Dans la collection « Contre-feux »

 
couverture
Alain Accardo
Le Petit Bourgeois Gentilhomme
Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes

Parution : 17/04/2009

ISBN : 9782748901023

Format papier
160 pages (12 x 21 cm) 13.00 €
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Première édition, Labor (2003)
Nouvelle édition augmentée et actualisée

L’immense majorité semble communier spontanément dans une culture où le marketing des désirs solvables a substitué à tout autre devoir celui de se faire plaisir. En d’autres termes, le système capitaliste ne fonctionne pas seulement par l’exploitation et l’oppression mais aussi par l’adhésion de la plupart au système qui les exploite, les spolie et les opprime, c’est-à-dire qu’il fonctionne à l’aliénation psychologique et morale, entretenue par des espérances de succès individuel le plus souvent fallacieuses. Nos luttes ne doivent pas se livrer seulement aux niveaux politique et économique mais doivent s’accompagner d’un autre combat, tout aussi nécessaire, dont l’enjeu est la réappropriation par chacun de sa propre subjectivité. On peut appeler ce travail une « socioanalyse », en ce sens qu’il a pour objet la mise à jour et la maîtrise de l’« inconscient social » que notre socialisation a incorporé et qui conditionne notre adhésion spontanée à l’ordre établi.

Ce livre poursuit la réflexion que l’auteur a initié avec De notre servitude involontaire (Agone, 2001) et sa préface, « La colère du juste », au livre de Libertad, Le Culte de la charogne (Agone, 2006) : une analyse du rôle, central et ambigu, des classes moyennes dans les démocraties capitalistes.

Sociologue et professeur honoraire à l’université de Bordeaux 3, Alain Accardo tient une chronique dans La Décroissance. Soucieux de promouvoir une sociologie critique, dans la continuité des travaux de Pierre Bourdieu, notamment sur les systèmes de reproduction des inégalités, et de domination, Alain Accardo s’est fait une spécialité de l’étude du monde journalistique. Tous ses livres sont désormais publiés aux éditions Agone.

Lire la chronique d’Alain Accardo sur les blogs de TerrainsDeLuttes.org

Extrait

À l’heure où je rédige cette préface, il est enfin question avec insistance d’une refondation de la gauche « anticapitaliste » et de la naissance d’un nouveau parti capable de prendre la relève des organisations de gauche de naguère qui ont honteusement failli à leur mission historique. Je considère avec sympathie cette entreprise de refondation et je me sens prêt à y participer pour peu que ses promoteurs me donnent le sentiment d’avoir vraiment réfléchi à la problématique esquissée dans le présent ouvrage. La question essentielle qui se pose en effet à la gauche révolutionnaire, ce n’est pas tant de savoir comment conquérir le pouvoir que de savoir précisément pour quoi faire. Parce que s’il ne s’agit que de redorer le blason d’une petite bourgeoisie en perte de crédit et de pouvoir d’achat, s’il ne s’agit que de permettre à de nouvelles « élites » de se partager postes et prébendes, de plastronner sous les projecteurs, de mettre davantage encore à la remorque de la petite bourgeoisie des classes populaires qui ne le sont déjà que trop ; s’il s’agit de continuer à faire croire au « peuple de gauche », sous couvert de « libération », de « progrès », d’« ouverture au monde », de « développe- ment durable », de « modernité », et autres slogans ineptes, que l’avenir du genre humain est voué au mode de vie made in USA, insane, schizophrénique, totalement aliénant et soumis aux exigences du capitalisme mondialisé, qui apparaît aux petits-bourgeois comme l’objectif suprême du progrès humain, alors non, merci ! Une fois suffit.

Selon moi (et quelques autres, j’ose l’espérer), un révolutionnaire conséquent, qui veut sincèrement mettre fin à la société d’injustice, d’inégalité, d’oppression, de pillage, de gaspillage et d’insondable bêtise qu’est devenue la société capitaliste occidentale, vaste foutoir consumériste et antre de maffieux où tout idéal a sombré, doit évidemment se déclarer anticapitaliste. C’est bien le moins. Mais ce n’est pas suffisant. Car un changement qui n’affecterait que les structures économico-politiques (suppression de la propriété privée des grands moyens de production, d’échange et d’information, autogestion des entreprises par les travailleurs, restauration de la souveraineté démocratique à tous les niveaux, etc.), si nécessaire et incontournable soit-il (je souligne pour ceux qui seraient tentés de penser que ce type de changement ne me paraît pas indispensable), un tel changement serait incomplet et pour cette raison gravement compromis à terme s’il ne s’accompagnait d’un effort inédit, courageux et persévérant, personnellement entrepris et lucidement assumé par le plus grand nombre (avec l’aide des institutions familiales, scolaires, de presse, etc.), pour dévitaliser les structures internes de personnalité (les façons de penser, de sentir, de percevoir la réalité et de se comporter) qui sont en relation de causalité circulaire avec le style de vie petit-bourgeois et qui nous asservissent à l’ordre capitaliste. Il faut se décider à cesser de bricoler, et à comprendre qu’une société vraiment humaine et vraiment civilisée est incompatible avec la persistance du Babbitt1 que nous portons en nous, pas même avec celle de son modèle rectifié et repeint en vert. Il serait ruineux, pour un pays qui aurait initié une politique de rupture radicale avec le capitalisme, de ne pas attirer l’attention de sa population, au motif d’un respect mal compris de la personne humaine, sur la nécessité pour chaque individu de se changer en profondeur, de juguler ce qui persiste en lui/elle des anciens rapports de production et de domination, toute cette subjectivité avide, insatiable et débridée que le capitalisme libéral enracine chez ses créatures pour mieux les enchaîner à son char.
Il va de soi que cet effort, dont on ne saurait faire l’économie, pour priver le système d’une partie au moins de l’énergie qu’il nous emprunte, peut et même doit être entrepris par chacun(e) dès aujourd’hui, sans attendre un hypothétique Austerlitz électoral. Le genre de bataille qu’il faut mener n’a pas grand-chose à voir avec le calendrier des simulacres rituels et des révolutions de palais périodiquement organisés par nos maîtres.
La révolution est un combat contre soi-même au moins autant qu’une transformation des structures objectives qui nous entourent. La gauche anticapitaliste dans son ensemble en a-t-elle vraiment pris conscience ?

1 Personnage éponyme du roman de Sinclair Lewis (1922), Babbitt est devenu la figure exemplaire de la middle class américaine.

Foreign Rights

English notice

The Lower Middle-Class Gentleman
On the Middle Classes’ Pretensions to Hegemony

A new updated edition with supplementary material
The immense majority seem to be spontaneously united in a culture where marketing for realisable desires has only one aim in mind, that of giving oneself pleasure, to the exclusion of all else. In other words, the capitalist system is not simply functioning by exploitation and oppression but also through the support of most of the exploited for the very system that exploits, despoils and oppresses them. It functions therefore through psychological and moral alienation, nourished by the hope – mostly fallacious – of personal success. Our battles should not merely be waged on the political and economic level, but need to be accompanied by another equally vital combat, where what is at stake is individual subjectivity – and each individual must fight to win it back for him or herself. This work could be called “socio-analytic”, in the sense that it aims to give us a full, up-to-date understanding of what might be called the “social unawareness” our socialisation process has assimilated, and that now conditions such spontaneous support of the established order.
Initially published in 2003 by Editions Labor (Brussels), this book is a continuation of the author’s thinking initially expressed in De notre servitude involontaire / On Our Involuntary Servitude (Agone, 2001), and his preface, “La Colère du juste / The Anger of the Just”, to the book by Libertad, Le Culte de la charogne / The Cult of Decay (Agone, 2006), an analysis of the ambiguous central role of the middle classes in capitalist democracies.
Sociologist Alain Accardo has published, amongst other works, Introduction à une sociologie critique / Introduction to a Critical Sociology (Agone, 2006) and Journalistes précaires, journalistes au quotidien / The Precarity of Journalists: Their Day-to-Day Lives (Agone, 2007).

