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Des footballeurs au travail
Au cœur d’un club professionnel
Parution : 21/10/2016
ISBN : 9782748902754
Format papier : 312 pages (12 x 21 cm)
20.00 €

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« En entrant dans la salle de détente, le coach interpelle les quatre joueurs avec un léger sourire au coin des lèvres : “Vous êtes racistes, à rester ensemble là ?” Ils sont tous noirs de peau. Henri rétorque, provoquant le fou rire de ses trois collègues : “Non, Fabrice il n’est pas black, c’est un Bounty !” Cette expression signifiant “noir à l’extérieur, blanc à l’intérieur“souligne que Fabrice, certes né au Congo, a grandi en France. Décontenancé, le coach ressort ; mais un des entraîneurs adjoints revient aussitôt après, plus énervé : “Henri je ne rigole pas ! Ça m’énerve de vous voir comme ça, entre vous !” Et Fabrice, lui tournant le dos, de répondre en rigolant : “Nous on ne peut pas parler avec eux, ils parlent des voitures qu’ils vont acheter, des maisons… Nous on ne peut pas, on est des piétons !” »

Loin des clichés de l’enfant gâté ou du sportif passionné, les joueurs des équipes professionnelles sont engagés dans un espace où les rapports de domination et les inégalités entre travailleurs pèsent d’un poids considérable. À partir d’une immersion de plus de trois ans dans le quotidien de footballeurs appartenant à un club professionnel français, ce livre nous fait entrer dans les coulisses d’une de ces entreprises du spectacle sportif pour y disséquer les différentes facettes du travail des footballeurs, qu’il s’agisse du poids de contrôle du « staff », de la mise à l’épreuve des corps, de la porosité des frontières entre travail et vie privée, ou bien encore des logiques de sélection avant chaque match.

Frédéric Rasera

Frédéric Rasera est sociologue, enseignant à l’université Lyon 2 et membre du centre Max Weber.

Les livres de Frédéric Rasera sur le site

Dossier de presse
Clément Berger
Planète Lyon , Printemps 2017
Philippe Collin
France Inter - L'Oeil du Tigre , 08/01/17
Denis Bidault
En attendant Nadeau , 31 décembre 2016
1er décembre /2016
Yves
librairie buveurs-d'encre , 28 octobre 2016
Une incertitude permanente
Frédéric Rasera, sociologue et enseignant à l’université Lyon 2, a vécu en immersion totale dans un club de Ligue 2 pendant 16 mois. Il en a tiré un livre : “Des footballeurs au travail”. Une expérience passionnante permettant de mieux comprendre la réalité du métier de footballeur professionnel.


Pourquoi un livre sur les footballeurs ?

Frédéric Rasera : Je connais ce milieu car j’ai longtemps joué au foot, jusqu’en CFA 2. Du coup, j’ai voulu faire de la sociologie du football professionnel. Notamment parce que le sport en général et le football en particulier sont des thèmes de recherche assez peu légitimes : bizarrement, le foot est très médiatisé et, en même temps, les sciences sociales ne s’y intéressent pas. Cette invisibilité du travail sportif m’intéressait. Et puis c’est un univers professionnel où on gagne beaucoup d’argent et, à travers les médias notamment, on a une image de footballeurs en apesanteur sociale, en dehors du monde... “Ils sont sur une autre planète”, répète-t-on souvent à leur sujet. Alors, certes, ils évoluent dans un univers professionnel particulier, mais comme d’autres personnes : joueurs de tennis, chanteurs, danseurs contemporains... Mon idée, c’était donc de réhabiliter les footballeurs dans leur condition de travailleurs et d’analyser les contraintes de leur métier (pas de week-ends ni de jours fériés, changements constants de l’emploi du temps...). En leur donnant aussi la parole : sur leur quotidien de travailleur, la gestion de leur corps, les rapports hiérarchiques... J’ai donc mené une étude ethnographique dans un club de Ligue 2. C’est une méthode en sciences sociales où on s’immerge dans un groupe pour observer son fonctionnement sur la durée.

Pourquoi avez-vous choisi un club de Ligue 2 ?

C’est un club assez classique dans une ville moyenne de 150 000 habitants. Ce club est un bon exemple de la réalité d’un footballeur professionnel français. Et puis, l’un de mes meilleurs amis jouait en équipe première et je connaissais aussi le médecin du club. C’était indispensable pour avoir mes entrées et expliquer mon projet. En effet, ce n’était pas forcément évident pour un club de football professionnel d’ouvrir ses portes au quotidien à un sociologue. En sachant que tout est anonyme dans le livre et que chaque prénom a été changé. Au final, j’ai noué une relation de confiance avec les membres du club, qui ont pu me parler librement.

Comment avez-vous travaillé ?

L’enquête dans son ensemble a duré un peu plus de trois ans. Avec une première partie de 16 mois d’observation dans le club, principalement à l’entraînement où je pouvais côtoyer les joueurs au quotidien car j’allais où je voulais : terrains, salle de soins, salle de vidéos pendant les causeries du coach... ‚a me permettait d’observer les pratiques concrètes et de discuter avec tous les acteurs : joueurs évidemment mais aussi kinés, entraîneurs adjoints, coach principal, président... Par la suite, je suis moins allé aux entraînements pour réaliser des entretiens avec les joueurs et passer du temps avec eux en dehors du football. J’ai ainsi pu analyser notamment les contraintes qui pèsent sur les footballeurs au quotidien.

Quelles contraintes ?

Un joueur pro vit dans un climat anxiogène où tout est fragile. En effet, ils vivent dans une incertitude permanente liée à l’organisation de leur travail. On est dans un univers professionnel où les enjeux des résultats sportifs déterminent l’ensemble de l’organisation du travail : par exemple, personne ne va s’étonner de faire un entraînement un jour férié, ou bien si, après un match raté le samedi soir, l’entraîneur en colère décide de mettre un entraînement le dimanche matin à 7 h. Aucun univers professionnel n’autorise ça ! (Rires) Au quotidien, leur vie privée est donc totalement dépendante de leur métier. J’ai l’exemple de cette femme de joueur qui avait préparé le repas du déjeuner pour le jour de la reprise de la saison. Sauf que le matin même, son mari l’informe que le club vient de lui envoyer un SMS pour le prévenir que les repas devront être pris par les joueurs au centre d’entraînement à midi toute la semaine. Du coup, ça peut créer des conflits avec des compagnes de joueurs qui en ont ras le bol. Et puis, chaque semaine, le travail des footballeurs dépend de la décision d’un seul homme - le coach - qui décide de les titulariser ou de les retenir dans le groupe. Leur condition d’emploi est aussi extrêmement fragile, ils sont en CDD et savent que leur carrière sportive sera courte. Prenons l’exemple d’un joueur souvent titulaire : il joue presque tous les matchs, donc si on regarde après coup sa saison, on se dit qu’il a bénéficié d’une bonne stabilité. Mais en réalité, dans son quotidien, dans la manière dont est organisé le travail, il sait très bien que s’il réalise un mauvais match, sa position peut très vite devenir fragile. Et les joueurs évoquent souvent cette idée : “ça va vite dans les deux sens.” En effet, un attaquant qui ne met plus de buts peut rapidement être mis de côté et ça va être compliqué pour lui de retrouver un emploi. Alors que s’il inscrit 15 buts en Ligue 2, des clubs de Ligue 1 vont s’intéresser à lui, avec un salaire multiplié par deux. Sans parler de l’angoisse du blessé de longue durée qui se retrouve en fin de contrat à 31 ans... Leurs conditions sociales peuvent changer très vite.

En tout cas, un grand paradoxe ressort de votre enquête : le football pro est un univers très individualisé et concurrentiel (chacun son parcours, son âge, son contrat, son salaire...) alors que le collectif est en permanence mis en avant pour atteindre les objectifs du club !

Oui, des logiques assez contradictoires reposent sur les joueurs : c’est ultra-individualisé, avec par exemple souvent des primes individuelles en fonction du nombre de matchs disputés, alors que... le joueur individualiste est hyper mal vu ! Le message de l’importance du collectif est tout le temps martelé mais on se doute bien qu’il y a des hiérarchies, des intérêts divergents, des connivences, des joueurs qu’on aime moins que d’autres... Du coup, parfois, il peut y avoir une sorte d’hypocrisie collective. J’ai vu plein d’exemples : un remplaçant content après une défaite car il se dit qu’on va à nouveau faire appel à lui, gueule parce que son concurrent vient de marquer ! Une autre fois, un défenseur m’a raconté ses débuts dans son ancien club où il était un jeune remplaçant et espérait que son équipe gagne sur des scores du type 5-4, pour que le coach ait quand même envie de faire appel à lui en défense ! C’est hyper ambigu comme sentiments... Mais ce n’est pas de la faute des joueurs : ils ont 20 ans, ils n’ont pas fait d’études ; s’ils ne jouent pas, leur vie s’arrête... Et quand on analyse toute l’organisation du travail : on ne voit pas comment ça pourrait être différent, en fait !

Cependant, les footballeurs pros, même en L2, restent souvent des privilégiés : ils sont très bien payés alors qu’ils travaillent très peu, ce qui n’est pas logique en termes de productivité classique ?

“Travailler très peu”, ça dépend quelles contraintes de travail on cible... Par exemple, quand ils vont jouer un match pour la plupart de milieux populaires et gagner 10 000 euros par mois, pour eux, c’est vraiment énorme par rapport à leur milieu d’origine. Mais en même temps, ils ont bien conscience qu’ils ne seront jamais rentiers. Notamment quand ils se comparent avec des joueurs très peu connus qui ont réussi malgré tout à jouer en Ligue 1 quelques années en gagnant des salaires de 40 000 euros mensuels. Ce qui change tout par rapport à eux.
Clément Berger
Planète Lyon , Printemps 2017
Les footballeurs sont devenus des petits entrepreneurs de leur carrière
Passionné de foot et sociologue de surcroît, Frédéric Rasera est, avec Stéphane Beaud ou Julien Bertrand, un des rares membres de sa corporation à s’être intéressé au monde du football français. Et pas qu’à moitié, puisqu’il a passé trois ans auprès d’un effectif de Ligue 2, pour en tirer un livre publié aux éditions Agone : Des footballeurs au travail. Au coeur d’un club professionnel. L’ouvrage en dit long sur le milieu pro de ces footeux « de l’ombre » qui forment la grande majorité des troupes, loin des destins dorés des stars du ballon rond. Entretien de vestiaire avec un homme de terrain, plus Bourdieu que Paganelli.

