieu de travail, s’érode, alors que le passage dans les collectivités locales en tant qu’élu ou collaborateur devient prépondérant pour les nouveaux dirigeants du parti. Ces derniers rejoignent surtout l’organisation par héritage local ou familial et ont peu de culture syndicale.

Qu’en est-il de la question du rapport du PCF aux pays du « socialisme réel » ? Mon enquête de terrain, impliquant la réalisation d’entretiens et l’exploitation d’archives, me conduit à ne pas surestimer cette dimension dans l’explication du déclin du PCF. Pour les militants qui rejoignent l’organisation dans les années 1960 ou 1970, les pays de l’Est ne jouent déjà plus un rôle attractif. Logiquement, ce n’est pas principalement sur ce plan-là que les ruptures s’opèrent par la suite. Cela étant dit, il apparaît néanmoins évident que la gestion du rapport aux pays socialistes par le groupe dirigeant a constitué un frein au renouvellement militant du PCF dans les années 1980 et 1990. Suite au tournant sectaire du printemps 1978, la ligne alors tenue évoque une vague critique des « retards » et « défauts » de l’URSS. Cette attitude donne prise aux critiques antitotalitaires portées par les hebdomadaires d’actualité politique et culturelle type Nouvel Observateur et L’Express dont les mots d’ordre anticommunistes ont d’autant plus d’impact que ces thématiques sont difficilement abordables en interne. L’absence de réponses de la direction aux demandes continuelles d’éclaircissement sur les liens internationaux du communisme français joue ainsi un rôle important dans le désarroi des militants. L’étude des archives internes du PCF montre l’importance des désapprobations internes. Alors que l’on a jusqu’ici surtout mis l’accent sur les contestations des intellectuels et de la fédération de Paris, il apparaît que ces critiques émergent également dans les régions industrielles et parmi les militants syndicaux. Au début des années 1980, de nombreux militants ouvriers, y compris de la CGT, affirment par exemple leur refus de la répression des syndicalistes des chantiers navals de Gdansk en Pologne.

De l’aveuglement manifeste de la direction durant cette période, il ne faudrait donc pas induire une cécité générale au sein du parti : les archives révèlent de multiples traces de malaise sur la situation dans les pays socialistes. Les demandes de prise de distance avec le modèle soviétique sont nombreuses mais canalisées par l’appareil. Les fissures au sein de l’appareil concernant cette question apparaissent tardivement, suite à la tentative de coup d’État en août 1991 en Russie et à son traitement par la direction du PCF, qui insiste sur les « conditions de l’éviction de Mikhaïl Gorbatchev » sans dénoncer clairement le coup de force. C’est à cette occasion que le groupe dirigeant se divise de façon inédite avec une contestation directe de Georges Marchais, qui dirige alors le PCF depuis près de vingt ans.

Les Z'indignés , Novembre 2014
Compte-rendu

Après un premier volume (Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF, Rennes, PUR, 2010) consacré à l’ascension du PCF dans la période d’après la Seconde Guerre mondiale, le sociologue Julian Mischi livre un second tome, consacré cette fois-ci à son déclin. Son premier ouvrage était consacré à expliquer, sur la base d’une approche localisée sur plusieurs départements avec des archives très variées, comment les responsables du Parti communiste français avaient réussi à faire accéder les couches populaires (au moins une fraction de celles-ci) à l’engagement politique, contrecarrant (partiellement) la logique de sélection sociale sévissant dans le monde politique. Ce présent ouvrage explique pourquoi et comment, dans un mouvement dialectique, le parti et les classes populaires décrochent l’un de l’autre, aboutissant au résultat de Marie Georges Buffet, sa secrétaires générale, aux élections présidentielles de 2007 (1,93%), dépassée, horresco referens, par les candidatures de l’extrême gauche, Olivier Besancenot et Arlette Laguiller. Julian Mischi s’attelle donc à examiner les éléments qui peuvent expliquer le passage, rapide, du « grand parti de la classe ouvrière » au plus petit des petits partis. Certes, les conditions socio-économiques d’une société française en crise profonde pèsent sur ce phénomène. A cette fragilisation du statut salarial s’ajoutent des phénomènes de grande ampleur, comme la recomposition de la classe (liée à la salarisation des femmes et au développement de l’emploi tertiaire), mais aussi la massification scolaire qui se joue à partir du début des années 70, incluant une partie non-négligeable des classes populaires. Cependant, ces transformations, pour explicatives qu’elles soient selon l’auteur, ne sauraient expliquer réellement l’ampleur de la rupture entre le parti et les classes populaires qu’il représentait plus ou moins jusque là. C’est donc vers l’appréhension des modifications internes au PCF lui-même que l’auteur se tourne, là encore, en utilisant avec intelligence un ensemble de ressources archivistiques extrêmement précieuses. Face à cette différenciation interne des classes populaires, le PCF infléchit son discours, dans le sens d’une rupture avec l’idiome ouvrier. Le discours classiste, ouvriériste cède peu à peu la place à un discours plus consensuel, brassant large, mêlant une rhétorique humaniste à une approche liée à « l’air du temps ». En se débarrassant du stalinisme après la chute du Mur, le PCF abandonne aussi en chemin le discours ouvriéro-centré. Cela s’accompagne d’une modifications importantes des pratiques. Parti orienté vers l’entreprise et le monde du travail ou les lieux de vie (voir le rôle des municipalités), le Parti cède peu à peu à un mode de fonctionnement qui ne lui est pas spécifique et ne l’identifie pas comme parti lié au mode de vie populaire. La cellule d’entreprise se rétracte, c’est par le biais du syndicat (la CGT) que s’effectue la liaison avec l’univers du labeur, tandis que s’affirment de manière croissante des structures liées au territoire (cellule de quartier, de ville). Ces évolutions dans les modes d’organisation se doublent également d’un changement dans le profil social des dirigeants et responsables. La figure de l’élu tend de plus en plus à occuper une place centrale dans le dispositif communiste, y compris d’un point de financier. Les militants sont cantonnés aux tâches d’animation quotidienne, tandis que la politique du parti se joue dans les instances élues. De ce fait, les militants issus des couches populaires sont relégués au second plan, tandis que le personnel entourant les élus se voit, au contraire, accorder un rôle toujours plus croissant. Les liens noués avec les fractions populaires et la politisation de ces couches se trouvent délaissées au profit d’individus qui peuvent mettre en avant des compétences gestionnaires ou techniques, liées à l’exercice des mandats. Certes, le PCF, continue à se singulariser par rapport aux autres partis de l’échiquier (en particulier par rapport au PS), mais au fil des années, ces différences tendent à être de moins en moins perceptibles, conduisant finalement à le banaliser. Banalisation d’autant plus marquée que le parti communiste participe à plusieurs occasions aux gouvernements de gauche, qui développent des politiques toujours plus orientées vers ce qu’on nomme le social-libéralisme. De tous les points de vue, les années 80 et suivantes sont marquées par une profonde rupture entre l’univers communiste et les aspirations des classes populaires. Non seulement le changement n’a pas été au rendez vous, mais les dirigeants communistes ont largement participé à cette décrédibilisation des attentes de transformations sociales.

Le bilan que dresse Julian Mischi se révèle au final terrible pour les équipes dirigeantes communistes. S’il n’aborde que très marginalement la question de l’attrait du Front national sur les classes populaires, l’auteur n’en conserve pas moins l’espoir que le PCF puisse espérer un avenir moins sombre que le déclin dans laquelle il est engagé. Le développement de la stratégie de Front de gauche et de rassemblement lui semble constituer de ce point de vue un aspect plutôt encourageant. En tous les cas, Julian Mischi conclut sa pénétrante analyse par un appel à une certaine dose de « volontarisme politique » (p. 293). Pour lui, au nom du passé glorieux qui fût le sien, le PCF conserve un avenir et une capacité à renouer avec les milieux ouvriers et populaires.

