Dans la collection « Éléments »

 
couverture
Alèssi Dell’Umbria
La Rage et la révolte

Parution : 20/01/2010

ISBN : 9782748901177

Format papier
192 pages (11 x 18 cm) 8.00 €
Commander Livre papier Lire en ligne Format PDF Format EPUB Accès libre Lire en ligne PDF EPUB
Préface et postface de l’auteur

L’auteur de cet ouvrage n’est ni sociologue ni journaliste. Au début des années 1980, il participe à la première vague de révolte des banlieues. Il assiste ensuite, impuissant, à sa défaite, à sa récupération et à la mise en place d’un véritable apartheid social.
Ce texte incisif replace les événements de l’automne 2005 dans le contexte d’une désintégration sociale et d’un renforcement de l’État-Léviathan. Son propos dépasse d’emblée le faux débat opposant intégration républicaine et communautarisme religieux. Loin de tout discours moralisant ou victimisant, l’auteur s’adresse, d’égal à égal, aux révoltés des banlieues pauvres. Il apporte ainsi sa contribution au devenir de la révolte.
La partie centrale de ce livre est parue en 2006, sous le titre C’est de la racaille, eh bien j’en suis. À propos de la révolte de l’automne 2005, aux éditions L’Échappée.

Alèssi Dell’Umbria a grandi à Marseille, où il vit, tout en partageant son quotidien avec d’autres villes de la Méditerranée. Impliqué dans la vie de son quartier de la Plaine, il multiplie tant les conférences que les interventions pratiques sur les questions d’histoire et de politique urbaines.
Il a collaboré à différentes revues de critique sociale et a notamment publié, C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis ! À propos de la révolte de l’automne 2005 (L’Echappée 2006), Échos du Mexique indien et rebelle (Rue des cascades, 2010).

Les incendies des banlieues ne posent pas la question des droits mais celle de la lutte sociale. Parce que les jeunes chômeurs-à-vie qui grandissent dans ces zones de relégation sont le produit du fonctionnement d’un pays capitaliste avancé. Vingt ans après la première vague de contestation dans les banlieues pauvres, l’exclusion s’est faite plus radicale et la misère culturelle et politique sans limites. Dans cet espace sans appartenance où ils grandissent, certains tentent de s’en construire une au niveau de la bande : nés dans un monde hostile, ils se montrent hostiles à tout le monde.
Dossier de presse
HF Courant alternatif n° 202, été 2010
Mais pourquoi les voitures ? Samuel Bon Royaliste, avril 2010
Quartiers sensibles Jean-Pierre Garnier Le Monde libertaire, avril 2010
Banlieues enragées M.G. Le Ravi, mars 2010
Compte-rendu Lémi Article XI, 07/07/2009

