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Journalistes précaires, journalistes au quotidien
avec Georges Abou, Gilles Balbastre, Christophe Dabitch & Annick Puerto
Parution : 20/04/2007
ISBN : 9782748900644
Format papier : 896 pages (11 x 18 cm)
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Le secteur de la presse est certainement de ceux où la précarisation des petits salariés est la plus galopante. La corporation, pourtant truffée de grandes consciences toujours prêtes à délivrer des leçons d’humanisme sans frontières, ne s’émeut guère de la condition galérienne qui est faite, en son sein, à des milliers de jeunes complaisamment livrés à l’arbitraire des employeurs par les écoles de journalisme.
Le grand public ne connaît généralement du journalisme que sa vitrine la plus clinquante. Il ignore à quel degré de médiocrité intellectuelle et d’imposture morale est parvenue, sous la conduite de ses élites autoproclamées, cette corporation où une minorité privilégiée régente avec arrogance et sans compassion une masse de jeunes gens auxquels quelques années d’études post-baccalauréat sans véritable substance ont permis d’atteindre ce niveau officiellement certifié d’inculture branchée et culottée, bavarde et narcissique, que semble apprécier et favoriser le monde politico-médiatique.

En plus d’un ensemble d’analyses des conditions sociales de fonctionnement, le lecteur trouvera dans cet ouvrage, sous la forme d’entretiens approfondis avec divers professionnels (presse écrite, quotidienne, nationale ou régionale, de magazine, télé, radio, etc.), une série de témoignages à la fois très éclairants et très émouvants sur le monde journalistique. Et, au-delà, sur une intelligentsia prolétaroïde dramatiquement représentative de ce que les métiers de la communication sont devenus aujourd’hui.

Alain Accardo

Sociologue et professeur honoraire à l’université de Bordeaux 3, Alain Accardo tient une chronique dans La Décroissance. Soucieux de promouvoir une sociologie critique, dans la continuité des travaux de Pierre Bourdieu, notamment sur les systèmes de reproduction des inégalités, et de domination, Alain Accardo s’est fait une spécialité de l’étude du monde journalistique. Tous ses livres sont désormais publiés aux éditions Agone.

Lire la chronique d’Alain Accardo sur les blogs de TerrainsDeLuttes.org

Les livres de Alain Accardo sur le site

Dossier de presse
Olivier Cyran
CQFD , janvier 2006
Michel Perraudeau
Anjou laïque , janvier 2008
Propos recueillis par R. Pfefferkorn
La Marseillaise , 15/07/2007
David Leloup
Imagine demain le monde , mai-juin 2007
Pierre-Louis Chantre
Centre Romand de formation des journalistes
www.comedia.ch, syndicat suisse des médias , 04/04/07
Alain Accardo
À Babord ! , février/mars 2007
Edgar Roskis
Le Monde diplomatique , Janvier 1999
Erik Neveu
Réseaux , 1996
Les journalistes précaires
Lire l’article en ligne
Olivier Cyran
CQFD , janvier 2006
Les rapports entre médias et politique sont bien connus. Ce qui l’est moins est qu’à côté des grandes "stars" du journalisme, généralement dispensateurs de morale mais toujours fascinés par la lumière du pouvoir tels des papillons de nuit, il existe un prolétariat de journalistes et de communiquants. C’est l’ingérence culturelle qui fit dire à une journaliste du 20 heures que l’Ecole Normale Supérieure (située rue d’Ulm) se trouvait rue de l’ULM ! C’est l’ingérence économique qui maintient des centaines de jeunes journalistes dans des contrats précaires, vivotant de peu, exploités et essorés par des patrons sans vergogne. L’ouvrage est un réquisitoire d’une telle force qu’on se demande ce qui différencie la France de pays où la presse est à un état rudimentaire. Un document implacable.
Michel Perraudeau
Anjou laïque , janvier 2008
Interview - Enquête sur le monde du journalisme

Les éditions Agone rééditent l’enquête « Journalistes précaires, journalistes au quotidien » réalisée par Alain Accardo. Malgré le courage et la lucidité de quelques uns, la profession est massivement marquée par la précarité, le caporalisme, le clinquant et l’inculture.

Votre enquête sociologique sur le journalisme,Journalistes précaires, journalistes au quotidien, réalisée dans les années 90, vient d’être rééditée par les éditions Agone . Cela signifie-t-il qu’elle a conservé toute son actualité ?
C’est en effet le cas. Son actualité n’était pas liée à des aspects conjoncturels et transitoires du journalisme, mais à des facteurs structurels qui non seulement n’ont pas disparu mais se sont même aggravés, tels que la concentration capitalistique des entreprises de presse et le développement du travail précaire.

On a pu dire que cette enquête était unique en son genre. En quoi ?
Elle l’est en ce sens que si par sa problématique, ses perspectives théoriques, son appareil conceptuel et sa méthodologie, elle reste un travail sociologique universitaire, l’équipe de recherche que j’ai formée pour accomplir ce travail est presque entièrement composée de journalistes professionnels connaissant de l’intérieur le fonctionnement et l’atmosphère des rédactions, familiers de l’univers journalistique, y compris pour certains sous l’angle de la précarité. Pas n’importe quels journalistes, mais des hommes et des femmes qui avaient reçu, chose rare, une initiation sociologique, et qui étaient capables d’objectiver leurs propres pratiques. Ce mélange inédit de regard sociologique et d’expérience journalistique fait l’originalité et la force de ce travail.

Le tableau que vous brossez de l’univers journalistique n’est pas flatteur, il est même très inquiétant…
Disons qu’il ne coïncide pas avec la vision enchantée que les journalistes aimeraient donner de leur métier. En fait, tous les défauts qu’on pouvait déjà pointer il y a une dizaine d’années, sont devenus encore plus évidents, et même les syndicats de journalistes en dénoncent un certain nombre – avec malheureusement plus de lucidité sur les effets que sur les causes profondes – qu’il s’agisse de la concentration des entreprises de presse sous le contrôle d’empires industriels et financiers, de l’extension galopante de la précarité de l’emploi du fait de l’inflation de l’audiovisuel et de la presse magazine, de l’inféodation de l’information aux puissances d’argent, à travers la publicité notamment, de la connivence du journalisme avec l’établissement politique, de la dégradation du travail d’investigation proprement journalistique, de la « pipolisation » de l’information, etc.