Pour écrire ce livre, vous êtes parti du constat selon lequel les joueurs les plus performants et les mieux payés étaient aussi les plus représentés médiatiquement. En quoi cela déforme-t-il notre vision du joueur de foot "lambda" ?

La manière dont le football professionnel est médiatisé peut effectivement nourrir des représentations tronquées de la condition des footballeurs. Par exemple, s’agissant de leurs niveaux de rémunération, les médias rappellent régulièrement les salaires mirobolants des joueurs les plus réputés. Mais cela masque le fait que le football est un univers professionnel très inégalitaire. Dans le club de Ligue 2 où j’ai enquêté, les salaires bruts mensuels allaient d’environ 2 500 euros à 35 000 euros. On est loin du million d’euros par mois de Thiago Silva au PSG. Mais surtout, la médiatisation des footballeurs participe au fait qu’on a du mal à les penser comme des travailleurs à part entière, inscrits dans un rapport de subordination salariale et qui doivent faire face à des contraintes professionnelles spécifiques. Enfin, il faut avoir en tête que les joueurs s’ajustent aussi aux médias en maîtrisant l’image qu’ils peuvent donner...

En quoi cette déformation de leur image délégitime-t-elle leurs luttes sociales et la pertinence de leurs revendications ? ?

Les footballeurs professionnels sont des salariés qui appartiennent à des entreprises et, plus généralement, à un univers professionnel qui est traversé par des rapports de force. Mais ils sont souvent dépeints comme étant avant tout des nantis qui gagnent des sommes astronomiques pour exercer une activité qui a plus les allures d’un loisir que d’un « vrai travail ». Si bien que lorsqu’ils se mobilisent collectivement autour d’enjeux qui touchent pourtant à leur condition de travailleurs, leurs actions sont souvent délégitimées. En 2008 par exemple, lorsque les footballeurs professionnels, via leur syndicat, ont menacé de faire grève pour empêcher que les présidents de clubs deviennent majoritaires au conseil d’administration de la Ligue de football professionnel, il était fréquent d’entendre des voix s’indigner que ces sportifs si bien payés osent faire grève.

[…]

Comme dans toute entreprise, le groupe pro est constituée de contremaîtres, d’intermédiaires entre les chefs et les employés. Ce sont les joueurs désignés comme "relais de vestiaire" et les membres subalternes du staff, comme les adjoints et les kinés. Quelle attitude adoptent-ils avec les joueurs ?

Dans ce collectif de travail, l’opposition centrale est celle qui oppose le coach au groupe de joueurs qu’il a la charge de diriger. Et effectivement il y a toute une série de relais possibles entre lui et le « vestiaire ». Mais les principaux intermédiaires restent les entraîneurs adjoints. Ils ont un rôle central dans l’organisation du travail en étant plus proches des joueurs que le coach. Les joueurs vouvoient le coach alors qu’ils tutoient ses adjoints. Leur position les conduit à faire passer des messages aux joueurs mais aussi à être à leur écoute afin de faire remonter des informations. C’est une position qui n’est pas toujours simple à tenir : ils doivent allier autorité et proximité.

Peut-on dire que le monde professionnel des footballeurs est un miroir grossissant des logiques à l’œuvre dans le reste du monde du travail ?

Il ne faut pas aller trop vite... Et rappeler d’abord que le football est un univers professionnel qui a une histoire propre avec des modes de fonctionnement spécifiques. Ceci étant, il me semble qu’à travers l’étude du football professionnel on peut éclairer les effets de certaines logiques qui peuvent être à l’œuvre dans d’autres univers professionnels : les tensions entre valorisation du collectif et gestion individualisée de la main-d’œuvre, l’incertitude du temps de travail sur la vie familiale, le poids de la précarité sur la santé physique et psychique...


L’intégralité de l’entretien de Barthélémy Gaillard et Frédéric Rasera est disponible pour les abonnés Vice Sport : https://sports.vice.com/fr
Barthélémy Gaillard
Vice Sports , 20 mars 2017
Frédéric Rasera : « Le temps de jeu est une arme pour les employeurs »

Après de longs mois aux côtés de professionnels, Frédéric Rasera, sociologue, témoigne du quotidien de ces acteurs du football et des dynamiques qui rythment leur vie. Interview.

Dans un récent ouvrage intitulé “Des footballeurs au travail. Au cœur d’un club professionnel”, le sociologue Frédéric Rasera rend compte de son immersion de longue durée au sein du “groupe pro” d’un club de Ligue 2. À rebours des images dominantes, il propose de regarder les footballeurs dans leur condition de travailleurs. Interview.

Comme a pu l’écrire Stéphane Beaud, il est difficile de prendre le football au sérieux en sciences sociales. Comment en êtes-vous venu à faire une sociologie du football professionnel?
Déjà, je joue au foot depuis tout petit. Le football a toujours eu une place importante dans ma vie… J’ai même eu l’ambition quand j’étais plus jeune, comme beaucoup de joueurs, de devenir footballeur professionnel. Puis au cours de mes études j’ai pu constater que le foot était un objet de recherche peu légitime en sciences sociales. Pourtant, il me paraissait être un terrain intéressant pour discuter un ensemble de questions sociologiques touchant à la mobilité sociale, à la légitimité culturelle, aux rapports de domination, etc. À partir de là, je dirais que deux grandes logiques m’ont orienté vers l’étude du métier de footballeur. D’abord, je suis arrivé en sociologie à un moment où la question de l’invisibilité du travail sportif en général et du travail footballistique en particulier commençait à être soulevée. Ensuite, pour se lancer dans ce type de projet, il faut aussi avoir la possibilité de mener une recherche. Et là, j’avais plusieurs contacts dans un club professionnel que j’appelle “L’Olympique” dans le livre et où j’ai moi-même joué quand j’étais plus jeune: un de mes meilleurs amis, Alex dans le livre, y était footballeur pro, je connaissais aussi le médecin du groupe pro… Bref, j’avais tout un ensemble de ressources me permettant d’enquêter sur ce milieu professionnel.

Et comment ces ressources vous ont permis concrètement d’entrer à l’intérieur du club professionnel de l’Olympique?
Très concrètement, le point de départ est une discussion informelle avec mon médecin traitant qui était donc aussi le médecin attitré de l’équipe première de l’Olympique. Je le connaissais depuis longtemps, de l’époque où je jouais au club. Nous discutions de mes études, de mon intérêt pour le football professionnel comme objet de recherche… Et au cours de cette conversation, il me demande si ça m’intéresserait de venir au centre d’entraînement du groupe pro. Connaissant bien le foot, ça m’a un peu étonné parce que j’avais bien intégré que ce milieu professionnel est très fermé… Par exemple, bien que mon ami Alex soit footballeur professionnel au club, je ne lui avais jamais demandé s’il était possible de venir le voir sur son lieu de travail. Du coup, par l’intermédiaire du médecin du club, je suis arrivé un matin à l’entraînement. D’ailleurs, ce jour là, j’ai vu pour la première fois Alex sur son lieu de travail au contact de ses collègues…. C’était assez bizarre, il y avait pour nous deux une superposition entre les scènes professionnelle et amicale.

Comment l’entraîneur a-t-il réagit à votre entrée dans le collectif de travail?
Quand je me suis présenté, je lui ai rapidement expliqué mon intérêt pour le métier de footballeur. Lui-même ancien joueur pro, il avait l’air sensible à mon propos… Mais je pense aussi qu’il a été un peu contraint. Le coach, c’est le boss au sein d’un collectif de travail, mais il est aussi salarié. Et en l’occurrence, il était au club depuis peu de temps, alors que le médecin qui me soutenait en était une figure historique et connaissait le président du club de longue date. Bref, les conditions de mon entrée sur ce terrain d’enquête sont aussi à mettre en relation avec les rapports de pouvoir internes à ce club professionnel. Le coach m’a alors dit de voir avec Alex pour ce qui est du planning des séances d’entraînement et que je pouvais venir quand je voulais. Au début j’allais beaucoup sur les terrains d’entraînement au côté des adjoints, puis très vite j’ai pu accéder aux différents espaces de travail des joueurs: vestiaires, salle de soins, salle de détente, etc. En même temps, au fur et à mesure de mon immersion, j’ai commencé à côtoyer les joueurs de plus près. Alex m’a notamment présenté à ses collègues footballeurs. Jusqu’ici on était très proche et en même temps toutes ses sociabilités liées au foot pro, je ne les connaissais pas trop.

C’est une démarche d’enquête qui demande un investissement important…
Ça peut paraître anodin mais pour réaliser ma thèse de sociologie à partir de laquelle est tiré le livre, j’ai eu la chance de bénéficier d’une bourse. En plus de ma recherche, je devais donner des cours à l’université. Et la première année, toutes mes heures de cours étaient placées sur le second semestre. Du coup, au moment où l’entraîneur m’a donné son accord pour venir quand je voulais, je n’avais pas encore de cours. Je suis donc rentré dans le quotidien de travail des joueurs pendant plusieurs mois sans être pris par d’autres obligations. Ça a été une chance énorme. Cela m’a permis de m’investir d’emblée “corps et âme” sur mon terrain d’enquête. Ayant bien conscience qu’en sociologie c’était assez rare de pouvoir observer de près le quotidien d’une entreprise, une fois avoir mis les pieds à l’intérieur du club mon souci a été d’y rester…Je ne pouvais par exemple pas me dire “je vais prendre du recul deux semaines par rapport au terrain, pour reprendre les données, les hiérarchiser, puis revenir ensuite”. C’était impossible, j’aurais gêné l’organisation du collectif de travail. Après, au bout de six mois, plutôt que d’y aller tous les jours, j’y allais trois fois par semaine en moyenne. En tout, je suis resté environ seize mois au centre d’entraînement. Après cette période, je me suis centré sur d’autres dimensions de l’enquête, en faisant notamment des entretiens approfondis avec les joueurs et les membres du staff….Donc voilà à peu près comment ça s’est passé.