Georges Ubbiali
Dissidences , 4 novembre 2014
Alors, toujours communiste ?

Sociologue au département des sciences sociales de l’INRA, membre du comité éditorial d’Agone, Julian Mischi avait publié Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF en 2010, dans lequel il expliquait comment, avec la montée du FN, les ouvriers se trouvaient à nouveau au cœur de certains enjeux électoraux. Il revient dans son nouvel ouvrage sur l’histoire de la fracture entre le PCF et les classes populaires, datant des années 70…

Il ne faut pas se fier au titre mais plutôt au sous-titre : Julian Mischi, formé à l’EHESS et chercheur à l’INRA, a produit une véritable analyse scientifique qui interroge les rapports du PCF à sa base militante. Scientifique parce qu’il s’agit d’aller au delà des apparences, de briser les préjugés et les raccourcis faciles. D’abord, de ce qui se dit aujourd’hui sur le PCF : ce n’est pas la soi-disant fin de la condition ouvrière qui explique le déclin du PCF ; ni la chute du mur de Berlin. L’auteur analyse les débats en interne, les lignes politiques contradictoires, les lettres de démission de militants, de dirigeants de fédérations. Comment s’est construit un tel repli bureaucratique, et un tel décrochage dans les années 70 avec la jeunesse révolutionnaire ? Son ouvrage le montre pas à pas, comme il montre que la classe ouvrière, si elle a changé, n’a pas disparu.
Mais l’enjeu reste de comprendre pourquoi s’est creusé un tel écart entre le PCF et les classes populaires.
Car le PCF, dès sa création lors de la scission de la SFIO au Congrès de Tours en décembre 1920, a été l’outil d’accession de la classe ouvrière au pouvoir politique. Et là était son essence et sa spécificité ; sa dignité pourrait-on rajouter. Les conditions de sa naissance ont été sa ligne politique pendant près de 50 ans : rupture avec la social-démocratie et prolétarisation des rangs militants. Ce fut un formidable outil d’émancipation assurant la promotion d’une élite politique d’origine ouvrière. L’auteur insiste sur ce point, avec de nombreuses enquêtes à l’appui : au PCF les militants mais aussi les représentants, élus, cadres du parti était d’origine populaire. Et la raréfaction d’ouvriers au sein du personnel politique du PCF sera le début de son déclin, la rupture avec ce qui a longtemps fait son essence.
Cette essence reposait aussi sur le processus de culture de classe. Le Parti l’incarnait et la transmettait, elle permettait l’unification, l’identification du Parti de la condition ouvrière à certaines figures emblématiques. La lutte des classes était claire entre «eux» et «nous». Le Parti c’était la fierté d’appartenir au monde ouvrier, d’éprouver la solidarité de classe, d’acquérir la conscience politique des rapports de force, de participer à la formidable école d’éducation populaire et politique…

Les causes externes d’un éclatement
Le «désarmement» du PCF ne s’ancre donc pas dans la disparition de la classe ouvrière. Mais il repose en partie sur des changements objectifs de la société.
Il y a eu ces trente dernières années un éclatement de la classe ouvrière, une recomposition dans le monde du travail qui a causé la démobilisation politique. L’impact des mutations économiques sur l’engagement politique est indéniable : «Les recompositions internes au monde du travail sont défavorables à l’action contestataire ; c’est l’éclatement de la condition ouvrière en une multitude de professions détachées de l’ancienne identité de classe associée à l’industrie.» Et à l’autre bout la conscience de classe des dominants est forte, ils restent mobilisés : comme nous le rappelaient les Pinçon-Charlot dans le Zibeline 75 du mois de juin, les riches ont bien compris et intégré la lutte des classes, pour défendre leur caste.
Car comme le rappelle Julian Mischi le problème n’est pas quantitatif : il y a 25% d’ouvriers en 2010, un homme actif sur trois est ouvrier. D’autres facteurs expliquent le délitement de la conscience politique de classe chez les ouvriers : l’accès à la propriété, qui a mis en avant la sphère du privé au détriment de la solidarité de classe ; la formation scolaire, qui a brisé la chaine de transmission du savoir : auparavant l’entrée dans le monde ouvrier se faisait à l’usine, sur le lieu de travail. Les anciens transmettaient le savoir et la mémoire, dont celle des luttes. Puis ce fut l’école avec les formations professionnelles, qui combinent un double écueil : elles coupent la transmission directe par celui qui appartient à la même classe ; et font vivre l’entrée dans le monde ouvrier comme la conséquence d’un échec scolaire…

Succession de crises politiques
Mais sans que cela soit la seule crise décrite dans cet ouvrage (stalinisme, rupture syndicale, dictature du prolétariat, etc.), la participation au gouvernement socialiste en 1981 va représenter le véritable tournant.
Un double langage le précédait : le soutien officiel, et effectif par endroits, à François Mitterrand, n’empêchait pas que le Parti agisse pour qu’il ne soit pas élu. Mais la participation au gouvernement amènera ce double langage à se transformer en actes duplices : par exemple l’auteur analyse l’obligatoire soutien du PCF au gouvernement qui adaptera la politique sidérurgique aux directives européennes. Ce fut un grand écart pour le Parti vis-à-vis des licenciements induits et de la colère de militants venant saccager le siège du Parti à Longwy. Quelque chose d’étrange s’était produit le 6 mai 1981, qui signalait déjà le décalage : un contraste entre l’atmosphère morose des sièges fédéraux du PCF ou de la place du Colonel Fabien et la joie du peuple de gauche. Le déphasage avec les cadres du parti enfermés et l’effervescence du peuple dans la rue signait la première incompréhension.
Il n’y eut pas de rétractation quantitative des militants dans les années 80, mais une véritable réorganisation des formes d’engagement : la valorisation d’un communisme municipal, qui posait les enjeux électoraux et locaux au premier plan, et perdait de vue la lutte des classes, changea notablement l’organisation du PCF. Celui-ci se dissout dans ses territoires, et perd dans le même temps l’ancrage professionnel qui était son essence.

Renaissance ?
Mais dès 2009 une renaissance semble poindre avec le Front de Gauche, des ralliements fruits des scissions de la GU d’avec la LCR et de la GA d’avec le NPA, les suites du succès sur le TCE en 2005, du CPE en 2006. De plus en plus de jeunes adhèrent au PCF, exigeant une radicalisation léniniste et voulant combattre les vieux «soc’dem» du Parti !
Julian Mischi souligne aussi que le PCF n’est pas le seul responsable de son déclin : «En promouvant des lectures raciales et spatiales des rapports sociaux, certains intellectuels ont participé à l’éviction des enjeux de classe et de domination politique des débats publics. Tout comme certains journalistes ont travaillé à disqualifier le militantisme ouvrier, celui du PCF notamment, au profit d’un mode d’engagement (humanitaire, participatif, professionnalisé, etc.) aligné sur les préoccupations propres aux classes moyennes et supérieures.»
En bref, comme le montrait Badiou dans L’hypothèse communiste (Lignes, 2009), le communisme est le seul projet d’émancipation humaine, de plus construit par des siècles de philosophie et permettant de comprendre l’histoire du capitalisme. Quelques soient les formes aujourd’hui dépassées qu’il a pu prendre, il est toujours à construire…

