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couverture
Paul Nizan
Les Chiens de garde

Parution : 21/02/2012

ISBN : 9782748901719

Format papier
200 pages (11 x 18 cm) 8.00 €
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Préface de Serge Halimi

L’actualité des Chiens de garde, nous aurions préféré ne pas en éprouver la robuste fraîcheur. Nous aurions aimé qu’un même côté de la barricade cessât de réunir penseurs de métier et bâtisseurs de ruines. Nous aurions voulu que la dissidence fût devenue à ce point contagieuse que l’invocation de Nizan au sursaut et à la résistance en parût presque inutile. Car nous continuons à vouloir un autre monde. L’entreprise nous dépasse ? Notre insuffisance épuise notre persévérance ? Souvenons-nous alors de ce passage par lequel Sartre a résumé l’appel aux armes de son vieux camarade : « Il peut dire aux uns : vous mourez de modestie, osez désirer, soyez insatiables, ne rougissez pas de vouloir la lune : il nous la faut. Et aux autres : dirigez votre rage sur ceux qui l’ont provoquée, n’essayez pas d’échapper à votre mal, cherchez ses causes et cassez-les. »

(Serge Halimi, extrait de la préface)

Les Nouveaux Chiens de garde au cinéma (2011–2012)

En 1932, Paul Nizan publiait Les Chiens de garde pour dénoncer les philosophes et les écrivains qui, sous couvert de neutralité intellectuelle, s’imposaient en véritables gardiens de l’ordre établi. Aujourd’hui, les chiens de garde sont journalistes, éditorialistes, experts médiatiques, ouvertement devenus évangélistes du marché et gardiens de l’ordre social. Le film Les Nouveaux Chiens de garde dénonce cette presse qui, se revendiquant indépendante, objective et pluraliste, se prétend contre-pouvoir démocratique. Avec force et précision, le film pointe la menace croissante d’une information produite par des grands groupes industriels du Cac40 et pervertie en marchandise.

FICHE TECHNIQUE
Scénario : Serge Halimi, Pierre Rimbert, Renaud Lambert, Gilles Balbastre, Yannick Kergoat
Réalisation : Gilles Balbastre, Yannick Kergoat
Production : Jacques Kirsner, Anne-Marie Marsaguet

> le site du film : www.lesnouveauxchiensdegarde.com
> Connaître les projections du film

Gilles Balbastre, après une courte carrière de journaliste dans l’audiovisuel, réalise depuis une dizaine d’années des documentaires portant sur l’économie et le monde du travail. Par ailleurs, il participe au collectif de critique des médias rassemblé autour des journaux PLPL et Plan B. Il collabore régulièrement au Monde Diplomatique et il est co-auteur de Journalistes précaires, journalistes au quotidien sous la direction d’Alain Accardo (2007).

Yannick Kergoat poursuit une carrière de monteur de longs métrages. Il collabore notamment avec Rachid Bouchareb, Costa-Gavras, Cédric Klapisch, Dominique Moll, Mathieu Kassovitz, Eric Zonca… Il exerce, par ailleurs, une activité militante sur la question de la critique des médias en tant que co-animateur de l’Association Acrimed.

Extraits

Nous vivons dans un temps où les philosophes s’abstiennent. Ils vivent dans un état de scandaleuse absence. Il existe un scandaleux écart, une scandaleuse distance entre ce qu’énonce la philosophie et ce qui arrive aux hommes en dépit de sa promesse ; dans le moment même qu’elle redit sa promesse, la philosophie est en fuite. Elle n’est jamais là où l’on aurait besoin de ses services. Elle est, ou plutôt paraît, démissionnaire. Il faudra même parler d’abandon de poste, de trahison.

