Dans la collection « Dossiers noirs »

 
couverture
François-Xavier Verschave
L’Envers de la dette
Criminalité politique et économique au Congo-Brazza et en Angola

Parution : 18/01/2002

ISBN : 2910846830

Format papier
228 pages (9 x 18 cm) 13.00 €
Épuisé
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> La collection des “Dossiers noirs”, en coédition avec l’association Survie est issue d’une collaboration avec Agir ici (un collectif ayant rejoint la confédération internationale Oxfam France)

Économiste de formation, François-Xavier Verschave (1945–2005) membre fondateur de l’assocciation Survie est notamment l’auteur de La Françafrique (Stock, 1998) et de Noir silence (Les Arènes, 2000).

Extrait

« Il ne manque pas d’ouvrages sur le pétrole, sur la dette, sur les trafics d’armes, sur les guerres au Congo-Brazzaville et en Angola, avec leurs cortèges d’horreurs et de destructions. Il manquait de tisser ensemble ces divers éléments. C’est l’objet de ce “Dossier noir”. Le brassage continu de l’or noir et de “l’argent noir”, du pétrole offshore (au large) et des capitaux offshore (dans les paradis fiscaux), des spéculations inavouables sur le pétrole, la dette et les fournitures de guerre dessine alors un paysage où criminalités économique et politique entrent en synergie. Il devient évident qu’un certain nombre d’acteurs, les plus conscients, participent à un “groupe criminel organisé”, au sens où le définit la future Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée, dite Convention de Palerme. Ils n’ont pas conscience, en revanche, que peut leur être collée cette étiquette, car ils évoluent depuis trop longtemps dans les espaces sans loi, les no man’s land déshumanisants d’une mondialisation dérégulée, avec la quasi-assurance de l’impunité.
Ce dossier voudrait aider à une prise de conscience, de la part notamment des victimes et des ingénieurs de ces machines à piller, à ruiner, à broyer. Les victimes découvriront que ces mécaniques ne sont pas si lointaines que ça, incompréhensibles, anonymes, insaisissables : les flux mortifères impliquent des personnes et des sociétés précises, l’argent passe inévitablement par des comptes archivés, dans des banques “honorables”. La dette apparaît comme une “double peine”, s’ajoutant à tous les malheurs et préjudices qu’infligent à la population la razzia, l’extorsion, l’exploitation inique de ses matières premières. Décrire les articulations de ces dispositifs ne permet pas seulement d’illustrer leur caractère moralement insoutenable : cela multiplie les motifs d’incrimination. Manifestement, la quasi-totalité des contrats sous-jacents sont illégitimes, illégaux, peuvent être frappés de nullité et donner lieu à réparations. Les victimes peuvent demander beaucoup mieux que l’effacement charitable de leurs dettes : elles peuvent exiger d’être rétablies dans leurs droits. Une bataille juridique qui est aussi politique, puisqu’elle contribuera à asseoir un nouveau droit international.
Les désagréments subis par Pierre Falcone (présumé innocent) à l’occasion de l’“Angolagate” ont sans doute inquiété les trop habiles profiteurs des opportunités d’un “monde sans loi” : le temps des incriminations a commencé. Leur impudence a été trop loin, la logique de leurs jeux cyniques et pervers est peu à peu mise au jour. Ils ne pourront plus empêcher que les juges et les mouvements de citoyens, au Nord comme au Sud, interfèrent dans leurs trafics. Alors, ils feraient mieux de se reconvertir dans du business plus légal : il y a des manières bénéfiques de gagner de l’argent, des jeux commerciaux à somme positive, des utilisations intelligentes de la “rente” des matières premières. S’ils investissaient là leur ingénierie, ils mériteraient peut-être un jour la reconnaissance générale, au lieu de mandats d’arrêt internationaux.
Deux mots encore, sur les services secrets et les banques. La dimension financière de l’activité des premiers a été jusqu’ici sous-estimée ; ils sont omniprésents derrière les événements que nous allons décrire, avec des moyens parallèles qui leur permettent d’échapper de plus en plus au contrôle démocratique – une “dérégulation” vraiment problématique. Quant aux grandes banques commerciales, il s’avère qu’elles n’ont pas su résister aux tentations de l’argent facile, même s’il favorise le pire : elles devraient prendre conscience que tôt ou tard leur image, et donc leur crédit, pourraient gravement en pâtir. »
Dossier de presse
François-Xavier Verschave : la dette est hors-la-loi Témoignage chrétien, n°3019, 13/06/2002
Témoignage chrétien, n°3019, 13/06/2002
C.C. Alternatives économiques, n°203, 05/2002
Fraternitaire; n°81, 21/01/2002
Les dangereuses relations franco-africaines R.J. La Tribune Desfossés, 2002
Sortir de la « Mafiafrique » Courrier de la planète, n°67, 2002
Congo-Angola Témoignage chrétien, 22/11/2001
François-Xavier Verschave : la dette est hors-la-loi
Pour le président de Survie, l’annulation de la dette ne suffit pas. Les pays saignés doivent réclamer réparation.