Dossier de presse
Nadia Veyrié Le Sociographe, juillet 2011
"Se réapproprier sa propre subjectivité" Entretien avec Alain Accardo Site de l'APEAS, décembre 2009
L'Écologithèque, décembre 2009
GG Silence n°373, novembre 2009
Igor Martinache Liens socio, octobre 2009
Des petits-bourgeois pas très « gentilhommes » Paco Le Mague, 18/08/2008
Jean-Guillaume Lanuque Dissidences.net, juillet 2009
Manuel d'insurrection Régis Vlachos Zibeline n°19, mai 2009
Combien de classes pour combien de mondes ? entretien de Alain Accardo par Jean-Marie Harribey Passant n°47, octobre-décembre 2004
Le double jeu des classes moyennes d’après Alain Accardo Amis du Monde diplomatique , septembre 2004
Charles Henry SCÉRÉN - CNDP, 2004
La révolution ? Ah, ah, ah… Jean-Luc Porquet Le Canard Enchaîné n° 4317, 23/07/2003
Entretien avec Alain Accardo, sociologue engagé Richard Brun et Raphaël Desanti Homme-moderne.org, juin 2003
Garde-toi à gauche Emmanuel Poncet Technikart n°74, 1/07/2003
Alain Accardo, sociologue, propose dans cet ouvrage une interprétation incisive et pertinente du fonctionnement de notre société occidentale, libérale, par le biais de différents angles d’approche : la politique, l’éducation, l’Université, les médias et l’information, la consommation. Dans son raisonnement, l’empreinte de Pierre Bourdieu est, par ailleurs, souvent présente.
En premier lieu, comment définir, aujourd’hui, non pas le bourgeois gentilhomme décrit par Molière, mais le petit-bourgeois gentilhomme ? L’auteur y répond : « Ce petit-bourgeois, je le repérais désormais facilement en moi comme chez ceux qui m’entouraient ; chez les enseignants et les étudiants, en premier lieu bien sûr, mais aussi chez nombre de mes camarades militants dont l’habitus plébéien originel laissait place, à des degrés inégaux selon l’âge, la position professionnelle, la trajectoire militante, etc., à un habitus secondaire composite à coloration fortement petite bourgeoise » (p. 18). Le petit-bourgeois peut être chacun de nous. Ensuite, Alain Accardo dénonce la « décomposition du champ politique » : les différents responsables politiques accompagnent, soutiennent, mais surtout partagent « cette conviction que, hors de l’économie libérale, il n’est point de salut pour l’humanité » (p. 35). À ce sujet, le fonctionnement en cercle infernal, par exemple lors des élections, entre les politiciens et les citoyens est mis en évidence. En effet, les citoyens accordent leurs votes, certainement pour sauver un idéal démocratique, mais « ceux-ci ont beau donner à chaque élection des signes de lassitude, d’impatience ou de désapprobation (par exemple en s’abstenant massivement), les partis et leurs élu(e)s, après avoir déclaré solennellement qu’ils ont bien ”entendu le message” des électeurs, s’empressent de retourner, impénitent(e)s et inamendables, aux délices empoisonnés de la brigue et des intrigues du sérail, jusqu’à la prochaine consultation » (pp. 32-33). Dans cette logique, c’est aussi l’essence même de la démocratie qui est habilement présentée, par les protagonistes du libéralisme économique, comme étant liée intrinsèquement au capitalisme. Enfin, l’auteur explique comment ce fonctionnement est aussi incorporé sous la forme d’un consensus généralisé. Ainsi, il souligne avec force l’asymétrie entre les idéaux politiques, sociaux – que nous aurions et qui survivraient dans notre société – et la réalité de nos vies privées, familiales, intriquées dans une société capitaliste de la virtualité, de la rapidité, de la consommation : « Le système capitaliste n’est pas seulement le monde qui nous entoure mais […] il est aussi, à certains égards surtout, notre monde intérieur » (p. 67).
C’est donc l’incorporation de ce système et de l’impuissance – certes, des classes moyennes, mais aussi des plus faibles, des plus démunis – à s’unir, à développer des solidarités qui est ici pointée. Si on s’intéresse quelque peu au devenir des générations nouvelles et futures, un questionnement pourrait prolonger cette réflexion : cette impuissance s’inscrit-elle à vie et se transmet-elle ? Certains penseront, peut-être, que cet ouvrage est le témoignage d’un héritier de Don Quichotte, d’autres comprendront que l’interprétation donnée par Alain Accardo est troublante...
Nadia Veyrié
Le Sociographe, juillet 2011
"Se réapproprier sa propre subjectivité"

L’économie solidaire rassemble des gens qui pensent qu’un autre monde est en train de se construire, en rejet des valeurs destructrices du capitalisme. Si les initiatives solidaires ne sont plus à la marge du système – dont la crise ne fait que renforcer la crédibilité – elles restent encore dans la marge. On aimerait qu’il y ait tellement de monde dans cette marge qu’elle devienne le corps de la page. Une page d’une seul corps d’ailleurs, sans personne à la marge. Une société d’équité. Mais les bonnes intentions ne suffisent pas. On sait que l’ESS peut rassembler du monde, dans la convivialité, à l’occasion de grands événements comme le mois de l’ESS l’a montré en novembre. Mais qui n’a pas constaté que, dans ces assemblées, on a tendance à se retrouver dans un entre-soi confortable. Même origine sociale, même niveau d’éducation (élevé), communauté de valeurs, importance des réseaux relationnels… Comme nous sommes nombreux à considérer que l’économie solidaire vise, pour faire court, à émanciper tous les humains de l’hégémonie de l’économie (à réencastrer l’économique dans le social disait Karl Polanyi), on imagine mal faire l’économie solidaire entre classes moyennes. Si c’est un fait cela doit nous pousser à comprendre les mécanismes sociologiques et politiques complexes qui produisent cette situation.

Un livre publié chez un éditeur indépendant marseillais, Agone, « Le petit-bourgeois gentilhomme ; sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes », entreprend de répondre à ces questions. Nous avons donc rencontré son auteur, le sociologue, Alain Accardo, et lui avons demandé comment des initiatives solidaires, tout en poursuivant le bien commun d’un côté peuvent renforcer le système en place, à l’encontre de leurs valeurs et avec les meilleures intentions du monde.

Lire l’interview sur le site de l’APEAS (Économie alternative et solidaire en PACA)

Entretien avec Alain Accardo
Site de l'APEAS, décembre 2009

« Bref, à rebours de tout ce dont on veut nous convaincre, nous devons poser avec force et clarté que la seule politique acceptable d’un point de vue humaniste est celle qui se propose non pas de corriger, amender, rectifier ou ravauder de quelque façon que ce soit le système capitaliste, mais d’en finir avec lui. »
Voilà qui a pour mérite d’être franc, massif et clair. Alain Accardo, l’auteur de Le petit-bourgeois gentilhomme, sous-titré Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes, dans la collection Contre-feux des éditions Agone, n’y va pas par quatre chemins. Il n’hésite pas à se mettre à dos les partisans du marché global et du capitalisme décomplexé (ce dont il a cure, j’en suis convaincu), mais aussi les autres, certains de ses amis de lutte.
Alain Accardo analyse les raisons qui font que le système capitaliste, « environnementicide » par excellence, égocentrique et déshumanisant, se reproduit apparemment de génération en génération depuis des lustres, sans qu’aucune opposition, combat ou théorie n’aient pu en venir à bout.
Le constat qu’il en tire, et la solution radicale qu’il propose, devrait faire grincer les dents de beaucoup de nos contemporains accro-dépendants aux désirs solvables et qui se disent/croient libres de choisir leur modèle de vie.
Si ce système perdure, c’est que nous le voulons bien. C’est qu’il a envahi notre quotidien, annexé notre subjectivité et qu’il fonctionne en nous aliénant psychologiquement et moralement. Nous sommes à la fois ses sujets et ses victimes. « Notre société du rendement et de l’efficacité a créé un homo novus, un nouveau type de personnalité programmé par et pour la “guerre économique” et la concurrence à outrance dans tous les domaines. »

