Dans la collection « Dossiers noirs »

 
couverture
Gilles Labarthe
Le Togo, de l’esclavage au libéralisme mafieux

Parution : 16/05/2013

ISBN : 9782748901849

Format papier
256 pages (11 x 17 cm) 15.00 €
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Édition revue & actualisée

Pionnier des indépendances, riche en matières premières, le Togo fut longtemps surnommé la « Suisse de l’Afrique ». Mais les jeux d’influence étrangers ont ruiné l’équilibre économique et social de cette jeune nation. Sur cette terre d’enjeux géostratégiques, les anciennes puissances coloniales puisent leur part du butin en détournant les fonds publics et en participant au pillage des ressources naturelles.
Depuis le coup d’État militaire qui a suivi la mort de Gnassingbé Eyadéma, le pays n’a pu digérer le lourd héritage d’une longue dictature, instaurée puis soutenue à bout de bras par la France en premier lieu. Le toilettage politique d’avril 2012 ne fait même pas illusion : « Le problème du Togo, ce n’est pas que la mafia soit au pouvoir, car la mafia est le pouvoir. » Le même système continue de truquer les élections, de réprimer les populations, d’orchestrer les divisions. Il ne pourra disparaître que si les relais et les appuis internationaux se retirent du pays.

> La collection des “Dossiers noirs”, en coédition avec l’association Survie est issue d’une collaboration avec Agir ici (un collectif ayant rejoint la confédération internationale Oxfam France)

Journaliste et ethnologue, Gilles Labarthe a cofnondé l’agence de presse suisse DATAS. Il est aujourd’hui correspondant accrédité à l’Office des Nations unies de Genève.

Extrait

« Voilà tout le paradoxe du Togo : ” Pays minuscule, il est placé au centre d’enjeux importants. Le régime d’Eyadéma se retrouve courtisé par la plupart des grandes puissances ”, remarque Claude Améganvi. Signe des temps, la rapidité avec laquelle l’Union européenne a relancé une partie de sa coopération économique avec le Togo en novembre 2004, en dépit d’un contexte politique et social toujours aussi précaire1, a d’ailleurs été soulignée par nombre d’observateurs. ” Une fois de plus, le gouvernement d’Eyadéma s’est payé le luxe de faire traîner les réformes démocratiques promises envers l’Union européenne et de pourrir de l’intérieur le jeu politique en finançant des pseudo-mouvements d’opposition ”, analyse un correspondant à Lomé.
Pour en finir avec la corruption et le clientélisme d’un régime qui ” travaille contre les intérêts de la majorité des Togolais ”, selon l’expression d’un opposant réfugié à Paris, la diaspora tente de réunir ses forces. Depuis des années, elle cherche à proposer une vraie alternance au Togo. Cette diaspora togolaise, bien organisée, mais géographiquement dispersée et peinant à se rallier derrière un mouvement d’opposition faîtier, représente quelque 600 000 personnes ayant fui leur pays d’origine. Ses ressources humaines et sa détermination étant considérables, l’alternance togolaise pourrait bientôt voir le jour. Sur place, il lui faudra alors relever de nombreux défis : notamment réussir à gérer et à recycler l’armée pléthorique et tribale que lui a léguée Eyadéma2, et, de manière générale, dépasser des clivages régionaux exacerbés depuis l’occupation coloniale.»

1 Lire le rapport de la Fédération Internationale des ligues des droits de l’homme, « L’arbitraire comme norme et 37 ans de dictature », 8 juin 2004.

2 Lire Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise,op.cit., p. 180.

Foreign Rights

English notice

Togo, from Slavery to Mafia Liberalism

Rich in raw materials, subject to development programs then to wild privatization imposed by the World Bank, Togo is the hostage of networks plundering natural resources. This book discloses the main mecanisms and the foreign influences which contribute to ruin the economic and social balance of a young nation. It also turns into pieces the neocolonial myth of an economic stagnation being the responsibility of Africans themselves.