Comment avez-vous réussi à gérer votre place au sein du collectif de travail?
L’enjeu principal pour moi au début était de ne pas être renvoyé du côté du président ou du coach. En recevant l’autorisation d’enquêter, il y avait ce risque. Ce souci éventuel a pu être vite réglé notamment grâce à Alex qui m’a d’une certaine manière parrainé auprès de ses collègues. Et puis en retour, il faut dire que le coach et le président du club ne se sont pas vraiment intéressés plus que ça à moi et à mon travail… Finalement, ils m’ont laissé très tranquille, me permettant d’être vraiment au contact des joueurs. Au moment où j’enquête, j’étais étudiant, pour ces dirigeants je n’étais pas quelqu’un de potentiellement “dangereux” contrairement à un journaliste sportif par exemple. Au début, quand j’ai présenté au président les grandes lignes de mon travail, il m’a dit qu’il trouvait intéressant cette manière de s’intéresser aux joueurs, qu’on ne les regardait pas souvent comme ça… De ce point de vue, il était tout à fait d’accord avec moi. Mon point de vue se construisait contre les images médiatiques dominantes des footballeurs, et cela a vraisemblablement joué en ma faveur.

D’une certaine manière, on pourrait dire que vous avez écrit un Secret Footballeur à l’envers. Vous écrivez sans cacher votre identité, tandis que vous conservez l’anonymat des joueurs…
Oui, car mon travail est très différent. Il est d’abord orienté par un questionnement sociologique sur le travail des footballeurs. Dans cette perspective, je mobilise des extraits d’entretien, des observations, des anecdotes, pour ce qu’ils révèlent de logiques sociales plus générales. Quand je rends compte d’une étude de cas, quand je reviens sur des pratiques concrètes, l’idée n’est pas de savoir qui est qui. C’est un point qui me paraît d’autant plus important de souligner que le traitement médiatique des footballeurs va dans le sens d’une très forte personnalisation: les joueurs sont notés individuellement, on cherche des “scoops” sur les pratiques jugées déviantes d’un joueur, etc. Par exemple, j’évoque à un moment dans le livre le cas d’un joueur qui, n’étant pas titularisé par le coach, est content que l’équipe perde. Si on prend cet exemple là en ayant un regard normatif, en cherchant le “coupable”, on joue le jeu des institutions, on personnalise tout, et on s’empêche de penser les logiques plus générales qui sont à l’origine d’une telle attitude. Quand j’évoque cet exemple, l’idée est de montrer le rapport différencié des joueurs aux enjeux qui sont légitimés par les dirigeants, et que pour comprendre ce rapport il faut prendre en compte la place des joueurs dans le collectif de travail, leur position sur un marché du travail qui est très incertain, etc. Et d’ailleurs, ce n’est que la relation ethnographique de longue durée, marquée par la confiance, qui permet d’avoir ce genre de discours qui se disent en privé. Quand on reste dans la durée, on s’aperçoit que ces prises de positions-là sont en fait assez banales. Il s’agit d’en rendre compte sociologiquement.

Vous écrivez qu’ ”être mobilisé corps et âme pour l’équipe ne va pas de soi”, nuançant ainsi les discours sur la “passion” individuelle qui sont omniprésents dans cet univers professionnel…
Les footballeurs professionnels parlent très souvent de la “passion” qu’ils ont pour leur métier. Il ne s’agit pas de nier ce discours, il faut évidemment le prendre très au sérieux. Mais ce que je montre c’est que la passion n’est pas le seul ressort explicatif des pratiques. Si on ne prend pas en compte les questions économiques, l’organisation du travail, on passe à côté de beaucoup de choses. De plus, la passion n’implique pas automatiquement une acceptation des contraintes professionnelles auxquelles les joueurs doivent faire face. Il m’est apparu important d’aller au-delà d’une grille de lecture mécanique des logiques de domination qui consisterait à dire que parce que ces travailleurs sont passionnés par leur métier ils en accepteraient toutes les contraintes et participeraient de fait à leur propre exploitation. À cet égard, leur passion peut même être parfois un véritable ressort de résistance aux impositions de leurs dirigeants. Par exemple, ça peut être au nom de sa passion, d’une envie de participer au match qui est plus forte que tout, qu’un joueur remplaçant peut parfois souhaiter que son équipe soit en difficulté… Dans l’espoir que le coach procède à un changement et le titularise.

À propos de cette valorisation de la “passion” chez les footballeurs, vous expliquez que l’agent du joueur peut finalement tenir un rôle important…
Les références à la “passion”, mais aussi à la “famille”, à “l’aventure humaine”, etc. saturent le quotidien de travail des footballeurs professionnels, avec en creux une forte dénégation des dimensions économiques. Dans ce contexte, les agents de joueurs qui prennent en charge les négociations contractuelles avec l’employeur permettent aux logiques économiques de ne pas s’immiscer de manière trop directe entre le joueur et les dirigeants. La présence des agents dans le foot pro est à mettre en relation avec la très forte individualisation des carrières, ce qui vaut d’ailleurs à ces intermédiaires d’être souvent dénoncés comme responsables de la “démoralisation” du football… Mais en retour, leur travail d’intermédiation entre les joueurs et les dirigeants permet de prendre en charge tout ce qui pourrait gêner l’idéologie sportive.

Peut-on dire qu’il existe deux types de compétences requises pour les joueurs: les compétences sportives qu’on peut mobiliser dans le cadre du marché du travail d’une part et les compétences extra-sportives qui s’expriment dans un contexte local (aisance en public, fidélité au club, etc.) d’autre part?
Je ne pense pas qu’on puisse les opposer ainsi parce que ça laisserait entendre que les secondes ne sont pas valorisables sur le marché du travail. La fidélité au club est bien quelque chose qu’un joueur peut mettre en avant pour se faire valoir auprès de son employeur. Cette question dépasse le cadre du livre qui est centré sur le quotidien de travail et pas spécifiquement sur le marché. Mais elle ouvre sur une idée plus générale qui veut que la valeur d’un joueur, entendu ici comme l’ensemble des propriétés qui valent quelque chose pour un employeur, ne se réduit pas aux seules compétences sur le terrain. Par exemple, les dirigeants peuvent se dire “on va prendre un joueur pour encadrer le vestiaire, on sait qu’il ne va pas beaucoup jouer parce qu’il est en fin de carrière, mais il pourra encadrer les jeunes, faire le relais avec le coach”…Tout ça, ce sont bien des compétences valorisables. Être footballeur ce n’est donc pas seulement taper dans un ballon, il y a aussi tout un ensemble de dimensions qui entrent en jeu… Et cette pluralité peut d’ailleurs parfois, je l’évoque dans l’ouvrage, mener à des tensions pour les encadrants. Par exemple “qu’est ce qu’on fait d’un joueur qui n’est pas très discipliné, qui arrive régulièrement en retard à l’entraînement, etc. mais qui en même temps est super fort sur le terrain? Est-ce qu’on le sanctionne sportivement en le mettant remplaçant parce que qu’il met en péril la cohésion du groupe ou est-ce qu’on le met quand même au risque de voir l’ambiance de travail se détériorer?” Ce sont des questions auxquelles peuvent être confrontés les membres d’un staff.

Dans votre ouvrage, vous écrivez que “l’ancienneté dans le métier est instituée comme une ressource qui offre aux footballeurs les plus dotés une position de pouvoir sur leurs collègues”. Est-ce parce que l’ancienneté est associée à des critères extra-sportifs très valorisés dans cet univers professionnel, notamment la valorisation d’un modèle familial traditionnel?
Il faut ici distinguer, d’une part, l’ancienneté dans le métier qui renvoie à la longévité de la carrière professionnelle et, d’autre part, d’autres attributs comme la mise en couple et la paternité qui sont effectivement fortement valorisés dans le foot pro. Après, il se trouve que très souvent cette ancienneté dans le métier va de pair avec ce modèle familial. Mais attention, il faut penser ces cas, même très rares, de joueurs trentenaires qui ont une longue carrière derrière eux, qui sont célibataires et sans enfants… Ces caractéristiques n’annihilent pas leur statut d’ “ancien” et les prérogatives qui lui sont associées. Dans un vestiaire, c’est l’ancienneté dans le métier, qui met donc en jeu une certaine expérience professionnelle, qui structure les relations entre les joueurs. C’est quelque chose d’assez classique que l’on retrouve dans d’autres univers professionnels. Dans le foot, cette dimension me paraît intéressante dans la mesure où ce qu’on appelle classiquement la hiérarchie sportive, les titulaires, les remplaçants, etc., ne va pas forcément de pair avec les logiques de pouvoir qui structurent le quotidien de travail. Très concrètement, j’ai pu observer de jeunes joueurs prêtés par un club de Ligue 1, devenir indiscutables sur le terrain par rapport à d’autres joueurs et, en même temps, comme il s’agissait de joueurs de vingt ans, ils n’avaient pas vraiment leur mot à dire dans le quotidien de travail.

En même temps, la hiérarchie sportive, décidée par le coach est un enjeu central pour les joueurs…
Oui, c’est un enjeu central pour les joueurs, et leur mise en concurrence pour les places sur le terrain les inscrit dans une relation de dépendance personnalisée au coach qui a officiellement le pouvoir de sélectionner. En les alignant, le coach permet aux joueurs de vivre leur passion, d’avoir des primes, mais aussi et surtout d’acquérir de la visibilité sociale et d’exister sur le marché du travail. La nécessité d’ “avoir du temps de jeu”, expression commune chez les footballeurs, cristallise un peu tout ça. Et d’ailleurs, le temps de jeu est une arme pour les employeurs. Par exemple, si les dirigeants veulent se débarrasser de joueurs sous contrat, ils peuvent les priver de temps de jeu pour les pousser vers la sortie. Donc effectivement, la hiérarchie sportive est d’une grande importance pour les joueurs. On a ici deux choses. À la fois une caractéristique, qu’on retrouve dans le sport de haut niveau en général, qui implique que les positions doivent se faire et se refaire, et à laquelle les joueurs croient, car pour eux c’est important de toujours remettre en jeu leur place et de prouver leur valeur sportive. Si bien que la croyance des footballeurs dans le bien-fondé de la concurrence et de la compétition légitime au final des pratiques de gestion de la main-d’œuvre qui peuvent être extrêmement brutales. Et en même temps dans le foot on a les choix d’une personne qui interviennent dans le classement sportif. C’est ce qui différencie le football, les sports collectifs dans leur organisation actuelle, des sports où les évaluations sont impersonnelles, par exemple avec le chronomètre en athlétisme. Les footballeurs font face à des choix portés par une personne. Quelqu’un a le pouvoir de décider avec ses critères propres. Et les critères d’évaluation sont loin d’être uniformes, c’est pour ça qu’on peut voir souvent les joueurs mécontents de leur place remettre en cause les choix du coach. Et étant donné le pouvoir qu’il a sur eux, ils ne lui disent généralement pas directement.

