Dans la collection « Dossiers noirs »

 
couverture
Xavier Renou
La Privatisation de la violence
Mercenaires & sociétés militaires privées au service du marché

Parution : 20/01/2006

ISBN : 2748900596

Format papier
496 pages (15,4 x 24 cm) 24.00 €
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avec Philippe Chapleau, Wayne Madsen, François-Xavier Verschave

La marchandisation s’étend désormais au domaine de la « violence légitime », un secteur en plein essor qui représenterait déjà un bénéfice annuel de plus de 100 milliards de dollars.
Les mercenaires de jadis sont aujourd’hui les employés de « sociétés militaires privées » parfaitement légales qui, renvoyant à un passé révolu l’image sulfureuse des « chiens de guerre », tentent de se construire un rôle respectable dans la fiction d’un marché dispensateur de paix et de démocratie. Elles proposent pourtant à leurs clients (États, firmes multinationales, mouvements armés divers) les habituelles prestations d’ordre militaire : opérations de déstabilisation, combat, conseil en stratégie, logistique, etc. C’est ainsi, par exemple, qu’une firme dont la mission officielle de « formation à la transition démocratique » conduit au bombardement de civils recevra la bénédiction aussi bien de son client que des instances de contrôle.
Parce qu’elles font pleinement jouer le mécanisme de circulation entre les secteurs militaires privé et public – l’une d’elles a recruté successivement l’ancien secrétaire à la Défense de Ronald Reagan, l’ancien secrétaire d’État James Baker et l’ancien président des États-Unis George Bush père –, les sociétés mercenaires influent de plus en plus sur les politiques de « défense ».
Parce qu’elles se mettent au service des multinationales qui exploitent les pays du Sud dotés en ressources minières, ces sociétés agissent comme les gardiens d’un ordre économique qui maintient dans la plus grande dépendance des pays en principe libérés depuis plusieurs décennies du joug colonial.
Les sociétés militaires privées seraient-elles l’instrument privilégié du retour de l’impérialisme ?

> La collection des “Dossiers noirs”, en coédition avec l’association Survie est issue d’une collaboration avec Agir ici (un collectif ayant rejoint la confédération internationale Oxfam France)

Chercheur en sciences politiques, Xavier Renou est responsable de la campagne « Désarmement nucléaire » de Greenpeace France.

Dossier de presse
Cathy Harris Agenda interculturel du CBAI, novembre-décembre 2007
Si la vie vous intéresse Christian Brouillard A Bâbord !, octobre-novembre 2007
"Bob Denard a toujours agi pour le compte de l'Etat français" François Béguin Le Monde, 15/10/2007
André Linard Le Monde diplomatique n°632, 11/06
Ronan Leprohon Le Peuple breton n°513, 10/2006
Emmanuel Verschueren Bulletin trimestriel de la fondation Auschwitz, 01-03/2006
Le nouvel âge d'or des mercenaires Benito Perez Le Courrier (Genève), 04/03/2006
Armées privées I.D.R. Témoignage chrétien, 16/02/2006
Interview de X. Renou propos recueillis par Gilles Labarthe / DATAS La Liberté (Fribourg), 10/02/2006
Affaires de guerre Xavier Frison Politis, 09/02/2006
La guerre, le marché et l'impérialisme Nicolas Bénies US magazine (supplément à l'US hebdomadaire n°630), 16/01/2006
Les sociétés militaires privées (SMP) seraient entre une centaine et plusieurs milliers, selon les définitions et les tâches considérées. Ce secteur est en plein essor et représenterait aujourd’hui un bénéfice net de plus de 100 milliards de dollars. Ces SMP se distinguent des classiques sociétés de sécurité. C’est un phénomène complexe qui se présente à l’observateur sous de multiples formes qui suggère une différence de nature avec le mercenariat. Mais il n’est pas si sûr que ces SMP n’ont rien à voir avec les mercenaires d’autrefois... Les « chiens de guerre » sont toujours là. Si elles se distinguent des sociétés de sécurité classiques, les SMP relèvent néanmoins comme elles de la privatisation croissante du monopole de la violence. Elles ne peuvent être pensées en dehors du cadre nouveau de la mondialisation et de l’extension désormais sans limites du marché. Elles agissent comme les gardiens d’un ordre économique injuste qui maintient dans la plus catastrophique dépendance des pays pourtant libérés – en principe- du joug colonial.
Dans cet ouvrage, le phénomène des SMP est rattaché résolument à celui, plus large, du mercenariat, dont l’histoire et la diversité conforment la parenté profonde avec les formes entrepreneuriales de l’assistance militaire. Les auteurs se penchent ensuite sur les justifications théoriques avancées par les partisans de la privatisation de la guerre. L’analyse porte sur le véritable rôle tenu par les nouveaux mercenaires. Un détour nécessaire est effectué par la présentation des rapports entre mondialisation néolibérale, militarisme et privatisation de la guerre, avant d’observer le caractère instrumental des SMP dans les nouvelles stratégies impérialistes des grandes puissances. Dans une troisième et dernière partie, les auteurs posent la question de l’abolition du mercenariat, y compris entrepreneurial. Ils ouvrent finalement le débat sur la possibilité d’une armée permanente des Nations unies comme substitut aux mercenaires, au sein d’une construction juridicopolitique internationale dans laquelle la notion de paix entre les peuples serait considérée comme un bien public international protégé de l’emprise du marché.
Le monde est arrivé à un nouveau moment charnière. Le néolibéralisme désormais mondialisé marque le retour à une domination sans partage du capital, avec l’hégémonie bientôt achevée du capital financier. Les sociétés mercenaires pourraient bien représenter l’un des instruments privilégiés de cette domination.
Il s’agit d’un ouvrage dense, pratiquement le premier en français consacré à cette évolution de la politique néolibérale depuis 1980... Loin d’offrir une opportunité pour la paix, le développement des SMP aurait tendance à rendre le monde moins sûr. D’abord parce que leur existence même maintient l’illusion chez les belligérants qu’une issue militaire demeure possible, repoussant d’autant les accords de paix. Ensuite parce que les SMP ont tout intérêt à faire durer (à provoquer ?) un conflit.
Cathy Harris
Agenda interculturel du CBAI, novembre-décembre 2007
Si la vie vous intéresse

