Dans la collection « Éléments »

 
couverture
Thomas Frank
Pourquoi les pauvres votent à droite

Parution : 22/08/2013

ISBN : 9782748901825

Format papier
448 pages (11 X 18 cm) 13.00 €
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Préface de Serge Halimi « Résonances françaises »

Titre original : What’s the matter with Kansas ? (2004, 2005, 2007)
Traduit de l’anglais par Frédéric Cotton

Nouvelle édition. Première parution française dans la collection « Contre-feux » (Agone, 2008)

À la fin des années 1960, la concurrence internationale et la peur du déclassement transforment un populisme de gauche (rooseveltien, conquérant, égalitaire) en un « populisme » de droite faisant son miel de la crainte de millions d’ouvriers et d’employés d’être rattrapés par plus déshérités qu’eux. C’est alors que la question de l’insécurité resurgit. Elle va embourgeoiser l’identité de la gauche, perçue comme laxiste, efféminée, intellectuelle, et prolétariser celle de la droite, jugée plus déterminée, plus masculine, moins « naïve ».

Cette métamorphose s’accomplit à mesure que l’inflation resurgit, que les usines ferment et que l’« élite », jadis associée aux grandes familles de l’industrie et de la banque, devient identifiée à une « nouvelle gauche » friande d’innovations sociales, sexuelles et raciales.

Les médias conservateurs n’ont plus qu’à se déchaîner contre une oligarchie radical-chic protégée d’une insécurité qu’elle conteste avec l’insouciance de ceux que cette violence épargne. Au reste, n’est-elle pas entretenue dans ses aveuglements par une ménagerie de juges laxistes, ­d’intellectuels jargonnants et autres boucs émissaires rêvés du ressentiment populaire ?

« Progressistes en limousine » là-bas ; « gauche caviar » chez nous.

Extrait de la préface de Serge Halimi

Journaliste et essayiste, Thomas Frank écrit régulièrement pour Le Monde diplomatique et Harper’s des articles d’analyse sociale et politique de la situation américaine. Cofondateur et rédacteur en chef du magazine The Baffler, il est l’auteur d’une demi-douzaine ­d’ouvrages.

Extrait

On peut lire l’analyse par Serge Halimi du basculement à droite des États américains les plus pauvres, à travers le récit de son voyage avec Thomas Frank en Virginie-Occidentale : « Le petit peuple de George W. Bush », Le Monde diplomatique, octobre 2004.

***

« Voici un mouvement dont la solution à la structure du pouvoir est d’enrichir les riches ; dont la réponse à la dégradation inexorable de la condition des travailleurs est de s’en prendre sévèrement aux syndicats et aux programmes libéraux de sécurité sur les lieux de travail ; et dont la solution à la montée de l’ignorance en Amérique est de mettre des bâtons dans les roues de l’enseignement public.
Comme une Révolution française à l’envers (une révolution où les sans-culottes envahiraient les rues pour exiger plus de pouvoirs pour les aristocrates), la réaction ouvre l’éventail du politiquement admissible à droite, plus à droite et toujours plus à droite. Si elle ne ressuscitera sans doute pas la prière à l’école, elle a ressorti toutes les panacées économiques de droite des poubelles de l’histoire. Après être revenus sur les principales réformes économiques des années 1960 (la guerre à la pauvreté) et sur celles des années 1930 (législation du travail, soutien aux prix agricoles, régulation bancaire), ses responsables tournent aujourd’hui leurs armes contre les acquis sociaux des toutes premières années du progressisme (le droit de succession de Woodrow Wilson et les mesures antitrust de Theodore Roosevelt). Encore un petit effort et la réaction pourrait bien rayer d’un trait la totalité du XXe siècle1.
En tant que formule permettant de former une coalition politique dominante, la réaction semble si improbable et si paradoxale que les observateurs libéraux ont souvent bien du mal à croire à son existence réelle. En toute logique, pensent-ils, ces deux groupes (les hommes d’affaires et les ouvriers) devraient se sauter à la gorge. Le fait que le parti républicain puisse se présenter comme le défenseur de l’Amérique ouvrière est aux yeux des libéraux un déni de la réalité politique si flagrant qu’ils rejettent globalement ce phénomène et refusent de le prendre au sérieux. Pour eux, la Grande Réaction n’est qu’une sorte de crypto-racisme, une maladie de vieillesse, l’expression tous azimuts de la colère des ploucs religieux ou la protestation de « Blancs colériques » qui s’imaginent à la traîne de l’histoire.
Pourtant, interpréter ainsi la réaction, c’est ignorer son pouvoir de séduction en tant qu’idée et sa formidable vitalité populaire. Elle se propage malgré tout comme une épidémie d’amertume susceptible de toucher aussi bien les fondamentalistes protestants que les catholiques, les juifs et les Blancs outragés, ainsi que toutes les nuances démographiques imaginables.
Il importe peu que les mouvements qui avaient inspiré initialement le recours à la « majorité silencieuse » de Nixon dans les années 1970 se soient éteints depuis longtemps, la réaction continue de hurler sans faiblir sa colère depuis des décennies. Les libéraux convaincus qui diri- geaient l’Amérique à cette époque forment une espèce en voie de disparition. La Nouvelle Gauche, avec son mépris et ses sarcasmes à l’adresse du drapeau, a également disparu. La totalité de la « société d’abondance », avec ses entreprises paternalistes et ses syndicats puissants, s’évanouit davantage dans l’éther à mesure que les années passent. Mais la réaction, elle, demeure. Elle continue de faire ses terribles cauchemars de déclin national, de criminalité sans précédent et de haute trahison sans se soucier de ce qu’il se passe vraiment dans le monde réel.
Avec le temps, ce qu’il pouvait y avoir d’authentique, de populaire et même de « populiste2 » dans le phénomène réactionnaire s’est transformé en un mélodrame de type pavlovien, dont l’intrigue serait aussi téléphonée qu’une émission du « O’Reilly Factor3 » et les résultats tout aussi prévisibles – et juteux – qu’une publicité pour Coca-Cola. D’un côté vous lancez un sujet comme « la menace du mariage homosexuel », par exemple, et à l’autre bout de la chaîne, presque automatiquement, vous enregistrez un soulèvement d’indignation de la part de l’Amérique moyenne, des lettres de protestation adressées aux rédacteurs en chef et une récolte électorale des plus gratifiantes.
Mon but est d’analyser la réaction sous tous ses aspects – ses théoriciens, ses élus et ses fantassins – et de comprendre le type de dysfonctionnement qui a pu pous- ser tant de gens ordinaires à un tel masochisme politique. Je le ferai en observant tout particulièrement un lieu où le renversement politique s’est avéré spectaculaire. Il s’agit de l’État dont je suis originaire, le Kansas, ce véritable foyer de mouvements réformistes de gauche il y a un siècle mais qui figure aujourd’hui parmi les plus fervents parti- sans de ce non-sens réactionnaire. L’histoire de cet État, comme la longue histoire de la réaction elle-même, n’est pas de nature à rassurer les optimistes ou à faire taire les pessimistes. Pourtant, si nous voulons comprendre les forces qui nous ont poussés si loin vers la droite, c’est bien vers le Kansas qu’il faut nous tourner. Les hauts dignitaires du conservatisme aiment se justifier en affirmant que c’est bien le marché libre qui, tel un Dieu sage et bienveillant, a commandé toutes les mesures économiques qu’ils ont imposées à l’Amérique et au monde au cours des dernières décennies. Mais en vérité, c’est le dysfonctionnement soi- gneusement entretenu d’endroits comme le Kansas qui a propulsé leur mouvement au firmament politique. Et c’est la guerre culturelle qui l’a alimenté.»

1 En outre, revenir sur le xxe siècle est globalement l’objectif affiché du mouvement créationniste dit du « Dessein intelligent », qui se pro- pose de parvenir à son but en attaquant la théorie darwinienne de l’évolution. Le principal document « massue » de ce mouvement (produit en 1999 par le Center for the Renewal of Science and Culture du Discovery Institute) affirme que « les effets sociaux du matérialisme ont été dévastateurs ». Pour illustrer son propos, ce document accuse les « approches modernes de la criminalité et du système social » qui sont en outre à l’origine de « programmes gouvernementaux coerci- tifs ». Tout cela peut être détruit, nous suggèrent les auteurs, en se livrant à une attaque stratégique de l’évolution. Ainsi sont-ils « convaincus que, pour vaincre le matérialisme, nous devons le cou- per à la racine. Cette racine, c’est le matérialisme scientifique. C’est précisément là notre stratégie. Si nous considérons la science maté- rialiste dominante comme un arbre géant, notre stratégie est censée agir comme un “coin” qui, bien que relativement petit, est néanmoins capable de fendre le tronc s’il est appliqué à ses endroits les plus fra- giles. [...] La théorie créationniste se promet de renverser la domination du point de vue matérialiste sur le monde et de le rem- placer par une science en accord avec la foi chrétienne et théiste » – voir .

2 Sur le populisme, lire infra, chapitre II, p.63 et suiv. [nde]

3 Sur Bill O’Reilly, lire supra, note II, p.6. [nde]

Dossier de presse
Compte-rendu Clémence Nasr Sciences humaines, février 2014
SUR LES ONDES
Pourquoi les pauvres votent à droite de Thomas Franck, résonance française d’un modèle américain Le Barbu toutelaculture.com, 27 septembre 2013
Moins de maïs et plus de colère Gabriel Sidler Pages de gauche, Novembre 2013
La Grande Réaction Benjamin Caraco nonfiction.fr, 11 septembre 2013
Compte-rendu Espace Social Européen, 5 au 11 novembre 2010
Compte-rendu Frank Noulin Génèse n° 75, juin 2009
Compte-rendu Gilles Ferragu parutions.com, 30 septembre 2008
Paul Aries Le sarkophage, septembre 2008
Réalignements politiques aux États-Unis Alain Garrigou Le Monde diplomatique, juin 2008
Compte-rendu Bernard Gensane Le Grand soir, 04/06/2008
Compte-rendu Jean-Guillaume Lanuque Dissidences, juin 2008
Bush, roi des pauvres Michel Lapierre Le Devoir, 24/05/2008
Compte-rendu HF Courant Alternatif n°180, mai 2008
États-Unis : pourquoi les pauvres votent républicain L'Humanité dimanche, 24 avril 2008
Compte-rendu Michel Perraudeau Anjou Laïque, avril 2008
L’art de faire rêver les pauvres Mona Chollet Le Monde diplomatique, avril 2008
L’Amérique tombée à droite Marianne Debouzy L'Humanité, 10 mars 2008
In go(l)d I trust Régis Vlachos Zibeline n°5, 21 février 2008
Quand les pauvres votent pour les riches Anaëlle Verzaux Bakchich.info, 10 février 2008
"Pourquoi les pauvres votent à droite" : la rébellion conservatrice Jean Birnbaum Le Monde des livres, 1 février 2008
Midwest et France d'en bas Jean-Baptiste Monnat Sitartmag, février 2008
Compte-rendu Jerome Sage Marianne 2, 26 janvier 2008
Enquête sur le mystère des Grandes Plaines Marie Garrau la vie des idées n°4, juillet/août 2005
Compte-rendu
En bonne théorie, l’électeur vote en fonction des intérêts économiques qui sont liés à sa position sociale. Dans Pourquoi les pauvres votent à droite, le journaliste américain Thomas Frank s’est attelé à comprendre pourquoi, en fait, tout ne se passe pas comme prévu. Sa minutieuse enquête porte sur son État natal – le Kansas – et montre comment ce fief démocrate est devenu, en quelques décennies, le théâtre d’une supercherie politique qui a mené les républicains au pouvoir. Au Kansas, les conservateurs ont en effet conquis un électorat majoritaire fait de travailleurs modestes, de petits commerçants, de paysans et d’ouvriers d’usine. L’alliance est surprenante car ces mêmes conservateurs encouragent précisément les mesures de dérégulation économique qui ne font qu’accroître le chômage des villes et creuser les inégalités entre riches et pauvres. Comment expliquer que les classes populaires du Kansas « exigent davantage de mesures du type de celles qui ont causé leur ruine ? », s’est demandé T. Frank. La rhétorique populiste des républicains est parvenue à transformer toute forme de lutte des classes en une guerre culturelle opposant des Américains « authentiques », pauvres et conservateurs, à des démocrates libéraux et urbains, cultivés et en général plus aisés. Cette enquête montre une lucidité aussi remarquable qu’inquiétante. Alors que l’espace public américain résonne encore des accents d’une panique morale qui fait obstacle à des mesures sociales salutaires, c’est tout un champ de lutte économique et politique qui, pendant ce temps, est laissé à l’abandon. Si d’aventure, les habitants du Kansas démasquaient les vrais responsables de la dégradation de leur quotidien, vers qui pourraient-ils désormais se tourner ? À bien des égards, cette enquête publiée en 2004 aux États-Unis (What’s Wrong with Kansas), est aujourd’hui reçue comme annonciatrice de la montée de l’opinion conservatrice qui affecte aujourd’hui l’Europe.
Clémence Nasr
Sciences humaines, février 2014
SUR LES ONDES

Radio Grenouille« Divin marché ? Le libéralisme ne devient-il pas dogme via une entreprise à la fois politique, culturelle et économique ? »
18h. Avec Dany-Robert Dufour (philosophe), Bruno Etienne (politologue) & Serge Halimi (directeur du Monde Diplomatique) et auteur de la préface de Pourquoi les pauvres votent à droite. (10 avril 2008)

France inter – « Là-bas si j’y suis » – L’Amérique n’a plus peur du noir (5 novembre 2008)

Pourquoi les pauvres votent à droite de Thomas Franck, résonance française d’un modèle américain

Progressistes en limousine la-bas, gauche caviar chez nous… A la fin des années 60, la concurrence internationale et la peur du déclassement transforment un populisme de gauche, conquérant et égalitaire, en un populisme de droite faisant son miel dans la crainte de millions d’ouvriers et d’employés d’être rattrapés par plus déshérités qu’eux. C’est alors que la question de l’insécurité resurgit. Elle va embourgeoiser l’identité de la gauche, perçue comme laxiste, efféminée, intellectuelle, et prolétariser celle de la droite, jugée plus déterminée, plus masculine, moins « naïve ».

Comment un électorat ouvrier traditionnellement de gauche a-t-il basculé vers la droite ? Thomas Franck tente de répondre à cette question en menant l’enquête dans son Kansas Natal où la tradition populiste de gauche est vive, mais dont la disparition est ancienne. Il tente d’éclaircir et de comprendre un paradoxe, un phénomène contradictoire, qui n’est pas spécifique à l’Amérique. De nombreux exemples européens nous confirment cette tendance à la droitisation. Crise, insécurité, précarisation, et instabilité sociale, ont conduit une partie du prolétariat et des classes moyennes à rechercher la sécurité ailleurs, dans un univers « moral » qui réhabiliterait des comportements plus anciens, plus familiers, mettant en avant le conservatisme sur le terrain des valeurs. Outre-Atlantique, la dimension religieuse a propulsé le ressentiment conservateur davantage qu’en Europe, pour faire finalement fusionner puritanisme et ultralibéralisme…

En 2007, sur le modèle de cette Amérique de Nixon oubliée « qui ne crie pas », Nicolas Sarkozy s’adressait à cette France « qui ne se plaint pas », « la France qui souffre », « qui se lève tôt », et qui « aime l’industrie ». Le discours de cette « droite décomplexée » se nourrit de la décadence morale et du déclin national. Ordre, autorité, travail, mérite, moralité, famille, sont des mots qui terrorisent une gauche qui a peur de faire peur, et qu’on pourrait taxer de populiste. Pour le parti démocrate, comme pour les socialistes français, la peur de faire peur, être vraiment de gauche, devient paralysante.