Faut-il pour autant mettre tous les journalistes et toute la presse dans le même sac ?
Ce que nous étudions dans notre enquête c’est essentiellement la presse qui assure l’information de l’immense majorité du public et dans laquelle les grands médias audiovisuels jouent un rôle prépondérant. C’est cette presse-là qui est tombée aux mains de la puissance capitaliste et qui fonctionne sous l’emprise du marché, même quand elle se prend encore pour un service public. Il subsiste une presse indépendante ou d’opposition, qui se situe surtout dans la presse écrite, et qui compte même quelques titres prestigieux. Mais elle ne touche pas un public de masse et elle a le plus souvent beaucoup de mal à se maintenir. Nous rendons d’ailleurs explicitement hommage au courage et à la constance de ses animateurs. Mais le véritable objet de notre travail a été d’analyser comment la logique structurelle du système de domination capitaliste a pénétré et perverti les entreprises de presse.

Il n’y a donc plus de journalistes lucides et courageux dans la grande presse dominante ?
Si, il y en a, mais pas suffisamment pour constituer une force capable de lutter contre l’asservissement des médias. Et cela pour deux raisons principales : la première, c’est que les écoles de journalisme et les IEP, qui sont aujourd’hui les pourvoyeurs essentiels de personnel journalistique, ont un recrutement sociologiquement peu diversifié. Ils sélectionnent et forment des étudiants que ni leur origine sociale (très majoritairement petite-bourgeoisie ou bourgeoisie) ni la formation reçue, très superficielle, n’inclinent à prendre un point de vue critique sur la société. Ces jeunes journalistes ne risquent pas de beaucoup perturber le consensus idéologico-politique qui règne dans les rédactions et qui va grosso modo du centre-gauche social-libertaire à la droite libérale-sociale. Quant aux atypiques qui auraient échappé au formatage, ils sont réduits à l’impuissance, d’une part par leur précarité qui est devenue la règle générale pour l’embauche dans la profession, d’autre part par le caporalisme de l’encadrement (rédactions en chef, directions de l’info, etc.) qui est le fait de la fraction la plus huppée, une caste cooptée tout entière acquise au libéralisme économique, au journalisme gestionnaire, et qui est à la dévotion du grand patronat.

A propos de la condition des journalistes précaires, vous n’hésitez pas à parler d’une nouvelle « prolétarisation ». Le terme est-il vraiment justifié ?
Je le crois. J’ai consacré tout un chapitre de l’ouvrage aux raisons objectives pour lesquelles je pense qu’on est en droit d’utiliser le concept de « prolétarisation » pour décrire la condition des travailleurs précaires d’aujourd’hui, pas seulement d’ailleurs dans le journalisme. Si on ne s’en tient pas aux aspects les plus superficiels ou formels de l’exploitation du travail salarié, par exemple au fait que le travailleur porte un bleu de chauffe taché de cambouis ou une chemise à col blanc, mais si on considère des aspects plus structurels, comme la durée du travail, son rythme, le degré d’initiative du travailleur dans son exécution, la rémunération, la pérennité de l’emploi, et surtout les effets aliénants, déstructurants, de la condition précaire sur la personnalité en proie à l’appauvrissement et à la souffrance, alors il est tout à fait légitime de parler de prolétarisation, non plus seulement à propos d’ouvriers d’industrie, mais aussi à propos de travailleurs intellectuels. Il faut lire nos entretiens avec des précaires. Ils sont édifiants à tous égards…

Propos recueillis par R. Pfefferkorn
La Marseillaise , 15/07/2007
Édition revue et actualisée de l’ouvrage séminal qui a ouvert les yeux de la profession. Oui, à l’ombre de quelques vedettes du métier, une horde de journalistes précaires sous statut d’indépendant bossent comme des bêtes pour peau de balle. Ces 18 témoignages fouillés et leur mise en perspective sociologique n’ont - malheureusement - pas pris une ride depuis leur première publication en 1998 : "la situation s’est encore déteriorée", constate aujourd’hui le sociologue Alain Accardo. Seul regret : on aurait aimé savoir ce que sont devenus, 10 ans plus tard, ces 18 journalistes.
David Leloup
Imagine demain le monde , mai-juin 2007

Fruit d’une enquête sociologique française, le portrait accablant d’une profession qui se paupérise tant matériellement qu’intellectuellement.

Il y a encore peu de temps, c’était un soupçon, une appréhension, une crainte individuelle à peine audible. Aujourd’hui, c’est une certitude, une angoisse, un cri collectif. Que les conditions de travail des journalistes se soient terriblement dégradées ne fait plus de doute plus personne. Leur pitoyable état est même devenu un objet d’étude et un modèle d’évolution sociale. Alain Accardo élève ainsi le monde des journalistes au rang d’exemple, celui d’une mutation du travail qui voit le retour à une forme primitive de salariat. Enquêtes à l’appui, il dresse un portrait terrible de la profession. Les journalistes, nouveaux héros d’une fable à la Dickens, on avait rêvé mieux.

Les patrons de médias qui liront ces pages trouveront certainement une raison de désamorcer le propos. On peut toujours accuser Alain Accardo de ne retenir que ce qui l’arrange. Le fait est que le sociologue, très remonté, ne cache pas la fonction de son ouvrage collectif. Face à un ultralibéralisme qui triomphe dans le journalisme plus encore qu’ailleurs, il cherche à ouvrir les yeux sur la réalité des médias, la précarité qu’il créent, le dévoiement de l’information qu’ils produisent, la prolétarisation générale qu’ils représentent. Ce faisant, l’entreprise prête le flanc au soupçon de partialité, de gauchisme aveugle, d’altermondialisme conservateur.