La figure du mercenaire est, sans doute, aussi vieille que l’histoire des premières civilisations humaines puisqu’on la retrouve déjà dans la Grèce antique. Par la suite, avec le Condottiere, le corsaire, le chien de guerre, le paramilitaire ou le barbouze, on voit avec constance des individus ou des groupes œuvrant en parallèle (et, la plupart du temps, en lien) avec les institutions légales exerçant la violence, prêts à commettre basses œuvres et coups tordus moyennant rétribution financière. Avec la période actuelle, marquée par le développement des politiques néo-libérales et de la mondialisation capitaliste, on a assisté à l’émergence d’un nouvel acteur sur la scène de la violence privatisée : les sociétés militaires privées (les SMP). C’est à l’étude de ce nouveau protagoniste que s’est attelé Xavier Renou et ses collaborateurs, avec un ouvrage, La privatisation de la violence : mercenaires et sociétés militaires privées au service du marché, publié aux éditions Agone.
Le secteur privé de la sécurité et des opérations militaires représente, depuis la réduction des dépenses gouvernementales dans tous les domaines et la fin de la « guerre froide », un secteur en pleine expansion. On calcule que le chiffre d’affaire des SMP est de l’ordre de plus de 100 milliards de dollars. Cependant, le phénomène n’est pas totalement nouveau, car les premières entreprises de ce type apparaissent aux États-Unis vers 1946. Par contre, leur développement s’est considérablement accéléré depuis près de 20 ans. L’actuel conflit en Irak est assez révélateur à ce sujet car, en juillet 2007, on dénombrait sur le terrain plus de 630 SMP embauchées par le gouvernement des États-Unis. Avec près de 180 000 employés, ces compagnies surpassaient, en termes numériques, l’armée états-unienne, forte de 160 000 soldats.
Cette croissance spectaculaire s’explique en premier lieu, selon les auteurs de l’ouvrage, par toute la rhétorique néolibérale que l’on connaît si bien : le privé étant plus performant que le public, pourquoi ne pas confier à des entreprises des tâches militaires ? Le bilan tracé par les auteurs, en termes de fiabilité (qu’on songe à ce qui s’est produit dans la prison iraquienne d’Abou Graib), de coût d’efficacité des SMP, n’est guère probant. Ces entreprises, loin d’être une solution aux menaces (réelles ou imaginaires) de violences internationales, sont plutôt une partie du problème. Pour reprendre les termes mêmes des auteurs : « C’est toujours la mondialisation néolibérale qui encourage la privatisation de la violence, non comme réponse aux menaces de la violence, mais plutôt comme le moyen d’étendre encore la domination du capital financier en lui ouvrant de nouvelles perspectives de profits. » Alors, si la vie intéresse…