Propos recueillis par Henrik Lindell


L’annulation de la dette est-elle une condition sine qua non pour un réél développement réel dans le Sud ?

Le fardeau de la dette est insupportable. Souvent, la dette a été payée trois ou quatre fois sans compter tous les détournements qui ont eu lieu autour. L’objectif général doit donc être d’annuler des dettes. Mais pour moi, il ne faut pas demander aux gouvernementaux occidentaux et à d’autres créanciers de le faire par charité. Je préfère parler de la nullité juridique de la dette et de la nécessité de reconnaître les victimes, en l’occurrence des peuples, d’une série de contrats viciés Il faudrait faire une sorte de commission « Vérité et justice » sur la dette.

Mais les dettes contractées par des gouvernements du tiers-monde sont-elles illégales ?

La créance est fondée, au départ, sur un contrat. À y regarder de très près, ces contrats entre un pays du Tiers-monde et un État occidental ou une multinationale ou une banque, on s’aperçoit que très souvent ils pourraient être frappés de nullité. Les raisons sont proprement juridiques. D’abord parce que les contrats sont souvent sans objet : l’argent a été donné pour quelque chose qui n’existe pas. Il y a donc tromperie, c’est-à-dire dol, en langage juridique. La nullité s’impose également quand les contrats ont été conclus par des pouvoirs illégitimes, des dictatures. Entrent également en jeu nos paradis fiscaux, où l’argent sale est placé, ainsi que des contrats de vente d’armements alimentant des guerres. Mais le droit, même international, est à côté de celui qui a été manœuvré, victime d’une relation abusive. Le tout est de savoir comment aider des peuples entiers à faire appliquer ce droit.

Les pays du Nord consentent actuellement de faibles allégements à l’égard du Sud. Il ne faudrait pas les applaudir ?

Dans le système de la dette, les dégâts sont infiniment supérieurs à la somme de la dette en jeu. Ces dégâts supposent des indemnisations, un point c’est tout. Quant à féliciter les pays du Nord pour leurs annulations des dettes, cette idée est dangereuse pour une autre raison. Dès qu’on commence à réclamer l’audit sur la dette d’un pays, les créanciers du Nord s’empressent d’annuler cette dette. Ils sont, en effet, complices des détournements et ils n’ont pas envie qu’on aille voir ce que l’argent a financé. Ainsi, une pétition, qui ne serait que de principe, pour l’annulation de la dette pourrait ressembler aux amnisties de crimes contre l’humanité. Elle oublie ceux qui ont entraîné des décennies de misère et qui sont prêts à recommencer.

Dans votre ouvrage L’Envers de la dette, vous pointer des liens entre dette et diverses formes de criminalité en Angola et Congo-Brazzaville. Vous qualifiez les acteurs de membres d’un « groupe criminel organisé ». Qui sont- ils ?

Disons qu’il s’agit d’une découverte qui se fait seulement quand on plonge dans la réalité des crédits de ces pays. L’essentiel de la dette odieuse de ces pays est constitué par des « préfinancements pétroliers », c’est-à-dire une dette gagée sur la production future du pays. Ce sont des contrats souvent basés sur des prix inférieurs à ceux du marché. Dans ce système, on tombe systématiquement sur un groupe d’acteurs, toujours les mêmes, qui se connaissent. D’un côté, vous avez les pétroliers, dont TotalFinaElf, de l’autre, les marchands d’armes, les traders [courtiers] et les institutions financières. Il y a aussi ceux qui font tout en même temps, comme Jack Sigolet, qui était à la fois un personnage considérable dans les finances parallèles d’Elf, vendeur d’armes et banquier. Mais si la dette démente du Congo contribue, par les achats d’armes et par les détournements, à ruiner ce pays, ce n’est donc pas une coïncidence.