Ce livre est une nouvelle édition, revue et augmentée, de C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis !, un pamphlet sur les émeutes de novembre 2005 lancé sur internet avant son édition en 2006 et sa traduction en Espagne, en Italie et en Grèce.
Parties de la mort de Bouna et Zyed, deux adolescents brûlés dans un transformateur à Clichy-sous-Bois en fuyant les policiers de la BAC, les incendies allumés en mémoire des victimes se propagent par les cités pauvres en un mouvement de solidarité et d’émulation. Cette guérilla urbaine, aux portes du Paris touristique, remporte un succès médiatique international de scandale contrastant avec la discrétion observée sur les exécutions policières sommaires ayant précédées : onze assassinés rien que dans la région lyonnaise dans la seule décennie 1990. Pour l’auteur, ancien participant aux émeutes des années 1980, il faut lire son texte « comme une réflexion à voix haute consignée sur le papier : les matériaux sont là, en vrac, les fondations à peine ébauchées, et le débat est ouvert. » A la manière d’un Restif de la Bretonne des nuits de flammes banlieusardes, il rapporte les paroles entendues et les choses vues dans plusieurs grandes villes. En filigrane, par ses connaissances en histoire de la politique urbaine, il remonte jusqu’aux racines lointaines de la relégation et de la ségrégation ethnique contemporaine dans le premier et plus ancien Etat policier d’Europe.
Ainsi sa digression sur le philosophe anglais du XVIIe siècle, Thomas Hobbes, rappelle son concept : « la guerre de tous contre tous », une anticipation de l’individu isolé livré au contrôle de l’État, qui se pose alors en protecteur contre des ennemis extérieurs et intérieurs, selon le principe de toutes les maffias. Trois cents ans plus tard, cette stratégie, efficace sous tous les régimes, de la monarchie absolue à la république, a créé une réalité : « une désintégration de toute forme de lien communautaire, de toute relation autre qu’utilitaire entre individus… le déchaînement de l’intérêt privé ». De même, dès 1895, les créateurs du logement social annoncent leurs buts de domestication des classes dangereuses par la construction de cités ouvrières où « corridors et couloirs seront proscrits, dans la pensée d’éviter toutes rencontres entre les locataires ».
Les classes moyennes sous anesthésies chimique et cathodique montrent leur incompréhension de ces violences urbaines, ayant oublié jusqu’au simple souvenir de l’article 35 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 24 juin 1793 qui reconnaît l’insurrection populaire comme « le plus sacré des droits, et le plus indispensable des devoirs ». Alessi Dell’Umbria, quant à lui, les observe comme des sursauts de vitalité : « seules les bandes de jeunes s’efforcent d’habiter là où l’on n’est autorisé qu’à se loger ». L’État libéral abandonne son rôle économique et social et « ne justifie plus son autorité que par une “pornographie sécuritaire” destinée à masquer l’insécurité sociale qu’il a lui-même générée ». Faute d’usines, le surplus des classes ouvrières sera canalisé vers les prisons sur la base de la tolérance zéro, une théorie inventée aux USA : une « supercherie intellectuelle » et une « escroquerie politique » invalidé par les faits mais payante électoralement.
Dans l’unique texte produit par les combattants émeutiers du 93, « La révolte fait rage », ceux-ci écrivent : « La lutte qui s’engage sera longue, et notre combat juste. La société nous a créés, cela prouve que cette civilisation court à sa perte. » Des mots qui reflètent l’esprit de protestation, le désir de lutter et de ne pas jouer de bonne grâce les catégories sacrificielles…

HF
Courant alternatif n° 202, été 2010
Mais pourquoi les voitures ?

D’Alèssi Dell’Umbria, sorte de sociologue de gouttière 1 on connaissait déjà une Histoire universelle de Marseille, de l’an mil à l’an deux mille 2, qui avait su séduire François Ruffin, du Diplo 3, revient avec La rage et la révolte, nouvelle édition, augmentée, de C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis ! 4

« Les jeunes incendiaires de banlieues n’étaient pas tous d’origine immigrée bien que ceux-ci aient constitué le gros des troupes, mais tous étaient pauvres. Une fois qu’on a rappelé ça, on y voit plus clair ». D’emblée ou presque, Alèssi Dell’Umbria jette une pierre dans le jardin de ceux qui ne croyaient – ou ne voulaient voir – dans les événements de l’automne 2005, qu’une série d’émeutes fomentées par des intégristes religieux, contre la République. Il enfonce le clou en soulignant que la majorité des mineurs arrêtés lors de cet automne, souvent des visages pâles, n’étaient absolument pas connus des services de police. Il s’agissait la plupart du temps de « petits gars sans histoires qui sont devenus fous de rage après ce qui s’est passé à Clichy-sous-Bois le 27 octobre au soir ».

Pourquoi sont-ils devenus fous de rage ? C’est, au fond, assez simple, nous dit Dell’Umbria : parce que les deux jeunes électrocutés dans le transfo, étaient pour un tas de ces petits gars, la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Les émeutes de 2005, ce n’étaient donc pas les musulmans contre autre chose. C’étaient des jeunes qui en avaient marre. Marre de leur vie. Marre du béton. Marre du climat de terreur que fait régner la BAC. Marre des exactions qui ne sont pas une nouveauté. Marre du silence des adultes, jamais descendus de chez eux pour dénoncer les brutalités policières dont les jeunes sont régulièrement victimes. Marre de cette République qui ne voit dans les cages d’escalier des immeubles et les rues des cités que le territoire de l’État, c’est-à-dire un pur espace de passage, neutralisé, que seule la police aurait le droit d’investir.