Le petit-bourgeois gentilhomme est une œuvre de salubrité publique, un essai qui remet les pendules à l’heure. Le livre nous renvoie à nous-même, à nos responsabilités de citoyens et à notre degré de « contamination » par un système capitaliste, pour le coup, hégémonique. « … _ce qui frappe l’observateur de la réalité d’aujourd’hui, du moins dans nos sociétés “développées”, c’est l’acceptation en masse et en profondeur du monde tel qu’il va par des populations tellement habituées à l’état présent des choses et au cours des événements qu’elles n’arrivent même plus à imaginer qu’il puisse en aller autrement._ »

À rapprocher, dans un autre genre, en plus tranchant dans l’analyse et aussi en plus politiquement agressif dans celui d’Alain Accardo, du livre d’Hervé Kempf : Pour sauver la planète, sortez du capitalisme.
Le petit-bourgeois gentilhomme revigore, réveille et fait réfléchir. Pourquoi s’en priverait-on, sinon pour demeurer indéfiniment sous hypnose ?

Visiter le site de l’Ecologithèque

L'Écologithèque, décembre 2009
Dans cet essai édité une première fois en 2003, Alain Accardo propose une réactualisation de l’analyse marxiste de classes, en montrant l’émergence dans notre société d’une classe moyenne hégémonique, à la fois actrice et victime du système capitaliste. Accardo interroge l’ampleur du consentement social à l’ordre régnant, qui découle en grande partie de l’intériorisation profonde des "structures objectives du système sous la forme de structures subjectives de personnalité". Façonnés jusque dans notre rapport au monde par l’échangisme marchand et le règne du profit, nous sommes devenus incapables d’imaginer qu’il puisse en être autrement. L’auteur invite a "déraciner le capitalisme à la fois de l’extérieur et du dedans". Et cela sans sombrer dans le spiritualisme mais en osant s’attaquer aux territoires réputés tabous de la subjectivité et des mœurs. Nous sommes invités, parallèlement à une pratique révolutionnaire sur les structures sociales objectives, à "dévitaliser les structures internes de personnalité (...) qui sont en relation de causalité circulaire avec le style de vie petit-bourgeois et qui nous asservissent à l’ordre capitaliste". Un livre comme celui-là, dans le cousinage des essais de Jean-Claude Michéa, constitue une base claire, abordable et indispensable pour penser le temps présent.
GG
Silence n°373, novembre 2009

Initialement paru en 2003 aux éditions Labor [1], ce petit pamphlet n’a rien perdu de sa charge critique. Il s’agit donc d’un essai et non des résultats d’une enquête empirique, autrement dit d’hypothèses qu’il convient de prendre comme telles, comme son auteur a du reste le mérite de l’indiquer par moments. A l’instar d’Abdelmalek Sayad, Alain Accardo a rencontré Pierre Bourdieu à l’Université d’Alger en 1958 et s’est depuis inscrit dans le droit sillage des analyses de ce dernier. Enseignant-chercheur honoraire à l’Université de Bordeaux 3, il tient aujourd’hui des chroniques dans le mensuel La Décroissance, ainsi que sur le site des éditions Agone [2], et fait figure d’électron libre parmi les héritiers revendiqués de Pierre Bourdieu [3]. L’ouvrage s’ouvre sur un état des lieux du champ politique contemporain. Les « responsables » qui y évoluent ne se différencient plus guère, selon l’auteur, des « managers pour qui il n’y a plus de différences essentielles entre diriger une grande entreprise (governance) et gouverner un pays entier », les étiquettes de « droite » et de « gauche » ne servant qu’à désigner « des différences dans l’évaluation des concessions qu’il convient d’opérer en matière de politique sociale, pour éviter que la contestation de l’ordre établi n’atteigne un seuil critique risquant de compromettre son bon fonctionnement et sa reproduction ». Cette défiance vis-à-vis des « représentants » ne doit cependant pas se confondre avec le « tous pourris » fascisant qu’on peut entendre ça et là, mais de la logique même du champ. Non, cela naît avant tout selon Alain Accardo du fait que la plupart d’entre eux sont sincèrement convaincus que le libéralisme économique peut concourir à servir l’intérêt général. D’où la priorité accordée au soutien des entreprises privées et à l’encouragement de chacun de chercher son profit personnel, avec l’espoir que la « main invisible » chère à Adam Smith se chargera de répartir les gains équitablement, moyennant quelques régulations à la marge. On ne peut pas dire que la molesse des réponses suite à la récente crise des subprimes ne démente ce constat [4], et si la socialisation et partant l’origine sociale des élus explique sans aucun doute largement ce « consensus » énigmatique, le retour de logiques de notabilisation au sein des « grands » partis n’est sans doute pas étrangère à l’affaire [5]. L’auteur n’hésite ainsi pas à comparer les « prétendues démocraties occidentales » à des sociétés féodales où les sujets seraient invités à renouveler périodiquement leur approbation aux patriciens qui se sont de longue date accaparés le pouvoir. Une manière crue mais néanmoins évocatrice de présenter certains résultats de la sociologie du vote [6].

Il ne faudrait cependant pas se méprendre : ce ne sont pas les dirigeants politiques qui constituent l’objet principal des foudres de l’auteur, mais bien les classes moyennes, ces « petits-bourgeois gentilhommes ». Sans jamais prendre la peine de les définir [7], celui-ci ne se contente pas de s’interroger sur leur servitude volontaire, mais fustige à longueur de pages leur collaboration active à la domination capitaliste et à ses conséquences funestes (exploitation, misère, violences, guerres, etc.), de par leur position dans la division du travail. Se retrouve ainsi d’une certaine manière actualisée la thèse de la « banalité du mal » formulée par Hanna Arendt [8], , en écho implicite aux réflexions du psychosociologue Christophe Dejours [9].

Concernant tout d’abord le consensus qui semble globalement régner dans le débat public, Alain Accardo remarque non sans pertinence que, « plutôt que de faire l’hypothèse d’un consensus portant sur l’essentiel et d’un dissensus portant sur l’accessoire, sans disposer de critères permettant de distinguer objectivement celui-ci de celui-là, il vaut mieux considérer que, tandis que la contestation implique toujours la prise de conscience d’un aspect déterminé de la réalité qui a cessé d’être évident, d’aller de soi, pour se mettre à poser problème, le consensus est au contraire le rapport encore impensé qu’on conserve avec tout le reste, rapport pratique qui sera peut-être davantage conscientisé réflexivement un jour prochain par les individus concernés, mais qui peut aussi bien rester à l’état purement pratique jusqu’à la fin de leur jour. Cette hypothèse [...] ne signifie pas qu’on ne puisse jamais observer dans la vie sociale de consensus délibéré et conscient de son objet ».

Ce n’est rien d’autre qu’une transposition aux attitudes politiques de la théorie du « sens pratique » de Bourdieu que l’auteur propose ici [10]. C’est ainsi qu’il dénonce une tradition idéologique – dont on aura compris qu’elle exclut ce dernier chercheur- qui sous-estime, sinon renie, la dimension inconsciente du monde social, qui occupe pourtant une place essentielle parmi nos motifs d’action, et rejoint ce faisant la théorie de l’action d’un autre « héritier » bourdieusien, Bernard Lahire qui écrit que « ce qu’il est capital [...] d’appréhender le plus finement possible, c’est la part réflexive, calculatrice, planificatrice de l’action (moments où l’action se prépare, se calcule, se planifie, mais aussi où elle se réfléchit sur le champ ou après coup) et la part d’action pré-réflexive, non planifiée, non calculée selon le types d’action et les catégories d’acteurs considérés » [11]

Pour illustrer les conséquences néfastes de l’ignorance de ses propres limites et déterminations d’ordre social, Alain Accardo recourt à l’exemple d’Emma Bovary, qui croyait incarner un être unique, original et libre alors qu’elle vivait dans une société où les « Madame Bovary » étaient sans nul doute légions. Et elle s’est ainsi privée d’une action collective qui aurait pu lui être salutaire, conclut-il le raisonnement.

