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Punir les pauvres
Le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale
Parution : 16/09/2004
ISBN : 2748900235
Format papier : 364 pages (12 x 21 cm)
20.00 €

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Le tour résolument punitif pris par les politiques pénales lors de la dernière décennie ne relève pas du simple diptyque «crime et châtiment». Il annonce l’instauration d’un nouveau gouvernement de l’insécurité sociale visant à façonner les conduites des hommes et des femmes pris dans les turbulences de la dérégulation économique et de la reconversion de l’aide sociale en tremplin vers l’emploi précaire. Au sein de ce dispositif «libéral-paternaliste», la police et la prison retrouvent leur rôle d’origine : plier les populations indociles à l’ordre économique et moral émergent.

C’est aux États-Unis qu’a été inventée cette nouvelle politique de la précarité, dans le sillage de la réaction sociale et raciale aux mouvements progressistes des années 1960 qui sera le creuset de la révolution néolibérale. C’est pourquoi ce livre emmène le lecteur outre-Atlantique afin d’y fouiller les entrailles de cet État carcéral boulimique qui a surgi sur les ruines de l’État charitable et des grands ghettos noirs. Il démontre comment, à l’ère du travail éclaté et discontinu, la régulation des classes populaires ne passe plus par le seul bras, maternel et serviable, de l’État social mais implique aussi celui, viril et sévère, de l’État pénal.

Et pourquoi la lutte contre la délinquance de rue fait désormais pendant et écran à la nouvelle question sociale qu’est la généralisation du salariat d’insécurité et à son impact sur les espaces et les stratégies de vie du prolétariat urbain.
En découvrant les soubassements matériels et en démontant les ressorts de la « pensée unique sécuritaire » qui sévit aujourd’hui partout en Europe, et singulièrement en France, ce livre pointe les voies possibles d’une mobilisation civique visant à sortir du programme répressif qui conduit les élites politiques à se servir de la prison comme d’un aspirateur social chargé de faire disparaître les rebuts de la société de marché.

Loïc Wacquant

Sociologue à l’Université de Californie-Berkeley, Loïc Wacquant est notamment l’auteur de Les Prisons de la misère (Raisons d’agir, 1999) et de Punir les pauvres (Agone, 2004)

Les livres de Loïc Wacquant sur le site

Foreign Rights

Rights already sold

Espagne : Edicions 1984 (2006)

USA : Duke University Press (2009)

Lettre ouverte à ceux...

…qui n’ont pas eu la chance d’échapper tout à fait au psychodrame de la parution du livre Punir les pauvres

Après plus de deux ans d’obstétrique éditoriale paraissait en septembre 2004 aux éditions Agone le livre si souvent annoncé et tant attendu de Loïc Wacquant, Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale1.

L’auteur fut toutefois très mécontent de notre travail : jugeant inconvenante notre impatience dans l’intégration de ses (re)corrections et modifications, il nous mit « en demeure de cesser immédiatement toute publication et commercialisation de [son livre], de détruire et justifier des exemplaires contrefaisants publiés en violation des droits de l’auteur, de restituer tous les manuscrits [en notre] possession et ce sous 48 heures à réception de cette lettre; à défaut, [son avocat ayant] reçu pour instruction d’engager des poursuites judiciaires à notre encontre.2 »

C’était le 20 septembre 2004. Un référé devant le tribunal de grande instance de Marseille ne nous fut pourtant signifié que le 4 avril 2005. L’auteur demandait l’interdiction du livre, la bagatelle de 28 000 euros en provision de droits, publication du jugement dans la presse française et étrangère, dommages et intérêts et frais de justice. Le 20 juin 2005, l’auteur fut débouté de ses demandes et condamné à verser aux éditions Agone la somme de 2 000 euros.

Entre-temps, l’ancien poids super-léger (lire ses Carnets d’un apprenti boxeur3), sans doute peu confiant dans la justice française, avait cherché ailleurs des alliés pour le « protéger » contre son éditeur. Mais attention, notre auteur prit garde d’ajuster ses griefs en fonction du public visé: pour les universitaires et les magazines grand public, nous étions accusés d’avoir « effacé le caractère scientifique de l’ouvrage et accentué son aspect “militant” d’une manière intolérable, et qu’il n’accepte pas », enfin d’avoir introduit « la formulation inacceptable sur la “mobilisation civique visant à sortir du programme répressif” en quatrième de couverture qui rabaisse une analyse sociologique au rang de tract politique »4 ; devant les militants d’extrême gauche en revanche, il se drapait dans les oripeaux de l’auteur trahi, bafoué, trompé et volé par son éditeur. Voyons toutefois un peu dans le détail.

L’auteur se plaignant évoque sa « proposition à l’amiable »5, que nous avons refusée. Mais il ne dit pas son refus de la nôtre: qu’il signe enfin son contrat d’édition (dont il n’avait jamais remis en doute les termes depuis l’été 2003 qu’il l’a en mains) et nous nous engagions à intégrer un nouveau lot de corrections6.

L’auteur nous accuse d’un « contre-sens grossier en quatrième de couverture » : l’introduction de la formule « “mobilisation civique visant à sortir du programme répressif” […] qui rabaisse [son] analyse sociologique au rang de tract politique », alors que « l’un des arguments-clefs du livre est justement qu’on ne peut comprendre la pénalisation de la précarité sous la catégorie de “répression”, cf. pages 50–55, et que l’idée d’un tel “programme répressif” est un non-sens ». Comparons avec le texte original fourni par l’auteur: « Ce livre […] pointe les moyens de sortir du pornographisme répressif. » Laissons chacun évaluer le ravalement et la responsabilité de l’éditeur dans la mutation d’une « analyse sociologique au rang de tract politique »7 _et laissons à l’auteur la responsabilité de ses jugements de valeur8.

L’auteur accuse le livre d’être « truffé d’erreurs »; la lettre de son avocat précise: « de nombreuses erreurs, coquilles et omissions ». On doit imaginer que ceux qui diffusent ces accusations graves, engageant le sérieux de notre maison d’édition, ont pris la peine de relever ces « erreurs » et « coquilles » ou au moins d’en demander la liste à l’auteur _et notamment celle des « omissions ». Nous tenons à la disposition des curieux la liste des « corrections » en question : ils pourront à leur tour constater qu’elles ont été intégrées9.

Ceux qui ont relayé les jérémiades de l’auteur de Punir les pauvres l’ayant fait, on l’imagine, sur la base du respect qu’ils ont, à raison, pour le sociologue, croient que l’injonction faite de « détruire les exemplaires contrefaisants » est motivé par des interventions de l’éditeur ayant mis en cause le fond des thèses que son livre expose. Nous avons le regret de les décevoir.

Ainsi, après avoir capitulé devant les refus de l’auteur de réduire les (quelques) défauts d’organisation, de compenser les (menues) faiblesses de l’appareil de preuve, d’éliminer les naïvetés politiques (dont celles de la conclusion), de corriger la syntaxe visiblement noyautée par la langue anglaise, il ne nous restait guère plus que la latitude de conserver les règles du code typographique et de la langue française. Et encore, allions-nous découvrir, ça ne serait pas facile… Parmi quelques centaines d’autres détails qui auraient dû être oubliés, à une demande de reformulation d’expressions telles que « l’État […] se frappe d’impotence sur le front économique et social », le petit Loïc motiva son refus par la raison suivante : « Ma mère a relu le texte et rien trouvé à redire, et elle était prof de français » [31/05/04]. Désarmant, n’est-ce pas…10 En fait, même l’extraction des erreurs de grammaire de ce livre a bientôt demandé les forceps ! Pour ne citer que l’exemple le plus grossier, l’auteur demanda pendant une semaine à chaque liste de corrections que l’on rétablisse le « s » aux expressions du genre « quelque 342 dollars ». Puis ce fut la chasse aux anglicismes. (Passons sur les mots qu’il ne fallait pas traduire ainsi « luride »…) La liste est longue, que l’on nous permette de ne livrer que nos deux préférés : « sur l’immoralité supputée des mères solitaires » = « sur l’immoralité supposée des mères célibataires » [chap III, p. 98] ; « dans les hospices mentaux » = « dans les hôpitaux psychiatriques » idem, p. 147]. Etc., etc.

Aux caprices succédèrent le mépris puis les insultes, mais le livre devait paraître et pour cela la valse de (re)corrections devait cesser : l’imprimeur était retenu, le papier commandé et quelques dizaines d’entre ceux qui avaient assisté aux conférences nous avaient envoyé leurs chèques de pré-achat ; enfin, tout notre programme de travail avait été assez bouleversé. Le livre parut donc enfin.11

Pourquoi avoir voulu publier précisément ce livre-là ? Parce qu’il nous semble proposer une analyse indispensable des effets attendus de l’importation des pratiques les plus nuisibles au cœur du modèle d’organisation sociale en oeuvre aux Etats-Unis ; élément d’un manuel de dévoilement et de résistance à l’oppression. Que les choses soient dites : si nous publions des livres de la qualité intellectuelle et de l’importance politique de ceux de Loïc Wacquant (ou Bourdieu, Bouveresse, Chomsky, Kraus, Halimi, Vidal, Zinn, etc.), c’est parce qu’ils correspondent à une certaine conception du travail éditorial : un métier qui participe d’une double appropriation et d’un double refus, en tension entre la presse et l’université : – ni l’empilement en flux tendu d’idées au service de l’oubli par sa mise en spectacle quotidienne ; – ni le formatage puis le stockage au seul service d’un usage intemporel du savoir déconnecté des usages sociaux du plus grand nombre ; – construire des livres en outils d’analyse de nos croyances ; – les composer en vue du questionnement de l’idéologie dominante et de son usage pour résister aux propagandes.

Il ne s’agit donc pas du moindre des paradoxes que ce soit justement avec cet auteur-là et ce livre-là que nous nous soyons retrouvés instrumentalisés au service des « ruses de la raison impérialiste » : « L’impérialisme culturel repose sur le pouvoir d’universaliser les particularismes liés à une tradition historique singulière en les faisant méconnaître comme tels », commence un texte sur ce thème signé par Pierre Bourdieu et… Loïc Wacquant12.

S’il faut tirer une leçon de cette comédie, c’est que l’auteur de Punir les pauvres ne fut pas tant le co-rédacteur que l’informateur de Pierre Bourdieu sur le terrain de la production dominante. La leçon est douloureuse, mais elle n’en est que meilleure.

En effet, qu’est-ce d’autre, sur le détail, qui nous opposa à l’auteur sinon notre refus (et finalement notre capitulation) devant des usages « directement issus de confrontations intellectuelles liées à la particularité sociale de la société et des universités américaines, [qui] se sont imposés, sous des formes en apparence déshistoricisées, à l’ensemble de la planète » ? et notre résistance (relativement réussie) à l’imposition de standards importés _du vocabulaire à la typographie : cet « extraordinaire jargon », cette « terrible lingua franca internationale », « autant de mots directement transcrits, et non traduits, de l’anglais), illustration exemplaire de l’effet de fausse coupure et de fausse universalisation »13 ?

Et qu’est-ce d’autre, au fond, qui nous opposa à l’auteur sinon la finalité même du livre que nous réalisions ensemble ? « Je ne souhaite pas (et n’ai jamais souhaité) faire de livre “pour le plus grand nombre” » [12/06/04]. Est-il nécessaire de préciser que cette position est inqualifiable même aux yeux d’un éditeur qui n’a que des livres à vendre ? Mais que doit penser alors celui pour qui la diffusion d’idées qu’il veut défendre est plus importante encore que la vente des livres qui lui permettent de vivre ?14

Dans le reféré que l’auteur perdit finalement contre nous en juin 2005, celui-ci mit d’ailleurs en avant des enjeux académiques et américains pour en invoquer l’« urgence », près de six mois après la publication du livre : « La présentation inexacte et biaisée de son œuvre modifié [sic] par l’éditeur en quatrième de couverture la transforme en une œuvre à caractère militant […] et lui porte un sérieux préjudice professionnel dans l’évaluation annuelle de son travail universitaire de recherche, dans son avancement et dans le calcul de son salaire ».

A l’appui, des attestations de mandarins américains (à défaut de tout universitaire français) qui sonnent comme des réprimandes à un bon élève pris en flagrant délit par ses maîtres de s’être commis en mauvaise compagnie:

_« La parution d’un livre sur un sujet controversé par un professeur dans notre département est assurée d’être considérablement dévalorisée si elle s’effectue chez un petit éditeur non universitaire dans un format ouvertement “politique” visant un public généraliste, avec une couverture soulignant son objectif “militant” présumé aux dépens de son objectif scientifique », menaçait Kim Voss, professeure et directrice du département de sociologie à l’Université de Californie à Berkeley

_« La montée de l’Etat pénal aux États-Unis est une question controversée sujette à des interprétations partisanes de type idéologique. Publier un livre sur ce sujet dans une collection ouvertement politique intitulée “Contre-feux”, aux côtés de livres de figures politiques notoires de la gauche radicale (comme Noam Chomsky), suggère sans ambiguité que Punir les pauvres n’est pas un “livre scientitique” mais un tract politique », s’inquiètait William Julius Wilson, « Malcolm Weiner professor of Social Policy at Harvard University ».

_ « Pour attester de la dévaluation à laquelle un sociologue scientifique s’expose par une telle publication en ce lieu, il suffit de noter le sort funeste arrivé au recueil de textes politiques de Pierre Bourdieu, publié par Agone, dans cette même collection “Contre-feux” », diagnostiquait Craig Calhoun, président de la Social Science Reseach Council.

Entonnons-nous là un air d’anti-intellectualisme ? Au contraire, si l’on doit tirer une leçon de cette affaire _qui n’aurait jamais dû nécessiter une aussi longue mise au point, c’est la nécessité d’apprendre à déjouer les ruses que prend la domination et l’urgence de rendre autonome notre production d’un savoir digne de ce nom. Il n’est de libération possible de l’aliénation qu’à ce prix.