Soit. Mais pourquoi s’en sont-ils pris aux voitures de leurs voisins ? D’abord, ils ne s’en sont pas pris qu’aux voitures. De nombreuses attaques ont été menées contre les symboles de l’État : bureaux de Poste, flics, notamment. Ensuite, il y a eu des tentatives de transporter l’affrontement au cœur des villes, notamment à Lyon, où les CRS ont dégagé la place Bellecour en 1 heure à peine, le samedi 12 novembre 2005. Mais la plupart de ces tentatives, dont les médias, trop occupés à compter le nombre de bagnoles cramées, n’ont pas ou peu parlé… la plupart de ces tentatives ont échoué.

D’accord, mais pourquoi les voitures ? Parce qu’aujourd’hui, « la célébrité [étant] l’unique mode de communication, de reconnaissance publique » et « le scandale (…) la forme négative de la célébrité », brûler des voitures, étant entendu que « détruire pour le plaisir est le scandale suprême pour une société qui bannit toute forme de dépense sauvage », c’est un bon moyen d’obtenir enfin une forme de reconnaissance. En d’autres termes, parce qu’on attire l’attention comme on peut.

Oui, mais pourquoi, plus spécifiquement, la voiture ? Parce qu’aux yeux des jeunes incendiaires de 2005, rien, sans doute, n’incarne mieux le cancer qui les ronge – cette indicible sensation d’enfermement – que la voiture. Et pourquoi la voiture incarnerait-elle l’enfermement ? D’abord, parce que lorsqu’on habite la banlieue, ne pas posséder d’automobile, revient à rester captif de cet espace, dont on ne saurait alors s’échapper. Et que, ensuite, posséder un de ces habitacles qui prolongent le domicile privé, c’est une autre façon de devenir captif d’une prothèse devenue indispensable, nous séparant radicalement des autres, mais avec un minimum de confort personnel. En d’autres termes, les jeunes s’en sont pris aux automobiles parce qu’à leurs yeux, elles incarnent l’enfermement des gens des quartiers, des banlieusards. La mise au ban de la société.

C’est plus clair maintenant ? Peut-être pas. En tout cas, en brûlant les voitures, les jeunes incendiaires s’en sont pris à des objets qui n’ont rien d’innocent. On les croyait débiles et désœuvrés… ils n’ont jamais fait que nous dire, à leur façon, et avec les moyens du bord, qu’ils ne voulaient plus être relégués en périphérie, enfermés dans leur prison de grisaille. En quelques mots : nous dire à tous que cela ne pouvait plus durer.

Tout l’intérêt du livre d’Alèssi Dell’Umbria est d’essayer de nous le faire comprendre.

Le problème, c’est que, non seulement les voitures n’ont pas fini de brûler, mais que ceux dont les voitures ne sont pas près de brûler s’en fichent.

1 Pierre Bourdieu – La sociologie est un sport de combat, film de Pierre CarIes, C–P Productions et VF films, DVD, 2007, 150 min.

2 Alèssi Dell’Umbria – Histoire universelle de Marseille, Agone, 2006, 756 pp., prix franco : 29,50 €.

3 « Comment épurer Marseille, l’incurable », Le Monde diplomatique, janvier 2007, p 15.

4 Alèssi Dell’Umbria – La rage et la révolte, Éd. Agone, prix franco : 10 €.
C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis, était paru précédemment aux éditions de l’Échappée, en 2006.

Samuel Bon
Royaliste, avril 2010
Quartiers sensibles

Avec ce petit livre décapant, et réjouissant aussi, oserait-on dire, par son style alerte et incisif, si le thème s’y prêtait, A. Dell’ Umbria jette un pavé rouge et noir du plus bel effet dans le parterre de roses des bons sentiments. Le thème ? La révolte des « jeunes de cités ». Publié il y a quatre ans sous le titre C’est de la racaille ? Et bien j’en suis ! (L’Échappée, 2006), c’est une version revue, complétée et corrigée de ce brûlot, munie d’une préface et d’une postface, qui paraît aujourd’hui.

