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Des femmes respectables
Classe et genre en milieu populaire

Traduit de l’anglais par Marie-Pierre Pouly
Préface d’Anne-Marie Devreux

Édition originale, Formations of Class and Gender : Becoming Respectable (Sage, 1997)

Parution : 15/01/2015
ISBN : 9782748902174
Format papier : 432 pages (12 x 21 cm)
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"On est sorties à Manchester l’autre samedi, toutes les trois. C’était bien en fait, on s’est bien marrées. Mais à un moment on est allées dans le quartier bourge, et on se marrait devant les chocolats en se demandant combien on en aurait mangé si on avait pu se les payer, et il y a cette femme qui nous a lancé un regard. Si les regards pouvaient tuer. Genre, on était là, c’est tout, on faisait rien de mal, on n’était pas crades ni rien. Elle nous a juste regardées. On aurait dit que c’était chez elle et qu’on n’avait rien à faire là. Ben tu sais quoi, on est parties, on n’a plus rien dit pendant une demi-heure. T’imagines ? On s’est bien fait remettre à notre place. On aurait dû lui mettre notre poing dans la gueule. C’est des trucs comme ça qui te dégoûtent de sortir. Il vaut mieux rester chez soi."

La matière première de ce livre est une série d’entretiens menés par Beverley Skeggs avec quatre-vingt-trois jeunes femmes issues de la classe ouvrière anglaise, inscrites à une formation d’aide à la personne et travaillées par leur propre respectabilité. Abordant leur rapport à la sexualité, à la classe ou au féminisme, cet ouvrage vient apporter un prolongement essentiel aux travaux de Pierre Bourdieu et de Paul Willis.

Beverley Skeggs

Sociologue britannique comptant parmi les spécialistes des cultural studies et de la pensée féministe, Beverley Skeggs a notamment codirigé Transformations : Thinking Through Feminism (Routledge, 2000) et Feminism after Bourdieu (Blackwell, 2004).

Les livres de Beverley Skeggs sur le site

Dossier de presse
Christelle Avril
La Vie des idées , 7 mai 2015
Eve Meuret-Campfort
Revue française de science politique , février 2016
Vincent Bollenot
Lectures , 10 février 2015
Troubles dans les classes populaires
Troubles dans les classes populaires
À propos de : Beverley Skeggs, Des femmes respectables. Classe et genre en milieu populaire, Agone

Les études sur les classes populaires n’ont pas toujours été attentives aux rapports de genre. Dans une ethnographie magistrale, B. Skeggs montre que l’ordre des sexes et des sexualités s’impose à l’école et n’a rien d’un partage des tâches immuable.

Le livre de Beverley Skeggs récemment traduit par les éditions Agone est plutôt « décoiffant » vu depuis la sociologie française des classes populaires (plus souvent focalisée sur les ouvriers s’agissant des jeunes et sur l’espace domestique s’agissant des femmes). Les jeunes des milieux populaires sont ici des femmes, des femmes qui ne sont ni des mères, ni des épouses et qui vivent dans une région du nord-ouest de l’Angleterre où le taux d’emploi féminin est traditionnellement fort. Ce livre met ainsi en lumière l’entre-soi des jeunes femmes de milieux populaires, observé au lycée, dans les sorties au pub ou en boîte de nuit. Bien que l’enquête ait été menée au cours des années 1980-1990, ce livre est également d’une actualité saisissante : ces jeunes femmes sont alors déjà massivement encouragées à faire valoir leur supposé dévouement aux autres (caring) sur le marché du travail et à s’investir dans les emplois de la prise en charge de l’enfance et de la vieillesse.

Une enquête intime
La ligne de force de l’ouvrage réside dans l’insertion ethnographique de très longue durée, qui nous permet d’entrer en profondeur dans l’univers de ces jeunes femmes. Le dispositif d’enquête n’est pas nouveau mais suffisamment rare pour être souligné : enseignante dans un collège (un petit établissement préparant au brevet, au baccalauréat mais comportant aussi des filières professionnelles), Beverley Skeggs a choisi d’enquêter auprès de 83 jeunes femmes élèves dans trois parcours professionnels : le Travail social, Paramédical et l’Aide à domicile. Elle a suivi leur trajectoire pendant plus de dix ans, à un moment d’intense recomposition des milieux populaires affectés aussi bien par la montée du chômage que par la désagrégation politique orchestrée par le gouvernement Thatcher.

Même s’il n’est pas besoin, c’est évident, d’être de milieux populaires pour les étudier et les comprendre, on perçoit toutefois combien l’origine et l’expérience de la sociologue constituent une ressource sans laquelle cette enquête ne serait pas ce qu’elle est. [1]
La mère de Beverley Skeggs était femme de ménage, travaillant également dans une cantine scolaire, tandis que son père docker, parvint par des cours du soir à devenir employé de banque. Outre cette origine modeste, les premiers pas dans la vie adulte de l’auteure ont été très proches de ceux des jeunes femmes qu’elle étudie puisqu’elle a quitté l’école à 16 ans, sans qualifications et s’est inscrite dans une formation d’aide aux personnes, se fiançant même à 18 ans… La combinaison de cette expérience partagée – avoir vécu soi-même certaines dimensions de la vie de ces femmes et avoir peut-être ressenti l’enfermement dans cette destinée – et du dispositif d’enquête – voir quasi quotidiennement ces femmes pour l’enquête une fois qu’elle-même s’est échappée de cette condition – permet à la sociologue d’aller très loin dans le dévoilement de l’intimité et nourrit la finesse du questionnement. Beverley Skeggs s’attache en effet à mettre au jour les formes de domination subies par ces femmes constamment jugées par les autres mais sans jamais oublier qu’« elles sont aussi des sujets qui produisent elles-mêmes le sens des positions qu’elles occupent ou qu’elles refusent d’occuper ».