Il n’empêche, le tableau fait mouche. Derrière une vitrine clinquante et quelques stars, des milliers de galériens croupissent dans un quotidien fait de brimades, d’humiliations, de frustrations professionnelles, financières, personnelles. Même si les témoignages racontent avant tout la situation en France, n’importe quel journaliste lambda s’y reconnaîtra. En une vingtaine de témoignages fouillés et entrecoupés d’analyses, ce livre donne corps à ces nouveaux gueux, à leurs vies de travailleurs jetables, à leurs illusions perdues. À leur aveuglement aussi : certains n’ont pas conscience de leur situation. Et bizarrement, le journalisme fait toujours des envieux… Sans doute plus pour longtemps.

Lire l’article sur le site du Centre Romand de formation des journalistes

Pierre-Louis Chantre
Centre Romand de formation des journalistes
Journalisme et précarité, les coulisses de l’info spectacle
Après Journalistes au quotidien, le sociologue Alain Accardo et un groupe de chercheurs avaient publié, en 1998, Journalistes précaires. Les ouvrages, réédités aux éditions Agone, sont des études édifiantes qui n’ont hélas pas pris une ride. Il y est question de la vie des pigistes et des CDD qui fabriquent l’information. Des soutiers assimilables à des OS d’un genre nouveau.

Contaminées par la loi des grands groupes financiers (Bouygues, Lagardère, Dassault…), les entreprises de presse ont adopté un fonctionnement qui se révèle désastreux pour les conditions de travail des journalistes. Bien entendu, ce sont les pigistes, corvéables à merci, qui souffrent le plus de cette orientation. Cette situation n’est pas sans répercussions dommageables sur la qualité de l’information tant dans la presse écrite que dans les secteurs audiovisuels.

Le livre réalisé par Alain Accardo et les membres du groupe Sociologie des pratiques journalistiques réunit deux livres publiés, en 1995 et en 1998, aux éditions Le Mascaret. Du premier, Journalistes au quotidien, n’a été retenu que le Journal d’un JRI (journaliste reporter d’images) écrit par Gilles Balbastre en 1994. Balbastre était alors JRI à France2 Lille (il a réalisé depuis des documentaires comme Moulinex la mécanique du pire ou EDF les apprentis sorciers). Le second, Journalistes précaires, s’appuie sur des témoignages – parfois acides - recueillis en 1996. Dix-sept pigistes, jeunes pour la plupart, aux itinéraires variés, se livrent anonymement. Au fil des pages, les parcours les plus tortueux sont commentés. Nous sommes bien loin du royaume des stars grassement payées qui encombrent le PAF.

Véritables "travailleurs Kleenex", les pigistes interrogés racontent par quelles batailles ils doivent passer pour continuer d’exister au sein d’une redoutable compétition commerciale. En effet, seul le sensationnel attire les rédacteurs en chef. Alors, il faut embellir le réel au risque de bidonner, monter en épingle des sujets, schématiser des situations complexes, trouver l’angle le plus accrocheur, aborder les reportages comme des petites fictions, courir après le « people » ou le « glamour », chasser l’exclusivité, faire toujours bonne mine, caresser dans le sens du poil tout un réseau de connaissances et courtiser les décideurs pour pouvoir espérer survivre dans cette jungle. En conséquence, la déontologie passe souvent à la trappe. Mensonges et désinformations deviennent la règle dans les médias bavards, narcissiques et défenseurs de l’ordre établi. La médiocrité et l’imposture sont au pouvoir pour défendre les intérêts de l’establishment dans tous les domaines (économiques, politiques, sportifs, culturels…).

Reportages nunuches formatés sur la demande des patrons et des annonceurs publicitaires, enquêtes autocensurées écartant des sujets aussi dangereux que les mouvements sociaux, sujets pompeux pompés chez la concurrence et donc usés jusqu’à la corde, info spectacle truffée de rabâchages stéréotypés, voilà les médias aseptisés que l’on nous sert à longueur d’année. Le résultat est inquiétant. Quand un reportage est jugé inopportun par un manitou, il n’est pas acheté et du coup l’événement n’existe pas pour le grand public. Ainsi, des pans entiers de la vie de notre planète sont occultés des médias monolithiques parce qu’idéologiquement incompatibles avec l’évangile du dieu Pognon.

Travaillant plutôt 50 heures que 35, mal payés ou parfois pas payés du tout, assumant souvent eux-mêmes leurs frais professionnels, plagiés, pillés, méprisés, humiliés, déprimés, mal défendus par les syndicats, les pigistes se révoltent peu. « Un pigiste, c’est forcément gentil. Il ne peut se fâcher avec personne », déclare l’un d’eux. Avant de poursuivre un patron indélicat devant les Prud’hommes, un pigiste réfléchira en deux fois. Bien sûr, la justice l’aidera à récupérer l’argent qu’on lui doit, mais ensuite ? Un tel crime de lèse majesté le condamne automatiquement à rejoindre l’ANPE pour longtemps. L’agitateur est vite grillé dans ces paniers de crabes que sont les rédactions, authentiques paradis de l’artifice et du croc-en-jambe.

Malgré tout, englués dans leur contradiction de dominés intégrés en trompe-l’œil à l’univers des dominants du médialand, certains pigistes « heureux » ont la naïveté de croire qu’ils font partie d’une classe à part ou qu’ils appartiennent à une corporation prestigieuse, le fameux « quatrième pouvoir ». Individualistes, victimes consentantes des coups qu’ils subissent, VRP de l’info conforme à la logique de marché, serviteurs complices, auto-exploités et fiers de l’être au nom d’une idée très particulière qu’ils se font de la liberté, les pigistes modernes et dynamiques ne voient pas d’un bon œil l’action syndicale réputée, naturellement, ringarde. Un pigiste contestataire dit même qu’il a été chahuté dans une rédaction quand il a sollicité l’aide d’un délégué syndical pour résoudre un conflit...

Journalistes précaires casse avec pertinence le mythe du journaliste sans peur et sans reproche des séries télé ou des films d’aventures. Il est temps de pointer certaines vérités, de décoder l’envers du décor, de ruer dans les coulisses du médiatoc. Il est temps que les précaires haussent le ton, trouvent la voie de la solidarité, agissent contre les marchands de salades prédigérées. Tant qu’une abondante main d’œuvre docile sera essentiellement occupée à défendre sa propre survie au sein d’un système perverti, l’indispensable information pluraliste ne pourra être garantie.