Brûlot est bien le terme adéquat pour qualifier ce livre. Dans la foulée des émeutes de novembre 2005, « une pluie d’ouvrages pondus par des collectifs de sociologues, d’urbanistes ou de philosophes s’est abattue sur l’Hexagone », note l’auteur dans la préface. « Et la pluie éteint le feu ». Or, c’est à le raviver qu’il s’emploie au contraire, quitte à passer pour un complice intellectuel des incendiaires. Coupant court à la question rebattue — « comment cela a-t-il pu se produire, et, donc, comment éviter que cela se reproduise » — à laquelle les observateurs diplômés se plaisent à apporter leurs réponses aussi ineptes qu’attendues, A. Dell’Umbria résume en quelques mots les motivations des jeunes révoltés : « nés dans monde hostile, ils se montrent hostiles à tout le monde ».

Cette hostilité d’un monde qui ne leur promet qu’un avenir de déréliction, ils la ressentent bien avant de devenir adultes : « même s’ils n’ont que quatorze ans, ces incendiaires savent ce qu’il les attend ; et les plus âgés connaissent déjà la mécanique bien rodée qui conduit des petits boulots sans qualification et sans protection à l’ANPE, de celle-ci aux stages bidon ». L’optimisme, longtemps associé à la jeunesse, n’est donc pour eux plus de mise. « Quand on grandit dans une famille où l’on mange grâce au RMI du père et au deal de shit du grand frère, on n’a guère d’illusions sur le futur ».

Bien des facettes de cette survie au jour le jour ont déjà été étudiées sans que, pour autant, en soient tirés les enseignements politiques qui devraient logiquement en découler. Ainsi en va-t-il des zones de relégation, baptisées « zones sensibles » par les stratèges de la soi-disant « politique de la ville », où sont parquées les nouvelles générations de sous-prolétaires.

Depuis plusieurs décennies, c’est à qui parmi les architectes, urbanistes et autres praticiens ou théoriciens de l’aménagement urbain fustigera avec le plus d’énergie l’urbanisme fonctionnaliste des années 1950 et 1960, qui « érigeait la ségrégation et l’isolement en principe », comme le rappelle A. Dell’ Umbria, en opérant « une rupture radicale avec le maillage complexe qui constituait les villes », en découpant arbitrairement l’espace à construire en zones monofonctionnelles, en favorisant le repli familial dans les bien dénommées « cellules » empilées ou juxtaposées dans les immeubles de logements dits « sociaux ». Car ce qui est souvent présenté comme une « erreur monumentale » obéissait et obéit toujours à l’une des finalités majeures imparties au logement social en régime capitaliste : « rendre impossible toute forme de rassemblement, de solidarité et de proximité ente les habitants. » Des HBM (habitations à bon marché) aux HLM en passant par les cités ouvrières nées de la bienveillance intéressée du patronat, l’objectif est resté le même : interdire les relations de voisinage, atomiser le peuple.

« Du côté des pouvoirs dits publics, rien ne changera : on dynamitera quelques tours par-ci, quelques barres par-là, mais la désintégration du tissu urbain se poursuivra, et avec elle la ghettoïsation inexorable des plus démunis ». Ce que confirme, la « rénovation urbaine » lancée au début des années 2000 dans les communes de banlieue populaires. Sous couvert de promouvoir la « mixité résidentielle », on a commencé à démolir en partie les grands ensembles et cités, en particulier là où résidaient les « familles lourdes » et autres « cas sociaux » — c’est-à-dire les ménages les plus pauvres — pour les disperser au large des agglomérations, et laisser ainsi la place à des bâtiments et des appartements de plus petite taille, susceptibles d’accueillir des habitants appartenant aux franges inférieures des nouvelles classe moyennes, pour qui se loger dans les parties centrales des villes est devenu hors de prix. Sous de nouveaux atours et parée de nouveaux discours, l’urbanisme reste ce qu’il a toujours été, surtout quand lorsqu’il s’agit de loger le peuple : une « organisation hiérarchique et autoritaire de l’habitat humain », selon A. dell’Umbria.