Beverley Skeggs s’est échappée de la formation professionnelle qui la prédestinait aux emplois familiaux et est parvenue à accéder à l’université en devenant une grande lectrice, tous azimuts, de sociologie, de philosophie, de science politique... Ce parcours intellectuel spécifique se donne à voir dans l’éclectisme des références mobilisées pour analyser ses matériaux : elle puise chez Bourdieu, Foucault, Butler, Raymond Williams, le Black Feminism, Scott, Connell... D’aucuns y verront peut-être une faiblesse théorique. Et en un sens, il est vrai que la discussion des concepts et des auteurs prend parfois le pas sur l’exposition des matériaux, qu’on aurait aimé encore plus nombreux. C’est pourtant ce bricolage intellectuel – et une certaine distance de fait à l’académisme – qui permet à la sociologue de sortir des sentiers battus sur les milieux populaires et de remettre en cause très subtilement des catégories produites par la sociologie pour penser les femmes de ces milieux.

Un entre-soi féminin
Beverley Skeggs s’intéresse à la façon dont ces jeunes femmes se construisent simultanément une identité de classe et de genre en approfondissant cinq thèmes : les dispositions au dévouement travaillées dans ces formations professionnelles, le rapport de ces jeunes femmes aux classes populaires, à la féminité, à la sexualité et au féminisme. Avec la préface d’Anne-Marie Devreux (p. 7-32) – qui situe l’ouvrage dans l’ensemble des recherches de la sociologue et met en évidence le fil directeur féministe qui les guide –, avec la postface de Marie-Pierre Pouly [2] – qui met en lumière les apports de l’ouvrage à une sociologie de la domination culturelle tout en les discutant – mais aussi avec le texte de Marie Cartier [3] publié en 2012, on dispose déjà en France d’une présentation détaillée et variée de chacun des thèmes abordés par ce livre. On trouvera notamment dans l’article de Marie Cartier une analyse des apports de Beverley Skeggs à une sociologie du « care » qui rompt avec le maternalisme et s’efforce de distinguer à partir des matériaux empiriques le fait de faire quelque chose pour les autres (caring for) et le fait de se préoccuper des autres (caring about). Ces dimensions étant déjà largement traitées, je propose d’insister sur certains points moins centraux dans ce livre mais que je trouve éclairants pour la réflexion que j’ai entamée ailleurs sur les formes de résistances collectives, de solidarité de classe et de politisation ordinaire chez les femmes de milieux populaires.

Dans des passages assez truculents des chapitres consacrés à la féminité et à la sexualité, le livre met en scène des moments très forts de collectif entre ces jeunes femmes comme lors de leurs sorties au pub. On imagine très bien l’effet produit par ces groupes de femmes rigolardes, bruyantes et soudées, lorsqu’elles arrivent en boîte. Elles utilisent les signes de la féminité tels qu’ils leur sont imposés (par la tenue vestimentaire notamment) tout en s’en amusant et en les tournant en ridicule par leurs manières d’être collectivement dans l’espace public, perçues comme outrancières, tapageuses, grossières. Beverley Skeggs qualifie ces moments de « mascarades vestimentaires ». Même évocation frappante lorsque l’auteure décrit un petit collectif se formant pour humilier un professeur en l’embarrassant avec des propos sexuels crus et directs. Des jeunes femmes de l’option Aide à domicile et de l’option Travail social se lancent dans une discussion (suffisamment audible par la classe) sur le sexe de leur professeur. Cela donne par exemple : « Ben mon salaud, qu’est-ce que tu pourrais bien faire avec ça, pas grand-chose » (Mandy). « J’peux pas croire qu’il ait des gosses avec un truc si petit, on voit pas trop comment il pourrait le lever » (Thérèse)… Face aux préjugés de leurs professeurs sur une sexualité des milieux populaires qu’il faudrait éduquer et encadrer (Karen, une élève, raconte furieuse la plaisanterie que lui a faite ce même professeur un matin en lui demandant si elle s’était levée du pied gauche et ajoutant : « Ok, mais de quel lit ? »…), ces jeunes femmes savent parfois retourner collectivement la situation. Beverley Skeggs insiste aussi sur l’identification positive de ces jeunes femmes à la mobilisation des femmes des mineurs en grève en 1984-1985, une dimension très présente dans les propos de ses enquêtées. En somme, ces femmes créent un entre-soi proche de celui mis en évidence pour les hommes de leur milieu (fondé notamment sur l’hédonisme et la camaraderie) et expriment, tout autant que les hommes, des formes de résistances collectives et de solidarité de classe.

L’imposition scolaire d’un ordre sexuel
Souligner cette dimension permet d’insister sur un autre intérêt de l’étude de ces formations professionnelles centrées sur le soin et hyperféminisées. À partir de la sociologie des classes populaires, on aurait tendance à prendre pour une donnée les divisions sexuées au sein des milieux populaires (en les internalisant comme un trait des familles populaires) et ce faisant à considérer implicitement que la solidarité de classe est vouée à se jouer sur des scènes séparées, voire concurrentes, pour les hommes et les femmes de ces milieux. Beverley Skeggs nous permet d’entrevoir les continuités entre les pratiques de sociabilité et de résistances collectives des hommes et des femmes de ces milieux ; elle nous permet aussi de mieux saisir le rôle décisif de l’école dans la fabrique des divisions sexuées : l’école oriente vers des filières ségréguées et façonne des ethos sexués, qui ne lui préexistent pas forcément.