Dossier de presse
Compte-rendu Le Monde diplomatique, 02/2006
Compte-rendu M.B. Silence, n°330, 12/2005
Compte-rendu Camille Bauer L'Humanité, 04/06/2005
La recolonisation économique Cynthia Fleury L’Humanité, 18/05/2005
Oublier 38 ans de dictature (entretien avec Gilles Labarthe) propos recueillis par Jean-Luc Wenger L’Express-L’Impartial, 14/05/2005
La France dans de sales draps Henrik Lindell Témoignage chrétien, 05/05/2005
Pourquoi Paris s’accroche au clan Eyadema Daniel Wermus Infosud, 27/04/2005
Compte-rendu Laurent d’Ersu La Croix, 21/04/2005
Compte-rendu Ian Hamel Le Matin, 2005
Compte-rendu
Parrainé par les associations Survie et Agir ici, cet ouvrage décrit comment l’impérialisme de la France a anéanti les efforts de développement du Togo. Ce petit pays africain, riche en matières premières, est à présent victime de phénomènes associés à la mondialisation libérale (privatisations, affairisme, etc.).
Le Monde diplomatique, 02/2006
Compte-rendu

Au Togo, on retrouve tous les processus chers à la Françafrique. Ce pays riche en coton, café, cacao, pétrole et uranium, pierres précieuses, a tout pour être florissant et pourtant tout y est pourri. Ce livre retrace l’histoire de ce pourrissement, qui commence par l’exploitation coloniale, une fausse indépendance avec la mise en place de la dictature d’Eyadéma qui va durer 38 ans, jusqu’aux récentes élections truquées pour maintenir le système en place. L’esclavage y remonte à 1530… et se poursuit jusqu’à aujourd’hui, poussant à l’exil ceux qui seraient tentés de dénoncer la situation. Le Togo, sous l’ère Eyadéma, est un modèle de « développement » : gros prêts pour construire des usines inutiles, détournement de fonds et retour après blanchiment vers les gentils financiers français.

Pendant le pillage, la dette s’alourdit et ce pays encore riche dans les années 70 a depuis rejoint les pays les plus pauvres. Le calme est maintenu de force par des mercenaires sous contrôle des réseaux de la Françafrique, que ce soit sous la gauche de Mitterrand ou la droite de Pasqua. Au lieu de vouloir continuer à les aider, nos politiques feront-ils le ménage ici ? Un livre indispensable pour mesurer l’hypocrisie de nos débats sur l’aide au développement.

M.B.
Silence, n°330, 12/2005
Compte-rendu
À l’heure où meurent les espoirs de changements suscités par la mort, le 5 février dernier, après trente-huit ans de règne sans partage sur le Togo, du président Eyadema, l’ouvrage de Gilles Labarthe offre un utile retour en arrière. Situé dans une position stratégique, doté de richesses naturelles, le Togo est devenu un pays clef de la « Françafrique » qui, pour la sauvegarde de ses intérêts, a installé et maintenu au pouvoir Eyadema. Et personne ne s’est soucié des dérives d’un régime caractérisé par la gabegie économique, les méthodes mafieuses, les trafics en tout genre et l’exploitation des divisions ethniques. Sous l’apparente stabilité, le Togo est ainsi devenu une dictature sanglante. L’armée mono-ethnique qui s’est construite à l’ombre de la coopération militaire française est devenue une« armée d’occupation ». Les « éléphants blancs », ces projets économiques grandioses mais inadaptés, qui n’ont souvent apporté de bénéfices qu’aux intermédiaires de tous poils, ont creusé la dette d’un pays dont la population s’enfonce dans la pauvreté. L’ouvrage dresse l’impressionnante galerie de portraits des sociétés de mercenaires, juristes sur le retour, politiciens français et agents secrets qui ont constitué les réseaux d’influence d’un pouvoir qui a fait leur fortune en pillant le pays. Mais les temps changent. À ces réseaux anciens dans lesquels la France joue un rôle central, Labarthe estime que s’ajoute désormais la pression des institutions financières internationales et des nouveaux acteurs comme les États-Unis et surtout la Chine.
Camille Bauer
L'Humanité, 04/06/2005
La recolonisation économique
Tout affairés que nous sommes à construire cahin-caha notre belle Europe, nous nous sommes finalement peu émus des résultats des élections togolaises. Heureusement que les moins affairés d’entre nous (et finalement très européens, dans le sens rêvé du terme) ont manifesté à Lyon (ils étaient 200), en scandant : « Élections truquées, Togolais assassinés, Togolais bâillonnés ! » Là, pour le coup, tout le monde a compris la même chose, ça nous change des polémiques liées à l’interprétation de la Constitution européenne.
Soyons quand même honnêtes, on s’est quand même un peu affairé dans ce sens à Bruxelles : un diplomate de l’Union européenne aurait rendu un rapport confidentiel estimant qu’il existait des « présomptions de fraude massive » par rapport à l’élection présidentielle togolaise. « L’analyse des listes électorales fait apparaître un écart anormal entre le nombre d’inscrits et l’estimation de la population en âge de voter (+ 34 % soit 900 000 électeurs présumés fictifs) », affirmerait le rapport, selon l’AFP. C’est sûr qu’avec nos histoires municipales de vrais-faux électeurs, on fait figure de petits joueurs.
Quoi qu’il en soit, tout ça n’allait pas chambouler notre grand chef. Tout à son enthousiasme, le président français adressait, début mai, ses « félicitations » au nouveau président du Togo, Faure Gnassingbé, en lui rappelant que le Togo pouvait compter sur « l’entier soutien de la France en liaison avec ses partenaires de la communauté internationale ».