Aux États-Unis, comme en France, la droite profite des transformations sociologiques et anthropologiques, en particulier d’un affaiblissement des collectifs ouvriers et militants, qui a conduit nombre d’électeurs aux revenus modestes à vivre leur rapport à la politique et à la société sur un mode plus individualiste, plus calculateur. Et finalement, pour l’électorat ouvrier, le problème n’est pas cette population riche et privilégiée qui de toute façon est inaccessible. Le problème est cette population assistée, issue de l’immigration, et qui passe son temps à frauder au lieu d’aller travailler.

Pourquoi les pauvres votent à droite est un ouvrage que nous conseillons vivement à tous ceux qui ont le désir de mieux comprendre les véritables enjeux électoraux de nos partis politiques français. Bien que l’enquête soit menée dans la société américaine, avec ses problématiques propres, elle fait écho au fonctionnement de nos sociétés occidentales européennes dans un contexte de crise économique et politique.

Pourquoi les pauvres votent à droite, Thomas Franck, préface de Serge Halimi, traduit de l’anglais par Frédéric Cotton, éditions AGONE, 13 euros.

Le Barbu
toutelaculture.com, 27 septembre 2013
Moins de maïs et plus de colère

Comment le Kansas est-il passé du statut de bastion des idées socialistes aux États-Unis à celui d’indécrottable fief républicain? C’est dans le but de répondre à cette question que Thomas Frank a mené l’enquête dans son État natal, question que le titre français de son livre (dont l’édition originale date de 2004) résume en l’élargissant: Pourquoi les pauvres votent à droite? Comment expliquer que l’on puisse à ce point se méprendre sur ses intérêts, objectifs, comment admettre que les classes populaires du Kansas «exigent davantage de mesures du type de celles qui ont causé leur ruine et celle de leurs voisins»?
L’hypothèse de Frank est assez simple, et n’est bien sûr pas valable uniquement au Kansas: la focalisation du débat politique sur des questions de valeurs permet d’occulter les conséquences économiques de l’idéologie du libre marché, ou pour le dire sur le ton ironique et pamphlétaire de l’auteur, «votez pour interdire l’avorte- ment, et vous aurez une bonne réduction de l’impôt sur le capital»... On passe ainsi de l’idée de lutte de classes à celle de «guerre culturelle», et cela d’autant plus facilement que le sentiment d’insécurité économique se transformerait en repli sur les valeurs les plus traditionnelles, notamment religieuses. La révolte légitime des gens ordinaires contre les élites ne se dirige dès lors plus vers les élites économiques, mais bien vers les élites culturelles, aisément caricaturées en intellectuelles snob et en gauchistes méprisantes (caricatures dont les premiers concernés ne sont à l’évidence pas entièrement innocents).
Quel antidote à cette «Grande Réaction»? Thomas Frank ne propose pas de solution, mais nous rappelle qu’avant de devenir une insulte que l’on adresse à l’extrême droite, le terme de «Populisme» a désigné le premier grand mouvement de gauche aux États-Unis, né parmi les fermiers du Kansas, qui proclamaient leur opposition aux puissances d’argent et appelaient à «cultiver moins de maïs et plus de colère». À méditer.

Gabriel Sidler
Pages de gauche, Novembre 2013
La Grande Réaction

Les choix électoraux américains laissent souvent les Français perplexes, tout particulièrement les deux mandats consécutifs de George W. Bush. Ils ne sont pas les seuls à s’interroger, comme en témoigne _Pourquoi les pauvres votent à droite_ du journaliste et historien Thomas Frank. Dans cette enquête sur son Kansas natal, il pose cette question qui, pour de nombreux observateurs, ne devrait pas avoir lieu. Si la droite est le parti des riches, comment alors expliquer qu’il recueille les faveurs des plus déshérites ? Pourtant, au Kansas, comme dans de nombreux États américains, il est possible de voir sur le bord de la route des panneaux proclamant qu’un “travailleur qui soutient les Démocrates est un peu comme un poulet qui soutiendrait Kentucky Fried Chicken !”

Du Populisme de gauche au populisme de droite

Pour comprendre ce phénomène à première vue incohérent, Thomas Frank retourne dans le Kansas où il a grandi. Si cet État évoque aujourd’hui par sa “médiocritude” la quintessence d’une Amérique moyenne se revendiquant comme telle et offre au Parti Républicain de confortables majorités, il n’en a pas toujours été ainsi. Le Kansas fut le berceau du Populisme de gauche (avec un P majuscule), de luttes pour l’égalité et de meilleures conditions de vie pour ses habitants, avant de devenir le foyer du populisme de droite (avec un p miniscule), qui se nourrit d’ailleurs de certaines traditions issues de son prédécesseur.

Comment ce renversement s’est-il opéré ? Pour Thomas Frank, la culture nous livre la clé. Les Républicains n’ont de cesse de se focaliser sur les questions de société, entretenant un climat de guerre culturelle permanente, et écartent explicitement l’économie des discussions politiques.  En effet, le climat créé par la crise économique conduit à une déstabilisation des modes de vie traditionnels – ou du moins à une certaine nostalgie germant de l’idéalisation de l’enfance – qui alimente une “colère culturelle [...] mise au service de fins économiques.”  Les Républicains font campagne sur le thème de l’avortement pour, une fois élus, légiférer sur des questions de politique économique pour favoriser la création d’un environnement propice au déchaînement du marché libre. Les réformes sociales qu’ils laissent miroiter ne sont jamais mises en place. Elles n’ont souvent que peu de chance d’aboutir et c’est tant mieux : cet échec constant alimente la “récrimination sans fond”  des électeurs à l’origine de ce que Frank appelle la “Grande Réaction”.

Ce tour de passe-passe repose sur une intense guerre médiatique visant à créer et entretenir des stéréotypes sur les libéraux, entendus au sens américain du terme, c’est-à-dire la gauche. Les commentateurs conservateurs fantasment ainsi un peuple de libéraux ayant un pouvoir démesuré, puisant en cela dans la tradition américaine d’anti-intellectualisme, cherchant à imposer à toute l’Amérique leur mode de vie libéral, via Hollywood tout particulièrement. Ce “bleu” (démocrate), intello et snob, aurait des qualités à l’opposé de celles du “rouge” (républicain), à la fois “humble”, “pieux”, “courtois, doux et accueillant”, “loyal”, et “travailleur modeste”. En bref, l’intellectuel artificiel face au travailleur authentique. Les questions de classe n’ont pas cours ici et : ”[c]e qui divise[rait] les Américains, ce serait l’authenticité et non quelque chose d’aussi complexe et dégoûtant que l’économie.”  Dans cette guerre culturelle, les républicains ne manquent pas de se présenter comme les martyrs d’un complot libéral quand bien même ils détiennent la majeure partie du pouvoir économique.

Si ce bouleversement a été rendu possible par la montée de républicains conservateurs, souvent peu dotés économiquement et culturellement, au détriment (politique) des républicains modérés, riches et partageant bien des points communs en termes de mode de vie avec les libéraux dénoncés, il profite avant tout aux modérés, qui sont par exemple bénéficiaires de baisse d’impôts. Les conservateurs sont leurs propres fossoyeurs, puisqu’en élisant des républicains votant encore plus de dérégulation économique, ils contribuent à la destruction de leurs modes de vie qu’ils estiment menacés par les libéraux. La production de programmes télévisés qu’ils n’ont cesse de déplorer répond à une logique économique et non à un complot ourdi par la gauche. Comme le résume avec un certaine lassitude Thomas Frank : “La politique, c’est lorsque les habitants des petits villes regardent autour d’eux les dégâts causés par Wal-Mart et ConAgra puis décident de se lancer dans une croisade contre Charles Darwin.”

Frank n’explique pas cette situation uniquement par l’instrumentalisation, bien souvent cynique , des pauvres par le parti républicain. Le parti démocrate a aussi des responsabilités : en délaissant, en particulier sous Clinton, son électorat traditionnel au profit d’une course aux voix du centre impliquant un programme libéral économiquement et socialement, il a laissé le champ libre au parti républicain, apte à jouer sur la fibre morale. Alors que l’organisation collective était historiquement l’apanage des syndicats, aujourd’hui moribonds, la droite a compris l’importance de mouvements structurés dans la bataille électorale, qu’ils soient religieux ou focalisés sur un thème conservateur précis comme l’éducation. Enfin, les démocrates pensent – à tort – que les individus savent instinctivement où se situent leurs intérêts (économiques). Si tel était le cas, les résultats électoraux seraient une simple traduction de données sociologiques et la gauche aurait été historiquement au pouvoir dans presque toute démocratie pratiquant le suffrage universel…

Une explication (trop) culturelle

Thomas Frank raconte l’histoire de cette “Grande Réaction” avec un style mordant, ironique et désabusé par endroits, qui place ce livre à mi-chemin entre l’enquête journalistique et l’essai ethnographique. Préférant en rire plutôt que de simplement déplorer, Frank ne fait pas pour autant preuve de mépris à l’égard des individus qu’il décrit. Il s’efforce au contraire de les comprendre, ayant lui-même été républicain dans sa jeunesse, comme il le raconte dans un amusant chapitre autobiographique.  Attaquant son sujet par le prisme culturel, Frank décortique longuement la rhétorique républicaine propagée dans les médias, négligeant au passage de recueillir des témoignages de simples électeurs au profit des grandes figures politiques ou de militants acharnés.

En se concentrant sur la guerre culturelle qui semble faire rage aux États-Unis, Frank en vient à délaisser d’autres facteurs explicatifs de ce changement. Dans L’Amérique que nous voulons, le prix Nobel d’économie Paul Krugman expliquait le vote à droite de la classe ouvrière par un racisme les conduisant à s’opposer à des mesures sociales en leur faveur, ces dernières risquant d’avantager des populations de couleur considérées comme “assistées”… De même, la question de la perception individuelle est négligée : Frank sous-estime le phénomène de “socialisation anticipatrice” nourri par l’idéologie américaine du self made man, qui conduit certains à voter comme s’ils étaient déjà riches, comme pour des abattements fiscaux dont ils n’ont aucune chance de bénéficier.

Larry M. Bartels de l’université de Princeton, dans une recension appuyée sur l’analyse de résultats électoraux, confirme certes l’idée selon laquelle les blancs non diplômés voteraient de moins en moins pour les Démocrates sans pour autant être d’accord avec Frank sur les raisons de cette mutation. Pour Bartels, ce phénomène concerne avant tout le Sud des États-Unis et repose sur une domination artificielle des Démocrates à l’époque du système Jim Crow qui établissait de fait une ségrégation raciale. En outre, les questions économiques ne se seraient pas éclipsées du champ politique. Les thèmes sociaux ont pris de l’importance mais davantage chez les diplômés qu’au sein des classes populaires. Pour les deux groupes sociaux, elles passent devant toutes les autres. Par ailleurs, les lignes de démarcation ne seraient pas aussi claires que ne l’entend Frank puisque les classes populaires déclarent se sentir plus proches des démocrates sur les questions sociales, telles que l’avortement, et plus proches des républicains sur les questions économiques…

Précisons au passage que l’édition française comprend des notes très fournies sur le contexte peu familier des lecteurs français (en particulier concernant les commentateurs conservateurs) accompagnant une traduction vivante bien qu’émaillée occasionnellement de quelques maladresses.

Le futur (ou le présent ?) de la France

Ce glissement des classes populaires à droite, bien que tributaire de caractéristiques profondément américaines (l’attachement profond à la religion, l’idéologie du self-made man), a des résonances en France comme le souligne à juste titre Serge Halimi, qui signe la préface de l’ouvrage. Par bien des points, l’Amérique préfigure l’avenir de l’Europe comme l’avait déjà remarqué en son temps Alexis de Tocqueville à propos de la démocratie. Lorsqu’Halimi écrit que : “L’insécurité économique déchaînée par le nouveau capitalisme a conduit une partie du prolétariat et des classes moyennes à rechercher la sécurité ailleurs, dans un univers “moral” qui, lui, ne bougerait pas trop, voire qui réhabiliterait des comportements anciens, plus familiers.” , il a bien sûr en tête l’instrumentalisation du thème de l’insécurité par la droite de Nicolas Sarkozy. Comme dans le cas américain, ce dernier “a opposé la France “qui se lève tôt” à celle des “assistés”, jamais à celle des rentiers.”  Plus que les intellectuels de gauche, même s’ils en prennent pour leur grade au passage , la droite dresse les pauvres contre plus pauvres qu’eux, détournant leur colère des nantis alors que la “gauche caviar”, équivalente des “progressistes en limousine” américains, a délaissé les catégories populaires. La “gauche caviar” devient ainsi la cible de la dénonciation à la fois populaire, alimentée en cela par les représentations hégémoniques des commentateurs conservateurs, et de la part de Frank et Halimi dans leurs analyses respectives. Les recommandations , ayant fait grand bruit peu avant l’élection présidentielle de 2012, du think tank Terra Nova préconisant au Parti Socialiste de se concentrer sur les classes moyennes et les minorités, donnent toutefois raison à Thomas Frank et à son préfacier concernant l’abandon par la gauche, aussi bien américaine que française, des catégories populaires.

Toutefois, certains éléments nuancent la comparaison faite entre les deux situations : le bipartisme américain ne se retrouve (pas ou plus) en France, où la droite doit composer avec l’extrême droite, dont le programme économique n’est guère libéral mais souvent franchement protectionniste. Les mobilisations sur des questions de société, comme dernièrement le mariage gay, n’émanent pas uniquement des catégories populaires, même si l’anti-islamisme pourrait jouer le rôle de l’opposition à l’avortement dans le cas français…

Benjamin Caraco
nonfiction.fr, 11 septembre 2013
Compte-rendu

L’État le plus pauvre des États-Unis, la Virginie Occidentale, a réélu George W. Bush avec plus de 56 % des suffrages aux dernières élections.
Thomas Frank fait des observations similaires dans son Kansas natal ou il a enquêté. La tradition populiste de gauche y fut aussi vive, mais sa disparition est plus ancienne. Là-bas, il a vu s’exaucer le rêve des conservateurs : une fraction de la classe ouvrière leur procure les moyens politiques de démanteler les protections autrefois arrachées par le monde ouvrier. Franck éclaire un paradoxe, qui n’est pas spécifiquement américain, et qui l’est même de moins en moins. L’insécurité économique déchaînée par le nouveau capitalisme a conduit une partie du prolétariat et des classes moyennes à rechercher la sécurité ailleurs, dans un univers « moral » qui, lui, ne bougerait pas trop, voire qui réhabiliterait des comportements anciens, plus familiers.
Thomas Franck écrit régulièrement pour Le Monde diplomatique.

Espace Social Européen, 5 au 11 novembre 2010
Compte-rendu
THOMAS FRANK
_Pourquoi les pauvres votent à droite. Comment les conservateurs ont gagné le cœur des Etats-Unis (et celui des autres pays riches)_, Marseille, Agone (Contre-feux), 2008.

ROMAIN HURET
_La fin de la pauvreté ? Les experts sociaux en guerre contre la pauvreté aux États-Unis (1945-1974)_, Paris, EHESS (En temps et lieux), 2008, 237 p.

