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L’Industrie du mensonge
Relations publiques, lobbying & démocratie

Titre original : Toxic Sludge Is Good for You ! Lies, Damn Lies and the Public
Relations Industry (Common Courage Press, 2004, 2005, 2007)
Traduit de l’anglais par Yves Coleman

Édition actualisée et complétée par Nicolas Chevassus-au-Louis et Thierry Discepolo
Nouvelle édition
Première parution française dans la collection « Contre-feux » (Agone, 2004)

Parution : 16/02/2012
ISBN : 9782748901573
Format papier : 432 pages (11 x 18 cm)
14.00 €

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En examinant le monde des lobbyistes, ce livre dévoile l’ampleur des manipulations pour transformer l’« opinion publique » et conforter les intérêts des grands groupes industriels. Des espions aux journalistes opportunistes, en passant par des scientifiques peu regardants et de faux manifestants, l’industrie des relations publiques utilise tous les canaux possibles pour que seule puisse être diffusée l’information qui arrange ses clients – gouvernements et multinationales, producteurs d’énergie nucléaire ou de tabac, de technologies polluantes, etc.
   À ceux qui utilisent les méthodes du lobbying pour redresser les injustices sociales, protéger l’environnement, promouvoir les droits des minorités, défendre les travailleurs ou œuvrer pour le bonheur de leur communauté, nous avons voulu montrer que c’est une illusion de croire que ces techniques sont « neutres ». Même si toutes les organisations écologistes du monde mettaient leurs ressources en commun, elles ne disposeraient jamais d’un budget de relations publiques équivalent à celui d’un seul fabricant de pesticides décidé à défendre ses intérêts.

Sheldon Rampton

Sheldon Rampton est Diplômé de l’université de Princeton, il fut rédacteur en chef de PR Watch jusqu’en 2009. En plus des ouvrages co-écrits avec John Stauber, il est l’auteur de Friends In Deed : The Story of US-Nicaragua Sister Cities (en collaboration avec Liz Chilsen, 1998). Il a collaboré étroitement au Wisconsin Coordinating Council on Nicaragua, pour lequel il était chargé du NICA Fund, projet visant à soutenir le développement économique des pays pauvres d’Amérique Centrale.

Les livres de Sheldon Rampton sur le site

John Stauber

John Stauber est le fondateur et directeur jusqu’en 2009 du Center for Media & Democracy, une association spécialisée dans les investigations sur les entreprises de relations publiques créée en 1993. Il a collaboré à diverses organisations de défense des consommateurs et de l’environnement. Il écrit régulièrement pour la revue du Center for Media & Democracy, PR Watch, et a co-écrit avec Sheldon Rampton : Mad Cow USA : Could The Nightmare Happen Here ? en 1997, Trust Us We’re Experts en 2001, Weapons of Mass Deception : The Uses of Propaganda in Bush’s War on Iraq en 2003 et The Best War Ever: Lies, Damned Lies, and the Mess in Iraq en 2006.

Les livres de John Stauber sur le site

Extrait

L’industrie des relations publiques orchestre également une grande partie des campagnes de certaines des associations qui font le siège du Congrès à Washington et des élus locaux. Contrairement aux associations authentiques, ces mouvements bidons sont suscités, contrôlés et financés par les multinationales. Philip Morris embaucha l’agence Burson-Marsteller (une des importantes sociétés de lobbying du monde) pour créer l’Alliance nationale des fumeurs afin de mobiliser ceux-ci et les organiser en un lobby « citoyen » qui défendrait « leurs droits »… de fumer. Dans un autre domaine, des consultants ont créé, afin de combattre les écologistes, des associations pseudo écologistes comme la Coalition pour la défense du climat mondial ou l’Alliance pour la protection des forêts de Colombie-Britannique. Pour justifier ce type d’activités, les agences-conseil affirment qu’elles souhaitent simplement participer au processus démocratique et contribuer au débat public. En réalité, elles soustraient la plupart de leurs activités au regard de tout un chacun. Cette invisibilité est l’un des outils des stratégies de manipulation des citoyens et du gouvernement. Comme le disait un professionnel du conseil : « La persuasion est, par définition, une activité subtile. La meilleure com’ ressemble à de l’info. Vous ne savez jamais exactement quand une agence de lobbying est efficace. Vous constaterez seulement que l’opinion est lentement en train de changer. »

***

Ce qui frappe, c’est à quel point espionnage et infiltration peuvent dorénavant se mener indépendamment des États. Que le géant français de l’électricité EDF fasse pirater les ordinateurs de l’organisation écologiste Greenpeace (deux de ses dirigeants étaient, début 2011, renvoyés devant le tribunal correctionnel pour ces agissements) n’étonne guère vu la sensibilité de ses activités nucléaires. « Nous avons des contrats avec des sociétés spécialisées dans la veille médiatique : presse française, étrangère, blogs, sites écologistes, etc. Mais le renseignement en matière d’actes de malveillance et de terrorisme est du seul ressort des services de l’État. La protection des centrales nucléaires est assurée par la gendarmerie, l’armée de l’air et la marine nationale » expliquait ainsi peu après la révélation de cet espionnage le chef de la sécurité de la firme. À la question « Greenpeace est-il un sujet de préoccupation pour vous ? », il répondait « EDF intervient dans un secteur stratégique pour le pays et, à ce titre, est attentif à tous ceux qui s’intéressent à son activité. Nous avons un devoir de vigilance. Il est important de savoir, par exemple, si tel ou tel groupe se situe dans la radicalité ou l’opposition légale. Mais nous n’avons pas besoin de payer des hackers pour le savoir ! ». Peut-être naïvement convaincu par ces propos semblant de bon sens de la part d’une entreprise au chiffre d’affaire dépassant les 50 milliards d’euros, on fut donc étonné d’apprendre que ces basses œuvres avaient été déléguées moyennant 13 000 euros mensuels à la petite firme Kargus Consultant, qui employa pour hacker un autodidacte, pompier de formation. Ou que la firme suisse de sécurité informatique Securywise fut elle aussi, moyennant 45 000 euros annuels, sollicitée pour suivre le porte-parole du réseau Sortie du Nucléaire et enquêter sur la manière dont il avait pu se procurer certains documents confidentiels de l’entreprise.

Dossier de presse
Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences , juillet 2012
Sophie Louey
Liens socio , 27/09/12
Régis Sully
BSC News magazine , septembre 2012
Cuervo
Alternative libertaire , mai 2012
Sébastien Banse
Les Lettres françaises , 07/04/12
Normand Baillargeon
À Babord ! , février-mars 2007
Karine Salmon
Com'Ent , novembre 2005
Infoguerre.com , 19/10/2005
Imagine , juillet-août 2005
Albert Drandov
Charlie Hebdo , 05/01/2005
Alternatives économiques , février 2005
Marie Benilde
Le Monde diplomatique , férvier 2005
Patrick Pierran
Royaliste , décembre 2004
Cynthia Fleury
L'Humanité , 09/11/2004
SUR LES ONDES
Radio AligreÉmission avec Nicolas Chevassus-au-Louis (2 mai 2012)
Compte-rendu

Voilà un petit ouvrage à mettre entre toutes les mains, élément essentiel de la panoplie de l’honnête citoyen. John Stauber et Sheldon Rampton, militants étatsuniens défendant les consommateurs et l’environnement, nous livrent en effet un exposé fluide et accessible sur l’action des relations publiques au service des industries mortifères. Après un rappel sur l’essor des entreprises de relations publiques au début du XXe siècle, symbolisées par des figures comme Ivy Lee ou Edward Bernays (neveu de Freud et théoricien de la « fabrique du consentement »), les deux auteurs nous dévoilent les agissements des entreprises du tabac, afin de masquer la dangerosité de leurs produits et augmenter leurs profits, ou celles du nucléaire civil, insistant sur l’électricité bon marché et non polluante (négligeant la question cruciale des déchets) qu’elles étaient censées fournir.
Plus généralement, ce sont leurs diverses stratégies afin de manipuler opinion et dirigeants politiques qui sont exposées, de l’espionnage des opposants au lifting vert via la création ou le financement d’associations de défense de l’environnement (les accords de dupes entre McDonald’s et le WWF, qualifiée d’organisation verte bureaucratisée, sont à ce titre éloquents), en passant par la livraison de reportages complets aux journalistes. Avec ces entreprises de relations publiques, on a là un maillon supplémentaire de la chaîne des puissants, qui participe de la stabilité et de la pérennité d’un système, auquel on ne peut s’opposer que de façon collective, tant il y a d’efforts à déployer pour faire la lumière sur cette propagande économique. La propagande plus proprement politique est également abordée dans un chapitre, celle des dictateurs pour améliorer leur image à l’aide de l’argent de l’aide étatsunienne ou celle visant à diaboliser les sandinistes, mais le caractère isolé de cette réflexion la rend en partie hors-sujet, méritant à elle seule une ou plusieurs études.
Cette seconde édition s’est en outre largement enrichie. En plus d’un appareil critique de qualité, avec des notes détaillées permettant de bien se resituer dans le contexte des Etats-Unis, chaque chapitre a en effet été complété par un bref éclairage sur la situation française. Parmi les plus intéressants, on citera en particulier les développements sur Areva et son empreinte carbone massive liée à l’exploitation du nucléaire en Afrique (signalons d’ailleurs qu’Agone vient de publier un ouvrage tout entier dédié à cette thématique), ainsi que les liaisons dangereuses entre certains Verts et les agences de conseils…