A ceux qui persistent d’opposer « l’individu » à « la » société, piégés en cela par le langage courant, Alain Accardo rappelle utilement que « le social se présente toujours sous deux formes inséparables : la forme collective et la forme individuelle, sous forme d’histoires-faite-choses et d’histoires-faites-corps, pour reprendre une formulation de Bourdieu. En d’autres termes, le social existe sous forme de choses qu’on appelle institutions, organisations, appareils, réseaux, codes, rites, liturgies, instruments, environnement, etc., qui ont une existence physique en dehors de nous et il existe conjointement sous une forme incorporée, c’est-à-dire sous forme de personnes humaines en chair et en os, capables de comprendre, d’utiliser, de produire, bref de vivre dans ce monde de choses ». Il est donc aussi illusoire qu’inefficace (mais sans doute source de bénéfices psychologiques) de se prendre pour des Don Quichotte opposés à un ennemi totalement extérieur à soi, incarné dans des institutions et des personnes qu’il s’agirait d’affronter en faisant masse. C’est cette illusion d’optique objectiviste qui a notamment focalisé selon l’auteur les organisations militantes sur la recherche du nombre au point d’évacuer la question de la nature de son adversaire. Or si la lutte collective est bien nécessaire, elle ne peut s’abstenir sur le plan personnel d’une auto-socioanalyse afin de chercher à extraire les racines de l’ordre établi que chacun a intériorisées à des degrés divers [12]. Un message difficile à faire passer dans les milieux militants où s’interroger sur les modes de sa propre participation aux mécanismes de domination est rapidement assimilé à un acte d’auto-flagellation.

On peut suivre l’auteur sur ces préconisations, tout comme sur sa description du fait que le système capitaliste fonctionne davantage par la séduction que par la coercition (encore que celle-ci soit loin d’être secondaire…) [13], ou sa volonté de réhabiliter la notion de « morale » en politique. Mais on ne pourra s’empêcher d’éprouver une certaine gêne à la lecture de son pamphlet. Gêne par exemple face à certaines généralisations abusives, dans une lecture enchantée du passé, attribuant à nos ancêtres des siècles passés sinon toutes les vertus au moins une mauvaise conscience qui se serait évaporée ; à la centralité du processus de « moyennisation », qui aurait fait triompher une culture de l’hédonisme égoïste ; et tout simplement à l’homogénéité postulée de cette “classe moyenne”. Non seulement le portrait général manque sans conteste de finesse sociologique [14] mais le ton volontairement provocateur et même agressif risque de manquer sa cible [15]. Si la capacité de l’illusio des champs dans lesquels nous évoluons chacun quotidiennement à nous (faire nous) détourner des enjeux sociaux primordiaux est essentielle à souligner, l’argumentation de l’auteur pêche ici singulièrement par défaut de compréhension [16] qu’il invoque en début d’ouvrage. Et nombre des lecteurs visés risquent de refermer l’ouvrage – dont il est déjà peu probable qu’il soit arrivé en leurs mains – davantage enclins à persister dans leur être qu’à suivre les conseils qu’Alain Accardo prodigue sur le ton de l’insulte. Ce serait dommage car sur le fond, les fins qu’il défend sont sans conteste urgentes à diffuser. Mais la forme est aujourd’hui au moins aussi importante que le fond en politique, si ce n’est plus, ce qui n’est pas la moindre contradiction qui structure l’espace public. « Changer le monde commence par se changer soi-même » comme le chante avec justesse Kény Arkana [17], c’est ce que l’on aura envie de retenir de cet ouvrage radical, même si les raisons de l’impuissance de la gauche radicale à susciter une adhésion massive restent encore à mettre au jour. On remarquera au passage les nombreuses proximités que les écrits d’Alain Accardo entretiennent avec ceux de Jean-Claude Michéa. A la différence que si ce dernier invite à se livrer avant tout engagement collectif à deux examens introspectifs : celui de sa propre volonté de pouvoir et celui de sa participation au « système » dont on dénonce la logique [18], il ne semble guère partager l’enthousiasme d’Accardo pour la sociologie de Pierre Bourdieu. A moins, au vu de ses développements, qu’il n’en est intégré inconsciemment les acquis…

Quoiqu’il en soit, Alain Accardo met le doigt sur un certain nombre de problématiques essentielles. Qu’il s’agisse de la “volonté de ne pas savoir” face aux désastres sociaux et écologiques entraînés par l’organisation actuelle de la production et de la consommation, de l’apathie apparente des “classes moyennes”, qui se réfugient au mieux dans un engagement humanitaire largement dépolitisé, et du désarroi conséquent des organisations de la gauche radicale, alors même que sont démantelées méthodiquement les protections sociales qui avaient pourtant assuré leur essor [19], il y a là de nombreux terrains essentiels à explorer tant par les sociologues que par les militants. Car si Gulliver doit désormais couper ses propres cheveux qui lui servent de liens, pour reprendre l’image d’Alain Accardo, reste encore à savoir de quelle manière…

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[1] Dans une collection qui emprunte son intitulé au vers de Paul Eluard récemment détourné par une frange de la droite libérale : « Liberté j’écris ton nom »

[2] Cf. http://blog.agone.org/category/La-chronique-d-Alain-Accardo

[3] Un ensemble de chercheurs qui n’est pas loin de constituer un véritable « champ »...

[4] Voir l’entretien avec André Orléan, « Crise financière : l’erreur du G20 », Alternatives économiques, septembre 2009

[5] Cf. Rémi Lefebvre, « Faire de la politique ou vivre de la politique », Le Monde diplomatique, octobre 2009

[6] Cf.Daniel Gaxie, Le cens caché, Paris, Seuil, 1978

[7] Alors même que cette question constitue un enjeu politique de premier plan – Cf. Louis Chauvel, Les classes moyennes à la dérive, Paris, Seuil, 2006

[8] Cf.Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Paris, Gallimard, 1991 [1963]

[9] Cf. Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Paris, Seuil, 2009 [1ère éd. : 1998]

[10] Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980

[11] L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 2001 [1998], p.187

[12] C’est d’ailleurs en ce sens que Pierre Bourdieu s’était livré à un tel exercice. Cf.Esquisses pour une autoanalyse, Paris, Raisons d’Agir, 2004

[13] Sur ce point, voir notamment Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999

[14] Les apports des études de la réception nuancent par exemple sa condamnation en bloc des médias – car si les conditions de production de l’information sont profondément problématiques – ainsi que l’ont bien montré Pierre Bourdieu (Sur la télévision, Paris, Liber/Raisons d’Agir, 1996) ou Serge Halimi (Les nouveaux chiens de garde, Paris, Liber/Raisons d’Agir, 1997) et comme l’illustre quotidiennement la veille de l’association Acrimed .De la même manière, certains travaux récents (comme La France des petits-moyens de Marie Cartier et alii., Paris, La Découverte, 2008) lui auraient permis d’arrondir certains angles d’un réquisitoire sans appel. Car là est le paradoxe : tout en mettant en avant la dimension subjective des structures sociales, l’auteur se désintéresse ensuite de cette question et ne cherche pas à “comprendre” les raisons d’agir de ceux qu’il condamne sans appel

[15] Une critique que l’on peut également adresser à certaines publications comme Le Plan B ou La Décroissance qui, quoique nécessaires de par leur contenu, risquent par leur ton majoritairement inquisiteur d’avoir du mal à convaincre au-delà du cercle des déjà convaincus. On peut par ailleurs se demander si elles ne contribueraient pas à entretenir chez leurs lecteurs l’illusion d’être des “purs” face à des ennemis totalement extérieurs (et ce même si ce n’est pas l’effet recherché, comme l’explique bien Vincent Cheynet dans le numéro d’octobre de La Décroissance, p.2–3). Il ne serait pas difficile d’établir la liste des “têtes de turcs” récurrentes de ces dernières – mais par charité pour Laurent Joffrin, Nicolas Hulot ou Yann Artus-Bertrand, nous ne nous livrerons pas ici à cet exercice. Cependant, une telle démarche ne risque-t-elle pas de faire oublier que derrière ces “tartuffes” modernes, ce sont les mécanismes sociaux qui sont centraux ?