On retrouve en ligne une rencontre-débat avec Xavier Renou sur le site http://www.bibliotheque-sonore.net/

Christian Brouillard
A Bâbord !, octobre-novembre 2007
"Bob Denard a toujours agi pour le compte de l'Etat français"

Pour Xavier Renou, auteur de La privatisation de la violence : mercenaires et sociétés militaires privées au service du marché (Agone, 2006), Bob Denard, mort samedi 13 octobre, n’a jamais répondu de ses crimes devant la justice, l’Etat français n’ayant pas intérêt à faire condamner un de ses protégés.

Quelles étaient les motivations de Robert Denard ? L’argent ? Le pouvoir ? L’idéologie ?
Ce sont les trois à la fois. Au début, il se cherche une vie d’aventure. Expulsé de l’armée française après une bagarre dans un bar, il devient d’abord policier au Maroc, puis mercenaire au Katanga en 1961. Si c’est un anti-communiste notoire dont l’engagement à l’extrême droite est connu, ce n’est pas pour autant un idéologue. Il va œuvrer sous des présidents de droite, mais n’interrompt pas sa collaboration avec l’Etat français lorsque François Mitterrand est élu.
En vieillissant, c’est de plus en plus l’argent qui le motive. Aux Comores, il se crée un petit empire constitué de terres agricoles, d’hôtels et d’une garde présidentielle dont il vend les services pour des actions mercenaires sur le continent.

Robert Denard menait-il ses opérations pour son compte personnel ou en sous-main pour l’Etat français ?
Les deux. Il a systématiquement agi avec le feu vert ou orange des autorités politiques françaises. Mais ce faisant, il cherchait d’abord à s’enrichir. C’est le principe des corsaires qui servaient toujours le même maître. Robert Denard a toujours servi la politique de la France, la “Françafrique”... A aucun moment, il ne s’en est émancipé.
Lorsqu’il a pris le contrôle des Comores, il l’a fait avec l’aval de Paris, car cela permettait à la France de contourner l’embargo en Afrique du Sud et de vendre des produits à un pays qui pratiquait l’apartheid.

On a pu qualifier Robert Denard de personnage “romantique” ou romanesque. Qu’en pensez-vous ?
C’était certes un aventurier mais je le trouve moyennement romantique. Il est parti en Afrique défendre le néocolonialisme, les compagnies minières. Il a commis des meutres et des actes de torture… Il est d’abord l’instrument d’une politique sale. Ce n’est pas pour rien que les Africains l’appelaient, lui et d’autres, les “Affreux”.
Dans les années 1980, on l’a folklorisé. On l’a fait passer pour quelqu’un de vieux, de dépassé. On l’invite dans des talk-shows à la télé pour qu’il raconte ses mémoires. On en parlait comme si ce n’était pas si grave et passé. Or, c’était plus grave et plus actuel que ce qu’on nous en a dit.

Quelle place prend Robert Denard dans l’histoire du mercenariat au XXe siècle ?
Il fait la transition entre deux époques, entre un mercenariat ponctuel et désorganisé et un mercenariat beaucoup plus sophistiqué, avec des sociétés militaires privées.
Dans les années 1960–1970, les anciennes puissances coloniales s’évertuent à confisquer l’indépendance des nouveaux pays africains en organisant quelques opérations de mercenaires mal ficelées afin de maintenir l’exploitation des richesses du sous-sol. Dans les années 1980, mais surtout à la fin de la guerre froide, il y a une banalisation du recours au mercenaire comme instrument de politique étrangère. Là où dans les années 1960, quelques pieds-nickelés pouvaient faire la différence, il faut aujourd’hui des moyens beaucoup plus conséquents, avec des armements très sophistiqués.
La petite armée de mercenaires que Robert Denard constitue aux Comores dans les années 1980 représente un embryon de société de mercenaires privée, tel que nous les connaissons aujourd’hui.

Robert Denard a-t-il répondu de tous ses crimes ?
Jamais. Il a été condamné à des peines très clémentes, qu’il n’a pas effectuées. Ses procès étaient des mises en scène. Quel intérêt les autorités françaises auraient-elles eu à le sanctionner ? Faire semblant de le condamner était bien suffisant. Bob Denard est un agent qui a toujours agi pour le compte de l’Etat français. Et aujourd’hui, il est parti avec ses secrets.