On se souvient des Nouveaux chiens de garde, de Serge Halimi. Journalistes précaires continue l’état des lieux. Le premier prenait à partie une trentaine de vedettes multicartes. Le second aborde le quotidien de milliers de journalistes précaires, tous médias confondus. Entre les connivences fructueuses des uns et les déplorables conditions de travail des autres, il n’y a pas de quoi s’enthousiasmer sur la qualité des infos déversées du matin au soir.

En conclusion, Alain Accardo réclame la libération des médias. Pour y arriver, il faudrait casser les reins aux empires de presse. Le sociologue préconise l’expropriation des grands groupes financiers qui ont fait main basse sur les entreprises de presse. Il réclame des dispositions favorisant la presse indépendante et non lucrative, rejetant la concentration des titres et le cumul des fonctions dirigeantes, refusant le pourrissement publicitaire, écartant toute confusion avec les pouvoirs économiques et politiques. Il suggère également la suppression des structures qui ont façonné le journalisme actuel, c’est-à-dire les écoles de journalisme dominées par le patronat qui formatent leurs étudiants pour en faire « une main d’œuvre précaire, corvéable, semi-illettrée, incapable d’analyser le système qui l’asservit, mais fascinée par le mirage petit-bourgeois de l’intégration aux nomenklaturas de l’establishment ». Pour tout cela, il ne faudra pas trop compter sur la gauche institutionnelle, toujours prête à pactiser avec l’ennemi au nom du réalisme politique et de la nécessité d’exister médiatiquement…

Comme tous les livres qui mettent les pieds dans le plat, Journalistes précaires ne sera sans doute pas choyé par les journalistes vedettes qui nous étalent leur « humanisme » à longueur d’éditos, tout en pressant leurs collaborateurs comme des citrons. Alors, soutenez ce pavé de 896 pages qui tombe à pic dans… la mare aux canards.
Paco
www.lemague.net , 18/04/2007
Les journalistes précaires

En 1998 paraissait le livre Journalistes précaires, ahurissante plongée dans les ateliers de confection médiatique coordonnée par Alain Accardo. Sept ans plus tard, le nombre de précaires munis d’une carte de presse est passé en France de 5000 à plus de 6000, sans compter les innombrables journalistes non encartés qui galèrent. Sept ans plus tard, Alain Accardo, toujours sociologue des médias, fait le point.

Dans l’introduction de cet ouvrage collectif, Alain Accardo rappelle que l’augmentation de la précarité chez les journalistes se traduit par une intense souffrance sociale dans le vécu des journalistes précaires. A la « misère de condition » (matérielle), s’ajoute une « misère de position », celle d’être à une place subalterne, dévalorisée à l’intérieur d’une profession qui ne l’est pas. Cette précarisation n’est pas sans retombées dans les pratiques journalistiques. Selon un des auteurs, Gilles Balbastre, « elle installe plus que jamais les journalistes dans un rapport marchand à l’objet de leur activité et soumet leur travail à une logique commerciale qui détermine en grande partie leur survie dans cette profession ». Quand on est pigiste, il faut savoir se vendre. Georges Abou relate tous les efforts de représentation, tout le travail de présentation de soi qu’ils doivent effectuer. Mais il faut aussi savoir vendre son produit, son sujet. Et la concurrence est forte. (réd.)

CQFD : Sept ans ont passé depuis la parution de votre livre Journalistes précaires. Comment décririez-vous l’évolution de la précarité journalistique sur cette période ?
Alain Accardo : En termes d’aggravation continue… On pouvait s’y attendre, étant donné que les causes fondamentales du phénomène de précarisation du travail salarié ne sont pas plus combattues dans la presse qu’ailleurs. Le phénomène étant, justifié et encouragé aussi bien par nos dirigeants politiques que par nos économistes les plus autorisés, au nom de la mobilité, de l’ouverture et du changement exigés par la modernité, on ne voit pas pourquoi les entreprises de presse comme les autres se priveraient de ce bon moyen d’accroître leur rentabilité. Comme nous l’avons déjà montré dans nos précédentes enquêtes, l’obsession de la rentabilité qui mine les entreprises de presse commerciales a aussi profondément contaminé le service public.

La course à la rentabilité ne semble pas suffisante à expliquer la précarisation des journalistes. On entend souvent dire qu’un CDD (contrat à durée déterminée) qui travaille à l’année coûte autant qu’un jeune CDI (contrat à durée indéterminée), et que c’est surtout sa docilité qui rend le précaire attractif. Vous partagez ce point de vue ?
Oui, malheureusement. S’il est un espace social dans lequel ceux qui s’y investissent ont une faible probabilité d’acquérir des dispositions à la résistance ou à l’insoumission, c’est bien celui des entreprises – et particulièrement des entreprises privées – où règne, avec le bon plaisir patronal, celui de ses délégués et auxiliaires, cadres et petits chefs, souvent anciens précaires qui ont sué pour devenir titulaires. Les rédactions de presse sont à cet égard très édifiantes : le traitement qu’y subissent le plus souvent les précaires est proprement indigne.

Vos travaux sur les journalistes précaires ont mis en évidence les effets de la précarité sur la pratique du journalisme. Comment ces effets se manifestent-ils aujourd’hui ?
Par rapport à l’époque où nous enquêtions sur les journalistes précaires, il semble qu’on voie pointer maintenant chez les journalistes une inquiétude nouvelle. Les concentrations et fusions des entreprises de presse, l’emprise grandissante des technologies nouvelles sur le travail journalistique, l’invasion des journaux gratuits et de leur information en confettis, le despotisme sans partage de la pub, l’extension fulgurante de la communication par Internet, le recours systématique aux consultants et spécialistes extérieurs, tout concourt au surgissement d’une interrogation inédite, qui ne va pas manquer de tarauder de plus en plus la corporation et le public : à quoi servent les journalistes, a-t-on encore vraiment besoin d’eux ? Leurs patrons les tiennent déjà pour des quantités négligeables. En quoi, en dehors du fait de chanter leur propre louange et d’encenser les dominants, leur travail est-il irremplaçable ?

