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Putain d’usine
suivi de Après la catastrophe et de Plan social
Parution : 15/09/2005
ISBN : 2748900521
Format papier : 224 pages (11 x 18 cm)
8.00 €

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Cet ouvrage constitue une réédition des écrits d’usine de l’auteur (Putain d’usine, L’Insomniaque, 2002), revue et augmentée de la chronique Après la catastrophe (L’Insomniaque, 2002) et de l’épilogue industriel Plan social (inédit).

« Tous les jours pareils. J’arrive au boulot et ça me tombe dessus, comme une vague de désespoir, comme un suicide, comme une petite mort, comme la brûlure de la balle sur la tempe. Un travail trop connu, une salle de contrôle écrasée sous les néons – et des collègues que, certains jours, on n’a pas envie de retrouver. On fait avec, mais on ne s’habitue pas. On en arrive même à souhaiter que la boîte ferme. Oui, qu’elle délocalise, qu’elle restructure, qu’elle augmente sa productivité, qu’elle baisse ses coûts fixes. Arrêter, quoi. Qu’il n’y ait plus ce travail, qu’on soit libres. Libres, mais avec d’autres soucis.
Personne ne parle de ce malaise qui touche les ouvriers qui ont dépassé la quarantaine et qui ne sont plus motivés par un travail trop longtemps subi. Qu’il a fallu garder parce qu’il y avait la crise, le chômage. Une garantie pour pouvoir continuer de consommer à défaut de vivre.
On a remplacé l’équipe d’après-midi, bienheureuse de quitter l’atelier. C’est notre tour, maintenant, pour huit heures. On est installés, dans le réfectoire, autour des tasses de café. Les cuillères tournent mollement, on a tous le même état d’esprit et aussi, déjà, la fatigue devant cette nuit qui va être longue. »

Jean Pierre Levaray

Ouvrier dans l’agglomération rouennaise, Jean-Pierre Levaray ne fait pas secret de son travail d’auteur cherchant à s’évader du monde qu’il décrit ici : celui de l’exploitation quotidienne du travail posté dans une usine de produits chimiques. Cette réalité qui forge la lutte des classes et la reproduit sans cesse.

Les livres de Jean Pierre Levaray sur le site

Dossier de presse
Rémy Ricordeau
France 3 Normandie , 05/05/2007
Paco
Le mague , 9/01/2007
Michel Handfield
D.I., Delinkan Intellectuel, revue d'actualité et
Christian Brouillard
À bâbord ! , juin 2006
Martine Laval
Télérama , 19/10/2005
Yoann Debuys
N’autre école-Un autre futur, n°9 , automne 2005
Martine Laval
Télérama , 30/04/2003
Martine Laval
Télérama , 19/06/2002
Pourrie Normandie , juin 2002
Gilles Balbastre
Le Monde diplomatique , juin 2002
Jean Pierre Levaray
École émancipée , 06/05/2002
Laurent Fouillard
Le Monde libertaire , 25/04/2002-01/05/2002
Phillipe Geneste
École émancipée , 10/03/2002
SUR LES ONDES

France InterL’humeur vagabonde, reportage de Baptiste Etchégarray (19 janvier 2012)

France InterQuand je s’rai grand émission de Philippe Bertrand (6 janvier 2006)

Putain d'usine, le film

Vous trouverez ci-dessous les liens vers le reportage vidéo de Rémy Ricordeau pour France 3 Normandie de 52 mn d’après “Putain d’usine” avec des interviews de Jean Pierre Levaray et de ses collègues qui parlent de leur travail d’ouvrier à l’usine chimique de Grande Paroisse, près de Rouen, du même type que celle d’AZF Toulouse. Ces ouvriers racontent l’exploitation, la lutte et la solidarité, les doutes et la difficulté à vivre avec le travail en 2007. Avec des lectures des textes de Jean Pierre Levaray, et extraits de la pièce de théâtre :

Première partie
Deuxième partie
Troisième partie

Rémy Ricordeau
France 3 Normandie , 05/05/2007
Putain d'usine, le film
En 2002, les éditions L’Insomniaque sortaient un petit livre détonant, Putain d’usine. Depuis, le livre, réédité aux éditions Agone, a été plusieurs fois adapté au théâtre. En collaboration avec l’auteur, Jean-Pierre Levaray, Putain d’usine a servi de fil à Rémy Ricordeau et à Alain Pitten pour un documentaire de 52 minutes.

« Tous les jours pareils. J’arrive au boulot (même pas le travail, le boulot) et ça me tombe dessus, comme une vague de désespoir, comme un suicide, comme une petite mort, comme la brûlure de la balle sur la tempe. Un travail trop connu, une salle de contrôle écrasée sous les néons - et des collègues que, certains jours, on n’a pas envie de retrouver. (…) On fait avec, mais on ne s’habitue pas. Je dis « on » et pas « je » parce que je ne suis pas seul à avoir cet état d’esprit : on en est tous là. On en arrive à souhaiter que la boîte ferme. Oui, qu’elle délocalise, qu’elle restructure, qu’elle augmente sa productivité, qu’elle baisse ses coûts fixes. Arrêter, quoi. Qu’il n’y ait plus ce travail, qu’on soit libres. Libres, mais avec d’autres soucis. On sait que ça va arriver, on s’y attend. Comme pour le textile, les fonderies… un jour, l’industrie chimique lourde n’aura plus droit de cité en Europe. Personne ne parle de ce malaise qui touche les ouvriers qui ont dépassé la quarantaine et qui ne sont plus motivés par un travail trop longtemps fait, trop longtemps subi. Qu’il a fallu garder parce qu’il y avait la crise, le chômage, et qu’il fallait se satisfaire d’avoir ce fameux emploi, garantie pour pouvoir continuer à consommer à défaut de vivre. Personne n’en parle. Pas porteur. Les syndicats le cachent, les patrons en profitent, les sociologues d’entreprise ne s’y intéressent pas : les prolos ne sont pas vendeurs... »

Ces lignes ouvrent Putain d’usine. C’est du vécu pur jus. Jean-Pierre Levaray travaille depuis 1973 dans l’usine Grande Paroisse de Grand-Quevilly, près de Rouen. Une usine du groupe AZF, cousine de celle qui a explosé à Toulouse. Jean-Pierre mettait d’ailleurs un point final à Putain d’usine quand le drame arriva. Ce qui donna lieu à une suite nommée Après la catastrophe, également rééditée, avec l’inédit Plan social, chez Agone.

Au fil de ses livres, Levaray donne de la voix aux sans-voix, à ses collègues ouvriers. Levaray ne joue pas au journaliste ou au sociologue. C’est juste un précieux témoin qui, en plus, ce qui ne gâche rien, a un réel talent littéraire.

Avec lui, on plonge dans la morne réalité des travailleurs postés, ceux qui travaillent en 3x8 pour faire tourner des boîtes pourries où l’on perd sa vie à la gagner. La vétusté et la dangerosité des installations, les coups de blues, l’ennui, le stress, la mort, les chefs, le capitalisme, les combines et la bibine… tout est passé au scanner de ce militant CGT par ailleurs anarchiste. En refermant Putain d’usine, une petite voix intérieure hurle « A bas le salariat ! ». Et la rage nous fait serrer les poings.