Votre ouvrage va à l’encontre de nombreuses représentations. On peut dire par exemple que vous distinguez la catégorie de professionnel et la catégorie de travailleur.
Il faudrait poser les choses un peu différemment en rappelant que le football est structuré autour des catégories institutionnelles d’ “amateurs” et de “professionnels”. Cette division est le résultat d’une longue histoire marquée par des luttes dont l’enjeu est l’encadrement de la pratique. À l’origine, il y a cette idée que le football doit être avant tout une pratique désintéressée… Et alors l’intrusion de logiques économiques a été perçue comme une dénaturalisation de la “pureté” de la pratique qu’il fallait encadrer. En France, il y a alors eu la création d’un statut de joueur professionnel en 1932 pensé en opposition au statut amateur. Aujourd’hui, ces catégories structurent l’espace du football. Par ailleurs, le statut de professionnel est une catégorie d’institution qui assimile professionnel et travailleur. Cela n’est bien sûr pas dénué de sens, mais en même temps il ne faudrait pas laisser croire que les joueurs qui ne sont pas professionnels sont automatiquement écartés des rapports sociaux de travail. Mon livre porte sur des joueurs qui ont le statut professionnel et qui sont salariés d’un club. Mais parmi eux, certains ont joué par le passé dans des clubs de National, de CFA en étant officiellement amateurs tout en étant footballeurs à temps plein, mais en étant embauchés dans des conditions pas toujours très transparentes les mettant parfois dans des situations très précaires. Il existe bien un marché du travail footballistique amateur.

Comment cela s’observe concrètement?
Il suffit de regarder ce qui se passe en France en National, CFA, CFA2, voire même à un niveau régional. Récemment, je discutais avec un ancien footballeur professionnel qui est devenu entraîneur d’une équipe de CFA2. Il m’expliquait que son équipe a joué en Coupe de France contre une équipe de Division d’Honneur composée de trois joueurs qui ne vivaient que du foot. Ce sont donc des travailleurs qui sont amateurs du point de vue des institutions sportives. À la différence du football professionnel où l’encadrement de l’emploi est bien clair, notamment avec la Charte du football professionnel qui fait office de convention collective, dans le football amateur cela est plus flou, avec des situations qui peuvent être très différentes d’un club à l’autre. Il y a des contrats de travail officiels, le contrat fédéral notamment, mais il y a aussi tout un ensemble de relations plus opaques… Au final cela pose des questions de protection sociale pour des joueurs qui peuvent se retrouver dans des situations parfois très précaires. Par exemple, un de mes enquêtés, footballeur professionnel de Ligue 2 rémunéré 10.000 euros par mois, a joué par le passé plusieurs années en CFA et en National, en ne vivant que du foot, touchant autour de 1.000 euros par mois sans avoir de contrat de travail… Il y aurait tout un travail d’enquête à faire sur le marché du travail footballistique officiellement amateur…

Les cahiers du football , 16/02/2017
Frédéric Rasera : « Le temps de jeu est une arme pour les employeurs »

Après de longs mois aux côtés de professionnels, Frédéric Rasera, sociologue, témoigne du quotidien de ces acteurs du football et des dynamiques qui rythment leur vie. Interview.

Dans un récent ouvrage intitulé “Des footballeurs au travail. Au cœur d’un club professionnel”, le sociologue Frédéric Rasera rend compte de son immersion de longue durée au sein du “groupe pro” d’un club de Ligue 2. À rebours des images dominantes, il propose de regarder les footballeurs dans leur condition de travailleurs. Interview.

Comme a pu l’écrire Stéphane Beaud, il est difficile de prendre le football au sérieux en sciences sociales. Comment en êtes-vous venu à faire une sociologie du football professionnel?
Déjà, je joue au foot depuis tout petit. Le football a toujours eu une place importante dans ma vie… J’ai même eu l’ambition quand j’étais plus jeune, comme beaucoup de joueurs, de devenir footballeur professionnel. Puis au cours de mes études j’ai pu constater que le foot était un objet de recherche peu légitime en sciences sociales. Pourtant, il me paraissait être un terrain intéressant pour discuter un ensemble de questions sociologiques touchant à la mobilité sociale, à la légitimité culturelle, aux rapports de domination, etc. À partir de là, je dirais que deux grandes logiques m’ont orienté vers l’étude du métier de footballeur. D’abord, je suis arrivé en sociologie à un moment où la question de l’invisibilité du travail sportif en général et du travail footballistique en particulier commençait à être soulevée. Ensuite, pour se lancer dans ce type de projet, il faut aussi avoir la possibilité de mener une recherche. Et là, j’avais plusieurs contacts dans un club professionnel que j’appelle “L’Olympique” dans le livre et où j’ai moi-même joué quand j’étais plus jeune: un de mes meilleurs amis, Alex dans le livre, y était footballeur pro, je connaissais aussi le médecin du groupe pro… Bref, j’avais tout un ensemble de ressources me permettant d’enquêter sur ce milieu professionnel.

Et comment ces ressources vous ont permis concrètement d’entrer à l’intérieur du club professionnel de l’Olympique?
Très concrètement, le point de départ est une discussion informelle avec mon médecin traitant qui était donc aussi le médecin attitré de l’équipe première de l’Olympique. Je le connaissais depuis longtemps, de l’époque où je jouais au club. Nous discutions de mes études, de mon intérêt pour le football professionnel comme objet de recherche… Et au cours de cette conversation, il me demande si ça m’intéresserait de venir au centre d’entraînement du groupe pro. Connaissant bien le foot, ça m’a un peu étonné parce que j’avais bien intégré que ce milieu professionnel est très fermé… Par exemple, bien que mon ami Alex soit footballeur professionnel au club, je ne lui avais jamais demandé s’il était possible de venir le voir sur son lieu de travail. Du coup, par l’intermédiaire du médecin du club, je suis arrivé un matin à l’entraînement. D’ailleurs, ce jour là, j’ai vu pour la première fois Alex sur son lieu de travail au contact de ses collègues…. C’était assez bizarre, il y avait pour nous deux une superposition entre les scènes professionnelle et amicale.

Comment l’entraîneur a-t-il réagit à votre entrée dans le collectif de travail?
Quand je me suis présenté, je lui ai rapidement expliqué mon intérêt pour le métier de footballeur. Lui-même ancien joueur pro, il avait l’air sensible à mon propos… Mais je pense aussi qu’il a été un peu contraint. Le coach, c’est le boss au sein d’un collectif de travail, mais il est aussi salarié. Et en l’occurrence, il était au club depuis peu de temps, alors que le médecin qui me soutenait en était une figure historique et connaissait le président du club de longue date. Bref, les conditions de mon entrée sur ce terrain d’enquête sont aussi à mettre en relation avec les rapports de pouvoir internes à ce club professionnel. Le coach m’a alors dit de voir avec Alex pour ce qui est du planning des séances d’entraînement et que je pouvais venir quand je voulais. Au début j’allais beaucoup sur les terrains d’entraînement au côté des adjoints, puis très vite j’ai pu accéder aux différents espaces de travail des joueurs: vestiaires, salle de soins, salle de détente, etc. En même temps, au fur et à mesure de mon immersion, j’ai commencé à côtoyer les joueurs de plus près. Alex m’a notamment présenté à ses collègues footballeurs. Jusqu’ici on était très proche et en même temps toutes ses sociabilités liées au foot pro, je ne les connaissais pas trop.

C’est une démarche d’enquête qui demande un investissement important…
Ça peut paraître anodin mais pour réaliser ma thèse de sociologie à partir de laquelle est tiré le livre, j’ai eu la chance de bénéficier d’une bourse. En plus de ma recherche, je devais donner des cours à l’université. Et la première année, toutes mes heures de cours étaient placées sur le second semestre. Du coup, au moment où l’entraîneur m’a donné son accord pour venir quand je voulais, je n’avais pas encore de cours. Je suis donc rentré dans le quotidien de travail des joueurs pendant plusieurs mois sans être pris par d’autres obligations. Ça a été une chance énorme. Cela m’a permis de m’investir d’emblée “corps et âme” sur mon terrain d’enquête. Ayant bien conscience qu’en sociologie c’était assez rare de pouvoir observer de près le quotidien d’une entreprise, une fois avoir mis les pieds à l’intérieur du club mon souci a été d’y rester…Je ne pouvais par exemple pas me dire “je vais prendre du recul deux semaines par rapport au terrain, pour reprendre les données, les hiérarchiser, puis revenir ensuite”. C’était impossible, j’aurais gêné l’organisation du collectif de travail. Après, au bout de six mois, plutôt que d’y aller tous les jours, j’y allais trois fois par semaine en moyenne. En tout, je suis resté environ seize mois au centre d’entraînement. Après cette période, je me suis centré sur d’autres dimensions de l’enquête, en faisant notamment des entretiens approfondis avec les joueurs et les membres du staff….Donc voilà à peu près comment ça s’est passé.

« J’évoque à un moment le cas d’un joueur qui, n’étant pas titularisé par le coach, est content que l’équipe perde »

Comment avez-vous réussi à gérer votre place au sein du collectif de travail?
L’enjeu principal pour moi au début était de ne pas être renvoyé du côté du président ou du coach. En recevant l’autorisation d’enquêter, il y avait ce risque. Ce souci éventuel a pu être vite réglé notamment grâce à Alex qui m’a d’une certaine manière parrainé auprès de ses collègues. Et puis en retour, il faut dire que le coach et le président du club ne se sont pas vraiment intéressés plus que ça à moi et à mon travail… Finalement, ils m’ont laissé très tranquille, me permettant d’être vraiment au contact des joueurs. Au moment où j’enquête, j’étais étudiant, pour ces dirigeants je n’étais pas quelqu’un de potentiellement “dangereux” contrairement à un journaliste sportif par exemple. Au début, quand j’ai présenté au président les grandes lignes de mon travail, il m’a dit qu’il trouvait intéressant cette manière de s’intéresser aux joueurs, qu’on ne les regardait pas souvent comme ça… De ce point de vue, il était tout à fait d’accord avec moi. Mon point de vue se construisait contre les images médiatiques dominantes des footballeurs, et cela a vraisemblablement joué en ma faveur.