Revenons à la manifestation lyonnaise. Pour comprendre pourquoi le président du collectif des Togolais de Rhône-Alpes, Théo Agopome a dénoncé, quant à lui, « la fraude massive à tous les niveaux » de l’élection présidentielle du 24 avril, reportons-nous à l’essai que Gilles Labarthe consacre au Togo, longtemps surnommé « la Suisse de l’Afrique ». Le constat est dur : « Plus de cinq siècles après le début de la traite des Noirs, plus de quarante ans après les indépendances, la recolonisation économique du Togo par les puissances européennes et nord-américaines bat son plein. Sur le mode du libéralisme mafieux, elle impose partout sa méthode de dislocation des nations africaines, au risque de les précipiter dans le chaos. » Les tensions interethniques (1) continuent d’être instrumentalisées et les « chancelleries occidentales » ne cessent d’interférer pour imposer leurs hommes : la continuation du régime Eyadéma en est la preuve incontestable. Dès 1992, c’est d’ailleurs grâce à des juristes français – dont Charles Debbasch, qui vient d’être condamné par la cour d’appel d’Aix-en-Provence à deux ans de prison dont un avec sursis pour détournement d’œuvres du peintre Vasarely – que tous les « organes de la transition aux mains de l’opposition » étaient déclarés « caducs ».
Les « mercenaires en col blanc » ont donc fait main basse sur le Togo. Aventuriers du droit et de la finance se délectent d’ « éléphants blancs » qui plongent le pays dans le surendettement. On ne compte plus le nombre d’« usines fantômes et autres projets surdimensionnés » – « 14 milliards de francs CFA pour une raffinerie de pétrole alors que le pays ne produit pas de pétrole » – et les aberrations en matière de décisions d’investissement : « au nom de l’aide au développement », on a droit à des conserveries de fruits sans fruits, des usines de conditionnement de poissons sans marché intérieur… Le « sabotage économique » du Togo se poursuit grâce à sa « mise en location-gérance » par les experts de la Banque mondiale et du FMI. « En Europe, plusieurs mouvements organisés condamnent [...] la forme de tutelle sur les pays les plus pauvres du monde. Sur le continent noir, syndicats et milieux ouvriers de 17 pays réclament depuis 1998 la constitution d’un tribunal international chargé de juger les responsables du FMI et de la Banque mondiale pour l’évolution meurtrière engagée avec les plans d’ajustement structurel. » Gilles Labarthe rappelle aux fameux experts qui estiment que « le commerce africain doit encore s’ouvrir à la mondialisation pour se sortir du sous-développement » que l’Afrique a déjà « rejoint l’économie mondialisée depuis plus de cinq siècles » sans jamais en recueillir de réels bénéfices.
Décidément, il n’y a pas que la politique économique européenne qu’il faut ramener à « la raison démocratique ».