Propos recueillis par Olivier Cyran

lu sur http://www.comedia.ch
Morceaux choisis d’un article publié dans le N° 29 de CQFD, mensuel de critique sociale, décembre 2005. Site : www.cequilfautdetruire.org

www.comedia.ch, syndicat suisse des médias , 04/04/07
Misère du journalisme
Au milieu des années 1990, Alain Accardo faisait paraître en France les résultats d’une enquête approffondie sur le journalisme. Ces travaux font actuellement l’objet d’une réédition dans un même volume intitulé Journalistes précaires, journalistes au quotidien, à paraître chez Agone (Marseille). Ce livre suit dans leurs pratiques quotidiennes plusieurs journalistes chevronnés, à l’intérieur des rédactions comme sur le terrain, pour expliquer la nature de la crise profonde, à la fois d’identité, du sens et des valeurs, qui affecte aujourd’hui l’ensemble du journalisme et qui compromet la qualité d’une information plus que jamais nécessaire à la vie démocratique.
L’enquête centre l’observation et l’analyse sur le processus de précarisation croissante qui touche désormais l’emploi dans les entreprises de presse de plus en plus soumises à la loi du marché, avec des effets le plus souvent désastreux tant au plan de l’activité professionnelle – et donc de la qualité de l’information – qu’au plan de l’existence personnelle des précaires (piges, contrats à durée déterminée, etc.). Comme le soulignent le sociologue Alain Accardo et ses amis journalistes du groupe de recherche, « on perçoit actuellement dans le journalisme les conséquences d’une évolution qui affecte plus largement une grande partie du tertiaire et tout particulièrement le secteur de la production et de la diffusion des biens symboliques, évolution caractérisée par l’émergence et le développement au sein des classes moyennes d’un « prolétariat » de type nouveau, comparable à bien des égards à l’ancien prolétariat industriel, et en même temps très différent parce que les nouveaux manœuvres, ouvriers spécialisés et autres « nouveaux pauvres » de la production symbolique sont porteurs de propriétés (origines sociales, capital culturel, dispositions, etc.) grâce auxquelles ils peuvent faire illusion, aux yeux des autres et à leurs propres yeux, et continuer à tourner indéfiniment en rond dans les contradictions inhérentes à leur position de dominants (très) dominés, à la fois victimes malheureuses, souffre-douleur révoltés et complices consentants de l’exploitation qu’ils subissent. »
Le texte qui suit est tiré de la préface de Journalistes précaires, journalistes au quotidien, écrit en collaboration avec Georges Abou, Gilles Balbastre, Christophe Dabitch et Annick Puerto.

Le constat de carence et de crise du monde journalistique que notre enquête, entreprise il y a plus de dix ans, nous avait conduits à dresser, demeure pour l’essentiel valable aujourd’hui. Il convient même, en toute rigueur, de dire que la situation s’est encore détériorée, vu que l’aggravation des causes ne peut qu’entraîner celle de leurs effets. Aujourd’hui plus encore que précédemment, les médias sont une industrie soumise à toutes les contraintes et tous les impératifs de l’économie libérale. L’hégémonie de l’audiovisuel, et singulièrement de la télévision, a renforcé, par l’intermédiaire de la publicité, la soumission au mercantilisme des industriels, des banquiers et des autres grands investisseurs qui détiennent désormais la propriété de la presque totalité des médias d’information et de communication.

En marge de ces « empires de presse » dominateurs, de modestes artisans se battent avec courage et abnégation pour faire subsister une presse (le plus souvent écrite) indépendante et critique, qui a beaucoup de peine à se maintenir malgré les incontestables talents qui s’y déploient. Certaines d’entre elles et certains d’entre eux, qui ont fait précédemment, à l’intérieur de quelque grande rédaction, l’expérience de la condition précaire, ont finalement préféré les difficultés matérielles et les aléas liés à la liberté de penser plutôt que l’asservissement de l’esprit qu’on voulait leur imposer. Ce sont tous ces journalistes-là qui mériteraient d’être encenséEs et qualifiéEs de « grandEs professionnelLEs » et non celles et ceux qui, par irresponsabilité, conviction ou cynisme, ont fait fructueusement carrière au service des puissants et qui plastronnent vaniteusement aujourd’hui dans la vitrine des médias en proclamant que, désormais, ce sont eux qui « créent l’événement », autre façon d’afficher leurs prétentions au pouvoir.

Piliers de l’ordre établi

Au cours de ces dernières décennies, les raisons et les enjeux des luttes sociales se sont d’une certaine façon clarifiés. Pour les nouvelles générations en particulier, dont l’entendement n’est plus obnubilé par les affrontements de la guerre froide qui ont si longtemps pesé sur tout combat politique et social, il devient toujours plus évident que la seule alternative sérieuse qui s’offre à l’humanité actuelle, c’est l’acceptation ou le refus de la mondialisation capitaliste en marche. On peut désormais, sans craindre de passer pour un bolchevik sanguinaire et borné, dénoncer dans la soif insatiable de profits du capitalisme la source sinon exclusive, du moins principale, des iniquités et des souffrances de notre temps, et se battre pour y mettre fin. Nous sommes désormais à la croisée des chemins et un nombre croissant d’individus et de groupes choisissent de rejoindre le combat anticapitaliste. Ce n’est pas le cas des journalistes, dont la corporation, en dépit d’opposants internes courageux mais non organisés et très minoritaires, s’est depuis longtemps rangée massivement dans le camp des défenseurs de l’ordre établi. Se proclamant, de façon purement rhétorique et rituelle, « amis de la Vérité et de la Justice », ils sont en fait l’un des plus solides piliers d’un ordre qui se soutient par le mensonge et l’injustice. Dans les strictes limites assignées à leur activité par la logique objective de la défense et de la reproduction des rapports de domination capitalistes, ils entretiennent avec les autres fractions (politique, intellectuelle, artistique, sportive, etc.) de l’establishment un ensemble de rapports complexes et contradictoires, à la fois d’alliance obséquieuse et de concurrence envieuse, à travers d’incessants échanges de services, de révérences, de perfidies, d’idées et d’idylles.