Les éditeurs,
Marseille, mars 2006

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1 Collection ”“Contre-feux””, format 12×21 cm, 364 pages, 20 euros, ISBN 2–7849-0023–5, www.agone.org/punirlespauvres

2 Lettre n° 202047 JFJ/JFJ, cabinet Joffre (Paris & Los Angeles), avocat de l’auteur.

3 Loïc Wacquant, Corps et âme. Carnets d’un apprenti boxeur, Collection « Mémoires sociales », Agone, 200, format 12×21 cm, 288 pages, 18 euros, ISBN 2–7849-0011–1 www.agone.org/corpsetame.

4 Lettre du cabinet Joffre, op. cit.

5 Offre à l’amiable transmise par le cabinet Joffre (ibid) : «- 1. la cession rétroactive des droits de l’édition illégale déjà imprimée en langue française uniquement, pour une durée d’un an à compter de remise du manuscrit final le 7 juin 2004 ;- 2. l’interdiction absolue d’imprimer un exemplaire de plus que le tirage initial soit 10000 exemplaires ;- 3. l’apposition d’un sticker sur la quatrième de couverture sur les 8800 exemplaires non diffusés qui corrigent le texte de cette page ;- 4a. la remise de 100 exemplaires gratuits du livre ; [Que l’on veuille bien nous excuser d’interrompre la lecture de ces mansuétudes par une interrogation : qu’est-ce que l’auteur qui, soit dit en passant, a reçu, à parution, les 20 exemplaires contractuels _ peut bien faire de 100 exemplaires supplémentaires d’un livre qu’il qualifie de “version contrefaisante [et] truffée d’erreurs”, dont il a interdit à divers journaux de parler (_L’Humanité, parmi d’autres, s’est exécuté), demandé à des sites internet de retirer de leurs pages les recensions de son livre (ce que la plupart ont fait sans broncher) ; informé certains libraires de la nature “frauduleuse, illégale, etc.” pour qu’ils ne le vendent pas (recommandation assez peu suivie…) ; et réclamé à grands jets d’e-mails à tous ceux qu’il a pu joindre de ne pas parler de son livre ?]- 4b. et le règlement au 1er octobre 2004 de l’avance de 6000 euros ; au 1er janvier 2005 6000 euros (2e versement) ; au 1er juin 2005 le reliquat de 7900 euros dus au titre des droits d’auteurs correspondant à la totalité du premier et dernier tirage fait par Agone (5). La mise au pilon de tous les exemplaires non vendus au 7 juin 2005 ; [Que l’on veuille bien nous excuser encore d’introduire une nouvelle interrogation au milieu de cette rivière de générosité pour insister sur un point : s’appliquant avec une pugnacité pugilistique admirable à ce que son livre ne soit pas acheté, l’auteur tient tout de même à toucher y compris les droits de ceux qui ne seront pas vendus.]- 6. qu’à compter du 8 juin 2005 tous les droits sur Punir les pauvres lui reviennent en intégralité. [Aux dernières nouvelles de l’auteur, le livre sera alors proposé aux éditions Fayard.] »

Si nous avons refusé cette « offre généreuse », il faut bien avouer que nous avons hésité... Mais nous avons craint de nous voir imposer un point 7 tout à fait dans le ton des bouffées délirantes dans lesquelles a baigné le bouclage de ce livre : que toute l’équipe d’Agone se déplace aux frais des éditions pour faire des excuses publiques devant les pairs de l’auteur dans la salle des actes des universités de California-Berkeley, puis de la New School University, enfin devant le comité directeur de l’American Journal of Sociology, et ce avant la fin du mois de septembre…

6 Précisons quelques détails : l’auteur nous a proposé l’édition de son livre pour la première fois en janvier 2001 ; nous sommes tombés d’accord sur les conditions, planning, volume, financement, parution, etc. au cours de l’été 2003 ; il nous a fourni les chapitres – certes, avec du retard et dans le désordre, mais enfin… – jusqu’en juin 2004 ; toutes les occasions lui furent bonnes, d’automne 2003 à juin 2004, pour en annoncer l’édition à la radio et lors de plusieurs conférences, devant des centaines de personnes, prenant même sur lui de mettre à disposition de ses auditeurs plus d’un millier de bons de pré-achat fournis à sa demande par nos soins. On peut se demander si le refus par l’auteur de signer son contrat n’a pas pour raison d’échapper à certaines contraintes… Car les droits d’un auteur sont tout de même accompagnés de quelques devoirs, tels que rendre le texte dans les délais fixés en commun (art. 3) et limiter le nombre de ses (re)corrections ainsi que son temps de travail sur les épreuves (art. 4)... Tous devoirs auxquels un auteur comme celui-ci semble refuser de se plier. (Le fait que l’auteur en soit conscient est une bien maigre consolation : « Je sais que je vous rends chèvre avec ma manière de travailler et je vous sais gré de votre capacité à muter à répétition » [11/06/04], écrivait-il après nous avoir envoyé en sept jours cinq versions « définitives » du chapitre IX, « Aberration carcérale »...)

A ceux qui se demandent pourquoi l’éditeur a continué à travailler dans de telles conditions pour un auteur qui ne lui envoie pas son contrat signé, nous dirons seulement que celui-ci n’avait déjà accepté de signer son contrat pour l’édition de Corps et âme en 2001 que le livre en mains… Et que nous étions donc en confiance.

7 Il nous semble toutefois que là encore l’auteur ne révèle pas tout à fait ses intentions. Car le ravalement n’est pas en question mais la suppression, lors de la réduction du texte au volume de la page de quatrième, de « LA PHRASE LA PLUS IMPORTANTE » [01/07/04] ; en l’occurrence : « Ce livre apporte une contribution originale à l’anthropologie historique de l’État à l’âge du néolibéralisme triomphant. Il pointe les moyens… » Il n’est pas d’usage aux éditions Agone de donner dans l’autopromotion.

8 Sur le fond de l’accusation d’avoir « rabaissé une analyse sociologique au rang de tract politique », soyons un peu sérieux, la formule qui sert de titre au livre, Punir les pauvres, appartient-elle vraiment au pôle le plus académique de la production du discours savant?!... Et les derniers mots de ce livre _que l’auteur ne nous a pas permis d’amender de ses références à nos yeux malheureuses à l’actualité politique _ ne sont-ils pas rendus aussi fidèlement que possible par la quatrième de couverture du livre paru ? « Enfin, on gagnera à nouer des liens entre militants et chercheurs du pénal et du social, entre syndicalistes et associatifs des secteurs assistanciel, éducatif et sanitaire d’un côté, et leurs homologues mobilisés autour des services policier, judiciaire et pénitentiaire de l’autre. Cette synergie activiste et scientifique doit s’établir non plus seulement au niveau national mais à l’échelle européenne afin d’optimiser les ressources intellectuelles et organisationnelles à investir dans la lutte permanente pour la redéfinition du périmètre et des modalités de l’action publique. Il existe un formidable gisement de savoirs théoriques et pratiques à exploiter et à partager à l’échelle du continent. Car la véritable alternative au glissement vers la pénalisation de la misère, douce ou dure, reste la construction d’un Etat social européen digne du nom. Trois siècles et demi après sa naissance, le moyen le plus efficace de faire reculer la prison reste encore et toujours de faire avancer les droits sociaux et économiques. »

9 Que l’on sache combien la tâche d’intégration des corrections fut pénible, car il fallut trier pour trouver de véritables corrections au milieu des commentaires aimables, des erreurs typographiques et de grammaire, des ajouts intempestifs, des retours en arrière, des exigences de mise en page et de graphisme…

10 Mais nous n’avons pas toujours eu le loisir d’en rire. Ainsi, à la demande de traduire les néologismes « acter » et « proactif », c’est la prose de Libération qui nous fut citée en référence contre les dictionnaires de langue. Passons sur les latinismes d’usage dans les salons académiques ; mais les barbarismes comme « décisoirement » ?... Eh bien : « Un adjectif que j’ai appris de Bachelard (qui je crois n’écrivais [sic] pas trop mal). » [06/07/2004]

11 On le voit, quand on avance un peu au-delà des déclarations vagues et tapageuses de la vertu outragée pour entrer (oh, à peine !) dans les détails _ils composent cinq cents pages de correspondance e-mails et plus cinq kilos de jeux d’épreuves que l’on n’a plus comptés _, les termes de « malversation professionnelle » et de « mépris du travail intellectuel » que brandit l’auteur au-dessus de la mousse d’e-mails qu’il engendre prennent une autre tournure _à en changer de camp…

12 Pierre Bourdieu & Loïc Wacquant, « Sur les ruses de la raison impérialiste », Actes de la recherche en sciences sociales, numéro 121–122, mars 1998, p. 109.

13 Ibid.

14 Il est vrai qu’un universitaire étatsunien qui vit sur une base annuelle de 90 000 dollars (selon ses dires) _un salaire qui dépasse celui de l’ensemble des six employés des éditions Agone _ a tout son temps pour publier un livre, qu’il ne destine de toutes manières pas vraiment à être lu; tandis que l’éditeur dont c’est le seul moyen de subsistance, pendant qu’il passe ses mois sur un livre qui ne paraît pas, le fait au détriment des autres livres et met donc en danger toute son activité.

Dossier de presse
François Athané
Cahiers philosophiques , 12/2005
L'Écologiste , 09-11/2005
N’autre école- Un autre futur, n°9 , automne 2005
Michel Handfield
Societas Criticus , 11/08/2005
M. Reinert
Transrural Initiatives n°278 , 08/02/2005
Jean-Pierre Garnier
La Question sociale , hiver 2004/2005
René Seibel
Rouge & Vert, n°214 , 10/12/2004
Frédéric Ocqueteau
Champ pénal , octobre 2004
Isabelle Paccaud
Le Temps , 26/09/2004
Compte-rendu

Cet article est aussi paru sous le titre « De la prison comme diversion à la pauvreté » dans la revue Das gefrorene meer – La mer gelée (2005).