Les jeunes femmes qu’elle a rencontrées, tout en assumant pour certaines des tâches domestiques importantes dans leur famille, ne sont pas pour autant gagnées à l’idéologie du dévouement sans conditions pour les autres. Il y a là-dessus le très bel (et drôle) exemple d’Ann : pendant un cours, à la question de savoir si elle serait prête à renoncer à aller au cinéma pour garder l’enfant d’une amie, Ann répond positivement conformément aux attentes de son professeur. Rediscutant plus tard de cet exercice avec la sociologue, Ann tempère sa réponse et lui explique que ça dépendrait quand même du film (si c’est flashdance elle refuse !) et pointe à sa manière la simplicité du test : mais si c’est pour aller au cinéma que cette amie veut faire garder son enfant, qu’est-ce qu’on fait ? Skeggs fait apparaître de manière inédite le rôle spécifique joué par l’institution scolaire – les professeurs hommes et femmes de milieux bourgeois notamment mais aussi le cadre imposé par l’État – dans la fabrique des dispositions au dévouement de ces jeunes femmes de milieux populaires. Et plus précisément, elle met en évidence le rôle de l’institution scolaire dans la mise en œuvre des processus cognitifs qui conduisent ces jeunes femmes à intérioriser une manière de servir les autres, à estimer qu’elles doivent faire passer l’intérêt de celles et ceux pour lesquels elles travaillent avant leurs propres intérêts.

Il faudrait probablement aller plus loin en transposant ces questions et le dispositif d’enquête aux analyses sur les jeunes hommes de milieux populaires. Dans quelle mesure l’institution scolaire – et tous les acteurs économiques et étatiques qui participent à l’enseignement professionnel et technique aujourd’hui – en orientant massivement les garçons vers des filières glorifiant la virilité, les enferme dans un certain nombre de métiers où toutes les enquêtes de santé au travail montrent qu’ils vont mourir précocement et ne jamais toucher leurs droits à retraite ?

L’ouvrage de Beverley Skeggs permet ainsi de saisir combien une étude visant à dévoiler l’ordre social, les inégalités de classe, ne peut faire l’économie d’un dévoilement de l’ordre sexuel qui s’y imbrique.
Christelle Avril
La Vie des idées , 7 mai 2015
Des femmes respectables. Classe et genre en milieu populaire.

La traduction en français de l’ouvrage de Beverley Skeggs publié en 1997 et alors intitulé Formations of Class and Gender. Becoming Respectable donne accès aujourd’hui à un ouvrage important pour qui s’intéresse à la sociologie croisée du genre et des classes sociales, et plus généralement à l’analyse de la domination du point de vue des personnes qui la subissent. À partir d’une enquête ethnographique de longue durée (onze ans) dans une petite ville du Nord-Ouest de l’Angleterre auprès de quatre-vingt-trois jeunes femmes de classes populaires inscrites dans des formations pour des métiers d’aide à la personne, B. Skeggs analyse les manières dont ces dernières cherchent à conquérir des formes de « respectabilité » en réponse au renvoi permanent à des images négatives d’elles-mêmes par les médias, l’institution scolaire, les femmes de classes moyennes et supérieures qu’elles côtoient, etc. Le soin d’autrui – le care – apparaît comme un lieu possible de valorisation de soi et de mise en scène d’une féminité convenable bien que, B. Skeggs le montre tout au long de l’ouvrage, ces tentatives soient marquées par une profonde ambivalence et une réussite limitée.

L’ouvrage propose des accompagnements éclairants au texte original traduit : la préface d’Anne-Marie Devreux replace ce livre dans la trajectoire universitaire et intellectuelle de B. Skeggs ; l’entretien réalisé avec l’auteure opère un retour sur la réalisation de l’enquête, l’écriture et le contexte de publication du livre ; et la postface de Marie-Pierre Pouly en propose une lecture critique en revenant notamment sur la façon dont B. Skeggs discute les concepts bourdieusiens. Car la grande qualité de cet ouvrage repose sur l’articulation étroite entre la discussion théorique et les résultats empiriques de l’enquête. Dès son introduction, l’auteure exprime ses insatisfactions vis-à-vis, d’un côté, des travaux issus des cultural studies où les femmes sont peu prises en compte et, de l’autre, de la théorie féministe qui a délaissé le paradigme des classes sociales masquant ainsi les inégalités sociales entre femmes. S’appuyant alors sur les théories de Pierre Bourdieu – et notamment ses métaphores économiques en termes de marchés et de capitaux – et de Michel Foucault sur la subjectivité, B. Skeggs s’intéresse à la manière dont ces femmes font sens de leurs positions assignées et cherchent à faire valoir le peu de ressources sociales et culturelles qu’elles détiennent sur des marchés localisés (le marché matrimonial, le marché secondaire de l’emploi). Il s’agit donc moins d’une sociologie de leur émancipation que d’une sociologie de leurs tactiques quotidiennes qui « relèvent plus du jeu avec les contraintes qu’avec les possibilités » (p. 55) et qui visent à « conserver une valeur et un statut à leurs propres yeux, contre ce qui les nie » (p. 116).