En cette année 2008, il semble difficile de penser que les États- Unis aient pu abriter des penseurs progressistes, tant les années Reagan et Bush (s) ont identifié dans nos esprits Amérique et régression sociale, ultralibéralisme, ravages planétaires d’un capitalisme financiarisé débridé. Pourtant, ces deux ouvrages nous permettent d’affiner notre perception en nous montrant combien les États- Unis furent le lieu d’une féroce bataille idéologique depuis la Seconde Guerre mondiale, opposant libéraux et conservateurs aux conceptions de la société divergentes. Le courant progressiste et libéral culmine dans l’effort rooseveltien du New Deal pour construire une société plus juste et plus équilibrée, et se prolonge dans l’idéal (ou le slogan) johnsonien de « Grande Société », alors que le courant conservateur, subjugué par le New Deal, ressurgit dès la fin des années 1940 pour se muer progressivement en ce phénomène néoconservateur que nous subissons : celui-ci regagne les esprits à partir de la fin des années 1960 et s’impose à travers Ronald Reagan. Ces deux ouvrages se complètent donc pour comprendre la défaite du courant libéral étatsunien, face aux néoconservateurs, qui ont su déplacer la bataille sur le terrain des valeurs, esquivant ainsi la réflexion sur le modèle de société et le partage des richesses. Relisons Gramsci : pour remporter la guerre politique, il faut imposer ses idées, sa « culture » (valeurs, conception de la société, choix collectifs…), et entraîner l’adversaire sur un terrain qui ne lui est pas familier, le contraindre à des postures défensives, voire à se renier. On pourra commencer par la lecture de l’ouvrage de Romain Huret, issu de son travail de thèse, qui analyse la réapparition du thème de la pauvreté dans les États-Unis des Trente Glorieuses, suite aux efforts d’experts libéraux, et les aléas de son traitement politique. L’étude porte, non sur une catégorie prédéfinie et rigide, mais sur une nébuleuse, l’ensemble des experts qui abordent cette question de la pauvreté, et dont les parcours professionnels et idéologiques sont variés : fonctionnaires fédéraux, chercheurs rétribués par des fondations ou des think thanks, universitaires, travailleurs sociaux. Le poids de ces experts, à l’interface des mondes intellectuel et politique, va grandissant dans les années 1950, durant lesquelles l’État fédéral croît et se professionnalise. Ce choix d’un objet d’étude souple permet de croiser les trajectoires, et donc de montrer l’importance des convictions personnelles et des positionnements scientifiques dans la construction du savoir. De plus, chaque chapitre propose le portrait fouillé d’un expert, afin de saisir la variété et la richesse des parcours. Tout d’abord, R. Huret décrit le patient effort des experts pour faire réapparaître parmi les préoccupations collectives une pauvreté qui semblait avoir disparu dans un pays devenu société d’abondance et de consommation. Peut-être étaitce un moyen pour certains rooseveltiens de réintroduire la question sociale. Enquêtes et rapports entreprennent d’alerter l’opinion sur la persistance de la pauvreté, rurale notamment. Mais, très vite, les experts se divisent sur le calcul d’un seuil de pauvreté, nécessaire pour quantifier le phénomène et prescrire des politiques ; les débats entre statisticiens peuvent paraître arides, mais intéresseront tous ceux qui sont sensibles à la production de ces statistiques et catégories grâce auxquelles on peut forger des opinions et imposer des décisions. Cette question de la mesure (Combien de pauvres ? En fonction de quels paramètres ?, etc.) suscite de vastes débats, qui s’articulent aux polémiques sur les causes. Une partie des experts tente d’imposer une réflexion sur le partage des fruits de la croissance et préconise de ce fait d’agir sur la distribution des revenus, mais sans s’accorder sur les moyens d’action (un impôt négatif ? des allocations familiales sur le modèle européen?), une minorité portant même le projet d’un revenu minimum garanti. Ces propositions s’affrontent aux conceptions behavioristes en vogue, qui interprètent l’état de pauvreté comme l’enfermement dans une « culture » : cela conduit à développer des «programmes d’action communautaire » ciblés, visant à agir sur des comportements décrits comme inadéquats et irrationnels, voire dangereux et criminels. Cette vision « culturaliste » renvoie l’individu à sa responsabilité et dédouane la société de toute réflexion collective. De même, pauvreté et délinquance sont associées dans une déploration stigmatisant la crise du modèle américain traditionnel du fait de l’urbanisation et des transformations économiques. Puis R. Huret nous montre à quel point tous ces experts vivent une cruelle désillusion au contact des politiciens, qui instrumentalisent leurs travaux tout en n’en retenant qu’une partie des conclusions. Les Républicains orchestrent la polémique sur les défauts du Welfare State pour discréditer les idéaux libéraux. Certes, les administrations démocrates (John Kennedy, Lyndon Johnson) s’emparent de la question de la pauvreté : le projet johnsonien de « grande société » et de « lutte contre la pauvreté » semble fournir aux progressistes une occasion historique de faire triompher leurs idéaux. Mais le poids des représentations, le contexte de guerre froide, les craintes électoralistes inhibent les politiciens, qui perpétuent la logique catégorielle réservant l’aide aux pauvres « méritants », et se refusent à remettre en cause le modèle américain de société. Dès le début des années 1970, malgré les ultimes efforts de l’administration Nixon, les experts doivent reconnaître leur défaite: la voie est libre pour la pensée néoconservatrice, qui pourra mettre à mal le filet social si difficilement tissé. On le voit, cet ouvrage riche et dense démontre combien une catégorie aussi « évidente » que celle de la « pauvreté » fait l’objet de constructions théoriques et de manipulations idéologiques : dure et stimulante leçon que nous pouvons méditer en notre France de 2008. On poursuivra la réflexion par la lecture de l’ouvrage de Thomas Frank au titre programmatique : il s’agit de comprendre pourquoi une partie importante des catégories populaires étatsuniennes ont basculé depuis les années 1980 vers un vote conservateur qui pourrait sembler contraire à leurs intérêts, en élisant des Congrès et des présidents (Reagan, Bush père et fils) dont les politiques néolibérales (au sens français) favorisent les grandes fortunes et les entreprises multinationales, au détriment souvent des simples salariés. Th. Frank nous montre comment la bataille des idées a été menée pour reconquérir cette portion stratégique de l’électorat : les questions sociétales ont été instrumentalisées afin de détacher les ouvriers et les employés des courants libéraux, décrits comme opposés aux valeurs profondes et salvatrices de l’Amérique ; la reconquête est passée par les valeurs, notamment familiales (Th. Frank décrit avec force le rôle crucial de la guerre déclenchée contre l’avortement et l’homosexualité, qui permet d’unifier l’électorat convoité autour de positions réactionnaires), et l’affirmation de libertés prétendues menacées (le port d’armes notamment). D’autre part, la dénonciation des prétendues dérives du Welfare permet de diviser les travailleurs entre eux, notamment en réactivant les préjugés raciaux, en opposant les « bons », ceux qui se lèvent tôt pour travailler, aux « mauvais », les assistés, plus fréquemment de couleur. De plus, les affres de la mondialisation poussent les plus fragiles à rechercher une sécurité morale dans le retour aux valeurs traditionnelles, dont les républicains s’arrogent le monopole. Le processus conduit à une droitisation des catégories populaires. Si l’argumentaire est fondé sur des exemples pris dans l’histoire du Kansas, dont l’auteur est natif, ce qui donne parfois un tour répétitif au propos, le sujet est universel : comme le souligne Serge Halimi dans sa préface, le cas du Kansas (et des États-Unis en général) n’est pas sans évoquer celui de la France, qui s’est donné un président féru de civilisation étatsunienne et habile manipulateur de valeurs.
Frank Noulin
Génèse n° 75, juin 2009
Compte-rendu

À l’heure où l’arrivée, comme colistière de John McCain, de Sarah Palin donne un coup de fouet – sévèrement conservateur – à la campagne présidentielle, il est bon de s’interroger sur ce qu’est l’électorat américain et en particulier l’électorat républicain.

Si en Europe, et notamment en France, on succombe assez facilement à l’impression que l’Amérique pense comme on voudrait qu’elle le fasse (c’est-à-dire, de manière à peine caricaturale ; “Bush est un abruti”), dans la réalité, il apparaît qu’une majorité d’Américains se reconnaît / s’est reconnue finalement dans le discours de Georges W. Bush, éloge d’une “américanité” qui se passe des considérations et critères européens. Le fossé, perceptible depuis le duel Bush-Kerry, suppose que l’on s’y arrête, ne serait-ce que pour saisir les enjeux d’une élection trop perçue (en France) à travers le seul prisme irakien.

Publié en 2004, l’ouvrage de Thomas Frank, What’s the matter with Kansas (Quel est le problème avec le Kansas… le titre français est moins allusif et plus explicite) reprend à dessein le titre d’un pamphlet anti-populiste du début du XXe siècle. Et à l’époque, il fit un tabac, en proposant une explication solide à une défaite jugée injuste. Chroniqueur au Wall Street journal et, parfois, au Monde diplomatique, Thomas Frank s’est attaqué au problème en se posant une question simple : pourquoi le Kansas, son État de naissance, plutôt industriel (donc à majorité ouvrière) et en crise (c’est même l’un des États les plus pauvres des USA), vote-t-il majoritairement républicain après avoir longtemps incarné les espoirs du parti démocrate (en particulier au temps du New Deal) ? Ou plutôt, comment le parti du Big Business est-il parvenu à rallier les victimes de la mondialisation ?

La réponse apportée par l’auteur est complexe : elle mêle les évolutions de la droite américaine (où une droite classique, modérée, assise sur une élite sociale et économique, se heurte de plus en plus à une droite réactionnaire, religieuse, implantée dans toutes les couches sociales, autour de thèmes fédérateurs, comme la religion, l’avortement ou l’homosexualité), les paradoxes de la crise économique américaine, les résonances des thèmes sociaux et religieux et enfin les rapports – toujours complexes depuis le débat fondateur entre fédéralistes et antifédéralistes – entre l’Américain moyen et Washington.

En quelques chapitres, Thomas Frank brosse donc le portrait d’un État anciennement démocrate, fer de lance du New Deal, et qui s’est, dans les années 90, réveillé républicain à partir d’un débat – devenu national – sur l’avortement en 1991. Entraînant son lecteur dans une sorte de road-movie à travers le Kansas, ses banlieues huppées, ses industries de pointe, ses réussites et ses échecs, ses rêves, ses friches industrielles, ses quartiers en crise, ses églises, il dresse un portrait de l’Amérique en proie au démon que Tocqueville entrevoyait déjà, celui de l’égalité. Aussi : une galerie de portraits de militants, de représentants, d’industriels, de pasteurs acteurs motivés, ou résignés, de cette nouvelle droite américaine, ce “conservatisme de mouvement” dont Barry Goldwater fut le premier héraut malheureux, en 1966. Une Amérique qui se méfie de l’État, des intellectuels et du libéralisme, et qui se reconnaît dans un idéal culturel à la fois populaire (le stock car, la country, les “belles américaines”…), religieux (moralisme et créationnisme) et populiste (le petit peuple, l’américain moyen contre les “gros”, les “snobs de la côte Est”…). Bref, un ensemble de représentations, qui construit ce que l’on pourrait appeler, rapidement, une idéologie.

Entre essai militant et pamphlet informé, l’ouvrage de Thomas Frank se lit déjà avec passion, tant ce Kansas s’impose au lecteur, au point qu’il a l’impression d’y avoir passé l’été. Le style de Frank, mi-ironique, mi-sérieux, peut sans doute étonner le public français : de fait, il ne lésine pas sur le second degré et l’ironie féroce. Il est pourtant dans la ligne du bon journalisme d’investigation américain et construit chacun de ses chapitres comme une démonstration, argumentée et dense. L’explication donnée par Frank – le fossé serait culturel et religieux – est sans doute discutable (elle a d’ailleurs été largement commentée, discutée, notamment dans un article non traduit de Larry Bartels, “What’s the matter with What’s the matter with Kansas” ou encore dans le récent ouvrage de Paul Krugman, L’Amérique que nous voulons qui dénonce quant à lui un racisme récurrent), mais elle a le mérite de proposer une autre lecture des élections américaines.

Surtout, en reprenant les conceptions, les argumentaires et les thèmes des républicains conservateurs, elle offre au lecteur un panorama de ce qu’est actuellement le conservatisme américain et de ses représentations du monde (Dieu, l’État, l’Europe, la gauche…). A cet égard, l’ouvrage pourrait s’intituler “In bed with Sarah Palin”, tant Frank, qui joue également du Moi pour expliquer l’évolution de ses concitoyens, sait replacer son lecteur dans un mouvement d’idées et de conceptions (de stratégie politique aussi) à taille humaine, loin des “machines” politiques.

Au temps où une élection américaine devient un évènement planétaire, voilà un livre qui invite à réfléchir, à mettre en parallèle avec le récent et excellent ouvrage dirigé par Romain Huret, Les Conservateurs américains se mobilisent, afin de saisir ce que peut vouloir signifier, de nos jours “l’américanité” (ou du moins telle que l’entendent ses partisans républicains) et pourquoi la “culture contestataire“ républicaine n’est pas une simple posture électorale, mais bien un mouvement de fond, ancien et étayé par un ensemble de conceptions. Un livre qui, en outre, restera d’actualité après le mois de novembre (et l’élection). Autant dire une lecture indispensable pour saisir les enjeux, non pas planétaires, mais nationaux, de l’élection présidentielle.

Gilles Ferragu
parutions.com, 30 septembre 2008
Réalignements politiques aux États-Unis
Les états rouges, couleur attribuée aux républicains sur les cartes électorales des soirs de scrutin, se sont étendus au détriment des Etats bleus conservés par les démocrates depuis les années 1980. Cette droitisation des Etats-Unis procède de l’alliance des électeurs les plus riches et les plus pauvres sur la base d’un programme moral et économique. Moral : la lutte pour la défense des valeurs familiales, le patriotisme, le rejet de l’avortement, du mariage homosexuel et de la pornographie. Economique : la révolte antifiscale, la célébration de la libre entreprise et du marché. L’hostilité envers l’Etat central fédère ces deux combats ; mais, alors que les riches décrochent les bénéfices du programme économique, les pauvres n’obtiennent rien. Un marché de dupes, en somme.

Etat agricole du Midwest, le Kansas est un lieu stratégique de l’alliance des ultralibéraux et des fondamentalistes chrétiens. Constitue-t-il un laboratoire politique, comme la traduction française du titre original de l’ouvrage de Thomas Frank – What’s the Matter With Kansas ? – le suggère ? Délaissant la théorie politique et l’enquête statistique par laquelle on analyse classiquement ces réalignements politiques (selon la terminologie de la sociologie électorale), Frank mène à la fois une investigation journalistique et une enquête ethnographique selon un genre qui a ses lettres de noblesse scientifique aux Etats-Unis, depuis Robert Park et l’école de Chicago. Le livre y gagne en vivacité sans y perdre en rigueur car l’auteur, originaire du Kansas, connaît à fond les lieux et les gens. L’évocation des trajectoires politiques de familles et d’individus, des changements de physionomie des quartiers éclaire les changements des votes. Quant à la posture critique de Frank, elle confirme que l’engagement peut être plus fécond que l’affectation d’objectivité.