Lire en ligne sur le site de Dissidences

Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences , juillet 2012
Compte-rendu
> Lire l’article sur le site de Liens socio
Sophie Louey
Liens socio , 27/09/12
Compte-rendu
> Lire l’article en ligne (p. 117–118)
Régis Sully
BSC News magazine , septembre 2012
Compte-rendu

D’abord parue en 2004, cette nouvelle édition de L’industrie du mensonge s’additionne d’études de cas françaises et d’une préface qui pose nettement le problème de la propagande : s’il faut vraiment d’une démocratie, il faut qu’elle soit contrôlée. Un puissant appareil d’information doit préserver les élites des classes populaires et contribuer à la liberté des entreprises, en maquillant leurs faits, gestes et paroles.
Le lobbying – c’est de lui dont il s’agit – est un pur produit de la société « démocratique », chargé de poursuivre, comme aurait pu le dire Clausewitz, la guerre sociale et économique par d’autres moyens.
Du sondage au groupe de pression, de la campagne publicitaire pour faire consommer ou pour faire écran, de l’élaboration de la législation à son encadrement au plus haut niveau étatique, les techniques de lobbying sont extraordinairement créatives. L’essentiel des exemples est étasunien, mais chaque chapitre s’assortit d’un « contrepoint » français ou européen. Fourmillant, la petite histoire rencontre la grande : atermoiements de l’industrie nucléaire, collusion des lobbies avec les narcos Colombiens et le Pentagone, Haiti, Nicaragua, Chiapas, nul endroit où les lobbies n’ont pas la main. Comme savent le faire les journalistes d’investigation étasuniens, les auteurs ont réalisé une description factuelle, étayée, vivante des stratégies des lobbies, précieux catalogue pour militants vigilants : espionnage, écrans de fumée, techniques de division-récupération, décodage de « comment les consultants rédigent l’information ». Des dizaines d’exemples où le criminel le dispute à la tromperie quotidienne, le livre rappelle que même appliqué aux « bonnes causes », le lobbying n’est jamais neutre : « Il n’y a pas de bon lobbying ». Mais il est le signe aussi que l’opposition existe, que la démocratie pose problème au pouvoir, et donc, qu’en creux, celui-ci est néfaste par nature.
En guise de conclusion, pour que les lobbies n’aient plus barre sur nous, les auteurs proposent des contre-feux consistant à ne dépendre que de nous-mêmes : vigilance (ADN, données personnelles), et alternatives : « s’investir dans des initiatives (locales) échappant au contrôle des grands groupes […] susceptibles d’aborder (plus) directement les problèmes ». Bref, autogestion et résistance.

Cuervo
Alternative libertaire , mai 2012
L'information comme spectacle

Le livre de John Stauber et Sheldon Rampton avait paru en 2004 aux éditions Agone, qui en proposent aujourd’hui une version actualisée par les soins de Thierry Discepolo et Nicolas Chevassus-au-Louis, travail rendu nécessaire par le développement du secteur de la communication et du lobbying, en France et dans le reste du monde, à la suite des États-Unis : le pays le plus développé montre à ceux qui le suivent sur l’échelle industrielle l’image de leur propre avenir…
L’enquête des deux auteurs américains met en évidence les liens entre les agences de communication et ceux dont ils partagent les intérêts : militaires, industriels, personnel gouvernemental. L’analyse des techniques de lobbying est précieuse. Elle met en lumière une confusion tragique entre communication et information, résumée par cet aveu d’un spécialiste : « La persuasion est, par définition, une activité subtile. La meilleure communication ressemble à de l’info ». Le défi est donc d’imposer, à n’importe quel prix, une « version » de l’histoire qui fera autorité. Le mensonge, sous d’autres régimes, consistait à effacer un visage d’une photo. Les agences de communication ont mis en place une technique bien plus efficace, qui consiste à élaborer puis à imposer, à l’aide des moyens colossaux de la publicité et du renseignement, une image qui soit simplement plus séduisante. En cela, leur entreprise se rapproche de celle de « l’entertainment », l’industrie du divertissement, dont elle pourrait partager la devise, The show must go on : le spectacle doit continuer, coûte que coûte.
La responsabilité d’une telle évolution incombe autant aux responsables éditoriaux des organes de presse, qui sont nombreux à avoir troqué la recherche d’une vérité cachée contre la diffusion d’une vérité officielle, en choisissant d’oublier qu’un mensonge n’est pas une version des événements ; cela reste un mensonge. Ces arrangements avec la vérité, nous rappelle cet ouvrage, se paient au prix de la démocratie – car ils en définissent désormais une nouvelle et terrible acception.

Sébastien Banse
Les Lettres françaises , 07/04/12
Compte-rendu
Malheureusement trop peu connu du grand public, le travail effectué, tout particulièrement pour le compte des entreprises ou des gouvernements, par les firmes de relations publiques, les lobbyistes, les entreprises de communication, les publicitaires et les think tanks contribue depuis longtemps déjà à une profonde et dangereuse perversion du débat démocratique.
Les deux auteurs du présent ouvrage sont pour leur part particulièrement bien placés pour savoir cela. John Stauber est en effet le fondateur de l’important Center for Media and Democracy et de son magazine, PR Watch, qui surveille l’industrie des relations publiques. Sheldon Rampton est quant à lui le directeur de la recherche au même centre.
Les deux hommes ont à ces titres rédigé conjointement plusieurs ouvrages documentant les multiples stratégies permettant de duper l’opinion publique, d’orienter débats et discussions, d’occulter certains faits ou d’en minorer (ou d’en exagérer) la portée.
Le présent ouvrage est un catalogue d’horreurs présentées en quelques soixante-dix courts articles ventilés en douze chapitres qui portent des titres aussi prometteurs que : « Arts de l’arnaque et science de la propagande »; « Le nucléaire est économique, propre et sans danger »; « Un bon écologiste est un écologiste vendu »; « Empoisonner les petites gens »; et ainsi de suite.
La promesse est tenue et nous est offert un ouvrage important et tout à fait à la hauteur (élevée) de ce que nous propose Agone – qui a par ailleurs eu l’excellente idée de demander à Roger Lenglet de compléter et d’adapter la prose de Stauber et Rampton pour les lecteurs francophones.
On ne peut que souhaiter qu’un travail similaire à celui de Stauber et Rampton sera bientôt accompli et fera connaître aux Québécois les lobbyistes et autres firmes de relations publiques qui prennent si grand soin d’eux et veulent tellement leur bien.
Normand Baillargeon
À Babord ! , février-mars 2007
Lobbying - La démocratie et les entreprises sous influence

Le Lobbying, qu’est-ce que c’est ?

Roger Lenglet : Pour en donner une définition simple, le lobbying c’est l’ensemble des pratiques d’influence exercées par des groupes d’intérêts auprès des décideurs et de tous ceux qui ont du poids sur l’opinion et la législation. Les pratiques qui posent problème sont celles qui, sous couvert de communication ou d’information, mettent en péril le jeu normal de la démocratie et sont exercées par des cabinets de lobbying, capables de mettre en œuvre des procédés d’influence moralement très douteux.
Aujourd’hui, ces cabinets se sont multipliés. Ils ont pignon sur rue, concurrence oblige, et se présentent comme des experts en relations, communication et stratégie. Pour mener à bien leurs opérations, ils utilisent toutes les personnes qui peuvent leur apporter un relais d’influence au sein des réseaux politiques, juridiques, économiques…
Chacun d’eux se spécialise : certains interviennent sur les produits toxiques et maîtrisent parfaitement l’art de duper les journalistes et de rassurer l’opinion publique, d’autres montent des opérations de déstabilisation des industries concurrentes, livrent « clés en main » des lois ou des réglementations favorables à leur marché, espionnent les milieux associatifs, etc.
Pour y parvenir, ils instrumentalisent souvent leurs cibles, c’est-à-dire qu’ils peuvent aller jusqu’à en faire des alliés à leur insu : médias, journalistes, élus, directeurs d’administration, leaders d’opinion se trouvent ainsi soumis à toutes sortes de manipulations, soit à leur insu, soit avec leur complaisance consciente.

D’où vient le mot « lobbying » ?

Roger Lenglet : C’est un terme anglais qui renvoie étymologiquement à l’idée de «passer par le couloir», d’utiliser le moyen et le lieu opportuns pour atteindre le décideur.
A l’origine, les lobbyistes étaient ceux qui attendaient dans les couloirs du parlement les élus pour tenter de les influencer «entre deux portes». Mais aujourd’hui, les vrais lobbyistes ne sont pas ceux qui attendent dans les couloirs pour soumettre leur dossier ou leur point de vue, l’efficacité passe par d’autres démarches qui exigent beaucoup plus d’opacité, une connaissance fine des rouages politiques, des moyens très convaincants et une proximité plus soutenue.
C’est d’ailleurs pourquoi le mot lobbying a des connotations désormais négatives en Europe, et c’est aussi la raison pour laquelle le Congrès américain a voté une loi pour rendre le lobbying plus transparent en obligeant les lobbyistes à déclarer deux fois par an les sommes consacrées à leurs missions et les noms des élus qu’ils ont «démarchés».

La corruption fait-elle partie des « arguments » ?