Régis Vlachos
Zibeline , octobre 2014
Compte-rendu

Le parti communiste français (PCF) a longtemps mis en avant son ancrage – électoral et militant – au sein des classes populaires. Ambitionnant de se constituer en « parti de la classe ouvrière », l’organisation communiste a permis d’affirmer l’existence de groupes sociaux historiquement exclus des sphères de la représentation politique. Toutefois, l’organisation communiste ne peut être perçue dans une approche transhistorique. Ainsi, le PCF « ouvriériste » des années 1930 n’est pas similaire au parti déclinant des années 1990, il s’agit donc de comprendre comment s’est progressivement transformé le rapport de l’organisation à ses électeurs et à ses militant. C’est ce que propose d’interroger Julian Mischi dans cet ouvrage. Au travers d’une analyse de plusieurs territoires communistes (Saint-Nazaire, Longwy, Grenoble, l’Allier), il questionne l’évolution des relations entre le PCF et les classes populaires, ces dernières étant circonscrites « à l’univers des salariés d’exécution » (p. 10). Dans cette étude, le sociologue de l’INRA accorde une attention particulière aux bouleversements externes et internes qu’a connus le parti, ce qui lui permet de faire l’hypothèse que « depuis les années 1970, le communisme a tout autant été désarmé par ses adversaires socialistes et de droite, dans un contexte général d’offensive néolibérale, qu’il s’est désarmé lui-même, en abandonnant l’ambition de représenter prioritairement les classes populaires » (p. 9).

« Le groupe a perdu en cohésion sociale et idéologique. Mais de ce déclin de la classe ouvrière comme classe, il ne faudrait pas en conclure à la fin des ouvriers » (p. 27). En effet, cette catégorie de salariés représente en 2010 un quart de la population active française, selon l’INSEE, et n’a donc pas « disparu » de l’espace social. Néanmoins, elle a connu une recomposition importante sur les plans tant économique que politique. La désindustrialisation de l’économie nationale a participé à une précarisation des conditions d’emploi des ouvriers ; le groupe se trouve éclaté dans les différentes activités du secteur tertiaire ; les formations manuelles ont été confisquées par l’institution scolaire et ne sont plus transmises par les pairs ; les contrats d’intérim se substituent au statut d’ouvrier professionnel ; etc. Ces transformations externes concourent à une remise en cause d’une « identité ouvrière » commune. En effet, le déclin de l’industrie occasionne une relégation professionnelle, géographique et sociale des ouvriers, participant à l’affaiblissement des liens de la solidarité de classe. Pour Julian Mischi, ces processus ne peuvent être compris que corrélativement aux logiques internes du mouvement ouvrier, qui a progressivement perdu son rôle unificateur au cours des années 1980. Ainsi, à partir de 1981, le PCF devient « la caution ouvrière du gouvernement » (p. 45). En s’associant à l’État et aux industriels, les institutions syndicales et partisanes vont progressivement se distancier de leurs bases populaires. L’un des exemples les plus documentés concerne les grèves des aciéries de Longwy, qui se déroulent au début des années 1980. Au cours du conflit des sidérurgistes, les directions du PCF et de la CGT vont refréner les initiatives autonomes des grévistes (suppression de la radio Lorraine Cœur d’Acier) et promouvoir les propositions étatiques formulées par les dirigeants socialistes (plan Fabius de reconversion industrielle) entrainant des oppositions au sein même de leurs organisations.

Cette distance prise avec les classes populaires est perceptible au travers du recrutement militant du PCF. La signature du Programme commun d’union de la gauche en 1972, avec le parti socialiste, marque une période d’ouverture du parti communiste. Les nouveaux adhérents sont en majorité non-ouvriers et ont l’opportunité d’accéder rapidement à des responsabilités au sein de l’organisation. C’est particulièrement le cas des enseignants qui tirent avantage, dans leur désignation à la tête de cellules ou de sections, des ressources scolaires et sociales dont ils disposent. Toutefois, dès 1978, la rupture de l’alliance avec le camp socialiste fournit le prétexte d’un repli vers des bases ouvriéristes, comme l’illustre la critique formulée par G. Plissonnier à propos de « la marginalisation des militants ouvriers »1. Dans ce changement de configuration, l’appartenance ouvrière redevient une ressource valorisée pour accéder aux postes de direction. Les divergences entre les générations d’adhérents se font alors jour, en particulier au travers des conflits opposant les « pédagos » et les « prolos ». Les militants ouvriers, bien que critiques à l’égard de la politique de fermeture mise en place par Georges Marchais, y trouvent la possibilité de se réapproprier la direction de « leur » parti2. Cependant, les cadres promus au sein de l’institution sont généralement les héritiers de l’engagement partisan, plus que de la condition ouvrière. Cette génération de « la bureaucratisation du militantisme communiste » (p. 71) accède rapidement aux fonctions de permanent du parti et n’exerce que peu de temps un métier d’exécution, ce qui explique qu’elle tire sa légitimité de l’appareil partisan et non pas de son appartenance effective aux classes populaires. Comme l’explique Julian Mischi, « les responsables promus à partir des années 1970 sont ouvriéristes sans avoir été ouvriers » (p. 73). Progressivement, les directions des instances communistes vont voir disparaître les cadres ouvriers, comme l’attestent les statistiques des congrès nationaux. Alors qu’en 1967, 40% des délégués appartiennent à cette catégorie, ils ne sont plus que 9% en 2009. Cette « désouvriérisation » du parti participe aux transformations du discours de la direction nationale au cours des années 1990. L’ambition est alors d’établir une représentation de la société dans sa « diversité », comme l’explicite la formule de Robert Hue, premier secrétaire général non ouvrier, qui dira vouloir former « un parti des gens » (p. 85). Aujourd’hui, la sélection des cadres communistes profite essentiellement aux fonctionnaires de l’éducation et des collectivités territoriales qui composent le noyau dur des directions locales et nationales.

À partir de ces évolutions structurelles du PCF, Julian Mischi explicite les oppositions et les divergences politiques qui naissent au sein des instances locales en analysant comment les liens de solidarités interpersonnels et inter-organisationnels s’étiolent au sein des territoires communistes. La période de 1978 à 1986 est marquée par une diminution continue des effectifs. Ces départs sont le fruit d’une « conflictualité intense » à propos des orientations prises par la direction du parti. Les archives des fédérations laissent transparaitre le soupçon institutionnel qui entoure progressivement les adhérents du programme commun qui sont désignés du stigmate du réformisme dès lors qu’ils émettent des points de vue septiques. « La solidarité des rangs militants éclate sur fond de suspicion et de méfiance généralisées » (p. 106). Par ailleurs, les aspirations critiques se forment aussi dans les rangs ouvriers qui désapprouvent « le double langage » du colonel Fabien3. et la représentation misérabiliste dont ils sont l’objet. Bien que plus méconnues – du fait d’une autocensure lors des prises de parole publiques – les oppositions ouvrières jouent un rôle prépondérant dans les localités communistes. Les opposants sont alors conduits à se replier sur d’autres formes d’engagements militants telles que l’activité syndicale ou associative. Dans cette perspective, Julian Mischi explicite les « luttes fratricides » qui naissent entre dirigeants cégétistes et cadres communistes. Ces rivalités participent alors à la publicisation des revendications critiques et « soulignent que les cadres du PCF n’ont progressivement plus le monopole de définir qui est communiste, ni de déterminer qui est le plus légitime représentant local du Parti » (p. 159). Cette autonomisation de certaines entités du monde communiste démontre la perte d’influence du parti sur ses territoires. Ce constat est particulièrement prégnant en ce qui concerne les représentants communistes au sein des collectivités territoriales.