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(1) Rappelons que le pays rassemble plus d’une quarantaine de groupes ethniques – « pasteurs peuls, forgerons bassars, commerçants minas » –, sans parler des groupes religieux : « catholiques, animistes, protestants, musulmans, adeptes du vaudou ou du culte de Shiva »…
Cynthia Fleury
L’Humanité, 18/05/2005
Oublier 38 ans de dictature (entretien avec Gilles Labarthe)
— Hier, le Parlement européen a adopté une résolution qui réfute la légitimité de l’élection de Faure Gnassingbé. Qu’en pensez-vous ?
— C’est très intéressant ! Depuis l’élection du 26 avril, l’Allemagne, le Canada et les États-Unis, notamment, ont remis en cause la validité du scrutin. Cette résolution montre qu’il existe une lame de fond qui va à l’encontre des intérêts de la France. Près de 25 000 Togolais ont fui leur pays depuis un mois et certaines sources parlent de 500 à 600 morts. Ces seuls chiffres démontrent que ce président n’est pas désiré. Et que l’on doit dénoncer cette mascarade électorale.
— Vous qualifiez l’assassinat en 1963 de Sylvanus Olympio, premier président élu du Togo, de meurtre fondateur.
— Oui, c’est un tournant, car il s’agit du premier assassinat politique d’un chef d’État dans l’Afrique francophone. Par la suite, la liste des assassinats de chefs d’État dans cette région du monde remplirait des pages entières. Durant la guerre froide, leTogo, malgré sa petite taille, représentait un enjeu important. Pour la France, mais aussi pour l’Allemagne, l’Angleterre ou les États-Unis.
— Le Togo serait riche en matières premières…
— En phosphates, c’est certain. Si les cours se sont effondrés ces dernière années, il y a eu un «boom des phosphates » entre 1975 et 1980. Les prix ont été multipliés par trois. Le Togo, à cette époque, était surnommé « la Suisse de l’Afrique ». Or, la population n a jamais connu les gains de cet essor. Le clan Gnassingbé et des relais occidentaux en ont profité. On sait que 10 % de cette manne allait directement dans les caisses de partis politiques français. L’espérance de vie est de 49 ans, elle était de plus de 50 ans en 1960.
propos recueillis par Jean-Luc Wenger
L’Express-L’Impartial, 14/05/2005
La France dans de sales draps
Le Togo s’enflamme à nouveau. Comme cela était prévisible. Et sans que cela n’émeuve la France officielle. Bien avant l’élection contestable du 24 avril qui aurait été remportée par Faure Gnassingbé avec 60 % des votes contre 38 % pour l’opposant Bob Akitani, maintes organisations de défense des droits de l’homme et des Églises avaient pourtant prévenu de l’impossibilité de tenir un scrutin correct. En effet, depuis la mort du dictateur Gnassingbé Eyadéma le 5 février, son fils Faure avait tout mis en place pour monopoliser la parole et manipuler le scrutin dans la plus pure tradition des dictatures africaines. Avec le soutien moral du gouvernement français. Alors que l’armée bastonnait l’opposition avant, pendant et après le scrutin, le ministre des Affaires étrangères Michel Barnier s’est félicité d’un « scrutin réussi ». Devant les troubles évidents, il a appelé, un peu tard, au « dialogue ».
Ce soutien français peut surprendre. La France n’a pas d’intérêts économiques majeurs et/ou stratégiques au Togo. Après le soutien français aux génocidaires rwandais et aux « démocratures » criminelles (Congo, Angola, Tchad…), l’image exécrable de la France sur le continent ne risque-t-elle pas de lui porter préjudice ? Plusieurs Français, assimilés aux amis du régime, ont dû fuir le Togo. Or les relations franco-togolaises échappent à toute rationalité. « Elles sont fondées sur des liens mafieux et personnels entre présidents, militaires et dirigeants d’entreprises à Paris et à Lomé », note Franck Ekon, ancien correspondant togolais de l’AFP, contraint à l’exil par le régime. Le général Gnassingbé Eyadéma, qui avait gardé le pouvoir absolu pendant 38 ans (un record en Afrique !), pouvait toujours compter sur l’« amitié » de ses homologues français. Officiellement, il s’agissait de défendre la « stabilité politique » contre une opposition jugée trop désunie. Mais chacun sait qu’un passage par Lomé était et est toujours très rémunérateur (pour l’obtention de contrats, le financement de partis politiques français, etc.). Les réseaux Mitterrand n’avaient rien à envier à ceux, contemporains, de Jacques Chirac (1). Alors que le régime continuait à commettre des crimes atroces, des hommes politiques français, dont les plus respectables – Michel Rocard et Fodé Sylla –, continuaient de défendre Eyadéma. Même dans le cadre de la coopération décentralisée, des élus français, inspirés par le chef de l’État, ont « prêté allégeance » au régime. Une politique qui perdure. « Empêtrée dans des magouilles financières, la France a intérêt à perpétuer la survie du régime. Faure Gnassingbé a dû donner des garanties. N’oublions pas que c’était lui qui plaçait l’argent de son père (2) », fait remarquer Franck Ekon.
Et puis, mine de rien, les intérêts économiques français ne sont pas négligeables… à l’échelle togolaise. La France est de loin le premier partenaire économique (20 % des importations). Si l’Union européenne a suspendu la coopération économique avec le pays en 1993 à cause d’un « déficit démocratique », les entreprises françaises continuent d’acquérir des secteurs économiques privatisés. Ainsi la Lyonnaise des eaux qui a remplacé la compagnie nationale Eau et électricité en 2000. Citons aussi la BNP Paribas, acteur françafricain incontournable, qui a acheté la majorité des actions de la Banque togolaise pour le commerce international. Quant au port maritime de Lomé, célèbre pour ses trafics d’armes notamment, il est contrôlé par des investisseurs français. Idem pour les grands hôtels.
Or, il n’est pas sûr que ces opérateurs économiques-là profiteraient d’un changement démocratique. Ils peuvent compter sur le soutien français. Et tant que l’opinion publique continue d’ignorer largement cette politique, pourquoi la modifier ?