Roger Lenglet : Dans l’arsenal des moyens utilisés, acheter un élu ou un parti ne gêne pas la plupart des lobbyistes pourvu que leurs commanditaires payent. Ouvrir et alimenter des comptes (souvent à l’étranger), offrir des emplois fictifs ou semi-fictifs, faire passer des enveloppes ou des mallettes, tout cela existe à grande échelle et aucun secteur économique n’est épargné, de même qu’aucun grand parti…
Ce n’est plus vraiment un tabou mais on en sous-estime encore communément l’ampleur de ses pratiques et l’on ferme les yeux sur les acteurs qui servent de relais. La vie des réseaux politiques dominants est assise là-dessus. L’ignorance des grands élus est feinte, cette perfusion est banalisée. En réalité, ils y ont presque tous perdus leur faculté d’indignation et sont souvent dans une confusion morale inquiétante.
Quand il s’agit de faire du lobbying avec des pratiques déloyales pour installer son supermarché ou obtenir une affaire dans une localité à la place d’un concurrent, c’est une atteinte aux règles de la démocratie et c’est scandaleux.
Mais quand c’est pour retarder l’interdiction d’un produit qui tue ou rend malade, c’est criminel ! Or, les grandes industries qui diffusent des substances cancérigènes ou neurotoxiques dans notre alimentation et notre environnement quotidien parviennent à paralyser la décision politique et sanitaire avec des véritables stratégies de lobbying qui feraient l’effet d’une bombe si elles étaient faites au grand jour.

Avez-vous des exemples de cabinets de lobbying spécialisés dans les produits sensibles ?

Roger Lenglet : L’Association française des conseils en lobbying regroupe environ une dizaine de cabinets gérant des dossiers potentiellement explosifs sur le plan sanitaire.
Leur objectif est, soit d’éviter tout débat public en confiant la gestion du dossier à des « tours de table » feutrés réunissant des politiques, des industriels et des experts, soit d’orienter rapidement ou d’éteindre les débats naissants en édulcorant habilement les informations.
Le dossier de l’amiante, qui a été géré de cette façon par un cabinet reste aujourd’hui l’exemple le plus scandaleux de ce procédé. Dans le même but, les cabinets font souvent de la veille commanditée, payée par les industriels soucieux d’éviter que la toxicité de leur produit soit connue.
Les futures crises sanitaires sont souvent connues des années, voire des décennies à l’avance, car les industriels disposent de données épidémiologiques sur leurs propres salariés exposés et en finançant des recherches qu’ils verrouillent.
Bien avant qu’une crise surgisse en France, il est fréquent que des pays aient déjà mis en cause ou interdit le produit – souvent ceux de l’Europe du Nord ou les États-Unis.
Leur stratégie est d’agir au plus tôt, avant même que les législateurs découvrent le problème, et de retarder le plus possible la prise de conscience claire des dégâts, pour continuer à vendre ou à déstocker, pour avoir le temps de délocaliser vers des pays moins informés ou plus souples, de débarrasser le groupe financier de la branche à risque ou de dissocier juridiquement les sociétés avant que les victimes n’agissent en justice pour faire payer les responsables.
Ils parviennent couramment à prolonger de plusieurs années des marchés très juteux mais aussi à étanchéifier et à diluer les responsabilités, etc.
Et lorsque le dossier arrive sur le bureau du législateur, il n’est pas rare que le cabinet de lobbying ait déjà concocté un texte de loi protégeant astucieusement les intérêts de leurs clients.
Certains cabinets obtiennent même parfois le recul du législateur. Des politiques sont ainsi revenus sur des interdictions de produits toxiques ou des projets d’interdictions. L’amiante est le grand cas d’école, mais des centaines d’autres produits suivent le même chemin alors que les experts connaissent déjà leur extrême nocivité.
Ces derniers, d’ailleurs, sont le plus souvent sensibilisés aux arguments économiques des industriels et finissent par banaliser la mortalité induite par les produits, acceptant le sacrifice de vies humaines en grand nombre avec une relative mauvaise conscience ou en s’imaginant qu’ils font ainsi preuve de «responsabilité politique», voire de maturité.
A cet égard, le carriérisme et les habitudes mentales jouent à fond. On se remet très peu en question dans ce milieu discret où les plus intègres avalent chaque jour des couleuvres sanitaires pour conserver leur fonction.

L’homme politique est le cœur de cible des lobbyistes ?

Roger Lenglet : Oui, car la décision finale passe toujours par les politiques. Ils obéissent aux pressions mais ce sont leurs lois et leurs décrets qui ouvrent, ferment ou maintiennent les marchés. Législateurs et gouvernements décident concrètement de l’avenir des produits.
Le rouage politique est incontournable. C’est d’ailleurs si vrai que le lobbying est un métier très ouvert aux anciens élus et aux ministres sortants. Nombre d’ex-ministres et de députés en fin de mandat viennent régulièrement grossir les rangs des lobbyistes, en attendant de revenir dans l’arène politique.
Qu’il s’agisse de rejoindre la direction d’un laboratoire pharmaceutique, d’un groupe chimique ou d’une banque, c’est efficace. Evidemment, ce n’est pas très sain…
Les anciens élus préfèrent faire du lobbying pour les grandes sociétés que pour les associations, ce qui ne profite pas vraiment à la démocratie. De grandes carrières politiques et financières se sont faites ainsi dans ce va-et-vient entre les grands groupes et les responsabilités ministérielles, voire le fauteuil présidentiel.
Georges Pompidou en a été une illustration éloquente, mais d’innombrables autres politiciens à tous les niveaux de l’État font ainsi office de têtes de pont pour les banques et les industriels, notamment à la direction des services administratifs, pour ne pas parler des structures judiciaires où l’on trouve également des juges et des commissaires aux comptes qui se livrent également à ce jeu et se retrouvent en situation de conflit d’intérêt évident.
De même, les attachés parlementaires, dont l’emploi est très fragile, se convertissent aussi facilement après avoir été les meilleurs relais des groupes de pression industriels ou financiers auprès de leur député. Le plus souvent, en effet, le député n’a pas entre ses mains tous les tenants et aboutissants des dossiers sur lesquels il va légiférer.
L’attaché parlementaire reste le cerveau indispensable, celui qui effectue le travail de fond, rédige les textes, oriente certains paragraphes parfois à l’insu de son député… De plus, il connaît mieux que quiconque l’art et la manière de solliciter ou de présenter les choses aux élus.
Bref, ce que l’on appelle le « pantouflage » cache en fait un véritable travail de lobbying. Certains grands lobbyistes font même profession de placer les politiques au sein des cabinets de conseil ou des directions d’entreprises.

Et les chercheurs ?

Roger Lenglet : Les chercheurs représentent aussi une cible du lobbying. Si une recherche met en cause l’innocuité d’un produit, l’opinion publique et les journalistes y sont sensibles, les politiques in fine.
Les chercheurs fondent le jugement sur la toxicité des substances et sont une pierre angulaire du discours. Plus ou moins à leur insu, ils représentent un formidable outil de communication dont l’impact est certain.
Les industriels et les politiques roués n’hésitent donc pas à faire monter au créneau leurs lobbyistes pour les aider à présenter leurs résultats, aussi dramatiques soient-ils, de façon rassurante.
Les procédés sont nombreux mais, pour n’en citer qu’un ici, j’évoquerais celui qui consiste à diviser en deux, voire plusieurs tomes, les rapports des organismes sanitaires présentant à la presse les résultats des recherches menées sur des produits de grande consommation.
Le premier tome, le plus lu, et souvent même le seul à être parcouru (les journalistes sont toujours pressés) est fréquemment rédigé de façon à donner le sentiment qu’il synthétise l’ensemble et que les volumes suivants ne sont pas d’une réelle utilité, sauf pour ceux qui voudraient approfondir le sujet (les rédacteurs en chef n’en laissent généralement pas le loisir).
Or, j’ai mené une petite étude épistémologique consistant à comparer la teneur des différents volumes. Conclusion : le premier tome, la «synthèse», est systématiquement beaucoup plus rassurant que les suivants, lesquels sont d’ailleurs le plus souvent présentés sous la dénomination d’Annexes, terme qui, logiquement, ne devrait être employé que pour désigner des documents de référence et non les comptes rendus des recherches.
Autre remarque, le premier volume n’est généralement pas rédigé par un scientifique mais par un représentant des autorités en collaboration avec ceux de l’industrie concernée… CQFD.
Mais le lobbying intervient aussi plus en amont. En finançant la recherche sur leurs produits ou en la co-finançant, les groupes privés suivent au plus près l’apparition progressive des résultats.
Cette surveillance est rendue possible par les rapports d’étape et les réunions régulièrement organisées avec les groupes de recherche. On ne compte plus les travaux stoppés par les financeurs quand ils ne conduisent pas vers des conclusions optimistes !
Pour prendre un exemple récent, j’attends toujours que les recherches sur la toxicité de l’aluminium dans l’eau du robinet soient reprises et le groupe de l’INSERM reconstitué alors que leurs résultats confirmaient les pires craintes. Je pourrais citer aussi les procédés dissuasifs obligeant les chercheurs à se taire, à rejoindre d’autres services, à accepter que leurs résultats soient réécrits pour gommer les morts, etc.
En donnant une place toujours plus grande aux industriels dans la recherche publique, l’État a facilité ce travail des lobbyistes en amont.
Je ne dis pas que les ministres de la recherche l’ont fait dans ce but mais le résultat est là alors que les crises sanitaires survenues au cours des dernières années montrent que l’intrusion des industriels dans les structures de prévention et de recherche leur a permis de paralyser l’alerte.
Et je connais des dossiers d’une importance folle aujourd’hui qui, ainsi bloqués, dissimulent les dégâts actuels et préparent les scandales sanitaires de demain.
De façon générale, la première question à se poser face à des résultats scientifiques est la suivante : qui a financé la recherche ? Financement privé, public, conjoint ? Aujourd’hui, les chercheurs sont de moins en moins loquaces auprès des journalistes, comportement qui coïncide avec l’intensification des privatisations du domaine de la recherche.
Quant au chercheur qui ne veut pas courber l’échine ou qui déroge à la réserve, les moyens de rétorsion sont redoutables. En France, il n’y a pas encore de loi qui protège l’éventuel lanceur d’alerte. État de fait qui autorise les pires sanctions, dont le licenciement pur et simple, comme on l’a vu notamment à l’INRS avec André Cicolella, viré pour avoir refusé d’oublier les études suspectant les éthers de glycol et avoir voulu communiquer à ce sujet. Une loi protégeant les lanceurs d’alerte, comme aux États-Unis, est une nécessité urgente en France, elle permettrait aux chercheurs de se libérer un peu du lobbying des industriels.