Le PCF existe aujourd’hui essentiellement par l’intermédiaire de ses élus puisqu’il demeure le troisième parti de France, au nombre de ses élus municipaux. Avec Julian Mischi, il convient alors de s’interroger : le parti communiste n’est-il pas devenu un parti d’élus ? Depuis le début des années 1980, l’organisation a opté pour une valorisation du rôle des élus locaux et du « communisme municipal » censés masquer le déclin des effectifs nationaux. Cependant, cette stratégie de consolidation électorale s’opère au détriment de l’investissement au sein des cellules (notamment d’entreprises) et transforme progressivement le travailleur, qu’il fallait défendre, en un électeur, qu’il faut conquérir. Dès lors, l’action militante se replie autour des instances politiques locales et épouse les formes d’organisation – gestionnaires, professionnelles, techniques… – mises en œuvre par l’ensemble des partis politiques. Les « municipalités ouvrières » perdent leur vocation de lieux de promotion sociale pour les classes populaires, à mesure que le capital militant est dévalorisé au sein des appareils électoraux, au profit d’une professionnalisation et d’une notabilisation de la politique locale. Cette tendance s’illustre dans la méconnaissance dont certains élus communistes font preuve vis-à-vis de la condition sociale des classes populaires issues de l’immigration (Vitry, 1980 et Montigny-lès-Cormeilles, 19814). Investi prioritairement dans l’action électorale et la gestion des collectivités, le PCF a progressivement renoncé à représenter les classes populaires, perdant simultanément son ambition « subversive ».

Dans l’ensemble, cet ouvrage apporte un regard précis sur les transformations structurelles qui ont affecté le PCF depuis le milieu des années 1970. En partie tiré de la thèse de doctorat de l’auteur, il se distingue par son style accessible qui l’inclut tout autant dans la littérature scientifique que dans le débat politique. Les hypothèses qu’il dégage avec beaucoup de finesse nécessiteraient d’être éprouvées et précisées sur d’autres terrains, notamment autour d’une notion centrale de ce travail : les classes populaires. En effet, cette catégorie si facilement appréhendée a priori mériterait une construction sociologique plus poussée, par exemple en affinant la distinction entre classes populaires et groupes ouvriers. Enfin, en explicitant de quelles manières le PCF a progressivement rompu avec bon nombre des particularités qui faisaient sa spécificité sur la scène politique, Julian Mischi interroge une face méconnue de l’héritage de la matrice stalinienne, celle d’un ancrage organisé dans les milieux populaires5. Sans idéaliser le passé communiste, cette approche restitue les ambivalences d’un parti qui a « un temps réussi à bouleverser l’ordre social qui régissait la vie politique française en propulsant des ouvriers et des paysans dans des instances de pouvoir réservées jusque-là aux seuls représentants de la bourgeoisie » (p. 285).

1 Gaston Plissonnier fut membre du bureau politique de 1964 à 1990. Il était notamment responsable du secteur « montée des cadres », chargé de la gestion du corps des dirigeants du PCF.
2. À ce propos, voir également Catherine Leclercq, in Fillieule Olivier (dir.), Le désengagement militant, Paris, Belin, 2005, coll.« Sociologiquement ».
3. Cette dénomination désigne le siège du PCF qui se situe place du colonel Fabien dans le 19e arrondissent de Paris.
4. En décembre 1980, le maire communiste de Vitry-sur-Seine ordonne la destruction d’un foyer Sonacotra hébergeant de nombreux travailleurs immigrés. En février 1981, Robert Hue, maire de Montigny-lès-Cormeilles, accuse publiquement une famille d’origine marocaine de participer à un trafic de stupéfiants à l’échelle de la commune.
5. Voir également : Pudal Bernard, Prendre parti : pour une sociologie historique du PCF, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1989.

Nicolas Simonpoli
Lectures , 10 octobre 2014
A propos de l'histoire récente du PCF

Dans son dernier ouvrage, le sociologue Julian Mischi s’interroge sur les raisons de la perte de centralité des ouvriers, et des classes populaires en général, au sein du Parti communiste.

“Parti de la classe ouvrière” à sa création, en 1920, comment le PCF en est-il arrivé à se préoccuper désormais de représenter la société « dans sa diversité » ? Quel lien peut-on établir entre cette mutation et l’affaiblissement de l’organisation ? C’est à ces épineuses interrogations que s’affronte Julian Mischi dans son dernier livre. Prévenons d’emblée tout malentendu éventuel : le sociologue n’a pas lâché ses prétentions scientifiques pour s’inviter dans les débats internes à son objet d’étude. Pour autant, et c’est heureux, sa recherche est ouvertement motivée par l’ambition que les classes populaires reviennent au-devant de la scène politique.
Son questionnement s’appuie par ailleurs sur un patient travail d’enquête mené dans quatre départements (Allier, Isère, Loire-Atlantique, Meurthe-et-Moselle), présentant « les principales bases sociales du communisme » : bassins industriels, monde rural ou banlieues populaires. Surtout, il constate, comme chacun peut le faire, l’évolution du langage utilisé dans les documents officiels. Par exemple, il fait remarquer que depuis 2009 le secteur « Vie du parti » répertorie les adhérents selon leur branche d’activité, voire leur entreprise, mais plus selon la catégorie socioprofessionnelle. Bien sûr, cet « aclassisme » ne date pas d’hier.

Des profils plus gestionnaires

Julian Mischi consacre des pages fort intéressantes à l’apparition, fin des années 1970, d’un discours misérabiliste « à rebours du travail militant d’affirmation de la dignité ouvrière ». Et en montre les effets démobilisateurs. Derrière la substitution de la figure de l’exclu à celle de l’ouvrier, il s’agissait alors essentiellement, selon le chercheur, de « parler des pauvres pour marquer l’écart avec le PS ». Aujourd’hui, l’effacement de l’analyse en termes de lutte des classes aurait à voir avec la montée en puissance dans l’appareil communiste de profils plus gestionnaires. « Une matrice essentielle à l’engagement communiste, celle de l’expérience des inégalités sur le lieu de travail, s’érode, tandis que le passage dans les collectivités locales gérées par le PCF en tant qu’élu ou collaborateur devient prépondérant pour les nouveaux dirigeants du Parti », observe le sociologue. Son analyse nous paraît cependant trop rapide lorsqu’il est question de la stratégie du Front de gauche, qui tend à être présentée comme un enjeu d’affrontement univoque entre élus communistes et militants, alors qu’elle a été l’objet de profonds débats des deux côtés, en dépit d’un relatif retour en grâce, à sa faveur, de la référence à la classe ouvrière. L’ouvrage n’en est pas moins éclairant.

Laurent Etre
L'Humanité , 23 septembre 2014
La disparition du parti de la classe ouvrière

Les classes populaires s’éloignent de la politique instituée. Les ouvriers ne se reconnaissent plus dans «le parti de la classe ouvrière». Dans un livre récent, le sociologue Julian Mischi fait de cet écart la matrice du déclin communiste. Débat de l’auteur avec Roger Martelli.

