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Une violence éminemment contemporaine
Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie intellectuelle et l’effacement des classes populaires
Parution : 17/03/2010
ISBN : 9782748901047
Format papier : 256 pages (12 x 21 cm)
18.00 €

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Synthèse de quarante ans d’observation des réalités urbaines et d’analyse critique des discours dont elles font l’objet, ce recueil montre comment la gestion politique des villes nourrit les appétits économiques de la bourgeoisie désormais « mondialisée » et les aspirations culturelles des néo-petits bourgeois. D’un côté, des espaces « requalifiés » réservés aux gens de qualité, et de l’autre des couches populaires reléguées à la périphérie.
« Violences urbaines », « crise du logement », « relégation » et « gentrification » sont autant de symptômes dont le « traitement », de plus en plus sécuritaire, est voué à l’échec. Du moins tant qu’on se refusera à reconnaître la nature du conflit fondamental qui oppose les citadins ordinaires à ceux pour qui l’espace urbain est une source de profit, sinon de valorisation de leur capital culturel par la colonisation des quartiers populaires bien situés. Et tant qu’on voudra donner l’illusion qu’on peut réconcilier par magie les contraires au moyen d’arguties et d’innovations ­langagières, violence symbolique ne faisant que redoubler celle, bien réelle, qui s’exerce sur les dépossédés du droit à la ville, plus nombreux que jamais.

Jean-Pierre Garnier

Chercheur et enseignant en sociologie urbaine, Jean-Pierre Garnier est l’auteur de plusieurs livres sur la politique urbaine Des barbares dans la cité (Flammarion, 1997), Le Nouvel Ordre local (L’Harmattan, 2000) et l’involution politico-idéologique de l’intelligentsia de gauche française (La Pensée aveugle, avec Louis Janover, Spengler, 1995).

Lire la chronique de Jean-Pierre Garnier sur les blogs de TerrainsDeLuttes.org

Les livres de Jean-Pierre Garnier sur le site

Extrait

Les nouveaux habitants qui ont entrepris de s’approprier certains secteurs urbains où vivait une population majoritairement composée d’ouvriers et d’employés appartiennent pour la plupart à une petite bourgeoisie intellectuelle très diplômée occupant des emplois hautement qualifiés dans la « nouvelle économie » fondée sur l’information, la communication et la création. Ses membres exercent leur activité professionnelle dans les médias et la publicité, mais peuvent être également artistes, psychanalystes ou enseignants du supérieur. Ce groupe très composite dispose d’un pouvoir d’achat élevé qui lui permet de consommer « autrement » que les « bourgeois » traditionnels, mais à des coûts tout aussi prohibitifs, que ce soit en matière d’habillement, d’alimentation, de loisirs, d’ameublement ou, bien sûr, de logement. Promues à longueur de pages « culturelles » par la presse de marché, les pseudo-transgressions et autres « œuvres dérangeantes » dont cette catégorie privilégiée fait son miel participent d’une autre forme de conformité conservatrice en phase avec l’esthétisation du mode de vie qui lui permet de se démarquer du commun. Cependant, aussi dispendieux soit-il, cet hédonisme consumériste n’autorise pas à classer ce groupe parmi la bourgeoisie proprement dite dans la mesure où ce n’est pas le niveau de revenus ou la quantité de patrimoine qui définit celle-ci, ni même son capital culturel, mais sa place dans les rapports sociaux de production : celle de classe dominante. À cet égard, l’appellation oxymorique et médiatique de « bobos » qui sert couramment à désigner les néo-petits bourgeois qui tiennent le haut du pavé dans les quartiers « gentrifiés » est doublement trompeuse.
Même si elle joue un rôle actif dans la reproduction des rapports de domination, la petite bourgeoisie intellectuelle, y compris pour ce qui concerne ses franges supérieures, ne fait donc pas partie de la classe dominante. Aussi influente soit-elle sur le plan idéologique, sa place et sa fonction demeurent celles d’une classe intermédiaire préposée aux tâches de médiation entre dirigeants et exécutants, dans le cadre de la division sociale du travail en régime capitaliste développé. Parmi ces tâches figurent celles de conception, dont s’acquittent, entre autres, les architectes, les autres relevant de l’organisation, du contrôle ou de l’inculcation idéologique.

Foreign Rights

English notice

An Eminently Contemporary Violence, Essays on the city, the intellectual middle class and the deletion of the lower classes

This synthesis of forty years’ observation of urban realities examines the changes wrought by a political form of town and city management that allows economic greed too much room, to the detriment of “the right to the city”. The often controversial ideas expressed here join the thread of historical and sociological continuity linking the so-called “murder of Paris” (as described by Louis Chevalier in the late seventies), the rise of a new lower middle class in the grip of the powers in place, and the deletion in political terms of the lower classes by means of the “urban crises” so often the subject of current media coverage.
“Crises in the suburbs”, “a housing crisis”, “homeless people” – all these are symptoms whose treatment in social terms (plus those of law and order these days) is destined to failure because the basic conflict of interests between most city-dwellers and users and property speculators has been ignored. This book reveals the way the multiple innovations aiming at the illusory belief that diametrically opposed interests can be magically reconciled, actually exercise a symbolic violence by simply repeating the very real one practised on the ever-growing number of citizens deprived of their cities.

Jean-Pierre Garnier does research on urban sociology at the CNRS, and teaches the same subject at a specialist School of Architecture. He has written several works on urban politics and the involution of the French intelligentsia, including Des barbares dans la cité [Barbarians in the Inner City] (Flammarion 1997) and La Pensée aveugle [Blind Thought] (Spengler, 1995).

Dossier de presse
Patsy
Blog Le Monde comme il va , octobre 2011
Anne Clerval
Cybergeo , 30/10/2010
JR
Alternative libertaire , juillet-août 2010
CG
Silence n°380 , juin 2010
P.F.
Communes, départements et régions de France n° 502 , mai 2010
Régis Vlachos
Zibeline , 22/04/2010
Samuel Bon
Royaliste , 04/05/2010
Daniel Bachet
Alternatives économiques n°290 , avril 2010
SUR LES ONDES

Radio Galère (Marseille) : « Entretien avec Judith Volcler sur le depeuplement des métropoles » (mercredi 27 février 2013 à 20h)

France inter – Là-bas si j’y suis : « Les petits séparés et les grands ensembles » (jeudi 6 janvier 2011)

Radio Libertaire – Chronique hebdo sur le thème : « Le laboratoire urbain grenoblois : un cadre de vie pour vie de cadre » (jeudi 14 octobre 2010)

Radio Libertaire – « Les amis d’Orwell ». (Mardi 8 juin 2010)

Radio Grenouille – « Chéri(e), fais-moi peur ». « La peur, énergie renouvelable & durable » (Vendredi 5 mars 2010)

Fréquence Paris Plurielle – « Actualité des luttes ». (Mardi 23 mars 2010)