Après un retour historique sur la manière dont les femmes ont été investies de la responsabilité morale des classes populaires et du soin aux plus démunis (chapitre 2), B. Skeggs analyse la construction de leur « soi dévoué » par l’investissement dans les pratiques de soin et les formations à l’aide à la personne (chapitre 3). Elle montre alors très bien comment elles en viennent à investir positivement une position à laquelle elles sont assignées et décrit une ambivalence à ce propos qui se retrouve dans tous les domaines de la vie de ces femmes : le soin leur permet de se valoriser comme personne dévouée en s’appuyant sur leurs compétences antérieures dans ce domaine et d’avoir le sentiment de « trouver quelque chose où elles n’échoueront pas » – « elles investissent en elles-mêmes » (p. 118) – mais paradoxalement, elles sont constamment soumises aux classements et aux échelles de valeurs produites par d’autres classes sociales. Adhérant à ces normes qui définissent le respectable, elles en viennent à se surveiller elles-mêmes par rapport à des représentations qui leur sont extérieures et à devoir constamment faire la preuve de leur soi dévoué. Poursuivant l’analyse de cette quête de respectabilité, B. Skeggs décortique le rapport que ces femmes entretiennent avec les différents piliers de leur identité sociale que sont la classe ouvrière (chapitre 4), la féminité (chapitre 5) et l’hétérosexualité, pour enfin s’intéresser à leur rapport au féminisme (chapitre 7). Chacune de ces catégories est d’abord décrite de manière socio-historique et localisée, ce qui permet de comprendre concrètement quelles sont les représentations avec lesquelles ces femmes sont en prise. Leur rapport négatif à leur classe sociale d’appartenance se comprend ainsi vis-à-vis de l’absence d’image positive offerte aux femmes de classes populaires dans l’histoire mais aussi, et elle ne le souligne sans doute pas assez, à la situation sociale des classes populaires anglaises sous le gouvernement de Margaret Thatcher. De même, elle revient sur les discours féministes avec lesquels ces femmes sont en contact et montre alors que si des formes de féminisme populaire, valorisant la réussite individuelle et l’autonomie peuvent les atteindre, ceux qui positionnent les femmes en victimes les renvoient précisément à une position dont elles essaient de se distinguer.

Les jeunes femmes de classes populaires décrites par B. Skeggs sont en effet mues par une forte volonté de distinction dont on perçoit toutes les ambivalences dans les nombreux extraits d’entretien cités. Par leur façon de faire leur genre et leur classe, elles cherchent à « créer des distances » avec les membres de fractions plus basses des classes populaires et à « s’améliorer » (improving) en « imitant » (passing) les classes moyennes et supérieures. Le corps, l’intérieur domestique, la façon de parler, ce qu’on donne à voir et à entendre de ses pratiques sexuelles, la mise en couple, la maternité sont autant de domaines où elles cherchent à construire non pas seulement une image mais un sentiment de respectabilité. B. Skeggs propose une sociologie des positions dominées ancrée dans l’expérience quotidienne qui montre combien leur positionnement se caractérise par des « formes de dénégation, de désidentification et de dissimulation plutôt que des ajustements ou des adhésions ». Elle critique en cela l’idée bourdieusienne selon laquelle les dispositions s’ajustent aux positions et entend mettre au cœur de l’analyse « le doute, l’insécurité et le malaise, autrement dit l’économie des émotions de classe » (p. 148). C’est en effet ce qui fonde l’originalité et l’apport de ce travail : en s’intéressant aux incertitudes, aux contradictions et aux émotions (peur, honte, ressentiment, etc.), éprouvées au quotidien par ces femmes, elle saisit concrètement l’expérience de la domination en tenant compte tout à la fois du poids des contraintes et des marges de manœuvre, si restreintes soient-elles. Nous pouvons néanmoins regretter que l’observation de variations entre les discours de ces femmes ne soit pas systématisée et rapportée à des conditions concrètes d’existence, ce qui aurait permis d’entrer encore plus finement dans l’analyse de la construction croisée du genre et de la classe.

Eve Meuret-Campfort
Revue française de science politique , février 2016
Etre une femme respectable. Une lutte pour la reconnaissance

Il y a des livres comme ça : on se dit qu’au lieu de défaire les boulons et de poser les pièces à plat, il vaut mieux tirer le fil qui tient le tout avant de revenir à la structure. Mais où prendre le fil, par quel bout commencer ? Il y a une phrase de l’introduction qui n’a pas été relevée, ni dans la préface française de l’ouvrage (par Anne-Marie Devreux), ni dans la postface de la traductrice (Marie-Pierre Pouly), ni dans les commentaires précédant la publication  : « Ce fût ma grande tristesse de ne pouvoir transmettre au plus juste, dans l’écriture, la complexité, la résilience, la bonne humeur et l’acuité des enquêtées. » Judith Butler (souvent citée dans l’ouvrage) aurait sûrement relevé cette tristesse, elle qui sait ce que c’est que le deuil et l’oubli du deuil de celui ou celle que l’on aurait pu être et que l’on n’a pas été, de ce que l’on aurait pu faire et que l’on n’a pas fait. Et lorsque l’on dévide le fil de l’ouvrage, c’est le même regret qui ouvre la conclusion : « Il ne m’a pas été possible, dans cet ouvrage, de rendre sensible la chaleur, l’humour et l’acuité des femmes étudiées, de rendre compte avec précision de l’intensité de cette expérience… ».