Si le « populisme de gauche » fut particulièrement vif dans le Kansas de la fin du XIXe siècle, si les électeurs marquèrent leur soutien à Franklin D. Roosevelt et au New Deal pendant la Grande Dépression, ils ont récemment fait l’inverse en élisant des républicains. Le paradoxe semble d’autant plus aigu au Kansas que la paupérisation est accentuée par la désindustrialisation et par le creusement des écarts de la richesse. Ce mouvement n’est pas sans rappeler qu’ailleurs une partie des classes populaires s’était ralliée aux mouvements d’extrême droite pendant la crise des années 1930, lesquels savaient aussi tenir des discours ambivalents en se présentant comme les défenseurs des pauvres tout en bénéficiant des subsides des milieux d’affaires.

A l’inverse pourtant, la droite républicaine n’en appelle pas à l’Etat mais le rejette. Elle ne propose pas des mythes séculiers, mais un véritable retour au religieux. L’auteur n’abandonne jamais sa posture d’étonnement devant une telle formule sociale et idéologique, fascinante et fragile à la fois. Aussi la critique n’exclut-elle pas l’admiration pour quelques tribuns de la cause conservatrice et pour l’abnégation de ses armées de militants, souvent issus des milieux populaires.

L’auteur appelle les démocrates à « gauchir » leur programme et à revenir à leur vocation de défense des classes populaires. Ils pourraient ainsi mettre un terme à une dérive bourgeoise qui les a banalisés et en a fait des perdants. Dans la campagne présidentielle de 2008, la vigueur de l’appel au changement chez les démocrates constitue peut-être le signe d’une prise de conscience et d’un renversement de tendance, lesquels ressusciteraient la vieille hypothèse des cycles idéologiques.
Alain Garrigou
Le Monde diplomatique, juin 2008
Compte-rendu

Rien que pour la préface de Serge Halimi (quel mec, cet Halimi !), ce livre vaut le déplacement. Le titre d’origine est Qu’est-ce qui cloche avec le Kansas ? Comment les Conservateurs ont gagné le cœur de l’Amérique. Ceci pour dire que nous sommes en présence d’un fort volume qui dissèque les réflexes politiques, non pas des pauvres en général, mais uniquement de ceux du Kansas, dont l’auteur est originaire.

Cela dit, dans sa préface, Halimi a eu pleinement raison d’élargir le débat et d’expliciter le vote de droite des pauvres en France. Selon le directeur du Monde Diplomatique (et Frank, bien sûr), le pilonnage que subit la classe ouvrière du monde entier, la guerre de classes enclenchée par l’hyperbourgeoisie mondiale depuis une trentaine d’années ont fait se réfugier le prolétariat, et une bonne partie des classes moyennes, vers un nouvel opium du peuple, celui d’un “ univers moral ” complètement fabriqué par la superstructure. Les questions socio-économiques ont été laissées en déshérence parce que, de Bush à Ségolène Royal en passant par Blair ou les jumeaux réactionnaires qui gouvernent la Pologne, les dirigeants ont eu « l’habileté », explique Halimi, « de mettre en avant leur conservatisme sur le terrain des valeurs. » Pendant sa campagne électorale, Sarkozy a fait oublier qu’il était le représentant et l’agent des forces d’exploitation et a rassuré en faisant appel à de prétendues valeurs fondamentales, à de prétendus comportements anciens.

Les milliardaires réunis au Fouquet’s on noyé dans le Champagne une victoire qui n’aurait pas été possible sans le vote de droite de nombreux chômeurs d’Hénin-Beaumont, où l’influence lepéniste a miraculeusement reculé. Si, grâce à la bourde de Borloo, les pauvres, et les moins pauvres ont échappé à une TVA “ sociale ” inique, ils n’en ont pas moins été sensible aux jérémiades de « la France qui souffre » ou qui « se lève tôt ». Cela dit, Halimi fait observe que Sarkozy a opposé cette France matinale à celle des “ assistés ” mais jamais à celle des rentiers. Pour faire passer les cadeaux à ses amis Bouygues et Bolloré (on en est revenu à l’époque du scandale de Panama : un dirigeant politique fait des cadeaux à ses potes immédiats), Sarkozy a su dresser, écrit Halimi, le prolétariat et les petites classes moyennes tantôt contre les “ nantis ” résidant à l’étage du dessus (employés avec statuts, syndicats et “ régimes spéciaux ”) ; tantôt contre les “ assistés ” relégués un peu plus loin ; ou contre les deux à la fois. »

De Hollande à Buffet, la gauche traditionnelle fut incapable de contrer le discours sarkozien, terrorisée à l’idée d’être taxée de populisme. On entendit bien le Premier secrétaire du PS tenter un pitoyable et ridicule « Je n’aime pas riches » qui retomba avec la grâce d’un Flambi quelques heures après avoir été proféré. Ce fut tout.

D’évoquer ad nauseam la discipline dans les collèges ou le salut au drapeau a permis à la candidate socialiste de masquer sa connivence avec la classe dominante sur le seul sujet qui importe : la mondialisation capitaliste. Vingt ans de TF1 privatisée (ou, aux États-Unis, de Fox News) ont fait oublier aux catégories populaires qu’il pouvait exister des luttes collectives pour les salaires, pour une gestion démocratique des entreprises, pour une éducation nationale qui ne serait pas au service du patronat.

Le livre de Frank expose, par une étude de cas très bien ciblée (lorsqu’il y a prurit contestataire au Kansas, il peut être d’extrême gauche ou d’extrême droite), comment la droite américaine (légèrement à gauche de Gengis Khan), de Reagan à Bush, a vu ralliés à sa cause les groupes sociaux sur lesquels elle tapait le plus fort. Pendant qu’ils licenciaient des dizaines de milliers de fonctionnaires, qu’ils offraient aux plus riches des cadeaux fiscaux extraordinaires, Reagan ou Bush faisaient vibrer la fibre patriotique des travailleurs. Richard Nixon avait déjà réussi lors de sa campagne électorale de 1968 avec son insistance sur « La loi et l’ordre ». Issu d’une grande famille ultra-chic de la côte Est, George W. Bush émut le Texas profond, où il possède un ranch comme tous les beaufs qui se respectent, et où il posséda et dirigea (fort mal) une équipe de base-ball.

Dans le comté le plus pauvres des États-Unis, situé dans les Grandes Plaines, Bush l’a emporté en 2000 avec plus de 80% des voix. En quoi consiste ce tour de prestidigitation qui voit les ouvriers acclamer ceux qui les martyrisent ? « Votez pour faire la nique à ces universitaires politiquement corrects et vous aurez la déréglementation de l’électricité. Votez pour résister au terrorisme et vous aurez la privatisation de la sécurité sociale. Votez pour interdire l’avortement et vous aurez une bonne réduction de l’impôt sur le capital. Votez pour que votre pays redevienne fort et vous aurez la décentralisation. » Et le tour, pas éventé pour l’instant, est joué. Plus on se révolte, plus on va à droite. La politique, c’est lorsque les habitants des petites villes regardent autour d’eux les dégâts causés par Wal-Mart puis décident de se lancer dans une croisade contre le darwinisme. Pour le Kansas profond, un type qui roule en Volvo est un gauchiste. Si en plus il mange des “ French fries ”, c’est le diable incarné !

Frank s’attarde sur une grande figure locale : Jim Ryun. Ma génération se souvient de cet athlète prodigieux des années soixante, rival de Michel Jazy sur les cendrées. Aujourd’hui, élu emblématique du Parti Républicain (et officiellement, selon les critères du parti lui-même, l’un des plus réactionnaires) son combat consiste à la fois à protéger la jeunesse contre la culture lascive et à défendre les intérêts de la grande entreprise. Il est allé jusqu’à comparer la politique économique américaine des années préReagan à l’Union Soviétique et a soutenu les cadeaux fiscaux accordés aux riches sous prétexte que ces derniers avaient besoin de motivations pour continuer d’apporter leur contribution au bien-être de tous (du Christine Lagarde dans le texte)… Cet ancien grand sportif met en doute la réalité du réchauffement climatique et explique la crise énergétique californienne par l’incapacité des dirigeants de cet État qui interfèrent avec le libre marché. Il ne semble donc pas savoir ce qu’est la dérégulation. Pour lui, les affaires sont naturelles, hors du champ de la discussion démocratique, hors de la politique. En un seul domaine, Ryun fit preuve d’un peu de sagesse progressiste : il vota contre des mesures présentées par Bush par lesquelles les pouvoirs publics auraient eu encore moins d’emprise sur la santé et l’éducation des enfants. Il est l’auteur d’un ouvrage que je brûle de lire (cum grano salis) : Running to Jesus : The Jim Ryun Story (Jim Ryun : ma course vers Jésus).

Article en ligne sur Le Grand soir info – Journal militant d’information alternative

Bernard Gensane
Le Grand soir, 04/06/2008
Compte-rendu
Avec ce livre, l’étatsunien Thomas Frank propose un faisceau d’explications permettant de comprendre le succès des Républicains dans son pays, et plus généralement l’adhésion populaire que les néo libéraux ont réussi à susciter, en dépit d’une politique foncièrement favorable aux riches. Sa thèse principale est que pour faire passer leur programme économique réactionnaire, les Républicains conservateurs ont utilisé, et ce dès Reagan dans les années 60, la fibre morale, se posant en défenseurs des valeurs traditionnelles de l’Amérique (nationalisme, puritanisme, religiosité), sans d’ailleurs que ces thèmes ne fassent l’objet, une fois au pouvoir, de mesures radicales.

L’exemple largement développé ici est celui du Kansas, terre natale de l’auteur, un Etat autrefois majoritairement démocrate, et que l’on considère aujourd’hui comme un des plus réactionnaires. A la façon d’un Michael Moore, et de manière très concrète, Frank -dont la sympathie politique porte surtout sur les Démocrates, qu’il critique pour avoir abandonné un discours économique véritablement de gauche, à la Roosevelt- croque un certain nombre de portraits de conservateurs, insistant sur leurs accusations sans nuance du libéralisme (entendu ici comme politique permissive de gauche) qui ferait décliner le pays ou sur leur anti intellectualisme. Cette croisade morale a d’ailleurs débuté, au Kansas, vers le début des années 1990, par une active campagne anti avortement.

La limite de l’exercice tient cependant justement à sa précision : difficile de généraliser uniquement à partir du Kansas, et la traduction française du titre est à cet égard quelque peu trompeuse, même si Frank pense que la situation du Kansas va ensuite se généraliser à l’ensemble des Etats-Unis, pour le moins. La préface de Serge Halimi trace enfin un parallèle assez pertinent entre les Républicains et Sarkozy en France. L’appareil critique, très riche, permet de bien saisir toutes les références historiques de l’auteur sur les Etats-Unis, mais on aurait également aimé disposer de cartes détaillées.
Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences, juin 2008
Bush, roi des pauvres
Les conservateurs américains ont réussi à convaincre les pauvres que les puissants ne sont plus les riches mais les libéraux les plus typiques, ceux qui échappent à l’univers chiffrable: les intellectuels. Quelle façon astucieuse de pousser les travailleurs à soutenir les républicains, chantres des vertus populaires, pourfendeurs de l’arrogance des snobs et, bien sûr, champions des baisses d’impôt pour les riches! Le monde à l’envers, quoi!

Telle est la thèse que Thomas Frank défend avec virtuosité dans Pourquoi les pauvres votent à droite, essai dont le sous-titre est déjà le début d’une explication: Comment les conservateurs ont gagné le coeur des États-Unis (et celui des autres pays riches). L’auteur, né à Kansas City en 1965, analyse le renversement progressif de la tendance politique au cours des dernières décennies.

Le résultat actuel, Frank le résume ainsi: «D’une certaine manière, la vision réactionnaire du monde n’est rien d’autre que la vision du monde exprimée par la gauche d’autrefois mais amputée de la question économique.» Il rappelle que l’économiste Thorstein Veblen (1857-1929) et l’écrivain Upton Sinclair (1878-1968) ont attaqué le conformisme des universités et de l’élite culturelle américaines en l’associant aux méfaits du capitalisme.

Aujourd’hui, comme l’explique si bien Frank, des essayistes issus de la mouvance néoconservatrice, tels Roger Kimball et Dinesh D’Souza, font en apparence la même chose. En réalité, ils gardent les anciennes cibles en changeant subrepticement les motifs du combat.

Ces polémistes de droite ne s’en prennent plus à l’ordre intellectuel établi parce qu’il reproduit les principes rétrogrades et affairistes de la société industrielle, mais parce qu’il cultive le snobisme, l’européanisme et l’effémination des libéraux! Aux mandarins précieux de la côte est et de la côte ouest, ils opposent le bon sens, l’esprit religieux, les valeurs familiales, l’ardeur au travail, le patriotisme et les goûts simples des classes populaires de l’Amérique profonde.

Et ils ont beau jeu! Des démocrates, comme Bill Clinton et Al Gore, n’ont-ils pas incité leur parti à dédaigner l’électorat ouvrier au profit des gens à l’aise liés à la Nouvelle Économie, ceux qu’on appelait les yuppies, souvent libéraux sur la question des moeurs mais conservateurs dans le domaine de l’argent?

Frank montre que les démocrates ont courtisé, dans ces milieux en pleine ascension sociale, «les entreprises susceptibles de financer des campagnes électorales à des niveaux bien supérieurs à ce que pouvait offrir le mouvement syndical». Il signale qu’aux États-Unis les travailleurs syndiqués ne forment plus que 9 % du secteur privé au lieu de 38 % dans les années 50.

Pour obtenir le soutien financier de l’électorat libéral riche, que les conservateurs associent, avec adresse, aux intellectuels cosmopolites qui méprisent le peuple, les démocrates, souligne Frank, restent fermes, «par exemple, sur la position pro-avortement», mais nuisent aux ouvriers «en faisant d’incessantes concessions sur les questions économiques - ALENA, sécurité sociale, législation du travail, privatisation, dérégulation».

On voit rarement un critique de la société américaine exposer les choses avec autant de simplicité, de clarté, d’acuité. Frank connaît ce dont il traite. Dans sa région natale traditionnellement démocrate, les Grandes Plaines, Bush a, en 2000, conquis même les comtés les plus pauvres.

Ruse des conservateurs pour faire oublier les malheurs de la vie matérielle, l’exaltation des valeurs religieuses semble aux classes populaires le contre-pied le plus naturel de ce que la droite leur présente comme des lubies d’intellectuels antiouvriers: la légalisation de l’avortement, de l’euthanasie, de la drogue et, par-dessus tout, du mariage homosexuel.

Cet usage de la religion à des fins capitalistes surprend, même dans l’histoire des États-Unis. Frank note: «Le fondamentalisme protestant, souvenons-nous-en, n’est pas obligatoirement favorable au monde des affaires.» Il ne faut pas blâmer tant la religion, intégriste ou éclairée, que la civilisation américaine.