Les médias sont-ils alors vraiment instrumentalisés ?

Roger Lenglet : Les médias, parce qu’ils éclairent et conditionnent l’opinion publique, sont une des autres cibles-clés. Mieux vaut distinguer médias et journalistes : nombreuses sont les diffusions médiatiques, comme des films ou reportages, présentés sous forme d’information, qui ne sont pas le fait des journalistes mais de lobbyistes, c’est-à-dire des produits conçus dans le cadre d’opérations de manipulation, par exemple pour contrebalancer la progression d’une information inquiétante à l’origine d’une prudence des consommateurs. Cela peut concerner aussi bien l’agroalimentaire que les médicaments, l’eau du robinet, le nucléaire, etc.
Il faut savoir que les lobbyistes se placent de plus en plus en amont de l’information, et cela pas seulement en intervenant sur l’orientation des recherches mais sur les produits médiatiques : être en amont de la veille, quitte à prendre l’initiative de projets, avec un rôle d’incitateur de films, d’émissions et de reportages au niveau du financement, de la conception et de la diffusion.
Ils sont aussi plus souvent à l’initiative de groupes de veille sanitaire, ce qui leur permet de choisir les membres qui les composent et, à l’arrivée, l’information qui sera relayée par les médias. Il s’agit toujours d’emprunter des formes non soupçonnables de manipulation, d’avancer masqué.
En matière de santé publique, les lobbyistes exploitent la pauvreté culturelle ambiante… Ce n’est pas très glorieux pour les journalistes mais il faut bien reconnaître qu’ils ont laissé le plus souvent les médecins occuper les rubriques de santé publique dans la presse écrite et à la télévision.
Résultat : on est toujours en France dans une situation où les symboles tiennent lieu d’argument. Le titre de professeur, de médecin ou une simple blouse blanche peuvent encore suffire à convaincre un journaliste de sa bonne foi.
Et l’on peut trouver mille illustrations de ces ressorts du jugement ordinaire parfaitement disposés à la manipulation : une campagne de vaccination œuvre par nature pour le bien-être des gens, la recherche génétique sur la prédisposition aux grandes maladies est forcément un axe à privilégier, les causes de la maladie d’Alzheimer restent ignorées et sont sans doute à trouver dans les gènes puisque de grands gérontologues le disent, quels que soient les errances ou les erreurs du corps médical, il partage nécessairement les mêmes intérêts que les patients, etc.
Toutes ces croyances forment une doxa solide qui fait la fortune de ceux qui commercialisent notre santé. On pourrait faire une encyclopédie entière des idées reçues et des préjugés communs en matière de santé publique.
Dans ce domaine, les lobbyistes sont les sophistes d’aujourd’hui : comme ceux de l’antiquité, ils vendent aux riches et aux dirigeants leur savoir-faire en matière de communication.
Et ils jouent sur du velours malgré les scandales sanitaires. La sacralisation du monde médico-scientifique est telle que la vigilance et le recul critique reste un arrachement pour les journalistes eux-mêmes, sans parler de leur complexe face à des dossiers qui leur paraissent trop complexes.
Or, les tricheries scientifiques sont particulièrement courantes dans ce secteur : lisser les courbes statistiques, faire disparaître les « pics » expressifs ou les « excès significatifs » de cancers par exemple, gonfler les chiffres selon les besoins, montrer des résultats en phase avec la volonté de rassurer et de reconduire le budget du service…
Découvrir ces supercheries nécessite de l’investigation matérielle et intellectuelle que les rédacteurs en chef rechignent à commander à leurs troupes, car une véritable enquête est coûteuse et risque toujours de déboucher sur un échec, sans compter le fait que les journalistes sont peu formés à l’investigation. Au final, toutes les conditions sont réunies pour faire des médias une bonne courroie de transmission assez facile à utiliser.
Du coup, les grands investigateurs viennent souvent de la marge du journalisme : les pigistes sortent plus d’affaires que les autres, ils y mettent plus de temps et d’énergie sans que ça coûte beaucoup aux médias qui vont leur ouvrir leurs colonnes.
On voit aussi des écrivains, de simples citoyens opiniâtres ou des associations mener ces enquêtes au long cours. Reste que la culture médiatique française privilégie plus le reportage que le travail d’investigation proprement dit, qui demande un énorme investissement. Les reportages s’appuient d’ailleurs fréquemment sur le travail accompli par ces derniers.

Vous expliquez que les lobbyistes multiplient les masques…

Roger Lenglet : Les lobbyistes se cachent volontiers derrière des institutions au nom ronflant, des cabinets d’expertise, des associations à noble cause prônant par exemple la défense du consommateur, la protection de l’environnement…
Cherchez les financements et à qui profite les actions menées, vous ferez la différence entre les structures de lobbying et les autres. Parfois, c’est plus difficile, les liens directs avec le groupe industriel n’apparaissent pas facilement et leurs messages sont habiles, apparemment opposés aux intérêts de l’industrie. Ce qui leur permet d’apporter finalement une caution solide aux industriels quand ils « valident » certains dossiers.
On dupe ainsi l’opinion publique pour faire passer des décisions aussi bien au niveau local que national. Il ne faut pas hésiter à les approcher de très près, à approfondir les discussions avec eux, la plupart finissent par se trahir. Et puis il y a aussi les divines surprises, des lobbyistes qui passent dans votre camp et se rachètent une âme en vous balançant des dossiers extraordinaires…
Certains tentent aussi de vous manipuler encore plus habilement, en vous livrant des infos qui feront exploser le concurrent du groupe pour lequel ils travaillent réellement. La complexité de ce monde n’a rien à envier à celle de l’espionnage décrit par John Le Carré.

Internet est devenu, selon vous, un outil de lobbying…

Roger Lenglet : Avec Internet, la rumeur des crises est pressentie beaucoup plus tôt. Auparavant, la montée des scandales était discernable plus tard, en général trop tard pour permettre de préparer les contre-attaques à l’avance.
Dans le meilleurs des cas, les lobbyistes faisant de la veille médiatique ou scientifique apercevaient d’abord quelques allusions dans l’actualité de la recherche, puis des brèves dans la presse, des petites bulles qui disparaissaient somme toute assez vite.
L’intensification des forums de discussion et des pétitions par email a démultiplié la vitesse, le nombre et l’importance des crises dans l’opinion publique, mais cela permet aussi aux lobbyistes d’apercevoir beaucoup plus vite les premiers signes de crises, des alertes et des fausses alertes de manière quasi abusives.
Ça leur permet aussi d’intervenir plus efficacement pour étouffer des alertes, éteindre ou contrarier des rumeurs, de participer aux forums pour identifier les leaders, de faire circuler des arguments plus ou moins mensongers, et même de créer des discussions pour mieux aimanter les participants sur certains sujets…
C’est une source et un amplificateur de crise, un véritable outil pour le lobbying, qui, pouvant s’adresser directement à l’opinion publique, peut aussi l’influencer.
La toile est plus qu’un système de veille pour tous les sujets qui concernent l’entreprise, c’est un outil qui permet de contrôler l’information et de la diriger, d’en connaître les sources, les cibles, de bâtir des stratégies de communication et de dissimulation.
On pourrait aussi évoquer les techniques de relégation des sources d’information gênantes en saturant régulièrement certains thèmes et en occupant le terrain des réponses sélectionnées par les moteurs de recherche sur les sujets sensibles…

La communication de crise est-elle devenue plus efficace ?