***

Alors même que les philosophes ne s’intéressent qu’aux incarnations de la philosophie et non aux hommes, ces mauvais coucheurs s’occupent de la philosophie. Il y a un manque scandaleux de réciprocité. Aucun d’eux ne saurait regarder la philosophie avec détachement, lorsqu’il la rencontre, bien que les philosophes le regardent lui-même ainsi. Les simples têtes humaines ne sont pas à l’aise dans le ciel glacial des Idées. Les lieux intelligibles ne sont point ainsi faits qu’ils y respirent librement. Ils ont l’impudence de ne point exclusivement s’attacher à l’élégance d’un argument, à la subtilité technique d’une solution, à l’habileté de telle jonglerie : ils demandent qu’on leur explique ce que telle philosophie signifie pour eux, ce qui résulterait réellement pour eux de la mise en vigueur, du succès définitif de telle affirmation philosophique sur le destin des hommes. Certains d’entre eux qui parlent pour ainsi dire par délégation et mandat demandent des comptes à la philosophie lorsqu’elle est contre eux, ou simplement lorsqu’elle ne s’occupe pas d’eux. Quand les philosophes traitent de l’Esprit et des Idées, de la Morale et du Souverain Bien, de la Raison et de la Justice, mais non des aventures, des malheurs, des événements, des journées qui composent la vie, ceux à qui les malheurs arrivent, qui éprouvent le poids des événements, qui courent les aventures et passent les journées et passent à la fin leur vie, n’aiment pas cette manière hautaine de philosopher. Ils jugent toutes les philosophies par rapport à leur propre mal et à leur propre bien, et non point par rapport à la philosophie elle-même. Ils les approuvent de loin, ou ils les embrassent, ou ils se révoltent contre elles : ils ne sont jamais des objets passifs, indifférents à la connaissance qu’on a d’eux, aux jugements dont ils sont le sujet, aux destins qui leur sont assignés ou promis, aux conseils qui leur sont gratuitement donnés. Ils s’inquiètent de savoir si telle philosophie est leur alliée ou leur ennemie, ou si elle est contre eux simplement parce qu’elle ne s’occupe pas d’eux. Ils sont plus exigeants que les philosophes ne sauraient le soupçonner ; ils veulent que tout ce qui se fait dans le monde les serve, les machines et les livres, les discours et les pensées, les États et la poésie. C’est ainsi qu’est l’espèce : elle ramène tout à soi.

***

La philosophie de notre temps vit. Mais de quelle vie ? Quelles sont les fonctions de sa vie ? Il existe bien des sortes de vies sur la terre : celle des vivants et celle de leurs parasites. Celle de l’homme. Celle de ses vers. Je demande si le philosophe de maintenant vit comme un homme vivant ou comme un ver. Il n’y a aucune raison d’écarter ce genre de questions. Il n’y a aucune raison de ne pas leur donner de réponses.

***

Les fonctions authentiques de ce qu’il faut encore, provisoirement, nommer l’esprit, excluent désormais toutes les attitudes du clerc : l’esprit ne sera plus à la fois protecteur en paroles et réellement absent. Pour les philosophes qui doivent paraître, il n’est plus question de proposer de grands modèles, de donner des conseils du fond de la sagesse, de guider, de réprimander, de promettre. Il n’est plus question de faire les philanthropes. Et de ne rien risquer. Il n’est pas question de faire quelque chose pour les ouvriers. Mais avec eux. Mais à leur service. D’être une voix parmi leurs voix. Et non la voix de l’Esprit. Il est question d’être utile. Et non de faire l’apôtre. Dans les années que nous vivons, le philosophe sera mis à son rang. Lié aux revendications triviales des hommes vivants, il ne saurait être que le technicien de ces demandes, il ne saurait avoir désormais pour fonction que d’exprimer les volontés à demi obscures, les révoltes obscurément éveillées dans les hommes. Il ne saurait avoir pour mission que de dénoncer toutes les conditions où l’homme n’est pas un homme, de les expliquer, de les établir si fortement que soient éveillés à la conscience de leur propre situation tous ceux qui vivent encore sans la comprendre.

Dossier de presse
Compte-rendu Laure Célérier Liens socio, 01/11/12
Impostures Didier Garcia Le matricule des anges, mai 2012
Onfray mieux… Le Ravi n°96, mai 2012
L'Empreinte de Nizan Sylvain Boulouque Le Nouvel Observateur, 31/01/12
Compte-rendu