Peut-on dire qu’il y a une indistinction entre ces acteurs ?
Oui. Prenons le cas de l’Angola qui sera probablement l’Arabie Saoudite au XXle siècle. Il y a d’énormes gisements de pétrole. Avant de produire, il faut partager les risques. Pour cela, on fait des consortiums pour les bénéfices escomptés: 42,5 % pour TotalFinaElf, 42,5 % pour un pétrolier anglo-saxon, 10% pour une société qui s’appelle Falcon Oil (dont le PDG est l’homme d’affaires Falcone qui n’est pas plus pétrolier que vous ou moi) et 5 % pour une société de mercenaires. Dans l’exploitation future de cet énorme gisement d’or noir, 15 % concernent donc les fournitures de biens et de services de guerre. De fait, les Sirven, Tarallo, Marchiani, Falcone et autre Gaydamak, les principaux acteurs mis en cause dans cette affaire, sont à cheval sur le pétrole et l’armement. De l’autre côté, vous avez un petit clan dictatorial qui s’en met plein les poches. L’indistinction s’explique précisément par un taux de corruption gigantesque commun aux secteurs de pétrole et des armements. Une corruption qui nécessite de passer par des paradis fiscaux.

Vos affirmations sont graves. Pourquoi n’arrivez-vous pas à susciter davantage de réactions dans la société civile française ?

Les mécanismes que nous décrivons à Survie ne sont pas simples. Les escrocs ont une imagination considérable. Nous avons, nous-mêmes, mis beaucoup de temps à comprendre. Depuis seulement un ou deux ans, on prend conscience de l’ampleur de la criminalité internationale, notamment grâce à ouvrage fondamental de Denis Robert et de Ernest Backes Révélation$. Une autre raison est que la réaction d’indignation a toujours besoin de temps. La société civile n’est pas un moteur au kérosène, mais un moteur au diesel.

Dans Noir Chirac, votre dernier ouvrage, vous vous en prenez avec beaucoup de virulence au Président français. Vous le placez au centre de vastes réseaux d’intérêts. Pourquoi les grands médias ont-ils choisi de ne pas en parler du tout ?

J’ai des amis journalistes qui m’ont dit qu’on leur a interdit d’en parler. Est-ce parce que je dénonce, entre autres, un système de réseau d’initiés hérité de la guerre froide qui est actuellement en train d’annexer les principaux contrepouvoirs que sont la justice et les médias?

Que voulez-vous dire exactement ?

Prenons la justice. Elle a un fonctionnement arborescent. Tout va vers un tronc. Quand on est Président du conseil supérieur de la magistrature et quand on a des amis et des alliés, on peut s’arranger pour bloquer toutes les voies possibles dans une telle affaire. Quelques magistrats et de procureurs s’agitent, mais tout finira toujours par un incident de procédure.

Pour les médias, soyons clairs. La Grande loge nationale française s’implante de plus en plus dans des grands médias. Il y a aussi des connivences institutionnelles plus importantes que jamais. Même des médias qui passaient pour indépendants sont de plus en plus tenus par un actionnariat de grand groupe complice de ces phénomènes.

Selon une idée assez répandue, l’évocation systématique des affaires peut aussi profiter à l’extrême droite…