Ni sociologue ni journaliste, mais directement impliqué depuis longtemps dans les combats pour « le droit à la ville » aux côtés de ceux qui s’en voient de facto privés, ce Marseillais rompu à la critique sociale de l’urbanisation capitaliste, pourrait en remontrer à maints chercheurs spécialisés. Une à une, les laborieuses théorisations, prétendument scientifiques mais subtilement apologétiques, échafaudées par des universitaires vassalisés pour rendre compte des « mutations urbaines » contemporaines sont mises en pièces avec délectation.

Qu’advient-il, par exemple, de l’espace public, en lequel de bons apôtres du « vivre ensemble » dans une société plus clivée que jamais voient le garant spatial d’une préservation du « lien social » ? « Du fait qu’il est supposé appartenir à tous, répond A. Dell’umbria, il n’appartient en réalité à personne. La seule instance qui ait le droit de l’investir, c’est la police. L’espace public, c’est le territoire de l’État ». Et que dire de la « mobilité », synonyme de liberté pour les citadins automobilistes, si l’on en croit des sociologues stipendiés par la firme Peugeot ? Encouragée par la voiture, elle incarne comme celle-ci l’« enfermement croissant des néo-urbains dans des trajectoires solitaires : elle offre une liberté de mouvement en échange d’un isolement croissant, qui rend cette liberté illusoire ». Quid de la « métropolisation », processus décrété à la fois inéluctable et bénéfique, dont le Grand Paris, au dire de ses propagandistes, savants ou non, serait l’une des illustrations prometteuses ? « La capitale, rétorque A. Dell’Umbria, dilatée aux dimensions de l’Ile-de-France, fonctionne comme un aspirateur, brasse et malaxe des millions d’individus délocalisés, comme une gigantesque machine à déraciner ». Dans leur immense majorité, en effet, « les Franciliens ne s’enracinent guère. À la limite, les seuls qui prennent racine — si tant est que des racines puissent prendre à travers le béton, sont les enfants d’immigrés, nés là de parents déracinés ». D’où l’apparition de ces « zones de non droit » dans la nomenclature policière, à « reconquérir », manu militari au besoin. « Pas étonnant, commente l’auteur, que ces jeunes damnés de la ville finissent par considérer ce petit bout de territoire (les halls d’entrée, les caves, la pelouse teigneuse qui environne leur immeuble) comme le leur : ils savent bien que “les autres” auront toujours la ressource d’aller vivre ailleurs […] ».

La réorganisation de l’espace urbain n’est pas seule en cause, cependant, pour expliquer la révolte des « jeunes de banlieue », et surtout en quoi elle diffère des insurrections prolétariennes d’antan. Sans doute, « les cités HLM n’ont plus rien de comparable avec ces quartiers qui, à l’époque du mouvement ouvrier, servirent de “base arrière” à une communauté ouvrière qui y trouvait à la fois un repère fort et un tissu de relations autonomes ». Mais, la relégation, comme d’ailleurs la précarisation, la paupérisation et la marginalisation de masse, dont la première n’est après tout que l’inscription spatiale, ne suffisent pas à rendre compte de ce qu’ont d’inédites les « violences urbaines » imputées aux racailleux des cités. Aux facteurs de troubles d’ordre socio-économique qui font d’eux des fauteurs de troubles, s’en ajoutent un autre, de caractère politique : la disparition d’une opposition anti-capitaliste — socialiste ou communiste, peu importe — capable de fournir une alternative digne de ce nom — et non une « alternance » ! — à l’ordre des choses existant.