« L’actualité des Chiens de garde, nous aurions cependant préféré ne pas en éprouver la robuste fraîcheur. Nous aurions aimé qu’un même côté de la barricade cessât de réunir penseurs de métier et bâtisseurs de ruines » écrit Serge Halimi en 1998, en préface à l’ouvrage de Paul Nizan. Un an plus tôt, Serge Halimi avait publié, aux éditions Raisons d’Agir, Les Nouveaux Chiens de Garde, titre que porte également un documentaire de 2012, réalisé par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, dénonçant les collusions entre vedettes médiatiques et intérêts financiers. Ces créations reprennent à leur compte la critique des logiques de domination dénoncées par Paul Nizan en 1932 et s’indignent de la criante actualité de l’alliance d’intellectuels prétendument désintéressés – les philosophes hier, les journalistes et experts médiatiques aujourd’hui – au service de la classe dominante. Un retour au texte de Paul Nizan semble nécessaire, qui illustre aussi bien la nécessité d’une vigilance citoyenne par rapport aux partis pris et aux logiques de domination, que les limites de la réflexion de Nizan et de ceux qui s’en inspirent.
L’ouvrage de Nizan est un texte à charge contre des philosophes prétendument désengagés, qui serviraient avant tout les intérêts de la bourgeoisie, et contre la prétention de ces intellectuels au repli dans un monde incorruptible d’idées. Les chiens de garde est une critique sans concession du philosophe des idées. Nizan y dénonce avec force et pertinence la croyance en un « nouveau mythe de la cléricature », celui qui consacre la valeur intrinsèquement et nécessairement supérieure des activités intellectuelles. L’auteur récuse en outre l’idée selon laquelle les intellectuels, en vertu simplement de leur fonction, agiraient au service des hommes, de l’humanité en général. Le philosophe marxiste rappelle que chaque penseur s’inscrit dans une époque et dans un environnement social, dont sa pensée est le produit. Issu le plus souvent de la bourgeoisie, l’intellectuel peut avoir tendance à ne composer que les ouvrages qu’il a envie de lire, à occulter les idées qui troublent sa quiétude et éventuellement menacent un ordre social dans lequel il occupe une position relativement confortable. De plus, la vie des hommes de classes populaires peut ne pas troubler les pensées d’une bourgeoisie repliée sur l’entre soi et qui écrit surtout pour, et sur, les siens. Si l’on ne peut considérer que le positionnement social produit une pensée nécessairement au service d’une classe donnée, il ne paraît pas légitime d’occulter que l’origine sociale influe sur la production intellectuelle.
D’autre part, Nizan s’indigne de la prétention des philosophes à l’élévation au-dessus de la foule, célébrée par un Descartes écrivant, au sujet des hommes qu’il côtoie, que « le bruit même de leur tracas n’interrompt pas plus mes rêveries que ferait celui de quelque ruisseau ». Cette prétention, qui est, pour les raisons susmentionnées une chimère, ne peut qu’entraîner son lot d’absurdités et de scandales : « La guerre ne fut point cette série de combats, d’incendies, cet entassement de morts répugnantes, de jours d’ennuis et d’assassinats, ces vagues de gaz, ces couteaux des nettoyeurs de tranchées, cette vermine et cette crasse humaine que les combattants connurent, mais la lutte du droit contre la force, mais la bataille de Descartes contre Machiavel, de Monsieur Bergson contre la machine allemande. Non point un jeu sanglant au profit des fabricants d’armes, mais une croisade philosophique, mais une bataille d’esprits », écrit Nizan. Ces philosophes qui soutiennent l’Idée de guerre servent ceux qui ne combattront pas. Beaucoup, parmi les plus démunis, dépourvus des armes intellectuelles que les philosophes ne consentent pas à leur fournir, finiront dans les tranchées.