D’une certaine manière, on pourrait dire que vous avez écrit un Secret Footballeur à l’envers. Vous écrivez sans cacher votre identité, tandis que vous conservez l’anonymat des joueurs…
Oui, car mon travail est très différent. Il est d’abord orienté par un questionnement sociologique sur le travail des footballeurs. Dans cette perspective, je mobilise des extraits d’entretien, des observations, des anecdotes, pour ce qu’ils révèlent de logiques sociales plus générales. Quand je rends compte d’une étude de cas, quand je reviens sur des pratiques concrètes, l’idée n’est pas de savoir qui est qui. C’est un point qui me paraît d’autant plus important de souligner que le traitement médiatique des footballeurs va dans le sens d’une très forte personnalisation: les joueurs sont notés individuellement, on cherche des “scoops” sur les pratiques jugées déviantes d’un joueur, etc. Par exemple, j’évoque à un moment dans le livre le cas d’un joueur qui, n’étant pas titularisé par le coach, est content que l’équipe perde. Si on prend cet exemple là en ayant un regard normatif, en cherchant le “coupable”, on joue le jeu des institutions, on personnalise tout, et on s’empêche de penser les logiques plus générales qui sont à l’origine d’une telle attitude. Quand j’évoque cet exemple, l’idée est de montrer le rapport différencié des joueurs aux enjeux qui sont légitimés par les dirigeants, et que pour comprendre ce rapport il faut prendre en compte la place des joueurs dans le collectif de travail, leur position sur un marché du travail qui est très incertain, etc. Et d’ailleurs, ce n’est que la relation ethnographique de longue durée, marquée par la confiance, qui permet d’avoir ce genre de discours qui se disent en privé. Quand on reste dans la durée, on s’aperçoit que ces prises de positions-là sont en fait assez banales. Il s’agit d’en rendre compte sociologiquement.

Vous écrivez qu’ ”être mobilisé corps et âme pour l’équipe ne va pas de soi”, nuançant ainsi les discours sur la “passion” individuelle qui sont omniprésents dans cet univers professionnel…
Les footballeurs professionnels parlent très souvent de la “passion” qu’ils ont pour leur métier. Il ne s’agit pas de nier ce discours, il faut évidemment le prendre très au sérieux. Mais ce que je montre c’est que la passion n’est pas le seul ressort explicatif des pratiques. Si on ne prend pas en compte les questions économiques, l’organisation du travail, on passe à côté de beaucoup de choses. De plus, la passion n’implique pas automatiquement une acceptation des contraintes professionnelles auxquelles les joueurs doivent faire face. Il m’est apparu important d’aller au-delà d’une grille de lecture mécanique des logiques de domination qui consisterait à dire que parce que ces travailleurs sont passionnés par leur métier ils en accepteraient toutes les contraintes et participeraient de fait à leur propre exploitation. À cet égard, leur passion peut même être parfois un véritable ressort de résistance aux impositions de leurs dirigeants. Par exemple, ça peut être au nom de sa passion, d’une envie de participer au match qui est plus forte que tout, qu’un joueur remplaçant peut parfois souhaiter que son équipe soit en difficulté… Dans l’espoir que le coach procède à un changement et le titularise.

À propos de cette valorisation de la “passion” chez les footballeurs, vous expliquez que l’agent du joueur peut finalement tenir un rôle important…
Les références à la “passion”, mais aussi à la “famille”, à “l’aventure humaine”, etc. saturent le quotidien de travail des footballeurs professionnels, avec en creux une forte dénégation des dimensions économiques. Dans ce contexte, les agents de joueurs qui prennent en charge les négociations contractuelles avec l’employeur permettent aux logiques économiques de ne pas s’immiscer de manière trop directe entre le joueur et les dirigeants. La présence des agents dans le foot pro est à mettre en relation avec la très forte individualisation des carrières, ce qui vaut d’ailleurs à ces intermédiaires d’être souvent dénoncés comme responsables de la “démoralisation” du football… Mais en retour, leur travail d’intermédiation entre les joueurs et les dirigeants permet de prendre en charge tout ce qui pourrait gêner l’idéologie sportive.

« La fidélité au club est bien quelque chose qu’un joueur peut mettre en avant pour se faire valoir auprès de son employeur »

Peut-on dire qu’il existe deux types de compétences requises pour les joueurs: les compétences sportives qu’on peut mobiliser dans le cadre du marché du travail d’une part et les compétences extra-sportives qui s’expriment dans un contexte local (aisance en public, fidélité au club, etc.) d’autre part?
Je ne pense pas qu’on puisse les opposer ainsi parce que ça laisserait entendre que les secondes ne sont pas valorisables sur le marché du travail. La fidélité au club est bien quelque chose qu’un joueur peut mettre en avant pour se faire valoir auprès de son employeur. Cette question dépasse le cadre du livre qui est centré sur le quotidien de travail et pas spécifiquement sur le marché. Mais elle ouvre sur une idée plus générale qui veut que la valeur d’un joueur, entendu ici comme l’ensemble des propriétés qui valent quelque chose pour un employeur, ne se réduit pas aux seules compétences sur le terrain. Par exemple, les dirigeants peuvent se dire “on va prendre un joueur pour encadrer le vestiaire, on sait qu’il ne va pas beaucoup jouer parce qu’il est en fin de carrière, mais il pourra encadrer les jeunes, faire le relais avec le coach”…Tout ça, ce sont bien des compétences valorisables. Être footballeur ce n’est donc pas seulement taper dans un ballon, il y a aussi tout un ensemble de dimensions qui entrent en jeu… Et cette pluralité peut d’ailleurs parfois, je l’évoque dans l’ouvrage, mener à des tensions pour les encadrants. Par exemple “qu’est ce qu’on fait d’un joueur qui n’est pas très discipliné, qui arrive régulièrement en retard à l’entraînement, etc. mais qui en même temps est super fort sur le terrain? Est-ce qu’on le sanctionne sportivement en le mettant remplaçant parce que qu’il met en péril la cohésion du groupe ou est-ce qu’on le met quand même au risque de voir l’ambiance de travail se détériorer?” Ce sont des questions auxquelles peuvent être confrontés les membres d’un staff.

Dans votre ouvrage, vous écrivez que “l’ancienneté dans le métier est instituée comme une ressource qui offre aux footballeurs les plus dotés une position de pouvoir sur leurs collègues”. Est-ce parce que l’ancienneté est associée à des critères extra-sportifs très valorisés dans cet univers professionnel, notamment la valorisation d’un modèle familial traditionnel?
Il faut ici distinguer, d’une part, l’ancienneté dans le métier qui renvoie à la longévité de la carrière professionnelle et, d’autre part, d’autres attributs comme la mise en couple et la paternité qui sont effectivement fortement valorisés dans le foot pro. Après, il se trouve que très souvent cette ancienneté dans le métier va de pair avec ce modèle familial. Mais attention, il faut penser ces cas, même très rares, de joueurs trentenaires qui ont une longue carrière derrière eux, qui sont célibataires et sans enfants… Ces caractéristiques n’annihilent pas leur statut d’ “ancien” et les prérogatives qui lui sont associées. Dans un vestiaire, c’est l’ancienneté dans le métier, qui met donc en jeu une certaine expérience professionnelle, qui structure les relations entre les joueurs. C’est quelque chose d’assez classique que l’on retrouve dans d’autres univers professionnels. Dans le foot, cette dimension me paraît intéressante dans la mesure où ce qu’on appelle classiquement la hiérarchie sportive, les titulaires, les remplaçants, etc., ne va pas forcément de pair avec les logiques de pouvoir qui structurent le quotidien de travail. Très concrètement, j’ai pu observer de jeunes joueurs prêtés par un club de Ligue 1, devenir indiscutables sur le terrain par rapport à d’autres joueurs et, en même temps, comme il s’agissait de joueurs de vingt ans, ils n’avaient pas vraiment leur mot à dire dans le quotidien de travail.

En même temps, la hiérarchie sportive, décidée par le coach est un enjeu central pour les joueurs…
Oui, c’est un enjeu central pour les joueurs, et leur mise en concurrence pour les places sur le terrain les inscrit dans une relation de dépendance personnalisée au coach qui a officiellement le pouvoir de sélectionner. En les alignant, le coach permet aux joueurs de vivre leur passion, d’avoir des primes, mais aussi et surtout d’acquérir de la visibilité sociale et d’exister sur le marché du travail. La nécessité d’ “avoir du temps de jeu”, expression commune chez les footballeurs, cristallise un peu tout ça. Et d’ailleurs, le temps de jeu est une arme pour les employeurs. Par exemple, si les dirigeants veulent se débarrasser de joueurs sous contrat, ils peuvent les priver de temps de jeu pour les pousser vers la sortie. Donc effectivement, la hiérarchie sportive est d’une grande importance pour les joueurs. On a ici deux choses. À la fois une caractéristique, qu’on retrouve dans le sport de haut niveau en général, qui implique que les positions doivent se faire et se refaire, et à laquelle les joueurs croient, car pour eux c’est important de toujours remettre en jeu leur place et de prouver leur valeur sportive. Si bien que la croyance des footballeurs dans le bien-fondé de la concurrence et de la compétition légitime au final des pratiques de gestion de la main-d’œuvre qui peuvent être extrêmement brutales. Et en même temps dans le foot on a les choix d’une personne qui interviennent dans le classement sportif. C’est ce qui différencie le football, les sports collectifs dans leur organisation actuelle, des sports où les évaluations sont impersonnelles, par exemple avec le chronomètre en athlétisme. Les footballeurs font face à des choix portés par une personne. Quelqu’un a le pouvoir de décider avec ses critères propres. Et les critères d’évaluation sont loin d’être uniformes, c’est pour ça qu’on peut voir souvent les joueurs mécontents de leur place remettre en cause les choix du coach. Et étant donné le pouvoir qu’il a sur eux, ils ne lui disent généralement pas directement.