Au jour où ces lignes sont écrites, une armée de trente millions de malheureux souffre chroniquement de faim ou de malnutrition aux État-Unis, tandis que sept millions n’ont pas de logement. Dans le même temps, près de deux millions de personnes croupissent derrière les verrous des prisons états-uniennes, quatre millions se trouvant en liberté conditionnelle ou surveillée. Le nombre de citoyens américains privés du droit de vote pour cause de contrôle judiciaire est approximativement le même. On ne s’étonnera pas d’apprendre que l’intersection entre le peuple des pauvres et le peuple des reclus est substantielle : près de la moitié des prisonniers vivait, au moment de l’arrestation, avec moins de 600 dollars par mois1.
Par-delà ces chiffres consternants, il importe de savoir s’il y a ou non un lien entre ces phénomènes : l’ampleur de la pauvreté, d’une part, et les proportions gigantesques du système pénal, d’autre part, aux États-Unis. S’agissant de la première puissance économique mondiale, qui se trouve être aussi le pays d’origine des doctrines politiques aujourd’hui dominantes à travers le monde (en matière économique et sociale, avec la pensée néolibérale, mais aussi en matière pénale, avec les trop fameuses idéologies de la « tolérance zéro » et du « carreau cassé »), il est souhaitable de prendre connaissance des efforts d’élucidation des politiques publiques mises en œuvre aux États-Unis depuis une trentaine d’années. Tel est l’intérêt principal du livre de Loïc Wacquant, qui soumet à une critique approfondie non seulement lesdites doctrines politiques actuellement prévalentes de l’autre côté de l’Atlantique (et, tendanciellement, à travers le monde entier), mais aussi les explications courantes du couplage états-unien, si souvent stigmatisé par une partie de la gauche européenne, entre l’atrophie de la protection sociale et l’hypertrophie de l’État répressif.
Ce couplage a évidemment une histoire, qui est récente. Si l’on a beaucoup commenté le démantèlement de la protection sociale et la déréglementation du travail pendant les mandats successifs de Reagan, de Bush père et de Clinton – par quoi le salaire minimum se trouve aujourd’hui de 20 % inférieur en valeur réelle à son montant de la fin des années soixante2 – on connaît moins l’histoire pénale récente des États-Unis, au cours de laquelle on a assisté au quintuplement du nombre de prisonniers en vingt-cinq ans, au point qu’en 2000, 702 individus sur 100000 étaient incarcérés, soit un taux de six à douze fois supérieur aux pays de l’Union européenne (p. 125–126).
La thèse centrale du livre de Wacquant porte sur l’articulation de ces deux évolutions conjointes, que l’on observe aussi, dans une mesure moindre, en Europe : « l’irrésistible ascension de l’État pénal américain répond non pas à la montée de la criminalité – qui est restée globalement constante avant de s’infléchir en fin de période – mais aux dislocations provoquées par le désengagement social et urbain de l’État et par l’imposition du travail précaire comme nouvelle norme de citoyenneté pour les Américains d’en bas » (p. 16). Pour reprendre d’autres termes de l’auteur, la prison est « l’aspirateur social » chargé de nettoyer la société de marché de ses propres déchets humains (p. 298). Appelons cette idée « la thèse de la complémentarité fonctionnelle » entre la réduction de l’État social, d’une part, et l’expansion de l’État pénal, d’autre part. Comme nous allons le montrer, cette thèse présente l’inconvénient d’être affectée d’une contradiction cachée, tandis que d’autres pistes d’explication, suggérées par Wacquant mais non explorées, présentent aussi un intérêt : il s’agit notamment du rôle des médias dans la diffusion du mode de pensée sécuritaire, d’une part, et des suites et séquelles de la ségrégation raciale, d’autre part.
Le livre montre donc, avec un grand luxe de précisions quantitatives, les formes et les conditions du désengagement social de l’État, ainsi que les formes et les conditions de l’expansion de l’État pénal.
Le processus de rupture du compromis keynésien et de fin du salariat fordiste est présenté à travers notamment la régression continuelle des budgets alloués au logement social, l’exposé du démantèlement des aides sociales et le passage subséquent du welfare – l’État assistanciel – au workfare – l’obligation de travailler pour toucher les diverses allocations. Ce processus culmine avec la loi sur le travail et la responsabilité individuelle de 1996, concoctée par le président Clinton et le parti démocrate, dépassant de loin en témérité les plus audacieuses offensives reaganiennes contre le Big Government (« l’État pléthorique » mettant en œuvre la protection sociale, garantissant les biens et les services publics) : abrogation du droit à l’assistance pour les enfants pauvres, par l’institution d’une limite de la durée pendant laquelle leurs parents peuvent toucher les aides ; décentralisation des programmes de protection sociale du gouvernement fédéral vers les cinquante États, auxquels ressortit désormais la fixation des critères d’attribution des aides ; détermination des budgets non plus en fonction de l’évaluation des besoins mais à partir de dotations fixes ; exclusion de l’aide sociale de plusieurs publics ayant en commun leur absence de moyens de pression politique – résidents étrangers, enfants pauvres physiquement handicapés, contrevenants à la législation sur les stupéfiants, filles-mères – et cela, alors que dix millions d’enfants étaient, dès 1995, privés de toute couverture sociale et médicale et qu’une mère célibataire sur deux et un enfant sur cinq vivaient en dessous du seuil de pauvreté.
Loïc Wacquant analyse particulièrement bien le complexe idéologique par lequel de telles « réformes » furent politiquement possibles. En premier lieu, l’absence de réaction collective, notamment syndicale, aux transformations du salariat fordiste et aux vagues de licenciements a laissé le champ libre aux démagogies diverses qui ont ainsi pu capter la somme des frustrations suscitées par la précarisation généralisée de l’emploi, et détourner les multiples mécontentements contre l’État, dès lors pensé comme « un carcan aussi étouffant qu’inutile » (p. 77). En second lieu, les représentations culturellement constituées de la liberté individuelle la rendent souvent, aux yeux de beaucoup de citoyens américains, synonyme de l’autonomie financière, ce qui permet de façon récurrente aux diverses anxiétés et frustrations de se focaliser sur les catégories de population tenues pour déméritantes (les chômeurs et les délinquants en particulier) : le pauvre est quelqu’un qui doit apprendre à se prendre en main. Enfin, la prégnance d’une représentation standardisée de la famille induit le soupçon contre des pratiques perçues comme menaçant celle-ci ; de sorte que la conformité à des normes réputées morales du comportement est devenue un critère d’allocation des aides, et que se trouvent conséquemment exclues de celles-ci les personnes réputées immorales (filles-mères, consommateurs de stupéfiants).
Le livre de Wacquant a ainsi, en premier lieu, le grand mérite d’en finir avec deux mythes qui offrent l’explication courante et erronée de l’expansion de l’État pénal : les États-Unis auraient des taux de délinquance particulièrement élevés ; les dernières décennies seraient marquées par une augmentation du nombre de crimes et délits. Une analyse fouillée des données statistiques – dont on sait qu’elles sont particulièrement délicates à comparer, d’une période et d’un pays à l’autre – permet de dire qu’en dehors du cas particulier des homicides, les États-Unis présentent depuis longtemps des taux de délinquance ordinaires par rapport aux autres pays industrialisés ; et qu’à l’exception du pic de la fin des années quatre-vingt, dû à la diffusion du crack, ces taux sont restés à peu près fixes avant de refluer (p. 274–285). Mais cette relative stabilité de la délinquance n’a pas empêché une inflation carcérale telle qu’aujourd’hui un homme sur vingt et un jeune Noir sur trois sont emprisonnés ou bien sous tutelle judiciaire.
En effet, tandis que les États européens développaient les peines de substitution par amendes ou travaux d’intérêt général, les États-Unis se distinguèrent en ceci qu’ils n’instaurèrent pas ces formes de dualisation des politiques pénales. La prison est, plus que jamais outre-Atlantique, la réponse uniforme à toute infraction constatée : incarcération systématique même pour les faits les plus bénins, lois instaurant l’automaticité de peines, moyens de surveillance augmentés, notamment par la transformation du contrôle des libérés sur parole ; de sorte que le nombre d’admissions dans les pénitenciers d’État a quadruplé entre 1980 et 1997. Cette sévérité accrue se focalise, on s’en doute, sur la petite délinquance de rue (par le biais notamment de la législation sur les stupéfiants). Le prisonnier type est un homme pauvre, jeune, sans diplôme, condamné pour un crime ou délit non violent, et noir.
Le recrutement préférentiel du contingent de reclus parmi la population des déshérités doit être mis en perspective avec les autres dispositifs attestant des entrelacs multiples du traitement social de la pauvreté et des politiques pénales. En effet, les dispositifs d’aide sociale tendent à se transformer en un outil parmi d’autres pour contrôler les populations soupçonnées d’immoralité ou de dangerosité, dont l’obligation de travailler pour percevoir les aides sociales, ainsi que le fichage généralisé des allocataires de celles-ci dans les banques de données informatiques – censées permettre de prévenir et déceler toute fraude ou abus – sont les deux pièces maîtresses. Faisant montre, dans ses analyses, d’une remarquable maîtrise des données quantitatives et de la littérature grise sur ces sujets, Wacquant pose sa thèse centrale : le couplage de plus en plus systématique d’un rétrécissement de l’État social avec l’expansion de l’État pénal atteste du passage de politiques redistributives de type keynésien à un traitement punitif de la misère, mutation donc de la « guerre contre la pauvreté » en une « guerre contre les pauvres ».
Mais on peut regretter que cette inférence se fasse sans un examen plus exhaustif du conflit des interprétations auquel peut donner lieu cette concomitance entre politiques sociales et pénales – et cela d’autant plus que d’autres pistes sont ouvertes par le livre de Wacquant. L’auteur affirme la complémentarité fonctionnelle entre l’expansion de l’enfermement et de la surveillance policière et judiciaire d’une part, le démantèlement de la protection sociale et la déréglementation du travail d’autre part. Cette opinion est généralement partagée par un bon nombre de ceux qui entendent s’opposer au néolibéralisme, mais souvent sur la base d’un présupposé erroné : l’idée que l’expansion du pénal vient pallier les troubles occasionnés par des conditions économiques instables d’existence. Or, dès lors qu’on remarque que, contrairement aux idées reçues et médiatiquement entretenues, il n’y a pas eu d’inflation spécialement marquée de la délinquance dans la période au cours de laquelle s’opéra le démantèlement de la protection sociale, on peut se demander quels sont exactement les troubles supposés auxquels répondrait l’expansion du pénal.
Une argumentation possible visant à défendre la thèse de la complémentarité fonctionnelle serait de dire que la réduction de l’État social aurait provoqué un surcroît de délinquance s’il n’y avait pas eu un renforcement de l’État policier et judiciaire. Mais on trouve dans l’étude de Wacquant d’importantes objections à une ligne argumentative de ce type et qui, sans la disqualifier complètement, la rendent toutefois inapte à étayer, à elle seule, la thèse de la complémentarité. En effet, l’analyse comparative montre bien que les quelques collectivités locales ayant opté pour une forme d’action policière opposée, plus préventive et conciliante, ont enregistré à coûts égaux de meilleurs résultats dans la maîtrise de la délinquance. De même, on ne saurait, selon l’auteur, attribuer le reflux de la délinquance enregistré à la fin des années quatre-vingt-dix à l’application de la doctrine de « tolérance zéro » : au terme de l’analyse, notamment par le biais d’une comparaison avec le Canada, Wacquant conclut que cette décrue s’explique beaucoup plus par des facteurs démographiques et par une modification de l’économie de la drogue. En somme, tout un ensemble d’arguments comparatistes tend à récuser nettement l’idée que les politiques de sévérité répressive auraient eu un effet dissuasif sur les délinquants potentiels – thèse pourtant centrale dans l’idéologie de la « tolérance zéro ». Enfin, l’abandon de toute volonté d’aider la réinsertion, ainsi que l’annulation des programmes thérapeutiques ou éducatifs en détention, ont considérablement accru la dimension criminogène de celle-ci, tandis que sa fonction dissuasive est éminemment douteuse.
On tient ici une contradiction centrale dans l’argumentation du livre : d’un côté, affirmer la nécessité de l’expansion de l’État pénal pour pallier les troubles induits par la réduction de l’État social ; tandis que d’un autre côté il est montré que ces troubles, s’ils existent, ne se traduisent pas par une recrudescence des actes délictueux, et qu’en tout cas le durcissement des politiques pénales est dépourvu d’effets sur leur volume global. Il reste donc deux hypothèses : ou bien il y a effectivement complémentarité fonctionnelle entre le traitement social de la pauvreté et les politiques pénales – mais alors cette complémentarité ne consiste pas, pour les secondes, à organiser le chaos engendré par le premier, et il faut la chercher ailleurs ; ou bien il n’y a pas de complémentarité entre les deux, mais simplement une coïncidence historique qui correspond à des causalités voire des fonctions sociales hétérogènes entre elles. Toutefois le livre de Wacquant ne permet pas de trancher complètement entre ces deux hypothèses. On se penchera plus particulièrement ici sur le rôle du marché médiatique d’abord, puis sur la question dite « raciale » aux États-Unis.
Examinant le rôle des médias et des campagnes électorales dans la diffusion de l’idéologie sécuritaire, le livre relève le caractère rituel de l’exécration médiatico-politique des délinquants, et spécialement des délinquants sexuels, ainsi que sa fonction de défense symbolique des représentations courantes de la famille américaine. Celle-ci est pourtant la principale structure occasionnant la violence sexuelle contre les enfants, 80 % de ces agressions étant causées non par des « prédateurs » isolés, selon la mythologie en vogue, mais par des parents ou des proches de la victime. De la sorte, le traitement médiatique de cette délinquance contribue à la dénégation collective de la réalité familiale comme espace pathogène de confinement œdipien (p. 263). La fonction du fait social est donc ici identifiée par Wacquant à partir de ce qu’il permet d’occulter. Idéologie sécuritaire, marché médiatique de la peur, construction d’une « catégorie sacrificielle que l’on peut vilipender et humilier en toute impunité avec d’immenses profits symboliques » (p. 214) : ces phénomènes sont particulièrement exacerbés dans le cas de la criminalité sexuelle, mais néanmoins concernent, à de moindre degrés, les autres formes de délinquance. Il faut remarquer, dans cette dernière citation, ce qui paraît être une réminiscence (unique dans le livre de Wacquant, mais significative) de l’anthropologie de René Girard, sans que soient fournies de plus amples justifications au recours à la théorie de l’unanimité violente contre la victime émissaire honnie. Et l’on peut regretter que le livre n’explore pas plus avant de telles intuitions : elles auraient toutefois exigé une enquête plus approfondie sur les marchés de la peur, en particulier les marchés médiatiques, et le gavage du téléspectateur par l’exhibition continue et quasi pornographique (p. 11) des images de l’activité policière. Notamment, une enquête sur le traitement médiatique de la peur aurait peut-être du même coup éclairé l’idéologie sécuritaire à partir non de ce qu’elle dit et de ce qu’elle permet de faire, mais de ce qu’elle permet de ne pas dire et de ce qu’elle contribue à empêcher de faire.
Car on peut ici formuler l’hypothèse suivante, à la fois causale et fonctionnelle : peur et sécuritarisme occupant la première place dans l’espace politico-médiatique, l’expansion de l’État pénal doit dès lors être envisagée comme émanant non pas seulement de la précarisation du salariat, comme le dit Wacquant, mais aussi, pour partie, de l’économie spectaculaire et du marché médiatique. Les nouvelles politiques pénales seraient alors la résultante du processus de soumission du discours politique aux normes et exigences du marché de l’image – ceci pour les aspects causaux. Or, comme le disait Pierre Bourdieu, tout simplement, le fait divers fait diversion : là aussi, l’expansion de l’État pénal serait un épiphénomène, colossalement coûteux, de l’inflation d’un discours sur le crime n’ayant pas d’autre raison d’être que d’occuper l’espace médiatique et mental en persuadant les gens que leurs problèmes véritables se trouvent là – et non pas dans cette gigantesque opération d’extorsion de la plus-value, peut-être la plus importante de l’histoire, qui a vu, avec la croissance économique des années quatre-vingt-dix couplée à la déréglementation du travail, décupler en une seule décennie le rapport entre les revenus moyens de l’ouvrier et du patron (passé de 1 contre 42 à 1 contre 4193), le revenu national augmenter de 66 % tandis que le revenu médian croissait seulement de 10 %, et que celui des 20 % de ménages les plus pauvres baissait4. Au demeurant, c’est bien une telle fonction sociale que remplit la victime sacrificielle dans l’anthropologie de René Girard : l’unanimité violente contre l’ennemi public honni – dans notre cas, le délinquant – fournit un sentiment factice d’unité au corps social, dont les véritables divisions et rivalités internes sont ainsi masquées aux consciences individuelles par le consensus violent. Cette hypothèse, seulement suggérée par l’étude de Wacquant, d’une fonction essentiellement occultante de l’idéologie sécuritaire, et du caractère second, par rapport à celle-ci, de l’expansion du pénal, aurait méritée, croyons-nous, d’être explorée plus systématiquement par l’étude des modifications du marché médiatique et de son rôle causal dans la diffusion de la peur – puisque, plaçant la complémentarité avec les transformations du capitalisme plus dans les discours sécuritaires que dans les pratiques pénales, cette hypothèse semble nettement plus compatible avec une argumentation concluant par ailleurs à l’inefficience fondamentale de ces dernières.
L’analyse qui précède n’est toutefois opératoire que si l’on veut plaider pour la thèse de la complémentarité entre les transformations du capitalisme et la diffusion de la pensée sécuritaire. Mais une autre interprétation est encore possible à partir de l’étude de Wacquant.
Constatant que les catégories sociales surreprésentées en prison sont, plus que les pauvres en général, les pauvres latinos et surtout les pauvres noirs, l’auteur étudie l’incarcération de masse en fonction des paramètres dits « raciaux » ou « ethniques ». Les prisons sont peuplées à 54 % de Noirs, qui ne représentent que 12 % de la population d’ensemble – et ceci aussi est une innovation récente : le taux d’incarcération des Noirs a triplé entre 1980 et 1995 tandis que la proportion de Blancs, majoritaires derrière les barreaux en 1945, n’a cessé de décroître. La probabilité sur une vie de faire un séjour en prison est de 30 % pour les Noirs, 4 % pour les Blancs. Un homme noir sur six est privé de son droit de vote pour condamnation pénale lourde. L’un des chapitres les plus intéressants du livre de Wacquant, et qui constitue sans doute la contribution la plus originale de l’auteur à l’élucidation des politiques pénales aux États-Unis, s’efforce de mettre au jour les continuités historiques entre, d’une part, les diverses formes de ségrégation (de droit avant le mouvement des droits civiques, de fait avant et après en raison de la relégation des Noirs dans les ghettos) et, d’autre part, la prison en tant qu’espace de relégation recrutant préférentiellement son public dans la population noire. L’apport scientifique de Wacquant est ici d’élaborer un concept du ghetto par une comparaison entre les ghettos juifs de l’Europe et le ghetto noir états-unien. Dans les deux cas, le ghetto suppose à la fois le stigmate et la contrainte, tout en produisant simultanément l’enfermement territorial et le cloisonnement entre institutions internes d’une part, et externes d’autre part. Or, ces quatre propriétés fondamentales se retrouvent aussi dans la structure et le fonctionnement de l’univers carcéral. Et, du point de vue historique, l’expansion pénale et l’incarcération massive des Noirs s’est effectuée dans la période qui a immédiatement suivi le mouvement des droits civiques et la revendication des Noirs à sortir du ghetto ; avant de se redoubler par le ressentiment d’une majorité de l’électorat blanc « contre l’État Providence et contre les programmes sociaux dont dépendent très largement les avancées sociales collectives des Noirs » (p. 235). Ghetto et prison se trouvent dès lors faire système, en un même continuum de contrôle et de confinement social des Noirs. L’histoire des rapports interraciaux aux États-Unis est donc tout à fait cruciale pour comprendre la croissance du système punitif. Mais alors, contrairement à la thèse centrale de Wacquant, l’expansion de l’État pénal états-unien ne s’explique pas seulement par des mécanismes relevant d’une nécessité fonctionnelle propre au capitalisme renouvelé, où la dérégulation du travail et la réduction de la protection sociale impliquent un dressage continuel de la main-d’œuvre à l’existence précarisée. La singularité historique des États-Unis s’ajoute aux facteurs liés à la mise en place des politiques néolibérales. Mais ce sont là deux ordres de causalité relativement distincts, dont la conjonction fait la singularité du couplage états-unien entre le non-interventionnisme économique et social, d’une part, et l’autoritarisme punitif, d’autre part ; couplage qui paraît dès lors difficilement exportable en un autre contexte social. La thèse d’une complémentarité fonctionnelle nécessitée par la structure du capitalisme néolibéral se trouve donc invalidée, au profit de l’explication par la coïncidence contingente de causalités historiques relativement hétérogènes entre elles. On regrette que l’auteur ne thématise pas la tension potentielle entre ces deux approches, qu’il argumente l’une et l’autre fort bien, mais séparément.
Dès lors, il faut envisager l’hypothèse que la version néolibérale du capitalisme puisse se développer sans avoir pour corrélat nécessaire un renforcement des appareils policier et carcéral. Cette question est rien moins qu’insignifiante pour ce qui concerne la situation dans l’Union européenne.
Les pays d’Europe traversent, on le sait, une période de réduction de la protection sociale et de développement des formes précarisées du salariat, par quoi l’on assiste, en France par exemple, à la recrudescence de la population des travailleurs pauvres5. La France et l’Allemagne miment, non sans difficultés, le passage du welfare au workfare à travers l’instauration du Revenu minimum d’activité, du Contrat nouvelle embauche ou des lois Hatz IV ( « réforme » allemande de l’assurance chômage devenue effective au ler janvier 2005). La question sociale sera-t-elle dès lors, dans ces pays, prochainement déléguée aux bons soins des maisons d’arrêt et des matons ? Or, même si l’on observe en Europe une augmentation soutenue du nombre d’individus en détention, le phénomène prend des proportions bien moindres qu’outre-Atlantique.
Le cas de la Grande-Bretagne est ici spécialement important, ce pays ayant subi au cours des deux dernières décennies des politiques économiques et sociales très semblables à celles des États-Unis. Si la thèse de la complémentarité était correcte, on devrait assister, chez les Britanniques, à une recrudescence étroitement corrélée du nombre de détenus. Or celle-ci a eu lieu, mais de façon beaucoup moins importante que le grand renfermement états-unien. On ne peut dès lors pas dire sans de sérieuses nuances que la substitution à l’État keynésien du modèle néolibéral en matière économique a pour effet de confier la question sociale aux appareils répressifs de l’État. Si l’on admet que la thèse de la complémentarité est vraie dans le cas états-unien, et qu’effectivement l’expansion de l’État pénal constitue dans ce pays un dispositif important de régulation du capitalisme, il reste toutefois possible de concevoir plusieurs variantes du modèle néolibéral, c’est-à-dire plusieurs manières d’obtenir la paix sociale tandis que simultanément l’on accroît la part du profit, au détriment du salaire, dans la distribution des richesses. Ainsi, s’il est nécessaire que l’espace public soit occupé par des sujets de moyenne ou nulle importance, de sorte que ne reviennent pas au premier plan les fâcheuses problématiques d’accroissement des inégalités économiques et d’extorsion intensifiée de la plus-value, on peut penser que le marché médiatique, par son simple fonctionnement concurrentiel et mercantile, peut opérer cette diversion non seulement au moyen du fait divers mais encore par une multitude d’autres sujets : geste footbalistique ou « staracadémique », par exemple, ou encore interminables querelles d’interprétation à propos de la laïcité scolaire. Le divertissement est par essence divers.
Mais une telle hypothèse reviendrait à supposer que l’occultation des clivages économiques du corps social peut se faire sans un redéploiement de la violence d’État, et sans une redéfinition afférente des groupes sociaux sujets à la stigmatisation et à l’élection au rôle de « catégorie sacrificielle », pour reprendre l’expression de Wacquant. Or cette vue quelque peu irénique est, on en conviendra, éminemment douteuse. Il semble donc que la possibilité de penser les conséquences sociales de la précarisation du salariat en Europe dépende de la façon dont on analyse les rapports entre violence et idéologie. Il a été suggéré plus haut que la théorie girardienne peut offrir quelques outils pertinents à cette fin ; et on peut en déceler un indice dans le fait que Wacquant y a ponctuellement recours, pour surmonter le problème posé par le double constat d’une surenchère apparemment irrésistible de la pensée sécuritaire d’une part, et d’autre part de l’inefficience fondamentale des politiques punitives qui en émanent. De nouvelles pistes peuvent ici être aperçues.
Car s’il y a, en effet, non pas complémentarité fonctionnelle entre néolibéralisme et inflation carcérale, mais nécessité d’une occultation des clivages économiques croissants par un regain de stigmatisation de certains sous-ensembles de la population, contre lesquels se portera la violence réputée légitime de l’État, on conçoit alors que celle-ci peut se redéployer sélectivement sur d’autres groupes émissaires que les délinquants comme tels. Et l’on devrait sans doute resituer dans cette perspective les politiques d’expulsion systématique des immigrés sans papiers, en voie de généralisation à travers l’Europe, ainsi que le démantèlement du droit d’asile (tous deux associés, comme on sait, à la montée en puissance des idéologies et partis d’extrême droite dans nos pays).
Certes, comme tout fait social, les déterminants de l’État punitif aux États-Unis sont divers, à la fois structurels et historiques, nécessaires et contingents – et cela est bien établi par le livre de Loïc Wacquant. De même, les moyens de le comprendre ne sont qu’en partie transposables pour penser le devenir d’autres sociétés. Il ne faudrait pas pour autant inférer de ces réflexions que l’Europe ne connaîtra pas le sinistre devenir punitif observable outre-Atlantique. En France notamment, l’exaspération des problèmes liés aux stigmates ethnicisants, associée à la dynamique apparemment inexorable de ghettoïsation de nombreux quartiers, tend à produire les conditions sociales dont on a vu qu’elles ont rendu possible le grand renfermement américain. Ajoutons à cela la marchandisation presque achevée de l’espace médiatique, et ses effets dans la diffusion du sécuritarisme, le démantèlement de l’offre de soins psychiatriques6 – dont on voit mal comment il pourrait se traduire autrement que par un regain de la pénalisation des troubles psychiques –, enfin le mimétisme quasi inconditionnel qui paraît affecter nombre de responsables politiques européens dans leur rapport aux États-Unis : les divers zélateurs de l’enfermement et de l’invisibilisation de la pauvreté ont vraisemblablement, dans nos pays, de beaux jours démagogiques devant eux. Il faut souhaiter que les intellectuels français et européens trouveront les ressources pour résister au brouillage collectif des esprits opéré par la pensée sécuritaire, non seulement en lui opposant les indignations morales réfléchies qu’impose l’existence même de la pauvreté, mais aussi en ne se dérobant pas au travail de forger et transmettre les outils nécessaires à l’analyse des formes contemporaines de la domination. A cette fin, le livre de Loïc Wacquant offrira de précieux éléments de réflexion.