Le film permet à Jean-Pierre Levaray de revenir sur des moments, heureux ou non, partagés avec ses amis. Périodes de lutte, instants volés, réflexions sur la finalité d’une vie de labeur. Au service de qui ? Au service de quoi ? La vraie vie n’est-elle pas ailleurs ? Et si la « classe fantôme », selon le titre d’un livre de Levaray, allait hanter pour de bon les nuits des exploiteurs qui pourrissent nos vies…

http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article2852
Paco
Le mague , 9/01/2007
a consulter ici : http://www.netrover.com/~stratji/livres.htm#Putain>
Michel Handfield
D.I., Delinkan Intellectuel, revue d'actualité et
Perdre sa vie à la gagner
Rien ne sert d’être vivant, le temps qu’on travaille.
André Breton, Nadja

Si vous demandez à une personne que vous venez juste de rencontrer de se définir en quelques mots, on peut être sûr qu’elle commencera, dans neuf cas sur dix, à parler de l’emploi qu’elle occupe. Ou alors, en tant que sans-emploi, de cette absence de travail qui l’obsède. À croire que la vie humaine, dans sa richesse et sa complexité, se réduit à une seule activité, le travail salarié. Pour Jean Pierre Levaray, à la suite d’auteurs comme Paul Lafargue, cette obsession du travail chez les salariéEs conduit à un formidable appauvrissement (dans tous les sens du terme) de la condition humaine. Dans son livre Putain d’usine, il écrit sans ambages « Le travail salarié, c’est la mort ».
Il faut dire que Levaray est bien placé pour proférer ainsi ce constat implacable. Travailleur depuis plus de trente ans dans une usine de produits chimiques de la région de Rouen, en France, il a consigné dans ses écrits l’univers quotidien d’un prolo d’industrie. Un univers d’abord marqué du sceau de l’ennui généré par un travail qui lui semble sans réelle signification et dont on peut questionner les finalités sociales puisque l’entreprise où il bosse produit des composés chimiques très nocifs pour l’environnement. Un univers monotone mais qui est aussi traversé par le stress et la peur d’un accident toujours possible. Dans des pages saisissantes, Levaray décrit ainsi une explosion, dans un secteur de l’usine, qui causa la mort de deux travailleurs. Il décrit aussi ses réactions ambivalentes au moment de l’explosion de l’usine AZF, à Toulouse, en septembre 2001 et dont le bilan se monta à 30 morts et 2 242 blessés. Protéger son emploi, oui, mais à quel prix ?
Le côté mortifère du travail prend, cependant, en général, des formes moins spectaculaires et plus insidieuses : maladies causées par la manipulation de produits toxiques, dépression, alcoolisme, suicides, etc.
Pourtant, malgré tout cela, la perte de l’emploi représente, pour la plupart des travailleurs et travailleuses, une véritable catastrophe, car elle entraîne pour ceux-ci une perte des repères sociaux et un saut vers l’inconnu. Levaray exprime bien, dans son livre, cette ambivalence ouvrière, ce balancement entre le dégoût envers un boulot qui n’a pas de sens et la peur de la liberté encore que cette dernière risque, dans le système actuel, d’être vécue sous le signe de la misère et de la précarité…
Le tableau que brosse l’auteur est sombre mais il est, par moment, traversé de ces éclairs que représentent les temps de grève et les débrayages. Durant ces jours de lutte collective, il semble, à lire l’auteur, que la vie reprenne sens et que l’usine, lieu de mort et d’ennui, devient, pour un instant, un forum de solidarité.
Un petit livre passionnant à lire, donc, ne serait-ce, et c’est un de ses grand mérite, que par le fait qu’il donne voix et corps à ce qui semble avoir disparu des discours officiels et des statistiques : les classes ouvrières.
Christian Brouillard
À bâbord ! , juin 2006
« L’usine, c’est la mort. » Les accidents et puis l’ennui, les gestes répétitifs, la fatigue, la solitude, la précarité. Jean-Pierre Levaray est ouvrier dans une usine de produits chimiques de Rouen, classée Seveso 2, cousine d’AZF à Toulouse. Il est aussi écrivain, a publié de nombreux récits, dont trois recueils sont ici réédités en un volume. On doit également lire Une année ordinaire, journal d’un prolo, publié printemps dernier aux éditions libertaires.

Levaray pose des mots pudiques et rageurs sur son quotidien, qui est aussi celui de sept millions de personnes en France... Jamais défaitiste, il raconte l’ogresse, cette putain d’usine, la lutte syndicale, ses lenteurs, ses interrogations, le mépris des chefs, du Medef, des politiques. Et puis les échappées belles, ses « interludes », copains, vacances en famille, lectures... Levaray marie radicalité et poésie. Tout un art !
Martine Laval
Télérama , 19/10/2005
L’écriture au travail

Le monde du travail, parent pauvre de la production éditoriale, peine à trouver le chemin des tables de librairies, ou alors pour le chant du cygne d’une lutte ouvrière perdue d’avance. Comme si tout récit, toute écriture sur le sujet ne pouvait prendre place que lorsque ses acteurs quittent la scène.

Relation paradoxale qui confine à la cruauté que celle entre cette classe laborieuse et ses auteurs qui ne la font revivre que sur le cadavre de sa mort sociale. Relation qui confisque au monde du travail tout rapport littéraire à son environnement. Ainsi la double lecture de l’écriture au travail comme écriture dans le lieu de travail mais aussi comme travail de l’écriture du lieu de travail s’en trouve neutralisée en rejetant tout texte de ce milieu dans une logique de réception testimoniale et militante. Des écrits récents, pourtant, nous invitent à les lire d’un autre regard.

« Moi, je laisse mon cerveau à l’entrée de l’usine »

Ouvrant l’un des chapitres de son ouvrage par les paroles d’un collègue, Putain d’usine publié aux éditions de l’Insomniaque de Jean-Pierre Levaray (réédité en 2005 chez Agone) semble suivre les mêmes nécessités imposées par l’usine que François Bon1. L’écriture procède aussi de la libération de soi par le retournement du rapport aliénant, à l’image du titre qui inverse d’emblée le poids que subit son auteur en traitant l’usine de « putain ». Jean-Pierre Levaray souhaite échapper à la condition de mort-vivant insidieusement construite par l’usine. Pourtant bien réelle, elle se fait parfois l’étrange décor de paysages expressionnistes où les hommes ne sont plus que les ombres d’eux-mêmes, leurs propres « zombies » errant dans des rondes de nuit effrayantes et effrayés.

« L’usine est l’endroit de la non-vie par excellence. » Les similitudes avec le texte de François Bon sont d’autant plus frappantes qu’on peut y déceler ce qui semble devenir des lieux communs de l’écriture en usine : l’ennui, le rêve, la mort, la grève, la solidarité, la pornographie… Cependant, la comparaison s’arrête ici. Car là où François Bon construit son écriture sur son départ définitif du lieu de travail, Jean-Pierre Levaray se retrouve au centre d’une triple forclusion qui l’amène à rester sur son lieu de travail. Sa volonté toujours remise à plus tard par manque de « courage » de « lâcher tout », la vie de l’usine « parce que rien ne s’arrête vraiment », sous-titre d’un épilogue qui vient rappeler au moment où il souhaite se rendre à son texte, que l’usine le rend à l’actualité de la catastrophe d’AZF de Toulouse, son envie de changer les choses par la lutte et le militantisme qui forment, avec la reproduction de tracts, les derniers instants de son ouvrage et répond à l’interrogation sur son départ par la négative. Jean-Pierre Levaray finalement ne part pas, non par manque de courage mais parce qu’il souhaite que les choses changent dans l’usine pour lui et ses collègues. Parce qu’il pressent des solutions qui remplaceraient l’anonymat d’aujourd’hui. Parce qu’il est conscient que toute écriture de l’usine qui commence par le départ de l’usine oublie l’usine. Comment comprendre autrement ses regards touchés qu’il porte sur son usine ou les passages qui se font plus vindicatifs. Pas par amour de l’usine, non, mais comme les premières pistes d’une écriture qui va tenter la reconquête de soi pour reconquérir le lieu qui exploite sa vie.