Radio Libertaire« Chronique Hebdo » (Jeudi 25 mars 2010)

Radio Libertaire« Chroniques rebelles » (Samedi 3 avril 2010)

Radio Aligre« Liberté sur paroles » (Lundi 12 avril 2010)

Compte-rendu

Nantes est une ville en plein bouleversement. De son ancien cœur industriel, dédié jusqu’à la fin des années 1980 à la construction navale, est en train de naître un nouveau centre-ville. On y trouve un pachyderme mécanique transportant des touristes, des bars à la mode en lieu et place d’anciens hangars portuaires, une salle de spectacle pour les musiques « émergentes », une barge posée sur la Loire avec restaurants et bars « de qualité », des immeubles rutilants à la mixité sociale garantie, un parking payant de plusieurs étages, mais aussi des structures honorant la mémoire ouvrière et industrielle locale car on a le souci de son passé, tout de même. Nantes change, bouge, évolue. D’ailleurs on ne dit plus Cité des congrès mais « City events center », plateau-repas mais lunchbox, ce qui, avouons-le, donne une saveur bien supérieure au taboulé viande froide que l’on y trouve.
Lire ce recueil de textes de Jean-Pierre Garnier, notamment sa première partie consacrée à la transformation du Paris populaire en Paris middle-class est riche d’enseignements pour le Nantais que je suis, qui vit dans un quartier populaire de la périphérie mais travaille là où le Nantes post-industriel fait sa mue. Car il n’y a évidemment pas qu’à Paris que Tourisme et Culture se tiennent par la main et dessinent la ville du futur.
Jean-Pierre Garnier n’est pas un inconnu pour celles et ceux qui s’intéressant à Marx1 ou aux « questions urbaines ». Sociologue et urbaniste, il dénonce depuis plus de trente ans les politiques de la ville et les ralliements de nombre de ses « confrères » à la doxa social-libérale. Changer le monde n’étant plus de saison, certains se sont décidés à « changer la vie », et notamment la leur. D’anciens gauchistes se sont convertis en conseillers du prince, travaillant à éradiquer, via « rénovation » et « réhabilitation », les classes populaires du coeur des villes pour y faire de la place à la nouvelle classe montante, cette nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle issue des NTIC, ces bobos « qui n’ont plus les moyens d’élire domicile dans la zone centrale, mais qui, en raison de leur profession et/ou de leur genre de vie tiennent tout de même à ne pas trop s’en éloigner » ; des bobos branchés, grands consommateurs de produits culturels en tout genre2, manifestant « une forte propension à faire montre d’un non-conformisme de bon aloi » et célébrant la vie chaleureuse des quartiers populaires d’antan (ses petits bistrots qui sentaient la Gauloise, son marché, ses petites échoppes artisanales)3 tout en en signant inéluctablement la mort par leur seule présence, puisqu’un quartier « attractif » ne peut qu’exclure de ses murs celles et ceux qui n’ont plus les moyens d’en jouir.
Que faire de ces pauvres privés du « droit à la ville » ? Les parquer, les enclaver là où « l’habitat, collectif ou individuel, désormais dissocié de la vie sociale qu’offrait jadis la ville, [est]réduit à une simple fonction instrumentale. » Ces grands ensembles d’hier et d’aujourd’hui, celui des blousons noirs d’hier et des sauvageons d’aujourd’hui, explosent à l’occasion, comme à l’automne 2005.
Neuf ans plus tôt, Jean-Pierre Garnier écrivait : le « bavardage prolixe sur les mille-et-une causes de la violence urbaine, de même que les discussions sans fin sur les moyens de l’enrayer, permettent de prolonger le silence quasi général qui est de mise sur la violence majeure que constituent, pour ceux qui en sont les victimes, la précarisation, la paupérisation et la marginalisation. »4 Le constat qu’il dresse, suite aux émeutes de 2005, est le même. Les élites analysent les émeutes urbaines comme le fruit d’un problème « de société » ou « culturel » parce qu’elles ne peuvent reconnaître que l’embrasement des banlieues est le fruit de ce système économique et social qui ne peut prospérer sans produire son stock de déclassés et de lumpenprolétaires5. Les jeunes émeutiers défendent leur quartier car ils y sont comme assignés à résidence. Ils sont sans espoir et n’attendent rien des politiques. Produits de notre société de la marchandise, ils ont compris que le paraître était une condition fondamentale de l’existence sociale ; et en ce sens, ils sont totalement intégrés. « L’implosion qui menace nos sociétés s’annonce très différente, dans sa dynamique, comme dans les affrontements sur lesquels elle peut déboucher, des « explosions sociales » de jadis que les nantis redoutaient tant », nous dit Jean-Pierre Garnier. Et c’est à cette « violence erratique des déclassés » que se heurte la « politique de la ville » ; une politique de classe, tout simplement.

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1 Proche de Louis Janover et de Maximilien Rubel, fins connaisseurs de l’oeuvre de Marx, Jean-Pierre Garnier a écrit et co-écrit de nombreux ouvrages dont La pensée aveugle. Quand les intellectuels ont des visions (Spengler, 1993), Le marxisme lénifiant ou la politique bourgeoise au poste de commande (Le Sycomore, 1979)...

2 Sur le rôle de la culture dans le processus de gentrification de Paris, lire son article sur le Centre Georges-Pompidou intitulé « La nouvelle Beaubourgeoisie ».

3 Permettez-moi une anecdote. Un élu d’une commune voisine de Nantes m’a glissé un jour qu’il n’en pouvait plus de ces bobos qui lui demandait de favoriser l’installation de petits commerces de bouche dans leur quartier (un ancien village de pêcheurs qu’ils ont investi dans les années 1980 alors que personne ne voulait s’y installer) alors qu’ils habitaient à moins de deux cents mètres d’un centre commercial que tous, évidemment, ils fréquentaient.

4 Jean-Pierre Garnier, Des barbares dans la cité – De la tyrannie du marché à la violence urbaine, Flammarion, 1996.

5 Souvenons-nous des envolées verbales des philosophes médiatiques appointés contre la « sociologie bourdieusienne » et sa prétention à expliquer les événements par le social et non par le culturel voire le culturalisme.