Le grand public ne connaît généralement du journalisme que sa vitrine la plus clinquante. Il ignore, ou en tout cas sous-estime gravement à quel degré de médiocrité intellectuelle et d’imposture morale est parvenue, sous la conduite de ses « élites » autoproclamées, cette corporation où une minorité privilégiée, parfois brillante et talentueuse, mais pas toujours, loin s’en faut, régente avec arrogance et sans compassion excessive une masse de jeunes hommes et de jeunes femmes auxquelLEs quelques années d’études post-baccalauréat sans véritable substance et le passage par les écoles de journalisme ont permis d’atteindre ce niveau officiellement certifié d’inculture branchée et culottée, bavarde et narcissique, que les métiers de la communication, de la relation et de la présentation semblent apprécier et favoriser. Les cadres supérieurs des rédactions et des directions trouvent d’ailleurs dans les insuffisances de formation (tant professionnelle que générale), hypocritement déplorées, de leurs jeunes collègues un argument supplémentaire pour justifier le peu de prix accordé à leur travail et le peu de considération accordé à leur personne. Jamais sans doute cette caste dirigeante n’a mérité autant qu’aujourd’hui l’appellation de « journaille » que lui donnait Karl Kraus (1).

Journalisme et soumission

Adhérant sans le moindre recul à l’idéologie des managers capitalistes et partageant sans réserve la philosophie patronale, ces journalistes ont réussi à faire des entreprises de presse des entreprises « comme les autres », c’est-à-dire des affaires de gros sous, gouvernées par une logique gestionnaire néolibérale, où le travail est exploité toujours davantage et où les travailleurs ne sont plus qu’une « variable d’ajustement ». Le secteur de la presse, en particulier dans les radios et les chaînes de télé, est certainement l’un de ceux où la précarisation des petits salariés est la plus galopante. La corporation, pourtant truffée de grandes consciences toujours prêtes à délivrer des leçons d’humanisme sans frontières, ne s’émeut guère de la condition galérienne qui est faite, jusque dans son sein, à des milliers de jeunes gens et de jeunes filles, complaisamment livréEs à l’arbitraire des employeurs par les écoles de journalisme et leur enseignement de la soumission. (2)

Ceux-là mêmes qui sont les victimes de cette forme de paupérisation du tertiaire entraînée par la précarisation du travail de production symbolique et des tâches intellectuelles n’ont pas d’autre choix que de se soumettre ou de s’en aller. Mais le plus souvent, ils ne s’en vont que s’ils y sont contraints, pour cette raison – entre autres – que l’illusion d’appartenir à un corps prestigieux et puissant (le fameux « quatrième pouvoir ») compense en partie les avanies qu’ils y subissent du fait de leur position inférieure. Le recrutement bourgeois et petit-bourgeois largement majoritaire de la population journalistique entraîne que les journalistes non seulement répugnent à s’engager dans des luttes sociales et sont hostiles à l’action syndicale, mais encore qu’ils sont incapables de percevoir le bien-fondé de ces luttes quand elles sont le fait d’autres salariés, ce qui se ressent clairement dans la couverture médiatique des mouvements sociaux (3).

D’une façon plus générale, on peut dire que la représentation médiatique du monde, telle qu’elle est fabriquée quotidiennement par les journalistes, ne montre pas ce qu’est effectivement la réalité mais ce que les classes dirigeantes et possédantes croient qu’elle est, souhaitent qu’elle soit ou redoutent qu’elle devienne. Autrement dit, les médias et leurs personnels ne sont plus que les instruments de propagande, plus ou moins consentants et zélés, dont la classe dominante a besoin pour assurer son hégémonie. Comme tels, ces instruments doivent être démontés et combattus avec vigueur et sans relâche – ce que ne font malheureusement pas les organisations de la gauche institutionnelle, qui ont renoncé à la critique de classe et sont toujours prêtes à pactiser avec l’ennemi au nom de la bienséance républicaine, du réalisme politique et de la nécessité d’exister médiatiquement.

Peut-être objectera-t-on qu’il serait injuste de traiter en ennemis de classe tous les journalistes sans exception, puisque beaucoup d’entre eux sont des victimes de la perversion du système médiatique et ne font qu’obéir aux ordres. Il serait facile de répondre, d’un point de vue sociologique, que l’établissement, le maintien et la reproduction des dominations sociales exigent un énorme travail collectif impliquant des myriades d’individus ; que le propre de toutes les institutions sociales, c’est d’embrigader tout le monde dans leur fonctionnement, dominants et dominés confondus, et qu’il serait peut-être temps, dans une société chargée d’histoire comme la nôtre, où l’on a appris depuis longtemps à rationaliser l’injustice et à planifier l’ignominie, que des citoyens se prétendant instruits, lucides et responsables réfléchissent sur leur participation au maintien du désordre régnant, à la façon dont leur tâche parcellaire s’inscrit dans un processus global, et donc qu’ils s’interrogent sur les ordres qu’ils reçoivent, sur ceux qui les donnent, et sur toutes les conséquences que leur exécution peut entraîner. Quand la monstruosité du système que l’on sert est devenue évidente, l’excuse consistant à dire qu’on ne savait pas ou qu’on ne pouvait pas faire autrement n’est plus acceptable. Certaines et certains journalistes ont l’intelligence de le comprendre et le courage de se battre (4). Honneur à elles et à eux. Il appartient aux autres de suivre leur exemple.