1 Pour indication, le seuil officiel de pauvreté pour une famille de trois personnes est de 2000 dollars par mois (chiffres tirés du livre de L. Wacquant, p. 87 et p. 212).

2 Wacquant L., Les Prisons de la misère, Paris, Raison d’agir éditions, 1999, p. 69.

3 Morris M., Western B., « Inequality in Earnings at the Close of the 20th century », Annual Review of sociology, 1999, n°25, p. 623–657.

4 Données tirées d’un article de Paul Krugman dans le New York Times du 20 octobre 2002.

5 Voir par exemple l’article « travailleurs sans logis », Le Monde du 8 novembre 2004.

6 Le décret 2004–1049 du 4 octobre 2004 du gouvernement français stipule que dans le cas des pathologies psychiatriques « l’ancienneté de l’affection doit être d’au moins un an » pour que les soins prodigués en hôpital psychiatrique soient intégralement pris en charge par 1a Sécurité sociale ; le ticket modérateur restant à 1a charge du patient dans les autres cas. Voir www.admi.net/jo/20041005/SAN0423075D.html. Voir aussi « “Fou dangereux”, mode d’emploi » , (CQFD, décembre 2004, n° 18, p. 4 ; un récit édifiant des suites catastrophiques qu’ocasionna le défaut de soins dans le cas d’un individu relevant vraisemblablement de la compétence des psychiatres.

7 Un des exemples récents les plus remarquables étant le plagiat, par l’ancien Garde des Sceaux, Dominique Perben, d’une des dispositions judiciaires les plus décriées et les plus notoirement créatrices d’injustices des États-Unis, la procédure dite du « plaider coupable ». De semblables observations peuvent êtres faites à propos des mesures récemment proposées pour généraliser le bracelet électronique à tous les anciens délinquants sexuels.

François Athané
Cahiers philosophiques , 12/2005
Compte-rendu
Aux États-Unis, il y a environ 2 millions de personnes incarcérées. Dès 1992, quatre États américains consacrent dans leur budget plus d’un milliard de dollars à l’emprisonnement au seul titre du fonctionnement. La prison est devenue le troisième employeur national ! En 1997, le taux d’incarcération pour 100 000 habitants était de 648 aux États-Unis contre 90 en France… Loïc Wacquant, professeur à Berkeley, s’interroge dans Punir les pauvres sur les raisons d’un tel écart. Ce taux de remplissage des prisons est un phénomène relativement récent qui remonte aux années 1980, où le nombre de détenus était « seulement » de 500 000. Selon l’auteur, ce quadruplement ne peut pas s’expliquer par une montée de la violence : le taux d’homicides et de vols avec violences est resté stable sur les deux décennies. Mais il est causé par « l’extension du recours à l’enfermement […] et l’alourdissement des peines encourues » (sauf pour les crimes en col blanc). Parallèlement à ce durcissement, en 1996, a lieu la réforme des aides sociales qui touchent de plein fouet les franges les plus fragiles de la population. De 1955 à 1995, de nombreux hospices psychiatriques ferment par manque de moyens, divisant par dix le nombre de patients. L’ancien État Providence, le « Welfare State », utilise aujourd’hui environ dix fois plus d’argent à la répression qu’à l’aide sociale. Cet ouvrage montre comment un État est devenu libéral en matière économique et, à l’inverse, très directif en matière sociale. Mieux, comme les prisons deviennent trop chères, elles sont confiées au privé qui va parfois jusqu’à faire payer aux prisonniers une partie du coût de leur incarcération ! De nombreux exemples effarants sont donnés des conditions d’emprisonnement.
Quel est l’intérêt de réfléchir comme le fait cet ouvrage sur l’exemple américain ? Il est, nous dit l’auteur, « une sorte d’alambic historique qui permet d’observer en grandeur naturelle les conséquences sociales, politiques et culturelles de l’avènement de la pénalité néolibérale dans une société soumise à l’empire conjoint de la marchandise et de l’individualisme moralisant ». Quand en France on entend parler à longueur de médias de « tolérance zéro », cette analyse peut sembler pertinente.
L'Écologiste , 09-11/2005
Compte-rendu

La question sécuritaire, qui envahit les médias, propos de comptoirs, campagnes électorales… et qui n’épargne pas, loin de là, la salle des profs, fait encore trop souvent l’objet d’une critique superficielle où les bons sentiments se mêlent à une vision parfois manichéenne des rapports sociaux à l’œuvre dans nos sociétés en décomposition. Disposer d’un texte de référence, en particulier sur l’histoire et les incidences des nouvelles politiques sociales et pénales importées des États-Unis, tel que se présente l’ouvrage de Loïc Wacquant, était devenu vital pour tous ceux qui veulent comprendre et combattre ce « nouveau gouvernement de l’insécurité sociale ». Le passage de l’État charitable (ou social, comme il plaira) à l’État carcéral et pénal est ici minutieusement étudié et décortiqué, tableaux statistiques et témoignages vécus à l’appui. Tout est analysé, jusqu’à l’importation de ce modèle sur le Vieux Continent.