Patsy
Blog Le Monde comme il va , octobre 2011
Compte-rendu

Lire l’article en ligne

À la fois urbaniste et sociologue de formation, Jean-Pierre Garnier est un chercheur1 trop souvent méconnu des géographes. Il a pourtant déjà beaucoup publié, en particulier sur l’urbanisme sécuritaire2. Les éditions Agone publient cette année un recueil d’articles parus entre 1979 et 20083, ainsi que des inédits. Ces articles ont en commun de traiter à la fois de la ville – du centre comme de la banlieue – et de la recherche urbaine. Sous la forme d’essais écrits dans un style riche et alerte, ils proposent un point de vue critique solidement argumenté qui devrait donner à penser à tous ceux et celles qui travaillent sur la ville, et en particulier sur ses dynamiques sociales. Sans correspondre à une forme académique, ces essais s’appuient sur une grande érudition et une observation de longue date des politiques urbaines et de leurs conséquences sociales. À partir de questions variées comme la gentrification des centres, les émeutes dans les banlieues populaires, le logement ou le droit à la ville, l’ouvrage propose une vision d’ensemble remarquablement cohérente des rapports sociaux dans l’espace urbain et de la façon dont la recherche urbaine s’y insère elle-même. Et c’est précisément en s’appuyant sur l’analyse des rapports sociaux antagonistes que l’auteur propose un point de vue critique sur la recherche elle-même.

Intitulée “La contre-révolution urbaine”, l’introduction présente la thèse principale de l’auteur, qui lit étroitement changements urbains et changements sociaux. Celle-ci part d’une définition radicale du “droit à la ville” proposé par Henri Lefebvre4, entendu comme un droit à la centralité urbaine qui, en incluant droit à la participation et droit à l’appropriation, s’avère incompatible avec les rapports de production capitalistes. Cela est d’autant plus vrai que l’orientation néolibérale de la politique économique mondiale accroît l’accaparement des richesses par la classe dominante et donc l’emprise de cette dernière sur la ville, elle-même issue du réinvestissement des profits. Citant David Harvey5, J.-P. Garnier rappelle que “seule une petite élite politique et économique dispose du droit de façonner la ville conformément à son désir le plus cher” (p. 11). La restructuration urbaine en cours révèle cet accaparement croissant par l’éviction des pauvres, et plus largement des classes populaires, des centres urbains, voire des périphéries proches. Cette éviction prend des formes variées allant de la destruction brutale des bidonvilles ou de l’habitat dégradé en Asie à la réhabilitation progressive de l’habitat ancien qui s’accompagne de la hausse des prix immobiliers en Europe, en passant par l’expulsion massive des ménages populaires surendettés à la suite de la crise des subprimes aux États-Unis. La déstructuration de la classe ouvrière dans l’espace social s’accompagne de l’éloignement croissant des classes populaires dans l’espace urbain, les centres concentrant de plus en plus de richesses en lien avec la métropolisation. Parallèlement à l’affaiblissement du prolétariat, les dernières décennies ont vu émerger une nouvelle “petite bourgeoisie intellectuelle très diplômée occupant des emplois hautement qualifiés dans la ‘nouvelle économie’ fondée sur l’information, la communication et la création” (p. 20). Cette nouvelle classe a une position intermédiaire entre la classe dominante et les classes populaires, assurant les tâches de médiation (conception, organisation, contrôle) et de reproduction dans la division sociale du travail. Dans le même temps, sur le plan politique, J.-P. Garnier met en évidence la dérive progressive de la thématique des luttes urbaines. L’extension du domaine de la lutte sociale sur le terrain urbain, espérée dans les années 1970, a échoué, et certains des militants ou des universitaires qui se sont engagés à l’époque pour les luttes urbaines se retrouvent aujourd’hui dans les préoccupations pour le cadre de vie, oubliant la question sociale. Il n’est plus question de combattre la pauvreté ou les inégalités sociales mais d’embellir la ville et d’y assurer la mixité sociale. Se faisant, la petite bourgeoisie intellectuelle s’est faite l’alliée objective de la bourgeoisie pour transformer la ville en une vitrine ou un produit d’appel aux investisseurs et aux touristes et exclure des centres-villes les classes populaires.

Les articles regroupés dans cet ouvrage viennent illustrer et approfondir cette thèse dans trois parties bien distinctes, centrées sur la France : la première se concentre sur la gentrification du centre à partir du cas de Paris ; la seconde s’intéresse à la recherche urbaine et en propose une critique située ; enfin, la troisième et dernière est centrée sur les émeutes des banlieues populaires de novembre 2005 et propose une analyse peu entendue jusqu’ici.

La première partie, intitulée “Les néo-citadins parisiens”, analyse la gentrification du centre de Paris. Son intérêt réside moins dans la description du processus que dans son analyse. L’auteur ne parle pas de gentrification, terme évoqué seulement en introduction (donc après coup), mais de “conquête des quartiers populaires”, et il a le mérite d’avoir cerné très tôt les dynamiques à l’œuvre au cœur de Paris. L’article le plus intéressant est celui de 1979, intitulé “La nouvelle beaubourgeoisie”, qui met au jour l’émergence de cette nouvelle petite bourgeoisie – identifiée à la même époque par Pierre Bourdieu6 – à partir du cas du Centre Georges Pompidou, ouvert deux ans auparavant. Il montre ainsi la double fonction de ce nouveau musée créé en plein centre de Paris, à deux pas de la nouvelle gare RER de Châtelet-Les Halles : celui-ci appuie la reconquête du centre ancien de la rive droite avec l’une des premières démolitions d’îlots dits “insalubres” sur le plateau Beaubourg ; et en même temps, le Centre se met au diapason des aspirations de la nouvelle petite bourgeoisie, à travers l’évolution du Centre de création industrielle (CCI) qui en fait partie. Destiné à l’origine à devenir une vitrine de la création industrielle contemporaine, faisant ainsi entrer l’objet manufacturé au rang d’œuvre d’art, il intégra progressivement des éléments de réflexion critique sur ce type d’objet, tout en la dépolitisant. Ainsi, on s’interrogera désormais sur le rapport individuel à l’objet de consommation sans remettre en cause le mode de production de cet objet et les rapports d’exploitation et de domination qu’il nécessite. Le but est ici de récupérer en partie le foisonnement critique issu de Mai 68 tout en le neutralisant, et ainsi donner une place à la petite bourgeoisie intellectuelle en pleine ascension. Selon J.-P. Garnier, “Beaubourg et plus particulièrement le CCI participent d’une stratégie idéologique à long terme qui s’inscrit dans un projet politique global qui, depuis ‘l’alerte’ de 1968, apparaît de plus en plus comme le ‘grand dessein’ des dirigeants éclairés de la classe dominante : le ralliement de la nouvelle petite bourgeoisie née du développement du mode de production capitaliste et appelée à remplacer l’ancienne petite bourgeoisie comme classe d’appui de la bourgeoisie” (p. 64). “À la ‘révolution culturelle de mai’, elle va répondre en mettant précisément ‘la culture’ au poste de commandement” (p. 66). L’intérêt de cette analyse est de montrer le contexte social et politique de l’émergence du secteur de la culture, dont émane l’avant-garde des gentrifieurs à Paris7. La digestion de la subversion par son cantonnement au secteur culturel permet ainsi une double opération de séduction de la petite bourgeoisie intellectuelle par la bourgeoisie : sur le plan social et politique, neutraliser son potentiel révolutionnaire et s’assurer de son ralliement au système ; sur le plan urbain, l’attirer dans de nouveaux quartiers où elle est appelée à remplacer progressivement les classes populaires.