La valeur d’une vie

C’est donc au lecteur de deviner. Et d’abord de deviner pourquoi, en effet, à l’issue provisoire d’une enquête étalée sur onze années, dans une proximité très grande avec un groupe important de jeunes femmes, d’abord en formation pour des emplois de domesticité, de service, d’aide à domicile, pendant la période Thatcher, au moment où les usines ferment, puis employées de manière plus ou moins régulière ou précaire, ou devenues des mères au foyer, pourquoi Beverley Skeggs, qui connaît énormément de choses sur l’expérience de ces femmes, nous donne à peine quelques observations, quelques extraits d’entretiens, toutes et tous très frappants, certes, très parlants, très symboliques, mais seulement quelques-uns, et pourquoi, au lieu de nous raconter leur histoire avec la précision, l’humour et l’autoréflexivité dont elle est capable, elle nous fait une théorie de la respectabilité, de l’intersectionnalité de la classe et du genre en milieu populaire. Pourquoi elle met en avant la structure, les boulons et les écrous, et qu’elle laisse le fil à peine visible. Où poserons-nous nos soucis ? Ou étendrons-nous nos curiosités ?

Une première réponse à cette question est donnée dans la postface, dont l’auteur, qui est aussi la traductrice de l’ouvrage, utilise du papier pour donner des leçons de sociologie à Beverley Skeggs, qui n’a pas compris ceci, qui a fait un contresens sur cela, qui sûrement voulait dire ceci (mais l’a mal dit) ou ne voulait pas dire cela (mais l’a bien dit). On se demande comment l’éditeur a pu laisser passer ce manque de courtoisie, ridicule, qui plus est, cette grossièreté, qui au passage jette un doute sur la fidélité de la traduction, pourtant bien agréable, bien lisible pour le lecteur français, d’autant qu’il faut par ailleurs créditer ce même éditeur d’un travail soigné autour de l’ouvrage , avec un entretien à teneur biographique en complément du texte et une présentation par Anne-Marie Devreux tout à fait au diapason du contenu. Mais on se dit la chose suivante : que la situation académique en Angleterre est sans doute aussi délétère qu’en France, que la compétition académique passe avant toute autre considération, et que pour être respectable Beverley Skeggs est obligée de faire comme les autres, de montrer qu’elle produit de la théorie, qu’elle sait faire la différence entre les cultural studies et la sociologie que l’on dit critique, qu’elle est capable de mettre ensemble des théories différentes, de remonter aux sources philosophiques, à partir de Foucault et de Rose notamment, et d’en faire un ouvrage qui fera référence dans un domaine où les travaux empiriques de qualité restent rares. Dont acte.

Mais on devine une autre raison, qui est politique. Car en plaidant avec tout son talent pour mettre la classe et le genre au centre de l’analyse, il ne s’agit pas pour elle de faire la morale aux marxistes et aux féministes universitaires, irrémédiablement coupés des pratiques et des façons de penser ordinaires ou profanes, mais il s’agit de résoudre rien moins que l’énigme de la valeur des êtres humains, de la valeur d’une vie, en étudiant la valeur que les femmes des milieux populaires peuvent se reconnaître et se voir reconnue grâce à leurs efforts constants de respectabilité, alors même que cette respectabilité leur est déniée, en tant qu’individus, en tant que femmes et travailleuses ou chômeuses ou mères au foyer et en tant que membres de ces classes populaires. La respectabilité est une des réponses de la bergère qui occupe le bas de l’échelle sociale à toutes les bergères et les bergers qui en occupent les barreaux situés juste-au-dessus et jusqu’au plus haut.

Le prix de la respectabilité

Or cette lutte coûte cher. Pour être respectable, il faut d’abord accepter et être capable d’éprouver cette « structure de sentiment » que constitue le dévouement, le goût du devoir, jusqu’au point où « prendre soin, se mettre au service des autres, fait partie intégrante de la conception que ces femmes ont d’elles-mêmes ». Certes, insiste l’auteur, cette conception relève, sinon d’une inculcation, du moins d’une institutionnalisation par les classes dominantes qui vient de loin, s’imposant d’autant plus facilement en cette période de désindustrialisation que les emplois de services à la personne sont pratiquement les seuls accessibles aux femmes non qualifiées ou peu qualifiées. Mais c’est ainsi que s’opère la distinction entre « les classes populaires qui peuvent être sauvées » et « celles qui sont irrécupérables ». Ce dévouement « leur permet d’être reconnues comme respectables » et « c’est en manifestant et en mettant en œuvre leur dévouement qu’elles en viennent à se reconnaître comme des femmes dévouées (…) Elles se sentent bien à travers leur altruisme ». Avec leur exploitation, même, diront les critiques radicales de l’idéologie du Care.

Le coût politique de cette lutte pour la respectabilité, c’est la désolidarisation d’avec « les classes populaires « mal dégrossies » (…) d’avec « les pauvres non-méritants » » et, plus radical, le rejet de l’appartenance aux classes populaires dans leur ensemble, celles-ci réduites à leur représentation infâme sous le signe du chômage, de la pauvreté et des multiples déviances associées. Situation d’isolement social, dans un refuge d’autant plus éloigné qu’elles ne se reconnaissent pas non plus dans les classes moyennes ou supérieures, car elles revendiquent, de ce côté-là, « une supériorité morale sur (celles), qui, en se « déchargeant » de leurs enfants, se comportent de façon insensible, contre-nature et irresponsable ». Le lecteur s’étonne ici que, s’étant largement appuyée sur The hidden injuries of class , Beverley Skeggs ne fasse pas du tout référence au Respect. De la dignité de l’homme dans un monde incertain du même Richard Sennett, ni à La lutte pour la reconnaissance , car en vérité de quoi s’agit-il, sinon de la manière dont la valeur de la vie peut être produite et reconnue dans des interactions marquées par l’inégalité des participants ?