Il s’agit de reprendre chaque geste, chaque pas qu’une usine a dénués de sens par un mot, une phrase au plus proche possible de l’acte vécu mais en préservant cette distance infime qui permettra à l’usine de le transfigurer. « Que nous reste-t-il aujourd’hui ? Plus les heures passent, plus les discussions s’étiolent ; le café et les cigarettes n’aident pas toujours à tenir. Certains lisent le journal. Il n’y a que moi pour essayer de lire autre chose ou pour écrire ce que je vis au boulot, comme en cet instant. » Ainsi, un lancinant présent dit de narration qui remplit presque toutes ses phrases et qu’on peut lire dans son analyse habituelle comme la volonté du narrateur de rendre actuel et vivant un événement passé. Mais qu’on lira également chez Jean-Pierre Levaray comme la volonté d’établir une coupure mais qui relie tout de même entre le moment décrit et le moment écrit. Faire advenir le passé, très proche parfois, comme un présent qu’on revit au moment où on l’écrit mais un autre présent d’une autre dimension bien distinct de celui où l’on écrit pour le préserver. Une intimité de soi au cœur même du lieu qui écrase. « Il est 3 heures, on n’a même pas regardé de film cette nuit. J’ai les yeux qui piquent à cause de la fatigue. Tout à l’heure, je suis retourné faire un tour dehors, voir les machines, mais surtout me tenir éveillé. Quand on est dehors à cette heure, l’atelier a encore plus des allures irréelles, le bruit semble plus fort et il y a un brouillard qui donne l’impression d’être dans du coton. Je ne suis pas resté longtemps. Je suis complètement crevé. Je serais tellement mieux dans un lit, ailleurs. L’éclairage des néons et les halogènes sont particulièrement agressifs. » Le présent est d’autant plus indispensable que l’utilisation du passé, en rétablissant une chronologie plus habituelle entre lui ouvrier et lui écrivain, le renvoie toujours à l’image d’une déchéance de soi ou des rapports dans l’usine entre collègues. Le passé est sublimé mais ce n’est que pour mieux souligner sa continuité avec un présent vécu comme une chute. « J’ai manqué de courage », répète-t-il à deux reprises. Écrire au présent permettra toujours de préserver le moment de l’écriture du moment vécu. Le retournement des maux de l’usine se poursuit. À l’absence de temps qui crée la monotonie répond une écriture au présent qui se ressaisit. À cette impression que l’usine prend toute la vie, même celle du privé pudiquement évoqué répond l’emploi récurrent des phrases nominales et de l’infinitif, ouvert sur l’infini du temps, aux moments les plus fragiles, mais les plus précieux aux yeux de Jean-Pierre Levaray : la vraie grève, celle qui s’installe dans une durée qui dépasse le jour de convention. « Un genre d’étincelle. […] Arrêter l’atelier. Appuyer sur les boutons, fermer les vannes courir pour faire les manœuvres. […] Imposant ce calme. Le symbole de notre force, pour dire non à la hiérarchie, au petit chef, au patron. » Il s’agit de rendre permanent ce que l’on sait instable.

Jean-Pierre Levaray ressert en de courts chapitres incisifs comme autant de coups de couteau ce que dilue l’usine au quotidien pour en dissoudre toute visibilité : la lutte qui s’épuise, la nuit qui épuise, la solidarité qui s’étiole… Le combat est difficile. D’autant plus difficile que les effets sont graves : l’accident, la maladie, la mort. Voir ce qui est devenu insignifiant, mais comment montrer à celui qui ne sait pas ce qui peine à trouver des mots. Le texte rattache une scène habituelle à une référence lisible par tous tirée d’une série ou d’un film. Mais c’est pour mieux souligner l’issue heureuse d’un collègue, Marc, qui s’en tire à deux pas de la fin et rappeler en creux que la vraie mort, lente et sans rapport apparent avec l’usine, ne trouve aucun débouché scénaristique pour évoquer ces moments douloureux. Reste Jean-Pierre Levaray avec ses mots et la dure réalité du langage qui revient. Il ne parvient plus à parler d’eux au présent. Morts définitivement même pour le texte, sacrifiés aux silences du travail et au passé simple de l’Histoire. « Ce ne fut pas un suicide, mais ce fut tout comme. » ) propos de Jean-Claude qui aura traversé notre vie de lecteur un bref instant. Et d’être touché, ému et révolté à la fois par un texte d’une sobriété belle et pudique. J’ai le sentiment avec le texte de Jean-Pierre Levaray d’assister à la naissance d’une écriture spécifique. Ni vraiment journal, ni essai, ni pensées, ni chronique, ni autobiographie, ni enquête mais tout cela à la fois. Une écriture dont le but en détournant des procédés convenus est de s’extirper d’un environnement qui étouffe. Mais qui laisse s’interroger sur sa puissance lorsqu’elle se confronte à l’aliénation la plus totale.

————-

1 François Bon, Sortie d’usine, éditions de Minuit, 1985.

Yoann Debuys
N’autre école-Un autre futur, n°9 , automne 2005
Ce matin, le printemps pointe son nez, le soleil s’échine à embellir la vie. Pourtant, à perte de vue le long des rives rouennaises de la Seine, tout, ici, fait grise mine. Il y a là une chose qui s’étire, un monstre qui soupire, ronfle, fulmine, vibre, vrombit, tousse et crache des fumées, empuantit l’air, Il y a là une usine.
Casque de chantier sur la tête, bouchons dans les oreilles, masque à gaz à la main au cas où : on est prêt pour l’ascension, à quinze, vingt mètres du sol. Les escaliers et les passerelles de ferraille s’entrelacent dans le vide. On grimpe, on ne regarde ni en haut ni en bas – vertige – mais tout droit. Ne pas trébucher, avancer pas à pas, le coeur dans les chaussettes et les bras ballants : on hésite à s’accrocher aux rambardes couvertes de chiures de pigeons ; on garde la bouche close, instinctivement, on retient sa respiration, trop d’émanations, ou trop d’angoisse. C’est ainsi, les sens en alerte, que l’on pénètre dans le ventre de la machine : des kilomètres de tuyaux, des gros, des petits, rouillés, rafistolés, suintants, qui vont et viennent, s’emmêlent comme des intestins, gros ou grêles, tournicotent autour de vannes, s’engouffrent dans des bidules énormes qui brûlent et ricanent comme l’enfer, ressortent et s’en vont courir ailleurs. Ce labyrinthe d’organes métalliques qui semble vétuste – mais on n’est pas expert –, charrie des produits hautement dangereux – toxiques et explosifs – et expectore, en bout de chaîne, de l’ammoniaque. À un moment ou un autre, tout ce bric-à-brac savant peut péter. Tous le savent. Et vivent avec la terreur. En bas, la Seine déroule lentement son spleen, et l’on se demande pourquoi, comment, des maisons ouvrières ont poussé ici, si proches…
L’homme qui a « posé » deux jours de congés pour nous guider dans cette entreprise du Grand-Quevilly, filiale du groupe Total et sœur jumelle d’AZF de Toulouse – celle qui a sauté le 21 septembre 2001 – se nomme Jean-Pierre Levaray. Il est ouvrier, a 48 ans et en a déjà passé – dépensé ? – trente dans « son usine » de fabrication d’engrais à faire les trois-huit : 5h-13h,13h-21h, 21h-5h, sommeil chamboulé, estomac tourneboulé. Durant notre déambulation dans le magma de la machine, il nous a tendrement à l’œil, surveille notre effarement et notre progression malhabile. On ne parle pas, à quoi bon, le bruit est affolant, et les bouchons dans les oreilles émettent dans le crane un chuintement ouaté. Mais surtout, ouvrier et journaliste sont « encadrés non pas surveillés » par une directrice de communication, dépêchée ici aux lendemains de l’explosion d’AZF. Principe de précaution…
L’usine respire la mélancolie, la fin d’une époque. « Radio Cantine » murmure non-stop que ces boyaux, bichonnés vaille que vaille depuis des décennies par des hommes durs à la tâche, sont voués à la disparition : un à un, les ateliers arrêtent la production ; 2 000 ouvriers il y a vingt ans, 650 aujourd’hui, combien dans six mois, dans cinq ans ? L’industrie chimique n’a plus la cote. Elle est obsolète, polluante, alors on parle de délocalisation. Où ? En Asie. Quand ? Top secret. Seuls le savent peut-être les pigeons bâfreurs de vapeurs malodorantes…
Jean-Pierre Levaray est pris en filature – discrète mais pesante –, non pas parce qu’il est délégué syndical, mais parce qu’il a osé commettre des livres, Putain d’usine, au printemps dernier, et aujourd’hui, Après la catastrophe. Ses récits racontent, à la première personne, le quotidien à l’usine, la lassitude,les nuits sans fin, les lendemains incertains,les copains, les tournées de pastis pour tuer l’ennui, l’angoisse de l’accident – chutes, intoxications, explosions –, racontent après la catastrophe d’AZF les chahuts entre syndicats, l’arrogance de la direction, et disent, plus fort que tout, l’envie de vivre, de « ne pas perdre sa vie à la gagner »…
Enfin, on sort des entrailles de la bête, on passe un « point de repli » (où se réfugier en cas d’alerte) et l’on rejoint « la salle de contrôle », un endroit genre science-fiction des années 50, même les ordinateurs ont l’air vieillots : des ouvriers en bleus de travail ont les yeux rivés sur des écrans où s’agitent croquis et chiffres. Sur l’un des murs, des cadrans affichent des mesures, des aiguilles dessinent de drôles de courbes, des boutons lumineux clignotent : une fuite, un mauvais dosage, et tous les produits qui se baladent dans les tuyaux peuvent jouer au feu d’artifice. Des bouteilles d’oxygène, des combinaisons, sortes de scaphandres d’un orange caoutchouteux, sont à portée de main. Tout un attirail d’extraterrestre que les ouvriers revêtiront avant de se précipiter dans les tripes du monstre mal luné, pour réparer ou colmater ce qui peut l’être.
Levaray échange quelques boutades avec ses collègues qui cassent la croûte dans une arrière-cuisine, des gars qui frisent en majorité la bonne cinquantaine. Parmi eux, un seul a à peine 20 ans, le sourire de l’innocence. On ne peut s’empêcher de songer à sa jeunesse, qui s’étiole ici, à son avenir dans une industrie qui n’en a plus. Comme d’autres : Moulinex à Bayeux, Metaleurop à Noyelles-Godault, les « P’tits Lu » à Calais et Ris-Orangis, et puis Air Lib, Pechiney, Matra, France Telecom… À une époque où l’on préconise, sans ironie, l’allongement du temps de travail (et le recul de la retraite), les licenciements vont bon train, le chômage se porte à merveille. Quand on évoque cette Berezina économique, qui fragilise les salariés mais qui enrichit les actionnaires, Jean-Pierre Levaray hausse les épaules, sourit tristement. Sa façon à lui de ne pas baisser l’échine, c’est le syndicat (CGT), c’est surtout le Comité d’établissement, les actions culturelles, son dada. Levaray n’est pas peu fier de nous montrer la bibliothèque du CE : 12 000 volumes, des classiques, beaucoup de contemporains, français et étrangers, de quoi faire pâlir d’envie les bibliothèques municipales. On déserte l’usine – c’est son jour de congé ! –, et l’on s’en va rejoindre le centre de Rouen, si paisible, ses maisons peinturlurées, ses terrasses accueillantes, où jadis, un couple de jeunes profs, Simone et Jean-Paul, refaisaient le monde. Il fait toujours soleil,l’ouvrier écrivain laisse tomber sa veste de cuir où brille un badge « Non à la guerre en Irak », et se met à raconter. Tranquillement, sans mots galvaudés ou surannés : il dit ouvrier et non pas prolo, il pense lutte de classe mais pas dictature du prolétariat. En ce 1er Mai, fête du Travail – ou des Travailleurs ? – voici les paroles d’un homme qui parle en son nom propre, mais qui embrasse le monde ouvrier, le monde entier.