Dans la deuxième partie, J.-P. Garnier se lance dans une “critique de la raison pseudo-scientifique” en utilisant la même grille d’analyse. Il montre comment la recherche urbaine a suivi ce mouvement de dépolitisation en analysant de plus en plus les “problèmes urbains” en dehors de la question sociale. Son propos est irrigué par une démarche bourdieusienne de sociologie des sciences en montrant comment les chercheurs eux-mêmes appartiennent à la petite bourgeoisie et ont donc été les cibles de la récupération de la critique par les classes dominantes. Nombreux sont les chercheurs se revendiquant du marxisme dans les années 1960–1970 qui ont répondu à la commande publique (par exemple à travers le Plan Urbanisme, Construction et Architecture du Ministère de l’Équipement) et se sont intégrés aux institutions étatiques en abandonnant la critique politique. Aujourd’hui, c’est l’essentiel de la recherche urbaine qui se focalise sur la mixité sociale sans jamais parler du capitalisme et des rapports de classe, alors que ceux-ci permettent de comprendre l’existence de groupes sociaux aux intérêts antagoniques et la production de la ville comme un espace ségrégué. Citant P. Bourdieu (1989), J.-P. Garnier met en évidence une pratique courante du non-dit ou de l’impensé : “Quoi qu’ils en prétendent, les chercheurs qui se targuent de “ne pas confondre science et politique” […] sont plus que jamais imprégnés de ‘catégories impensées qui délimitent le pensable et prédéterminent la pensée’”8. Sans y faire référence explicitement, J.-P. Garnier s’inscrit là dans la critique de la prétendue neutralité scientifique qui, avant d’être reprise dans un sens relativiste par le postmodernisme, a été largement argumentée par la géographie radicale anglo-saxonne9. Avec elle, il fustige le conformisme de la pensée dominante des sciences sociales sur la ville et œuvre à remettre sur pied une approche non édulcorée des “problèmes urbains”. Un article remet par exemple en cause l’expression même de “question du logement” en montrant que l’impossibilité de loger les classes populaires selon les lois du marché est inhérente au capitalisme : il n’y a donc pas de crise du logement mais un système de production des logements qui tend à en faire une marchandise comme une autre et, ce faisant, est incompatible avec la garantie du droit au logement. À la suite d’Engels, J.-P. Garnier rappelle ainsi que l’État ne peut ni ne veut pallier ce déficit de logements et ne fait qu’assurer à la marge un parc de logements permettant d’accueillir en partie les classes populaires tout en les contrôlant, s’assurant ainsi la paix sociale. On retiendra de cette partie que les problèmes urbains sont d’abord des problèmes sociaux et qu’oublier cela, c’est s’assurer de ne pas les régler.

C’est avec la même rigueur d’analyse que J.-P. Garnier s’intéresse aux émeutes dites “urbaines” de novembre 2005 dans la dernière partie de l’ouvrage intitulée “Question urbaine ou question sociale ?”. Analysant l’abondance de commentaires sur cet événement politique hautement médiatisé, les différents articles mettent en évidence les nombreux glissements qui permettent aux chercheurs comme aux journalistes de le traiter comme un problème urbain qui serait lié à la crise des grands ensembles et à la ségrégation, tout en le déconnectant de la question sociale. L’auteur rappelle que la première violence est celle du système capitaliste à l’encontre des enfants de la classe ouvrière, en particulier immigrée, auxquels elle n’offre même plus d’être exploités à l’usine comme leurs parents ; et celle de l’État, qui gère la relégation d’une partie des classes populaires sur un mode de plus en plus répressif. Du côté de la classe ouvrière elle-même, le délitement de la conscience de classe, la disqualification permanente de l’action syndicale depuis plusieurs décennies dans les médias comme au sein de la classe politique de gouvernement, et au contraire la promotion de la réussite individuelle, mesurée en niveau de revenus, expliquent en grande partie le développement des trafics dans les banlieues populaires et la faiblesse de l’organisation collective, a fortiori politisée et porteuse de revendications claires. Et J.-P. Garnier est l’un des rares à faire le lien entre la forme qu’a prise la révolte de 2005 et la disqualification de toute perspective politique en termes de lutte de classe – disqualification à laquelle les chercheurs ont largement contribué : “‘Ces jeunes sont perdus, ils ne savent pas ce que c’est qu’une classe sociale, une lutte’, regrette l’ancien maire PCF de Stains. Où l’auraient-ils appris, dans une France où ces mots, surtout quand ils sont accouplés, sont désormais quasi unanimement considérés comme des gros mots. […] La remarque néanmoins comporte une part de vérité. La violence orientée de la lutte des classes d’antan semble avoir effectivement fait place à la violence erratique des ‘déclassés’” (p. 200–201). À ceux qui se concentrent sur les facteurs locaux des “émeutes urbaines”, J.-P. Garnier adresse un vigoureux rappel de ce qui se passe à une échelle plus large et qui permet de les comprendre comme une véritable révolte sociale des déclassés.

Dans la conclusion intitulée “L’espace public urbain comme scène ‘post-historique’”, J.-P. Garnier revient sur l’accroissement de la violence dans les villes des pays riches depuis les années 1970. Il montre qu’il s’agit là d’une “mutation de la conflictualité sociale” (p. 226). Si la problématique de la lutte des classes était subversive, elle avait également le mérite de canaliser la révolte des opprimés dans une lutte émancipatrice, souvent non-violente. À trop avoir délégitimé cette perspective en promouvant une société pacifiée et consensuelle, alors même que le capitalisme néolibéral ne faisait qu’accroître la violence sociale des dominants contre les dominés, on voit émerger aujourd’hui une nouvelle violence apparemment aveugle, symptôme d’anomie sociale. “Ceux qu’un ministre de l’Intérieur “républicain” avait cru bon de baptiser de ‘sauvageons’ ne sont pourtant que de purs produits d’un capitalisme redevenu ‘sauvage’ une fois privé des adversaires qui, en faisant contrepoids, l’avaient obligé à se civiliser” (p. 239). On comprendra que pour l’auteur, rétablir le “lien social” ne consiste pas à promouvoir un improbable “vivre ensemble” harmonieux, mais, au contraire, à mettre en évidence les antagonismes de classe afin de permettre aux opprimés d’en être conscients et de se ressaisir des possibilités émancipatrices des luttes collectives.

D’une manière générale, on pourra reprocher à J.-P. Garnier de ne pas faire dans la nuance, caricaturant parfois certains aspects des politiques publiques. Mais c’est la cohérence et la clarté de l’analyse d’ensemble qui fait toute la valeur de l’ouvrage, permettant de lier champ politique, espace social et espace urbain. Elle est un appel à approfondir cette voie originale et si peu présente dans la recherche urbaine française, là où tant de nuances servent trop souvent à éviter de lier ces différents domaines, ou à amoindrir la portée critique de la recherche.