Au-delà des différents entre l’auteur et l’éditeur qui ont suivi la publication de ce livre (et qu’il ne nous appartient pas de trancher) Punir les pauvres est une lecture fondamentale pour comprendre comment notre société est en train de basculer dans un nouvel ordre qui nous réserve un autre avenir. À moins que…

N’autre école- Un autre futur, n°9 , automne 2005
Un autre jalon pour sortir de l’enfermement idéologique !
Combattre la pauvreté ? Il n’y aurait rien de plus simple que d’investir dans le développement social et communautaire ; la solidarité. L’État comme arbitre du partage social. Mais ce serait trop simple. Et surtout ne serait-ce pas un encouragement à ceux qui ne font rien ? Mais ces gens qui ne font rien selon les standards de l’économie de marché, qui sont-ils ? Gauguin aurait été un de ceux-là ; un individu à réintégrer sur le marché du travail « productif » ! Pourtant ces mêmes chantres de l’économie de marché sont ceux qui paient aujourd’hui des dizaines de millions de dollars pour ses toiles, car ce sont des valeurs sûres ! Combien de ces déviants à qui l’on refuse la moindre aide de l’État, alors que l’on ouvre les goussets au moindre concepteur d’armes et vendeurs de système de sécurité, sont peut être des génies que l’on tue par précarisation ?

Ce livre ne le dit pas comme ça, mais c’est de ce dont il traite : l’idéologie néolibérale triomphante qui fait que l’on réduit l’aide sociale et les programmes sociaux, car ils sont réputés tenir les gens dans la dépendance selon les théories ultraconservatrice qui ont actuellement cours à Washington et dans les capitales du « monde libre » ! Ces règlements et ces lois qui criminalisent ce qui était autrefois acceptable, comme les lois contre le flânage qui font que trois ou quatre sans-emploi discutant trop longtemps ou trop fort à 2 heures de l’après-midi sur le même banc de parc ou de métro sont suspects et peuvent être verbalisés, criminalisés, voir emprisonnés pour ne pas circuler ! Cette pensée sécuritaire qui fait que l’on peut accroître, sans trop d’opposition, les budgets de défense, de police ou de construction de pénitenciers mais qu’à la moindre hausse des budgets sociaux il faut se justifier, car c’est mal vu ! Cette pensée qui dit que « les pauvres s’adonnent au crime parce que l’État, en leur prêtant secours avec trop d’empressement, les entretient dans la paresse et le vice, les condamnant ainsi à la pire des « dépendances », celle qui fait d’eux des « toxicomanes de l’assistance », (p. 167) mais qui « omet la criminalité en col blanc » (p. 42) ! Au nom de la compétitivité l’on soutient pourtant les entreprises par des lois et des subventions sans dire que cela « les entretient dans la paresse », les empêchant d’être davantage compétitives et créatrices ! On leur permet même de faire ce que l’on ne permettrait pas au simple citoyen, comme de polluer ou de vendre des produits dangereux pour la santé ! Double discours pour le citoyen et le citoyen corporatif…

Un livre que j’ai aimé et que j’ai annoté à plusieurs occasions, car il fait une excellente critique du mal sécuritaire caractéristique de notre époque. Et comme le dit l’auteur à la toute fin du livre, ses 3 dernières lignes en fait :
« Trois siècles et demi après sa naissance, le moyen le plus efficace de faire reculer la prison reste encore et toujours de faire avancer les droits sociaux et économiques. » (p. 310)

Un livre pour tous les citoyens intéressés par la chose publique et politique, les intervenants sociocommunautaires, les criminologues, les sociologues et même les politiciens, car il montre qu’il faut opposer un contre-discours et surtout un contre-pouvoir face au discours idéologique actuel, qui a tendance à criminaliser les comportements sociaux minoritaires, poussé par la droite conservatrice de Washington qui veut imposer sa vision au reste du monde et qui a les moyens financiers, idéologiques et de communication de masse pour le faire !
Michel Handfield
Societas Criticus , 11/08/2005
Compte-rendu

Sécurité et répression sont les ingrédients tristement familiers des discours et des politiques depuis la fin du XXe siècle. Loïc Wacquant, sociologue, s’y attaque dans cet ouvrage en cherchant à comprendre ce qui se cache derrière cette mise en scène de la « sécurité ». Il étudie ainsi « la substitution de l’État providence par un État pénal et policier », montrant que les prouesses des gouvernants en matière sécuritaire sont à la hauteur de leur impuissance – revendiquée – en matière économique et sociale, dogme néolibéral oblige. L’auteur fait cette analyse au regard de ce qui se passe outre-Atlantique depuis le milieu des années 1970. La criminalisation des pauvres aux États-Unis a en effet été, et continue d’être, la principale réponse étatique à une misère grandissante. Cela se traduit par un secteur pénal hypertrophié : il est le troisième employeur du pays ! L’augmentation de plus de 400 % du nombre de détenus en 25 ans fait que les Américains affichent l’effrayante proportion de 710 détenus pour 100 000 habitants.

L’argumentaire, très bien documenté et chiffré, de Loïc Wacquant pointe par exemple la transformation des « services sociaux en instrument de surveillance et de contrôle ». En France, il est ainsi demandé aux travailleurs sociaux de ficher leurs interlocuteurs. Notre pays ne constitue encore qu’une pâle copie des États-Unis, mais il suit ce « modèle ». En deux ans de gouvernement Raffarin, le nombre de détenus a augmenté de 13 000 pour atteindre 60 000 personnes incarcérées (98 détenus pour 100 000 habitants). Avec tous les problèmes liés à la surpopulation des prisons qui en découlent. De nombreux rapports ont déjà dénoncé les conditions de détentions françaises, en particulier celui du Comité européen de prévention contre la torture qui, en janvier 2004, s’alarmait des « traitements inhumains et dégradants » infligés aux détenus.
Loïc Wacquant s’attache à montrer l’ineptie totale d’un système qui repose d’abord sur des mensonges, en particulier l’idée d’une violence qui serait en augmentation, qui serait anonyme et qui frapperait les plus « faibles ». En vérité, les chiffres de la violence sont en baisse, les actes violents sont généralement commis par des personnes connues de leurs victimes et ils se déroulent plus souvent sur le lieu de travail que dans la rue (13 % contre 3 %)…
Ensuite, bien que le système pénal soit omniprésent dans les discours, il n’est à l’évidence pas adapté à la petite délinquance : moins de 2 % des contentieux conduisent à une peine d’emprisonnement. Enfin, les séjours en prison – avant et/ou après le prononcé d’un jugement – sont une « école de professionnalisation criminelle » et en aucun cas une étape de réinsertion sociale : la récidive concerne plus de 75 % des détenus pour des petits délits.
Cet ouvrage passionnant explique la logique sécuritaire, sans chercher à excuser tel ou tel comportement. Proche de Bourdieu, Loïc Wacquant défend une science sociale qui permet de comprendre pour mieux agir.