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(1) Lire l’excellente analyse de Gilles Labarthe dans Le Togo, de l’esclavage au libéralisme mafieux.
(2) Différentes sources évaluent la fortune familiale à plusieurs milliards d’euros.
Henrik Lindell
Témoignage chrétien, 05/05/2005
Pourquoi Paris s’accroche au clan Eyadema
En légitimant la « victoire frauduleuse » de Faure Gnassingbé, héritier du clan qui tient le Togo depuis 40 ans, Paris exacerbe le ras-le-bol anti-français qui, comme en Côte d’Ivoire, couve dans ses ex-colonies. Telle est la thèse du journaliste et ethnologue suisse Gilles Labarthe. Les explosions de colère qui ont suivi l’annonce des résultats (60% pour le fils du dictateur Gnassingbé Eyadema contre 38% au candidat de l’opposition Akitani-Bob) confirment cette tendance et inquiètent les 3 000 Français vivant dans ce pays.
En s’accrochant à des dictatures corrompues, Paris accélère sa « perte d’influence » en Afrique, affirme l’auteur du livre très documenté. Il rappelle le cas de Madagascar : il y a trois ans, la France soutenait mordicus la victoire contestée du despote Ratsiraka contre son rival le businessman pro-américain Ravalomana. Ce dernier, fort d’un soulèvement populaire et d’appuis occidentaux (notamment suisse), l’a finalement emporté. Le Rwanda dirigé par l’anglophone Kagamé est également en froid avec Paris. De multiples acteurs se partagent peu à peu la Françafrique construite par le général de Gaulle : Américains, Anglais, Allemands, sans parler des Libanais maîtres de l’import-export et des Chinois qui accaparent les travaux publics.
Dans ce sens, l’accord de « gouvernement d’union nationale » conclu lundi soir, sous les auspices du Nigeria anglophone, entre Faure Gnassingbé et Gilchrist Olympio, figure de proue de l’opposition, est à prendre avec des pincettes. Il n’est d’ailleurs pas reconnu par la rue à Lomé, et Olympio semble faire machine arrière en dénonçant la « fraude massive » des élections. L’opposition songe au scénario ukrainien.