Et comment comprendre cette célébration d’une pensée intellectuelle nourrie d’abstraction, d’autant plus noble qu’elle s’éloigne des contingences matérielles ? La faute à la civilisation judéo-chrétienne, si prompte à séparer l’esprit de la chair, à célébrer la supériorité du premier sur la seconde ? Peut-être. La faute aux mathématiques, nous dit Nizan : « Le développement des sciences mathématiques (…) a bien pu amener les premiers métaphysiciens de l’âge moderne à concevoir toute méditation sur ce modèle.» Il peut sembler légitime de considérer que les raisonnements abstraits ont aussi leur place dans l’activité intellectuelle, mais comment ne pas accepter cette nécessité d’une activité intellectuelle nourrie d’observations et d’écoute des hommes?
L’ouvrage de Nizan semble être d’une criante actualité pour plusieurs raisons. La dénonciation d’un raisonnement abstrait à outrance s’applique aujourd’hui à une économie quantitative dominante. Ensuite, l’attaque contre les intellectuels au service des classes dominantes paraît aujourd’hui actuelle.
L’analogie s’impose avec la force de l’évidence entre la philosophie que fustige Nizan et ce que l’on peut aujourd’hui reprocher à de nombreux économistes orthodoxes, présents dans les médias. La critique que Nizan établit d’un raisonnement intellectuel abstrait, qui ne supporte que les objections internes et revendique un détachement d’un terrain qui corromprait autant l’esthétique du raisonnement que la validité des conclusions, peut être adressée à de nombreux économistes orthodoxes, pour des raisons énoncées par la sociologie économique. Quantitativistes, ces économistes acceptent trop rarement la remise en cause de leurs postulats (celui de la rationalité, parfois limitée, et de l’utilitarisme par exemple). Si les statistiques sont mobilisées, les réalités sociales et individuelles qu’elles recouvrent sont trop souvent négligées. Nizan se demandait « à quoi rime la philosophie sans matière », et nous nous inquiétons devant une économie statisticienne à l’excès, modélisatrice à outrance, qui ne s’embarrasse pas de rappeler les réalités que les concepts et lignes d’écriture mathématiques recouvrent, qui semble nier la nécessaire complémentarité des démarches qualitatives, de terrain, et quantitatives.
Plus largement, la dénonciation que Nizan établit des collusions entre intellectuels et classes dominantes semble pouvoir être aujourd’hui reprise, à ceci près que les philosophes universitaires d’hier ont cédé le pas aux vedettes journalistiques et aux experts médiatiques. Comment ne pas penser à l’étonnante pérennité et homogénéité des discours, des chroniques et des tribunes médiatiques, prêchant aujourd’hui une austérité et une flexibilité surtout favorable aux détenteurs de capitaux – alors que ces recettes ont échoué à relancer la croissance à peu près autant de fois qu’elles ont été essayées – lorsque Nizan écrit : « Que font les penseurs de métier au milieu de ces ébranlements ? (…) Ils ne sont pas transformés. Ils ne sont pas retournés. L’écart entre leur pensée et l’univers en proie aux catastrophes grandit chaque semaine, chaque jour, et ils ne sont pas alertés. Et ils n’alertent pas (…). Et ils ne bougent point. Ils restent du même côté de la barricade. Ils tiennent les mêmes assemblées, publient les mêmes livres » ? La crise passe, les discours demeurent. De plus, les journalistes et les experts médiatiques semblent en bonne partie, de gré ou de force, acquis à la cause des dominants : les médias sont de moins en moins indépendants d’intérêts financiers, de par l’importance de la publicité dans leur financement, ou du fait de l’appropriation de nombreux médias par des groupes privés. Y compris dans le secteur public, la starification de certains journalistes des médias, caractérisée notamment par une inflation des salaires touchant le haut de la pyramide journalistique, est à même d’éloigner ces intellectuels des préoccupations des classes moyennes et populaires. Les démonstrations nombreuses, par Les nouveaux chiens de garde, des collusions souvent tues entre journalistes et experts, d’un côté, et intérêts financiers, d’un autre, font prendre conscience de la nécessité d’une indispensable vigilance citoyenne.