« Je suis né à Rouen, en 1955. Mon père était cheminot et, après son service, il livrait du charbon. Deux boulots à la fois, pour s’en sortir. A 18 ans, je suis sorti du collège technique avec un BEP. La première lettre d’embauche fut la bonne – c’était facile à cette époque ! Cela fait trente ans que je travaille dans cette usine qui, elle, a changé dix fois de nom. Depuis vingt ans, je bosse dans le même atelier où nous sommes cinquante à faire les trois-huit. Ce n’est pas un travail physique éreintant, mais plutôt stressant, répétitif, aucunement gratifiant. Je n’ai pas de fierté de mon travail. Je ne produis rien de mes mains. Je souhaite que mes fils fassent des études, j’espère pour eux un autre boulot, une autre vie. Dans les années 70, quand j’ai commencé, il y avait de l’espoir : on était dans la modernité, on œuvrait pour que ça marche. Aujourd’hui, l’industrie chimique est moribonde. C’est la fin du travail. La fin d’un monde. La majorité de mes collègues ont plus de 50 ans, ils sont là comme moi depuis toujours. On ne sait rien faire d’autre, on attend que ça passe. Quand un jeune est embauché, on lui dit de se tirer, d’aller ailleurs faire sa vie. Ici, c’est fini. Jusqu’en l980, les vieux qui avaient vingt ans de trois-huit passaient à un poste de jour, moins dur. Aujourd’hui, ça aussi c’est fini. Jusqu’à la retraite – ou le plan social –, ils feront les nuits. La nuit, les chefs ne sont pas là, et même si l’on est les maîtres, c’est le plus pénible, il faut tenir éveillé. Le matin, c’est tranquille jusqu’à 8 heures, l’arrivée des chefs. L’après-midi, c’est long, on a le sentiment de perdre son temps.
J’ai été politisé très jeune. Mon grand-père maternel était au PC. Gamin, j’ai assisté à des engueulades faramineuses sur le stalinisme qui opposaient trois générations de communistes. Mais je ne me reconnais pas dans cette culture. A 13 ans,je lisais Hara Kiri, La Cause du peuple, je suis de la mouvance rock alternatif, libertaire. À mon arrivée dans l’usine, en 1972, je me suis syndiqué à la CGT. Là, ça bougeait un peu alors que la CFDT s’endormait. Après l’élection de François Mitterrand, j’ai quitté la CGT qui faisait trêve, allégeance au gouvernement de gauche. J’ai rempilé en 1989, faute de combattants. Je me suis investi dans le CE. Les activités culturelles me permettent de supporter l’usine. J’ai voté deux fois dans ma vie. Une fois pour Mitterrand, en 1981. une fois en 2001. Pour Chirac. Mais je crois que, comme beaucoup de gens, je me suis fait avoir : Le Pen n’avait aucune chance de gagner. On s’est fait peur ou on a voulu se faire peur. Nous avons choisi entre la peste et le choléra. C’est affreux. Bien sûr, il y a un véritable sursaut « citoyen ». Les gens veulent croire en l’avenir, avoir prise sur la société, les manifestations contre la guerre le prouvent.
En 1968, le Medef a eu des frayeurs. Depuis, il œuvre pour casser la conscience ouvrière en individualisant les ouvriers avec des mesures comme les horaires mobiles, les mutations, la précarité. Désormais, les ouvriers ne sont plus une classe, mais des personnes, avec des réflexes individualistes : ils travaillent pour consommer. C’est ce qui pouvait arriver de pire à la classe ouvrière, ignorer son passé, sa culture, être dans l’incapacité d’inventer un avenir, une utopie. En France, nous sommes sept millions d’ouvriers, autant d’employés. Ce n’est pas rien ! On ne parle plus de la classe ouvrière, même le PC l’a abandonnée, mais elle existe toujours ! Quels journaux, quelles télés et radios, parlent de nous, de notre réalité, de notre quotidien ? Des accidents du travail, des morts au travail, de l’incertitude des lendemains ? Les ouvriers n’ont plus de perception d’eux-mêmes, c’est sans doute pour cela que certains ont été tentés par le vote Le Pen. Mais je crois que la majorité d’entre eux a simplement fait la grève du vote.
Si j’écris c’est parce que certaines femmes m’ont montré la route. Annie Ernaux, Nancy Huston, Christine Angot, à ses débuts. Je crois que les femmes sont plus libres que les hommes. Elles, elles se livrent. Je me suis lancé dans Putain d’usine pour prendre la parole, raconter le travail, le salariat et aller à la rencontre des autres, partager avec eux. Très peu d’ouvriers osent franchir le pas, se coller à l’écriture. Je ne suis pas un théoricien. Je dis « je », mais un « je » qui signifie un « nous ». Je c’est nous. Plus j’écris, plus je me sens ouvrier.
Je ne crois pas en la littérature engagée. Mais je n’en ai pas fini avec le monde du travail, même si je songe à écrire sur d’autres choses. J’ai perdu beaucoup de copains,j’ai quelques textes sur la mort. J’aimerais fouiller les relations homme/femme, dépasser la frontière du sexe, cerner l’amitié. Mais est-ce que tout n’a pas déjà été dit ? J’ai en projet une pièce de théâtre : Nuits en bleus, raconter comment on est piégé par le salariat, travailler pour consommer. Comment sortir de cette logique ? Et puis, je lis, la nuit à l’usine, des poches ! Aujourd’hui, moins… Rimbaud, Zola, Richard Brautigan, John Fante, Jim Harrison, et des essais (1). J’ai aussi animé des revues littéraires ou de poésie, des cahiers d’écriture. Des petites choses à trois cents exemplaires. J’en ai plein la cave ! « Le déclic de Putain d’usine, c’est la mort d’un gars » . Le déclic, c’est la mort. Un gars de mon usine a fait une chute de quinze mètres. Cette mort brutale m’a fait revivre un accident auquel, moi, j’ai réchappé. Alors, j’ai écrit. Des copains m’ont encouragé « mon gars, faut que tu continues ». Et puis j’en avais marre de ne pas lire d’histoires d’ouvriers. J’exagère, mais des histoires de profs ou de cadres, il y en a plein les étagères. Je me suis mis à écrire au boulot la nuit (maintenant c’est terminé ! ) ce que je ressentais. Lorsque le livre a été publié, mes collègues ont eu peur. Ils craignaient que je ne donne une image négative des ouvriers. Après la parution de l’article dans Télérama (2), là, leur peur a décuplé. C’était juste après la catastrophe d’AZF, un vrai traumatisme pour les gars de chez nous. Leur réaction, c’était « on se débrouille entre nous, on ne fait pas de vagues ». Puis, certains, l’ont lu, l’ont acheté ensuite par paquet de cinq pour les distribuer à l’équipe. Et là, c’était formidable : ils s’y retrouvaient. Pour la direction, je suis devenu un « artiste », une « bête savante », un type dérangeant. Ce que je souhaitais, c’est que ce livre fasse débat chez les ouvriers. Qu’ils se rencontrent à nouveau, parlent entre eux, du travail, de la vie. C’est tout . »