[16] Au sens que Max Weber donnait à ce terme. Cf. Economie et société, Paris, Pocket, 1985 [1ère éd. : 1922], p.25 et suiv.

[17] Cf. Philippe Corcuff, « Keny Arkana : un combat collectif, personnel et spirituel », Politis, 22 mars 2007 et « Keny Arkana ou la radicalité mélancolique », Politis, 20 mars 2008

[18] Cf.La double pensée. Retour sur la question libérale, Paris, Flammarion, 2008, un livre d’entretiens qui constitue une bonne introduction à L’Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, Paris, Climats, 2007

[19] Cf.Robert Castel, La montée des incertitudes, Paris, Seuil, 2009

A lire sur le site de Liens socio

Igor Martinache
Liens socio, octobre 2009
Des petits-bourgeois pas très « gentilhommes »

Avec son Petit-Bourgeois Gentihomme, le sociologue Alain Accardo passe à la moulinette des classes (définitivement ?) moyennes en tout.

« Quand on est en face des dégâts effroyables, matériels et plus encore humains, causés par la barbarie, le mépris, l’avidité, le mensonge et le déni de justice inscrit dans l’ordre établi, dans ses institutions et ses mœurs, tolérer c’est se rendre complice », expliquait Alain Accardo dans la préface qu’il a donné au sulfureux livre de l’anarchiste Albert Libertad (1875–1908), Le Culte de la charogne. Dans un essai ayant pour titre Le Petit-Bourgeois Gentilhomme, le sociologue enfonce le clou pour dénoncer l’enlisement des classes moyennes dans les marécages du capitalisme. Avec un sacré mordant, Accardo dissèque les « petits possédants possédés » et les « roturiers qui rêvent d’anoblissement ». Un exercice de socioanalyse grinçant, mais pertinent.

Le constat n’est pas nouveau, mais il devient urgent de briser le moule dans lequel les classes moyennes s’engouffrent avec la bénédiction des ténors sociaux-démocrates du PS, du PCF, de la CFDT ou de la CGT. De trahisons en décompositions, impliquée dans la logique des compromis, la gauche productiviste et réformiste en arrive à essayer de gérer au mieux le capitalisme promu au rang de « forme achevée de la démocratie et même de la civilisation ». Aux oubliettes l’internationalisme prolétarien. Tant pis pour les camarades du bout du monde qui crèvent la gueule ouverte. La gauche libérale peut verser sur eux des larmes de crocodiles en feignant d’oublier que le développement des pays capitalistes ne peut se faire « qu’au prix d’une meurtrière paupérisation des autres peuples ».

Qui peut ignorer ce qu’est l’horreur économique ? « On sait quelles catastrophes elle provoque, jour après jour, sur la planète ; on sait à quoi servent la Bourse, les marchés financiers, la Banque mondiale, le FMI, l’OMC, le G7… qui font du monde un cloaque moral où des millions d’êtres humains sont condamnés à croupir, de la naissance à la mort », martèle Accardo en s’interrogeant sur la nature de nos démocraties qui sont quotidiennement sources de souffrances, d’humiliations, d’exclusions, d’oppressions pour des dizaines de millions de personnes sous toutes les latitudes.

En ces temps de bâtardise sociale et de collaboration de classe, tous les mensonges et tous les reniements sont permis. L’imposture est générale. L’obsession de l’enrichissement justifie le pire. « Notre société du rendement et de l’efficacité a créé un nouveau type de personnalité programmé par et pour la guerre économique, assure Accardo. L’homme (ou la femme) accompli-e de notre temps est un-e conquérant-e qui se doit d’aller de l’avant avec réalisme et sans états d’âme, une sorte de marine diplomé-e, dressé-e à tuer pour ne pas être tué-e. »

Dans tous les domaines (administrations, sécurité, santé, éducation, culture, loisirs…), les classes moyennes fournissent aux aristocraties dominantes les forces auxiliaires indispensables au maintien du capitalisme. Obnubilés par la sacralisation de l’argent (objectifs, bilan, primes, crédits, intérêts…), nos contemporains sont comme des chevaux au fond d’une mine. « Ils tirent aveuglément leurs wagonnets sans autre souci que leur picotin, résume Accardo. Que serait la logique du grand capital sans l’intervention zélée, compétente et convaincue de ces myriades d’auxiliaires salariés qui optimisent le fonctionnement de la mécanique à broyer de l’humain, contribuant ainsi à la “banalisation du mal” dont parlait Hannah Arendt ? »

Hier, des foules ont prêté main-forte aux pires machineries fascistes et totalitaires en assurant qu’elles ignoraient qu’elles envoyaient leurs semblables à l’abattoir. Aujourd’hui, rebelote. La volonté de ne pas savoir fédère des hordes de lâches et de profiteurs bien calés devant leurs émissions télévisées ou radiophoniques anesthésiantes. « Pour le capitalisme, la meilleure population, la plus réceptive, la plus docile et la plus enthousiaste, serait une population complètement atomisée et infantilisée d’adolescents perpétuels dont les liens de solidarité serait réduits à des échanges groupusculaires, fusionnels et festifs, une population de consommateurs effrénés, dont les membres n’auraient plus rien en commun que le projet de jouir ensemble, de « s’éclater » indéfiniment », remarque Accardo. Joli monde que ce monde-là. D’un côté, une société de no life friqués gavés avec des consoles Wii, des musiques en tubes, des produits de luxe, des assiettes archi pleines, une société égoïste incapable de tempérer l’avidité de ses désirs, de limiter sa consommation, de modérer ses dépenses, de contrôler ses pulsions. De l’autre côté...

Alain Accardo dénonce « l’aveuglement idéologique, l’archaïsme politique et l’irresponsabilité » des dirigeants qui laissent croire que « nous allons pouvoir indéfiniment fonder notre prospérité sur le pillage et la misère du monde ». Que faire pour bousculer des millions d’êtres humains soumis, consentants et joyeux, au dieu Pognon ? Que faire pour rabattre le caquet aux sous-vizirs et autres aspirants mamamouchis « qui jouent ridiculement au calife et se prêtent à tant d’avilissantes mascarades en croyant faire la preuve de leur excellence ou de leur distinction » ?

Le disciple de Pierre Bourdieu nous propose une tonique socioanalyse qui sera utile à celles et à ceux qui n’attendent pas le Grand Soir des vieilles fables gauchistes. Si le règne du capitalisme, criminel et suicidaire, semble à bout de souffle, les espoirs de la révolution prolétarienne façon 19e siècle sont bien périmés. « Toute la question est de savoir si les salariés-citoyens sont encore capables de se mobiliser, de s’organiser et de se battre de façon suffisamment massive et déterminée pour faire échec à la coalition des puissances qui détiennent à peu près tous les pouvoirs, à l’échelle nationale et internationale. » Question judicieuse lorsqu’on parle de populations engluées dans une profonde acceptation du monde tel qu’il est, de populations automates embrigadées dans la logique de l’enrichissement individuel, de masses confinées dans l’indifférence.