Roger Lenglet : La communication de crise a indiscutablement profité des progrès du lobbying. C’est bon pour les industriels mais fort malsain pour la démocratie. Des logiciels pour gestion de crise ont été créés, qui permettent de répondre aux attaques et contre-attaques, de trouver des formules adaptées…
Et les résultats des lobbyistes sont de plus en plus stupéfiants. Pour exemple, les études épidémiologiques menées en France pour évaluer la corrélation éventuelle entre le taux d’aluminium de l’eau des robinets et les cas d’Alzheimer.
Ces études, qui ont duré 12 ans, ont constaté une situation assez terrible : deux fois plus de victimes de cette maladie là où le taux dépasse les 100 mg par litre d’eau. Première publication : cinq colonnes dans la presse.
Le ministère de la santé évoque des soupçons, propose de mener des études et d’en reparler dans un an. Un an plus tard, le ministère de la santé n’est pas revenu sur la question.
Mieux valait s’abstenir au vu des bilans des 7 études épidémiologiques internationales confirmant le lien entre le taux d’aluminium et la maladie d’Alzheimer, deux à trois plus dans la population là où le seuil de 100 était dépassé…
Certains observateurs de santé publique s’alarment et préparent des déclarations à la presse. Mais soudainement, après des années de silence, les autorités sortent un communiqué de presse et un rapport de synthèse pour dire qu’il n’y a pas de problème, aucune relation démontrée, etc. !
Les médias reprennent le communiqué. Affaire étouffée. Voilà une communication de crise sidérante avec une distance sidérale entre le discours des autorités et la gravité de la situation. Des toxicologues diront à ce sujet qu’ils n’ont jamais observé un tel écart entre les résultats de la recherche réelle et le discours officiel.

La communication interne en entreprise va-t-elle tourner à la paranoïa ?

Roger Lenglet : La communication auprès de ses propres salariés dissimule en fait ce que l’on peut appeler du «lobbying interne». Il est développé pour éviter que les informations sensibles ne se diffusent à l’extérieur. Il s’agit de surveiller ce qui se dit, mais aussi d’inciter les salariés à un discours qui transmette l’image de l’efficience de l’entreprise, de neutraliser les tentatives d’intrusion des journalistes et des concurrents, de faire circuler des informations qui font perdre du temps ou égarent…
Au sein d’une entreprise, les actions des lobbyistes sont regardées avec une certaine naïveté, une incrédulité consternée, comme si la direction devenait paranoïaque. Les salariés sont habitués à ce qu’on leur demande de valoriser l’entreprise vis-à-vis de l’extérieur mais pas à se méfier à ce point. D’ailleurs, même certaines directions d’entreprises restent naïves.
Pour les convaincre, les lobbyistes en quête de clients les sensibilisent en leur apportant des preuves des opérations dont elles font l’objet de la part de la concurrence, des faits réels, comme des marchés perdus par l’entreprise et les procédés employés pour y parvenir…
Les stages se multiplient actuellement pour apprendre aux salariés (de la base de l’entreprise à son sommet) ce qu’il faut dire à l’extérieur, les précautions qu’il faut prendre quand on parle du boulot entre collègues dans les lieux publics, sensibiliser les salariés face aux lobbyistes, comment cloisonner l’information, superviser ce qui se dit…
On y apprend que le moindre agent d’entretien, videur de corbeille ou réceptionniste peut sortir des informations capitales. D’ailleurs, les journalistes d’enquête ne peuvent pas dire le contraire, ils savent depuis longtemps qu’ils connaissent souvent des choses très utiles. Autrement dit, en découvrant le lobbying dans toutes ses formes, on découvre un peu la lune.

Vous analysez l’impact d’un simple changement de nom de société...

Roger Lenglet : Apparemment anodin, le changement de nom d’une entreprise, par exemple après un scandale qu’on veut faire oublier (implication dans des versements occultes, licenciement massif, opérations ruineuses…) a en réalité des conséquences considérables.
Même si personne n’est dupe, l’effet sera finalement très positif. Par exemple quand Vivendi décide de s’appeler Veolia après les opérations ruineuses de Jean-Marie Messier et son départ houleux dans un contexte où l’on veut redorer le blason du groupe dont il faut faire remonter le cours en bourse, le simple fait de modifier le nom a un impact bien réel.
Ce qui est fort, qu’on le veuille ou non, sur le plan psycholinguistique, c’est que le nouveau mot réduit de fait les associations négatives, les images collées au précédent. N’oublions pas que les mots et leurs connotations conditionnent la pensée, les changements induits par une modification du nom sont à terme profonds.
Le fait de créer une discontinuité nominative va permettre à l’entreprise de renaître symboliquement comme si quelque chose avait effectivement changé pour l’inconscient collectif. C’est une façon de signifier au public que la direction change d’orientation, que la culpabilité a été endossée mais qu’on veut changer et rompre avec le passé fautif.
Quant aux journalistes qui, durant quelques temps, vont préciser que Veolia est le nouveau nom de Vivendi, ils vont finir par se lasser et songer que chacun ayant désormais fait le lien, il n’est plus utile de le rappeler. Ainsi, changer de nom, pour une entreprise comme pour un homme, c’est de la chirurgie identitaire, c’est changer d’identité. Le nom Vivendi restera à jamais attaché à l’ère Messier, en revanche celui de Veolia rendra les liens nauséeux, plus filandreux, et à terme les effacera de la pensée de l’opinion.

La novlangue, ou l’art d’aseptiser les vilains maux…

Roger Lenglet : On retrouve des opérations fondamentalement similaires avec les mots communs et les néologismes.
Créer de nouveaux noms pour désigner des choses désagréables peut permettre d’aseptiser le discours, employer des mots positifs pour dire des choses négatives est toujours payant, les politiques font ça sans arrêt, instruits par des conseillers qui savent que les mots c’est des stimuli et du conditionnement.
Pour un peu, vous pourriez rendre heureux des gens en leur annonçant une très mauvaise nouvelle si vous maniez bien la communication d’influence.
Trouver un nom sympathique pour des produits malsains leur donne bonne figure. Prenez le problème des boues toxiques utilisées en épandage dans les champs agricoles pour s’en débarrasser à bon compte sans s’interroger sur la contamination des légumes qui vont y pousser : dans certains pays, comme aux États-unis, les lobbyistes les ont fait compresser pour leur donner la forme de petites galettes et les ont renommées « nutrigalettes » car elles contiennent effectivement, outre les métaux lourds très dangereux, des résidus organiques qui ont des propriétés d’engrais.
Comme en cuisine, le nom donné au plat compte pour beaucoup dans le sentiment qu’il inspire, il vend une image, transmet un jugement. Comme l’expliquait Roland Barthes, un plat qui fait songer à du vomi tant qu’il n’est pas nommé positivement n’a aucune chance de plaire, mais donnez-lui une appellation ronflante et il fera des adeptes.
L’objectif est clairement de permettre aux multinationales du traitement des eaux de s’en débarrasser en réduisant les phénomènes de résistance dans la population. Boues toxiques, cela rappelle trop la véritable nature du produit (les pollutions dont l’eau a été débarrassée).
En revanche, nutrigalettes coupe le lien entre l’origine et le produit final. Il permet bien sûr de rassurer l’opinion, d’endormir la conscience du citoyen et sa faculté d’indignation face à un produit de cette nature répandu parmi les légumes qu’il va manger. Mieux : il lui cache ainsi le motif d’une réaction de rejet instinctive.
Trop de gens croient encore que le langage n’est qu’un outil d’expression de la pensée. Or, la linguistique a démontré depuis près d’un siècle déjà que le langage précède la plupart de nos pensées et non l’inverse.
N’est pas penseur qui veut et encore moins hors des mots. On sait depuis longtemps que le fait de réduire le vocabulaire réduit l’analyse, la synthèse et la critique. Ces conclusions de la linguistique avaient été illustrées par G. Orwell : la refonte du langage permet de s’occuper de la bonne santé des pensées de la population.
Ainsi peut-on élaguer le langage de tous les mots à « connotation bourgeoise » et surtout réduire la polysémie embarrassante de termes qu’on préfère redéfinir de manière plus étroite : liberté, démocratie, responsabilité, autonomie, art, raison…

Changer les choses, est-ce possible ?

Roger Lenglet : Chaque échec, chaque crise sanitaire qui débouche sur l’interdiction d’un produit ou sur la mise en cause de responsables, est traduit par les lobbyistes comme un échec en termes de communication dont ils tirent des leçons. Ils deviennent ainsi de plus en plus redoutables, et ils évoluent très vite.
Aux États-Unis et dans les pays nordiques où les contre-pouvoirs associatifs sont plus développés qu’en France, les scandales sanitaires éclatent des années avant qu’ils soient dénoncés chez nous. Ce décalage permet aux lobbyistes d’analyser les erreurs de communication qu’ils y ont commises et de se préparer à ne pas les reproduire chez nous.
En d’autres termes, ils sont plus retors en France et dans les pays qui se réveillent plus tard, car l’expérience les a instruit.
Changer les choses nécessiterait de commencer par mieux repérer les actions des lobbyistes. Il faut s’y habituer et rapidement. Une loi de transparence sur les missions des lobbyistes deviendra tôt ou tard une obligation si l’on veut sauver la démocratie.
Quant à l’autonomie et l’indépendance des chercheurs, c’est désormais un rêve. Cependant, des sources de financement parfaitement identifiées, une pluralité systématique des expertises, un peu plus de maturité éthique de la part des chercheurs qui devraient organiser leur déontologie (leur corporation

Com'Ent , novembre 2005
Profession manipulator !

Plus fort que le Da Vinci Code, venez découvrir « the lobbying zone » ! Ceux qui, étymologiquement, « passaient par le couloir » ont verrouillé presque toutes les portes… en gardant les clés pour eux. C’est en tout cas l’opinion de Roger Lenglet. Philosophe et journaliste d’investigation, il est le co-auteur avec John Stauber et Sheldon Rampton de L’industrie du mensonge : lobbying, communication, publicité & médias. Un ouvrage lucide ou alarmiste? Réaliste ou parano ? Com’Ent donne la parole à Roger Lenglet. À vous de juger.