M. Reinert
Transrural Initiatives n°278 , 08/02/2005
Compte-rendu
On n’a pas attendu Loïc Wacquant et encore moins Robert Castel pour établir un lien entre, d’une part, la montée en puissance du discours sur l’« insécurité » et des politiques qu’il légitime à l’égard ou, plutôt, à l’encontre des couches populaires, et, d’autre part, l’insécurité sociale croissante (salariale, résidentielle, sanitaire, existentielle, etc.) auxquelles ces dernières sont, de nos jours, confrontées. Ni pour découvrir en amont ce que cette insécurité doit au tour de plus en plus « flexible » pris par l’accumulation du capital et au retrait consécutif de l’État dans sa « mission sociale ». Néanmoins, il faut reconnaître à ce sociologue le mérite d’avoir, avant d’autres et mieux que d’autres en France, démonté et mis en lumière l’intrication logique de ces processus là où ils furent et continuent d’être les premiers à l’œuvre : dans ce « laboratoire de la révolution néo-libérale » que seraient les États-Unis. Encore que le terme, moins oxymorique, de contre-révolution aurait paru plus approprié, et que le rappel du caractère capitaliste de celle-ci n’eût pas été de trop. Mais, n’anticipons pas.
Pour l’avoir déjà exposée, développée et illustrée dans maints articles et, surtout, dans Les Prisons de la misère – ouvrage paru précédemment en France, mais publié après celui-ci aux États-Unis –, la thèse de Loïc Wacquant est déjà connue : dans un contexte de dérégulation généralisée des « marchés », « marché du travail » inclus, atrophie de l’« État social » et hypertrophie de l’« État pénal » ne peuvent qu’aller de pair, l’une alimentant l’autre. Tandis que le premier est de plus en plus restrictif en termes de droits collectifs et de protection offerte aux fractions les plus démunies de la population, le second est de plus en plus expansif en matière de contrôle et de répression de ces mêmes fractions. Avec pour visées complémentaires d’obliger une masse croissante de prolétaires à se soumettre aux rigueurs du salariat précaire, et de retirer de la circulation, momentanément ou définitivement, les récalcitrants, les incapables et autres « inemployables ».
Nourrie d’enquêtes approfondies et d’une ample documentation, enrichie de discussions avec les spécialistes d’outre-Atlantique les plus compétents, rigoureusement architecturée et argumentée, truffée d’exemples pertinents, rédigée dans un style alerte et volontiers polémique, la démonstration de Loïc Wacquant semble imparable. Et elle l’est, assurément, face aux arguties, aussi mensongères que serviles, concoctées par nos flicologues hexagonaux partisans de la « tolérance zéro » et pourfendeurs d’« incivilités », chargés d’importer en France, en les badigeonnant d’un vernis scientifique, les dernières trouvailles made in USA de la « pensée unique sécuritaire ».
Est-ce à dire qu’il faille s’arrêter là, ou, ce qui revient au même, continuer, preuves à l’appui, d’énumérer les raisons de lire cet ouvrage indispensable ? On serait tenté de le faire, si, au prix de quelques remaniements, réactualisations et ajouts par rapport à la version initiale, l’auteur n’avait pas eu aussi pour ambition d’intervenir directement dans le débat français. Ce qui était, évidemment, son droit. Encore eût-il fallu, pour y apporter quelque chose de neuf, éviter de reprendre à son compte certains lieux communs de la doxa citoyenniste, idéologie consensuelle aux atours combatifs, made in France cette fois-ci, qui revient à revêtir d’habits neufs un réformisme non seulement éculé, mais, surtout, carrément hors de saison.
Sans doute pris par le temps et les impératifs éditoriaux, Loïc Wacquant n’a-t-il pu passer au crible de sa sagacité coutumière les données et les analyses qui lui ont été communiquées sur la normalisation « à la française » des éléments issus des milieux populaires réfractaires aux nouvelles modalités de l’exploitation. Peut-être, aussi, son désir de rentrer bille en tête dans le chou des imposteurs qui pullulent dans le champ médiatico-scientifique de ce pays l’a-t-il conduit à se montrer peu regardant sur la qualité des alliés qu’il pouvait y trouver. À moins que, prisonnier comme tant d’autres de la vision d’un capitalisme postulé pérenne, il ne rêve, lui aussi, de voir ce dernier « socialisé » – « régulé », diraient ses amis du Monde diplomatique et d’Attac – pour l’empêcher de sombrer dans la barbarie, au lieu de se décider, une bonne fois pour toutes, à rompre avec ce mirage dans une perspective réellement socialiste.
Toujours est-il qu’il serait aisé de relever, que ce soit dans l’avant-propos, le chapitre liminaire ou le « fac-similé européen » de conclusion du livre, plusieurs affirmations qui relèvent de la contre-vérité, de la pétition de principe ou du vœu pieux. La place manque dans un compte-rendu pour les énumérer toutes et les décortiquer une à une. Livrons-en, à défaut, quelques échantillons.
« Les historiens du futur dateront peut-être la conjonction retrouvée [de la question sociale et de la question pénale] d’octobre 1997, date du fameux colloque de Villepinte […]. » Fasciné par la grand-messe sécuritaire mise en scène sous l’égide du ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement, quelques mois à peine après la constitution du gouvernement « pluriel » de Lionel Jospin, Loïc Wacquant décèle ainsi dans l’automne 1997 le moment clef où s’opère le « virage punitif » opéré par la gauche gouvernementale française. À tort : il se trompe de presque une dizaine d’années ! On peut espérer, en effet, que les « historiens du futur » auront rectifié l’erreur de datation des sociologues du présent : c’est vers les années 1988-1989 que la gauche institutionnelle s’est officiellement ralliée au « sécuritarisme » qu’elle avait jusque-là fustigé comme « liberticide ».
« Pasqua l’a dit, Joxe l’a fait » titrait ironiquement, par exemple, Le Quotidien de Paris en novembre 1988, au lendemain de l’annonce à son de trompe par Pierre Joxe, ministre « socialiste » de l’Intérieur de l’époque, de « dix mesures pour lutter contre l’insécurité », aux antipodes de la « prévention douce » qui avait eu la préférence des stratèges de la « pacification des quartiers difficiles » au cours des premières années du septennat mitterrandien. « Le débat sur la sécurité est clos », ira même jusqu’à asséner Pierre Joxe devant les députés, lors de la présentation du budget de son ministère pour 1989, en forte hausse pour des dépenses consacrées au maintien de l’ordre, sous les applaudissements des élus de droite. Quelques mois plus tard sera mis sur orbite, toujours à l’initiative de Pierre Joxe – sur une idée de Robert Pandraud, il est vrai, lorsque celui-ci officiait place Beauvau aux côtés de Charles Pasqua –, l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure, que Loïc Wacquant qualifie à juste titre d’« organe officiel de propagande sécuritaire ». Le discours inaugural du ministre, martial, pour ne pas dire musclé, à souhait ravit d’aise son prédécesseur.
La période où se situe ce tournant ouvertement répressif de la gauche gouvernante ne devait d’ailleurs rien au hasard. Les effets délétères pour le « peuple de gauche » d’un autre tournant, économique celui-là, commençaient déjà à se faire sentir : lancée à l’initiative du tandem Fabius-Delors quelques années auparavant, la politique de « rigueur » avait déjà jeté des dizaines de milliers de travailleurs à la rue, ne laissant à leur progéniture d’autre avenir que le chômage de masse, les « petits boulots » temporaires, déqualifiés et sous-payés ou encore l’assistanat plus ou moins déguisé. Bref, dans les zones de relégation, les illusions d’un possible « développement social des quartiers » avaient fait leur temps.
À l’époque comme, plus tard, durant l’épisode jospinien, le ralliement bruyant des hiérarques de gauche aux « valeurs d’ordre » les plus réactionnaires était parfaitement cohérent avec la réhabilitation par les mêmes de l’entreprise, du marché et du profit. La seule différence, dans le cas du gouvernement Jospin, est l’absence de décalage temporel entre les deux types d’adhésion : avec Dominique Strauss-Kahn aux leviers de commande à Bercy, la politique économique s’annonçait d’emblée résolument libérale, le « social » n’étant plus là qu’à titre de palliatif pour limiter les dégâts.
Loïc Wacquant montre fort bien, à partir du « modèle » étasunien, comment des causes analogues produisirent en Europe des effets semblables : on se montrera en haut lieu d’autant plus « dur avec le crime » que l’on aura fait preuve de mollesse pour ne pas dire de complaisance avec les « causes du crime ». Cela autorise-t-il, néanmoins, pour expliquer le changement de cap sécuritaire de la « gauche » au pouvoir en France, à faire appel à des interprétations psychologisantes ou moralisantes ?
Si un Lionel Jospin, un Julien Dray ou un Daniel Vaillant, pour ne citer qu’eux, manipulèrent à l’envi la thématique de la « violence urbaine », ce n’est pas tant, comme le suppute Loïc Wacquant, par simple opportunisme électoraliste. Certes, le souci de ratisser au centre, c’est-à-dire à droite, ou de couper l’herbe sous le pied de l’extrême droite, n’était pas étranger à ces manœuvres. Mais, la mise en avant enthousiaste du credo sécuritaire, de la part des leaders de la gauche officielle – en excluant, pour le moment, les Verts dont Loïc Wacquant aurait quand même pu, au lieu de les absoudre, souligner au passage la passivité complice –, tient à des raisons plus profondes que les jeux tactiques de « politiciens impatients de s’assurer des dividendes électoraux ». De même ne peut-on se borner à parler de « trahison » ou d’« abjuration » lorsque les dirigeants « de gauche », en France ou ailleurs, manquent aux promesses faites au peuple lors de leurs campagnes électorales, pour mener sans vergogne, sur tous les fronts, y compris le militaire, les politiques qu’ils condamnaient naguère.
Pour comprendre pourquoi « les partis de la gauche gouvernementale de tous les pays post-industriels se sont convertis à une vision droitière », en matière socio-économique comme dans les autres domaines, il faut, n’en déplaise à Loïc Wacquant et à ses collègues français, se débarrasser de l’envahissante idéologie citoyenniste qui fait des classes, en général, et de l’une d’entre elles, en particulier, le point aveugle du regard porté sur le monde social. On s’apercevra alors que la « vision droitière » que ces partis ont faite leur est, tout bien pesé, en phase avec les intérêts, les croyances et les aspirations de la classe ou, du moins, d’une grande partie d’entre elle, dont ces partis sont les représentants politiques privilégiés : à savoir la petite bourgeoisie intellectuelle. Si « conversion » il y a eu, en effet, c’est aussi et, peut-être, d’abord la sienne, conformément à la place qu’elle occupe et au rôle qu’elle joue, désormais, au sein du bloc hégémonique, restructuré au cours des années 70-80, qui permet à la bourgeoisie de prolonger, sinon de perpétuer, sa domination.
Sans se lancer dans des développements qui exigeraient au moins un article, disons, pour faire vite, que les nouvelles couches moyennes, scolairement dotées et plutôt aisées – et pas seulement, comme l’affirme Loïc Wacquant, « les fractions “modernisatrices” de la bourgeoisie culturelle et de la haute noblesse d’État » – ont peu à peu cessé, au cours des deux dernières décennies du siècle précédent d’être progressistes au plan « social » tout en demeurant plus que jamais modernistes au plan « sociétal ». Autrement dit, elles se montreront libérales, c’est-à-dire ouvertes et tolérantes, sur l’évolution des mœurs : parité, PACS, congé parental pour les pères, mariage et paternité des homosexuels, hostilité contre la censure, dépénalisation des drogues douces, etc. Ce qui autorise certains de ses éléments à se proclamer depuis peu… « libertaires » ! En revanche, s’agissant de la production – fût-elle intellectuelle – et de la reproduction, autrement dit du monde du travail et de l’univers familial et scolaire, ce modernisme fera place à une sorte de néo-conservatisme.
Privilégiant l’« épanouissement individuel » au détriment de l’émancipation collective rendue chimérique par la « mort des utopies » et la « fin des grands récits », les néo-petits-bourgeois n’ont plus besoin, comme se plaisaient à le faire jadis les plus radicalisés d’entre eux, de se réclamer du « peuple », des « travailleurs » voire des « masses » pour légitimer et occulter à la fois un appétit de pouvoir désormais satisfait. C’est pourquoi le sort des prolétaires, qui leur importait fort il y a une vingtaine d’années, ne les concerne plus guère. Et tant pis s’il est devenu encore moins enviable que naguère. Loïc Wacquant aurait dû noter, à cet égard, que « l’indifférence dans laquelle sont tenus les droits et le bien-être des populations déshéritées » n’est plus l’apanage des seules « classes moyennes blanches » étasuniennes.
Une fois la petite bourgeoisie intellectuelle parvenue là où sa résistible ascension devait la mener, c’est-à-dire au rang de classe régnante, à défaut d’être dirigeante, il est normal qu’à ses yeux la liberté de chacun compte plus que l’égalité pour tous. Dans un « monde en mutation », elle aussi a mué au plan idéologique : elle sait que son avenir est maintenant tributaire de l’avenir de ce monde, et que son sort est lié à celui de la bourgeoisie, quels que soient les tiraillements auxquels donne lieu ce partenariat. D’où son adhésion de fait et de fond, au-delà de quelques réserves « citoyennes », à la mondialisation capitaliste et, même si elle se garde de l’avouer, à ce qu’elle implique pour les couches populaires.
Ses représentants ou porte-parole (politiciens, journalistes, intellectuels ou artistes) sont porteurs de ses valeurs, ses croyances, ses ambitions et aussi de ses détestations : celles d’une classe qui s’est ralliée à l’ordre établi en tant que classe-appui. Quand elles sont en charge des affaires de l’État, les élites politiques « de gauche » ont pour tâche de gérer l’insertion de chaque économie nationale dans l’espace supranational des marchés globalisés. Inféodées, quoiqu’elles en prétendent, aux « nouveaux maîtres du monde » qui – « alternance démocratique » oblige ! – tolèrent, quand ils ne la favorisent pas, leur accession au pouvoir, elles n’en sont pas moins tenues de défendre les intérêts et les points de vue correspondant à la position et à la fonction, dans la présente conjoncture socio-historique, de la néo-petite bourgeoisie. Autant dire que la « révolution culturelle » dont la gauche établie se targue en matière de « sécurité » doit beaucoup à l’évolution/involution politico-idéologique de sa base sociale.
Loïc Wacquant ne voit que des « électeurs » là où il devrait d’abord déceler des acteurs ou, pour satisfaire aux réquisits théoriques du Centre de sociologue européenne où il émarge, des agents dont les propriétés sont celles de leur groupe social d’appartenance. Complaire à leurs souhaits, ce n’est pas obligatoirement faire de l’électoralisme : c’est, pour un leader politique, répondre aux vœux des catégories que l’on représente. Aux sommets de l’État comme à la tête des municipalités, les élus « de gauche » n’ont donc pas eu besoin d’être influencés par la « simili-recherche » des « escrologues universitaires » pour changer leur regard sur la délinquance de rue et les populations censées l’alimenter : il leur suffisait d’écouter les doléances et les desiderata de leurs mandants, auxquels ils ne pouvaient qu’être réceptifs étant donné la position plus ou moins commune des uns et des autres dans l’espace social.
À la différence de la pénalisation de la misère pratiquée par la vraie droite, celle à laquelle la fausse gauche se laisse à son tour aller serait encore « honteuse et larvée », si l’on en croit Loïc Wacquant. Étrange remarque ! Outre qu’elle contredit les fanfaronnades sécuritaires de certains caciques « socialistes » relevées par lui-même au début de son ouvrage, il suffit d’enquêter un peu sérieusement dans les villes dont ceux-ci ou leurs homologues sont les premiers magistrats – songeons, par exemple, à Lyon, Montpellier, Nantes ou Rennes –, pour constater que le « nettoyage » de l’espace public, sous couvert de « requalification urbaine », ou le quadrillage des « zones sensibles » pour y rétablir la « paix civile » sont menés tambour battant et sans complexe aucun. Mais, surtout, avec l’approbation pleine et entière de larges secteurs d’une petite bourgeoisie intellectuelle locale dont le racisme social et le mépris de classe teinté de méfiance et de crainte à l’égard des « nouveaux barbares » s’expriment avec de moins en moins de retenue.
À une approche matérialiste qui s’attacherait à décrypter les fondements sociologiques – on n’ose dire « de classe » ! – de l’ubris sécuritaire qui a saisi ce qu’il est convenu d’appeler « la gauche », Loïc Wacquant préfère, fidèle en cela à son maître Pierre Bourdieu, mettre l’accent sur le pouvoir symbolique, comme si ceci excluait cela. Ainsi la double fascination qu’exercerait, selon lui, l’Amérique et la science et, plus précisément, le « croisement » de l’une avec l’autre, fonctionnant comme leurres idéologiques, expliquerait pourquoi les gouvernants de « la gauche » européenne seraient tombés dans le « piège sécuritaire ».
Outre qu’elle laisse sceptique, l’insistance avec laquelle Loïc Wacquant revient sur cette hypothèse, présentée, bien sûr, comme une « connaissance vérifiée », finirait par paraître presque suspecte. Des paragraphes conclusifs du livre, en effet, émane un net parfum d’autocongratulation et d’autopromotion des chercheurs français demeurés sourds aux sirènes pseudo-savantes venues d’outre-Atlantique. Ce qui serait, somme doute, péché véniel, compte tenu des us et coutumes en vigueur dans le milieu de la recherche, si la « véritable alternative » sur laquelle l’ouvrage débouche n’était autre que « la construction d’un État social européen digne de ce nom ». On a quand même peine à croire que les « outils d’une action raisonnée dans la cité » aient servi à accoucher de pareille banalité.
Le moins que l’on puisse en dire, en tout cas, au vu des rapports de force actuels entre dominants et dominés, quelle que soit l’échelle considérée, est que l’Europe ne semble pas appelée de sitôt à évoluer dans cette direction, en admettant – ce qui n’est pas notre cas – que ce soit la bonne. Tel qu’il en définit les fronts et les protagonistes, la « triple bataille » que Loïc Wacquant invite à mener n’est pas de nature à « enrayer le glissement vers la pénalisation de la misère » ni, a fortiori, à éliminer la misère elle-même. Ne serait-ce, tout simplement, que parce que cette pénalisation est déjà en cours sous nos cieux, comme on a pu d’ailleurs amplement le vérifier dans l’ouvrage. Loïc Wacquant ignorerait-il que la bourgeoisie n’a jamais accepté de réformes favorables aux classes populaires que sous la menace, fantasmée ou non, d’une révolution ?
Jean-Pierre Garnier
La Question sociale , hiver 2004/2005
La « main invisible » du marché devient un poing de fer
« C’est bien du Léviathan qu’il s’agit ici. » Glissé dans l’introduction de l’appareil de note, cet hommage à son mentor Pierre Bourdieu donne la trame du dernier ouvrage du sociologue Loïc Wacquant. Punir les pauvres détaille le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale.
Professeur à l’Université de Berkeley en Californie et chercheur au Centre de sociologie européenne, Loïc Wacquant poursuit et approfondit dans cet ouvrage un travail entamé dans Les Prisons de la misère (Raisons d’Agir, 1999).
Dans cette précédente livraison, le chercheur détaillait –comme d’ailleurs dans le présent ouvrage – le fonctionnement et l’instrumentalisation du pouvoir carcéral, et insistait sur les réseaux de transmission d’un corpus idéologique d’un pays à l’autre. Ce dernier aspect est certes également abordé dans le présent livre, mais l’accent est davantage mis sur d’autres facettes des politiques pénales.
Dans Punir les pauvres, le ton est à la fois plus scientifique, plus sociologique, mais aussi plus idéologique. Ce sont les ressorts du capitalisme dans son avatar néolibéral qui sont soigneusement déconstruits et crûment mis en lumière dans leur incarnation antihumaniste.