L’essayiste ne cite pas le jugement que Reinhold Niebuhr, illustre théologien protestant des États-Unis, émettait en 1958: les Américains sont «en même temps la plus religieuse et la plus sécularisée des nations d’Occident». Mais on doit tenir compte de cette religiosité superficielle pour comprendre pourquoi, malgré le masque chrétien, la fourberie politique des conservateurs passe si souvent inaperçue dans la première puissance du monde.
Michel Lapierre
Le Devoir, 24/05/2008
Compte-rendu
Il est des livres dont on ne sait, une fois terminé, si le contenu doit nous porter à rire ou à craindre le pire. Le livre du journaliste Thomas Frank, intitulé Pourquoi les pauvres votent à droite, publié par les éditions Agone, est de ceux-là. En près de 400 pages, ce journaliste américain nous entraîne au Kansas, un Etat qu’il connaît bien pour y être né et y avoir passé de nombreuses années.
Le Kansas se situe dans le midwest américain, à égale distance des strass hollywoodiens et du stress new-yorkais. Autant dire nulle part ou « ailleurs », c’est selon. Une terre de rednecks, de « bouseux » fiers d’eux-mêmes, fiers d’incarner une certaine idée de l’Amérique et des Américains : religieux jusqu’au fanatisme, francs du collier et fans de barbecue, méfiants voire haineux à l’égard des intellectuels et de l’État central ; en un mot « authentiques » ! Oui, mais aussi, souligne Thomas Frank, une terre de gauche avec un prolétariat actif, syndiqué, organisé. Une terre d’élection pour les extrêmes sur laquelle s’illustrèrent le célèbre John Brown, paysan mystique qui lutta les armes à la main pour libérer les esclaves, ou Carry Nation, prohibitionniste acharnée qui attaquait les saloons à coups de hache durant les années 1920 ; terre qui accueille aujourd’hui David Bawden qui, ayant découvert que le Saint-Siège était depuis Paul VI aux mains des communistes et des francs-maçons, décida de se faire élire pape sous le nom de Michael 1er. Pour David Bawden, pardon, Michael 1er, Jean-Paul II et Monseigneur Lefebvre ne méritent pas plus d’indulgence que Paul VI, figure de l’antéchrist. Comme l’écrit Thomas Frank, « le Kansas d’aujourd’hui est une région possédée par le conservatisme, où la propagande réactionnaire s’est insinuée dans tous les domaines de la vie quotidienne. »
On rit donc beaucoup en parcourant le Kansas en compagnie de Thomas Frank, en le suivant dans ses rencontres avec Jack Cashill, pourfendeur de l’évolutionnisme, ou Tim Golba, l’un des leaders du très puissant mouvement anti-avortement. On mesure les béances qui existent entre ici et là-bas, et la chance que nous avons d’avoir su reléguer par la lutte la religion à sa place, c’est-à-dire, à défaut des limbes, dans la sphère privée. On rit mais on s’inquiète aussi de savoir que le fondamentalisme chrétien est capable d’atteindre une telle audience au cœur de l’hyper-puissance américaine... et du Parti républicain. Car la lutte a débuté là : par la victoire du courant conservateur sur le courant modéré. Une victoire acquise grâce à un étendard : la lutte contre le droit à l’avortement initiée par la base populaire du parti. Depuis, les étendards se sont multipliés : ils conspuent les intellectuels et leur morgue qui entendent dicter à tous la conduite à tenir, les drogués et les hippies, les théories évolutionnistes, les snobs, les jouisseurs, les paresseux, les féministes, les communistes, mais aussi les impôts qui frappent les honnêtes gens qui se lèvent tôt et travaillent sans mot dire. Avec humour, Thomas Frank écrit à propos de cette révolte culturelle et politique : « Les travailleurs en furie, forts de leur nombre, se soulèvent irrésistiblement contre l’arrogance des puissants. Ils brandissent leur poing au nez des fils du privilège. (…) Ils se massent aux portes (…) en brandissant le drapeau noir et, tandis que les millionnaires tremblent dans leurs demeures, ils crient leur terrible revendication : « Laissez-nous réduire vos impôts. »
Tel est le paradoxe : les classes populaires se démènent, ruent dans les brancards pour le plus grand profit de ceux qui se sont enrichis de leur précarisation sociale. « Dans ce malheureux pays, nous dit Thomas Frank, les revendications culturelles (…) l’emportent inexplicablement sur les revendications matérielles concrètes et l’intérêt économique de la population cède le pas à une mythologie de l’authenticité et de la justice bafouée. » Les classes populaires pauvres se tromperaient donc de colères et ce, d’autant plus facilement que le Parti démocrate, censé l’incarner dans le cadre du bipartisme américain, l’a délaissé au profit des classes moyennes américaines, celles qui « feraient les élections ». Délaissées, ces classes populaires auraient donc trouvé refuge auprès d’une fraction du Parti républicain dont la rhétorique, sur bien des aspects, est assez proche de celle défendue jadis par Henry Ford, le célèbre constructeur automobile, qui exaltait dans ses écrits nombreux l’Amérique rurale et courageuse, le travail et la réussite liée au travail, la grandeur de la Nation et de la Famille et vilipendait les marxistes et les Juifs inévitablement comploteurs.
Les classes populaires seraient ainsi dupées et manipulées par une fraction des puissants : telle est schématiquement la thèse que défend l’auteur. Une thèse d’une certaine façon optimiste car elle sous-entend que la réaffirmation d’un discours « authentiquement » de gauche de la part du Parti démocrate, sur les questions économiques et sociales, est de nature à inverser la tendance, à faire revenir au bercail les ouailles égarées. Une thèse discutable (comme toute thèse !), et discutée, notamment par Vendy Brown, professeure à Berkeley, dans un livre remarquable intitulé « Les habits neufs de la politique mondiale – Néolibéralisme et néo-conservatisme ». En guise de conclusion mais aussi d’ouverture à l’échange critique, Wendy Brow écrit ceci : « [L’analyse de Thomas Frank] ressuscite ainsi au moyen de l’image usée de la « fausse conscience », un certain espoir politique, et évite la perspective plus inquiétante d’une orientation subjective anti-égalitaire, asservissante et abjecte, dans une partie importante de la population américaine ».
HF
Courant Alternatif n°180, mai 2008
États-Unis : pourquoi les pauvres votent républicain

Dans son dernier ouvrage, l’essayiste américain Thomas Frank analyse les ressorts qui poussent une partie de l’électorat populaire à voter en faveur du Parti Républicain, et au détriment de ses intérêts objectifs. Serge Halimi nous explique, dans la préface, en quoi cette schizophrénie qui ne doit rien au hasard trouve en France une résonance particulière.

En novembre 2004, l’État le plus pauvre des États-Unis, la Virginie-Occidentale, a réélu George W. Bush avec plus de 56 % des suffrages. Pourtant, le New Deal avait sauvé la Virginie-Occidentale de la famine pendant les années 1930. Alors, républicaine, la Virginie-Occidentale ? L’idée semblait aussi biscornue que d’imaginer des villes « rouges » comme Le Havre ou Sète « tombant » à droite. Justement, cette chute est déjà intervenue… Car cette histoire américaine n’est pas sans résonance en France.

Plutôt qu’en Virginie-Occidentale, Thomas Frank a enquêté dans son Kansas natal. Là-bas, il a vu s’exaucer le rêve des conservateurs : une fraction de la classe ouvrière leur procure les moyens politiques de démanteler les protections autrefois arrachées par le monde ouvrier. L’explication que Frank avance n’est pas seulement – pas strictement – religieuse ou « culturelle », liée au surgissement de questions susceptibles d’opposer deux fractions d’un même groupe social – qu’on pense, par exemple, à l’avortement, au mariage homosexuel, à la prière dans les écoles, à la peine de mort, à l’attachement aux armes à feu, à la pornographie, à la place des « minorités », à l’immigration, à la discrimination positive… Quand le mouvement ouvrier se défait, la liste de ces motifs de discorde s’allonge. Puis la vie politique et médiatique se recompose autour d’eux.

Frank éclaire un autre paradoxe, qui n’est pas spécifiquement américain, et qui l’est même de moins en moins. L’insécurité économique déchaînée par le nouveau capitalisme a conduit une partie du prolétariat et des classes moyennes à rechercher la sécurité ailleurs, dans un univers « moral » qui, lui, ne bougerait pas trop, voire qui réhabiliterait des comportements anciens, plus familiers. Ces cols bleus ou ces cols blancs votent alors pour les Républicains car les architectes de la révolution libérale et de l’instabilité sociale qui en découle ont eu l’habileté de mettre en avant leur conservatisme sur le terrain des « valeurs ». Parfois, leur sincérité n’est pas en cause : on peut spéculer sur les fonds de pension les plus « innovants » tout en s’opposant à l’avortement. La droite gagne alors sur les deux tableaux, le « traditionnel » et le « libéral ». L’aspiration au retour à l’ordre (social, racial, sexuel, moral) s’accroît au rythme de la déstabilisation induite par ses « réformes » économiques. Les conquêtes ouvrières que le capitalisme doit refouler en prétextant la concurrence internationale et le nouvel impératif d’une « clause de la bourgeoisie la plus favorisée » (celle qui permet aux capitalistes nationaux d’obtenir l’alignement de leurs avantages sur ceux de leurs homologues étrangers les mieux pourvus) sont présentées comme autant de reliquats d’une ère révolue. Voire d’un droit à la paresse, à la fraude, à l’« assistanat », à l’immoralité d’une culture trop accommodante envers les corporatismes et les « avantages acquis ». La concurrence avec la Chine ou avec l’Inde (hier, avec le Japon ou l’Allemagne) impose que la jouissance cède le pas au sacrifice. Haro donc sur ceux qui ont dénaturé la « valeur travail » ! En France, un homme politique de premier plan imputa à l’« esprit de Mai 68 » un grief de ce genre. Il est aujourd’hui président de la République.

Nicolas Sarkozy aime les États-Unis et il apprécie qu’on le sache. Dans son discours du 7 novembre 2007 devant le Congrès, il a évoqué avec une émotion qui n’était pas entièrement feinte la conquête de l’Ouest, Elvis Presley, John Wayne, Charlton Heston. Il aurait dû citer Richard Nixon, Ronald Reagan et George W. Bush tant son élection, inspirée des recettes de la droite américaine, n’aurait pas été concevable sans le basculement à droite d’une fraction des catégories populaires autrefois acquises à la gauche. Car ceux des châtelains de Sologne qui ont sablé le champagne le soir de sa victoire n’ont pu le faire que grâce au renfort électoral des ouvriers de Charleville-Mézières, lesquels furent sans doute moins sensibles à la promesse d’un « bouclier fiscal » qu’aux homélies de l’ancien maire de Neuilly sur « la France qui souffre », celle « qui se lève tôt » et qui aime l’« industrie ».

L’ironie est qu’à présent plusieurs candidats républicains désireux de succéder à un Président impopulaire de leur propre parti se réclament de l’exemple de Nicolas Sarkozy, l’imitateur talentueux. L’ancien maire de New York et ex-prétendant à la maison blanche Rudolph Giuliani, célèbre pour sa poigne répressive, n’a cessé de se prévaloir de ses liens avec ce Président français qui sut toiser la « racaille »…

Quand on referme le livre de Thomas Frank, une interrogation surgit, qui déborde largement l’exposition des stratagèmes et des hypocrisies de la droite. Elle pourrait se résumer ainsi : le discours décharné et rabougri de la gauche, son empressement à se fondre dans l’ordre libéral planétaire (Dominique Strauss-Kahn), son assimilation du marché à « l’air qu’on respire » (Ségolène Royal), sa proximité avec le monde du spectacle et de la frime (Jack Lang), sa réticence à évoquer la question de classe sous quelque forme que ce soit, sa peur du volontarisme politique, sa haine du conflit, enfin, tout cela n’aurait-il pas préparé le terrain à la victoire de ses adversaires ? La « rénovation » de la gauche dont on parle beaucoup en ce moment ne semble jamais s’inspirer de ce genre de questionnement, au contraire. Quelle meilleure preuve peut-on imaginer de son utilité et de son urgence ?

L'Humanité dimanche, 24 avril 2008
Compte-rendu

Une fois n’est pas coutume, cette chronique s’alimentera de quatre ouvrages, bien différents mais complémentaires, qui permettent de mieux comprendre et analyser les enjeux actuels. Thomas Frank, qui publie régulièrement dans le Monde diplomatique, a étudié le phénomène du vote républicain des classes populaires aux États-Unis. L’un des plus pauvres de ces Etats, la Virginie Occidentale, fief du syndicat des mineurs, a voté Bush à 56%. Ce constat rappelle celui du vote, en France, aux dernières élections présidentielles. Le livre est donc instructif à plusieurs niveaux : comprendre les raisons de la bascule du vote, en tant qu’elles constituent un invariant international; comprendre la situation en France, à la lecture de l’exemple américain. Le parallèle entre les deux pays est facilité par la lumineuse préface de Serge Halimi.

Les raisons de la bascule de l’électorat populaire sont nombreuses. En voici quatre.
– La première réside dans le fait que l’alternative de gauche apparaît souvent illusoire. Soit la gauche a viré casaque, soit elle se complet dans des schémas poussiéreux. Tant que la gauche institutionnelle trempera ses couverts dans la soupe du néolibéralisme, le repas sera particulièrement indigeste pour ceux qui ne sont pas du bon côté de la cuillère. Encore ne faut-il pas se contenter d’être contre le néolibéralisme, en agitant des catéchismes usés, mais faut-il avoir quelques idées différentes pour le dépasser. Les « expériences plébéiennes» proposent d’autres pratiques politiques. Martin Breaugh montre l’originalité d’expériences souvent mal comprises, telles la Commune de Paris.
– La deuxième raison est l’absence apparente de conscience politique de la population ouvrière. Lorsque Sarkozy va dans une usine, il n’y a nul service d’ordre syndical pour lui en interdire l’entrée. Pire, quand il parle devant les ouvriers, ceux-ci frétillent de pouvoir le photographier avec leur téléphone portable. Il parle en s’appuyant sur les thèmes les plus reptiliens, tel le « travailler plus pour gagner plus ». Il parle comme le peuple, pense-t-il, l’injure affleurant si besoin. Cela se nomme populisme. Mais à force de singer la rue, on tombe dans le caniveau.
– La troisième raison de la bascule est la manipulation médiatique et technologique. Lobotomie médiatique, captation des pensées, asservissement technologique deviennent des constantes. La ruse prend différentes formes. Ici on multiplie les jeux de télé-réalité, ailleurs on fait croire à l’émancipation par le progrès numérique.
Faire asseoir la planète entière devant le même écran, donc imposer le mode de vie et de pensée occidental aux autres peuples, est l’objectif des maîtres du monde. Comme le disent Biagini et Camino : « ordinateurs et caméras numériques ont remplacé l’alcool qu’apportaient jadis les colons dans leurs bagages » L’addiction est assurée.
– La quatrième raison est le hold-up opéré sur les valeurs. Aux États-Unis mais aussi en Espagne, en Italie comme en France, la diabolisation se développe contre immoraux et déviants : les « pacsés », les homosexuels, les drogués, les avortées mais aussi les conducteurs, les mangeurs, les buveurs, les fumeurs. Tous ceux qui ne rentrent pas dans les normes morales édictées. C’est le grand retour à la valeur suprême : la religion. C’est la grande prosternation devant la fabrique à commandements, qu’ils soient islamiques ou vaticanesques, du moment qu’ils sont transcendantaux. La caution intellectuelle de la valeur binaire, du Bien contre le Mal, est concrétisée par le soutien apporté, affiché, par une poignée d’intellectuels et de philosophes : Finkielkraut, Bruckner ou Taguieff. Ceux que Fontenelle nomme, justement, « les piètres penseurs » ou « les penseurs couchés » ont, entre autres points communs, soutenu, et continuent de soutenir, les néoconservateurs américains et Bush, dans la désastreuse invasion irakienne, au nom du Bien contre le Mal.
Autre valeur saccagée – de façon populiste et démagogique, illusionnant ceux qui écoutent le discours du pouvoir sans aucun recul – la justice. Désormais, on ne rend plus justice au nom du peuple français mais au nom des victimes. On quitte la terre de la raison pour s’enfoncer dans les marais de l’émotion. La rétention de sûreté est un exemple fort. Aujourd’hui cette mesure inique est supposée protéger les victimes potentielles de prédateurs possibles ; demain, de les protéger de terroristes éventuels puis progressivement de les protéger de tous les supposés mal pensants. Toujours au nom du Bien contre le Mal, en flattant les pulsions primitives et irrationnelles de la population.