C’est le vieux refrain. Il ne faut pas désespérer Billancourt, ne pas parler de ceux qui sont en train d’étouffer les fonctionnements démocratiques pour ne pas faire peur aux démocrates…
Témoignage chrétien, n°3019, 13/06/2002
Attention, ce livre est difficile. D’abord parce qu’il raconte I’histoire vraie des créances odieuses du Congo-Brazzaville et de l’Angola, deux des pays les plus endettés au monde. Ensuite parce qu’il est tellement riche de détails et de faits qu’on en perd facilement la trame. Ce n’est pas la faute de l’auteur – un des meilleurs pédagogues en France pour expliquer les liens criminels entre la France et l’Afrique – mais de la nature même d’une zone grise (ou noire, plutôt), particulièrement opaque et complexe. Au sein de celle-ci évoluent des dictateurs, des « traders », des services secrets, des pétroliers, des hommes politiques français qui partagent mutuellement les irresponsabiltés. Leurs victimes son toujours les mêmes : les peuples des pays endettés dont l’argent sert à financer des guerres, alimenter les comptes en banque dans les paradis fiscaux et des projets de développement douteux. Bien documenté comme toujours, notamment des archives de La Lettre du Continent et des témoignages inédits, Verschave propose une mise en perspective de ce scandale absolu.
Quand aux solutions, le livre présente une note écrite par un avocat anonyme qui dégage des pistes juridiques pour remettre en cause une dette qui, effectivement, devrait être déclarée illégale. À l’échelle internationale.
Témoignage chrétien, n°3019, 13/06/2002
François-Xavier Verschave poursuit dans ce petit livre son travail de mise en lumière des réseaux de la « mafiafrique ». Le monde de Verschave est peuplé de politiciens corrompus, aussi bien en France qu’en Afrique, de trafiquants d’armes, d’agents secrets, de francs-maçons alliés pour le pire, de mafiosi et autres espèces sympathiques de ce genre dont il tente de mettre à jour les réseaux d’influence politiques et financiers. Plus que de dette, il est bien question ici d’une criminalité politique et économique dont les frontières avec l’économie formelle sont bien difficiles à distinguer.
C.C.
Alternatives économiques, n°203, 05/2002
Cet ouvrage souligne les dessous des relations françafricaines au Congo-Brazzaville et en Angola. Le brassage continu de l’or noir, les circuits de capitaux offshore vers les paradis fiscaux, les spéculations inavouables sur le pétrole, la dette et les fournitures de guerre, dessinent un paysage où criminalité économique et politique se confondent. Ainsi, l’auteur nous livre les clés essentielles à la compréhension des enjeux d’argent et de pouvoir qui animent ces réseaux et ces pratiques. À l’heure où la question de la légitimité des la dette des pays du tiers-monde est plus que jamais posée, cet ouvrage nous éclaire sur les mécanismes qui ont conduit à sa contstitution et à son accroissement.
Fraternitaire; n°81, 21/01/2002
Les dangereuses relations franco-africaines
Dans l’Envers de la dette, François-Xavier Verschave, auteur de la Françafrique, poursuit la dénonciation des relations troubles entre la France et certains pays du continent africain. Il s’intéresse particulièrement aux cas de l’Angola et du Congo-Brazzaville. Pour leur malheur pourrait-on dire, ces pays ont des sols qui regorgent de richesses : diamants, métaux et bien évidemment pétrole. Cette manne est un enjeu que se disputent différents clans avec l’aide de leurs parrains français, comme la compagnie Elf. L’auteur relate dans le détail l’histoire de ces relations en montrant les conséquences pour les citoyens de ces pays à travers l’analyse de la constitution de colossales dettes publiques.
R.J.
La Tribune Desfossés, 2002
Sortir de la « Mafiafrique »
Que l’on soit passé vers la fin des années 1990 de la « Françafrique » à la « Mafiafrique » n’y a rien changé : l’objectif demeure la prédation des rentes liées aux matières premières, mais aussi à l’aide publique et à la gestion de la dette. L’approche par les biens publics permettrait de desserrer l’étau.





ENTRETIEN AVEC FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE
SURVIE


Courrier de la planète : Quels ont été les fondements historiques de l’aide française au développement ?

François-Xavier Verschave : Un certain nombre de recherches récentes sur les mécanismes de la Guerre froide montrent que le degré de dépendance de la politique française par rapport aux stratégies américaines était bien plus important qu’on ne le pensait jusqu’à maintenant. La France a été enrôlée, malgré les discours nationalistes gaullistes et néogaullistes.

C’est clair quand on voit comment les réseaux de l’Alliance atlantique ont contribué à l’arrivée de de Gaulle en 1958, dans la crainte d’une contagion communiste au Maghreb. Une bonne partie des membres du réseau Foccart (1) ont été recrutés dans les réseaux anticommunistes, parfois d’extrême droite, qui eux-mêmes avaient été enrôlés dans le cadre de la Guerre froide. En divers épisodes de la relation franco-africaine, on retrouvera d’ailleurs ces attaches entre Français et Américains: dans l’affaire Falcone-Gaydamak (2), par exemple, on se rend compte que les acteurs français sont au mieux avec les Républicains américains.

Entre 1958 et 1960, le général de Gaulle est contraint de donner l’indépendance aux pays du sud du Sahara, tout en demandant à son bras droit Foccart de maintenir la dépendance de ces pays. Pour diverses raisons: préserver à la fois le rang de la France à l’Organisation des Nations unies (Onu), l’accès aux matières premières stratégiques (pétrole et uranium) et d’importantes sources de financement parallèle de la vie politique. À cet effet, Foccart a mis en place un ensemble de liens qui relèvent de mécanismes inavouables: élimination des principales figures de l’indépendance nationale, comme le camerounais Ruben Um Nyobé ou le togolais Sylvanus Olympio, fraude électorale, mise en place d’un réseau de services secrets dont un certain nombre d’entreprises comme Elf ont constitué les faux-nez. Et, avec la gestion du franc CFA, maintenir la possibilité de faire évader une bonne partie des ressources rentières de l’Afrique.