(1) Travailler pour être heureux ?, de C. Baudelot et M. Gollac. Ed Fayard 20 €. Retour sur la condition ouvrière, de Stéphane Beaud et Michel Pialoux. Ed Fayard,21.30 €. Travailler, moi ? jamais !,de Bob Black, Ed. L’esprit frappeur.
(2) Télérama numéro 2736, juin 2002.
Martine Laval
Télérama , 30/04/2003
Les gars « d'en bas »
C’est beau, une usine, la nuit. « Les éclairages blancs et orangés, le métal des tuyauteries qui capte les moindres étincelles de lumière », les panaches cotonneux qui s’échappent des cheminées, majestueux, rêveurs. Un monde fantastique, presque hollywoodien, où l’on pourrait « croiser Terminator ou Alien », un monde « irréel » à faire oublier qu’il faut des gens, de moins en moins d’ailleurs, pour faire tourner cette « putain d’usine ». Putain d’usine, c’est ainsi que s’intitule le premier récit de Jean-Pierre Levaray, 47 ans, ouvrier depuis vingt-huit ans.
Il est 21 heures : l’auteur prend son « quart ». Jusqu’au petit matin, il va se soumettre aux tâches répétitives, affronter l’ennui, mater sa terreur – « perdre sa vie à la gagner » –, dompter sa peur de l’accident : l’entreprise rouennaise, classée « Seveso 2 » appartient au même groupe que l’usine AZF de Toulouse. Le livre s’ouvre sur la chute mortelle d’un homme et s’achève un jour de drame, un 21 septembre 2001, quand la Ville rose explose. Dans la tourmente des élections présidentielle et législatives, quand les uns et les autres – de gauche et de droite, et plutôt, d’« en haut » – s’aperçoivent, mais un peu tard, qu’ils ont oublié « les gens d’en bas », ce texte de Jean-Pierre Levaray est comme une révélation, « une vraie vie » racontée entre réalisme et poésie, fureur et mélancolie…
Le prolo humaniste regrette l’échec du militantisme, les syndicats englués dans la bureaucratie, le fiasco des 35 heures et la victoire de ia flexibilité; il accuse l’indifférence des médias et des sociologues : « Les prolos ne sont pas vendeurs, pas porteurs. » Il épingle la désertion du « politique » : « Aujourd’hui, les ouvriers se contentent de ne plus voter. »
Mais surtout, Levaray parle de lui, de ses collègues de boulot, du café que l’on prend pour se tenir éveillé, la cuillère qui touille « mollement » comme pour retarder le moment où il faudra y aller. Y aller, s’habiller comme un « cosmonaute » – le danger est omniprésent –, faire une ronde, vérifier que tout baigne, se poster devant l’ordinateur, scruter la moindre défaillance (débit, pression), des gestes « pas durs physiquement mais stressants », féliciter le petit jeune qui s’en va chercher un autre job, ailleurs, quand lui n’a pas eu le courage de le faire tant qu’il en était encore temps, pratiquer la démerde avec les copains, chaparder du matos, regarder la télé, boire jusqu’à ce que la bouteille de pastis soit vide, papoter, étouffer d’ennui, jouer aux cartes, piquer du nez, rêver un peu : autant d’interdits « autorisés ». Lui, Leveray, lit, écrit. Il est le seul…
La vie est ailleurs. « L’amour du travail » n’est rien qu’un truc « obsolète ». N’être reconnu par la société que parce que l’on produit est « une conception bourgeoise, chrétienne, marxiste, bureaucrate, syndicale ». Alors, dans la poche de Jean-Pierre leveray, il y a une lettre. Une lettre de démission. « Parce que ça ne peut plus durer. Trop de vie perdue […]. Une lettre, pour partir, comme une petite vengeance face à toutes ces heures gâchées. » À poster quand même avant la retraite, ou avant que l’usine ne ferme, sait-on jamais… En attendant de « sauter dans le vide » d’avoir ce courage-là, l’ouvrier écrit. Des mots doux, presque des mots d’amour : « C’est beau, une usine, la nuit »
Martine Laval
Télérama , 19/06/2002
L’image est devenue habituelle, presque banale : les salariés des grandes entreprises sujets à des licenciements massifs manifestent toujours leur colère et leur attachement viscéral à l’usine ; des ouvriers sont même prêts à jouer la carte du « terrorisme » pour démontrer leur haine du système. Excédés, ils menacent de tout détruire, de polluer des cours d’eau ou de faire exploser leurs ateliers.

Ces comportements extrêmes et désespérés témoignent du malaise dont est victime le monde ouvrier : l’absence de reconnaissance et le mépris sont difficiles à accepter pour des salariés qui ont sacrifié leur sueur, leur temps et leurs espoirs. Que penser de cette putain d’usine qui les vomit au bout de dizaines d’années d’exploitation comme elle vomirait des machines obsolètes ? Outre la perspective des salariés de se retrouver au chômage, c’est bien cette ingratitude qui les anéantit définitivement : la fermeture de l’usine c’est aussi bien la perte du salaire que la fin des valeurs qui permettent à l’ouvrier de résister et d’accepter les sacrifices. Finis ces moments de retrouvailles, ces petits verres entre copains ou copines volés sur le temps du travail qui sont bel et bien des victoires contre l’ennui.