La paupérisation des petits blancs américains s’explique principalement par l’émancipation des Noirs, contre lesquels les Républicains n’ont eu de cesse de les monter. Au slogan de Nixon, « les Américains qui ne crient pas » sont de bons Américains, fait écho celui de Sarkozy, qui veut représenter « la France qui ne se plaint pas et ne brûle pas les voitures. » Faire des nations hyper surveillées de petits blancs, silencieux, croyants et patriotes.
Le néoconservatisme (qui fonde les nouvelles valeurs du Bien et du Mal) et le néolibéralisme (qui dérégule l’économie au nom de la liberté du marché) se rejoignent en un dépassement de la démocratie. Majorité et opposition sont réunies en un même projet, parfois en un même gouvernement. Il n’y a plus besoin de Constitution puisque droits et lois sont supprimés ou ajoutés pour assouvir les pulsions et les besoins immédiats. De facto, dans ce schéma politique, la République n’a plus de raison d’être.

T. Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, éd. Agone, 364 pages, 24 €.
M. Breaugh, L’expérience plébéienne, éd. Payot, 400 pages, 25 €.
C. Biagini (et al.), La tyrannie technologique, éd. L’Echappée, 255 pages, 12 €.
S. Fontenelle, La position du penseur couché, éd. Libertaria, 194 pages, 7 €.

Michel Perraudeau
Anjou Laïque, avril 2008
L’art de faire rêver les pauvres

Ayant compris que l’étalage de son train de vie luxueux produisait un effet désastreux sur l’opinion et instruit par le mauvais résultat des candidats se réclamant de lui lors des élections locales des 9 et 16 mars, M. Nicolas Sarkozy serait résolu à faire profil bas. Il aura cependant du mal à résoudre une contradiction majeure : alors que sa fonction lui impose de se soucier en priorité de l’intérêt général, il est fasciné par la réussite individuelle que célèbre le monde du spectacle.

En juin 2007, l’animateur de télévision Marc-Olivier Fogiel, recevant dans son émission T’empêches tout le monde de dormir, sur M6, l’entraîneur du XV de France Bernard Laporte, quelques jours avant qu’il soit nommé secrétaire d’Etat aux sports par Nicolas Sarkozy, l’amenait à évoquer sa sympathie pour le nouveau président, avant de glisser : « Le bouclier fiscal, ça doit vous arranger, aussi… » – « Oh !, pas autant que vous, Marco ! », se récriait Laporte, suscitant les rires et les applaudissements complices du public. Ou comment amener la plèbe à applaudir à la bonne blague de sa propre spoliation, en lui donnant le sentiment flatteur d’« en être ». Pour prévenir sa vindicte, il suffit de lui faire cet insigne honneur : la laisser assister à vos échanges de coups de coude, la laisser prendre part à votre jubilation de l’avoir si bien flouée.

Dans le modèle marxiste, le travailleur est invité à se défaire de la mentalité servile et autodépréciative qui lui interdit de comparer son sort à celui des nantis pour revendiquer sans complexes le partage des richesses ; en même temps, il s’identifie à ses semblables, salariés ou chômeurs, nationaux ou étrangers, envers qui il éprouve empathie et solidarité. Le génie de la droite a été de renverser ce schéma. Désormais, le travailleur s’identifie aux riches, et il se compare à ceux qui partagent sa condition : l’immigré toucherait des allocations et pas lui, le chômeur ferait la grasse matinée alors que lui « se lève tôt » pour aller trimer… Son ressentiment est ainsi habilement dévié de sa cible légitime, et l’on voit s’enclencher un redoutable cercle vicieux : plus ses conditions de vie se dégradent, plus il vote pour des politiques qui les dégraderont encore (1).

Chacun étant incité par le matraquage médiatique à se penser environné de flemmards, de parasites et de voyous qui veulent le saigner à blanc, au propre comme au figuré, il ne peut désormais cultiver que des espoirs strictement individuels. Il n’imagine pas changer les règles afin d’améliorer le sort commun, et, pour cela, s’allier avec d’autres, mais seulement tirer son épingle du jeu. « Chacun aura sa chance », clamait le président de la République au soir de son élection ; « chacun pour soi », en somme (« et Dieu pour tous », comme on s’en apercevra quelques mois plus tard à l’occasion de ses voyages officiels au Vatican et à Riyad). Il est secondé en cela par la culture de masse, qui brode d’infinies variations sur un thème auquel nos cerveaux ont développé une accoutumance pavlovienne : celui de la success story. Success story du gagnant du Loto. Success story de l’entrepreneur « parti de rien ». Success story des acteurs, des chanteurs, des sportifs ou des mannequins, à qui l’on fait raconter en long et en large comment ils ont été « découverts », comment ils ont persévéré sans se laisser décourager malgré les déconvenues de leurs débuts, comment ils vivent leur célébrité et leur soudaine aisance financière, etc.

Vous aussi, devenez président !

Toutes ces histoires, dont on bombarde une population harassée par la précarité et l’angoisse du lendemain, véhiculent un seul message : pourquoi vouloir changer l’ordre des choses ou se soucier d’égalité si, à n’importe quel moment, un coup de chance ou vos efforts acharnés, ou une combinaison des deux, peuvent vous propulser hors de ce marasme et vous faire rejoindre l’Olympe où festoie la jet-set (2) ? Bienvenue dans la société-casino ! Omniprésent, le modèle de réussite tapageur promu par le show-business pousse le spectateur anonyme à poser sur les « ringards » et les « perdants » qui l’entourent un regard de mépris rageur, et à ne plus rêver que de leur fausser compagnie. Il attise ses complexes d’infériorité, son sentiment d’insuffisance et d’insatisfaction. Tuant dans l’œuf toute solidarité, il rend sans doute impossible, aujourd’hui, l’émergence d’une « fierté de classe » et d’un sentiment de la communauté, moteurs indispensables des revendications d’égalité.

M. Nicolas Sarkozy adhérant lui-même sans réserve aux valeurs véhiculées par l’industrie du divertissement, c’est tout naturellement qu’il les a importées dans l’univers politique. Si, dès son élection, lorsqu’il a préféré une croisière sur le yacht d’un homme d’affaires à la sobre retraite méditative que l’on attendait, son comportement a choqué, c’est en raison de son incapacité frappante à comprendre en quoi un président de la République n’est pas un « people » comme un autre, et en quoi sa fonction implique autre chose que l’étalage satisfait de ses succès personnels.

Durant son état de grâce, la « sarkomania » médiatique a alimenté cette confusion : pour la première fois, ce que l’élection d’un président signifiait pour ceux qui l’avaient porté au pouvoir tendait à s’effacer derrière ce qu’elle signifiait pour lui-même. Dans la presse, tout était mis en œuvre pour que le lecteur puisse s’imaginer à la place du nouveau chef de l’Etat, s’imaginer comment cela devait être d’« être lui ». Le Point publiait les bonnes feuilles d’un livre-portrait sous le titre : « Pour lui, la vie va commencer (3) ». On ne nous laissait rien ignorer des résidences dont disposaient le Président et ses ministres – Yann Arthus-Bertrand les a même photographiées « du ciel » pour Paris Match (4) –, de leurs préférences, des habitudes qu’ils y ont prises très vite, des travaux d’aménagement qu’ils y ont fait faire. « Je vais me retrouver avec un palais à Paris, un château à Rambouillet, un fort à Brégançon. C’est la vie », avait confié Nicolas Sarkozy à l’approche de la victoire (5). On se demandait presque s’il avait été élu ou s’il avait gagné au Loto ; pour que cela y ressemble un peu plus, d’ailleurs, il devait s’accorder, à l’automne, une substantielle augmentation de salaire.

Il ne semble pas envisager – ou alors seulement à contrecœur – que le fait d’avoir été élu le place dans une autre position et lui donne d’autres devoirs vis-à-vis de ses concitoyens que, par exemple, sa nouvelle épouse, chanteuse à succès et ancien mannequin-vedette. Après le fameux « casse-toi, pauvre con » du Salon de l’agriculture, en février, M. Xavier Bertrand, ministre du travail, des relations sociales et de la solidarité, prenait sa défense à la télévision, en affirmant que n’importe qui, à sa place, aurait réagi de la même façon ; à quoi le journaliste qui l’interrogeait objectait : « Mais nous ne sommes pas présidents de la République ! » De manière significative, M. Bertrand remarquait alors : « Vous avez le droit d’aspirer tous à l’être (6)  ! »

Vous n’êtes pas satisfait de votre sort ? Ne demandez pas au président de la République de l’améliorer : devenez vous-même président ! La responsabilité de ce dernier se bornerait ainsi à donner l’exemple, à incarner un modèle d’accomplissement que chacun, quelle que soit son origine sociale, serait libre d’imiter. Car le natif de Neuilly-sur-Seine est persuadé qu’il ne doit son ascension qu’à sa propre ténacité : « Quand j’étais jeune, je pensais tout est possible. Tout m’était contraire, mais je pensais tout est possible (7). » En affirmant que seul le « mérite » gouverne le destin des individus, la droite naturalise l’ordre social : les riches comme les pauvres étant intégralement responsables de leur condition, les élus peuvent en toute bonne conscience s’en laver les mains.

Rien d’étonnant si ce cap idéologique s’est rapidement avéré un peu difficile à tenir : il porte en lui la négation même de la politique, dont les noces avec le show-business sont celles de la carpe et du lapin. La remarque de M. Bertrand le démontre par l’absurde : malheureusement, il ne peut pas y avoir soixante-cinq millions de présidents de la République. Censée prendre en charge le bien commun, l’action politique ne peut se résumer à la promotion de la réussite individuelle, car celle-ci repose précisément sur la distinction : elle laisse le plus grand nombre sur le carreau.

Certes, le gouvernement, au prix d’impressionnantes contorsions dialectiques qui lui ont fait plus d’une fois frôler le claquage de muscle, n’a de cesse de présenter la défense de l’intérêt général comme son objectif officiel : la ministre de l’économie Christine Lagarde déclare par exemple que le refus du travail salarié traduirait la survivance de « préjugés aristocratiques », et que les régimes spéciaux de retraite, dus à la pénibilité de certains métiers, seraient des « privilèges » (8).

Participant à la contre-attaque communicationnelle après l’incident du Salon de l’agriculture, le secrétaire d’Etat à l’outre-mer Christian Estrosi s’indignait, sur un plateau de télévision, qu’un citoyen ait osé mal parler au chef de l’Etat, alors que ce dernier est « un homme généreux, un homme ouvert, qui tend la main à tout le monde, qui essaie de répondre aux plus modestes ». Une émouvante philanthropie partagée, à en croire M. Estrosi, par tout l’entourage présidentiel, à commencer par lui-même : « Tous les soirs, je me demande, avant de me coucher, si je n’ai laissé personne sur le bord du côté (sic) (9). »

Ce qu’il est impossible d’éluder cependant, c’est que le sarkozysme implique forcément un bras d’honneur adressé au plus grand nombre. Le bras d’honneur est inscrit dans le principe même de la « consommation ostentatoire », nom savant de ce « bling-bling » devenu son emblème. Ce modèle de réussite n’est pas fait pour être extensible ; il n’est pas un modèle. Sa réalisation exige qu’il reste assez de gens, d’une part pour vous jalouser, d’autre part pour vous servir. Il suppose un public à épater, pour ne pas dire à humilier ; et, pour qu’il soit épaté, il faut qu’il soit moins riche. Tout le style de cette présidence, d’ailleurs, est empreint d’un rapport de défi et de défiance à l’égard de la populace, comme en témoigne la fâcheuse propension du chef de l’Etat à adopter à la première occasion, lors de ses déplacements, l’attitude d’un caïd de sous-préfecture (« Descends si t’es un homme », « Casse-toi », etc.).

Aux « Guignols de l’info », en novembre 2007, sous le titre « Il était une fois dans l’Ouest », sa marionnette lançait, au cours de son altercation avec des marins-pêcheurs bretons : « C’est pas en faisant grève que tu vas pouvoir te payer une Rolex, péquenaud, va (10) ! », établissant ainsi un lien direct entre cette posture – pudiquement qualifiée de « virile » par ses amis politiques – et le « bling-bling ». Pour Nicolas Sarkozy, comme pour le cow-boy texan qui lui tient lieu d’homologue américain, l’autre est toujours à dompter, à mater, à dominer. Son comportement contredit avec insistance ses discours lénifiants sur la « main tendue » et l’égalité des chances.

Ce que l’on appelle « politique people » est en fait le pari que l’électorat va oublier les conditions de vie de moins en moins décentes qui sont les siennes en s’abîmant dans la contemplation béate de la jet-set – classe politique comprise – grâce aux belles images et aux histoires édifiantes qu’on lui donne en pâture. A cet égard, le mariage de M. Sarkozy avec Carla Bruni, pièce de choix qui vient parachever la clinquante panoplie présidentielle, ressemble à une tentative désespérée d’alimenter la machine à rêves pour désamorcer une contestation qui commençait à poindre. Que la manœuvre ait plutôt mal fonctionné montre les limites de cette stratégie.

Elle n’a pas empêché la colère de monter face à la désinvolture que le président manifestait dans le même temps quant aux difficultés dans lesquelles se débattaient ses concitoyens (« Qu’est-ce que vous attendez de moi ? Que je vide des caisses qui sont déjà vides (11)  ? »). Quand le contraste entre son train de vie et celui de la majorité de la population devient trop voyant, la comparaison, apparemment, revient vite le disputer à l’identification.

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(1) Cf. Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone, Marseille, 2008.
(2) Cf. le site d’Action-Critique-Médias (Acrimed) : « La “petite caissière” et son blog : un conte pour médias ? », par Nadine Floury, 7 mars 2008.
(3) Jean-Marc Parisis, « Pour lui, la vie va commencer », Le Point, Paris, 10 mai 2007.
(4) « Les châteaux de la République vus du ciel », Paris Match, 28 juin 2007.
(5) Cité dans Yasmina Reza, L’Aube, le soir ou la nuit, Flammarion, Paris, 2007.
(6) « Edition spéciale », Canal+, 27 février 2008.
(7) Cité dans Yasmina Reza, op. cit.
(8) Discours à l’Assemblée nationale, 10 juillet 2007.
(9) « La Matinale », Canal+, 28 février 2008.
(10) « Les Guignols de l’info », Canal+, 6 novembre 2007.
(11) Conférence de presse à l’Elysée, 8 janvier 2008.

Consulter l’article sur le site du Monde Diplomatique

Mona Chollet
Le Monde diplomatique, avril 2008
L’Amérique tombée à droite

De l’inégalité en Amérique,
de Godfrey Hodgson. Éditions Gallimard, 2008. 26 euros.

Pourquoi les pauvres votent à droite,
de Thomas Frank. Éditions Agone, 2008, 24 euros.

Deux livres sur les États-Unis, très différents et complémentaires, viennent de paraître en français. De l’inégalité en Amérique a pour auteur Godfrey Hodgson, un journaliste anglais fin observateur qui dessine une vaste fresque de l’évolution politique pendant le dernier quart du vingtième siècle, la diffusion du conservatisme et les inégalités croissantes qui la caractérisent. Thomas Frank, journaliste américain démocrate de gauche, auteur de Pourquoi les pauvres votent à droite (en anglais What’s the Matter with Kansas), analyse dans son Kansas natal un phénomène local qui a revêtu une ampleur nationale, le ralliement d’un grand nombre de gens ordinaires, plutôt pauvres, au conservatisme triomphant et qui ont voté massivement, contre leurs intérêts, pour George W. Bush.