Petit, mais très stratégique
Pays discret de 5 millions d’habitants, surnommé « Suisse de l’Afrique », le Togo est une place financière et stratégique importante pour la France. Un mince couloir qui relie l’Atlantique au Sahel, où transite le phosphate local, mais aussi l’uranium du Niger. Lomé est le seul port en eau profonde de la région. S’y ajoutent des trafics d’armes et de pierres précieuses. Le pays est par ailleurs une zone franche, « zone de non-droit où tous les coups sont permis », estime Labarthe. Ces trafics sont sécurisés par la dictature militaire qui prélève sa dîme, ajoute-t-il : « Faure est le garant de la continuité des réseaux actuels. S’il perd le pouvoir, des dizaines d’affairistes influents devront quitter le Togo. »
« Ce livre répond aux thèses persistantes qui attribuent la responsabilité du marasme aux Africains eux-mêmes », conclut Gilles Labarthe. L’ouvrage commence par le « meurtre fondateur » du premier président Sylvanus Olympio (père de Gilchrist) en 1963. Un dirigeant compétent qui résistait aux pressions françaises et voulait une monnaie solide indexée… au Deutsche Mark. « Ce pauvre Sylvanus Olympio était matois. Il voulait jouer au plus fin. C’était un homme d’Unilever. Il s’appuyait sur les Anglais. (…) Il a été puni par où il a péché », a expliqué Charles de Gaulle.