On sait que le capitalisme ne peut fonctionner que grâce à l’adhésion des personnes qu’il exploite. Ce soutien paradoxal lui permet de supporter les assauts de ses adversaires, même lorsqu’ils atteignent une certaine violence. Grèves sporadiques, trains bloqués, pneus brûlés, vitrines brisées, voitures incendiées… n’entament en rien le consensus de plomb qui maintient debout l’ordre établi. Mieux, le capitalisme peut parfois tirer parti d’une forte dose de contestation ! Selon Alain Accardo, « il faut se rendre à l’évidence : la lutte anticapitaliste présente des insuffisances criantes. »

Alors, comment « plier la machine », comme disait Pascal ? Pour Alain Accardo, il est certain que « la révolution est un combat contre soi-même au moins autant qu’une transformation des structures objectives qui nous entourent. Une telle démarche n’a rien à voir avec un idéalisme moralisant. Elle relève d’une vision sociologique. Il faut admettre qu’on ne peut pas changer la société sans se changer aussi soi-même. » Pourquoi ? Parce que les plis les plus intimes de notre subjectivité sont façonnés par un environnement social dominé par les structures du capitalisme. Cette intériorisation nous transforme tous en marionnettes pathétiques. Nous nous croyons libres alors que de vilaines ficelles conditionnent nos pensées et nos actes.

Cette idée risque de contrarier quelques honnêtes militant-e-s. Notamment les plus « radicaux » qui, comme les autres, ont toujours une part d’eux-mêmes asservie au système, une part qui est inconsciemment tentée de sauver un système qui leur procure, malgré tout, quelques jouissances. Radical, mais « classique », Accardo prône la restitution à la collectivité des grands moyens de production et d’échange, l’abolition des classes et de la propriété privée… Rejoignant les propositions libertaires et celles des objecteurs de croissance, il veut également « combattre l’aliénation du mode de vie petit-bourgeois » en luttant contre le conditionnement publicitaire, en militant pour la simplicité, la sobriété, l’économie et la maîtrise de soi. « Vivre plus simplement pour que d’autres puissent simplement vivre », disait déjà Gandhi.

« Parmi ceux qui manifestent (à juste raison) contre la mondialisation capitaliste, combien sont vraiment conscients que, la manifestation terminée, une fois de retour au bercail, au travail, aux routines de la vie quotidienne, ils vont redevenir, à leur insu et en toute « liberté », d’industrieux auxiliaires du système qu’ils condamnent ? » Pour redonner du sens au mot révolution, Accardo propose une démarche qui doit être couplée aux grèves et aux autres actions et manifestations. Pour être conséquents, les militants syndicaux et politiques, en particulier bobos de gôche et ouvriers aisés qui constituent une partie des classes moyennes, doivent jeter aux orties, quand ils en ont, leur 4×4 ou leur grosse bagnole, leur climatisation, leurs radiateurs électriques, leur home vidéo, leurs fringues branchés, leurs voyages exotiques, leurs placements financiers et toute la panoplie de pacotille qui leur donne l’impression de faire partie du monde « libre ».

« Toute la question reste de savoir qu’elle est la probabilité pour que, dans nos démocraties exténuées, les classes moyennes soient encore capables de sortir de leurs fantasmes de distinction et que le petit-bourgeois cesse de se rêver gentilhomme », termine Accardo. To be or not to be ? Si les classes moyennes n’arrivent pas à se réveiller au-delà des sempiternelles pleurnicheries qui ponctuent les collectes humanitaires (déductibles des impôts), les gueux finiront par venir leur botter le cul. Et le plus tôt sera le mieux.

Lire l’article sur Le Mague

Paco
Le Mague, 18/08/2008

Ce petit opuscule d’Alain Accardo s’inscrit dans la continuité de ses réflexions, celles contenues dans De notre servitude volontaire, que nous avions chroniqué en son temps (voir le n°10 de Dissidences-BLEMR , février 2002, p.45), celles aussi d’un Jean-Luc Debry ( Tous propriétaires ! Du triomphe des classes moyennes, également critiqué sur ce site). Sous un titre qui témoigne à nouveau de l’amour de son auteur pour les classiques, cet essai, initialement publié en 2003, est réédité augmenté d’une nouvelle préface : l’occasion pour Accardo de rappeler la vulgate marxiste du PCF dont il était membre (valable aussi pour une partie de l’extrême gauche révolutionnaire, lui-même manifestant une certaine sympathie critique pour le NPA), et sa conviction maintenue du nécessaire combat contre l’inégalité sociale, éclairées par la vision bourdieusienne de la subjectivité. A partir de la figure emblématique du petit-bourgeois, modèle de « l’intégration psychologique des travailleurs au système « (p.19), l’objectif d’Accardo est en effet de dévoiler « l’inconscient social » qui explique pour une grande part la pérennité du capitalisme ; dit autrement, il nous invite à tuer le petit-bourgeois qui est en chacun de nous !

Les différentes réflexions et analyses qui suivent sont donc articulées autour de cette problématique, au risque d’ailleurs d’une tendance à la redite et d’un manque ponctuel d’exemples précis. Sur le plan proprement politique, la mention d’un système politique, bi-partidaire, ayant désormais évacué à ses marges toute idée d’une rupture révolutionnaire, s’accompagne d’un rappel de fondamentaux (pas de lien automatique entre capitalisme et démocratie, l’élargissement des droits conquis par les luttes), mais aussi de sa conviction selon laquelle la majorité du personnel politique est sincère dans sa croyance en une économie de marché, source de « bien être ». Plus dérangeant, Accardo suggère que les manifestations de contestation participent d’un « désordre réglé », digéré par le système, expliquant le manque de radicalisme de la majorité de la population ; une dimension sans aucun doute bien réelle, mais qui se révèle limitative dans son ensemble, ces luttes ponctuelles pouvant faire progresser la prise de conscience des dominés. Ses considérations sur le conditionnement social nous semblent plus pertinentes, ainsi l’école qui ne parvient pas à s’abstraire du capital culturel déjà acquis par ses élèves, ou l’enrichissement et la réussite individuelle, valeurs désormais cardinales. Possédant deux visages, celui de « substituts des maîtres » (p.93) et de « vecteurs du changement social » (p.91), les Janus petits-bourgeois sont un rouage essentiel du système (particulièrement dans le système médiatique, parangon de médiocrité intellectuelle), leur mode de vie un modèle à atteindre et leur prise de conscience une nécessité, donc.

A cet égard, Accardo semble mettre davantage ses espoirs de changement dans ces classes moyennes plutôt que dans un prolétariat qui en engloberait une bonne partie (avec les classes dites populaires), un jugement discutable d’ailleurs. A défaut de se satisfaire de la mauvaise conscience engendrée par cette situation de pivot dans la reproduction des inégalités et des injustices, qui se traduit souvent par un « humanitarisme moral » (p.119), Accardo appelle à conjuguer changement systémique et prise de conscience individuelle de la nécessité d’une remise en cause de son propre comportement. Néanmoins, il y a là comme une source de contradictions, dans la mesure où de telles mutations ne suffiront de toute façon aucunement sans rupture révolutionnaire d’ensemble, et où les pistes proposées laissent tout de même en grande partie sur sa faim (tout au plus peut-on citer un éloge de la tempérance assez marqué par l’épicurisme devant conduire à modifier ses habitudes de consommation).

Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences.net, juillet 2009
Manuel d'insurrection

Le petit-bourgeois gentilhomme porte mal son titre, on en propose un autre : Manuel d’insurrection.
Car ce livre répond en fait à l’interrogation du moment : le système capitaliste est à bout de souffle mais que faire ? Que proposer à la place ? Pourquoi résiste-t-il à tous les assauts, à toutes les critiques, à ses crises rédhibitoires ?