Le texte de Nizan est un terreau fertile dans lequel puiser les ressources nécessaires à un positionnement critique.Il est aussi un complément indispensable à la lecture des Nouveaux Chiens de Garde. Mais l’œuvre de Nizan, ainsi que les textes postérieurs qui se réclament de son héritage, ne résistent pas non plus à une critique de leur parti pris.
Nizan se réclame ouvertement du marxisme léninisme. Il établit qu’« il n’y a jamais eu que deux partis à prendre, celui des oppresseurs et celui des opprimés ». Il dénonce la guerre, mais encourage dans le même temps à s’emparer d’un fusil après avoir saisi la plume, reprenant à son compte Ilès et Marx : l’écriture est mise au service de la révolution. Nizan encourage la mise en place d’un nouveau système, de nouvelles logiques de domination, qu’il n’analyse pas tellement. Il dénonce l’illusion qui voudrait conférer aux intellectuels une position de supériorité du fait, simplement de leur fonction d’intellectuels, mais ne cède-t-il pas à une simplicité comparable, lorsqu’il reprend une pensée marxiste qui fustige l’ensemble des membres d’une classe dominante, en vertu de leur position dans les rapports de production ?
Nizan et d’autres intellectuels, fustigeant la collusion d’une partie des élites avec le pouvoir financier, prennent un parti. Ils servent une idéologie différente, certainement plus sensible aux salariés des classes moyenne et populaire, ils servent des intérêts, simplement divergents de ceux pour lesquels se prononcent ceux qu’ils dénoncent. Cela illustre bien la complexité d’une posture attaquant le discours faussement neutre d’intellectuels. Comme l’avait écrit Villemaire en 1984, « Ce ׂ“réalisme” n’est qu’une autre forme de moralisme, producteur de vérités qui découpent le réel de manière à servir une certaine vision du monde (…) »1.
Nizan se distingue toutefois par une honnêteté qui l’amène à conclure son ouvrage sur les propos suivants : « Les philosophes d’aujourd’hui rougissent encore d’avouer qu’ils ont trahi les hommes pour la bourgeoisie. Si nous trahissons la bourgeoisie pour les hommes, ne rougissons pas d’avouer que nous sommes des traîtres ». On peut récuser la validité de l’opposition entre la bourgeoisie, d’un côté, et les hommes de l’autre, tout en reconnaissant à Nizan la qualité de concéder qu’il prend un parti.
En conclusion, ce livre offre une lecture vivifiante à plus d’un titre. Plus que comme une dénonciation marxiste de l’oppression exercée par une classe sur les autres, il peut être lu comme un cri de révolte contre l’imperméabilité des uns aux préoccupations des autres, jeu auquel les plus pauvres, économiquement, y perdent le plus souvent. Nizan ne cesse de rappeler, tout au long de son ouvrage, l’indispensable conscience du monde qui doit habiter chaque intellectuel, et qui devrait autant que possible habiter chacun de nous. Il peut être lu comme un encouragement à s’ouvrir au monde et à garder une position critique face à tous les discours. Enfin, la préface pamphlétaire de Serge Halimi est persuasive. Si les accusations d’Halimi sont sans concession et par endroits trop radicales, il n’en reste pas moins que ce préambule met bien en lumière la redoutable actualité du texte de Nizan.