Délire sécuritaire
Car sur le fond, rappelle Wacquant, le délire sécuritaire qui s’est emparé de nos sociétés « ne correspond à aucune rupture dans l’évolution de la délinquance ». Inversement, d’ailleurs, les politiques répressives et souvent liberticides mises en place par les pouvoirs publics ne donnent guère de résultats vérifiables en termes de statistiques criminelles. Bref, ce n’est pas tant la criminalité qui a changé que le « regard que la société porte sur certains illégalismes de voie publique, c’est-à-dire, en bout de course, sur les populations déshéritées et déshonorées ».
Le sociologue se fait aussi historien pour montrer que la criminalisation, notamment des Noirs, s’inscrit dans une continuité : de l’esclavage au régime légal de ségrégation qui s’impose à partir de la guerre de Sécession, et jusqu’aux ghettos. La criminalisation de ces classes « dangereuses » et leur enfermement physique dans un univers carcéral en pleine explosion obéit donc largement à des impératifs extra-pénaux.
En cela, cette pratique nouvelle marque la sortie du compromis fordiste ou keynésien et la décomposition des solidarités de classe au profit d’une société néolibérale, voire néodarwiniste, où l’individualisme est porté aux nues. Et où il apparaît logique – y compris chez une certaine gauche, qu’il s’agisse de Tony Blair ou de Lionel Jospin – de doubler la « main invisible » des marchés par un « poing de fer ».
Le Courrier , 18/12/2004
La criminalisation de la misère fait office de politique sociale
Loïc Wacquant, professeur de sociologie et d’anthropologie à la New Shool for Social Research et à l’université de Californy-Berkeley, démonte les ressorts de la « pensée unique sécuritaire » qui sévit aujourd’hui partout en Europe, et particulièrement en France, dans son dernier ouvrage consacré à la criminalisation des pauvres. Il nous entraîne aux États-Unis, pionniers dans ce domaine, pour comprendre ces politiques pénales et pour nous annoncer l’instauration d’un nouveau gouvernement de l’insécurité sociale.
On s’en doutait, mais Loïc Wacquant nous confirme que la montée de l’État pénal américain ne répond pas à la montée de la criminalité mais plutôt « aux dislocations provoquées par le désengagement social et urbain de l’État et par l’imposition du travail précaire comme nouvelle norme de citoyenneté pour les Américains d’en bas ». Tout est dit là. Et pourtant, « les sociétés contemporaines disposent d’au moins trois stratégies » qu’elles peuvent doser ou cibler « pour traiter les conditions et les conduites qu’elles jugent indésirables, offensantes ou menaçantes » : la socialisation, la médicalisation, et la pénalisation. Le choix politique de la pénalisation est « l’erreur scientifique et civique la plus grave » car elle consiste à croire ou à faire croire que « la gestion policière et carcérale est le remède optimal » pour « endiguer les troubles sociaux et mentaux induits par la fragmentation du salariat et la polarisation de l’espace urbain ».
C’est bien la montée du néolibéralisme dans les pays avancés qui explique le déploiement de politiques sécuritaires actives et punitives. Et c’est aux États-Unis qu’a été inventée cette nouvelle politique punitive à l’encontre des pauvres qui asseoit le salariat précaire comme nouvelle norme de citoyenneté, décuple des moyens consacrés à l’emprisonnement et à l’incarcération privée, pénalise la misère en frappant « prioritairement le sous-prolétariat des ghettos noirs des métropoles minés par la désindustrialisation ». Cette « pensée unique sécuritaire » sévit aujourd’hui partout en Europe, et singulièrement en France où elle est menée tant par la droite que par la gauche.
Loïc Wacquant démontre que, de 1975 à 1995, l’Amérique a remplacé progressivement son État charitable par un État pénal et policier au sein duquel la criminalisation de la misère fait office de politique sociale. Elle n’a cessé de réduire son champ d’intervention sociale et de comprimer ses modestes budgets afin de satisfaire à la multiplication des dépenses militaires et à la redistribution des richesses vers les classes aisées.
C’est une guerre contre les pauvres qui s’est opérée et ils sont devenus les boucs émissaires de tous les maux majeurs. Fin 1994, le nombre de pauvres dépassait 15 % de la population du pays malgré une forte croissance économique, et le salariat précaire touchait un actif américain sur trois. Le déploiement de l’État pénal s’est opéré à travers la transformation des services sociaux en instrument de surveillance et « de contrôle des catégories indociles au nouvel ordre économique et moral » et par le recours massif et systématique à l’incarcération. Celle-ci sert avant tout « la régulation de la misère, voire à sa perpétuation, et à l’entreposage des rebuts du marché ».
La réforme de l’aide sociale s’est traduite, on s’en doute, par un accroissement spectaculaire de la misère et de la précarité. Elle a aboli le droit à l’assistance pour lui substituer l’obligation du salariat précaire, déqualifié et sous-payé. Ainsi les salariés pauvres représentaient 9,6 % des Américains en 1996 contre 11, 2% en 2002. L’Amérique consacre ainsi dix fois plus d’argent à la répression criminelle qu’au soutien de ses citoyens déshérités.
Les États-Unis incarcèrent six à douze fois plus que les membres de l’Union Européenne et se sont hissés au rang de « leader mondial de l’emprisonnement ». Du coup, les établissements de détention sont pleins à craquer. Le quadruplement en vingt ans de la population carcérale s’explique non par la montée de la criminalité violente mais par l’extension du recours à l’enfermement pour des infractions mineures qui frappe les catégories les plus affectés par l’austérité économique et sociale.
La prison s’offre comme un moyen simple et direct de restaurer l’ordre économique, racial et moral et de juguler les « problèmes sociaux » résultant de la « libéralisation » des sixties. L’emprisonnement est devenu le principal remède à la montée de l’insécurité sociale et des « pathologies urbaines » qui lui sont associées.
Alors que le budget de l’État en faveur de l’emploi et de la protection sociale diminue, celui des administrations pénitentiaires augmente considérablement (+ 383 %). L’avènement du « big government » carcéral a permis de multiplier les effectifs du secteur pénitentiaire pour devenir le troisième employeur du pays. L’incarcération de masse a donc un coût, qui n’est jamais dévoilé au public. Ainsi, « la politique d’embastillement de la misère dans laquelle s’est engagée l’Amérique est en train de creuser un gouffre financier sans fond », affirme l’auteur. Il faut aussi savoir que le recours au secteur privé, la facturation au détenu ou à ses proches, et le durcissement des régimes de détention (suppression des activités pour la réinsertion, des programmes d’alphabétisation…), la généralisation du travail (obligatoire) déqualifié permettent de réduire le coût de l’enfermement de façon négligeable.
La prison devient le substitut du ghetto. Après l’esclavage est venu le temps du régime légal de discrimination et de ségrégation (système « de Jim Crow »), puis le temps du ghetto, maintenant c’est à la prison qu’ont recours les États-Unis pour confiner et contrôler les Afro-Américains. Ce qui tend à démontrer que le but système pénitentiaire n’est pas de lutter contre la criminalité mais de « renforcer un clivage de castes qui s’érode tout en soutenant le régime émergent du salariat désocialisé auquel sont voués la majorité des Noirs urbains ». Le ghetto (la prison sociale) et la prison (le ghetto judiciaire) participent tous les deux aux « institutions d’enfermement contraint » en confinant une population stigmatisée.
De même, la chasse aux délinquants sexuels participe aussi à cette criminalisation de la pauvreté et l’enfermement des catégories déshéritées et déviantes. Traqués, les ex-condamnés pour mœurs se retrouvent sans travail et sans logement à la sortie de prison et sont condamnés à « l’exil social sans recours ni retour ».
Enfin, Loïc Wacquant nous révèle que la France n’est pas à la traîne : la droite comme la gauche gouvernementale ont promu « la sécurité » au rang des priorités absolues de l’action publique proposant l’intensification de l’activité policière, la focalisation sur les jeunes et les récidivistes et les prétendus criminels des banlieues, l’accélération des procédures judiciaires et le durcissement des peines, l’extension du recours à la détention et l’accroissement des moyens consacrés au maintien de l’ordre social par la force.
Cette pensée unique sécuritaire, importée des États-Unis, règne dorénavant sur l’ensemble des pays d’Europe. L’auteur démontre que ce n’est pas la police qui a fait fondre la criminalité aux États-Unis et qu’au contraire une politique de maintien de l’ordre « tatillonne et agressive » s’accompagne souvent d’une augmentation de la criminalité. Ce sont des facteurs indépendants de l’activité de la police et de la justice qui ont réduit fortement les atteintes violentes aux États-Unis : croissance économique florissante apportant travail et revenus à des millions de jeunes désœuvrés (30 %), la double transformation de l’économie de la drogue, l’amenuisement des effectifs des classes jeunes (- 10 %), une recrudescence de l’immigration plus féminine, un effet « d’apprentissage », un taux de violence criminelle anormalement élevé. L’auteur détruit aussi la « théorie de la vitre cassée » qui postule que « la répression immédiate et sévère des moindres infractions et désagréments sur la voie publique enraye le déclenchement des grandes atteintes criminelles », dont aucune preuve empirique n’a pu être reçue et dont les conclusions statistiques ont été invalidées. C’est bien la pauvreté et la ségrégation raciale qui sont les déterminants des puissants taux de criminalité en ville.
Pour l’auteur, se servir de la prison « comme aspirateur social » est une aberration tant politique que pénale car l’évolution de la criminalité en France ne justifie en rien l’essor fulgurant de sa population carcérale et la préoccupation sécuritaire n’est ni nouvelle ni exceptionnellement aiguë, car il n’y a pas de corrélation entre taux d’emprisonnement et niveau de criminalité : l’incarcération ne fait souvent qu’aggraver le mal qu’elle est censée guérir.
Pour sortir du piège sécuritaire et éviter de s’enferrer dans une escalade pénale sans fin et sans issue, ce livre pointe les voies possibles d’une mobilisation civique visant à sortir du programme répressif, et il nous propose une triple bataille : au niveau des mots et des discours, à chaque fois que c’est possible de proposer une alternative économique, sociale, sanitaire ou éducative ; de défendre l’autonomie et la dignité propre des métiers du bras social de l’État ; de nouer des liens entre militants et chercheurs du pénal et du social.
« Le moyen le plus efficace de faire reculer la prison reste encore et toujours de faire avancer les droits sociaux et économiques. »
René Seibel
Rouge & Vert, n°214 , 10/12/2004
Punir les pauvres, le degré zéro de la pensée gauchiste !

Certains essayistes éprouvent de temps à autre le besoin de jeter un pavé dans la mare, en plaçant une opinion dissonante dans le concert médiatico-politique de la prétendue union sacrée contre un « danger imaginaire », l’insécurité urbaine. Ce réflexe rebelle est bien sûr tout à fait salutaire vu l’apparent conformisme ambiant de la pensée française sur les objets de sécurité. Mais voilà, il y a plusieurs manières de s’y prendre : en argumentant ou en injuriant tous azimuts.
Le « vertueur » Loïc Wacquant a préféré choisir la seconde façon, dans son nouveau roman au vitriol parce que le message du précédent, Les prisons de la misère (1999), strictement identique sur le fond, n’avait peut-être pas été suffisamment entendu.

Il commet, ce faisant, trois pêchés irréparables contre le corps et l’esprit :
– Le premier consiste à s’être persuadé qu’il faisait œuvre de science, alors que la thèse développée apparaît comme infalsifiable par sa circularité même. Si elle peut paraître séduisante à première vue aux amateurs de boxe, disons immédiatement que ce brûlot reste définitivement a-scientifique (pour ne pas dire anti-scientifique). La « thèse » se résume en effet à ceci : sur les décombres d’un ancien « Etat charitable », un « Etat policier et carcéral » (p. 96) s’édifierait aux Etats-Unis, un Etat qui ne supporterait plus de prendre en charge, autrement qu’en les embastillant à tours de bras, les pauvres, les noirs ghettoïsés, les fainéants, les pervers et les fous, autant de « déchets humains » (sic) que le néo-libéralisme triomphant aurait lui-même fabriqués.
– Le second est de laisser croire que l’Europe, séduite par une politique aussi performante et avisée, leur aurait emboîté le pas, par le biais d’officines françaises propageant la « pornographie sécuritaire » ambiante. Ces officines (l’Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure notamment) seraient suffisamment puissantes pour être parvenues à embrigader jusqu’aux élites socialistes, naguère encore rétives, dans un combat aussi douteux.
– La troisième consiste surtout, pour étayer l’argument dont le simplisme est à ce point lumineux que personne n’y avait songé auparavant, à frapper au dessous de la ceinture quiconque oserait nourrir quelques soupçons, l’attaque étant le plus sûr moyen de désarçonner les adversaires imaginaires avant que le gong ait retenti. C’est-à-dire, plus précisément, quiconque aurait du mal à épouser d’emblée les présupposés de la vulgate de la pensée du gourou qu’il s’est fait lui-même une spécialité de défendre, tel le Saint Just son Robespierre. Saint Just va tellement loin que même le pauvre Michel Foucault fait les frais de son humeur, qui se voit dépeint en « historien révisionniste de la prison » (p. 28), pour avoir osé, voici trente ans, imaginer le déclin de l’incarcération au profit d’une diversification des peines alternatives !...

Robespierre avait pourtant prévenu son principal sectateur de se calmer, à l’occasion de la préparation des Prisons de la misère, comme on peut le vérifier dans le film de Pierre Carles, « la sociologie est un sport de combat ». Mais voilà, Saint Just est désormais orphelin, et rien ne saurait plus l’arrêter dans la mise en scène de ses pulsions justicières.
Après nous avoir éclairé sur son sympathique apprentissage de la boxe (2000), le temps est désormais venu pour L. Wacquant de passer à la vitesse supérieure. De retour sur le ring, plus dopé que jamais, il injurie tous ceux qui osent réfléchir aux deux syntagmes vomitifs de « vitres brisées » et de « tolérance zéro ». Pillant abondamment dans les ouvrages les plus critiques à ce sujet en leur faisant dire le contraire de ce qu’ils disent, il jubile surtout du bon mot d’un flic new-yorkais, Jack Maple, tout à coup fort utile à sa démonstration : « les carreaux cassés nous brisent les couilles » (p. 290). Et cela suffit à Loïc Waquant pour couper court à toute délibération possible, ne serait-ce qu’avec lui-même, prouvant assez au passage le niveau de ses propres argumentations mentales. Tout le reste est à l’avenant… Il cherche désespérément à qualifier le gouvernement américain de l’insécurité sociale, entre « père viril autoritaire » et « mère protectrice consolatrice ». Ce sont là en effet les deux fantasmes récurrents de sa représentation de l’Etat. Et pourquoi pas, après tout ?... On laissera aux psychanalystes le soin de se prononcer sur ce genre d’obsessions.
Pour ce qui nous concerne, on était simplement en droit d’attendre un peu mieux du professeur embauché à l’université de Berkeley. A moins bien sûr que les universités américaines ne soient plus ce qu’elles étaient, peinant désespérément à trouver leur nouveau Georg Rushe (l’auteur resté inégalé de Peine et Structure sociale sur le même sujet), ce qui n’aurait finalement rien d’étonnant…
Les lecteurs auront compris que si cet ouvrage bâclé leur tombe sous la main (20 euros), avant de leur tomber des mains, ils peuvent déjà s’apprêter à le jeter à la poubelle de l’histoire pour indigence totale de pensée. Il n’y a du reste jamais rien de bon à attendre d’un aimable gauchiste qui fait d’Auguste Comte le « père de la sociologie » ! (p. 307). Décidément, on n’en sort pas !...

Mise au point….