Ce combat contre le capitalisme est celui de tous ceux que l’information sur la misère du monde ne laisse pas de marbre, ceux pour qui il est intolérable que des puissances privées s’accaparent les richesses produites; mais aussi ceux qui ont conscience que des mesures qui pourraient paraître réformistes (rémunération des dirigeants, interdictions des licenciements…) sont en fait des mesures révolutionnaires, puisqu’elles sont inacceptables par les dirigeants. Si l’immense majorité de la population en est à ce niveau de conscience, pourquoi le système tient-il en place ? Pourquoi la critique de gauche ne porte-t-elle pas ses fruits ? Pourquoi ne se révoltent-ils pas ? Qu’est-ce qui résiste ?
L’analyse d’Alain Accardo entraîne dans les subtilités de la sociologie de l’inconscient social : la critique marxiste ne peut en rester à l’opposition classique du prolétariat et de la bourgeoisie, à cette idée que le peuple exploité, informé des effets de soumission au système, se rebellera.
L’auteur répond franchement : « le système capitaliste ne fonctionne pas seulement par l’exploitation, la spoliation et l’oppression du plus grand nombre mais aussi par l’adhésion de la plupart au système qui les exploite, les spolie et les opprime. C’est-à-dire qu’il fonctionne à l’aliénation psychologique et morale, entretenue par des espérances de succès individuels et d’accomplissement personnel. »

Petit automate social
Pour bien comprendre il faut redéfinir certaines choses. D’abord ce qu’est le social (voir ci-contre). Il se présente sous deux formes inséparables : l’histoire faite chose (institutions, ordre économique etc…) et l’histoire faite corps, c’est-à-dire l’incorporation par l’individu de pratiques et manières de sentir automatiques ; dans chaque individu s’installe donc un petit-bourgeois qui s’ignore (d’où le titre de l’ouvrage) et qui n’aspire qu’à s’intégrer le plus confortablement possible à l’ordre établi : « il y a en chaque individu un homo oeconomicus capitalisticus : les agents sociaux se retrouvent impliqués et compromis. » L’auteur avoue sa dette à Bourdieu, à Leibniz et Pascal, qui avaient bien vu cet automate en nous ; et il serait bon que ces acquis puissent aider les philosophes à comprendre le monde des profondeurs de l’âme sociale et politique.
Il y a bien une dimension inconsciente de la réalité sociale qui aujourd’hui montre toute sa force. Il ne suffit pas à la critique classique du capitalisme de dire vrai. Car elle ignore ou sous-estime la dimension subjective et interne qui fait pourtant partie de la réalité sociale. Comment, même de gauche, les prolétaires, salariés, enseignants, exploités, les cadres reproduisent l’ordre capitaliste.
Le système capitaliste ne nie pas la liberté des sujets, il n’a pas besoin de coercition pour fonctionner ; il laisse les agents agir d’eux-mêmes, l’incorporation de cette logique chez l’agent étant le fait du processus de socialisation. Ainsi dans les démocraties la contestation peut aller très loin à condition de laisser le principe même de l’existence du système en dehors des limites de la discussion légitime ; l’énergie combative et l’indignation s’orientent vers des mobilisations justes (féminisme, écologie, anti racisme..) mais qui ne remettent pas en cause le système. Cette intériorisation de l’ordre dominant est souvent à l’œuvre : on s’indigne des inégalités liées à l’ethnie, au sexe, etc, plus couramment que de l’inégalité des conditions sociales liés à l’appartenance de classe.
Ainsi l’École, exemple parmi tant d’autres mais le plus frappant : les professeurs s’efforcent de faire au mieux leur métier d’éveilleurs d’esprit mais, inconsciemment, du fait des critères mis en place institutionnellement, valorisent plutôt les élèves déjà éveillés par la transmission d’un capital culturel. On favorise l’aisance et le brio, à savoir ce qui n’est pas enseigné, au détriment des élèves ayant un rapport purement scolaire au savoir, qui sont qualifiés de besogneux, laborieux. Et cela est d’autant plus vrai dans la notation de la philosophie où toute objectivation des qualités requises est proscrite : l’implicite profite aux classes favorisées, quatre fois plus représentées à l’ENA par exemple que leur place dans l’ensemble des actifs (huit fois moins pour les milieux populaires).
En bref, il est vain de combattre le capitalisme objectivable sans combattre aussi les dispositions inconscientes chez chacun à le défendre, poussé qu’il est par la nécessité de s’intégrer à un ordre social. Même si la société capitaliste l’opprime, le « petit-bourgeois gentilhomme » en reproduit les inégalités, pensant en fait en bénéficier.

Régis Vlachos
Zibeline n°19, mai 2009
Combien de classes pour combien de mondes ?
Lire l’entretien sur le site du Passant ordinaire
entretien de Alain Accardo par Jean-Marie Harribey
Passant n°47, octobre-décembre 2004
Le double jeu des classes moyennes d’après Alain Accardo
Lire l’article sur le site des Amis du Monde diplomatique
Amis du Monde diplomatique , septembre 2004

Alain Accardo est connu pour avoir été l’un des premiers vulgarisateurs de Pierre Bourdieu. En reprenant les outils conceptuels de son « maître à penser », il nous livre ici une analyse critique des classes moyennes afin de reprendre quelques-unes des questions classiques de l’engagement révolutionnaire, mais dans une perspective non économiciste et non objectiviste. Ou, pour le dire autrement, pour tracer la voie à une pensée radicale à partir de la conviction que le travail du sociologue est inséparable d’un engagement dans les luttes sociales.

Commentaire critique

Les démocraties sont exténuées. La social-démocratie, qu’il s’agisse du réformisme ou du travaillisme, est une imposture. La culture du consensus par défaut est dominante. Les médias, à commencer par la télévision, offrent une vision cauchemardesque de la réalité, refoulée par un monde enchanté via la publicité et les émissions de variétés. Autant d’idées reprises par l’auteur, mais dans une perspective qui se veut nouvelle. Il y a d’abord le constat selon lequel, avec la croissance de l’après-1945, la moyennisation de la société est le fait marquant, quantitativement et qualitativement. Alain Accardo va même jusqu’à dire que les classes moyennes ont remplacé comme agent historique la classe ouvrière. Il faut donc « les prendre au sérieux ». Le second constat, contrairement à une vision trop ouvriériste, est qu’elles ne s’accommodent pas tant que cela de l’ordre capitaliste : les Emma Bovary sont légion, pour qui la ruée vers la consommation, en lieu et place de l’ascétisme d’autrefois, et le surendettement se le disputent à l’ennui, au mal-être, caractéristique structurelle des positions sociales de l’entre-deux. Et alors de montrer de quelle manière elles sont tiraillées entre l’intégration aux classes dominantes et le souci de s’en distinguer. Et de montrer aussi de quelle manière elles opèrent pour un monde plus juste, plus démocratique mais sans jamais, ou rarement, aller jusqu’à remettre en cause les fondements économiques de l’ordre marchand. Il en va ainsi de l’humanitarisme, des droits de l’homme, du libertarisme et de l’antimondialisme pour les fractions les plus conscientisées des classes moyennes mais qui se trouvent comme rattrapées par leur propension au légitimisme, voire au légalisme. C’est là que Alain Accardo se démarque quelque peu d’une approche objectiviste en insistant sur l’histoire-faite corps, pour parler comme Pierre Bourdieu : la société existe objectivement en dehors de chacun et tout autant objectivement dans chacun de nous via notre socialisation, bien que nous le vivions subjectivement, sur le mode du « je », pour parler comme Elias. Et précisément, ces fractions éclairées des classes moyennes, parce qu’elles sont diplômées, parce que les moyens de production symbolique sont essentiellement entre leurs mains pour la définition de leur contenu à défaut d’être leur propriété, ne peuvent plus ne pas savoir les méfaits de l’éthique entrepreneuriale comme horizon indépassable. L’auteur en arrive ainsi à prôner un retour sur soi, à pratiquer en quelque sorte une auto-socioanalyse : que chacun regarde ce qu’il en est de sa propre « collaboration » à la perpétuation de l’ordre existant, sans pour autant tomber dans le mythe de l’introspection, du « connais-toi toi-même ». En ce sens, la politique est aussi affaire de morale individuelle et pas seulement collective. Sans être fataliste, Alain Accardo ne se montre pas d’un grand optimisme : « Toute la question reste de savoir quelle est la probabilité pour que, dans nos démocraties exténuées, les classes moyennes soient encore capables de sortir de leurs fantasmes de distinction et que le petit-bourgeois cesse de se rêver gentilhomme. »
On pourra regretter que l’auteur n’aborde que très peu le rôle de l’école comme rouage de domestication des volontés pour un monde plus juste sans en toucher les fondements. En particulier, l’enseignant, surtout dans le service public, ne serait-il pas l’une des figures les plus tiraillées entre un certain élitisme, un certain confort matériel, une certaine conscience critique bon teint, un certain individualisme au nom du mérite et la réalité scolaire massivement inégalitaire, massivement reproductrice ? Après tout, les enfants d’enseignants ne s’en tirent généralement pas si mal, de quoi taire, réduire quelque engagement à l’encontre de ce monde de compétition permanente !