1 Jean-Pierre Garnier était ingénieur de recherche au CNRS à l’IPRAUS (Institut parisien de recherche sur l’architecture, l’urbanisme et la société). Aujourd’hui à la retraite, il demeure membre du comité de rédaction de la revue Espaces et Sociétés.

2 Garnier J.-P., 1998, Des barbares dans la cité. De la tyrannie du marché à la violence urbaine, Paris, Flammarion, 1998. Garnier J.-P., 2000, Le Nouvel ordre local. Gouverner la violence, Paris, L’Harmattan.

3 Ces articles sont parus sur des supports variés, que ce soit des revues scientifiques, des ouvrages collectifs ou des revues militantes, en France ou à l’étranger.

4 Lefebvre H., 2009 (première édition en 1968), Le Droit à la ville, Paris, Economica/Anthropos, 136 p.

5 Harvey D., 2008, “The Right to the City”, New Left Review,No.53.

6 Bourdieu P., 1979, La Distinction, critique sociale du jugement, Paris, Minuit.

7 Voir Clerval A., 2008, La gentrification à Paris intra-muros : dynamiques spatiales, rapports sociaux et politiques publiques, thèse de doctorat en géographie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

8 Bourdieu P., 1989, Leçon sur la leçon, Paris, Minuit.

9 Voir notamment les premiers numéros de la revue Antipode en 1969–1970.

Anne Clerval
Cybergeo , 30/10/2010
Compte-rendu

Une violence éminemment contemporaine : essais sur la ville, la petite bourgeoisie et l’effacement des classes populaires est un recueil de textes, certains publiés dans Le Monde Libertaire, écrits par Jean-Pierre Garnier entre 1979 et 2000 et édité chez Agone dans la collection Contrefeux.
Ce livre, divise en trois parties, cherche à démontrer « l’incompatibilité foncière entre la réalisation plénière du droit à la ville et le maintien des rapports de production capitaliste ». Ce qui fait la saveur de cet ouvrage c’est la capacité de l’auteur d’allier la précision du sociologue à l’ardeur du pamphlétaire.
Tout d’abord, à travers l’exemple de Paris, il nous éclaire sur le processus de gentrification qui touche toutes les grandes villes. Sous couvert d’hypocrisie sémantique, les incessantes opérations de « réhabilitation », de « rénovation », de « revitalisation » ou encore de « renouvellement urbain » n’ont d’autre but que de chasser les classes populaires des centres-villes pour les entasser de plus en plus loin, à la périphérie des agglomérations. Avec ce que cela entraîne comme conséquences néfastes en termes de mobilité, d’accès aux services publics ou au travail. Et bien sûr, dans un mouvement inverse, la petite bourgeoisie intellectuelle s’accapare les quartiers ainsi délaissés afin d’être au plus proche des cœurs économiques, comme le veut sa qualité de « classe d’encadrement du capitalisme » à laquelle appartiennent les fameux « bobos ».
Ensuite Jean-Pierre Garnier s’attaque à ses « condisciples de gauche », accusés d’être passés maîtres dans l’art de retourner leur veste. Ceux-ci, tenus en laisse par le pouvoir, se plaisent à justifier la politique de la ville en place au prétexte d’une chimérique mixité résidentielle et sociale.
C’est d’ailleurs cette politique de la ville qui est la cible de l’auteur dans la troisième et dernière partie du recueil. En territorialisant son action, cette politique ne fait, justement, que vider le problème de ses racines politiques. La question urbaine n’est pas urbaine mais sociale. La crise du logement ou les violences dites urbaines, entre autres, ne sont que le produit de l’« inscription urbaine » du capitalisme.
Comme l’a écrit Engels, cité par l’auteur, la crise urbaine est « une institution nécessaire ; elle ne peut être éliminée que si l’ordre social tout entier dont elle découle est transformé de fond en comble ». Qu’attendons-nous ?

JR
Alternative libertaire , juillet-août 2010
« Ce rouleau compresseur s’appelle lutte des classes »
> Lire l’article sur le site d’Article XI
Lémi
Article XI , 06/07/2010
compte-rendu
La sociologie urbaine, dont l’auteur est un spécialiste, doit être un caillasage verbal de l’urbanisme. Cette édition réédite des textes de 1985 à 2005 montrant une chronologie du changement de l’espace urbain. Le champ d’enquête reste pourtant la région parisienne, d’où Garnier exécute les Bobos (les enfants de Bernard Arnault et d’Amélie Poulain), à la façon de la Rumeur, et maudit la gentrification des quartiers populaires. Il déplore la fin d’un prolétariat incapable de changer le monde comme de savoir qu’il est une entité propre. A propos des flambées urbaines ou des émeutes de cités, il explique que cette violence nerveuse (dixit Baudrillard) n’est « qu’ un hommage - un peu rude certes - rendu à l’économie de marché… » puisque les « sauvageons » de Jean Pierre Chevènement ont parfaitement intégrés les valeurs de compétition, profit, réussite matérielle, du monde capitaliste. Jean Pierre Garnier, avec sa verve anarchiste, dénonce essentiellement l’artificialisation d’un Paris populaire. Il décortique la langue mensongère du pouvoir, créant ici des « villages » quand la vie de quartier a été éliminée, structurant des « cheminements « là où il n’existe plus que des déplacements conditionnés par le travail et la consommation.
CG
Silence n°380 , juin 2010
Question urbaine, question sociale
Voici un livre qui n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat. Son auteur, Jean-Pierre Garnier, chercheur et enseignant en sociologie urbaine, aime les formules polémiques, les jugements parfois un peu lapidaires mais ses analyses ont le mérite de susciter le débat. Il souligne aussi ce qui est trop peu mis en lumière, qu’en France « parmi les dizaines de milliers de familles précarisées, paupérisées et marginalisées, celles qui son parquées dans les HLM ne constituent qu’une minorité. C’est dans les espaces périurbains et ruraux que résident majoritairement les catégories populaires, ouvriers et employés ». Il dénonce, dans cet ouvrage qui constitue un recueil d’articles publiés au fil de ses recherches, une relégation spatiale qui s’ajoute à la relégation sociale avec « d’un côté des espaces « requalifiés » réservés aux gens « de qualité » et de l’autre des couches populaires reléguées à la périphérie » et ne manque pas d’ironiser sur une intelligentsia de gauche qui n’en a que le nom et qui se repaît de beaux discours pour mieux ignorer la question sociale au profit de préoccupations « sociétales » bien plus tendance. Jean-Pierre Garnier ne rate pas une occasion de la railler dans ces « essais sur la ville, la petite bourgeoisie intellectuelle et l’effacement des classes populaires ». Cela dit, on retiendra avec plaisir son analyse sur le Grand Paris sarkozyste : « À contempler les images virtuelles aussi somptueuses qu’accrocheuses illustrant les métropoles du futur telles celles concoctées par les dix équipes chargées par le président de la République française de concrétiser leur vision du Grand Paris, on se demande quelle place sera reservée aux familles précarisées par la restructuration capitaliste ». Au total, un livre parfois contestable mais toujours stimulant et qui évite les « innovations langagières » dont sont si friands les urbanistes branchés.
P.F.
Communes, départements et régions de France n° 502 , mai 2010
Quelle culture urbaine ?