François Béguin
Le Monde, 15/10/2007
La privatisation de l’économie concerne aussi le mercenariat. L’image des barbouzes aventuriers cède le pas aux sociétés militaires privées (SMP), qui se présentent comme totalement différentes de leurs prédécesseurs, et qui estiment dès lors toute régulation publique inutile. Ce livre est pratiquement le premier en français consacré à cette évolution. Les SMP pèsent plus de 50 milliards de dollars, et deux millions d’emplois. Un pan de leur activité (la sécurité) est légitime, ce qui complique la définition des formes du mercenariat. Pour le reste, les auteurs estiment qu’il n’y a guère de raisons de leur faire confiance, par exemple pour garantir l’utilité démocratique de leurs interventions. Au contraire, même, puisqu’on assiste à l’extension des limites du marché, jusqu’à y englober la guerre, ce qui accroît les occasions d’y recourir. Mais, puisqu’on ne peut sans doute par éviter toute intervention extérieure dans les conflits, les auteurs plaident, faute de mieux, pour un renforcement du pouvoir décisionnaire des Nations unies, et pour une armée professionnelle, accompagnés d’une interdiction du mercenariat lui-même.
André Linard
Le Monde diplomatique n°632, 11/06
Avec La privatisation de la violence, Xavier Renou, chercheur en sciences politiques et collaborateur de Greenpeace France pour le désarmement, se penche sur la question très actuelle de la marchandisation de la « violence légitime ». Celle-ci reprend en l’élargissant le vieux système des mercenaires (issus ou non d’une armée régulière), aujourd’hui organisés en « sociétés militaires privées » et qui voudraient se donner une image de garants de la paix et de la démocratie, même si la réalité reste sensiblement la même : à côté d’activités de conseil et de logistique, on retrouve les classiques opérations de déstabilisation et le combat. Or, il s’agit d’un marché considérable qui, sécurité privée comprise, rapporterait plus de cent milliards de dollars par an. De plus, comme ces sociétés se composent d’un personnel qui passe allègrement du secteur militaire privé au public, elles ont de plus en plus souvent leur mot à dire sur les politiques dites de défense. On voit donc se généraliser une remise en cause du monopole de la violence exercée par les États – qu’on l’appelle privatisation ou délégation de service public – comme c’est le cas pour la gestion des prisons dans un nombre toujours croissant de pays.
Emmanuel Verschueren
Bulletin trimestriel de la fondation Auschwitz, 01-03/2006
Le nouvel âge d'or des mercenaires
Dans « La Privatisation de la violence », le politologue français Xavier Renou décrit l’expansion des « sociétés militaires privées » sur fond de mondialisation néolibérale. Saisissant.
L’autre « plus vieux métier du monde » connaît-il une seconde jeunesse ? Les vents de la mondialisation néolibérale semblent en tout cas très favorables aux nouveaux mercenaires, véritables entrepreneurs de la guerre qui, depuis une vingtaine d’années, renvoient Bob Denard et autres « chiens de guerre » à l’âge des cavernes. A l’heure de la privatisation du monde, l’exercice de la violence est l’affaire des hommes d’affaires ; et si les soudards n’ont pas quitté le champ de bataille, les multinationales imposent désormais leur loi. Docteur es sciences politiques, connu pour son engagement à Greenpeace, Xavier Renou s’est longuement penché sur ce phénomène encore peu connu hors du monde anglo-saxon. Dans La Privatisation de la violence, paru récemment aux éditions Agone, le chercheur français nous fait plonger dans le monde des « sociétés militaires privées » (SMP), où les exactions, le culte du secret, les coups fourrés, la corruption et le néocolonialisme se parent d’honorabilité en costume trois-pièces. Ce marché fabuleux, où danger rime avec explosion du taux de profit, rapporte déjà 100 milliards de dollars de bénéfices, répartis chaque année entre quelques centaines d’entreprises. Et le gâteau ne cesse de croître depuis que l’Amérique de George W. Bush a déclaré la guerre universelle au terrorisme.