Dans ce cadre-là, l’aide publique au développement (APD) à l’Afrique, qui a longtemps représenté les trois-quarts de l’APD française, est conçue à des fins géostratégiques: contribuer à maintenir ces pays dans l’orbite de la France. La gestion parallèle des relations franco-africaines s’est donc traduite par la surfacturation de l’aide-projet (avec des marges sur les grands contrats qui ont pu aller jusqu’à 50 %, voire 80 %), les détournements massifs de l’aide hors projet et de l’argent de la dette. Un exemple: on opère une remise de dette au Maroc en réinjectant de l’argent frais, avec comme contrepartie le règlement immédiat d’une facture à telle entreprise française, Dassault par exemple. Et on sait bien que chaque facture de Dassault contient au moins 25 % d’argent parallèle. De même, quand on réinjecte de l’argent dans un système financier qui est en cessation de paiement, le choix des créanciers qui vont être remboursés est encore l’occasion d’un carrousel de corruption.


Cdp: Peut-on considérer que ce modèle que vous décrivez continue d’avoir cours ?

F.-X. V. : L’APD à l’Afrique des pays du champ francophone a été considérablement réduite. Et la décennie 1990 se caractérise par une immersion un peu plus profonde des mécanismes de détournement de l’aide. Le système précédent, qui a donné à plein jusqu’en 1994, année de la dévaluation du franc CFA, s’accompagnait du soutien ouvert à des dictatures indéfendables. Lorsqu’il a été trop connu, un autre modèle a pris le relais, grâce à l’essor des mécanismes de criminalisation financière via les paradis fiscaux. Aujourd’hui, il est beaucoup plus facile de détourner de l’argent massivement à travers les connexions qu’une certaine ingénierie financière a établi entre les multinationales, les grandes banques, les courtiers, etc. Ces mécanismes de détournement de la rente des Etats africains s’adossent à des acteurs « privés »: on opère par exemple des remises de dettes en les compensant par l’attribution de concessions de service public à des groupes comme Vivendi ou Suez. Sauf que ces acteurs « privés » sont en fait totalement imbriqués au pouvoir politique français: ils bénéficient de son entier soutien, y compris celui des services secrets. TotalElfFina, Bolloré, etc., tous ces groupes n’ont de privé que l’apparence. On est dans ce que décrit l’historien Braudel: au niveau de l’étage supérieur de la société, la collusion est très forte entre les pouvoirs politique et économique.

En fait, on peut parler d’un passage de la « Françafrique », à la « Mafiafrique ». Au fond, rien n’a changé, on est toujours dans une construction politiquement et économiquement néocoloniale. La problématique générale demeure la captation de la rente, celle des matières premières ou de l’APD Une captation opérée par des ensembles d’acteurs que l’on pourrait qualifier de groupes de criminels transnationaux organisés. On voit ce qui se passe en Angola: tout ce qui se gère autour de la prédation du pétrole, des ventes d’armes ou de la gestion de la dette est totalement habité par des personnages qui relèvent des services secrets. Ce qui est nouveau, c’est que ces personnages sont désormais multicartes, ils relèvent chacun de trois ou quatre services secrets: américains, français, britanniques, israéliens, russes, etc. Ces gens-là sont les aiguilleurs d’un système de répartition qui alimente les clans au pouvoir, les multinationales et leurs parrains politiques occidentaux. Toujours dans le cas de l’Angola, les firmes pétrolières américaines présentes, comme Chevron ou Exxon, sont dans une très grande proximité avec l’équipe Bush.

Cdp : Quels sont aujourd’hui les moyens de fissurer ce système ?