À propos d’un livre de Julian Mischi

Julian Mischi est sociologue à l’INRA. En 2010, il publié un livre remarqué sur les sociabilités militantes au PCF des années 1930 aux années 1970 (Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF, Presses Universitaires de Rennes, 2010). Il livre cette fois un essai au titre percutant, Le communisme désarmé. Toujours autour de la même méthode (une étude centrée sur quatre fédérations départe- mentales emblématiques, Allier, Isère, Loire-Atlantique, Meurthe-et-Moselle), il a accumulé une remarquable concen- tration d’informations érudites sur la perte de substance ouvrière du PCF. Il ne se contente pas d’énumérer les faits : il nous livre une thèse. Si le PCF n’est plus le grand parti ouvrier qu’il était, c’est à la fois parce que les condi- tions objectives ont impulsé ce déclin et parce que le PCF lui-même a renoncé à la centralité ouvrière dans son discours et dans sa structure même.
La rigueur de ce travail est impressionnante et la thèse a le mérite d’être simple et forte. Elle énonce, en la précisant, une dimension majeure de l’évolution du PCF, comme de toute la vie politique française depuis trois décennies : l’éloi- gnement des catégories populaires vis- à-vis de la politique instituée est en effet le nœud de la crise politique actuelle. La trame générale du propos de Julian Mischi est juste dans sa globalité. Elle me semble toutefois unilatérale, ce qui peut conduire à des raccourcis quand il s’agit de penser en perspective l’his- toire du communisme. Pour le dire d’une autre façon, le PCF a perdu une large part de l’ancrage populaire qui fut le sien. Mais cette perte n’est pas d’abord le résultat d’un renoncement de classe. Ainsi, c’est l’interprétation des faits que je discute, et non le constat solide dressé par Julian Mischi.

1. Qu’est-ce qui a permis au PCF d’être un parti ouvrier et même le parti par excellence de la repré- sentation ouvrière de la fin des années trente aux années 1970 ? Ce n’est pas seulement le fait qu’il a voulu être ce parti. Il a été reconnu par le monde ouvrier parce que les ouvriers trouvaient une utilité majeure à son exis- tence. De façon générale, les ouvriers ont eu toujours un rapport ambigu à la politique instituée. D’un côté, elle est le monde du « eux », de l’élite sociale, que l’on observe avec d’autant plus de méfiance que la politique officielle fonc- tionne sur le registre du « cens caché » (DanielGaxie),celuiquimetle«nous» des ouvriers à l’écart de la représenta- tion et de la décision démocratiques. Mais, d’un autre côté, il faut agir dans l’espace politico-institutionnel pour affirmer la dignité collective du groupe et contribuer ainsi à l’unification d’un groupe social dispersé par ses condi- tions objective d’existence. L’implication ouvrière dans le champ politique est donc pendulaire. Elle est forte quand les ouvriers ont l’impression qu’ils dis- posent d’une représentation qui assure en même temps leur originalité propre (« nous » et « eux ») et leur reconnais- sance sociale ; elle est moins dense, s’ils estiment qu’ils sont « trahis » par une représentation inadéquate ou par des dynamiques politiques qu’ils ne reconnaissent pas.
Pendant quelques décennies, entre le milieu des années trente et les années 1970, le PCF est apparu politiquement utile parce qu’il assumait trois fonctions en même temps : une fonction sociale de représentation rendue visible par une quadruple action partisane, syndicale, associative et municipale ; une fonction utopique (la représentation d’une socié- té autre, où le monde du travail est au centre etpas à la marge), par la média- tion du mythe soviétique ; une fonction politique, par de grandes formules de rassemblement bien à gauche (antifas- cisme, Résistance, programme com- mun). Or ces fonctions vieillissent avec le temps, en même temps que la société change. Si le PCF a péché, n’est-ce pas d’abord par carence de renouvellement de son utilité fonctionnelle ? On peut toujours se réclamer de l’espace ouvrier : ce n’a qu’un effet limité, si cela ne s’accompagne pas d’une utilité mas- sivement perceptible par ceux que l’on veut représenter. Or l’utilité n’est pas de toute éternité: elle se construit, se déconstruit, se reconstruit. Encore faut- il s’assurer de comprendre pourquoi les choses se déconstruisent et comment les reconstruire.

2. La crise de la galaxie communiste n’est qu’un aspect d’une crise plus globale qui est celle du mouvement ouvrier. Ce qui unifie la classe, c’est moins l’effet d’une réalité objective (pendant longtemps, la centralité de l’industrie manufacturière), mais le mouvement par lequel les ouvriers dispersés se ressentent et se définissent comme classe à part entière. C’est la subjectivité du mouvement qu’ils forment qui fait des ouvriers dispersés une classe consciente d’elle-même. Or la seconde moitié des années 1980 voit s’éroder la totalité du processus antérieur d’agrégation : c’est à la fois le tassement de la grève, la contraction et la dispersion du syndicalisme, l’affaiblissement de la sociabilité ouvrière (au profit de l’associa- tion »classes moyennes »), le tassement des formes de conscience de classe et le déclin de l’espace communiste. À se cantonner dans l’espace communiste, on peut perdre de vue cette dimension plus globale ; or elle ne renvoie pas à la seule volonté discursive. Ce n’est pas d’abord parce qu’elles ont perdu la volonté d’exprimer la dignité ouvrière, que les organisations du mouvement ouvrier ont perdu leur force propulsive.
Il ne suffit donc pas de vouloir s’ancrer dans l’expérience ouvrière, ni même dans l’expérience populaire de façon plus large. Il faut au préalable se de- mander quel « peuple » on veut unir, s’il existe ou non un groupe central (l’ou- vrier d’usine hier) et à quelles conditions il est possible d’unifier ce que l’évolution du capital parcellise. C’est cette réflexion que le PCF n’a pas su et pas voulu mener, par crainte de remettre en cause ses fondements de l’équilibre ver- tueux atteint entre 1936 et 1945. Mais faute de l’avoir fait, à plusieurs reprises à partir des années 1950, il s’est fragilisé lui-même. Sa frilosité n’est sans doute pas « la » cause de son recul ; mais elle est une cause majeure. En tout état de cause, en n’osant pas refonder ses propres bases, le communisme poli- tique s’est avéré hors d’état de contre- dire les tendances lourdes qui ont nourri son déclin.

3. Il faut relancer la politisation populaire : c’est la clé des dynamiques démocratiques de la prochaine période. Mais on ne recréera pas de l’association poli- tique, si l’on ne se demande pas quelles sont les conditions contemporaines de cette association. Il n’y a pas d’unité possible d’une classe si ne se forge pas le projet collectif de son émancipation. Il n’y a pas de peuple rassemblé, si ne se dessine pas la vision forte d’une so- ciété dans laquelle les catégories populaires ne sont pas marginalisées mais centrales : on en conviendra aisément avec Julian Mischi. Mais quel projet ? Une mixité plus ou moins sociale ou une « révolution »-démocrate ? Une rupture ? Et cette rupture prendra-t-elle la forme classique du modèle bolchevique d’antan ? De plus, qui élabore et met en œuvre le projet ? Des représentants ? Une avant-garde plus ou moins savante (la « science du marxisme-léninisme ») ? Une démocratie directe, sans médiation ?
De quoi a besoin l’impulsion populaire ? D’une avant-garde qui la guide ? D’un lobbying politique, sur le modèle initial du travaillisme anglais ? D’une galaxie d’organisations multiples pilotées par le parti (modèle de la social-démocratie et du communisme européens) ? D’un mouvement composite, entremêlant le social, le politique et le culturel ? Autant de questions redoutables, auquel on ne saurait répondre par l’évocation nostalgique du temps où le PCF pou- vait, sans que cela soit scandaleux, se définir comme « le parti de la classe ouvrière ». On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Les ouvriers sont loin d’avoir disparu, mais le groupe ouvrier n’a plus la centralité et la cohé- rence qui était la sienne au temps de la seconde révolution industrielle menaçante. La capacité des catégories populaires à devenir « mouvement » et à s’imposer comme « peuple » politique ne se résume plus dans la centralité du « mouvement ouvrier ». Un peuple, une classe, un parti : nous n’en sommes plus là aujourd’hui.
En tout cas, sans l’ensemble des média- tions qui relient le social et le politique, le communisme est voué à osciller en permanence entre l’exaltation ouvriériste et la relativisation de la centralité du « peuple ». Le peuple d’aujourd’hui, c’est toujours la masse des dominés, des exploités, des aliénés ; il existe en tant que tel (la « moyennisation » a été au bout du compte un mythe), mais il est à redéfinir, si l’on veut qu’il devienne acteur central. Tâche plus stratégique que de simplement se réclamer de lui.