Eldorado irakien

L’Irak, en particulier, offre « aux mercenaires leur plus formidable terrain de manœuvre des cinquante dernières années », souligne le journaliste Philippe Chapleau, qui cosigne l’ouvrage. Le pays hébergerait au moins 20 000 intérimaires de la guerre – plus du double des soldats britanniques engagés –, soit environ un occupant sur neuf ! Lors de la première guerre du Golfe, les mercenaires n’étaient encore qu’un pour cent des troupes alliées.
Chargés aussi bien de la planification des opérations que d’intervenir directement sur des sites sensibles ou encore d’encadrer la nouvelle police irakienne, les SMP restent pourtant fort discrètes. On ne connaît ni leurs missions officielles ni le nombre exact de ces prestataires de services un peu particuliers. En 2004, les images du lynchage à Falloujah de quatre employés de la SMP Blackwater USA – d’abord présentés comme des civils – avaient bien fait le tour du monde. Mais peu d’Etasuniens savent que, à la même époque, les interrogatoires à la prison d’Abou Ghraïb étaient encadrés par des agents de Caci International Inc. et de Titan Corp.
Même la Confédération helvétique s’est jointe au mouvement, en louant des mercenaires sud-africains pour protéger ses quatre diplomates à Bagdad. Coût de l’opération: de 1,6 à 3,9 millions de francs, selon les sources.

Privatisation de l’armée

Reste que, si le bourbier irakien est une excellente affaire, le boom des sociétés militaires puise sa source en amont, au cœur de la révolution néolibérale des années 1980-1990. La saturation des marchés entraînant une chute constante des taux de profit, les investisseurs cherchent à s’ouvrir des débouchés grâce aux privatisations prônées par leurs relais politiques. Dans le sillage des agences de sécurité, le secteur militaire privé (développé aux États-Unis durant la guerre du Vietnam) va s’engouffrer dans la brèche.
L’effondrement du bloc soviétique renforce la tendance. En à peine une décennie, les USA voient leurs effectifs militaires fondre d’un tiers, de moitié pour la seule infanterie. L’Europe suivant le mouvement, des milliers de militaires formés aux frais des contribuables se retrouvent sur le marché du travail.
Du pain béni pour les SMP, qui dans un même élan deviennent sous-traitantes des tâches abandonnées par les armées. Xavier Renou estime que 700 000 « intérimaires » assistent aujourd’hui le Département étasunien de la défense ! Dont une bonne part à des fonctions sensibles (experts, stratèges, pilotes, espions, techniciens, etc.)
Un mélange privé-public très développé aux USA et d’autant plus lucratif que le culte du secret entoure les relations d’affaires entre Washington et ses sous-traitants. Si quelques rares cas de surfacturation ont été dénoncés – dont l’affaire du carburant vendu à prix d’or par Kellog Brown & Root (1) –, on renâcle le plus souvent à faire des vagues.

Guerre d’influence

Cette bienveillance s’explique : commanditaires et pourvoyeurs sont souvent les mêmes. La plupart des SMP travaillant pour le Pentagone ont été fondées par des généraux « à la retraite ». C’est notamment le cas de la très influente Military Professional Resources Inc. (MPRI, lire ci-dessous). Mais l’imbrication va au-delà, l’influence des entreprises belliqueuses s’insinue au cœur même de l’État. Le Defense Policy Board, chargé par la présidence de conseiller le Pentagone, compte pas moins d’un tiers de représentants des SMP et des multinationales de l’armement...
Et si cela ne suffisait pas, on peut toujours faire élire l’un des siens à la tête de l’État. Ainsi le faucon Dick Cheney qui, entre son action à la Défense sous George Bush senior et sa vice-présidence sous junior, a présidé Kellog Brown & Root, l’un des deux principaux sous-traitants de la guerre contre le terrorisme...