Dans son livre Putain d’usine, Jean-Pierre Levaray évoque ouvertement ce sujet tabou : l’ennui. Celui qui vous bouffe de l’intérieur et qui vous aliène tant qu’il vous empêche de fuir. Comme il l’écrit, chaque départ d’un collègue pour un autre boulot ou tout simplement pour un rêve à concrétiser apparaît à tous ceux qui n’ont pas osé franchir le pas comme une réelle victoire sur l’usine. Prisonniers de la consommation, des crédits et des engagements tacites auprès de la famille, les salariés sont contraints de mener la vie qu’ils n’avaient pas vraiment rêvée… Le boulot n’est pas une fin en soi, seulement un moment désagréable à supporter pour connaître quelques douceurs. Bien sûr les jours fériés, les ponts ou même les grèves deviennent des échappatoires incontournables et désirés : des bras d’honneur au travail sans intérêt.

L’ennui : il ne cesse de croître avec la chute des effectifs. Là où la machine permet aux hommes d’éviter la pénibilité du travail, elle leur vole paradoxalement la convivialité et la solidarité liées à l’effort. Désormais Jean-Pierre Levaray, un ouvrier comme les autres, travaille seul devant son ordinateur : ils ne sont plus que trois à surveiller des écrans alors que le service comptait une douzaine de collègue il y a quelques années seulement. Les parties de belote sont désormais remplacées par les quelques jeux prévus sur l’ordinateur. A trois, il y a forcément moins de discussions, moins de polémiques et… moins de contestations. Diviser pour mieux régner, tel pourrait être l’adage des patrons, eux-mêmes salariés.

Sujets tabous par excellence, le stress et l’ennui épuisent tous les rêves, toutes les sorties de secours. Du fait même de la routine, de la démotivation et du fatalisme, les accidents se multiplient : d’ailleurs c’est l’un d’entre eux qui a suscité chez l’auteur l’écriture de ce livre : le lecteur doit affronter ce moment terrible dans la vie de l’usine dès les premières pages comme pour mieux comprendre l’épée de Damoclès qui pend au-dessus des têtes. La mort des collègues, toujours stupide et cruelle, renvoie les autres salariés à leur réelle condition, telle une claque en pleine figure ; comme AZF a réveillé nos consciences complaisantes et endormies, l’accident dans l’atelier provoque le doute… vite refoulé par la suite pour ne pas déprimer.

Heureusement Jean-Pierre Levaray ne se contente pas de nous décrire froidement la véritable condition du salarié et de nous contraindre ou bien au fatalisme ou bien au cynisme. Il affirme haut et fort que la durée du travail fixée à 35 ou 39 heures n’est qu’un leurre : pourquoi ne pas se contenter de deux heures par jour ? Pourquoi ne pas remettre en question nos désirs de possession et de consommation ? Pourquoi ne pas espérer une société où le travail ne serait qu’un acte volontaire, limité à nos besoins réels ? Pourquoi ne pas vivre autrement…

Bien plus qu’un simple témoignage, le livre de Jean-Pierre Levaray est une ouverture. À nous de construire ce qu’il y a derrière.
Pourrie Normandie , juin 2002
La remise en cause du salariat, et a fortiori du travail, ne paraît plus être une grande question d’actualité. Le temps est loin où le mouvement ouvrier défilait sous la bannière de « l’abolition du salariat ». Un petit livre écrit comme un coup de poing vient rappeler que le travail ouvrier reste une épreuve de violence même si la souffrance qu’il génère n’intéresse plus grand-monde. L’auteur, ouvrier d’une usine chimique, mêle dans un texte haché et souvent désespéré son quotidien peuplé d’accidents du travail, de morts par usure ou par alcoolisme, de fatigue générées par les 3x8, de stress dû à l’intensification de la flexibilité. L’obsession de la réduction des coûts de production, la diminution en cascade des effectifs depuis une quinzaine d’années sont passées par là. Mais, heureusement, il y a encore de temps à autre les luttes et les grèves pour permettre à Jean-Pierre Levaray de supporter ses vingt-huit ans d’usine.
Gilles Balbastre
Le Monde diplomatique , juin 2002
Les ouvriers et les ouvrières sont absents, ou tout comme, des médias, sauf dans certains rôles préétablis : à la télé, seulement, lorsqu’une boite ferme et surtout, sans volonté d’écouter leurs explications de la politique sociale et économique de l’entreprise. Ce que montrent les journalistes, c’est, surtout, des ouvriers désespérés, acculés, face au chômage. Juste une manière de faire comprendre à ceux qui bossent encore : « fermez-la, vous, vous avez encore la chance de bosser ».
De même, sauf les luttes finales, je veux dire celles de la dernière chance avant la fermeture, on montre très rarement des ouvriers ou ouvrières en lutte. Pire, lorsque, par exemple, les salariés de la SNCF sont en grève, est-ce que la télé les interroge ? Non, elle fait parler les usagers en colère. Pour savoir quelles sont les revendications des grévistes, il faudra se rendre auprès des piquets de grève. (…)
À la radio, c’est pire. Pour savoir ce que pense une caissière d’Auchan sur les 35 h, inutile d’allumer la radio. De même, pourquoi celle-ci, sauf cas spectaculaire ou particulièrement meurtrier, ne parle-t-elle, jamais, des accidents du travail ? Pourtant, chaque jour, des ouvriers meurent au travail.
Dans la presse écrite quotidienne, les conflits ont quitté les pages dites sociales pour atterrir dans les pages économiques ! Quant aux news magazines, comme on dit, la classe ouvrière ne fait pas du tout partie de son « public cible », alors cherchez ailleurs… Au cinéma on peut citer Guédiguian ou Ken Loach… mais c’est vraiment marginal d’y voir le quotidien du boulot. Et côté littérature, hormis, peut-être, la littérature prolétarienne, c’est sans doute pire : Pour y trouver ceux qui pointent chez Renault, vous repasserez. C’est la première raison pour laquelle j’ai écrit Putain d’usine. Je me suis dit : ces gens-là, qui tiennent les médias, parlent pour leur classe. Si on veut parler de la classe ouvrière, il faut que ce soit les prolos eux-mêmes qui en parIent. Il se trouve que j’écris assez souvent, alors je me suis pris par la main.
La deuxième raison, c’est que cette forme de salariat, ouvrier de fabrication dans la chimie, est en train de disparaître d’Europe. Il y a une forte restructuration dans ce secteur, d’abord à cause des nouvelles techniques qui nécessitent de moins en moins de personnel, d’autre part parce que les produits fabriqués n’ont pas assez de valeur ajoutée et ne sont plus suffisamment rentables pour les actionnaires, enfin parce que, avec une certaine prise de conscience écologique, suite aux nouvelles contraintes environnementales et de sécurité, les gros trusts vont accélérer le transfert vers les pays de l’Est et l’Asie qui, en plus de proposer une main d’œuvre, pour l’instant, moins chère, sont directement producteurs de matières premières nécessaires aux fabrications d’engrais. Ces métiers disparaissent donc d’ici. Il restera, pour un temps, l’industrie pétrolière et quelques produits rares et vite rentables. Mais n’allez pas croire, vous consommerez toujours les mêmes cochonneries.
Pour info, car on n’en parle nulle part, en ce qui concerne le groupe où je travaille (Total) : l’an demier Atofina a supprimé 500 emplois, et annonce que ça va recommencer cette année pour un nombre équivalent ; Grande Paroisse, suite à la catastrophe de Toulouse, annonce un plan social pour le printemps, en sachant que d’ores et déjà GP met 175 salariés en pré-retraite à Toulouse, ferme un site à Waziers, dans le Nord (75 personnes), et ferme un dépôt à Brest ; enfin, Hutchinson, autre filiale de Total, annonce 1 8OO suppressions d’emplois d’ici la fin de l’année.
C’était ma deuxième raison d’écrire Putain d’usine : témoigner sur un boulot qui va disparaître. Je ne me suis pas senti investi d’une mission, j’ai simplement voulu raconter les conditions de travail, telles qu’on les vit quotidiennement à l’usine, notamment l’aspect mortifère du salariat. Montrer vraiment qu’on perd sa vie à la gagner. Le déclic a sans doute été un accident du travail de trop à l’usine. Ça m’a choqué et il a fallu que je prenne la plume.
Enfin, la troisième raison, elle est politique. Ça fait un moment que je veux écrire un bouquin politique à la première personne. Avec la brochure Suzana (1), j’avais déjà commencé puisque, pour parler des sans-papiers, j’avais préféré le faire sous la forme d’un entretien avec une femme originaire de Sao Tomé qui avait croisé quelques temps les militants du Groupe de Rouen de la FA. Le parcours de Suzana résumait tous propos sur la vie des immigrés en France. Donc, partir du vécu, de l’expérience et de ce qui vient de l’intérieur. Je ne voulais pas, du moins j’ai essayé, ce sont les lecteurs qui le diront, avoir un discours militant, qui pour des lecteurs non-avertis peut friser la langue de bois. Putain d’usine, c’est comme je l’ai dit, pour montrer le côté mortifère du salariat, mais c’est aussi pour montrer les aspirations véritables des travailleurs : ce n’est aucunement de prendre le pouvoir, mais bien de ne plus travailler. Il y a actuellement, dans les milieux d’extrême et d’ultra-gauche, dans le milieu libertaire, mais aussi sur différents sites internet (comme celui d’AC !, par exemple), un important débat sur le travail, sur le combat pour son abolition. Même plus un combat pour l’abolition du salariat, mais bien du travail. Cela relève certes de l’utopie, mais c’est bien de cela que rêvent tous les travailleurs et cela mérite qu’on s’y intéresse.