ALAIN ACCARDO
Septembre 2006

Notes
1. Sur Karl Kraus, lire « Les guerres de Karl Kraus », Agone, 35-36, 2006 ; Jacques Bouveresse, Les Voix de Karl Kraus, satiriste et prophète, Agone, 2007.
2. Lire en particulier François Ruffin, Les Petits Soldats du journalisme, Arènes, 2003.
3. On en trouvera des exemples édifiants dans les dossiers sociaux du Plan B <www.leplanb.org>.
4. Pour une liste d’entreprises de presse écrite ou audiovisuelle alternatives, cf. l’ouvrage très informé d’Olivier Cyran et Mehdi ba, Almanach critique des médias, Arènes, 2005, p. 354 sq. [ndlr : au Québec, consulter le site du Réseau des médias alternatif : www.reseaumedia.info]
Alain Accardo
À Babord ! , février/mars 2007
Misère du journalisme

Tous ceux – et pas seulement les journalistes – qui vivent leur emploi sur le mode de la précarité se reconnaîtront dans Journalistes précaires. De fait, ce livre aurait pu tout aussi bien s’appeler « La Misère d’un monde », d’un monde particulier choisi comme lieu des pratiques d’une société où la parole donnée, voire les contrats écrits, n’ont plus de valeur, soumis qu’ils sont au bon vouloir de petits chefs, de caporaux qui, compétents ou non, hissés à leur grade par la volonté ou la grâce d’on ne sait qui ni pourquoi, répercutant les souhaits supposés de leurs patrons suprêmes, décident au jour le jour de la valeur d’usage, et donc d’échange, de telle ou telle pige, d’un travail, et par voie de conséquence du sort social, économique, psychologique de son auteur (1).

Des dix-sept entretiens consignés, on retiendra l’incroyable cynisme avec lequel cette catégorie de journalistes, « chômeurs en pointillé » de moins en moins protégés, est traitée. Les termes de frustration, mépris, double jeu, jungle, conformisme, lâcheté, le sentiment d’illusions perdues y reviennent en permanence. Mais les pigistes interrogés ici, si bas soient-ils dans l’estime de leur milieu, quelque médiocres que soient leurs finances, semblent assumer leur condition, quand ils ne la revendiquent pas au nom de la liberté, de l’indépendance ou du libre-arbitre (même si, de fait, ils ne l’ont pas choisie).

C’est que ces prolétaires-là ne produisent pas de biens matériels, mais travaillent dans ce qu’il est convenu d’appeler le champ de la production symbolique, culturelle, intellectuelle. Dans ce champ, la substitution de la création à la routine peut facilement faire illusion, et transformer par simple vue de l’esprit une dévalorisation réelle en une valorisation fantasmée. Donc un régime, terrible, d’ « auto-exploitation », pour suivre la terminologie d’Alain Accardo.

LA richesse des entretiens, qui forment le corps du livre, est extraordinaire. Ils sont méticuleusement poussés à bout par les différents questionneurs, jusque dans les moindres recoins de la contradiction individuelle et sociale. A travers des situations qui peuvent sembler de prime abord particulières, ils offrent en vérité un prisme de ce qu’on pourrait appeler la condition contemporaine universelle. Il s’en dégage, de plus, une troisième misère qui, même si elle n’est pas explicitement nommée, pourrait s’appeler misère de production : outre de leur propre paupérisation, les interviewés se plaignent de l’appauvrissement et de la dégénérescence du produit, journalistique en l’occurrence, mais on pourrait en citer d’autres, induits par les conditions précaires de sa fabrication. « Le journalisme aujourd’hui, c’est dans 90 % des cas du recopiage », dit Pascal, tandis que Gilles Balbastre montre une fois de plus à quel point le journal télévisé ne promène ses spectateurs et ses producteurs – faute de temps et d’argent, dira-t-on, mais surtout faute de conscience citoyenne – qu’à la surface des choses.

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(1) La pratique courante veut que la pige ne soit rémunérée que trente jours fin de mois après parution ou diffusion, donc après un minimum de soixante, voire cent vingt jours entre l’exécution du travail et son paiement, comme si le journaliste n’était qu’un fournisseur. Pis, sa parution ou diffusion est souvent la condition de son paiement, comme si, note Alain Accardo, un client refusait de payer à son boucher un gigot sous prétexte qu’il ne l’a pas, ou pas encore, consommé.

Lire l’article sur le site du Monde diplomatique

Edgar Roskis
Le Monde diplomatique , Janvier 1999

Publié chez un ” petit ” éditeur, et de ce fait passé largement inaperçu, l’ouvrage produit par Alain Accardo constitue l’une des plus agréables surprises de ces dernières années en matière de publications sur le travail journalistique.

Comme son titre le suggère, le propos de l’auteur est de susciter, chez les journalistes eux-mêmes une réflexion sur leur pratique professionnelle. Les porte-paroles de la corporation ne manqueront pas d’objecter que la profession journalistique n’avait pas attendu que des sociologues leur fournissent stylo, papier et exhortations pour réfléchir à leur métier par le truchement du livre. De mauvais esprits pourraient même remarquer qu’il est peu de domaines, du roman aux études sur les OVNI ou les débats présidentiels, en passant par le football, le syndicalisme ou le bilan de l’école où des titulaires de la carte de presse ne se soient employés à faire le point des connaissances, à revendiquer une forme de juridiction intellectuelle. Pour en rester au seul domaine des livres de journalistes sur l’activité journalistique, la production suffirait à garnir une grande bibliothèque.

Sans construire une typologie de ces contributions (On renverra sur ce point à la thèse de Pierre Leroux, ” Le journalisme en représentation ”, institut d’études politiques de Rennes, 1996.) on peut y discerner quatre registres au moins. Dans une première série de cas, prime une forme de logique du dévoilement… il s’agit d’offrir au lecteur un regard par dessus la haie, de le faire pénétrer dans le petit monde du journalisme. L’accent est alors mis sur le coté témoignage à la première personne, sur la narration d’épisodes pittoresques ou plaisants dépeignant le monde journalistique, ses rapports avec les grands qu’il côtoie. Avec un degré d’ambition supplémentaire d’autres livres de journalistes manifestent un dessein qui va au delà d’une posture de guide des musées nationaux version entreprise de presse. Il s’agit alors, tout en mobilisant un capital de connaissances et de spécialisation liée à l’activité professionnelle, de prendre quelque hauteur, d’aller vers le registre de l’essai, de l’histoire à chaud, mêlant les choses vues et le parti pris de synthèse. Dans ce cas, s’il fait l’objet de réflexions, le travail journalistique apparaît moins comme l’objet du livre que comme la source d’une connaissance interne, indigène, ” indiscrète ” d’univers sociaux sur lesquels il s’agit de produire dévoilement, explications, analyses. La façon dont les journalistes politiques produisent souvent des livres sur un personnage, une campagne en est significative. Enfin à un ultime niveau de ” montée en généralité ”, pratiquement réservé aux ténors de la profession, l’activité éditoriale pourra atteindre la consécration d’une réflexion sur le métier journalistique lui même, ses pouvoirs, ses limites, ses grandeurs et servitudes. Si elle vaut d’être lue, cette littérature le mérite d’abord sur le mode du symptôme : celui des représentations enchantées que se font les indigènes de leur activité, celui de leur agacement à la pensée que des tiers fassent irruption dans le débat déontologique. A travers des comptes-rendus de colloques et débats, Reporters sans frontières a contribué récemment à l’apparition d’un genre nouveau, souvent stimulant, en restituant des débats contradictoires entre professionnels.