On répugne à devoir se justifier par rapport notamment au contenu de certains ouvrages totalement déformés parce qu’il ne les a manifestement pas lus (en dehors de la dernière phrase d’une quatrième de couverture), mais allons-y quand même, car le décorticage de la malhonnêteté des procédés d’intimidation de L. Wacquant vaut quand même d’être mis sur la place publique. Je me bornerai aux mises en cause qui me concernent ad hominem (p. 52, note 1), laissant aux autres, le soin d’instruire d’éventuels procès en diffamation…
– Dans l’avant-propos des actes du colloque de l’IHESI publiés sous ma direction (« Community policing et Zero tolerance à New-York et Chicago, en finir avec les mythes », Paris, la documentation française, 2003), il est explicitement écrit ceci : « la réussite de Bratton et Giuliani doit aussi beaucoup à un heureux effet de contexte, puisqu’on sait maintenant de science sûre qu’en 1994 la criminalité à New York avait commencé à amorcer sa chute depuis au moins deux ans. Ce qui n’enlève rien au mérite personnel des deux hommes, mérite qui demeure symboliquement important. Parmi la douzaine de causes répertoriées de la chute du crime, un consensus est de mise parmi les criminologues pour dire que cinq ou six causes entremêlées, macro-sociales et macro-insitutionnnelles, eurent une forte probabilité explicative : le retour, amorcé au début des années 1990, de la prospérité économique ayant conduit à une baisse spectaculaire des violences liées aux vols, les voies illégales devenant beaucoup moins intéressantes ; la fin de la guerre du crack sévissant à l’état endémique à partir de 1992 ; le renforcement du contrôle de la circulation des armes sous les administrations Bush et Clinton ; le recours à l’emprisonnement massif ; enfin, le déclin de la violence homicide au sein des familles prolétarisées divorçant beaucoup plus massivement et rapidement que naguère, pour échapper à l’engrenage de conflits intrafamiliaux récurrents » (p. 10 et 11). Après s’être bouché le nez devant l’hypothèse d’un lien quelconque entre la politique affichée à New-York et les résultats produits (un lien médiat que nous n’avons jamais postulé, puisque précisément, nous nous sommes nous-mêmes explicitement engagés à en démystifier les présupposés, comme on vient de le voir), L. Wacquant, se basant sur le travail d’un « juriste universitaire » américain, Bernard Harcourt, bien connu de l’IHESI ne lui en déplaise (p. 289) affirme ceci : « Admettons, pour les besoins de la démonstration, que la police ait effectivement eu un impact notable (sous entendu sur la baisse du crime à N-Y) (p. 285). Et voici l’explication lumineuse proposée par Wacquant : « c’est l’accentuation et la concentration de la répression policière et pénale, et non le mécanisme de restauration de la norme postulé par la soi-disant théorie de Wilson et Kelling, … (qui expliquerait cette chute) » (p. 289). Ce qui prouverait au moins l’efficacité policière dans la restauration de l’ordre. Mais ce n’est évidemment pas la conclusion tirée. On cherchera en vain contre qui s’exerce au juste cette « répression policière et pénale » et surtout pourquoi… On apprendra simplement qu’elle réside dans les inespérés mémoires de Jack Maple, s’expliquant sur les tactiques de harcèlement contre les « malfrats notoires pour des peccadilles » ou des « brigands recherchés pour d’autres affaires ». Mais il demeure impossible de savoir si ces termes sont de Maple ou de Wacquant lui-même. Peu importe, car de toute évidence, ce sont des « auteurs » imaginaires, puisqu’on vous dit que cette répression, issue d’une philosophie du « quality of life policing » s’exerce d’abord « sur les populations et les quartiers déshérités »... On observera au passage qu’on a, chemin faisant, totalement changé de référentiel. Peu importe encore, car de toute façon, l’une ou l’autre de ces « théories » imagées n’expliquent aucune corrélation à ses yeux. Bref, si nous suivons bien le raisonnement (?), on doit conclure ceci : il n’y a aucun lien entre Bratton-Giuliani-Maple d’une part et Wilson et Kelling de l’autre, mais s’il y en a un, c’est parce que la répression policière et pénale à New-York est efficace ! Lumineux, n’est-ce pas ?
– Nous ne résistons pas non plus au plaisir d’épingler le degré de sous information de l’auteur, inversement proportionnel à son aplomb manipulateur : pour réfuter le discours de certains idéologues français concluant au dépassement des seuils de violence français par rapport aux américains, il leur oppose, à juste titre, les travaux de l’ICVS, que personne n’aurait jamais lus, tout « ignares » que sont en général les français. Mais voilà que page 275, il évoque « l’International Crime Victimization Survey » (au lieu de nous entretenir de l’International Crime Victim Survey), confondant le titre des ouvrages de l’Institut néerlandais avec l’intitulé même de cette enquête routinière dont il ignore apparemment tout des protocoles. Apprenons lui donc quelque chose : il se trouve que le financeur de la partie française de cette enquête, depuis les trois dernières vagues de 1992, 1996 (et non 1995 comme il le dit) et 2000 s’appelle tout bonnement… l’IHESI !
– Et voici enfin un troisième exemple du procédé qu’on pourrait à juste titre se divertir à lui opposer, à propos de la montée de la carcéralité américaine après les années 1970, un phénomène demeuré tout à fait inexpliqué sous sa plume. La seule hypothèse de Wacquant est que la loi du seuil incompressible homéostatique d’incarcérés, dégagée par A. Blumstein, ne fonctionne plus à partir de 1973. Après cette date, on passe de la stabilité des effectifs pénitentiaires depuis la dernière guerre, à l’entrée dans un cycle d’hyperinflation carcérale (p. 124). Idiotie pour stupidité, et puisqu’il faut bien montrer la déloyauté de ses procédés argumentatifs, suggérons lui une hypothèse transitoire qui vaut bien le « sérieux » des siennes : pourquoi, en effet, ne pas établir un lien direct (une cause ou une corrélation, on lui laissera le soin de faire la différence) avec la date du « premier choc pétrolier », vu que la fin de « l’Etat charitable » semble démarrer bien plus tard….

Voilà où nous en arrivons quand nous nous efforçons de lire Wacquant jusqu’au bout !...

Frédéric Ocqueteau
Champ pénal , octobre 2004
Guerre aux pauvres
À « la guerre contre le pauvreté » s’est substituée « la guerre contre les pauvres », nécessaire au maintien de l’ordre néolibéral dont les États-Unis sont le fer de lance au niveau planétaire. C’est la thèse que défend, de manière magistrale, Loïc Wacquant dans son dernier ouvrage. Il y démontre comment ces trente dernières années les États-Unis se sont lancés dans une expérience sociale et politique sans précédent ni équivalent parmi les pays occidentaux de l’après-guerre : la transformation progressive d’un État charitable en État pénal et policier au sein duquel la criminalisation de la marginalité et de la pauvreté fait office de politique sociale.
En effet, d’un côté, les dépenses sociales subissent des coupes gigantesques et l’aide aux classes défavorisées se mue en obligation de travail déqualifié et sous-payé. Ainsi en 1975, alors que l’assurance chômage couvrait 81 % des salariés perdant leur emploi, en 1995 elle couvre un travailleur sur trois. Autre exemple éloquent : le nombre de mères seules bénéficiant d’une allocation en 1975 a diminué de moitié en 1996, avant que cette allocation n’ait été remplacée par un programme d’aide aux familles dans le besoin.
De l’autre côté, la population carcérale augmente de plus de 500 % en trente ans, alors que la criminalité stagne ou baisse. Les prisons sont ainsi devenues actuellement la quatrième plus grande « ville » des États-Unis. Même l’Afrique du Sud au sortir de la guerre civile contre l’apartheid – avec 369 détenus pour 100 000 habitants en 1993 – emprisonnait deux fois moins que l’« eldorado » américain du président Clinton. Pour le sociologue, « le logement social, c’est la prison ». Les établissements pénitentiaires accueillent une population qui n’accède pas aux habitations sociales à l’extérieur. Quatre prisonniers sur cinq sont issus des catégories les plus défavorisées de la population. La moitié des personnes incarcérées sont sans emploi au moment de leur arrestation, les deux tiers sont issus de familles vivant en dessous de la moitié du seuil de pauvreté. En outre, sept millions d’Américains, soit un habitant sur vingt, sont sous contrôle judiciaire ; un Noir sur dix et un jeune Noir sur trois.
À la fin des années 80, l’idéologie de la marchandisation pousse l’administration américaine à confier au secteur privé les établissements pénitentiaires. Ainsi l’emprisonnement à but lucratif fait son apparition. Une technique inédite de gestion de la misère est mise sur pied. Elle se caractérise dans les faits par des modes de répression toujours plus avancés alors que l’État social se réduit, peu à peu, à une peau de chagrin. Enfin, l’auteur observe amèrement comment les pays d’Europe – en particulier la France, avec l’appui de la gauche gouvernementale – avancent désormais à pas de géant dans la même direction et au moment même où cette politique aux conséquences dévastatrices commence à être remise en question aux États-Unis.
Isabelle Paccaud
Le Temps , 26/09/2004
Le sociologue Loïc Wacquant démonte le « triangle fatal »
Dans les années nonante, le sociologue français Loïc Wacquant, disciple de Pierre Bourdieu, pratique la boxe dans un club du ghetto noir de Chicago où il est le seul Blanc. Tous ses camarades d’entraînement ont fait de la prison ( « Tu n’en as pas fait, toi ? » lui demande l’entraîneur un brin surpris). L’un d’entre eux, devenu son ami, lui explique que l’économie de la rue lui permet d’échapper à ce qu’il appelle les « boulots d’esclave » (slave jobs) – c’est-à-dire les emplois dérégulés de l’économie des services. Début 1998, il est arrêté en possession de moins de cinq grammes de drogue. Wacquant, qui enseigne désormais à Berkeley, prend l’avion d’urgence pour venir témoigner à son procès. Son intervention vaut à son ami de n’écoper que de… six ans de prison : c’est le minimum que le juge doit lui infliger en raison du système de « peines plancher » pour les récidivistes. Sorti il y a quelques semaines, il écrit dans une lettre : « Maintenant, les slave jobs, je suis obligé de les prendre. Sinon je risque de ne plus recevoir mes gosses. » En raison de ce système qui fait sans cesse monter les enchères, il risque en effet la prison à vie à la moindre infraction.

Transposition française
L’expérience du club de boxe est un condensé de tous les éléments qui vont inspirer à Loïc Wacquant les thèses développées dans Les Prisons de la misère puis dans Punir les pauvres, qui paraît ces jours-ci. Il y montre comment, aux États-Unis, « la main droite de l’État jugule les désordres créés par sa main gauche »  : d’un côté, on sape les aides sociales et on flexibilise le marché du travail ; de l’autre, on incarcère massivement : le taux d’emprisonnement ne cesse de grimper (depuis le milieu des années septante, la population carcérale a doublé tous les dix ans) alors même que le taux de criminalité stagne ou baisse.
Et ce modèle s’exporte : Les Prisons de la misère a été traduit en treize langues, ce dont l’auteur n’est pas sûr qu’il y ait lieu de se réjouir. Il y a quelques jours, débarquant à Paris, il tombe, dans Le Monde du 26 février, sur ces deux titres : « M. Sarkozy insiste auprès des députés de l’UMP pour durcir les peines contre les multirécidivistes »  ; et, juste en dessous : « François Fillon veut contrôler davantage les demandeurs d’emploi ». À l’École Normale Supérieure, où il donnait une conférence vendredi dernier, un auditoire archibondé l’accueille comme une rock star : « Je me doute que ce n’est pas pour ma personne que vous êtes là, mais parce que les thèmes que je traite sont hélas d’actualité… »

Division ethnique
Difficile, en effet, lorsqu’il évoque la « loi sur le travail et la responsabilité individuelle » paraphée en 1996 par le président Clinton, qui transformait le welfare en workfare, de ne pas penser au passage du Revenu minimum d’insertion (RMI) au Revenu minimum d’activité (RMA) opéré par le gouvernement Raffarin. Là où Clinton disait vouloir « mettre fin au welfare comme way of life », Raffarin martèle la nécessité de « redonner aux Français le goût du travail ». Dans les deux cas, on insiste « sur les obligations des pauvres envers l’État et non plus l’inverse ». La loi Perben II de réforme de la justice, très contestée, s’occupe quant à elle de durcir l’État pénal.
Qu’est-ce qui disposait les ÉtatsUnis à devenir le laboratoire de cet État d’un nouveau genre, libéral pour les gros, et paternaliste pour les petits, qu’il soumet à une tutelle agressive ? D’abord, explique Loïc Wacquant, le fait qu’ils aient au départ un système de protection sociale faible et un marché du travail flexible. Mais un troisième facteur a joué un rôle décisif : la division ethnique. Outre qu’elle rend la classe ouvrière moins résistante à la dérégulation, elle empêche toute identification : l’aide sociale est perçue comme allant aux Noirs ; sa bénéficiaire typique, dans les représentations collectives, est la jeune mère célibataire noire, victime de sa propre indolence, et dont la sexualité débridée menace les saines valeurs familiales. Elle est le pendant privé du membre de gang qui fait régner la terreur dans la sphère publique. Après le combat des Noirs pour l’égalité dans les années soixante, les Blancs ont rétabli la distance en fuyant vers les banlieues et en se dotant de leurs propres écoles. Ils ne veulent plus que leurs impôts servent à payer des prestations perçues de surcroît, dans une criminalisation du combat pour les droits civiques, comme une récompense à des émeutiers.

Paradoxe
L’incarcération massive n’est pas non plus leur problème : « Si le taux d’emprisonnement des Blancs était équivalent à celui des Noirs, il deviendrait la priorité absolue de tous les politiciens ! » Les prisonniers sont exclus des droits civiques, parfois à vie : « Si Al Gore n’avait pas été le vice-président d’un gouvernement ultrarépressif, les choses auraient peut-être tourné différemment pour lui lors de l’élection de 2000… » Y a-t-il une comparaison possible avec l’Europe ? Beaucoup se récrient à cette idée. Grave erreur : « Dans la plupart des pays d’Europe, la sur-représentation carcérale des étrangers post-coloniaux – et je ne parle même pas des nationaux d’origine postcoloniale ! – est supérieur à celle des Noirs aux États-Unis… » La classe politique française, avec la loi contre le voile à l’école, est d’ailleurs en train « de fabriquer la division ethnique dont elle prétend se défendre ». Le plus ironique, c’est qu’aux États-Unis, on commence à se rendre compte de l’impact dévastateur de cette politique : « L’ancien chef de la police de New York est aujourd’hui chef de la police de Los Angeles, et il n’applique absolument pas la tolérance zéro ! Le monde entier se rue sur ce modèle juste au moment où les États-Unis le remettent en cause… »
Mona Cholet
Le Courrier , 02/03/2004
Réalisation : William Dodé