(1) Suzanna, chronique d’une sans papiers, édition du Monde Libertaire, 2001.
Jean Pierre Levaray
École émancipée , 06/05/2002
Sales tôles !
PUTAIN D’USINE ! Le titre d’un livre et aussi sa conclusion. Entre les deux, des pages d’écritures qui racontent l’usine. Les jours, les semaines, les mois, les années qui s’écoulent. Au bout du compte une tranche de vie. Une vie où le boulot tombe chaque jour sur l’auteur, Jean-Pierre Levaray, « comme une vague de désespoir, comme un suicide, comme une petite mort, comme la brûlure de la balle sur la tempe ». Chaque jour l’usine, l’ennui, la résignation, l’amitié aussi, la mort parfois, la dignité et la joie quand éclate la grève. Jean-Pierre a écrit un livre sur l’usine et ceux qui s’y morfondent avec lui : les ouvriers. Un livre écrit par un ouvrier, autant dire que vous n’aurez pas entre les mains l’un de ces ouvrages rédigés par des spécialistes « du monde du travail ». Dans ces pages, vous ne trouverez ni statistiques, ni courbes, ni analyses et encore moins le commentaire « objectif » et glacial du spécialiste. Non, ces pages sont vivantes, imprégnées du quotidien de l’usine et des hommes qui y travaillent. « Ceci n’est pas un livre, quiconque touche ce livre touche un homme. » disait le poète Walt Whitman.
La littérature prolétarienne « ce n’est pas cette littérature destinée aux classes pauvres qui la plupart part du temps est écrite par des bourgeois. Ce ne sont pas davantage les œuvres, d’ailleurs généreuse, où des intellectuels non-prolétaire expriment leur vision de L’existence des travailleurs. Il s’agit au contraire d’une littérature de témoignage sur la vie prolétarienne ,écrite par des prolétaires ou d’anciens prolétaires – ouvriers ou paysans. » (1)
Si l’on devait à tout prix cataloguer Putain d’usine, on pourrait le rattacher à ce courant littéraire, dénigré par tous ceux qui aspirèrent à parler au nom de la classe ouvrière et qui combattirent son désir d’autonomie. La littérature prolétarienne exprima, selon les époques, l’amour de l’ouvrier pour son métier, la révolte et la grandeur de la classe ouvrière, puis, comme Jean-Pierre aujourd’hui, le dépit et le dégoût : « Une vie de con. C’est ça qu’on pense lorsqu’on retire nos vêtements de travail, dans le vestiaire, assis devant une des rangées d’armoires métalliques, avant de prendre la douche et partir. Enfin quitter ce lieu d’infamie. » On est bien loin des discours qui visent à caresser la classe ouvrière dans le sens du poil… C’est qu’ils l’aiment tous (ces bureaucrates, staliniens, politiciens) la classe ouvrière… Mais au turbin, au boulot, à l’usine! Une véritable mythologie fut construite sur le dos de la classe ouvrière, on glorifia le prolétariat pour mieux établir l’impossibilité pour celui-ci de dépasser sa condition. À bas le prolétariat ! Parce qu’il faut en finir avec le prolétariat comme avec la bourgeoisie, parce qu’une société libre et égalitaire est une société sans classes.
En 1985, pendant le mouvement étudiant, des lycéens du technique (2) signèrent des tracts les Lascars du LEP électronique. Ils énoncèrent des idées plutôt rafraîchissantes et radicales et notamment un fameux « Nous, on n’ira pas à l’usine. » Ces lascars-là, tout comme Jean-Pierre Levaray aujourd’hui, ne se sont pas laissés aller à un vague mouvement d’humeur tout aussitôt réprimé par la conscience de la réalité des choses. Ils énonçaient un problème fondamental : beaucoup d’ouvriers n’aiment pas leur travail, ils y perdent leur vie. Et pourtant la société future est souvent pensée avec des usines et des ouvriers, parce qu’il faudra bien produire ! Et il y a même des enthousiastes pour nous prédire une société socialiste où on bossera plus… Faut-il taire qu’il y a toujours eu une tradition de résistance ouvrière au travail, que celle-ci s’exerce bien sûr quotidiennement par tous les petits arrangements entre collègues, par un talentissement des cadences, ou par la maladie ? Car si les individus nient la souffrance, leur corps ne l’oublie pas. Cette résistance s’est heurtée aux exigences du Front populaire en France et a celles de l’Espagne révolutionnaire en 1936… Tout simplement, il nous faut prendre en compte cette réalité de l’usine et de ceux qui y sacrifient leur vie. Et de la prise en compte de cette réalité découlent d’autres questions essentielles. Comment produire ? Que produire ? Avec quels modes d’organisation et de décision ?
Mais dans les plans que nous tirons pour la société future, pouvons-nous laisser Jean-Pierre Levaray, et des centaines de millions d’autres, à l’usine ? Comme il ne se satisfera pas des félicitations et encouragements pour sa contribution aux efforts de productivité, il pourra alors commencer à écrire son second livre : Putain de révolution !

(1). Histoire de la littérature prolétarienne en France. Michel Ragon. Albin Michel.(Épuisé).
(2). Il faut absolument voir On a voulu nous rendre cons c’est raté,les lascars du LEP électronique. Disponible en vidéo. Hésiode, 13,70 €. En vente à Publico
Laurent Fouillard
Le Monde libertaire , 25/04/2002-01/05/2002
Littérature prolétarienne : La chronique de Phillipe Geneste
Jean-Pierre Levaray est un ouvrier de quarante-six ans qui travaille dans une usine de produits chimiques, type Seveso 2, près de Rouen. Il vient de publier Putain d’usine chez L’Insomniaque. L’ouvrage se présente sous forme de journal prolétarien. La veine autobiographique tisse la cohérence de forme, mais c’est le rapport au monde, aux camarades de travail, qui est mis en avant ; c’est aussi l’identité ouvrière dans une société qui se dit complexe, développée, « post-moderne », qui s’énonce. En même temps, c’est une pierre de plus dans l’évolution de la littérature ouvrière et prolétarienne. De nouveaux thèmes y sont abordés, la mentalité ouvrière y est impliquée dans ses contradictions. Nous sommes allés à sa rencontre et publions un récit inédit du quotidien ouvrier aujourd’hui.