On sait depuis Marx que l’humanité ne se pose que les questions qu’elle peut résoudre, et que ne pouvant remédier aux ravages du capitalisme, elle sait bien y faire dans la rénovation des villes… En ce sens le pamphlet virulent de Garnier est là pour nous rappeler qu’on ne pourra jamais résoudre la question de la coexistence des classes sociales dans une ville au sein d’un rapport de production qui ne fait qu’amplifier les inégalités. Le constat se déploie aux yeux de tout habitant des villes : les rénovations et réhabilitations ont pour conséquence de pousser plus loin l’habitat populaire.

Lutte des classes, lutte d’espace
« Bobos » : rien n’est plus stupide que ce terme de bourgeois bohème, la bohème artistique désignant les individus qui refusaient la société de consommation pour vivre dans une situation de précarité. Cette nouvelle bourgeoisie urbaine est l’expression de la « montée en puissance dans les villes d’une force de travail intellectuelle bien pourvue en capital scolaire et qui, soucieuse de le faire fructifier, a lié son sort à celui de la bourgeoisie » ; ajoutez à cela la désagrégation du mouvement ouvrier et la débâcle des projets de transformation radicale de la société, et vous comprendrez alors qu’à la révolution culturelle de mai 68 la bourgeoisie va répondre en mettant la culture, et non plus l’économique, au centre du commandement des villes. En privilégiant la consommation hédoniste d’œuvres « dérangeantes » qui semblent transgresser l’ordre moral, mais confortent l’ordre politique. La fine analyse de l’organisation politique du centre Georges Pompidou est à cet égard lumineuse.

Politique du rebelle
On souscrit sans peine à ces analyses, pour peu que son esprit d’intellectuel habitant les centres villes soit capable d’une auto-analyse critique sur ses propres pratiques culturelles, qui de fait excluent les couches populaires. Cependant le livre pèche paradoxalement par un manque de cohérence politique : comment le capital mondialisé influe-t-il sur les politiques de la ville, et surtout par quels mécanismes les nouvelles petites bourgeoisies sont-elles devenues une classe de l’encadrement capitaliste ? Pamphlet on disait car la force critique en oublie ou méprise les conditions politiques de la construction du rapport de force que ce lumpenprolétariat des cités, si bien analysé dans la troisième partie du livre, peut opposer à cet embourgeoisement de la ville. À qui s’adresse-t-il lorsqu’il écrit que Besancenot est un peureux de la rencontre avec les jeunes des cités et un idolâtre des plateaux télé (p.209), et Bensaïd un propagateur de lieux communs sur les bienfaits politiques de l’ordre bourgeois ou un thuriféraire de la démocratie de marché ? Quels moyens de lutte prône-t-il ?

Régis Vlachos
Zibeline , 22/04/2010
Violences urbaines, des émeutes qui bousculent la lutte des classes « à l’ancienne »

Avec Une violence éminemment contemporaine, Jean-Pierre Garnier, chercheur et enseignant en sociologie urbaine, nous livre une série d’essais corrosifs sur la gestion politique des villes. Un ouvrage indispensable pour ne plus avaler les salades que les politiciens et leurs valets médiatiques nous servent dès qu’une « émeute » survient.

Jean-Pierre Garnier est l’auteur de plusieurs livres sur la politique urbaine (Des barbares dans la cité/Flammarion, Le Nouvel Ordre local/L’Harmattan, et, avec Louis Janover, L’Involution politico-idéologique de l’intelligentsia de gauche française/Spengler). Avec son dernier ouvrage, il propose une synthèse de quarante années d’études sur les réalités urbaines et les discours dominants. On trouve ainsi des textes parus dans des revues françaises, espagnole et brésilienne (Repères, Utopie critique, Espaces et sociétés…) ainsi que dans Le Monde libertaire.

En introduction, Jean-Pierre Garnier dénonce le processus d’urbanisation qui devient la règle sur la planète. « Longtemps associé à la civilisation des mœurs, on découvre maintenant qu’il peut donner lieu à des formes inédites de sauvagerie pour ne pas dire de barbarie : accentuation de la ségrégation sociale allant jusqu’à un apartheid résidentiel de fait, multiplication des violences dites urbaines, obsession sécuritaire et omniprésence des dispositifs de contrôle des “populations à risques”, destruction du patrimoine urbanistique, architectural et naturel, atrophie de la vie sociale consécutive à la disparition des lieux de rencontres, etc. »

Cher au philosophe et sociologue Henri Lefebvre, le « droit à la ville » est devenu aujourd’hui la jouissance exclusive des classes possédantes et des élites. Moins marqués qu’en Asie, en Afrique ou en Amérique du Sud, les clivages sociaux (la fameuse « fracture ») sont néanmoins criants en France. Ici comme partout, la voracité des dominants est sans bornes. Les classes populaires, ouvriers, employés et chômeurs, sont expulsées des lieux convoités par les vautours. « Dans les maisons individuelles ouvrières réaménagées et les locaux industriels ou artisanaux reconvertis en lofts, une nouvelle population s’est établie avec le soutien d’élus locaux soucieux d’améliorer l’image de leur commune. « Rénovation » et « réhabilitation » se conjuguent alors pour repousser encore plus loin, dans le péri-urbain voire en zone rurale, l’habitat populaire qui, contrairement à ce que laisse entendre le battage médiatique sur les « violences urbaines », ne saurait être identifié aux seuls logements sociaux regroupés en « cité ». »

En clair, quand un quartier devient « branché » après un « renouvellement urbain », cela signifie qu’une catégorie d’habitants en a été chassée. Cela s’appelle la gentrification (du mot « gentry » qui désignait la petite noblesse anglaise). Nos petits bourgeois new-look ne vivent certes pas comme les bourgeois traditionnels. Ils consomment et se cultivent « autrement », mais toujours haut de gamme. Bobos et super-bobos libéraux-libertaires, de droite comme de « gauche », baignent dans le capitalisme comme des poissons dans l’eau. Ce qui nous conduit assez loin de la bohême d’autrefois. Signe des temps, en décalage avec leurs ancêtres, ils se PACSent, sont pour le développement durable et prennent la défense des minorités sexuelles ou ethniques… Voilà ce que nous apprennent les beaux magazines. Ce que l’on dit moins, c’est que cette politique de nettoyage social, dans laquelle est notamment moulé le projet du Grand Paris, est une véritable bombe à retardement. Expulsés des villes, les prolos et sous-prolétaires vont se replier dans des zones rurales qui échappent à la gentrification. « Faute d’alternative politique leur permettant de s’extraire de leur désastreuse situation, les laissés-pour-compte de la « métropolisation » pourraient bien dans les années qui viennent contribuer à la diffusion de la « violence urbaine » sur l’ensemble du territoire », prévient Jean-Pierre Garnier.