À l’aide d’un argumentaire aussi pertinent que percutant, A. Dell’Umbria dit tout le mépris que lui inspire une gauche « héritière en France, comme partout en Europe, d’un siècle de lâchetés, de mensonges et de trahisons », qui ne saurait être « la solution du problème », puisqu’elle « fait partie du problème ». Et cela avant comme après sa contribution à la « pacification » de l’Algérie, ainsi qu’elle l’a encore une fois montré par son silence qui valait approbation lors de l’instauration de l’« état d’urgence » pour mater la rébellion des « sauvageons ». « Faute d’avoir été jamais révolutionnaire », précise l’auteur, « elle n’a même plus les moyens d’être réformiste, et se contente de mobiliser des épouvantails — Le Pen hier, Sarkozy aujourd’hui — pour mobiliser ses troupes ».

Il faut dire qu’au-delà, ou en deçà, de la faillite de la gauche officielle, A. Dell’Umbria ne cache pas son allergie à tout « débouché politique », c’est-à-dire électoraliste, aux luttes menées sur le terrain par les dépossédés, que ce soit dans les « quartiers » ou sur les lieux de travail. « Voter n’est pas un acte, c’est une délégation de pouvoir », proclame-t-il, à l’encontre des Djamel Debbouze, Joey Starr et consorts, qui parce qu’ils « ont réussi dans la société française, se placent au point de vue de la promotion d’une upper middle class bronzée et noire, d’une beurgeoisie ». Peu après l’extinction des émeutes de novembre 2005, le rappeur de NTM avait lancé ce slogan : « Au-delà des mots, il faut passer aux actes », en brandissant sa toute nouvelle carte d’électeur. « Voilà que lorsque les jeunes passent concrètement à l’acte, il n’a rien d’autre à proposer que de passer à l’isoloir », ironise Dell’Umbria.

Il ne s’ensuit pas pour lui, néanmoins, que ces passages à l’acte ouvriraient automatiquement la voie à un bouleversement des rapports sociaux. Nul angélisme dans les appréciations de l’auteur à l’égard de ces jeunes gens par ailleurs aliénés comme le reste de la population par les mêmes valeurs mercantiles et consuméristes, que le désir de revanche sociale peut conduire de temps à autre à jouer en centre-ville « les guerriers de la banlieue » en s’en prenant physiquement aux collégiens et aux lycéens qui manifestent contre le gouvernement. Il faut dire qu’aux yeux de Dell’Umbria, « il est grand temps de remettre en cause le principe même » de la manifestation traîne-savates traditionnelle dans les artères principales du centre-ville. Encadrée à la fois par son « service d’ordre » et, de plus en plus, par les « forces de l’ordre », cette « promenade symbolique » est « conçue pour vider les gens de leur énergie ». Comme pour le scrutin électoral, il s’agit de « faire nombre. Mais ce nombre, converti en masse, n’a aucune importance stratégique puisqu’il s’agit seulement de se montrer ». Il y a belle lurette que les manifs ne sont plus des « démonstrations de force », mais bien plutôt des « démonstrations de faiblesse — tant de gens dans la rue pour y faire si peu de choses ! » Il est dès lors logique que « les excités de la banlieue ne s’y sentent guère chez eux, en plus du fait qu’elles se déroulent loin de leur territoire ».

Pour qu’il en aille autrement et que la manifestation montre à nouveau aux dominants « le péril que constitue la multitude assemblée », en empruntant au besoin, non pas un itinéraire imposé, mais « un parcours imprévisible et insaisissable », il faudrait au préalable que les jeunes révoltés de banlieue sortent du confinement socio-spatial auquel ils sont soumis. « Avec l’extension et la généralisation du salariat précaire, des formes inédites de lutte pourraient voir le jour » qui échapperaient à l’emprise des appareils syndicaux et politiques. Et des alliances inédites, également, face à l’oppression et l’exploitation. « La question est de savoir », affirme Dell’Umbria en guise de conclusion, « comment cette “armée de réserve du négatif ” pourra rencontrer d’autres troupes de l’insatisfaction sociale, celles des enfants des classes moyennes blanches à leur tour précarisés et confrontés à la violence d’État ».