Niveau de lecture

Non exclusivement pour les adeptes de la pensée critique, ce livre est assez facile d’accès, jusqu’à pouvoir être conseillé aux élèves de terminale.

Charles Henry
SCÉRÉN - CNDP, 2004
La révolution ? Ah, ah, ah…

Nous avons oublié, dit le « bourdivin » Alain Accardo, et même radicalement évacué « la question qui était explicitement au cœur de l’affrontement des forces politiques depuis le XIXe siècle : comment mettre fin à la domination d’une poignée d’hommes sur le plus grand nombre ? » Autrement dit, comment faire une révolution (rires dans la foule). Notre société est l’une des plus féodales qui ait existé : nous nous en accommodons. Pourquoi ?

C’est comme si nous avions déjà parcouru tout le chemin. Comme si nous avions déjà atteint la Cité idéale. Comme si l’économie libérale avait réussi à nous faire croire qu’elle était à la source de la prospérité généralisée, de la paix, de l’abondance et de la sécurité qui – chacun ne s’en rend-il pas compte ? – règnent à la surface de la planète (autre version : qui règnent en Occident, mais ne devraient pas tarder à gagner le reste du monde, un peu de patience, SVP).

Pourquoi ne peut-on plus imaginer que les choses puissent être différentes de ce qu’elles sont ? Certes, parfois, des millions de salariés sont « conduits à clamer leur colère ou leur désespoir d’être traités comme quantité jetable par leurs employeurs », mais cela « sans s’interroger un seul instant sur la légitimité d’une organisation sociale qui autorise un petit nombre d’êtres humains privilégiés (des managers et des actionnaires) à s’arroger un droit de vie et de mort sociales sur une foule de leurs semblables ».

Pourquoi, encore une fois ? Parce que, dit Accardo, nous sommes tellement façonnés pour nous adapter à cette société, que nous finissons par croire que nous y adhérons spontanément. Même – et surtout – les plus instruits ont du mal à penser leurs propres déterminations sociales. Entre autres responsables, le « champ des medias », qui, « sous l’empire irrésistible de l’audiovisuel et de sa logique commerciale, est devenu une immense et ubuesque machine à décerveler, à fabriquer de l’agenouillement et du consensus ».

Ce bref, vigoureux et très éclairant ouvrage invite qui se veut de gauche à « clarifier et changer la part de soi-même qui est asservie au système ». Un appel à l’effort moral personnel, n’est-ce pas ridicule, obsolète, par les temps qui courent, où chacun ne cherche qu’à étancher sa « soif inextinguible de jouissance immédiate, sans fin et sans frein » ? On a la très vive impression, qu’au contraire…

Jean-Luc Porquet
Le Canard Enchaîné n° 4317, 23/07/2003
Entretien avec Alain Accardo, sociologue engagé
Lire l’article en ligne
Richard Brun et Raphaël Desanti
Homme-moderne.org, juin 2003
Garde-toi à gauche

Alain Accardo sort son lance-flammes pour tirer sur « le Petit Bourgeois gentilhomme », homme moyen de gauche qui s’accommode de tout.

L’homme de gauche vintage n’en finit pas d’être démasqué. La critique devient même mise à mort lorsque c’est un vieux disciple de Bourdieu qui l’administre. Alain Accardo, sociologue tranchant, nous avait scotché il y a quelques années avec une analyse cruelle des journalistes précaires. Dans « le Petit Bourgeois gentilhomme », son dernier ouvrage, il réussit un looping dialectique difficile à faire avec les théories bourdieusiennes : les subjectiver, les rendre moins rigides, en un mot plus humaines. Il transperce en moins de cent pages les faux progressistes de gauche qui s’accommodent en fait du système. Un de mes amis profs disait : « Les enseignants sont prêts à faire la révolution… si on ne touche pas à leur emploi du temps. » Accardo généralise le modèle : « Il serait relativement facile d’être de gauche s’il suffisait de vouloir changer les structures objectives externes. Il est beaucoup plus difficile de l’être quand il s’agit de clarifier et de changer la part de soi-même asservie au système. » Dès lors, il dessine le portrait d’une classe moyenne monstrueuse, un « establishment petit bourgeois » composé d’hommes et de femmes moyens n’aspirant qu’à l’accumulation de capital et au reniement. Il démasque la « contradiction structurelle », l’« irréductible ambivalence » qui les caractérise : « La tendance à s’identifier aux dominants et à s’intégrer à eux, et la tendance à s’en distinguer et à s’y opposer. » Bref, Accardo met à jour la question qui nous turlupine tous lorsqu’on coure acheter « le Monde diplo » avec les dernières Air Max : être de gauche, c’est seulement être mal à droite ?

Emmanuel Poncet
Technikart n°74, 1/07/2003
Du mardi 10 au dimanche 22 mai 2016    Paris (75)
Le p'tit-bourgeois gentilhomme, pièce de théâtre issue d'un essai d'Alain Accardo

Comédie satirique contemporaine entre Molière et Bourdieu
issue du Petit bourgeois gentilhomme d’Alain Accardo
http://agone.org/lepetitbourgeoisgentilhomme
Mise en scène Eric De Dadelsen
Compagnie Bagages de sable et le Goldmund Theâtre de la Bouche d’Or

Raoul Jourdan est un assureur de province qui mène une vie cossue, après une réussite professionnelle exemplaire. Toutefois, dans la société d’aujourd’hui, il se sent hors du coup, non pas tant en raison des évolutions technologiques mais dans son rapport aux autres. Pour favoriser son intégration au nouvel ordre social ambiant, il fait appel à un coach de vie. Son apprentissage commence : changer ses valeurs, ses goûts, son look,… pour rejoindre la masse et s’y fondre, tout en se mettant en scène dans ce monde de l’image-reine où « exister socialement, c’est être vu ». Son rêve secret est de participer à une émission de télévision – un célèbre télé-crochet – pour avoir, comme c’est le dû de chacun, son fameux quart d’heure de célébrité.
Comme dans l’œuvre de Molière, il s’agit ici d’une métamorphose mais à la différence de Monsieur Jourdain, notre assureur n’aspire pas à une quelconque ascension sociale ou à devenir meilleur. Au contraire, il cherche l’uniformité, la vulgarisation, l’adéquation aux nouvelles échelles de valeur de la culture moyenne.
Notre ambition est de transcrire les dimensions comiques et satiriques du Bourgeois gentilhomme de Molière, à travers l’examen de nos pratiques et de certaines de nos représentations sociales qui du temps de Molière passaient pour ridicules et triomphent aujourd’hui.

Du mardi 10 au dimanche 22 mai à 20h30 – les samedis et dimanches à 16h (durée : 1h30)
au théâtre de l’Epée de bois à la Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre (Vincennes)
Réservation : 01 48 08 39 74

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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D