1 Villemaire Luc, « Les chiens de garde de Paul Nizan », Philosophiques, vol. 11, n°1, 1984, p. 175–184, http://www.erudit.org/revue/PHILOSO/1984/v11/n1/203248ar.pdf, consulté le 29/10/2012.

Lire l’article sur le site de Liens socio

Laure Célérier
Liens socio, 01/11/12
Impostures

En 1932, lorsque Les Chiens de garde paraissent, Paul Nizan n’a que 27 ans – l’année précédente, il a publié son premier ouvrage, le pamphlet Aden Arabie, qui lui a valu un succès d’estime dans le monde intellectuel français.
Ce nouveau volume pamphlétaire pose d’emblée quelques questions embarrassantes : à quoi sert la philosophie ? que fait-elle pour les hommes, et plus exactement contre eux ?
Le constat de Nizan a valeur de thèse. Selon lui, deux philosophies coexistent, même si la première écrase la seconde : celle des oppresseurs (les bourgeois), et celle des opprimés (le peuple, le prolétariat). Celle des oppresseurs est idéaliste : ses outils de prédilection sont le concept et l’abstraction ; elle vise l’énoncé de vérités, sans jamais se pencher ni sur le réel ni sur les conditions de vie de l’être humain. Le moralisme des oppresseurs muselle le réalisme objectif et matérialiste des opprimés – derrière lesquels Nizan se range (il a adhéré au Parti Communiste fin 1927).
Suivons-le pas à pas dans sa brillante démonstration. « Nous vivons dans un temps où les philosophes s’abstiennent. Ils vivent dans un état de scandaleuse absence. » Est-ce à dire qu’ils ne participent pas aux questions qui agitent l’entre-deux-guerres ? C’est encore pire que cela : leurs préoccupations premières (l’absolu, la métaphysique, la transcendance, l’immanence) sont à mille lieues de celles du commun des mortels (le travail, la guerre, la grève, la tuberculose). Ils sont au service des intérêts de la classe dominante, à laquelle ils appartiennent.
Ce que Nizan déplore, textes à l’appui (présentés dans des notes qui s’étirent parfois sur plusieurs pages), c’est que la philosophie aborde l’homme de manière générale, sans jamais considérer celui qui se lève le matin pour se rendre au travail afin de nourrir sa famille (or l’homme qui travaille n’a pas le temps de se poser, pour lui-même et pour ses semblables, des problèmes d’ordre moral et tenter ensuite de les justifier rationnellement).
De ces philosophes d’alors, qui ont noms Bergson (dont il se dit l’ennemi), Durkheim, Brunschvicg, Boutroux, il aimerait connaître la pensée sur la guerre, sur le chômage, le colonialisme, en bref sur « tous les éléments qui occupent vraiment la terre ».
Pourquoi cette fracture entre le peuple et les philosophes ? C’est que la philosophie est la grande affaire des bourgeois, qui servent d’abord la cause de la bourgeoisie, qui attendent du peuple des témoignages de gratitude, de docilité, et qui le jugent ingrat lorsqu’il songe à se révolter. Quant aux problèmes qu’elle n’aborde pas, ce sont précisément ceux qui sont posés dans les quartiers où elle ne vit pas, et dans les pays où la sagesse ne s’enseigne pas.
La conclusion du réquisitoire est sans appel : la philosophie n’est pas morte, elle « doit être tuée » (puisque son conformisme à la fois moral et civique ne s’adresse pas à tous les hommes, et puisqu’elle n’existe que pour justifier l’ordre bourgeois). Celle qui occupe le devant de la scène, tout en étant moribonde aux yeux de Nizan, est une philosophie pour happy few, « l’un des plus hauts sommets de cette culture que la bourgeoisie réserve à ses propres enfants». E11e est « l’aventure spirituelle du bourgeois menacé et inquiet » au lendemain de la Commune, de l’Affaire Dreyfus, de la Première Guerre mondiale et de la crise économique qui vient de ravager les États-Unis. Nizan ne se contente pas de fustiger, même si l’essentiel de son propos tient dans la contestation (et plus encore dans l’éreintement). Il s’autorise aussi à formuler un souhait : celui de lier la pensée à l’utilité des hommes. Et la philosophie qu’il appelle de ses vœux (en gros celle de Marx) serait enfin en phase avec les « revendications triviales des hommes vivants ».
Ce qui séduit ici, au-delà du ton, souvent autoritaire et sûr de lui, c’est la documentation que Nizan fournit à son lecteur, et qui témoigne d’une formidable culture philosophique (rappelons au passage qu’il a obtenu l’Agrégation de philosophie en 1929, en se classant juste derrière Sartre et Beauvoir).
Mais le lecteur sera peut-être surtout requis par l’actualité de cet essai, dont la réédition tombe en pleine période électorale. Comment ne pas être tenté de transposer à la politique actuelle ce que Nizan dit de la philosophie des années 1930 (en des temps où l’indignation et la polémique étaient nobles) ? L’heure n’est-elle pas encore à l’indignation ? Une fois tous les cinq ans, l’élite politique se penche (ou feint de se pencher) sur les problèmes du peuple, auquel elle consent à donner, comme gage démocratique, ce sucre d’orge qu’est l’élection présidentielle, avant de s’en retourner à ses marottes : la gouvernance, la banque centrale européenne, le sacro-saint pacte de stabilité, ou des lois qui dépassent le peuple, parce qu’elles le concernent d’assez loin. Pour ensuite s’étonner, au jour du vote et devant un fort taux d’abstention, de cette déconnexion entre la pensée politique et les préoccupations des électeurs, de plus en plus mobilisés par ces pensées « triviales » que sont leur pouvoir d’achat et leur propre précarité.