« Aucun leader étudiant, même soutenu par le service d’ordre cégétiste, aucun SOS-Racisme ne pourrait empêcher que les jeunes des banlieues pauvres et de la “middle class” déclassée ne se retrouvent dans la rue — dans une gare, sur un parking d’hypermarché, n’importe où l’on peut créer la surprise ». À en juger par le renforcement continuel de l’appareil répressif, on devine que « cette possibilité hante les gouvernants ». Sur ce point, Nicolas Sarkozy donne d’ailleurs raison à Alessi Dell’Umbria : « S’il y avait connexion entre les étudiants et les banlieues, tout serait possible. Y compris une explosion généralisée et une fin de quinquennat épouvantable », augurait le président de la République en mars 20061.

**********************

1 Nicolas Sarkozy, le dimanche 12 mars 2006, cité dans « La grande peur de Sarko » (Canard enchaîné, n°4455, 15 mars 2006).

Jean-Pierre Garnier
Le Monde libertaire, avril 2010
Banlieues enragées
Cela fait cinq ans maintenant qu’ont eu lieu les émeutes, durant l’hiver 2005, dans les banlieues françaises. Agone a la bonne idée de rééditer un texte signé sur le vif par Alèssi Dell’Umbria, l’auteur d’une Histoire universelle de Marseille, sous le titre évocateur de C’est de la racaille ? Et bien j’en suis !. Avertissement préalable : Dell’Umbria n’y va pas de main morte. Il met volontairement le feu pour ouvrir le débat et prendre à revers les analyses que la plupart des hommes politiques, médias, sociologues et autres experts ont pu produire sur cette révolte spontanée. Quitte à jeter un peu vite avec l’eau du bain les associations, le droit, la démocratie représentative : tous décrits forcément comme les complices objectifs de l’État républicain répressif. Mais si Alèssi Dell’Umbria ne fait pas dans la nuance, il frappe juste souvent. « Dans l’imaginaire télé-commandé des Français, les racailleux sont désignés pour jouer les barbares de service », dénonce-t-il. Leur violence parfois aveugle exprime bel et bien la frustration générale de la jeunesse des banlieues pauvres, ces « lieux du ban » que la République a mis en place avec les meilleures intentions du monde… La casse des solidarités locales, sociales et un urbanisme « ayant pour objet de dissoudre toutes formes d’appartenance territoriale », n’ont pas pu empêcher l’apparition des bandes. Il faut s’en réjouir et renverser le discours affirme Alèssi Dell’Umbria : « la bande n’est pas le résultat de la relégation, elle est ce qui enraye celle-ci ». D’où l’empressement à pénaliser le moindre rassemblement de trois gamins en bas d’une cage d’escalier…
M.G.
Le Ravi, mars 2010
Compte-rendu

Novembre 2005, un frisson d’angoisse traverse l’échine froussarde d’une République coupable d’abandon. Le grand incendie se déchaîne pendant trois semaines, avant de se calmer. Le phénomène restant largement caricaturé, le livre d’Alèssi Dell’Umbria, C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis !, permet de revenir intelligemment sur les ressorts d’une émeute qui en appelle d’autres. Lecture.
Lire l’article sur le site Article XI

Lémi
Article XI, 07/07/2009
Le samedi 12 juin 2010    Forcalquier (04)
Lecture critique

Lecture critique de La rage et la révolte par son auteur, Alèssi Dell’Umbria

16h00. Bar de la Fontaine, place de la Fontaine

à l’initiative du club de lecture de la Fontaine, en partenariat avec Radio Zinzine et la librairie La Carline.

Informations : lectures.critiques@gmail.com

Le jeudi 18 mars 2010    Marseille (13)
Rencontre Autonomie et territoires

Rencontre avec Alèssi Dell’Umbria, le collectif Caracol, Salvadore Condro, Longo Maï.
19h30 Équitable café, 54 Cours Julien
Infos

Alèssi Dell’Umbria est l’auteur de Histoire universelle de Marseille, La Rage et la révolte et de Échos du Mexique indien et rebelle.

up
Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D