Réactions au texte de Roger Martelli

Je crois que nous sommes d’accord sur l’essentiel du constat sans, toutefois, s’accorder sur l’interprétation de l’évolution historique du PCF et, surtout, sur les leçons qu’il y aurait à tirer, aujourd’hui, de cette histoire.

De mon point de vue, constitué à partir de l’analyse de l’ancrage local du PCF sur le temps long, le déclin de ce parti est indissociable de la perte de son influence dans les milieux populaires. La margina- lisation politique des classes populaires est certes un phénomène massif, qui touche l’ensemble des partis, mais elle a une résonance particulière pour le PCF, un parti se revendiquant historiquement de la lutte des classes et de l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes. En combattant le capitalisme sur le terrain politique, il s’agissait pour les dirigeants communistes de donner des armes à la classe ouvrière pour lutter contre la confiscation du pouvoir par la bourgeoisie. Le caractère ouvrier de l’organisation n’était pas un aspect secondaire mais une priorité, une nécessité visant à inscrire le projet politique dans les pratiques militantes. C’étaient surtout des militants ouvriers ou, du moins, d’origine ouvrière, qui le représentaient dans les mairies et à l’Assemblée nationale. L’effritement de son ancrage populaire et surtout l’abandon d’un discours de classe ne peut donc que signer la disparition progressive du PCF tel qu’il s’est structuré dans l’entre-deux-guerres. Ainsi le PCF perdure-t-il avec son sigle mais il a été désarmé : désarmé de sa force idéologique subversive, désarmé également de sa base populaire, qui faisait sa puissance. Une puissance qui a permis à ses militants de remettre en cause un temps le monopole détenu par les fractions bourgeoises de la population sur la vie politique française.

Oui, tout n’est pas qu’affaire que de discours ou de positionnement idéologique. Mais, en abandonnant la référence prioritaire aux classes populaires au profit d’un discours humaniste visant à représenter la société dans toute sa « diversité », ce sont les logiques élitistes de fonctionnement de la vie politique qui reviennent tout naturellement en force au sein du PCF. Dans ses réseaux militants mais aussi dans ses mairies, ce sont des catégories sociales diplômées qui prennent le pas sur les catégories populaires. Je montre ainsi comment les cadres de la fonction publique, épaulés par les enseignants, forment le nouveau groupe central du PCF, succédant aux permanents d’origine ouvrière. Ceux qui s’estiment ou sont vus comme les plus compétents dans le métier politique sont valorisés au sein des réseaux communistes, à l’instar des collaborateurs d’élus, directeurs de cabinet, cadres technico-administratifs, chargés de mission, etc.

En outre, le volontarisme politique que je décris, dans ses succès et ses échecs, n’est pas réductible à un discours ou à une « volonté discursive », comme ton interpellation peut le laisser penser. Il s’agit d’un volontarisme idéologique et organisationnel. Tout un ensemble de dispositifs visait à assurer l’adhésion et la promotion des ouvriers avec, en premier lieu, une politique de formation et de sélection des cadres. Si les classes populaires ont abandonné le PCF, c’est aussi parce que le PCF les a abandonnés et qu’elles ne trouvent plus leur place dans l’organisation. Ce retrait des militants d’origine populaire est frappant au regard du passé du PCF mais, dès que l’on fait la comparaison avec les autres partis, y compris de gauche ou écologistes, il est important de noter que ce parti demeurent néanmoins encore relativement populaire, entouré qu’il est d’organisations politiques tota- lement embourgeoisées.

Mon analyse ne porte pas tant sur l’abandon de la classe ouvrière par le PCF que sur les difficultés qu’ont ses représentants à prendre en compte les classes populaires contemporaines, à mobiliser les ouvriers et employés qui forment un groupe partageant des conditions d’existence et des expériences de domination relativement proches. La crise du renouvellement du personnel politique communiste (qui vieillit, s’embourgeoise et se professionnalise depuis les années 1980) exprime une prise de distance avec les nouvelles figures populaires. Dans le livre, j’évoque ainsi comment le PCF, qui a constitué historiquement un outil important de mobilisation et de défense des travailleurs immigrés et des enfants d’immigrés, issus d’Europe méridionale en particulier, éprouve ensuite des difficultés à maintenir son influence dans les nouvelles générations ouvrières, formées, en partie, de travail- leurs originaires du Maghreb.

Prenons ici un autre exemple : celui des femmes et de la lutte contre les discri- minations liées au genre. On peut estimer qu’il s’agit là d’une réussite pour le PCF : il s’est féminisé de manière pré- coce, dès la fin des années 1970, et la parité tend à s’imposer dans les organismes dirigeants. Cette féminisation résulte d’une politique de valorisation de la place des femmes dans l’organisation ainsi que dans les instances électives, avec un engagement répété pour l’éga- lité salariale. Elle ne s’accompagne ce- pendant pas d’une réflexion sur le recru- tement militant des femmes des milieux populaires en lien avec les nouveaux visages du salariat d’exécution (agents de services des collectivités, employées de commerce, aides-soignantes, per- sonnel des services à la personne, etc.). La féminisation des rangs communistes concerne moins les fractions populaires de ce salariat, constituées des em- ployées des services, que ses franges les plus diplômées (professions intermé- diaires de l’éducation et de l’animation socioculturelle, cadres de la fonction publique, etc.).

Certes les transformations des conditions de vie et de travail des classes populaires dans la dernière période sont défavorables à leur entrée dans l’action militante. Tout un ensemble de processus sociaux structurels (éclatement de la classe ouvrière, déclin du syndicalisme, relégation spatiale des classes populaires, développement de l’emprise scolaire, etc.) concourt à éloigner les classes populaires du PCF mais on peut également identifier des obstacles à leur engagement au niveau de l’organisation elle-même. Les dispositifs de valorisa- tion des militants d’origine populaire se sont délités en même temps que le groupe dirigeant a rompu avec les pratiques autoritaires du centralisme démocratique. Le rejet du passé stalinien s’est accompagné d’une suspicion sur les structures militantes, perçues comme des formes d’embrigadement. Or la force du collectif et de l’organisation est essentielle pour donner des outils aux classes populaires et pour contrer leur domination politique.

C’est sur cette appréciation de la « forme parti » que nos positions divergent le plus. Je ne pense pas que l’appel à la « société civile » ou à la « démocratie participative » soit en mesure de forger une organisation populaire de lutte anti-capitaliste. Une des leçons que l’on peut tirer de l’histoire du PCF est que l’organisation peut procurer des ressources militantes aux groupes sociaux dominés pour lutter contre leur marginalisation politique. Le rôle de l’organisation militante est essentiel si l’on se donne pour objectif d’opérer une brèche dans un ordre politique dominé par les fractions bourgeoises de la population et les professionnels de la politique. C’est là que peuvent se forger et se transmettre les armes pour décoder l’univers des classes dominantes et pour contrer leur action. C’est là que peuvent se constituer les outils collectifs pour investir ou combattre les institutions qui décident de la destinée du plus grand nombre sans leur accord. Seule la force du col- lectif et de la formation politique est sus- ceptible de construire une opposition à l’organisation des intérêts patronaux et néolibéraux à l’échelle nationale et européenne.