Votre ouvrage va à l’encontre de nombreuses représentations. On peut dire par exemple que vous distinguez la catégorie de professionnel et la catégorie de travailleur.
Il faudrait poser les choses un peu différemment en rappelant que le football est structuré autour des catégories institutionnelles d’ “amateurs” et de “professionnels”. Cette division est le résultat d’une longue histoire marquée par des luttes dont l’enjeu est l’encadrement de la pratique. À l’origine, il y a cette idée que le football doit être avant tout une pratique désintéressée… Et alors l’intrusion de logiques économiques a été perçue comme une dénaturalisation de la “pureté” de la pratique qu’il fallait encadrer. En France, il y a alors eu la création d’un statut de joueur professionnel en 1932 pensé en opposition au statut amateur. Aujourd’hui, ces catégories structurent l’espace du football. Par ailleurs, le statut de professionnel est une catégorie d’institution qui assimile professionnel et travailleur. Cela n’est bien sûr pas dénué de sens, mais en même temps il ne faudrait pas laisser croire que les joueurs qui ne sont pas professionnels sont automatiquement écartés des rapports sociaux de travail. Mon livre porte sur des joueurs qui ont le statut professionnel et qui sont salariés d’un club. Mais parmi eux, certains ont joué par le passé dans des clubs de National, de CFA en étant officiellement amateurs tout en étant footballeurs à temps plein, mais en étant embauchés dans des conditions pas toujours très transparentes les mettant parfois dans des situations très précaires. Il existe bien un marché du travail footballistique amateur.

Comment cela s’observe concrètement?
Il suffit de regarder ce qui se passe en France en National, CFA, CFA2, voire même à un niveau régional. Récemment, je discutais avec un ancien footballeur professionnel qui est devenu entraîneur d’une équipe de CFA2. Il m’expliquait que son équipe a joué en Coupe de France contre une équipe de Division d’Honneur composée de trois joueurs qui ne vivaient que du foot. Ce sont donc des travailleurs qui sont amateurs du point de vue des institutions sportives. À la différence du football professionnel où l’encadrement de l’emploi est bien clair, notamment avec la Charte du football professionnel qui fait office de convention collective, dans le football amateur cela est plus flou, avec des situations qui peuvent être très différentes d’un club à l’autre. Il y a des contrats de travail officiels, le contrat fédéral notamment, mais il y a aussi tout un ensemble de relations plus opaques… Au final cela pose des questions de protection sociale pour des joueurs qui peuvent se retrouver dans des situations parfois très précaires. Par exemple, un de mes enquêtés, footballeur professionnel de Ligue 2 rémunéré 10.000 euros par mois, a joué par le passé plusieurs années en CFA et en National, en ne vivant que du foot, touchant autour de 1.000 euros par mois sans avoir de contrat de travail… Il y aurait tout un travail d’enquête à faire sur le marché du travail footballistique officiellement amateur…

Les cahiers du football , 16/02/2017
Frédéric Rasera : "L’organisation du foot est calquée sur la hiérarchie du monde"
Le football a conquis la planète. Lointaines semblent désormais ses racines populaires. Ce sport de balle est source de toutes les convoitises, de toutes les outrances. Ses détracteurs soulignent sa prééminence médiatique, ses vedetes en short d’or. Les plus radicaux aiment brocarder une prétendue vulgarité, une violence supposée. Ses exploiteurs aiment vanter l’esprit de camaraderie pour mieux faire les poches de ses amateurs. Sa position de premier sport aura accompagné les bouleversements économiques du monde. Dans ces considérations, où chacun se plaît à camper sur ses positions, la place du ootballeur est peu abordée. Le sociologue Frédéric Rasera se penche sur cet aspect oublié, là où l’élite n’est pas la norme : le footballeur est un travailleur dans un cadre où la domination et l’exploitation s’expriment à plein, jusqu’à une certaine "servitude volontaire". Entretien.

HD. Vous êtes sociologue et enseignant à la fac. Pourquoi cet attrait pour le football ?

FRÉDÉRIC RASERA. Le football est un bel outil sociologique pour aborder la question du travail et de l’emploi. D’autant qu’il existe une tesnion entre la surmédiatisation des footballeurs et la méconnaissance de leur travail quotidien? J’ai tenté de penser le footballeur dans sa banalité. A savoir, son travail, qui semble n’intéresser ni les journalistes ni les supporteurs.

HD. Comment procède un joueur pour vendre sa force de travail ?

F.R. Les joureur disposent d’agents. Le joueur doit être en permanence visible. A commencer par le terrain. Or le temps de jeu est, pour le joueur, un indicateur primordial pour lui garantir une valeur marchande. La valeur sportive et la valeur marchande vont de pair. La concurrence, voire la mise en concurrence, entre "collègues" est permanente. Elle est le moteur d’une équipe et d’un club. le football est un sport en apparence collectif où les rapports sociaux sont extrêmement individualisés.

HD. Le foot moderne n’est-il pas le miroir grossissant du libéralisme ? Le CDI est absent. Les rémunérations sont individualisées et indexées sur l’âge et les "performances" réelles ou supposées…

F.R. Le sport de haut niveau repose sur la compétition et la concurrence. Il apparaît logique aux joueurs que celui qui semble de meilleur niveau gagne davantage. Le modèle d’organisation du travail génère l’individualisme. Les contrats sont individualisés et de courte durée. Les inégalités salariales sont béantes. Les joueurs les ont intégrées et y participent en négociant des primes. Ils y adhèrent en tant que norme. Le comble est que, si le joueur déroge aux règles en vigueur, il sera suspecté d’individualisme. Cette caractéristique n’est pas propre au footballeurs, nous la constatons chez tous les sportifs professionnels. Néanmoins, l’organisation est calquée sur la hiérarchie classique du monde du travail, avec des cadres et des contremaîtres. Toute direction cherche à avoir des cadres et des relais. l’ancienneté demeure un critère très fort. Un jeune joueur ne bénéficiera jamais de l’adhésion du vestiaire. Le rapport de force entre salariés est permanent et opère à tous niveaux.

HD. Un syndicat existe…

F.R. Le joueur est un travailleur qui se considère comme le petit entrepreneur de sa propre carrière. L’Union nationale des footballeurs professionnels (UNFP) n’agit qu’en cas de conflits locaux avec les dirigeants. Le syndicat peut être sollicité pour aider le joueur dans un face-à-face avec ceux-ci. Toutefois, l’UNFP reste vigilante également sur les conditions et les cadences de travail. En 2008 par exemple, un appel à la grève fut lancé. Les présidents de club souhaitaient imposer des matchs durant la trêve hivernale. L’UNFP a mobilisé collectivement les joueurs pour mettre en échec ce projet. 93% des joueurs sont adhérents.

HD. Le joueur fait avant tout usage de son corps. Il est en permanence sollicité. Son travail est réduit à des fins d’exploitation…

F.R. La mise en jeu voire en danger du corps est permanente. Là encore, elle met en lumière et repose sur l’organisation du mode de travail. La siest, par exemple, fait partie intégrante du travail. Un joueur très sollicité en fin de saison ou de contrat ne prendra pas le risque de se blesser quand un autre peu en vue passera outre. Et, là encore, les joueurs y souscrivent et participent, en somme, à leur propre domination. Dès le centre de formation, des valeurs "morales" leur sont inculquées. A savoir respecter le collectif, être docile, ne pas discuter les ordres. A l’instar de l’ensemble du monde du travail, les conflits ouverts surviennent très peu. Il existe toutefois des résistances. Le conflit s’établit toujours à distance. Un joueur mécontent aura encore plus à coeur de prouver sa valeur et faire mentir le staff. Une haine peut s’installer. En dépit de cela, le joueur répond néanmoins aux injonctions de ses supérieurs et légitime le système.

HD. Au mépris de la vie privée…

F.R. Le regard de l’employeur est total. Dans l’"intérêt supérieur du sport". Au nom des contraintes professionnelles ou de l’hygiène de ve, le dirigeant a droit de regard et régente l’ensemble de la vie du salarié. Ces obligations figurent même dans la charte du foot pro, qui fait office de convention collective.

HD. Vous évoquez le marché des transferts. N’est-ce pas une forme revisitée des marchés à bestiaux ?

F.R. L’analogie est possible. Même si la Ligue 2 est peu encline aux transferts massifs. Le football moderne est passé d’un certain paternalisme à une rentabilité normée. Un joueur qui ne satisfait plus doit dégager. A l’iverse, quand il représent un actif, il peut être protégé pour préserver et augmenter sa valeur ou être cédé si le montant correspond aux attentes du dirigeant. Là encore, les joueurs développent des stratégies. Signer un contrat de très courte durée peut permettre de partir librement et négocier un meilleur salaire avec un futur employeur.

HD. Les clubs se livrent à une chasse effrénée aux nouveaux joueurs issus notamment du continent africain. Au risque de les congédier en cas d’insuccès. Avez-vous observé un tel phénomène ?

F.R. J’ai en effet constaté la venue de joueurs africains notamment. Des agents leur font miroiter l’Europe. Il conviendrait davantage d’enquêter sur le haut du foot amateur. En France, seules les Ligues 1 et 2 sont considérées comme professionnelles. Officiellement, les 3e et 4e divisions sont amateurs. Plus largement, certains joueurs que l’on peut voir à la télévision sont arrivés ou ont débuté dans ce qui s’apparente à du travail au noir. Certains sont embauchés comme jardiniers alors qu’ils sont à plein-temps footballeurs... Privés du sésame pro, nombre de joueurs se sont reclassés dans le monde amateur avec des conditions très opaques. Le rapport de domination est encore accru et personnalisé. Un joueur qui bénéficie d’un petit emploi dans une mairie ou une entreprise locale a-t-il vraiment son mot à dire ? Cet emploi n’est-il pas lié à ses performances footballistiques ?

HD. Le football est à nouveau traversé par les scandales. Quel regard portez-vous sur cette fraude discale organisée ?

F.R. Le haut de la pyramide brasse des sommes énormes. Et l’argent appelle l’argent. De fait, les intérêts économiques sont colossaux et génèrent convoitises et investissements. La question qui se pose est celle des agents. Sans dédouaner les joueurs, ceux-ci participent-ils à tous les "détail" de la gestion de leur patrimoine ? Un joueur peut être dans la remise totale de sa carrière à un agent. Dans tous les cas, le sentiment de loyauté et de dépendance des joueurs pose de nombreuses questions.

Entretien réalisé par Lionel Decottignies.