Le travail orchestré par Alain Accardo ouvre un espace d’expression supplémentaire, voisin du dernier évoqué, celui d’une ethnographie (auto) critique des pratiques professionnelles. L’ouvrage s’ouvre sur un texte de portée théorique sur les difficultés d’analyse sociologique du métier de journaliste, les problèmes d’articulation entre les structures d’interdépendance dans lesquelles sont pris les professionnels et leur rapport vécu au métier. L’auteur y épingle au passage quelques mythologies professionnelles, y souligne les ambiguïtés de la compétence professionnelle dans un métier de ” communication ”. Mais c’est davantage souligner la réussite de son pari que minorer la valeur de sa contribution que de relever combien le travail collectif animé par Alain Accardo apporte d’abord par les trois témoignages de journalistes qui en composent l’essentiel.

Le ” journal d’un J.R.I. ” de Gilles Balbastre donne le ton du livre. Sur le mode d’un ” journal ” décrivant par le menu le quotidien de l’activité professionnelle celui ci réussit à la fois à faire participer le lecteur aux tensions et contraintes de son métier et à développer une réflexion critique sur les logiques de course au scoop, de quête des images-choc et témoignages plus riches en force émotionnelle qu’en pouvoir explicatif. La succession de ces croquis de travail, notés entre décembre 1993 et février 1994, présente l’immense intérêt d’incarner en interactions, personnages, cas d’espèces des mécanismes souvent analysés de façon abstraite. C’est toute la logique d’un ” système ” de production de l’information dont le produit final prend la forme du ” vingt heures ” qui se dévoile à travers les équipées et tournées d’un groupe de journalistes d’un bureau régional du service public. La forme journal préserve la séduction des choses vues, la couleur et parfois l’humour des situations vécues, tout en les remettant en perpective, en leur donnant une profondeur critique à travers les réflexions souvent désabusées qui ponctuent la narration (P. Balbastre finira d’ailleurs par quitter la télévision publique pour travailler en indépendant). C’est aussi toute une épaisseur de vécu, tout le rapport du journaliste aux représentations de son métier qui ressort, sans jamais céder aux facilités de la couleur locale ou à une vision mythifiée du journalisme. Maints épisodes mériteraient d’être cités, tels ceux relatifs au problèmes de ” couverture ” de la crise de la pêche, tant en matière de relation entre journalistes et marins-pêcheurs qu’en ce qui concerne la difficulté à traduire en images les mesures de contrôle des importations (plus ” médiatiques ” qu’efficaces) prises par le gouvernement d’alors. Retenons aussi quelques formules dans un florilège de propos tenus par les ” chefs ” de service : ” Quand il y a deux phrases dans une interview, la deuxième tue souvent la première. Les sonores doivent être courts, parce qu’ils sont souvent chiants ”... ” Quand on veut pas être le premier, on ne fait pas ce métier ”.

Dominique Marine, journaliste à l’A.F.P., livre de son coté un très riche témoignage centré sur la question du ” off ”, des ” fausses confidences ” et des relations d’associés rivaux entre journalistes et attachés de presse des ministères. La contribution de Georges Abou décrit pour sa part par le menu le fonctionnement quotidien de RFI. Elle ne se limite cependant pas aux particularismes de cette antenne. Et c’est un autre attrait de ce volume que de susciter, à partir de fragments de pratique professionnelle, des réflexions d’une portée générale, de pointer des évolutions du métier dont l’auditeur, le téléspectateur, mais aussi le sociologue ne perçoivent pas toujours l’importance. A titre d’illustration, on renverra aux fines remarques de G Abou sur les effets de l’inflation des bulletins d’information, sur la perte de maîtrise que représente pour les journalistes une transition graduelle qui les fait passer de la fabrication d’une ” édition ” construite, à un travail en continu consistant à débiter l’information en micro-séquences répétées, avec la modification des compétences et savoir-faire valorisés par ce type d’exercice.

” Journalistes au quotidien ” est donc une lecture qui vaut d’être vivement recommandée aux chercheurs, aux étudiants, mais plus simplement à tout lecteur désireux de comprendre comment fonctionne au quotidien le travail de fabrication de l’information. Le livre réussit cette conjugaison rare d’une restitution chaude du vécu et de sa mise en perpective théorique. Alain Accardo note dans son propos initial le ” déficit criant de capital culturel ” de nombre de journalistes. Les enquêtes réalisées par la commission de la carte et l’équipe de l’Institut Français de Presse manifestent pourtant l’élévation sensible du niveau de diplôme des titulaires de la carte de presse. Le déficit résiderait alors dans la capacité individuelle et collective de la profession à développer un regard critique sur ses pratiques et les contraintes dans lesquelles elle s’inscrit. Cet ouvrage vient aussi suggérer ce que peut, en ce domaine, être un apport des sciences sociales qui ne consisterait ni en un démontage ricanant des structures d’interdépendance, ni en une parti-pris de dénigrement des agents sociaux, mais contribuerait à armer les journalistes de plus de recul pour tirer profit des marges d’autonomie que leur laisse l’état de leurs professions.

Erik Neveu

Lire l’article sur le site de la revue Réseaux

Erik Neveu
Réseaux , 1996
Réalisation : William Dodé