ENTRETIEN :

Visiblement c’est une autobiographie. Pourquoi ce choix ?
Je n’arrive pas à écrire autre chose que ce qui m’arrive, me touche. Je dois manquer d’imagination. Lorsque je m’essaie à la fiction, je n’aime jamais ce que j’écris, je trouve que ça sonne faux. Ce qui n’empêche pas que parfois je mets une touche de fiction à un récit véridique, peut-être pour me distancier ? Je ne sais pas. Enfin ce n’est pas le cas de Putain d’usine. Pour ce livre je voulais être au plus près de la réalité pour parler de la vie au travail, dans une usine fabriquant des produits chimiques.

Tu travailles dans une usine chimique, dans la région rouennaise, style Seveso 2, de quoi s’agit-il ?
Hé bien, pour faire simple, je dirais que c’est la même que celle qui a explosé à Toulouse, en plus grand. C’est d’ailleurs une usine qui appartient au même groupe. C’est-à-dire qu’on produit majoritairement des engrais, mais pour faire ces engrais, il faut des acides ainsi que de l’ammoniaque qu’on fabrique. Ce dernier nécessite d’ailleurs du gaz naturel (l’usine où je bosse est le plus gros consommateur de gaz de Haute-Normandie). De ce gaz il faut extraire de l’hydrogène, etc. Enfin, tu vois, ce ne sont pas des produits anodins. Les normes Seveso (du nom d’un village italien, où il y a eu des morts, des blessés et je crois des malformations suite à des rejets de dioxyne) imposent des mesures importantes au niveau de la sécurité, de l’environnement, de l’urbanisme. Mais la catastrophe de Toulouse a montré qu’il y avait eu partout des négligences quasi criminelles.

Ton livre fait état d’un glissement progressif du monde ouvrier vers l’individualisme. Tu peux nous en parler ?
Je ne sais pas si je peux en parler. Pour moi ce glissement vers l’individualisme ne touche pas uniquement le monde ouvrier, c’est beaucoup plus général, ça touche la société dans son ensemble. En ce qui concerne le monde ouvrier, je pense que ce sont ses défaites qui ont conduit à l’individualisme. Des grèves qui n’aboutissent pas, mais surtout tous ces ateliers qui ferment, tous ces emplois supprimés. Ce sont autant de coups qui tombent et qui font rentrer la tête dans les épaules. En plus, même si la technique a enlevé de la pénibilité au travail, le travail a changé, est plus stressant, sans intérêt. Quand le boulot ne t’intéresse plus, te bouffe la vie, tu n’aspires plus qu’à te réfugier dès que possible dans un îlot que tu t’es construit, juste pour tenir.
Le récit de Putain d’usine recourt à différents genres : le témoignage, la narration, la réflexion, le journal intime. Pourquoi ?
Alors là, tu me poses une colle. Je ne sais pas, c’est venu comme ça. Je n’aime pas les récits linéaires, il faut du relief. Que ce soit le témoignage, le journal, que sais-je ? C’est pour appuyer le propos. En plus, je ne suis pas tout seul à bosser, on travaille en équipe, on vit tous cette même situation. Chacun devrait avoir son mot à dire, même si c’est moi qui tiens le stylo. Oui, je pense, ce genre d’écriture, c’est pour faire apparaître mes collègues. En même temps, c’est peut-être mon côté « journaliste frustré », de faire passer des bouts d’interview.

Le récit montre le poids de la hiérarchie, qui se perd dans les invisibles actionnaires. À écouter le livre, le sentiment anti-hiérarchique est d’une grande force dans la classe ouvrière. Ça au moins, ça n’a pas changé au cours des ans ?
Je pense que le sentiment anti hiérarchique existe effectivement toujours, même s’il a connu des transformations. Je ne peux pas généraliser, mais dans ma boîte c’est un sentiment encore assez fort. S’engueuler avec son chef, c’est une petite victoire, souvent ridicule, juste une petite soupape qui saute. Je ne vais pas plaindre nos chefs, tant s’en faut, surtout que la plupart se mettent vraiment dans des situations de conflit pour pas grand-chose. Autrement, ce qui est assez remarquable, c’est que plus on monte dans la hiérarchie, plus on voit qu’ils ont peur de celui qui est au-dessus. C’est encore moins sain que pour nous, en bas. Quand on veut dire merde, on le dit; eux, non.

Alors que le récit est aussi une critique explicite de la société capitaliste, tu épargnes le machisme. Finalement, le machisme, c’est et ce sera le dernier retranchement de l’idéologie bourgeoise et de la reproduction des rapports de domination ?
Je ne suis pas sûr d’épargner le machisme. Ce n’est pas parce que je cite telle action ou telle façon d’agir que j’adhère. Quoi qu’il en soit, je parle, ici, d’un milieu d’hommes. Dans cette usine, il y a environ 90 % d’hommes, les quelques femmes se trouvent dans les bureaux (service du personnel, comptabilité). Des services complètement éloignés (géographiquement aussi) de la production. Donc hommes et femmes ne se côtoient pas. Les quelques rares exceptions ce sont quand les gars vont à la cantine ou au CE, où le personnel est féminin, et avec de rares cadres féminins récemment embauchés.
Donc, dans Putain d’usine, il est question d’un univers de mecs. C’est particulier, tout comme une usine où il n’y a que des femmes est aussi particulière. Il y a des rapports humains, des façons d’agir, d’être, de parler qui sont exacerbés, voire caricaturaux. Je ne pense pas que les gens soient tout noir ou tout blanc ; en creusant bien chez certains qu’on trouve machos, on trouve des failles. Il est vrai que si des femmes travaillaient avec nous, ce serait totalement différent. Il y a des gestes, des propos qui n’existeraient plus, c’est sûr. Cela dit, je ne souhaite pas que, sous un quelconque prétexte d’égalité, des femmes viennent faire notre boulot de merde.

Ton livre est une pierre apportée à la littérature prolétarienne. Est-ce que ça te gêne que l’on assimile Putain d’usine à cette littérature ? Toi-même, en écrivant, avais-tu en tête des écrivains prolétariens particuliers ?
Là encore, il m’est difficile de te répondre car je ne connais pas la littérature prolétarienne. Depuis que j’ai écrit mon bouquin, on n’arrête pas de me parler de ce type de littérature, donc il va falloir que je m’y intéresse. D’autant qu’à la librairie alternative à laquelle je participe, certains ont décidé de faire connaître ce genre littéraire. Je n’avais donc en tête aucun auteur ou écrivain prolétarien. Je dirais même que je n’avais en tête aucun auteur. Si, lorsqu’on parle de littérature prolétarienne c’est pour ce différencier de la littérature bourgeoise, pourquoi pas. Ce que je sais, c’est que je voulais parler de ma vie d’ouvrier à l’usine (avec ce que ça implique sur ma vie en général) et qu’il n’y a que moi qui pouvais en parler. Un bourgeois ne pourra jamais en parler véritablement, même en s’appuyant sur des travaux de sociologues ou des interviews. Lorsque Zola parlait des mineurs, il en parlait en bourgeois. Ils ne peuvent pas savoir tout ce qu’il y a dans nos têtes.

Rejettes-tu, comme d’autres écrivains du peuple, cette caractérisation de ton œuvre ?
Je ne peux pas rejeter ce que je ne connais pas, bien que je n’aime pas les étiquettes et les étagères où tout est rangé par catégorie. D’autre part, le critère prolétaire n’est pas toujours un gage de qualité, voire d’idéologie qui me serait sympathique : on peut être prolo et facho (j’en connais). Pour terminer, je voudrais savoir une chose, si lorsque j’écris Putain d’usine, sur la vie des travailleurs en général et la mienne en particulier, je fais de la littérature prolétarienne, pourquoi pas ? Mais, lorsque j’écris, par exemple, sur les rapports entre homme et femme est-ce que ça reste de la littérature prolétarienne ? Parce que, après tout, moi, je ne change pas, je reste un prolo qui écrit.
Phillipe Geneste
École émancipée , 10/03/2002
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Réalisation : William Dodé