À cause d’une lecture trop rapide du passé du PCF, il est largement convenu aujourd’hui d’estimer que l’engagement des classes populaires au sein d’un parti ne peut aller sans une forme de stalinisme ou du moins d’une confiscation du pouvoir par des permanents. Ce serait, par conséquent, un prix trop cher payé pour permettre la promotion politique des groupes sociaux dominés. Mais on est en droit de refuser l’idée d’un lien inévitable entre stalinisme et représentation des classes populaires, sous réserve de construction de nouvelles formes de mobilisation. Le pari de mon livre est qu’on ne pourra rien inventer de vraiment nouveau tant que le processus de disparition de la voie empruntée par le PCF pour parvenir à cette représentation des classes populaires n’aura pas été soigneusement décrit.

Roger Martelli
Regards , septembre 2014
Julian Mischi : «L’objectif premier du PCF est sa survie électorale»

Avec le Front de gauche, le PCF a retrouvé des couleurs perdues depuis longtemps. Ses militants se sont renouvelés et rajeunis. Reste une faiblesse majeure : la rupture progressive, depuis les années 1970, avec les classes populaires. Le PCF est aujourd’hui « un parti dominé par des enseignants et des cadres de la fonction publique territoriale », obnubilé par ses réussites électorales, décrypte le chercheur Julian Mischi.
Malgré l’effondrement de François Hollande au pouvoir, le Front de gauche peine toujours à incarner une alternative possible à gauche. Il continue pourtant d’en rêver – ce sera un des messages de la fête de L’Humanité, qui s’est ouverte vendredi pour trois jours à La Courneuve. Mais un constat inquiète ses militants : la montée du Front national, y compris dans l’électorat populaire. Dans son dernier livre, Le Communisme désarmé – Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970 (Agone, 2014), le chercheur Julian Mischi décortique les causes de la rupture du parti communiste avec les ouvriers.

Dans votre livre, vous rappelez les chiffres, impressionnants, de la désertion des ouvriers des rangs du PCF. En 2008, ils ne forment plus que 9 % des délégués au congrès du parti, contre encore 13 % en 2001 ou 45 % dans les années 1970. Pourquoi ?
Ces chiffres sont impressionnants car, dans le même temps, la population ouvrière est loin d’avoir diminué dans les mêmes proportions : les ouvriers forment encore 23 % de la population active française. Ces chiffres sont aussi impressionnants car le PCF revendiquait, il y a quelques années, d’être le « parti de la classe ouvrière ». Or, les ouvriers, et plus généralement les classes populaires, sont de moins en moins représentés à la tête de ce parti. Même si le PCF conserve une base militante plus populaire que les autres partis, les logiques d’exclusion politique des classes sociales défavorisées s’y retrouvent. Elles en font aujourd’hui un parti dominé par des enseignants et des cadres de la fonction publique territoriale.
La promotion des militants d’origine populaire n’est plus la priorité du PCF. Celle-ci avait été rendue possible dans le passé, par un volontarisme de l’organisation, par la sélection et la formation de dirigeants qui devaient être à l’image des « travailleurs » au nom desquels la lutte politique était menée. Depuis, l’objectif premier est la survie électorale de l’organisation. Résultat : les inégalités sociales dans la prise de parole politique resurgissent tout naturellement. Les plus diplômés occupent les premières places. Ceux qui s’estiment ou sont vus comme les plus compétents dans le métier politique sont valorisés. Les collaborateurs d’élus, directeurs de cabinet, cadres technico-administratifs, chargés de mission sont particulièrement nombreux dans les instances dirigeantes.

Dans votre livre, vous expliquez que cette rupture avec les classes populaires n’est pas seulement due à des évolutions structurelles du monde du travail et de l’habitat… En quoi est-elle aussi due à la ligne politique et aux pratiques politiques du PCF ?
Les transformations des conditions de vie et de travail des classes populaires dans la dernière période sont défavorables à leur entrée dans l’action militante. Mais, effectivement, il y a également des obstacles du côté de l’organisation. Sur le plan du discours d’abord : le PCF ne vise plus prioritairement à donner le pouvoir aux classes populaires. Il entend désormais s’adresser à tous et à représenter la société française dans sa « diversité ». Le discours de classe tend à s’effacer derrière une rhétorique humaniste, consensuelle, autour de la démocratie participative ou de la citoyenneté. Ce discours n’est pas suffisant pour inciter les dominés à s’engager au PCF.
Mais c’est surtout au niveau de l’organisation que l’on peut identifier des obstacles à l’engagement des classes populaires au sein du PCF. Celui-ci n’a pas tant abandonné les classes populaires qu’elles-mêmes l’ont déserté car elles n’y trouvent plus leur place. Tout un système de formation et de valorisation des militants d’origine populaire s’est délité en même temps que le groupe dirigeant a rompu avec les pratiques autoritaires du centralisme démocratique. Le rejet du passé stalinien s’est accompagné d’une suspicion sur les structures militantes, perçues comme des formes d’embrigadement. Or la force du collectif et de l’organisation est essentielle pour donner des outils aux classes populaires et pour contrer leur domination politique.

Pourtant, dans votre ouvrage, vous expliquez que la ligne soi-disant ouvriériste de Marchais a aussi été vivement contestée dans les cellules ouvrières du PCF. Sur la morale, l’immigration ou le modèle soviétique.
Oui, une ligne ouvriériste a été activée par le groupe dirigeant à la fin des années 1970, juste après une période d’ouverture vers les classes moyennes et d’alliance avec le PS. Il s’agissait en réalité d’un instrument de lutte interne contre les intellectuels et les contestataires, qui refusaient un tournant sectaire. L’appel à se réorienter prioritairement vers la classe ouvrière légitimait, en réalité, un repli de l’organisation sur elle-même, autour de Georges Marchais et des permanents d’origine ouvrière.
Les archives internes que j’ai pu consulter montrent bien que ce discours provoque un rejet, non seulement chez les enseignants et d’autres professions intellectuelles, mais aussi dans certains milieux ouvriers et syndicalistes qui ne se reconnaissaient pas dans l’image caricaturale qui était faite des travailleurs. On trouve des traces d’une contestation des orientations ouvriéristes et misérabilistes du PCF dans les régions ouvrières de Longwy et Saint- Nazaire, par exemple.
Ces attitudes critiques au sein des milieux populaires sont peu connues, car elles sont restées internes. L’importance de la contestation à partir de 1978 et tout au long des années 1980 a été dissimulée par une forte autocensure publique de la part des militants ouvriers. Ils ne souhaitaient pas que leur parole contestataire soit portée hors du parti et puisse faire le jeu de ses adversaires.