Pour en savoir plus :
"Des footballeurs au travail. Au cœur d’un club professionnel" de Frédéric Rasera.
Editions Agone, 2016, 306 pages, 20€.
Amateur de football, sport qu’il a lui-même pratiqué, Frédéric Rasera a enquêté pendant quatre ans auprès d’un club professionnel de Ligue 2. L’intérêt du livre repose sur les fines observations qu’il ressort du vestiaire. Le foot est avant tout analysé sous l’angle du travail. Se dévoilent des rapports de domination et de subordination. Au fil des pages, les joueurs se font complices, acteurs et victimes d’un milieu coercitif où le supposé mérite est élevé au rang de dogme, où la passion du jeu n’a de cesse d’être évoquée et instrumentalisée. "Le football professionnel est un univers où prime la référence vocationnelle au métier, et on y retrouve alors, poussés à l’extrême, des registres de mobilisation des travailleurs caractéristiques du capitalisme actuel", note l’auteur. un outil profond pour comprendre un sport que ses adorateurs comme ses détracteurs ne font que caricaturer.
Lionel Decottignies
L'Humanité Dimanche , 12-18/01/17
Footballeur : un métier comme un autre ?
"Des footballeurs au travail", c’est le titre d’une excellente étude sociologique de Frédéric Rasera. Nous parlons de ce métier avec lui et Grégory Schneider journaliste à Libé.

Qu’est ce qu’un footballeur pro ? Est-ce que c’est un vrai métier ?

Tous les soirs (ou presque), on les voit évoluer dans nos postes de télé, sur leur rectangle vert, en France ou ailleurs.
Si on connaît quelques stars très bien payées, de nombreux travailleurs du spectacle footballistique ne réussissent que difficilement à obtenir le statut professionnel et à y survivre.

Avec le chercheur Frédéric Rasera qui a passé plusieurs années en observation dans un club et le journaliste de Libération Grégory Schneider qui côtoie des joueurs et connaît leurs mille facettes, nous entrons dans les coulisses d’une vie spéciale, qui a ses codes et ses luttes, comme tout univers pro.

Alors ?

Signez ici, vous êtes engagé dans l’équipe de l’Oeil du Tigre pour la prochaine heure !
https://www.franceinter.fr/emissions/l-oeil-du-tigre/l-oeil-du-tigre-08-janvier-2017
Philippe Collin
France Inter - L'Oeil du Tigre , 08/01/17
Profession : footballeur
Ceux-là ne cacheront jamais leurs millions au fisc, ne déclencheront pas de grève en pleine compétition internationale, ne prétendront jamais aux plus hautes récompenses du football. Pendant quatre ans, Frédéric Rasera a planté sa tente dans un club anonyme, et d’ailleurs anonymisé, de deuxième division française. Pour comprendre le métier de footballeur, le sociologue ne s’est pas penché sur les célébrités du spectacle sportif le plus populaire au monde, mais sur ses valeureux ouvriers, moins doués, moins célébrés, moins clinquants.
Frédéric Rasera, Des footballeurs au travail. Au cœur d’un club professionnel. Agone, coll. L’ordre des choses, 306 p., 20 €

Les footballeurs professionnels sont rarement perçus comme des travailleurs. Les études à leur sujet se concentrent souvent sur la période de formation. Ces enquêtes insistent alors « sur l’engagement vocationnel des sportifs de haut niveau caractérisé par un investissement intensif […] dans la pratique dont le ressort est la “passion” pour le sport ». Or cette notion de passion n’est pas évidente, d’autant que la plupart des footballeurs, aujourd’hui, ne sont pas passionnés par leur sport. Le spectateur, le plus souvent, voit ce métier avant tout comme l’exercice d’un loisir, dont elle a les « allures ». Le livre de Frédéric Rasera vient heureusement contredire cette vision décontextualisée, à l’origine du mépris social insupportable exercé contre les acteurs d’un des rares domaines économiques « où une si grande part des revenus va directement aux premiers producteurs ».

Le football professionnel n’est jamais un loisir, encore moins un métier-passion, mais un vrai travail, exercé dans une entreprise de spectacle sportif, le club de football, dont les caractéristiques de la relation avec le joueur sont décrites dans le premier chapitre. Le footballeur est un travailleur qui aura une carrière très courte : entre quinze et vingt ans. Il évolue sur le terrain familier des travailleurs précaires. L’analyse précise des conditions de « mise en concurrence de la main-d’œuvre », des « modes de domination au travail », des « conditions sociales de l’arrêt de travail » le démontre.

Le connaisseur n’y apprendra pas grand-chose ; la logique jusqu’au-boutiste du corps médical concernant la gestion des blessés (« il faut vraiment que les mecs, ils soient vraiment mal ») peut sembler effrayante au profane. Elle amusera l’habitué : les clubs aux moyens quasi-illimités sont capables d’utiliser des méthodes insensées pour remettre sur pied un joueur. Frédéric Rasera a raison d’insister sur la relation du joueur au corps – qui par ailleurs est toujours l’aspect le plus bouleversant de la mise en écriture du métier de sportif [1]. L’auteur montre comment les footballeurs « [arbitrent] les maux du corps », comme Alex : « Parfois je peux jouer sur la douleur parce que je sais… Si c’est les adducteurs, tu vois, qui me tirent, même un début de pubalgie, je peux passer au-delà. […] Je me dis “je sais que je peux jouer sur la douleur et que, bon, ça va pas trop m’abîmer”… Bien sûr que ça abîme certainement, mais je sais que je peux. »
Frédéric Rasera, Des footballeurs au travail. Au cœur d’un club professionnel, Agone

L’équipe du FC Gueugnon, saison 2013-2014

Trois chapitres se distinguent particulièrement : le troisième, consacré au « travail de représentation » du footballeur, à l’heure des révélations de Football Leaks, est un contrepoint intéressant à l’image du joueur tout-puissant dont il faut s’assurer de la bonne conduite par un ensemble de contreparties financières contractualisées, ce qui concerne une minorité de célébrités. On voit ici des salariés soumis à un règlement intérieur et à une Charte d’éthique du joueur professionnel édictée par le club, particulièrement strictes – et qui seraient considérées comme parfaitement intolérables dans n’importe quelle autre entreprise : « Le joueur doit notamment s’abstenir d’émettre envers des tiers quelque opinion que ce soit sur le fonctionnement interne du club » précise l’article 2.2 de la Charte. Ce qui explique la langue de chêne massif qui a cours dans le milieu.

Mais Frédéric Rasera évoque aussi le cas d’un joueur qui, poussé à s’exprimer sur ses opinions politiques, « fait part de sa sympathie pour la Ligue communiste révolutionnaire », et récolte des réactions hostiles. De la part de proches de la municipalité (qui finance largement le club), mais aussi de quidam accusateurs : « c’est inadmissible […] de gagner autant d’argent et de voter à gauche, c’est pas respectueux des gens qui travaillent, des ouvriers ». On reproche à la fois à « Ludo » de parler (« son prestige est strictement circonscrit à la sphère sportive. Ici, on lui refuse le droit d’exprimer son opinion politique ») et la nature de son engagement : il est aussitôt renvoyé à son statut de « footballeur surpayé ». Or Ludo, qui gagne alors 10 000 euros mensuels brut, a passé une grande partie de sa carrière dans des conditions de travail précaires et « opaques », dans des clubs amateurs. Il n’est donc pas ce qu’on peut appeler un favorisé. De plus, il justifie de son adhésion à l’extrême-gauche par « son éducation ». Le footballeur est dans une position paradoxale : traité sans cesse de mercenaire, sommé de manifester des « valeurs », il est sur le banc des accusés dès qu’il ne produit par les discours normés attendus de lui (apolitique et patriotique : on dit Monsieur le Président et on chante la Marseillaise).
Frédéric Rasera, Des footballeurs au travail. Au cœur d’un club professionnel, Agone

Le onze titulaire des Chamois niortais FC, saison 2014-2015

Les sixième et septième chapitres sont les plus intéressants. Le premier décrit l’empiètement du travail sur la vie privée, à travers la notion d’hygiène de vie. Cette expression qui renvoie à la vie privée est particulièrement utilisée pour expliquer méformes et blessures. Depuis vingt ans, le football professionnel a connu une formidable intensification physique : les joueurs courent plus longtemps. Certaines pratiques sont en voie de disparition : l’image de Cruyff tirant sur sa clope dans le vestiaire est désormais une archive. Reste la question du rapport à la nourriture et aux sorties – le choix d’avoir ou non « une vie de curé », qui pourrait alimenter un livre entier : ainsi Zinedine Zidane, aujourd’hui âgé de 41 ans, à la retraite depuis dix ans, avale toujours le même menu, comprenant un blanc de poulet grillé, assaisonné d’un filet de citron et une pomme en entrée. Ce grand professionnel a maintenu les habitudes qu’il a adoptées à vingt-cinq ans pour s’adapter au mieux à ses spécificités digestives. Mais quand on n’est pas Zidane, ce qui est courant, ne peut-on pas s’offrir un petit Big Mac de temps en temps ?

L’aspect le plus passionnant de « l’hygiène de vie » englobe le problème de la conjugalité. « Si t’es célibataire, tu fais deux fois plus de conneries » est une « rhétorique professionnelle ». Le quotidien du footballeur est marqué par une « apologie du familialisme » et par le primat de la paternité comme facteur d’équilibre. Il existe à « l’Olympique », comme dans la plupart des clubs, une règle écrite d’obligation financière de solidarité envers le nouveau parent. Dans ce sport individuel qui se joue en équipe, tout le monde, du président aux joueurs en passant par l’encadrement technique, valorise l’individu bien intégré dans sa famille.