Coût politique de la lutte, mais aussi coût personnel. Etre respectable alors que son groupe de référence ne l’est pas, c’est vivre dans l’insécurité personnelle permanente. L’auteur étudie particulièrement bien à cet égard le devoir de féminité et le devoir d’hétérosexualité, ainsi que les difficultés, les tâches subjectives dédiées à l’accomplissement de ce double devoir. « La féminité requiert à la fois d’être et de paraître féminine » en vue de « ne pas être associé au vulgaire, au pathologique, au sexuel et au mauvais goût ». Au temps de la jeunesse, c’est encore, parfois, un peu gai, lorsque l’on parvient à faire du « glamour », à produire « ce style de chair où peut s’éprouver du plaisir (…) projeter la désirabilité ». Ou dans ces mascarades où l’on échange les vêtements entre filles, où l’on se vêt d’une manière outrageusement sexuelle, où l’on sort en groupe, pour réclamer « le droit à éprouver du plaisir et à occuper l’espace ». Mais attention : « leur mise en scène féminine semble prouver qu’elles sont, précisément, ce qu’elles ne sont pas ». Et ce qu’elles ne sont pas ou du moins ne veulent pas être, c’est « sexuelles ». A quel moment, dans quelles conditions, en présence de qui, sous quel regard « être sexuel », selon l’expression très parlante de l’auteur ? Ce n’est malheureusement pas un choix car « la féminité n’a pas le pouvoir discursif de fonctionner comme un récit autorisant : c’est la masculinité qui autorise ». Dès lors la féminité est mise à distance, elle se révèle « une catégorie inhospitalière : c’est par nécessité plutôt que par souhait que les femmes « blanches » des classes populaires la reproduisent à travers le déploiement de diverses formes qui n’engendrent pas d’identification ».

Insécurité encore dans le domaine de la sexualité, où le fil de la relation d’enquête s’enroule autour de l’expérience vécue mais reste invisible en raison de la contrainte académique qui pèse sur l’écriture : « Les discussions à propos de la sexualité sont devenues plus ouvertes à mesure que des amitiés naissaient pendant l’enquête (…) J’ai choisi de ne pas utiliser certaines confidences très intimes et chargées d’affect qui, dans le cadre d’une discussion analytique « froide », relèveraient d’une forme d’exploitation et de voyeurisme ». De la chaleur, il n’y en pas beaucoup, en effet, du fait toujours de la respectabilité : « l’hétérosexualité, dans un même mouvement, normalise et marginalise les femmes des classes populaires ». La normalisation est évidente ; la marginalisation tient au fait que les femmes des classes populaires sont classées comme non-respectables et que la sexualité, fut-elle hétérosexuelle, donc « normale », est toujours susceptible d’être disqualifiée comme « débridée », « sauvage ». Il en résulte des conflits de discours, de positions et de significations : « Les femmes de cette étude (peuvent concevoir) la dimension économique de la sexualité, y voir une marchandise échangée, imposée, conception à laquelle il est possible de résister. Elles ne voient pas dans la sexualité la manifestation de leur moi le plus intime, mais l’expression des relations de pouvoir inégalitaires dans lesquelles elles se trouvent et se débattent ». Le caractère inévitable de l’hétérosexualité et du mariage n’est pas contesté, voire revendiqué. « Le fait d’être continuellement marquée comme sexuelle par un ensemble de signes engendre une résistance à la sexualité, une difficulté à la vivre et, assez fréquemment, de la honte ».

Vers un individualisme populaire et féministe ?

L’ouvrage vaut à lui seul par son dernier chapitre, sur le féminisme. Beverley Skeggs ne se contente pas – comme on pouvait avec ce qui précède s’y attendre -, de la critique acerbe du féminisme universitaire, mais elle prend la question à bras-le-corps en interrogeant les femmes sur leur féminisme. La réponse est décapante. Non seulement les enquêtées se définissent radicalement comme non-féministes, mais surtout elles donnent à ce mot et à cette orientation une signification complexe, nuancée et basée sur leur propre expérience. Premièrement, on ne peut pas être à la fois féminine et féministe, donc féministe et respectable. Demander aux femmes des classes populaires respectables d’être féministes, c’est leur demander de sacrifier ce maigre capital qu’est leur féminité. Deuxièmement le féminisme n’est qu’un mot, un signifiant vide rempli par les medias au rythme de l’actualité : parlez-moi de féminisme en ce moment, je vous parlerai de la page 3 du Sun, du point de savoir s’il faut supprimer ou pas la photo de la fille déshabillée. Troisièmement, si vous me parlez des rapports sociaux de sexe, j’aurai beaucoup à dire sur la violence conjugale et familiale, sur les inégalités au travail et dans l’espace public, et si vous êtes aussi intelligente que Beverley Skeggs, vous comprendrez que l’égalité entre les sexes, c’est ça l’important et c’est ça le chemin d’un féminisme populaire.