À l’origine, les lobbyistes étaient ceux qui attendaient dans les couloirs du parlement les élus pour tenter de les influencer « entre deux portes ». Mais aujourd’hui, l’efficacité des vrais lobbyistes passe par d’autres démarches qui exigent beaucoup plus d’opacité, une connaissance fine des rouages politiques, des moyens très convaincants et une proximité plus soutenue. Les pratiques posant problème sont celles qui, sous couvert de communication ou d’information, mettent en péril le jeu normal de la démocratie et sont exercées par des cabinets de lobbying capables d’employer des procédés d’influence aussi performants qu’insidieux.

*Des cabinets qui ont du pignon*… Aujourd’hui, ces cabinets se sont multipliés. L’Association française des conseils en lobbying regroupe environ une dizaine de cabinets gérant, par exemple, des dossiers potentiellement explosifs sur le plan sanitaire. Ils ont pignon sur rue, concurrence oblige, et se présentent comme des experts en relations, communication et stratégie. Pour mener à bien leurs opérations, ils utilisent toutes les personnes qui peuvent leur apporter un relais d’influence au sein des réseaux politiques, juridiques, médiatiques, économiques. Leur objectif est soit d’éviter tout débat public en confiant la gestion du dossier à des « tours de table » feutrés réunissant des politiques, des industriels et des experts ; soit d’orienter rapidement ou d’éteindre les débats naissants en édulcorant habilement les informations.

Des blouses qui font encore le médecin. Il faut savoir que les lobbyistes se placent de plus en plus en amont de l’information, pas seulement en intervenant sur l’orientation des recherches mais aussi sur les produits médiatiques; être en amont de la veille, quitte à prendre l’initiative de projets avec un rôle d’incitateur de films, d’émissions et de reportages au niveau du financement de la conception et de la diffusion. Ils sont aussi le plus souvent à l’initiative de groupes de veille sanitaire, ce qui leur permet de choisir leurs orientations et les membres qui les composent et, à l’arrivée, l’information relayée par les médias. Il s’agit toujours d’emprunter des formes non soupçonnables de manipulation. D’avancer masqué. En matière de santé publique. Les lobbyistes exploitent la pauvreté culturelle ambiante…
Résultat : on est toujours en France dans une situation où les symboles tiennent lieu d’argument. Le titre de professeur, de médecin ou une simple blouse blanche peut encore suffire à convaincre un journaliste de sa bonne foi. Ajoutez-y les formules traditionnelles et la technicité apparente qui convient vous obtenez une mise en scène très rassurante qui donne le sentiment que tout est fait pour protéger au mieux la population, l’opinion est encore pétrie de naïveté face à ceux dont le métier est de rassurer.
Dans ce domaine, les lobbyistes sont les sophistes d’aujourd’hui : comme ceux de l’Antiquité, ils vendent aux riches et aux dirigeants leur savoir-faire en matière de communication. Les cabinets de lobbying ne travaillent jamais pour les associations de victimes qui elles, n’ont pas les moyens de se payer leurs services.

La toile: un rêve de veille… De même, avec Internet la rumeur des aises est pressentie beaucoup plus tôt. La toile est plus qu’un système de veille, c’est aussi un outil qui permet de contrôler l’information et de la diriger, d’en connaître les sources, les cibles, de bâtir des stratégies de communication et de dissimulation en un temps record.
Le web a la capacité d’amplifier les crises. L’intensification des forums de discussion et des pétitions par email a démultiplié la puissance et la vitesse de réaction de l’opinion publique face aux dangers. Cela permet aussi aux lobbyistes d’apercevoir beaucoup plus vite les premiers signes d’alertes et de les déjouer. Les entreprises en font d’ailleurs une arme redoutable pour lancer des rumeurs contre leurs concurrents.
Reléguer des sources d’information gênantes en saturant régulièrement certains thèmes ou moteurs de recherche pour étouffer des alertes, participer aux forums pour identifier les leaders, créer des rumeurs, les éteindre ou les contrarier en faisant circuler des arguments plus ou moins mensongers, ouvrir des discussions pour mieux aimanter les participants sur certains sujets font aujourd’hui partie des opérations ordinaires menées par les lobbyistes sur le web…

En communication interne : pas su, pas dit. Au sein d’une entreprise, les actions des lobbyistes sont regardées avec une certaine naïveté, une incrédulité consternée. D’ailleurs, même certaines directions d’entreprises restent naïves. Pour les convaincre, les lobbyistes en quête de clients les sensibilisent en leur apportant des preuves des opérations dont elles font l’objet de la part de la concurrence. Des faits réels, comme des marchés perdus par l’entreprise et les procédés employés pour y parvenir… La communication auprès de ses propres salariés dissimule en fait ce que l’on peut appeler du « lobbying interne ». Il est développé pour éviter que les informations sensibles ne se diffusent à l’extérieur, il s’agit de surveiller ce qui se dit. Mais aussi d’inciter les salariés à un discours qui transmette l’image de l’efficience de l’entreprise, de neutraliser les tentatives d’intrusion des journalistes et des concurrents, de faire circuler des informations qui font perdre du temps ou égarent…
Dans ce sens, des stages se multiplient actuellement pour apprendre aux salariés (de la base de l’entreprise à son sommet) ce qu’il faut dire à l’extérieur, comment cloisonner l’information, superviser ce qui se dit… On y apprend que le moindre collaborateur, y compris l’agent d’entretien ou le réceptionniste, peut sortir des informations capitales.

Chirurgie identitaire… plus qu’esthétique. Apparemment anodin, le changement de nom d’une entreprise – par exemple, après un scandale qu’on veut faire oublier – a, en réalité, des conséquences considérables.
Même si personne n’est dupe, l’effet sera finalement très positif. Ainsi Vivendi, après les opérations ruineuses de Jean-Marie Messier et son départ houleux, décide-t-elle de s’appeler Véolia pour redorer son blason et faire remonter le cours en bourse. Créer une discontinuité nominative est une façon de signifier au public que la direction change d’orientation. Que la culpabilité a été endossée mais qu’on veut changer et rompre avec le passé fautif. A moyen terme, cela va permettre à l’entreprise de renaître symboliquement comme si quelque chose avait effectivement changé pour l’inconscient collectif. Quant aux journalistes qui, durant quelque temps, vont préciser que Véolia est le nouveau nom de Vivendi, ils vont finir par abandonner ce rappel. Changer de nom, pour une entreprise comme pour un homme, c’est donc de la chirurgie identitaire qui revient à changer d’identité.

Coupe, des mots, c’est aussi coupe, des têtes… De même, trouver un nom sympathique pour des produits malsains leur donne bonne figure. Ce fut le cas des boues toxiques utilisées en épandage dans les champs agricoles pour s’en débarrasser à bon compte sans s’interroger sur la contamination des légumes qui vont y pousser. Dans certains pays, comme aux États-Unis, les lobbyistes les ont fait compresser pour leur donner la forme de petites galettes et les ont renommées « nutrigalettes » : elles contiennent effectivement, outre les métaux lourds très dangereux, des résidus organiques qui ont des propriétés d’engrais… Trop de personnes croient encore que le langage n’est qu’un outil d’expression de la pensée. Or,la linguistique a démontré depuis près d’un siècle déjà que le langage précède la plupart de nos pensées et non l’inverse. Retrancher des mots, c’est toujours retrancher de la pensée, et cette dernière ne repousse pas vite…

Karine Salmon
Com'Ent , novembre 2005
Compte-rendu
À l’origine, L’Industrie du mensonge. Lobbying, communication, publicité & médias a été rédigé pour mettre à jour les opérations de manipulation de l’opinion publique et de la politique gouvernementale par les cabinets de relations publiques. La démarche cherchait à révéler les actions et les procédés mis en place par ces agences de lobbying pour influencer les décisions. Force est de constater que cet ouvrage remplit pleinement ses objectifs.

Face aux entreprises, le citoyen-consommateur détient un énorme pouvoir que lui-même soupçonne à peine : choisir de consommer ou non tel ou tel produit. Ce choix reste au demeurant « trop dangereux » pour être laissé au seul bon vouloir du citoyen ; ce dernier doit être guidé ! Les agences de lobbying jouent ce rôle de conseiller « éclairé » pour simplement et distinctement expliquer ces sujets trop complexes que sont le nucléaire, le tabac, les OGM, la santé…

Les auteurs passent en revue les procédés et les savoir-faire en prenant appui sur de réelles campagnes d’opinion : financement de partis politiques et création d’associations regroupant des pseudo-scientifiques pour soutenir l’industrie du tabac, utilisation des bandes dessinées à destination des enfants par les compagnies d’électricité pour promouvoir le nucléaire aux États-Unis…
La création d’associations fantômes ou la récupération de mouvements existants sont des pratiques couramment employées pour influencer les leaders d’opinion. Pour se faire, des structures sont créer ex-nihilo, d’autres agrégent de réels militants ou des personnalités connues du secteur servant ainsi de gages… l’objectif étant qu’au final les associations sur lesquelles reposent les campagnes paraissent authentiques. Cette stratégie se présente comme une « démocratie synthétique ».

L’ouvrage présente également les stratégies des agences de lobbying visant à contrer les militants trop « gênants ». Selon Ronald Duchin, vice-président d’un cabinet de relations publiques, il existe quatre types de militants : les révolutionnaires, les opportunistes, les idéalistes et les réalistes. Voici sa démarche pour les maîtriser : isoler les révolutionnaires ; puis flatter les idéalistes et les éduquer pour les transformer en réalistes ; enfin récupérer les réalistes pour qu’ils adoptent le point de vue de l’industrie menacée.