L’analyse des violences, comme celles de 2005 et de 2007, nous instruit sur le bourbier dans lequel patauge intégralement toute la classe politique, extrême gauche comprise. Ce n’est plus un fossé mais un gouffre qui sépare les « casseurs » et la bonne société. Politiciens et médias nous enfument en parlant à chaque fois de violences aveugles, gratuites ou absurdes. Ah ? Attaquer des commissariats, des entreprises installées en zone franche mais qui ne jouent pas le jeu, une trésorerie principale, un bureau de l’ANPE, des écoles qui orientent vers des ghettos sociaux, des bus aux tarifs prohibitifs, des bagnoles de sociétés privatisées, des concessionnaires de voitures hors de prix…, ce n’est ni aveugle ni gratuit ni totalement absurde ! Reste la question de la sempiternelle voiture des malheureux voisins brûlée dans la foulée. « Il est hypocrite, pour ne pas parler d’indécence, de s’apitoyer sur le malheur des démunis privés de leur véhicule quand cela fait des années que la misère est orchestrée par les nantis qui ne se soucient guère de la vie gâchée des enfants des quartiers populaires », réplique Jean-Pierre Garnier.

Désolé de casser le rêve naïf du « vivre ensemble ». Cette belle idée est une pure fiction dans une société ultra inégalitaire. Les « sauvageons » ont été enfantés par le système capitaliste, lui-même d’une sauvagerie sans nom. Toutes les violences subies, sociales, économiques, racistes… sont retournées à l’expéditeur. C’est le rendu de monnaie pour des années d’errance entre bahuts dépotoirs, stages bidons ou boulots d’esclave. C’est le prix à payer quand le pouvoir applique la tolérance zéro pour ceux d’en bas et l’impunité zéro pour ceux d’en haut… Avec tous les mauvais coups qui vont encore nous tomber sur la gueule, il n’y a aucune raison de penser que ces colères-là s’apaiseront. « La question n’est pas de savoir pourquoi il y a des gens qui jettent des pierres sur la police, mais de savoir pourquoi… il y en a si peu », disait le psychanalyste Wilhelm Reich (1897–1957).

Sans leaders ni revendications, les « violences des cités » laissent perplexes. Nous sommes loin de la lutte des classes « à l’ancienne », plus facile à contrôler et à neutraliser par la négociation. Les dirigeants de gauche perdent leurs repères face aux scènes de « guerre civile » diffusées en boucle par les médias. Ils paniquent tellement qu’ils pactisent à chaque fois avec la droite sécuritaire au nom de l’ordre républicain. Les BAC sont même parfois promues au rang de « casques bleus » ! Quand la lutte contre « l’insécurité » prend le pas sur la lutte contre les inégalités, c’est le commencement de la fin. « À une vie sans avenir, on ne peut opposer qu’une violence sans limites », assurait un responsable associatif en 2005.

La facture des violences qui ratiboisent jeunes et moins jeunes sera salée un jour ou l’autre. « Il faudra en payer le prix sous la forme d’une violence apparemment « insensée », à la fois imprévisible et incompréhensible, faute de saisir ou d’admettre la logique sociale inédite dont elle est le produit, explique Jean-Pierre Garnier. Une violence que nous nommerons, en attendant mieux, « contemporaine » et que d’autres appellent « post-politique », pour la distinguer d’une « violence historique », ainsi qualifiée parce qu’elle se réfère au sens que toute une tradition, à la fois philosophique et politique, prêtait à l’histoire. »

Paco
Le monde libertaire , 12/05/2010
Un avenir peu réjouissant

« Que nul n’entreprenne de lire ce livre s’il n’a été ou demeure marxiste, s’il n’a point lu Gramsci ou Althusser ! » C’est un peu le conseil que l’on serait tenté de donner à toute personne intéressée par le dernier bouquin de J.-P. Garnier. Toutefois, mettre ainsi en garde le lecteur de bonne volonté serait peut-être un peu excessif. En effet, l’ouvrage est largement compréhensible du profane non « marxologue ».
Par contre, il faut peut-être avertir le lecteur s’attendant à prendre connaissance d’un travail de type universitaire qu’il risque d’être quelque peu… décontenancé. En effet, le style de Garnier, plus qu’incisif : véhément, n’est pas sans rappeler celui de quelque pamphlet bien teigneux.
Cela étant dit, on perdrait beaucoup à ne pas lire cet ouvrage, à maints égards lumineux. Par exemple, sans la salutaire clarification conceptuelle qu’opère Garnier à propos de « l’appellation oxymorique et médiatique de “bobos” », comprendrait-on seulement que celle-ci, « trompeuse », cache en fait beaucoup plus de choses qu’elle est réputée en désigner et, par voie de conséquence, contribue à dissimuler à la conscience des hommes certaines réalités sociales ? De même, comprendrait-on, sans les lumières « garnièsques », que Mai 1968 n’était peut-être pas que le cri d’une jeunesse désireuse de « changer le monde » mais, bien plutôt, la révolte d’une classe montante – celle de la « petite bourgeoise intellectuelle » – excédée par la place mineure qui lui était réservée dans le champ politique ? Pas sûr.
Si l’ouvrage de Garnier est utile à qui ne renonce pas à comprendre le monde dans lequel il vit, il se révélera sans doute indispensable à toute personne s’intéressant à un droit dont l’instauration avait été proposée par Henri Lefebvre pour enrayer ce qu’il avait identifié comme une catastrophe à venir. Ce droit, c’est le « droit à la ville ».
Pourquoi Lefebvre pensait-il que le seul moyen d’enrayer la catastrophe en question était l’instauration d’un tel droit ? Parce que selon lui, cette dernière était de nature à permette que les catégories populaires ne soient pas progressivement refoulées hors des centres-villes, vers des zones excentrées ou dégradées. Ce qui, pour lui, était une catastrophe et pour d’autres pure ineptie.
Question de point de vue, cette histoire de catastrophe ? On comprendra vite, en lisant Garnier, que non : les catégories en question ont effectivement été incitées à quitter le cœur des villes pour des espaces péri-urbains et même ruraux, pour le plus grand profit de la bourgeoisie traditionnelle, mais aussi de la petite bourgeoisie intellectuelle dont parle Garnier. Qui plus est, ainsi refoulées, « l’éloignement [rendant] difficile voir impossible l’accès à la ville, à ses établissements scolaires cotés et aux emplois qui s’y créent, fussent-ils peu qualifiés », les jeunes de ces catégories sont devenus, de facto, des « laissés-pour-compte ».
Si Lefebvre ne délirait pas, avait-il pour autant prévu le drame à venir dont Garnier nous entretient dès le début de son livre, à savoir que ces « laissés-pour-compte » d’un processus qui les dépasse « pourraient bien dans les années qui viennent contribuer à la diffusion de la “violence urbaine” sur l’ensemble du territoire », y compris, donc, en milieu rural ? Lefebvre se doutait-il que « la fameuse question sociale » risquait de se poser « avec encore plus d’acuité que dans les “cités de banlieue” » ? Probablement pas. Et c’est essentiellement pour cela qu’il faut lire ce livre. Car il permet de comprendre ce qui selon les dires de Garnier a de fortes probabilités de survenir prochainement : l’embrasement, sur le modèle des « émeutes de banlieue » de l’automne 2005, de tout le territoire français.
En tout cas, si Garnier devait ne pas se tromper, notre avenir s’annonce peu réjouissant. Si peu qu’on en souhaiterait presque qu’il ne dure pas aussi longtemps que chez Althusser.