Nombreux liens suisses
La Suisse est l’un des principaux créanciers du Togo, notamment à la suite de la construction de nombreux « éléphants blancs » dans les années 70 et 80. Le livre de Gilles Labarthe liste les réalisations – sidérurgie, scieries, cimenteries, raffineries – souvent surdimensionnées et surfacturées, tombées en désaffection sans avoir servi au développement du pays. Ces investissements ont été cautionnés par la Garantie fédérale des risques à l’exportation. Quant à la fortune de Gnassingbé Eyadema, mort le 5 février 2005, l’auteur l’évalue entre un et deux milliards de dollars. Elle a été prélevée essentiellement sur les exportations de phosphates. Disposant d’excellents conseillers financiers, le dictateur aura sans doute bien dispersé ses comptes, comme ce fut le cas pour la fortune du tyran zaïrois Mobutu, estime le journaliste. Néanmoins, si l’opposition togolaise arrivait au pouvoir, une demande d’entraide judiciaire serait adressée à Berne.
Daniel Wermus
Infosud, 27/04/2005
Compte-rendu
Le pays est moins connu que son dictateur récemment défunt. Le Togo de Gnassingbé Eyadéma tel que le décrit le journaliste Gilles Labarthe est un « concentré d’Afrique », non seulement par son climat varié et ses richesses naturelles, mais parce qu’il a depuis toujours attiré les convoitises et servi de laboratoire aux travers contagieux constatés plus tard dans d’autres États du continent. Disputée par trois puissances européennes – France, Grande-Bretagne et Allemagne –, la langue de terre ouest-africaine échut à la France. Et si l’on en juge par l’état actuel du Togo, à l’économie sinistrée et aux institutions branlantes, ce ne fut pas pour le meilleur, surtout si on le compare à son voisin anglophone, le Ghana. Sans rejeter toute la faute sur les anciens colonisateurs, l’auteur dresse néanmoins un tableau édifiant des relations franco-togolaises, placées sous le signe de la prédation et de l’abus. En cautionnant – voire en organisant – l’assassinat du président Sylvanus Olympio trois ans seulement après l’indépendance togolaise, Paris a inauguré une politique d’intervention qui sera élargie par Jacques Foccart à tout le « pré carré » et entretenue sans états d’âme par les différents présidents français. Une situation que la présidentielle de dimanche n’effacera pas en un jour, après trente-huit ans d’une dictature sanguinaire et ubuesque. La « togolité » inventée en 1967 pour justifier le monopole de l’ethnie présidentielle sur l’armée n’a pas fini de faire du Togo une poudrière.
Laurent d’Ersu
La Croix, 21/04/2005
Compte-rendu
Le Togo, il faut bien le reconnaître, tout le monde s’en fiche éperdument. Le général Gnassingbé Eyadéma a pu y imposer sa dictature militaire pendant 38 ans sans que l’opinion publique européenne ne s’en offusque. Elle ne réagit aujourd’hui qu’avec les violences qui entourent l’élection très contestée de Faure Gnassingbé, le fils de Gnassingbé Eyadéma. La télévision nous a montré des militaires togolais bastonnant les électeurs et s’enfuyant avec les urnes. Le journaliste d’investigation Gilles Labarthe raconte dans Le Togo, de l’esclavage au libéralisme mafieux l’histoire très mouvementée de cette ancienne colonie allemande.
Imaginez une étroite bande de terre incrustée en Afrique de l’Ouest, coincée entre le Bénin francophone et le Ghana anglophone. Un peu plus grand que la Suisse, peuplé de 5 millions d’âmes, le Togo ne manque pas d’atouts, des matières premières (phosphates), d’excellentes terres agricoles, le seul port en haut profonde de la région, et une population bien formée. L’Allemagne, le premier colonisateur, voulait en faire un protectorat modèle. Récupéré par la France et l’Angleterre, le Togo a été dépecé, la partie anglophone rejoignant le Ghana.
L’histoire du pays depuis l’indépendance en 1960 se confond pratiquement avec le règne sans partage de l’ancien sergent-chef Eyadéma, ancien champion de lutte, et ami de la France. Arrivé au pouvoir en 1967 à l’issue d’un coup d’État militaire, il n’a quitté le pouvoir que cette année lorsque son cœur a lâché. Fondateur de l’agence de presse DATAS, collaborateur des principaux journaux romands, et notamment du Matin, Gilles Labarthe, 37 ans, raconte comment militaires sanguinaires, politiciens corrompus et homme d’affaires sans scrupule se partagent depuis tant d’années les quelques richesses de ce petit pays africain.
Le Suisse Franz Weber ne s’en sort pas à son avantage dans ce petit ouvrage très militant. « La loi togolaise protège mieux les animaux que les hommes », écrit Gilles Labarthe. Pour agrandir des réserves d’animaux, les soldats n’hésitaient pas à déloger les paysans, brûlant cases et bétail. Eyadéma, se présentant comme « un homme de la forêt », lui-même grand chasseur, invitait les présidents français, et notamment Valéry Giscard d’Estaing, à tirer les buffles, les phacochères et les éléphants. Le romancier africain Ahmadou Kourouma décrit à merveille le système politique du Togo dans un livre joliment intitulé En attendant le vote des bêtes sauvages.
Ian Hamel
Le Matin, 2005
Le jeudi 26 mai 2011    Genève (Suisse)
Rencontre avec Gilles Labarthe, « Sarko l'Africain »

À propos du livre Sarko l’Africain où l’ethnologue et journaliste suisse Gilles Labarthe démontre que le président actuel est tout aussi compromis en Françafrique que ses prédécesseurs : à quand une véritable démarche démocratique ?

> Gilles Labarthe a publié aux éditions Agone :
L’Or africain. Pillages, trafics & commerce international (2007)
Le Togo, de l’esclavage au libéralisme mafieux (2005)

18h. Librairie Payot Chantepoulet, 5 rue Chantepoulet
Informations : 022 731 89 50
chantepoulet@payot.ch

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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D