L’insertion dans le jeu électoral institutionnalisé est-elle, selon vous, en elle-même contradictoire avec la construction d’un parti ouvrier ou des classes populaires ?
La puissance électorale du PCF et son ancrage municipal ont été déterminants dans la force passée de cette organisation et dans son implantation dans les milieux populaires. Les municipalités dites « ouvrières » ont longtemps constitué une vitrine du communisme français, où les élus agissaient en faveur des milieux populaires, notamment dans les domaines du logement, de la santé et de la culture. Les mairies communistes étaient et demeurent établies dans des territoires profondément populaires. Le problème aujourd’hui, c’est que le PCF tend à se réduire à ses seuls élus.
Avec le déclin de la base militante et la diminution des ressources financières, les élus et les enjeux électoraux occupent une place centrale dans l’organisation. Je montre ainsi dans le livre comment les dirigeants départementaux du PCF sont devenus élus dans leurs régions au cours des années 1990 et 2000. Or les élus, qui gèrent des collectivités locales généralement avec le PS, ont leurs propres préoccupations. Ils s’entourent de cadres de la gestion publique locale, d’experts de la communication politique, et peuvent avoir tendance à se méfier des militants. Ce qui prime à leurs yeux, c’est leur lien avec les « habitants » et les électeurs et non le développement d’une organisation militante structurée dans les milieux populaires, un objectif qui était celui des permanents d’origine ouvrière des générations précédentes.

Le PCF est-il resté prisonnier d’une vision de la classe ouvrière blanche, masculine, des grands bastions industriels ? Sa déconnexion actuelle d’avec les classes populaires n’est-elle pas aussi le fruit de son incapacité, voire sa résistance, à s’adresser aux immigrés ?
Le PCF a constitué historiquement un outil important de mobilisation et de défense des travailleurs immigrés et des enfants d’immigrés, issus d’Europe méridionale en particulier. Mais il a eu effectivement des difficultés à maintenir son influence dans les nouvelles générations ouvrières, formées, en partie, de travailleurs originaires du Maghreb. Cette distance est importante dès les années 1960 et 1970, elle exprime surtout une rétractation des réseaux du PCF et de la CGT auprès des ouvriers qualifiés et des techniciens, alors que les nouveaux travailleurs immigrés occupent souvent des postes peu qualifiés. Ils appartiennent aux fractions inférieures des classes populaires, alors que le PCF, dans son combat contre la bourgeoisie, valorise les éléments d’une classe ouvrière vue comme « respectable » : des hommes, très qualifiés, de nationalité française certes, mais issus souvent d’anciennes immigrations (Polonais, Portugais, Italiens, Espagnols, etc.).
L’entrée des enfants des immigrés algériens ou marocains au sein du PCF est d’autant plus difficile depuis les années 1980 qu’ils arrivent sur un marché du travail déstabilisé, connaissent le chômage et la précarité. Le syndicat est souvent absent de leur univers de travail alors que l’engagement syndical à la CGT constituait traditionnellement une matrice à l’adhésion des classes populaires au PCF. À cela s’ajoute la frilosité des communistes à l’égard de ces nouvelles figures populaires, notamment dans les municipalités communistes de banlieue : les discours de solidarité entre ouvriers nationaux et étrangers ont eu tendance, au tournant des années 1980, à s’effacer au profit de la lutte contre la « constitution de ghettos ».

Vous dites qu’aujourd’hui, dans les textes de congrès ou les débats de la direction nationale, la représentation des classes populaires a totalement disparu des discussions. L’enjeu du vote ouvrier revient pourtant systématiquement dans les commentaires des échéances électorales, du PS à l’extrême gauche, où tous s’inquiètent du vote Front national. Comment expliquez-vous cette contradiction flagrante ?
Il y a deux choses différentes dans votre question. La représentation électorale des classes populaires demeure bien sûr une question centrale pour les dirigeants communistes, comme pour les autres dirigeants des partis politiques. En revanche, la représentation militante des classes populaires, elle, n’est plus un sujet majeur de préoccupation au sein du groupe dirigeant. Il est rarement fait mention de la nécessité de donner le pouvoir aux militants d’origine ouvrière dans l’organisation et dans les mairies, d’avoir des porte-parole des classes populaires issus de ces milieux. C’est essentiellement sous le seul angle des enjeux électoraux qu’est abordée la question des classes populaires. Les ouvriers et employés sont surtout sollicités comme électeurs, aux côtés des autres catégories sociales.

L’émergence du Front de gauche depuis 2008 a-t- elle changé quoi que ce soit ?
Ce Front de gauche a initié une indéniable dynamique de mobilisation militante dans les rangs communistes, tout particulièrement lors de la campagne présidentielle. On peut déjà noter un changement à cette occasion : une certaine radicalisation du discours alors que les campagnes précédentes menées par les dirigeants du PCF étaient marquées par une euphémisation des référents communistes et anticapitalistes.
Après une longue période de léthargie et de vieillissement du parti, on a pu observer un certain rajeunissement et un renouvellement des réseaux militants, qui avaient déjà commencé à se réactiver quelques années plus tôt, lors de la campagne contre le Traité constitutionnel européen de 2005. Pour la première fois depuis la fin des années 1970, les effectifs militants annoncés par la direction se sont stabilisés et la part des moins de 30 ans dans l’organisation a augmenté.
La stratégie du Front de gauche a freiné le déclin électoral du PCF aux élections présidentielles et européennes, mais la décrue s’est poursuivie lors des élections législatives et municipales, c’est-à-dire lors de scrutins où le PCF, plus que le Front de gauche, était en première ligne. Les élections municipales de 2014 ont ainsi donné lieu à des tensions très fortes entre le PCF et le Parti de gauche (PG), mais aussi à des tensions au sein du PCF : à la base, le rôle des élus et de leur entourage est sujet à des contestations où de jeunes et nouveaux adhérents s’opposent dans de nombreuses villes aux élus qui entendent reconduire l’alliance avec le PS. Mais, pour les élus et pour une part significative de la direction du PCF, conserver les municipalités à direction communiste et les postes d’adjoints dans les autres mairies d’union de la gauche est une priorité.
Un autre changement induit par cette stratégie du Front de gauche mérite d’être mentionné : les communistes militent avec des militants d’autres cultures politiques, notamment avec d’anciens membres de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) ou du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), avec d’anciens socialistes passés par l’extrême gauche, qui ont également rejoint le Front de gauche. La traditionnelle opposition entre les communistes, qualifiés de « staliniens », et les trotskystes, perçus comme « gauchistes », semble de moins en moins opérante. Une véritable recomposition semble être à l’œuvre, même si le poids des appareils et des notables locaux la freine.

Lénaïg Bredoux
Mediapart , 13 septembre 2014
Conférence-débat avec Julian Mischi, auteur de "Le bourg et l'atelier"
Le samedi 18 juin 2016    Campragna (9)
Rencontre avec Julian Mischi, auteur du "Communisme désarmé"
Le samedi 5 mars 2016    Marseille (13001)
Rencontre avec Julian Mischi, auteur du "Communisme désarmé"
Le vendredi 4 mars 2016    Marseille (13008)
Conférence de Julian Mischi
Le jeudi 5 novembre 2015    Aubenas (7)
Crises du parti, parti en crise : rencontre avec Julian Mischi
Le mercredi 17 juin 2015    Bobigny (93)
Rencontre-débat avec Julian Mischi
Le mardi 16 juin 2015    Paris (75018)
Le communisme désarmé? Réarmons le communisme!
Le jeudi 14 mai 2015    Paris (75)
Rencontre avec Julian Mischi
Le jeudi 7 mai 2015    Laval (53)
Le PCF et les classes populaires
Le mardi 31 mars 2015    Rennes (0)
Rencontre avec Julian Mischi - "Le Communisme désarmé"
Le mercredi 25 février 2015    Lunéville (54)
"Le Communisme désarmé"
Le mercredi 3 décembre 2014    Toulouse (31)
"Le Communisme désarmé"
Le samedi 4 octobre 2014    Paris (75)
"Le Communisme désarmé"
Le lundi 29 septembre 2014    Rennes (35)
Réalisation : William Dodé