Samuel Bon
Royaliste , 04/05/2010
Compte-rendu

À l’heure où les politiques de la ville font référence à la « réhabilitation », à la « régénération » ou à la « revitalisation » de l’espace urbain, Jean-Pierre Garnier rappelle que ce sont avant tout des rapports de force qui structurent l’urbanisation dans le cadre du tout marché et du néo-libéralisme triomphant.
Les saisies et les expulsions qui ont jalonné la crise des subprimes aux États-Unis attestent de la violence sociale imposée aux classes populaires par les possédants en matière d’habitat urbain.
Sous couvert de réduire les « poches de pauvreté », il s’agit en fait de disperser les pauvres dont la concentration sur un territoire restreint est de plus en plus difficile à gérer. Cela suppose de les rendre moins visibles pour faire en sorte que la ville soit plus présentable. D’un côté des espaces « requalifiés » sont réservés aux gens de qualité et de l’autre les couches populaires sont reléguées à la périphérie des villes.
L’auteur propose une analyse originale et percutante de la ville qui permet de comprendre que c’est la transformation du contenu social (les conditions matérielles, le revenu, l’emploi) qui améliorera le contenant spatial (le cadre de vie) et non l’inverse. Il ouvre des perspectives pour mieux appréhender les violences urbaines en montrant les liens qui les rattachent aux discriminations, aux exclusions et aux inégalités sociales.

Daniel Bachet
Alternatives économiques n°290 , avril 2010
Ville sans pauvre, pauvre ville
Le mardi 12 juin 2012    Ivry-sur-Seine (93)
L'Architecture entre le politique et la politique
Le vendredi 1 juin 2012    Paris 5 (75)
Démocratie participative
Le jeudi 5 avril 2012    L'Isle d'Abeau (38)
Autour de Marseille
Le jeudi 22 mars 2012    Marseille 6 (13)
Rencontre avec Jean-Pierre Garnier
Le vendredi 17 juin 2011    Bordeaux (33)
Rencontre avec Jean-Pierre Garnier
Le jeudi 16 juin 2011    Bordeaux (33)
Rencontre avec Jean-Pierre Garnier
Le vendredi 3 juin 2011    Poitiers (86)
Débat avec Jean-Pierre Garnier
Le samedi 21 mai 2011    Lignerolle (Suisse)
Rencontre avec Jean-Pierre Garnier
Le vendredi 8 avril 2011    Paris 13 (75)
Débat avec Jean-Pierre Garnier
Le samedi 26 mars 2011    Bordeaux (33)
Conférence-débat de Jean-Pierre Garnier
Le lundi 21 mars 2011    Dijon (21)
Cours de Jean-Pierre Garnier
Le jeudi 10 mars 2011    Madrid (ES)
Conférence de Jean-Pierre Garnier
Le mardi 8 mars 2011    Madrid (ES)
Jean-Pierre Garnier : « Vous avez dit violence urbaine ? »
Le jeudi 10 février 2011    Paris 5 (75)
Jean-Pierre Garnier, « Une violence éminemment contemporaine »
Le samedi 29 janvier 2011    Lyon 7 (69)
Jean-Pierre Garnier, « Une violence éminemment contemporaine »
Le vendredi 28 janvier 2011    Vienne (38)
Jean-Pierre Garnier, « Une violence éminemment contemporaine »
Le vendredi 28 janvier 2011    Vienne (38)
Rencontre avec Jean-Pierre Garnier et projection Les Indésirables
Le vendredi 10 décembre 2010    Brest (29)
Débat avec Jean-Pierre Garnier
Le mardi 23 novembre 2010    Paris 5 (75)
Jean-Pierre Garnier, « Une violence éminemment contemporaine »
Le jeudi 18 novembre 2010    Paris 18 (75)
Rencontre Jean-Pierre Garnier - « Ville durable : l'éthique du toc »
Le mercredi 3 novembre 2010    Paris 20 (75)
Rencontre avec Jean-Pierre Garnier
Le vendredi 22 octobre 2010    Meisenthal (57)
Conférence de Jean-Pierre Garnier
Le vendredi 22 octobre 2010    Paris 19<sup>e</sup> (75)
Rencontre avec Jean-Pierre Garnier
Le samedi 2 octobre 2010    Amiens (80)
Rencontre-débat avec Jean-Pierre Garnier
Le jeudi 30 septembre 2010    Marseille 03 (13)
Visites technopolitaines de Grenoble avec Jean-Pierre Garnier
Du mercredi 18 au vendredi 20 août 2010    Grenoble (38)
Rencontre avec Jean-Pierre Garnier
Le samedi 26 juin 2010    Bordeaux (33)
Débat animé par Jean-Pierre Garnier
Le samedi 29 mai 2010    Grenoble (38)
Rencontre avec Jean-Pierre Garnier
Le vendredi 28 mai 2010    Grenoble (38)
De quoi la vidéo-surveillance est-elle le nom ?
Le vendredi 21 mai 2010    Strasbourg (67)
Rencontre avec Jean-Pierre Garnier
Le samedi 15 mai 2010    Paris 4 (75)
Rencontre avec Jean-Pierre Garnier
Le dimanche 9 mai 2010    Paris 18 (75)
Rencontre avec Jean-Pierre Garnier
Le mercredi 5 mai 2010    Toulouse (31)
Rencontre-débat avec Jean-Pierre Garnier
Le jeudi 29 avril 2010    Paris 6 (75)
Rencontre avec Jean-Pierre Garnier
Le samedi 24 avril 2010    Paris 11 (75)
Le gouvernement par la peur
Le vendredi 16 avril 2010    Arzier (Suisse)
Rencontre avec Jean-Pierre Garnier
Le jeudi 18 mars 2010    Paris 20 (75)
Réalisation : William Dodé