La réflexion des deux auteurs porte sur les raisons pour lesquelles la sacralisation du marché, le désengagement de l’État fédéral, le démantèlement des protections sociales ont remplacé le consensus libéral (au sens américain du terme : centre gauche), c’est-à-dire l’acceptation du rôle de l’État fédéral dans le domaine social et économique afin d’assurer une certaine justice sociale.

Pour Thomas Frank la réponse à cette question réside essentiellement dans la stratégie des conservateurs pour gagner des électeurs. Ils ont évacué de leurs discours les problèmes économiques (travail, salaires, chômage, assurance-maladie) et les ont centrés sur les « valeurs » en jouant sur la religion, l’anti-élitisme et l’anti-intellectualisme. La pratique militante des conservateurs est de maintenir et de relancer par toutes sortes d’actions (manifestations anti-avortement, meetings religieux…) l’indignation sur des sujets qui détournent des problèmes essentiels qui rendent la vie difficile.

Marianne Debouzy
L'Humanité, 10 mars 2008
In go(l)d I trust

Ce livre pose le problème majeur des démocraties contemporaines : les classes populaires, premières victimes des politiques ultralibérales et de leur cortège de licenciements collectifs, votent de plus en plus pour ceux qui favorisent ces politiques ; le titre radical de l’ouvrage pose clairement le problème : Pourquoi les pauvres votent à droite. Thomas Frank livre une chronique de l’Amérique profonde, ce laboratoire des innovations en terme de conservatisme et de réaction. Malgré la gravité de la situation, l’auteur ne se prend pas au sérieux, manie l’ironie pour conclure souvent sur des vérités cruelles ; comme celles des habitants de cette petite ville du Kansas qui constatent les dégâts causés pas telle ou telle multinationale, et se lancent dans une croisade contre Darwin et l’avortement, point de départ en fait de la nouvelle réaction : « tant que leur solidarité culturelle reste cimentée autour d’une bière, il semble bien qu’un conservateur puisse faire gober à son pote de la classe ouvrière n’importe quel coup fourré économique ».
Mais plus analytiquement, cette chronique-essai ne s’épargne pas le voyage dans la complexité des causes qui ont conduit les pauvres à ce masochisme politique. Car c’est une mutation idéologique qui s’est emparée des esprits ; une conception du monde a basculé pour qu’on puisse passer du réel à l’imaginaire, de la réalité économique à la superstition : le marché est perçu comme un Dieu, ou comme une force naturelle en action. Tout interventionnisme contre la loi du marché est perçu comme une prétention orgueilleuse de l’homme à s’élever au-dessus de sa condition ; et du naturalisme économique au puritanisme, il y a moins d’un pas.
Mais cette mutation idéologique ne s’est pas fait sans la complicité suicidaire des démocrates qui ont mis fin eux-mêmes à l’état de guerre social pour s’accorder avec les républicains sur le caractère sacro-saint du marché. Les résonances dans la vie politique française sont frappantes et alarmantes, comme l’analyse dans la préface Serge Halimi ; c’est bien parce que les démocrates (et la gauche) abandonnent les questions de classes et tout affrontement économique qu’ils laissent à la réaction le champ conceptuel libre : associer le puritanisme à l’ultralibéralisme, redéfinir la classe républicaine (et la droite) comme celle des gens authentiques, cela permet d’associer riches et pauvres dans un même combat contre les intellectuels. Ce sont eux qui menacent les sociétés libérales de devenir des casernes soviétiques en parlant encore de Keynes, Marx, Picasso… ou tout simplement de culture ! On se perd parfois dans les enquêtes de Frank au sein de son Kansas, sans savoir où certaines pages veulent nous mener ; mais ce qui l’emporte est cet étourdissant écho du désastre politique américain sur la France, à savoir une Réaction décomplexée face à une gauche qui s’abandonne au marché et lâche la question sociale.

Régis Vlachos
Zibeline n°5, 21 février 2008
Quand les pauvres votent pour les riches

Depuis quelques semaines, la gauche se réjouit de la baisse de la cote de popularité dans les sondages de Nicolas Sarkozy. Rien d’étonnant. Ce qui peut davantage surprendre, c’est que les socialistes ne profitent pas de la dégringolade présidentielle.

Ségolène, François, Fafa, Strauss-Kahn et compagnie ne séduisent toujours pas. Et surtout pas les pauvres ! Pourtant, traditionnellement, c’est vers le socialisme qu’ils se tournent, les pauvres.

Thomas Frank, collaborateur régulier du Monde Diplomatique, explique ce paradoxe dans un livre paru aux éditions Agone le 18 janvier 2008, Comment les conservateurs ont gagné le cœur des Etats-Unis (et celui des autres pays riches). Frank s’intéresse essentiellement à son Etat natal, « l’endroit le plus [américain] moyen de l’Amérique », le Kansas. Mais le problème rencontré là-bas est le même ici. D’où la préface de Serge Halimi.

Jadis, ouvriers, ouvrières et autres bas salaires étaient sensibles aux idées du populisme de gauche « (rooseveltien, optimiste, conquérant, égalitaire, aspirant au désir partagé de vivre mieux) ». Aujourd’hui, et depuis trente ans, ils se sont tournés vers un « populisme de droite faisant son miel de la crainte de millions d’ouvriers et d’employés de ne plus pouvoir tenir leur rang, d’être rattrapés par plus déshérités qu’eux » (préface, p. 12). Avec ce virage, les plus petits des petits changent d’ennemi.

Dans les années 1890, les fermiers américains se révoltaient contre « la puissance de l’argent » (p. 69), un adversaire cohérent. Mais aujourd’hui, alors que la colère des pauvres n’a pas diminué, elle ne se tourne pas vers « le vrai coupable ». Du coup, « depuis des décennies, les Américains assistent à une révolte populiste [du peuple] qui ne profite qu’à ceux qu’elle est censée renverser ». Un seul et triste slogan populaire, « Laissez-nous réduire vos impôts » (p. 158).

Alors là, chapeau bas, malins conservateurs. Ces « dirigeants de l’hallali » ont en effet réussi à se rallier ceux qui devraient les maudire, en transformant, dans la rhétorique, les causes de la pauvreté. Avec eux, ce qui divise les américains, ce n’est pas l’économie mais l’authenticité. Un citoyen du vrai peuple (celui des Etats rouges), est bon. Il est pieux et loyal. C’est un travailleur modeste, quelqu’un d’humble, qui aime Georges W. Bush comme un des siens. Tandis que de l’autre côté, dans les Etats bleus, on trouve le bourgeois-bohème libéral, un orgueilleux qui ne se sent vivre que dans la distinction. C’est ce « progressiste en limousine », cet adepte de la « gauche caviar » que les humbles doivent haïr plus que tout autre. Plus que le bienveillant milliardaire.

Mais si la gauche redevenait de gauche, le progressiste en limousine doublerait facilement le 4×4 décapotable aux prochaines élections.

http://www.bakchich.info/article2579.html

Anaëlle Verzaux
Bakchich.info, 10 février 2008
"Pourquoi les pauvres votent à droite" : la rébellion conservatrice

Un peu partout en Occident, la gauche est saisie de perplexité. Je suis l’héritière du mouvement ouvrier, j’incarne le combat pour l’émancipation sociale, et pourtant le peuple m’abandonne, se lamente la gauche. Cette angoisse, elle la formule avec ses mots à elle, sous la forme d’un âpre questionnement : pourquoi diable les pauvres gens soutiennent-ils la droite, autrement dit le parti des dominants ? Comment expliquer que les damnés de la terre apportent leurs suffrages à ceux qui roulent “objectivement” pour les maîtres du monde ?

La question ne date pas d’hier. Ces temps-ci, elle trouve néanmoins une actualité renouvelée. Afin d’y répondre, on peut opter pour la voie théorique : décortiquer les bons auteurs et reprendre l’étude de ce qu’on nommait, autrefois, “servitude volontaire” ou “aliénation”. Thomas Frank a choisi un autre chemin : celui du reportage politique, entre recherche de terrain et flânerie narquoise. Son domaine d’enquête était tout trouvé : le journaliste a grandi dans l’État du Kansas, où naquirent jadis bien des révoltes, et où George W. Bush est aujourd’hui l’idole des plus démunis.
Ici, les masses déshéritées réclament la fin des droits de succession et la privatisation des hôpitaux. Ici, la colère vise non pas les élites économiques, mais la gauche “libérale”, forcément “cosmopolite” et “arrogante” : voyez ces “démocrates” qui haïssent l’Amérique profonde ; voyez ces syndicalistes parasitaires, qui ne manquent pas une occasion de trahir le pays ; voyez ces “je-sais-tout” d’universitaires, incapables de manier une arme ou d’installer l’électricité chez eux, mais experts en féminisme chic et en fromage frenchie…

Thomas Frank se promène seul sur les terres de son enfance. Son regard est celui d’un ingénu gauchiste, et son livre, Pourquoi les pauvres votent à droite, ne prétend à aucune scientificité. Écrit d’une plume alerte, le texte se dévore avec passion, sourire aux lèvres, un peu comme on regarde un documentaire de Michael Moore, à cette différence près que Frank ne cède jamais, lui, à la démagogie narcissique.

Donc, Frank va écouter le jeune prédicateur Phill Kline, qui électrise les salles en se présentant à la fois comme un guerrier de Dieu et comme le candidat “des barbecues et des packs de bière républicains”. Il va à la rencontre de l’ancien soldat Mark Gietzen, chef de file d’un groupe de célibataires chrétiens, qui a passé des années à faire du porte-à-porte jusqu’à ce que sa ville bascule à droite. Frank se prend encore d’affection pour un certain Tim Golba. Travailleur à la chaîne dans une usine de mise en bouteilles, cet enthousiaste prend sur son temps libre pour animer des comités hostiles à la “décadence morale”, aux partisans de Darwin et autres “mondains” : “Il travaille jour et nuit pour que les autres jouissent de leur capital sans avoir jamais à travailler”, note Frank. Lequel tombe enfin sous le charme d’une mamie nommée Kay O’Connor, sénatrice au parlement de l’État, qui considère le vote des femmes comme le symptôme du déclin américain. Elle est loin d’être aisée, elle a même dû hypothéquer sa maison, mais “sa pensée semble pourtant tout droit tirée du credo politique des milliardaires du XIXe siècle”, remarque l’auteur.

Pour un homme de gauche, c’est à n’y rien comprendre. En guise d’explication, Frank insiste sur le coup de génie des conservateurs : d’un côté, ils se sont réapproprié un thème largement abandonné par les démocrates, celui de la juste fureur des “masses” contre les élites ; de l’autre, ils ont substitué la “guerre culturelle” à la lutte de classes. Les valeurs d’abord ! “Ce qui divise les Américains, ce serait l’authenticité, et non quelque chose d’aussi complexe et dégoûtant que l’économie”, précise le journaliste. D’où la marginalisation des thèmes propres à la gauche (salaires, protections sociales…) et le triomphe d’enjeux touchant à l’avortement, à la religion, bref aux “modes de vie”. D’où aussi la posture victimaire adoptée par ces idéologues républicains, riches à millions et diplômés d’Harvard, qui prennent “des accents ruraux, racontant à qui veut l’entendre leur jeunesse passée dans les cabanes et hurlant après les élites suréduquées”

Une fois au pouvoir, les mêmes se garderont bien de tenir leurs promesses “morales”, insiste Thomas Frank. L’essentiel de leur action consistera à appliquer le programme néolibéral : _“Votez pour interdire l’avortement et vous aurez une bonne réduction de l’impôt sur le capital (…). Votez pour faire la nique à ces universitaires politiquement corrects et vous aurez la déréglementation de l’électricité (…). Votez pour résister au terrorisme et vous aurez la privatisation de la sécurité sociale“_… Devant tant de paradoxes, Frank fustige l’évolution d’un Parti démocrate honteux de lui-même, incapable de capter la colère d’une population qui devrait, en bonne logique marxiste, se tourner vers lui…

C’est alors que l’enquête trouve sa limite. Car en parlant de “dysfonctionnement” ou de “masochisme” populaire, l’auteur se révèle prisonnier d’une grille de lecture qui l’aveugle plutôt qu’elle ne l’éclaire. C’est du moins ce qu’affirme Wendy Brown, spécialiste de sciences politiques : “Bien que Thomas Frank explique de façon convaincante que les riches et les puissants ont exploité le désespoir et la frustration des classes moyennes et ouvrière américaine, son analyse suit un modèle d’“intérêts objectifs” d’une part, et (…) de manipulation idéologique de l’autre. Elle ressuscite ainsi, au moyen de l’image usée de la “fausse conscience”, un certain espoir politique, et évite la perspective plus inquiétante d’une orientation subjective antiégalitaire, asservissante et abjecte, dans une partie importante de la population américaine”, écrit-elle dans Les Habits neufs de la politique mondiale (Les Prairies ordinaires, 144 p., 12 €). Brown y décrit précisément les zones de divergence, mais aussi de convergence, entre les “valeurs” du néoconservatisme, d’un côté, et les “intérêts” défendus par le néolibéralisme, de l’autre. Pour elle, il ne s’agit plus de déplorer les “illusions” populaires en ces domaines, mais de réaliser que cette alliance entre rhétorique morale et doctrine économique signe l’avènement d’un citoyen non démocratique : “Ce dernier n’aime ni la liberté ni l’égalité, même sous une forme libérale. Il n’attend du gouvernement (…) ni vérité ni responsabilité”, note-t-elle.

Jean Birnbaum
Le Monde des livres, 1 février 2008
Midwest et France d'en bas

Fut un temps où le pauvre savait se tenir. On lui connaissait quelque dignité, à proportion notamment de sa faculté à dresser des barricades ou botter l’arrière-train des politiciens véreux qui dépassaient les bornes. Les temps ont changé. En France par exemple, les classes populaires (les plus modestes d’entre nous disent les jésuites vaniteux) ont franchement basculé vers la droite depuis le milieu des années 90. Des vieux bastions ouvriers sont tombés. Les explications ne manquent pas sur le sujet, à commencer par l’incurie criante des partis politiques de gauche, le délitement de la conscience de classe, l’angoissante mondialisation, etc.

En nous proposant la généalogie minutieuse d’un phénomène qui a d’abord touché les Etats-Unis, Thomas Frank nous enseigne beaucoup sur les mécanismes de l’opinion public. Il se penche plus particulièrement sur son Kansas natal, pionnier en matière de reconversion idéologique. L’histoire de cet état, en guerre dès l’origine contre les états esclavagistes voisins, recèle des « bouffées régulières de gauchisme ». Il fut notamment le berceau du Populisme, mouvement de fermiers radicalisés dénonçant la libre concurrence qui les paupérisait. Leurs meneurs incitaient à « cultiver moins de maïs et plus de colère » ! Puis les nord-américains aiment à considérer cette région comme un concentré des valeurs « authentiques » des Etats-Unis, leur « France d’en-bas » en quelque sorte. Or en quelques décennies, l’état a vu se développer et s’étendre un conservatisme enragé qui a rapidement essaimé à l’échelle du pays et même au-delà.