Les armées privées du néocolonialisme

Le Moyen-Orient n’est de loin pas la seule région du monde à offrir de juteux débouchés aux nouvelles sociétés militaires privées (SMP). Partout, au Sud et à l’Est, la fin de la guerre froide a appelé une recomposition politique, alors même que les réformes néolibérales attisaient les tensions sociales, explique Xavier Renou. De 1990 à 2001, 57 conflits majeurs ont éclaté sur 45 territoires différents, soit le tiers du globe terrestre. Ex-Yougoslavie, Sierra Leone, Congo, Liberia, Rwanda, Côte d’Ivoire, Indonésie, Afghanistan, Tchetchénie… partout l’on retrouve ces entreprises mercenaires. Les puissances occidentales ne sont pas étrangères à cette rapide expansion. La disparition de l’URSS a rendu l’appui direct de l’Union européenne et des États-Unis aux mouvements et aux dictateurs alliés moins facile à justifier. Or, la dépendance du Nord aux ressources naturelles du Sud grandit, se « traduisant par une confrontation plus intense des grandes puissances impérialistes », relève l’auteur. Compétition perturbée, en sus, par de « nouvelles formes de contestations du néolibéralisme » – particulièrement fortes en Amérique latine.
Dans ce contexte néocolonial, grâce aux mercenaires « il redevient possible d’apporter un soutien discret, à risque politique plus faible, à des régimes amis, quelle que soit leur nature ». Ainsi retrouve-t-on des mercenaires afro-américains au sein des troupes rwandaises et ougandaises qui renverseront le dictateur zaïrois profrançais Mobutu, des employés de la firme étasunienne MPRI aux côtés des Croates, des Kosovars (UCK) ou du Gouvernement angolais, des experts israéliens pour former les paramilitaires colombiens, des miliciens de SMP britanniques en Sierra Leone et au Congo-Brazzaville, ou des Sud-Africains au Nigeria et en Angola. « Il n’est pas difficile d’observer que l’on retrouve MPRI partout où des intérêts américains sont en jeu », note Xavier Renou. Un lien d’autant plus fort que, selon la loi étasunienne, chaque contrat passé par une SMP nationale doit recevoir l’aval de Washington...
Les mercenaires sont aussi appelés à la rescousse pour les coups tordus à très haut risque politique. Le florilège récolté par Xavier Renou laisse songeur : tentatives de déstabilisation (Guinée, Venezuela, Comores), attentats (Cuba), assassinats ciblés (Tchetchénie, Colombie), encadrement de groupes subversifs (ex-Zaïre, UCK) et autres opérations commando illégales (Pérou, Bolivie, Colombie) : « À l’instar des forces spéciales, les mercenaires servent à mener la guerre sans la déclarer », résume le chercheur. Un rôle dans lequel excelle DynCorp., SMP réputée pour ses missions antisubversion en Amérique latine, sous couvert de politique antidrogue.

Sociétés guerrières et mercenaires entrepreneurs

Parrainés ou pas par une puissance occidentale, de plus en plus d’États ou de multinationales menacés mettent la main à la poche pour s’offrir les services d’une SMP. Pas moins de 90 sociétés mercenaires seraient actuellement sous contrat sur le seul continent africain.
Au risque, pour certains potentats aux abois, de ruiner durablement leur pays pour tenter de se maintenir au pouvoir. L’auteur affirme que « la présence d’Executive Outcomes (2) (EO) en Sierra Leone aurait coûté 50% des réserves de devises du pays pour la seule année 1995. Sans parler des ponctions opérées sur les richesses du sous-sol, au travers de « concessions accordées dans l’urgence.» Car, aussi incroyable que cela puisse paraître, le paiement des mercenaires en nature – fréquemment pratiqué au Moyen Âge... – a de nouveau le vent en poupe. Ainsi EO, ou plus précisément ses filiales Branch Energy et Diamond Works, a obtenu la cession de mines sierraléonaises. Renou cite également la belgo-hollandaise International Defense Security qui contrôle en Angola une concession diamantifère « plus vaste que la Belgique », ou la SMP israélienne Lev’dan associée par le dictateur congolais Lissouba à sa production pétrolière... Une dilapidation des richesses nationales, accuse l’auteur, qui hypothèque tout espoir de développement. « Et sans développement, quel pays peut connaître une paix durable ? »
Reste que devant les profits dégagés en Afrique par les SMP comme par les multinationales qui y ont recours, la spirale guerrière risque de s’intensifier encore. Malgré – ou plutôt grâce – à l’instabilité grandissante du continent, l’Afrique « n’a jamais été aussi rentable », soutient en effet Xavier Renou. « Elle se révèle même la région du monde la plus rentable », estime-t-il, s’appuyant sur une étude de l’ONU, qui indiquait, en 1998, un taux de rendement moyen de l’investissement direct à 29% sur les huit années précédentes. Soit plus du double de n’importe quelle autre région du monde.
Le retour sur investissement serait encore plus élevé dans les zones en conflit, étant donné le risque pris par le financier, mais aussi la faiblesse ou la dépendance d’un État contesté, qui « rend possible des formes d’exploitation inacceptables ailleurs ». « Aussi trouve-t-on de plus en plus la combinaison d’une guerre de basse intensité, une exploitation minière par une firme multinationale, et la protection plus ou moins offensive des sites par des sociétés militaires privées », décrit Renou. Les SMP ont de belles années devant elles.