Malgré des exemples souvent anciens et avant tout localisés aux Etats-Unis, cet ouvrage brille par sa clarté d’écriture, la précision de ses exemples et la démonstration du pouvoir détenu par ceux qui « murmurent à l’opinion publique ».

Précisions de Roger Lenglet qui a préfacé l’ouvrage et l’a complété d’exemples européens.

« Duper l’opinion et plier les autorités aux intérêts des grands groupes industriels est un métier qui porte un nom : le lobbying. Ce livre révèle les procédés qu’utilisent les lobbyistes pour nous vendre aussi bien les vertus du tabac ou du nucléaire que celles des OGM ou de la guerre ; il dit dans quelles circonstances et sur quelles personnes ils les emploient. La diversité des protagonistes abordés, des stratégies exposées et la précision des faits répondent au souci d’analyser au plus près ce domaine, qui a pris une ampleur nouvelle et que l’on peut définir comme « l’art des pratiques d’influence appliqué à la décision politique ». Un art du secret recourant à des procédés inavouables et qui donne au mensonge une place sans précédent dans nos sociétés.

A-t-on pris assez conscience du rôle paradoxal que l’on fait jouer à l’« opinion publique » ? Objet d’un immémorial mépris dissimulé derrière les discours « démocrates » qui servent de masque à la plupart des gouvernants contemporains, formés aux mêmes certitudes qu’un Machiavel convaincu de l’éternelle bêtise du peuple et de la nécessité de le manipuler. L’immense majorité de nos élites est intimement convaincue que les citoyens sont dénués des qualités de jugement qui leur permettraient d’accéder à une bonne intelligence des informations sensibles et de fonder réellement la démocratie, en un mot que nos opinions sont condamnées à se nourrir des produits de l’« industrie du mensonge ». La seule différence entre la philosophie de Machiavel et le pragmatisme sans portée de nos dirigeants tient précisément à la finalité inaliénable du premier : la défense de l’intérêt général. User de mensonges pour accomplir le bien public, même si ce principe reste moralement et intellectuellement condamnable, reste une attitude philosophique diamétralement opposée à celle qui fait du mensonge l’instrument de fins viles, le moyen d’un mercantilisme passant s’il le faut sur le corps de ses semblables. »
Infoguerre.com , 19/10/2005
Les nouveaux propagandistes
« Espion, lobbyiste et agent de relations publiques sont des métiers qui se recoupent largement », estime le journaliste français Roger Lenglet, qui préface et complète un ouvrage éclairant. Traduction attendue d’un best-seller étasunien – Toxic Sludge Is Good For You, de John Stauber et Sheldon Rampton –, le livre dévoile en détail les stratégies utilisées par les professionnels de la persuasion pour duper l’opinion publique et amener les autorités à se plier aux intérêts des grands groupes industriels.
Véritables propagandistes de l’industrie, les agences de relations publiques vendent différents services, de la communication d’entreprise au conseil stratégique, en passant par le lobbying sous toutes ses formes. Né aux États-Unis au début du XXe siècle, le secteur des « PR » est aujourd’hui devenu une industrie florissante et mondialisée qui, en 2002, pesait plus de 5,4 milliards de dollars. De Nike à Monsanto, de MacDo à DHL, toutes les grandes multinationales y ont désormais recours.
Mensonge par omission, espionnage, neutralisation « proactive » d’opposants, « location » ou « achat » d’experts « neutres » pour défendre des intérêts particuliers, livraison de reportages clé sur porte aux médias, etc. : tous les moyens sont bons pour soigner l’image d’une entreprise – ou d’un État –, désamorcer la contestation ou obtenir de nouveaux marchés.
Et Stauber et Rampton savent de quoi ils parlent : depuis dix ans déjà, ils animent PR Watch, une des seules ONG au monde à suivre de près les agissements du secteur aux États-Unis. Jamais ses stratégies et son cynisme institutionnalisé n’avaient été mis à jour avec autant de clarté et de détails. En ce sens, écrit Lenglet, l’ouvrage constitue « une contribution fondamentale à l’histoire contemporaine de nos sociétés ». Vous voilà prévenus.
Imagine , juillet-août 2005
Invasion de taupes dans les plates-bandes des ONG
« Boissons fortes, blondes plantureuses et bakchichs généreux ». C’était au temps du lobbying « à la papa », lorsque la fameuse stratégie des « trois B » était la référence absolue des lobbyistes américains pour « convaincre » leurs interlocuteurs. Aujourd’hui, le métier est devenu une véritable industrie lourde, qui absorbe un milliard de dollars par an en provenance des industriels, rien que pour contrer les arguments écolos et donner une image « verte » aux multinationales. Dans cet ouvrage édifiant, deux fins connaisseurs du lobbying américain passent en revue les méthodes raffinées et plus ou moins avouables de la communication industrielle.
Exemple classique : un livre s’apprête à révéler que les aliments produits aux USA contiennent des substances cancérigènes. Coup de sang des industriels de l’agro-alimentaire. Lesquels en appellent à un cabinet de « conseil stratégique en marketing alimentaire », qui organise aussitôt le dénigrement de l’auteur. Il casse sa crédibilité professionnelle, envoie des courriers bien placés – jusqu’à la Maison-Blanche –, fait pression pour que le scientifique qui a rédigé la préface retire sa signature, etc. Résultat : le bouquin n’intéresse personne. Ni les journalistes ni les réseaux des libraires. Et le public ne sait pas que ce livre existe.

Mais les plus malins savent anticiper et font appel à des boîtes de « conseil », qui analysent directement les idées et les actions des militants associatifs (avec profils des responsables, sources de financement…), afin de les exploiter à bon escient. Le patron d’un de ces bureaux d’étude explique, notamment, qu’il faut savoir « isoler les révolutionnaires », « flatter les idéalistes » et les transformer en réalistes. Puis, « récupérer les réalistes afin qu’ils adoptent le point de vue de l’industrie menacée ». Quitte à financer toutes leurs initiatives (journaux, colloques…). Quitte aussi à employer des taupes, comme le faisait le patronat américain au début du siècle en envoyant des détectives privés infiltrer les syndicats.

De quoi, peut-être, expliquer comment Nestlé, par exemple, est parvenu à tuer de l’intérieur une campagne contre le lait en poudre pour les bébés du tiers-monde. Ou pourquoi la présidente de l’Association des mères contre la conduite en état-d’ivresse s’est fait embaucher par une association de producteurs d’alcool opposée à des lois favorables aux alcootests…
Plus fort encore, certaines sociétés de relations publiques montent des associations bidon. Comme l’Alliance nationale des fumeurs (3 millions d’adhérents), financée par le lobby du tabac, et censée défendre la liberté de s’empoisonner. Ou comme la Coalition pour la liberté de choix en matière d’assurance-santé, une émanation des compagnies d’assurance chargée, en son temps, de tuer dans l’œuf la réforme santé de Clinton.
On le devine, l’objectif suprême d’un industriel – ou d’un politique – est de pouvoir contrôler directement l’information produite par un journaliste. Rien de plus facile aujourd’hui avec les « kits de reportage » : des milliers de sujets, réalisés par différents lobbies, livrés gratuitement aux chefs des télés. Et ça marche ! Par flemme, par conviction ou pour réduire les coûts, beaucoup acceptent de publier régulièrement tout ou partie de ces publi-reportages maquillés. Une méthode qui devrait toutefois faire sourire Bouygues, Dassault et Lagardère. Eux ont préféré acheter carrément les trois quarts des médias français.
Albert Drandov
Charlie Hebdo , 05/01/2005
Compte-rendu
Les auteurs nous entraînent dans les méandres du lobbying, ou l’art de plus en plus savant et de mieux en mieux organisé de défendre ses intérêts, notamment auprès des médias. Les mécanismes de ce qu’ils nomment « l’industrie du mensonge » sont particulièrement bien décrits. L’art d’influencer l’opinion remonte à la Grèce antique, mais les moyens de ce qu’il faut bien appeler de la propagande prennent aujourd’hui une autre échelle. Selon les auteurs, 10 milliards de dollars au minimum étaient dépensés dans ce domaine chaque année par les entreprises américaines au milieu des années 90.
On retiendra notamment la façon dont les entreprises constituent autour d’elles des groupes de soutien soi-disant indépendants, d’associations qu’elles subventionnent ou d’« experts » qu’elles rémunèrent. Et comment elles façonnent le message médiatique en fournissant des reportages clés en main.
On ne peut que regretter qu’il ait fallu dix ans pour traduire cet ouvrage qui, même si le fond a peu évolué, y perd en actualité. Heureusement, Roger Lenglet a eu la bonne idée de compléter de nombreux chapitres par la situation française.
Alternatives économiques , février 2005
Compte-rendu
Le père du lobbying s’appelle Ivy Lee. Après avoir soutenu l’effort de guerre américain pendant la Première Guerre mondiale, il s’est mis au service des Rockefeller au cours d’une « guerre privée » qui opposa les propriétaires de mines de charbon à des milliers de mineurs en grève de Virginie-Occidentale. Tracts, valorisation des œuvres de charités, discrédit jeté sur les syndicats – depuis, les méthodes ont fait florès, même si le fait que Ivy Lee œuvrait en 1934 à l’amélioration des relations germano-américaines a un peu terni sa réputation… Désormais, les agences de lobbying sont au service des centrales nucléaires, de Monsanto, de l’industrie alimentaire ou des fabricants de pesticides. Le constat des auteurs est implacable : chaque année, des milliards de dollars sont dépensés par des propagandistes qui se dévouent à la « fabrication du consensus ».
Marie Benilde
Le Monde diplomatique , férvier 2005
Profession: menteur

« Le XXe siècle a été marqué par trois phénomènes d’une importance politique capitale: l’expansion de la démocratie, l’extension du pouvoir des entreprises et le développement de la propagande patronale, qui vise à protéger le pouvoir des grandes entreprises contre la démocratie ». Alex Carey.