La conclusion de l’ouvrage mérite une discussion approfondie que le commentaire suivant permet juste d’esquisser : en reprenant les leçons de l’enquête depuis le début, et en s’éloignant de la thèse qu’elle en avait alors tirée, Beverley Skeggs, nous dit-elle, a centré son propos sur la question de la subjectivité, en insistant sur les différences de sexe et de classe qui la forment et la contraignent. Contre l’individualisme régnant, il convient ainsi d’affirmer que « le projet du soi est un projet occidental bourgeois », car les enquêtées « ne se construisent pas sur la base de récits individualistes » et « ne sont pas à l’origine de leurs identités » : « leur soi est saturé de devoirs et d’obligations liés à leurs relations aux autres ». L’individualisme doit-il être rejeté parce qu’il empêcherait de reconnaître et de valoriser les devoirs et les obligations qui nous lient les uns aux autres ? Qui dit bourgeois dit égoïste ? Ou au contraire revendiqué pour tous, en réaction à la situation actuelle qui le met hors de portée des femmes enquêtées (elles n’en ont tout simplement pas les moyens) ? La conclusion irait en ce sens : « Au sein de ces contraintes, elles déploient de nombreuses stratégies constructives et créatives pour engendrer un sentiment d’elles-mêmes qui soit doté de valeur ». Vers un individualisme populaire et féministe ? On pourrait prédire qu’on avancera vraiment sur la question dans la mesure où plutôt que de sempiternellement pointer l’aliénation, on prendra au sérieux l’expérience sociale des femmes respectables, et leur propre théorie de leur pratique, comme l’a si bien fait Beverley Skeggs.

Numa Murard
Non Fiction , 9 mars 2015
Compte-rendu

Dix-sept ans après sa parution en anglais, le livre issu de la thèse de la sociologue anglaise Beverley Skeggs est publié en français, par les éditions Agone. Il s’agit pour l’auteur d’éclairer la notion de « respectabilité » chez les femmes blanches des classes populaires. À la fois touchant (l’émotion de l’acte d’écrire est souvent soulignée) et théoriquement puissant, le livre de Beverley Skeggs est issu d’une enquête ethnographique de onze années, dans un lycée polyvalent du nord-ouest de l’Angleterre dans lequel l’auteure enseignait. L’ouvrage se concentre cependant sur les aspects théoriques et méthodologiques et sur la discussion des résultats. Seuls quelques-uns des témoignages et des observations empiriques qui nourrissaient la version complète de la thèse sont repris dans le livre. Les conclusions de l’auteur ne s’appuient d’ailleurs pas seulement sur les entretiens diachroniques menés entre 1983 et 1992, mais aussi sur trois ans d’immersion dans le lycée lui-même. Les enquêtées, 83 femmes blanches, ont environ 16 ans au début de l’étude, moment où elles s’inscrivent dans une formation d’aide aux personnes. Cette formation est l’une des seules compatibles avec leur faible capital scolaire puisqu’elle valorise des compétences que les filles des classes populaires apprennent tôt au sein de leur environnement familial, et privilégie la pratique sur la théorie (« C’est agréable d’obtenir une qualification pour quelque chose qu’on est sûres de bien savoir faire », dit ainsi Julie S., en formation d’aide à domicile). La formation est surtout vue comme un moyen d’échapper au chômage qui fait rage chez les jeunes de la région.

Les enquêtées, remarque l’auteure, revendiquent très souvent cette respectabilité, notamment pour se distinguer des plus pauvres que soi (qui sont « sales », « grossiers », « feignants », « peu respectables »). Cette respectabilité est pour elles un moyen de se rassurer autant que d’assurer leur place sociale. Dans l’analyse principale de l’ouvrage, qui porte sur la relation que les sujets de l’enquête entretiennent à la sexualité, la chercheuse remarque que ces femmes répugnent à être « sexualisées », c’est-à-dire considérées à travers leurs attributs et leur valeur sexuels. Mobilisant la bibliographie existante (notamment Richard Dyer et Lynda Hart), Beverley Skeggs rappelle que les normes sexuelles sont aussi des normes sociales et raciales, la sexualité convenable et mesurée étant souvent liée à la bourgeoisie blanche. Les femmes des classes populaires, elles, rejettent le fait d’être associées à la sexualité : « pour les femmes des classes populaires, il est très difficile d’assumer une identité sexualisée (homo- ou hétérosexuelle) car c’est précisément cette sexualisation qu’elles cherchent à éviter dans leur quête de respectabilité » (p. 268). Pour autant, les femmes des classes populaires peuvent jouer de leur féminité sur le marché matrimonial et/ou sur le marché de la séduction à travers ce que la sociologue nomme le « glamour ». Le « glamour » est vu par l’auteure comme une ressource culturelle de certaines des femmes enquêtées. Il s’agit d’un ensemble d’attitudes et d’apparences qu’elles adoptent pour suggérer en société (dans un contexte hétéro-normé, auprès des hommes mais également pour se distinguer d’autres femmes) leur féminité hors du commun, sortant du quotidien, une mise en scène donnant implicitement à voir leur désirabilité sexuelle tout en demeurant respectables. Cette façon de se rendre désirable est également un moyen pour ces femmes de montrer qu’elles ne sont pas « indésirables » socialement, qu’elles sont bien « à leur place ». L’auteure met donc en lumière la tension dans laquelle sont prises ces femmes, soumises à des injonctions contradictoires (être discrètes, pudiques, convenables mais disponibles et désirables), tensions qu’elles tentent de déjouer et d’apaiser par leur revendication de respectabilité.

Lorsque Beverley Skeggs note que « la notion de respectabilité, alors que l’enquête en était déjà à un stade avancé, s’est révélée centrale pour rendre compte des identifications, dissimulations et résistances répétées » (p. 333), elle met en avant le choix qu’elle a fait d’une démarche dialogique. Son souci de l’empirisme et du dialogue avec les enquêtées est autant épistémologique que politique, et traduit sa volonté de « prendre au sérieux » ce que ces personnes, exclues des espaces de la production médiatique, universitaire et politique, ont à dire. En retour, la sociologue leur explique ses propres analyses et théories. Cette démarche lui permet d’une part de donner une visibilité à ce groupe social, d’autre part de nuancer son point de vue d’universitaire par la confrontation à celui des enquêtées.