Dans un contexte de crise économique, l’amertume populaire s’est reportée, sous l’influence des conservateurs locaux, sur des thèmes d’ordre culturel : l’avortement, la théorie de l’évolution, la liberté d’acheter des armes à feux etc. En un temps record, le pays s’est mobilisé exclusivement sur ces questions, établissant une typologie simpliste de la population : d’un côté une Amérique « authentique », rouge, républicaine, celle du Midwest, caractérisée par un système de valeurs immuables (simplicité, virilité, religion, en gros). Cette brave Amérique de western serait menacée par une « élite » bleue, libérale, celle des côtes, arrogante, jouisseuse, dépravée. Cette représentation est poussée très loin par ses adeptes et Thomas Frank excelle à énumérer les tares sociologiques prêtées aux « bleus » : ils sont riches et snob au point d’acheter des livres (français, même, parfois !), de préférer le café latte au café normal, les sushis au steak, méprisent le stock-car et écrivent dans le New York Times.
Le mythe d’une Amérique aux deux visages prend forme. Bientôt, l’amertume, l’indignation binaire et le fond de paranoïa contenus traditionnellement dans la rhétorique gauchiste s’inversent : tout devient prétexte à dénoncer l’emprise malfaisante des libéraux sur le pays.

Pourtant, ayant flairé l’aubaine, ce sont les républicains qui tiennent les rênes. Et ils ne se privent pas d’appliquer des politiques économiques qui accentuent la paupérisation du Kansas. Dans de nombreuses villes de l’état (Emporia Wichita, Garden City) la déréglementation vire au désastre après les raids carnassiers de quelques entreprises qui repartent avec la caisse sous le bras. Malgré cela, la réaction gagne du terrain, l’activisme et l’exaltation s’accentuent. Puis la religion s’en mêle. On entend le président du parti républicain d’un comté présenter ainsi son programme : « Je suis chrétien et mon objectif premier est de bâtir le Royaume de Dieu. ». Les libéraux sont réputés vouloir interdire la Bible. Un vaste mouvement de pensée conteste Vatican II, ce mai 68 en soutane. Un certain David Bawden, ayant à fond étudié le droit canon dans sa ferme familiale, conclut en l’illégitimité de Jean-Paul II. Ni une ni deux, il se fait élire Pape par sa famille et quelques proches : Michael Ier du Kansas.

Le plus étonnant est peut-être que les républicains au pouvoir n’entreprennent aucune réforme culturelle d’envergure. Massivement élus pour combattre l’avortement ou moraliser la télévision, ils justifient leur inaction par la contagion invisible des idées libérales ! Ils se contentent finalement de servir la soupe à leurs amis industriels. Le peuple souffre et exige encore moins d’impôts et de services public, moins de protection sociale et plus d’aide aux entreprises : « Tout ce que demande aujourd’hui le Kansas, c’est qu’on lui donne un petit coup de main pour se clouer à [sa] croix d’or. » Bien entendu, rien de tout cela ne serait possible sans le concours du camp d’en face. Les Démocrates semblent avoir renoncé à ramener les questions économiques sur le devant de la scène, questions dans lesquelles ils puisaient pourtant toute leur crédibilité pour parler aux perdants du libre-marché. Ce faisant, ils finissent par ressembler à la caricature qu’en présentent les conservateurs.

Thomas Frank décrit cet extrémisme tragique avec tous les talents du pamphlétaire, comme lorsqu’il raconte l’histoire de cette petite secrétaire expliquant à son patron républicain qu’elle ne voterait pas pour lui parce qu’il n’est pas suffisamment anti-avortement. Il montre bien comment l’amertume, la logique du complot, et le vote du citoyen contre ses propres intérêts s’alimentent en cercle fermé : « La Récrimination sans fond nous requinque. Elle n’offre pas de solution mais elle nous rappelle simplement que nous ne pouvons jamais gagner. ». Une préface de Serge Halimi vient établir quelques parallèles avec la situation française. Nicolas Sarkozy a innové en appliquant en France la recette éprouvée du Kansas : mise en avant des thèmes culturels (avec cet invraisemblable débat sur les valeurs de mai 68), représentation binaire d’un pays divisé entre ses élites et les « vrais gens » (Johnny ? Bigard ?), posture de victimisation (voir le discours du 6 mai) et d’indignation permanente. Cette stratégie a payé électoralement. Socialement par contre, ce sont les pauvres qui paient. Les prochaines présidentielles américaines nous renseigneront sur leur capacité à réagir.

Jean-Baptiste Monnat
Sitartmag, février 2008
Compte-rendu

Dans son dernier ouvrage, Thomas Frank délivre le portrait d’une Amérique en proie à un populisme d’un nouveau genre. Une analyse qui pourrait bien nous servir de leçon…

Bienvenue au Kansas. C’est ici, dans les environs de Wichita, Kansas city, Mission Hills, que se joue peut-être le grand roman d’anticipation de l’Amérique néolibérale. C’est en tout cas, à écouter Thomas Frank, natif de la région, une très réelle fracture du continent. Rien de très géographique dans cette faille, à part peut-être un hasard, celui des grandes plaines du Midwest balayées par « le vent qui rend fou », celui d’une région trop éloignée des deux côtes pour leur ressembler.

Car on est bien loin de New York la flamboyante, patrie des avant-gardes culturelles et de la finance mondiale. Bien loi aussi de Los Angeles la dingue et de San Francisco la libérée. On est au milieu, c’est tout, au cœur d’une Amérique globalisée, à un endroit où justement on ne se reconnaît pas dans le portrait que l’Europe, le monde entier peut observer au prisme des grandes interfaces économiques, politiques et culturelles que sont ses mégalopoles côtières.
Au Kansas, donc, à écouter les habitants, on n’a que faire de la politique fédérale, du libéralisme –comprendre « gauchisme »-, de la haute finance dont l’Europe redoute tant les assauts. De l’Europe aussi, justement, que les « vraies gens » du milieu prennent pour responsable de la sophistication des étrangers de la côte Est.

Perte de vitesse et frustration
Parce que dans le Midwest, on a toujours préféré l’électricité aux Lumières, on ne comprend plus l’ «autre Amérique», et, dans son regard on lit le mépris. On ne s’y retrouve pas, mais après tout, est-ce si grave ? Ce n’était pas grave. Tant que le Kansas et son environnement avaient des raisons objectives, palpables, dures comme une Bible d’être fiers d’eux : industrie de pointe (l’aéronautique de Wichita), statut de grenier à blé de l’Amérique… Mais voilà, la globalisation, le rationalisme économique sont passés par là, au moins en tant que bouc émissaire des douleurs socio-économiques de l’Etat.
Car malgré les fortunes indécentes qui s’étalent en ces plaines, l’économie vacillante a tué le petit peuple, et paradoxalement ragaillardi le conservatisme républicain. Non pas que les politiciens confrères de George W. Bush fassent réellement quelque chose pour les classes populaires. Mais eux au moins ont su saisir les bruits de la frustration d’en-bas. Ont su les amplifier, les théoriser, et clamer avec force les rêves de purge d’une révolution conservatrice.

Plongée dans le phénomène populiste
Et les griefs sont nombreux, opposés au principe de réalité d’un peuple aux abois mais fier de sa culture. Dès lors, la bataille est engagée, celle du stock-car contre les sushis, du café latte contre la lavasse servie au litre dans les diners, de la bière contre le vin, de la Bible contre la perversion des grandes villes. Le tout encadré, encouragé par un Parti républicain pétri de populisme et de certitudes, prenant comme ligne politique des principes forts tels que le refus de l’avortement, de la finance abstraite, en faveur de la «vraie économie», celle qui consiste à faire pousser du grain. Pas celle de la concentration économique à outrance, même si celle-ci a assuré aux élites locales des fortunes colossales.
Cette dense somme résonne forcément aux oreilles françaises. On songe à l’antienne de la rivalité Paris / Province, et avec elle la somme des régionalismes bourrés de rancœurs. Mais aussi, et surtout, Thomas Frank décrypte les phénomènes populistes. Pas au bout du monde, pas aux périodes les plus noires de l’histoire, non, maintenant, et dans un endroit qui nous ressemble. Il décrit, par mille détails signifiants, l’éclosion de l’œuf « frustration », non pas dans la violence du fait divers mais dans le silence qui précède l’explosion.

Lire l’intégralité sur le site de Marianne 2

Jerome Sage
Marianne 2, 26 janvier 2008
Enquête sur le mystère des Grandes Plaines

Pour comprendre le basculement d’un État historiquement progressiste du Kansas, le journaliste Thomas Frank est parti enquêter sur les stratégies politiques locales des néoconservateurs du Middle-West.

Recensé :
Thomas Frank, Whats’s the Matter With Kansas ? How conservatives won the heart of America, Metropolitan Books, New York, 2004.

Pour beaucoup de Démocrates, la réélection de Bush en novembre 2004, demeure un mystère. Car c’est avant tout au compte de l’Amérique des employés, des ouvriers, des agriculteurs qu’il faut mettre cette nouvelle victoire. Dans la pléthore des analyses qui tentent de comprendre et, plus souvent, déplorent le retournement d’un électorat historiquement acquis aux libéraux, un livre se distingue. Considéré par certains comme l’un des meilleurs essais politiques des dix dernières années, What’s the Matter with Kansas ? se caractérise en effet par un ton et une démarche qui rompent avec le style de l’analyse politique classique. L’argument de Thomas Frank, journaliste engagé à gauche et dont la notoriété n’est plus à faire, n’est pas vraiment nouveau. Il s’agit de montrer comment les conservateurs sont parvenus à recruter un nombre croissant d’électeurs dans une frange de la population qui constitue pourtant la première victime de leur politique. Mais le mérite de l’auteur, et sans doute l’une des raisons de son succès, vient de ce qu’il offre, à travers l’étude aussi minutieuse que caustique du cas du Kansas, une exemplification saisissante de ce paradoxe. Loin des discours théoriques abstraits, Frank s’emploie à donner corps à « la grande réaction », cette poussée conservatrice radicale qui a, peu à peu, balayé le passé progressiste de cet État du cœur du Middle West.

Il y a un siècle en effet, le Kansas était en pointe dans la lutte pour les droits sociaux et économiques, connus pour la puissance de ses syndicats, parfois même moqué pour son radicalisme politique. En établissant systématiquement un parallèle entre hier et aujourd’hui, Frank montre ainsi que la seule chose que les habitants du Kansas aient conservé de ce passé mouvementé, est ce goût de l’excès aujourd’hui tourné vers des horizons résolument différents. Le désir de révolte est bien là, mais alors qu’il nourrissait autrefois la lutte pour l’abolition de l’esclavage, il alimente aujourd’hui la lutte contre le droit à l’avortement. Là se trouve le « mystère des grandes plaines » : « Ici, la logique du mécontentement pousse dans une direction unique : à droite, encore à droite, et toujours plus à droite… L’État est en rébellion, prêt à prendre les armes. Simplement ces armes sont dirigées très loin du coupable ».

Car les coupables, pour Frank, ce sont les grandes entreprises, l’industrie agro-alimentaire ou la politique économique ultra-libérale du gouvernement qui ne cessent de rogner les protections des petits agriculteurs et ont progressivement plongé l’Etat dans le marasme économique et social. Mais pour les habitants du Kansas il n’en est rien. Les coupables sont bien plutôt les « libéraux », cette élite urbaine et arrogante, dépeinte par l’essayiste conservatrice Ann Coulter, et qui viserait à imposer, par le biais de médias transformés en outils de propagande, une idéologie contraire aux valeurs de l’Amérique « authentique ». Les raisons de la crise ne sont pas matérielles ou économiques, mais culturelles et morales, tout comme la crise elle-même. Rien ne sert donc d’incriminer les élites économiques, grandes absentes du discours conservateur. D’ailleurs l’économie n’est-elle pas « naturelle » ? Et la richesse, comme la pauvreté, ne dépendent-elles pas de Dieu ?

De l’enquête de Frank, ressortent finalement une galerie de portraits étonnants, deux constats et deux interrogations. Premier constat : malgré des motivations et des profils sociologiques étonnamment différents, les électeurs conservateurs ont en commun de tenir à des combats qui ne trouvent plus d’échos ni au sein du parti Démocrate ni dans le camp des Républicains modérés : c’est une immense campagne de lutte contre l’avortement qui a constitué en 1991, le point de départ de la vague conservatrice. Et ce combat reste d’actualité car il y a peu de chances que la Cour Suprême revienne un jour sur le jugement de 1973 qui l’autorisait (Roe v. Wade). Or, c’est bien ce qu’ont compris les conservateurs. Non contents d’avoir évacuer l’économique du domaine d’action légitime du politique, ils se sont spécialisés dans la défense des causes perdues, alimentant sans cesse un ressentiment et une logique de victimisation qui constituent leur carburant électoral. Mais, deuxième constat, cette rhétorique du maniement des utopies culturelles ne tourne pas à vide : lui correspond en effet une organisation de terrain sans failles, dont la mise en lumière constitue sans doute le point le plus intéressant du livre. Ainsi de la bataille stratégique qui a conduit l’aile conservatrice du Parti Républicain, au départ minoritaire, à prendre le pouvoir sur les modérés. Noyautage, stratégies de recrutement, relais dans le monde économique et associatif, leur ont permis progressivement de constituer une vraie base militante tout en se taillant une place de choix dans le monde des élites locales. Ainsi se côtoient, sous une même bannière, des politiciens opportunistes, des financiers véreux et, pour la plupart, des petits employés sûrs de contribuer à la réalisation du bien en aidant leur prochain par tous les moyens.

Frank ne cache pas son incompréhension persistante devant la force de ce mouvement qui conduit ces citoyens à voter, avec une passion et une sincérité difficilement contestables, « contre leurs propres intérêts ». Mais peut-être cette incompréhension tient-elle à la simplicité du présupposé de départ : on est, selon Frank, en présence d’une lutte des classes, mais d’une lutte des classes masquée sous les traits de la guerre culturelle, d’une « lutte des classe inversée » consistant dans l’alliance inédite des « petits peuples » et du grand capital, au dépens des premiers, au profit du second. Pour autant, les enjeux culturels et symboliques sont-ils réellement réductibles à des enjeux économiques ? Suffirait-il que les citoyens « comprennent » la relation des conservateurs et du big business, pour que, enfin délivrés de leur aveuglement, ils rentrent dans le droit chemin électoral, c’est-à-dire votent pour un parti Démocrate qui par ailleurs défend le droit à l’avortement et le mariage homosexuel ? Jusqu’ici rien ne permet de le dire. Mais compter sur une telle révélation pour inverser la tendance pourrait justifier l’économie d’une réflexion de fond sur les institutions et les pratiques démocratiques, sur la façon de représenter la diversité d’un électorat décidément complexe.

Marie Garrau
la vie des idées n°4, juillet/août 2005
Le mercredi 29 juin 2016    Paris (75)
Débat avec Thomas Frank et Serge Halimi : "Les élections américaines à Paris"

Thomas Frank et Serge Halimi parlent des élections américaines au micro de Daniel Mermet pour l’émission « Là-bas si j’y suis ».
https://la-bas.org/

Auteur du Monde diplomatique, Thomas Frank a notamment écrit Pourquoi les pauvres votent à droite (Agone, 2013).
http://agone.org/auteur/thomas_frank

Directeur du Monde diplomatique, Serge Halimi a notamment écrit Le Grand Bond en arrière (Agone, 2012).
http://agone.org/auteur/serge_halimi

le mercredi 29 juin à 18h
au Lieu dit
6, rue Sorbier
Paris (20e)

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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D