Cette citation ouvre le dernier chapitre d’un livre fondamental, publié par les éditions Agone, L’Industrie du Mensonge : lobbying, communication, publicité et médias. L’ouvrage, signé de John Stauber et Sheldon Rampton, traite essentiellement des pratiques américaines, fondatrices en la matière, mais le préfacier, Roger Lenglet, montre opportunément, en complément de chaque chapitre, les applications qu’elles peuvent trouver dans notre beau pays. Les auteurs se placent sous le patronage d’Aristote qui, dans la Rhétorique, constatait que cette méthode pouvait servir l’erreur aussi bien que la vérité et que le meilleur moyen de protéger les citoyens de son usage pervers était encore de leur en enseigner les mécanismes. Le livre se présente comme un dévoilement. Il décrit, par le biais d’une riche documentation, les pratiques de ces drôles d’entreprises que l’on nomme des agences de communication.

Rockefeller avait l’image d’un patron froid et sinistre. Ivy Lee lui proposa d’avoir toujours les poches pleines de petite monnaie afin d’en distribuer aux enfants à chacune de ses apparitions publiques. Il venait d’inventer ce pilier de la communication moderne, qui s’impose à tout personnage public et à toute entreprise, l’Image, avoir une bonne image. Lorsque des mineurs syndiqués du Colorado eurent l’audace de se mettre en grève, Rockefeller fit ouvrir le feu sur leur campement, entraînant de nombreux morts, y compris des femmes et des enfants. Ivy Lee fit distribuer une série de tracts intitulés « La lutte pour la liberté d’entreprise dans le Colorado ». Il venait d’inventer la communication de crise, aujourd’hui si prisée par les grandes entreprises compromises dans tel ou tel scandale. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, Ivy Lee devait mettre un peu plus de subtilité dans ses méthodes. Il s’agissait encore de lutter contre de méchants grévistes, en Virginie-Occidentale cette fois. Corruption, tracts, témoignages truqués, lancement de journaux bidons, campagne de presse, tous les moyens furent employés pour discréditer les grévistes, avant même que les représentants de la loi et de l’ordre ne leur tirent dessus. 70 morts. Ivy Lee est considéré comme le père du lobbying. Il devait avoir de nombreux émules.

La disgrâce finit par atteindre Ivy Lee. Mais ne nous y trompons pas, on ne lui reprocha nullement son action au service des grandes entreprises, mais d’avoir accepté parmi ses clients une officine travaillant pour le gouvernement hitlérien. Les méthodes étaient légitimes, mais il ne tallait pas en user au profit de n’importe qui. La désignation de ce n’importe qui est évidemment affaire de circonstances, non morale. Accepter de l’argent des nazis n’était pas une décision opportune. Pauvre Ivy Lee! Le cas particulier n’a rien d’anecdotique. Les agences de communication participent du mercenariat. Elles travaillent pour qui les paient, et elles emploieront tous les moyens nécessaires à la réussite des missions que leur auront confiées leurs clients. L’invocation des règles d’une prétendue déontologie ne doit pas faire illusion. Les exemples multiples que Stauber et Rampton présentent dans leur ouvrage défilent comme une longue théorie d’infamies. Corruption, chantage, usurpation, provocation sont des moyens que l’on ne se refuse pas, quand les méthodes plus classiques de la désinformation, telles que l’affirmation péremptoire, la dissimulation ou l’édulcoration, n’ont pas fonctionné.

Cette communication constitue bien une véritable industrie du mensonge, au seul service du profit, dont les effets les plus pervers se font sentir dans le processus de la décision politique. Et nous ne pensons pas seulement au politicien acheté. L’information doit précéder la décision, mais comment apprécier la qualité de l’information si, à tous niveaux, une communication intéressée peut l’avoir contaminée ? Ne le cachons pas, le livre de Stauber et Rampton est assez angoissant, mais pas désespéré. Il faut imposer une certaine transparence institutionnelle. Il faut parier sur la vigilance et l’opiniâtreté des citoyens.

Patrick Pierran
Royaliste , décembre 2004
Lobbying

« Duper l’opinion publique et plier les autorités aux intérêts des grands groupes industriels est un métier », et pas des moindres puisqu’à Bruxelles, patrie des lobbies, comme nous le rappellent John Stauber, Sheldon Rampton et Roger Lenglet1, il y a près de 10 000 lobbyistes pour 626 députés européens. Autant dire, l’une des plus belles opérations de captation, voire de confiscation, de prise de décision politique. On n’est pas encore dans le déni de démocratie, mais l’on est certainement dans le déni de démocratisation de la décision. Qui décide ? Qui gouverne ? Qui manipule ? Il serait temps de lever le voile sur les pratiques modernes du politique.

L’anglicisme « lobbying » vient du terme anglais « lobby », littéralement « couloir ». L’expression a été héritée « du nom d’une antichambre du Parlement britannique où les députés venaient voter ». Depuis, il renvoie à une « activité privée de la transparence du libre débat public », le couloir dont il est question n’étant pas uniquement un « endroit entre deux portes où l’on tente d’approcher un élu quand il sort de son bureau », mais aussi « le symbole du lieu subreptice, du moment qui n’a rien d’officiel ». Ce n’est donc pas un simple pouvoir de pression, mais un pouvoir « discret, clandestin » dont on ne connaît les voies et l’impact que confusément. Les lobbies ont compris qu’il n’y avait plus de souveraineté (de l’État) exclusive et que peser sur le pouvoir politique c’était maîtriser les « trafics d’influence ».

Nos trois auteurs jettent donc la lumière sur les « méthodes de persuasion et de neutralisation » des opinions. Pour mieux gouverner – une démocratie étant naturellement désordonnée -, le but est de « fabriquer du consentement » ou encore de créer une « démocratie synthétique », soit une majorité « favorable » à « un » point de vue. Mais le cynisme des lobbies ne s’arrête pas là : pour diriger, mieux vaut l’impunité, et l’impunité non parlementaire a nécessairement besoin de procédures spécifiques, telles que celles liées au secret et au mensonge. Stauber, Rampton et Lenglet nous dressent un premier inventaire, aux États-Unis comme en France, des tentatives de tromperie des citoyens. Quelques exemples concernant les que ions liées à la pollution : pour masquer ce que l’on fait, il y a différentes techniques, comme celle du « recours croissant à des entreprises sous-traitantes et à une main d’œuvre temporaire pour intervenir dans les centrales et sur les sites de stockage des déchets ». Externaliser les risques est le nouvel exercice de « dissimulation de l’impact sanitaire du travail » : rappelons juste que la « Cogema externalise 80 % de ses risques » ; or, l’on sait très bien que ce type de main-d’œuvre, mal formé à la sécurité, est généralement mal suivi par les médecins du travail et que sachant « la diversité de leurs expositions aux contaminants cancérigènes », il n’est pas possible de retrouver « l’origine des pathologies ». Corinne Lepage, ancien ministre de l’Environnement, rappelait à ce propos : « Alors que la France est le premier pays nucléarisé, l’État français impose jusqu’à ce jour le secret le plus absolu sur la question épidémiologique. » Et rien ne semble arrêter l’affinement des « stratégies de masquage des maladies professionnelles liées aux activités industrielles les plus dangereuses ». Parfois, il suffit juste de changer de nom pour accélérer les « processus d’oubli » et réactualiser l’image inconsciente que l’on se fait d’une entreprise ; parfois simplement de se « cacher » derrière lui. Qui devinerait que la « Fédération des milieux aquatiques » est en réalité une agence de lobbying de l’industrie des eaux d’égout et autres boues d’épuration ?

Stauber, Rampton et Lenglet n’oublient pas de nous rappeler que « la plupart des clients importants du lobbying à Washington sont des gouvernements qui violent les droits de l’homme : Taiwan, Corée du Sud, Pakistan, Mexique et Arabie saoudite ». En effet, ce sont les « dictateurs » qui ont souvent besoin « d’attachés de presse » efficaces. Une petite digression historique souligne même qu’en 1933 les nazis avaient engagé l’agence d’Ivy Lee, « le pionnier américain des relations publiques » , pour qu’elle lance « une campagne énergique pour éclairer les Américains », ayant pour but de soutenir le géant allemand de la chimie 1G Farben, dans ses « activités e propagande, de renseignement et d’espionnage, indispensables pour la préparation et la conduite d’une guerre d’agression par l’Allemagne ». À quand un lobby des lobbies?

1 L’Industrie du mensonge : lobbying, communication, publicités et médias. De John Stauber, Sheldon Rampton, préfacé et complété par Roger Lenglet, traduit de l’anglais par Yves Coleman. Éditions Agone, 2004.

Cynthia Fleury
L'Humanité , 09/11/2004
Réalisation : William Dodé