F.-X. V. : De manière étonnante, je suis assez optimiste. Plus je vais, plus je suis convaincu que le problème est avant tout politique, plus qu’économique. Ces fonctionnements parallèles posent le problème de la démocratie au niveau mondial. Est-ce que ces gestions secrètes, en alliance fréquente avec des systèmes mafieux, vont l’emporter dans la mondialisation ? Ce qui permet un relatif optimisme, c’est que la revendication d’une effectivité des droits fondamentaux par la construction d’un bien public mondial est entamée. Les jeux de la mondialisation prédatrice commencent à être révélés et connus du grand public. Avec des mouvement comme Attac, ou des ouvrages comme Révélation$ de Denis Robert et Ernest Backes, on commence à toucher au cœur du système: l’anonymat des transactions financières. Autrement dit, une boussole se dessine clairement: criminalité financière contre bien public. On parle aujourd’hui à juste titre de la construction de biens publics à l’échelle planétaire. Mais il faudra, pour les conquérir, des mouvements sociaux de forme et d’ampleur inédites. Et le combat sera âpre, car dans le même temps, le processus de mondialisation de la finance crée un monde sans lois. Chaque progrès de la criminalité financière détruit du bien public.

Aujourd’hui, l’enjeu fondamental est de voir comment renouveler l’habillage conceptuel et politique de l’appropriation d’un certain nombre de biens pour qu’une part importante de cette appropriation relève d’autres liens que celui de la propriété exclusive. Est-ce que le droit, comme en Occident depuis deux siècles, va continuer de privilégier la notion de bien exclusif et marchandisable, ou serons nous capables de (re)trouver d’autres conceptions politiques et juridiques, de redéployer l’éventail des modes d’appropriation et d’usage des choses, de la qualification des biens ?

Par exemple, dans une logique de droit privé, tous les logements relèvent du bien privé. Dans une logique de bien public, on part du droit, le droit au logement, et on en arrive à qualifier de bien public un certain nombre de logements, ce qui permet de rendre effectif ce droit.

Cdp : Comment rapprocher cette notion du domaine de l’aide publique au développement ?

F.-X. V. : Il faudrait plutôt poser la question dans l’autre sens. Ce qui est passionnant dans l’approche « bien public », c’est qu’elle est très dynamique. On part des droits universels. Un certain nombre de gens se lèvent pour dire que la négation de ces droits est insupportable. Donc ces biens-là deviennent désirables. Il y a un mouvement « désirant » qui se constitue et qui demande le bien public. Dans un premier temps, il n’y a pas de débiteur du bien. Les institutions commencent par se défausser, elles estiment qu’il n’est pas de leur ressort de fournir tel ou tel bien public. Puis à un moment donné, la dynamique du mouvement social « désirant » est telle qu’elle confère à l’instance désignée les moyens de remplir sa mission. En fait, il n’y a pas de solutions a priori, la force des solutions est la force du mouvement social.

Actuellement, cette pression de la société civile est en pleine émergence. Elle se teste. Ce mouvement multiforme a déjà fait quelques galops d’essai prometteurs. Ainsi, dans les procès et conflits autour des médicaments génériques et des thérapies contre le Sida, les lobbies pharmaceutiques ont commencé de reculer: les traiter de « marchands de mort » les touche au cœur de leur fonds de commerce.


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Notes


1) Jacques Foccart a été secrétaire général de l’Élysée sous la présidence du général de Gaulle, chargé du domaine réservé (Afrique et services), puis conseiller pour l’Afrique de Georges Pompidou. Il est devenu le conseiller personnel de Jacques Chirac à Matignon (1986-1988), puis à l’Élysée de mai 1995 jusqu’à sa mort en 1997. Homme de l’ombre du gaullisme, il est considéré comme l’ancêtre de tous les réseaux franco-africains depuis les indépendances

2) Pierre Falcone et Arcadi Gaydamak sont au cœur de l’« Angolagate », une affaire de ventes d’armes illégales pendant la guerre civile angolaise.
Courrier de la planète, n°67, 2002
Congo-Angola
L’Angola et le congo-Brazzaville sont à la fois endettés jusqu’au cou et immensément riches en matières premières, notamment le pétrole. Les populations qui payent la dette vivent dans la misère, alors que leurs régimes perpétuent la prédation criminelle grâce à l’argent détourné qui passe par des paradis fiscaux. Pour comprendre ce système il faut lire L’envers de la dette. C’est le dernier numéro de la série des « Dossiers noirs » des associations Agir ici et Survie. Elles ont lancé le 14 novembre une campagne du même nom contre les acteurs impliqués , un « groupe criminel organisé » composé d’États congolais et angolais, de TotalfinaElf, de banques françaises et d’intermédiaires lugubres. L’ouvrage est écrit par le président de Survie, François-Xavier Verschave, l’auteur de Noir Silence (éd. Les Arènes, 2000). Il explique les techniques du brassage de l’argent noir, dont le « préfinancement » pétrolier. Remarquable.
Témoignage chrétien, 22/11/2001
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