(1) Société sud-africaine officiellement dissoute en 1999 par crainte de poursuites judiciaires « mais en fait maintenue sous la forme d’un réseau » de nouvelles SMP, selon Xavier Renou.
(2) Cette filiale du groupe Halliburton, chargée du secteur pétrolier en Irak, a gonflé les prix de l’essence exportée en 2003 vers ce pays pour un montant pouvant s’élever jusqu’à 61 millions de dollars, selon un audit du Pentagone.
Benito Perez
Le Courrier (Genève), 04/03/2006
Armées privées
Terminé le temps des mercenaires, version Bob Denard en Afrique noire. D’ailleurs, on ne dit plus mercenaires mais « SMP » : sociétés militaires privées. « Les responsables des SMP portent aujourd’hui plus souvent le costume-cravate que le treillis. Lorsqu’ils prennent des décisions économiques, ils se comportent davantage en dirigeants de société anonyme et dans l’intérêt de leurs actionnaires qu’en aventuriers impatients d’en découdre », écrit Xavier Renou, responsable de la campagne Désarmement nucléaire de Greenpeace, qui a longtemps travaillé sur les liens entre extrême droite européenne et mercenariat. Les employeurs des SMP ne sont pas que des multinationales, ce sont aussi des ambassades, des armées étatiques et même de très respectables agences des Nations-Unies. La guerre d’Irak leur a ouvert un lucratif marché : on y compte un guerrier privé pour dix GI. Cet essor fait-il de ces « intermittents de la défense » une menace pour la paix ? Quelles règles les encadrent, qui les contrôlent ? Le rétablissement de la paix va-t-il devenir un marché ? Réponses dans cet instructif dossier publié par les associations Agir Ici et Survie.
I.D.R.
Témoignage chrétien, 16/02/2006
Interview de X. Renou
Soldats démobilisés ou mercenaires, ils sont aujourd’hui employés par des « sociétés militaires privées » parfaitement légales (« La Liberté », du 04.03.03.) Leur domaine : la « violence légitime ». Leurs champs d’action favoris : les anciens pays coloniaux truffés de richesses naturelles. Leurs principaux clients : les USA, l’Angleterre, la France et des compagnies pétrolières (British Petroleum, Shell, Total). Avec la fin de la guerre froide et les coupes dans le budget des armées nationales, le mercenariat a connu une rapide expansion. La recherche sur ce phénomène ne fait que débuter. A Paris, Xavier Renou, chercheur en sciences politiques et auteur d’un livre récent répond.


Comment chiffrer le succès inquiétant des entreprises privées de mercenariat ?

Les spécialistes estiment à 100 milliards de dollars les bénéfices nets annuels. Le nombre d’entreprises actives dans le monde, avec les sociétés dites « de sécurité », les sociétés militaires privées et les services apparentés, devrait atteindre un millier. Une cinquantaine de ces Private Military Companies (PMC) sont actuellement présentes en Irak (20 000 à 40 000 hommes). Elles soutiennent l’effort de guerre américain, sécurisent des sites économiques et stratégiques importants. A lui seul, le gouvernement US aurait dépensé, entre 1994 et 2002, près de 300 milliards de dollars auprès de ces sociétés.


Votre ouvrage démonte l’argument usuel selon lequel le recours à des PMC serait « plus économique » que l’entretien d’armées nationales ou de forces de l’ONU…

C’est un argument cynique, souvent développé dans les discours favorables au mercenariat, notamment par des universitaires anglo-saxons : l’armée coûte trop cher, surtout que les conflits n’existent pas tout le temps. Il faut « rentabiliser la guerre », avoir recours à des « temporaires », efficaces et bon marché. Ce genre de calcul évacue des dimensions importantes. Qui a payé la formation de ces soldats démobilisés ? C’est l’État. Comment vérifier le coût réel des interventions ? Les contrats passés avec gouvernements et multinationales sont souvent surfacturés. Le Governement Accountabilty Office des États-Unis a ainsi épinglé le géant de la logistique et construction militaire Kellog Brown & Root (4,3 milliards de dollars de contrats en 2003) pour le coût astronomique de ses activités en Irak, et tronçonné de 15% ses factures.