Didier Garcia
Le matricule des anges, mai 2012
Onfray mieux…
« Ce qui nous manque, ce sont des écrivains désagréables », disait Pierre Desgraupes, le « père » de l’émission « Cinq colonnes à la une », en présentant, à une heure de grande écoute, à la télévision, Les chiens de garde, l’ouvrage que Paul Nizan avait écrit en 1932. Depuis, la télé est passée de l’austérité du noir et blanc à l’exubérance de la couleur. Quant aux philosophes, ils ont abandonné la toge depuis des lustres, la troquant, pour les plus médiatiques d’entre eux, contre la chemise, de préférence ouverte. Et, presque un siècle après sa publication, le brûlot de cet « écrivain désagréable » reste, malheureusement, toujours d’actualité. Certes, comme le note en préface Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, auxquels l’actuel patron du Monde Diplomatique a consacré un ouvrage, ne s’embarrassent plus guère de titres universitaires pour asséner dans le néant cathodique vérités approximatives et sentences aussi définitives que somptuaires. Mais il existe toujours, comme le constatait Nizan, « une philosophie des oppresseurs et une philosophie des opprimés ». Parfois, les masques tombent. Quand un éditorialiste au Point en appelle a l’armée pour exporter la démocratie. Ou que son clone se fait déboulonneur de statues dans l’espoir d’ériger, un jour, la sienne. D’aucuns diront que les périodes électorales et la redistribution des cartes qui les accompagnent n’aident pas forcément à y voir clair. Reste que le ralliement des uns aux autres ne saurait faire oublier les reniements passés ni occulter ceux à venir. A ce titre, la réédition aujourd’hui par Agone des Chiens de garde est non seulement salutaire mais nécessaire.
Le Ravi n°96, mai 2012
L'Empreinte de Nizan

L’accusation est devenue récurrente. L’expression “chiens de garde” est imaginée par Paul Nizan, qui qualifie ainsi les professeurs de la Sorbonne, dénonçant la servilité des enseignants vis-à-vis du système. Nizan, né en 1905, entré à l’école normale supérieure en 1924, adhère au PCF en 1927. Il en devint l’un des plus ardents zélateurs. Stalinien, Nizan se fait critique littéraire à L’Humanité et apologue du régime soviétique. Il publie ces deux premier textes Aden Arabie et Les Chiens des Gardes. Raymond Queneau, disait en 1932 dans la Critique sociale, journal alors proche des communistes dissidents comme Boris Souvarine : “La philosophie révolutionnaire est en France si pauvrement représentée que l’on aurait pu se féliciter de la parution d’un ouvrage qui lui soit consacré. Le livre de Paul Nizan fait encore préférer le néant.”

Nizan voyage en URSS, écrit dans la Pravda. Après avoir fait l’apologie du réalisme socialiste, il le met en pratique dans ses romans. La vie et l’engagement de Nizan viennent se heurter sur le pacte germano-soviétique. La rupture est paradoxale. Il reproche au Parti de ne pas défendre ouvertement l’accord entre Berlin et Moscou. Puis, il est dénoncé par ses anciens camarades Maurice Thorez et Louis Aragon comme traître et policier alors qu’il est déjà mort. Pendant vingt ans, il est oublié.

Les héritiers

Dans les années 1960 Nizan devient à la mode. Ses œuvres sont republiées par François Maspero alors éditeur, libraire et militant trotskiste. Son ancien condisciple Jean-Paul Sartre préface Aden Arabie. La révolte affleurant, les livres de Nizan deviennent pour l’extrême gauche un symbole de la révolte pure, non éloigné du modèle de la Révolution culturelle chinoise, mettant des poubelles sur la tête des mandarins. Une partie de cette génération et ses héritiers continuent à brandir Paul Nizan comme un étendard et à reprendre cette dénonciation critique de la collusion entre médias et pouvoir politique.

L’image de Nizan a été réévaluée par les historiens qui viennent replacer l’homme et l’œuvre dans le torrent du réalisme socialiste et du stalinisme1. La nouvelle vie posthume de Paul Nizan est insufflée par les réseaux du Monde diplomatique et par ses journalistes comme Serge Halimi. En 1997, il publie un premier texte reprenant le titre du livre de Nizan, Les nouveaux chiens de garde. Trente ans après les éditions Maspero, les éditions Agone rééditent le livre de Nizan, préfacé par Serge Halimi. Le film diffusé aujourd’hui est une interprétation cinématographique de l’essai d’Halimi, qui rend également un hommage appuyé au livre.

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1 James Steel, Nizan révolutionnaire conformiste, Paris, PFNSP, 1987.

Par Sylvain Boulouque, historien, décrypteur de la gauche radicale pour Le Nouvel Observateur

Sylvain Boulouque
Le Nouvel Observateur, 31/01/12
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