La chercheuse insiste sur la « situation » depuis laquelle elle mène son étude, s’inscrivant par là dans une démarche souvent mise en avant par des féministes, pointant le fait que tout énoncé, fût-il rigoureusement scientifique, est influencé par les conditions sociales de son émergence. Ceci n’amène pas pour autant la sociologue à un relativisme absolu. Cette posture réflexive amène l’auteure à expliciter son appartenance de classe et celle des enquêtées : « nous occupons des positions différentes par rapport aux discours savants. J’ai recours à un cadre universitaire (qui fait maintenant partie de mon capital culturel) pour expliquer leurs expériences ; elles utilisent d’autres discours, ceux auxquels elles ont accès (leurs ressources culturelles). Nos ressources culturelles ont des valeurs différentes, tant en termes de légitimité que de valeur d’échange » (p. 325). Si Beverley Skeggs ne fait plus partie des classes populaires, elle s’autoanalyse (l’autoanalyse parsème tout le livre) comme une transfuge de classe. C’est cette position non pas marginale mais tour à tour au cœur de deux milieux (populaire puis universitaire) qui lui permet, écrit-elle, une meilleure appréhension du monde social qu’elle étudie : « parce que j’avais ressemblé par le passé aux femmes étudiées, j’avais moins l’impression d’être une touriste scrutant avec voyeurisme les différences de classe » (p. 72), « l’expérience de la marginalité et du déplacement (à travers les frontières de classe), m’avait permis de mettre de la distance avec le lieu d’où je venais et celui où je me trouvais » (p. 73).

De l’empirisme de cette enquête et de l’autoanalyse introductive, découle une théorisation qui « plaide d’abord en faveur d’une réactivation de la pensée en termes de classe au sein des études féministes et des Cultural Studies ». L’auteure dénonce avec vigueur le fait que l’analyse en termes de classes ait « quasiment disparu des études féministes, y compris celles qui revendiquent une position matérialiste » (p. 45). Pour Beverley Skeggs, c’est précisément parce que les universitaires, n’ayant pour la plupart jamais vécu dans les classes populaires, ne ressentent pas la domination de classe qu’ils et elles la font passer au second plan de leurs études. « Penser que les classes n’ont pas d’importance est la prérogative de ceux qui ne sont pas touchés par les privations et les exclusions qu’elles impliquent » (p. 47). Aussi la sociologue interroge-t-elle la façon dont les personnes sur lesquelles elle enquête se représentent elles-mêmes. La plupart refusent de se dire membre de la classe ouvrière, montrant par là, écrit l’auteure, qu’« elles ont une idée très claire de ce qu’elles ne veulent pas être » (p. 162). Pour autant, la chercheuse n’abandonne pas cette catégorisation, préférant dévoiler pourquoi les femmes de l’étude la refusent.

Tout conduit donc l’auteure à insister sur les mécanismes sociaux qui disposent les femmes qu’elle étudie à s’engager dans une formation d’aide à la personne, à se marier, à avoir des enfants, etc. Pourtant, Beverley Skeggs semble vouloir se prémunir contre toute « accusation » de déterminisme (le mot n’apparaît pas dans le livre). La question du déterminisme est cependant posée dans la postface : plus encore que l’analyse en termes de classes sociales, celle en termes de déterminisme social est rejetée à l’université. Par ailleurs, Beverley Skeggs dénonce la sélection sociale opérée par l’université, et les conséquences que cette sélection imprime sur les études féministes – sans jamais toutefois nommer précisément qui elle vise. Il nous semble que l’ouvrage gagnerait à assumer la posture déterministe qui sous-tend ses analyses – déterminisme qui n’implique pas d’évacuer le vécu des individus, de les penser prédéterminés.

L’auteure montre dans ce livre à quel point les subjectivités, les façons de se comporter en public mais aussi les ressentis intimes sont largement produits par les appartenances de genre, qui ne peuvent être pensées indépendamment des appartenances de classe. En plus de ces deux facteurs, Beverley Skeggs souligne l’importance de la composante « raciale »1 dans la construction des subjectivités (elle montre à plusieurs reprises l’importance du fait que les femmes qu’elle étudie soient blanches). À travers sa démarche, se lit une véritable ambition d’appréhender les individus comme situés à l’intersection de plusieurs facteurs de domination, vécus simultanément et indissociablement : classe, genre, « race », (in)validité, âge, lieu de vie, etc.. Le concept d’intersectionnalité n’est pourtant pas nommé, car il était encore peu usité au moment de l’écriture de Formations of Class and Gender: Becoming Respectable. Beverley Skeggs démontre avec cet ouvrage que la démarche intersectionnelle peut amener à un discours scientifique et politique puissant, pour peu qu’il ne soit pas une déclaration d’intention et que les différentes formes de domination exercées et subies simultanément soient réellement étudiées.

1 Il convient d’entendre la « race » comme une assignation sociale, réappropriée ou non par les personnes concernées. Voir par exemple Éric Fassin, Didier Fassin, De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, Paris, La Découverte, 2006.

Vincent Bollenot
Lectures , 10 février 2015
Conférence de Beverley Skeggs
Le vendredi 27 mars 2015    Lyon (69)
Conférence de Beverley Skeggs
Le jeudi 26 mars 2015    Paris (75)
Réalisation : William Dodé