Vous insistez sur l’opacité de ce marché, ses liens avec les paradis fiscaux…

Avec les surfacturations, le jeu de commissions et rétro-commissions est protégé par le secret défense ou le secret commercial. Le mercenariat est forcément lié aux paradis fiscaux et à l’économie criminelle dans son ensemble, ne serait-ce que pour l’achat illégal d’armement. Les clients, souvent des multinationales qui fuient l’impôt, cherchent aussi à se dissimuler. L’argent servant à diriger et payer les prestations transitera par des pays qui maintiennent le secret bancaire. Des PMC choisiront donc de s’établir en Suisse (comme Ronin Security Group, à Chiasso) ou Monaco (Es-ko International).
propos recueillis par Gilles Labarthe / DATAS
La Liberté (Fribourg), 10/02/2006
Affaires de guerre

Xavier Renou publie un essai sur les sociétés militaires privées, soumises aux logiques de marché.
Les marchands d’armes peuvent dormir tranquilles les débouchés commerciaux de leur production s’annoncent radieux, grâce aux sociétés militaires privées (SMP). Qu’ils semblent loin, et perdus dans les sables de l’histoire, les « chiens de guerre, corsaires et barbouzes », ces mercenaires de la Françafrique envoyés en urgence sur le continent noir pour enrayer les premières velléités d’indépendance. Aujourd’hui, l’image d’Épinal des « affreux » cède la place à un nouveau type de mercenariat. Parfaitement structurées, organisées sur le modèle des multinationales classiques et répondant aux desiderata du marché de la violence, les SMP fleurissent dans les pays anglosaxons et font leur chemin en France. Dans une enquête fleuve, Xavier Renou dénonce l’absence de contrôle efficace sur ces structures, le risque d’instabilité qu’elles alimentent sur les terres de conflits et les exactions perpétrées par ses membres, souvent en toute impunité. Payés entre 4 500 et 7 500 euros par mois de mission pour les Français, les mercenaires employés par ces entreprises sont accusés de « retarder le retour de la paix », d’empêcher la tenue d’éventuelles négociations ou de « provoquer une reprise du conflit » pour préserver leurs intérêts et les parts de marché de leurs employeurs. Pour les états, ces partenaires commerciaux d’un nouveau genre sont une aubaine, permettant « d’enfreindre les règles de la démocratie » à moindres frais diplomatiques. La France, malgré une opinion publique « pas entièrement convaincue de la supériorité du marché sur le service public », commence à « autoriser à demi-mot la privatisation de la guerre » et sa gestion libérale. Au vu de la logique gouvernementale actuelle le contraire eût été surprenant.

Xavier Frison
Politis, 09/02/2006
Le mardi 17 janvier 2012    Paris (75)
« La privatisation de la guerre aujourd'hui », conférence avec Xavier Renou

« La privatisation de la guerre aujourd’hui ». Conférence-débat à l’initiative du Parti de Gauche, avec,
notamment, Xavier Renou (pour son livre La privatisation de la violence, Agone 2006).

19h30. École Normale Supérieure, 45 rue d’Ulm (Salle Dussane).

Le jeudi 8 novembre 2007    Marseille 1<sup>er</sup> (13)
Rencontre avec Xavier Renou

Rencontre organisée par Labelvie
“Le retour des mercenaires, de Bob Denart aux sociétés militaires privées : la privatisation de la guerre”
19h30. Ateliers Labelvie, 36 rue Bernard
(métro Saint-Charles / Bus 49 A Circulaire Belle de Mai)
Informations : 06 20 88 60 69 (Cathy)
www.labelvie.com

Le jeudi 18 octobre 2007    MARSEILLE (13)
Du nucleaire civil au nucleaire militaire : le retour de la bombe

Du nucléaire civil au nucléaire militaire : le retour de la bombe
Rencontre avec Xavier RENOU, spécialiste du mercenariat et auteur de l’ouvrage La privatisation de la violence
19h30. Les ateliers Labelvie de l’association Peau d’ame
36, rue Bernard, 13003 Marseille (Metro St Charles Bus 49A)
www.labelvie.com

Le samedi 21 avril 2007    MARSEILLE 6 (13)
Conférence avec Xavier Renou

Dans le cadre de « Décolonisons ! », journée de rencontres et concerts organisée par Survie

15h. Maison méditérranéenne des Droits de l’Homme, 34 cours Julien

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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D