Mais pas seulement : en analysant des couples, Frédéric Rasera montre également que la position sociale de chacun des acteurs du couple détermine grandement le respect de cette norme écrasante dans le football qu’est le « respect de la priorité masculine » (laquelle s’exprime particulièrement dans la répartition des rôles ménagers, et notamment lorsque le bébé « fait ses nuits »). « Mickaël », mal positionné dans l’équipe (faiblement payé, sans avenir), décide d’arrêter sa carrière à 21 ans, en rompant son CDD, pour rejoindre sa compagne dans sa région d’origine, « Sophie », employée en CDI depuis de nombreuses années. La précarité de Mickaël a ainsi eu raison des codes qui, depuis l’âge de douze et son entrée en centre de formation, lui ont été inculqués par tous ceux qui l’entouraient.
Frédéric Rasera, Des footballeurs au travail. Au cœur d’un club professionnel, Agone

Le Racing Club de Strasbourg, saison 2015-2016

En choisissant de mettre un extrait du livre consacré aux « Blacks » en quatrième de couverture, l’éditeur a sans douté cédé à une tentation commerciale compréhensible, tant le football connaît depuis quelques années en France une lecture de plus en plus « racialisée ». Ce passage du septième chapitre montre la création d’une catégorie indigène : un ensemble de joueurs noirs de peau se retrouvent assignés à être une « bande aux contours flous », les « Blacks », définie comme problématique au sein du vestiaire, « qui se distingue par [sa] tenue (casquettes, vêtements larges, etc..) et un langage (expressions, joutes verbales, etc..) propres ». Tous les joueurs noirs de peau n’appartiennent pas au groupe des « Blacks ». « C’est les Blacks dans le foot, quoi », résume un joueur. Et si « les assignataires potentiels sont blancs de peau », des joueurs blancs « peuvent être renvoyés au groupe des Blacks ». Ainsi « Loïc » qui, assimilé aux « Blacks », est surnommé un matin « Abdelkrim ». « L’usage d’un prénom à consonance arabe est exemplaire de l’instabilité de la catégorie indigène, qui se conçoit dans une sorte de cousinage fantasmé », note Frédéric Raséra.

Derrière ce « cousinage fantasmé » on voit reparaître l’étiquette de « racailles » accolée à certains footballeurs issus des quartiers défavorisés. Le joueur surnommé Abdelkrim, « Loïc », blanc de peau, issu d’un milieu favorisé, « fils d’une mère artiste et d’un père cadre », est assimilé au groupe des Blacks en raison de son style vestimentaire, « typé banlieue » et l’auteur propose l’hypothèse « que c’est au cours de sa socialisation sportive au centre de formation à Paris que s’est façonné son “style” qui lui vaut d’être envoyé à ce groupe ». Ce « style », dans le regard des assignataires, n’est pas que vestimentaire. Les « Blacks », ce sont les joueurs « susceptibles d’avoir un mode de vie “instable” » ; qui « passeraient l’essentiel de leur temps en compagnie de collègues de vestiaire ou d’amis d’enfance aux modes de vie instables et peu enclins à les discipliner » ; qui connaîtraient des « démêlés avec la justice », des « problèmes financiers » ; bref, « des histoires de Blacks ».

Il existe une autre définition des « Blacks » dans le football, celle que l’affaire des quotas avait éclairée, qu’on peut résumer à travers une réflexion de Laurent Blanc alors révélée : une certaine idée de la « force noire » quasiment héritée du général Mangin (« Qu’est-ce qu’il y a actuellement comme grands, costauds, puissants ? Les blacks ») ; à l’opposé une vision du joueur français idéalisée en format poids plume et fondée sur le « carré magique » des années 1980 (« Je crois qu’il faut recentrer, surtout pour des garçons de 13-14 ans, 12-13 ans, avoir d’autres critères, modifiés avec notre propre culture ») ; le modèle est alors celui du joueur espagnol, réputé petit et fluet à l’image de leur cerveau sur le terrain, Xavi (« Les Espagnols, ils m’ont dit: “Nous, on n’a pas de problème. Nous, des blacks, on n’en a pas”.»). Mais ces « blacks » que Laurent Blanc plaçait dans la bouche des Espagnols, qui étaient-ils ? Les « grands, costauds, puissants » ou les « racailles » ? Faute de réponse apportée par l’entraîneur français, on ne saura rien sur une affaire qui a pourtant révélé l’incroyable racialisation du football français, dont on voit bien qu’elle est effective à tous les étages, et sur un mode beaucoup moins positif que le « black-blanc-beur » de 1998.

Cette question des « blacks » dans le football est une des nombreuses pistes qu’ouvre cet ouvrage parfaitement lisible, précis et honnête. On notera néanmoins qu’il n’est pas question dans l’ouvrage de l’homophobie supposée proverbiale des vestiaires. On se souvenait pourtant que l’insulte homophobe était un classique du « chambrage » et souvent l’instrument d’une forme très particulière de motivation, dans le discours de l’entraîneur, dans les paroles des joueurs. Or sur l’omniprésence de la parole homophobe dans le football – dans les travées du stade, sur le terrain, dans les discours des entraîneurs, des joueurs -, on aimerait bien lire une analyse fine et complète qui aille au-delà du discours relativiste des connaisseurs.

1. Lire, dans deux registres très différents Boxe, de Jacques Henric et Gregario, la passionnante autobiographie du cycliste Charly Wegelius.
Denis Bidault
En attendant Nadeau , 31 décembre 2016
Au football, «les joueurs n’ont que très peu de poids sur la définition de leur travail»

*Au football, «les joueurs n’ont que très peu de poids sur la définition de leur travail»

Dans «Footballeurs au travail», le sociologue français Frédéric Rasera raconte et analyse quatre ans de la vie d’un club professionnel anonyme. Un document passionnant qui démonte beaucoup d’idées reçues et invite à porter un autre regard sur «le plus beau métier du monde»*

Oubliez le Ballon d’or, oubliez les Football Leaks. La réalité du football professionnel, on la trouve dans le rapport global du syndicat mondial des joueurs FIFPro, sorti fin novembre. La durée moyenne d’un contrat est de moins de deux ans, 74% des footballeurs gagnent moins de 4000 francs par mois, 41% ne reçoivent pas toujours leur salaire, 29% sont transférés contre leur volonté.

Cette réalité-là, le sociologue français Frédéric Rasera l’a appréhendée au début des années 2000, en suivant au quotidien l’effectif professionnel d’un club de Ligue 2 située dans une ville moyenne de 150 000 habitants. Peu importe de savoir quelle équipe se cache derrière «l’Olympique», l’intérêt de cette expérience de presque quatre ans, rapportée dans un livre*, est de porter un regard nouveau sur un métier mal connu en dépit de son incroyable médiatisation. Vus par la sociologie du travail, les footballeurs ne sont ni plus bêtes ni plus vénaux que les autres. Ils composent simplement avec les contraintes spécifiques de cette activité qu’on leur présente toujours comme une passion mais qui est bel et bien un travail.

Les habitués des vestiaires, même amateurs, n’apprendront rien de fondamentalement nouveau en lisant «Des footballeurs au travail». Mais ils regarderont autrement les habitudes d’un milieu où, puisque rien n’est plus important que gagner le match du week-end, personne ne s’étonne que la médecine du travail soit au service de l’employeur, que l’entraîneur puisse dicter repas et horaires à l’épouse du joueur, que sa condition se résume en fin de compte à «être payé pour être à la disposition de…»

Le Temps : Loin de l’image de footballeurs insouciants et fainéants, vous décrivez des travailleurs consciencieux, impliqués, disciplinés, qui taisent leurs douleurs et sont très portés sur une éthique de la valeur du travail.

Frédéric Rasera : Ce sont objectivement des travailleurs inscrits dans un rapport salarial. Ce qui m’intéressait, c’était de saisir les contraintes spécifiques qu’on leur impose et de comprendre comment ils y font face. D’une manière générale, on a affaire à des sportifs hyperinvestis, ce qui n’empêche pas qu’ils puissent se réapproprier leur travail, avec des marges de manœuvre plus ou moins grandes selon les ressources dont ils disposent individuellement.

– L’exercice de leur métier est traversé par un paradoxe constant: on valorise le groupe, l’équipe, mais les destins sont individuels.

– C’est un univers professionnel qui cultive à l’extrême le collectif – il faut tout le temps montrer son adhésion au groupe, être copain avec les collègues – et qui, en même temps, est ultra-individualisé parce que les carrières sont individualisées, les conditions d’emploi sont individualisées, le quotidien de travail, avec le système de sélection, est individualisé. On constate en fait que l’adhésion aux valeurs du collectif ne va pas de soi. Les footballeurs ont tout un ensemble d’intérêts individuels qui peuvent potentiellement entrer en concurrence avec les intérêts du collectif. Par exemple, un joueur mis sur la touche peut avoir intérêt à ce que son concurrent direct soit mauvais, voire à ce que l’équipe perde. Pourtant, pour un footballeur, être taxé d’individualisme est ce qu’il y a de pire.

– Stress, concurrence, pression du résultat, contrats de courte durée, empiétement sur la vie privée, mobbing: ce «métier de rêve» a de quoi faire bondir syndicalistes et inspecteurs du travail !

– Eux-mêmes parlent beaucoup plus facilement de passion que de travail et participent à l’idée que c’est un métier de rêve. Ils se plaignent rarement de leurs conditions de travail même si leur passion, qui est souvent profonde et remonte à l’enfance, est constamment travaillée par ces conditions que l’on évoque: les blessures, la concurrence, l’incertitude. Quand on est proche des joueurs, on se rend compte assez vite que le principal problème pour eux, c’est de ne pas jouer. Ce métier est une passion que l’on est parfois empêché d’exercer.

– De quels milieux sociaux viennent les joueurs ?
– Contre les idées reçues, le football recrute peu dans les familles fragilisées. Les joueurs sont majoritairement issus des fractions établies, stabilisées, des classes populaires. Leurs parents sont souvent employés, ouvriers, artisans ruraux bien plus souvent qu’au chômage. Les enfants de familles monoparentales sont également assez rares.

– Les valeurs de ces milieux sont-elles celles qui leur permettent de réussir ?
– Ce n’était pas l’objet de mon étude. Ce que j’ai pu observer cependant, c’est l’insistance sur la valeur travail, avec souvent une certaine honorabilité populaire pour le travail bien fait.

– Vous dites que la remise en question personnelle est ostensiblement valorisée comme le fondement même d’un métier où les places doivent officiellement se jouer et se rejouer en permanence. Réellement ?
– Les joueurs le croient. Pas un ne pense normal d’avoir sa place à vie. Prouver en permanence sa valeur sur le terrain, cela fait partie du métier. Par contre, sur le fait que cela se fasse réellement comme ça, c’est autre chose. Il faudrait faire une sociologie des entraîneurs pour voir comment eux fonctionnent très précisément. Je me suis plus attaché à ce qui pèse sur les joueurs. De leur point de vue, tout est toujours possible. L’organisation du travail fait que l’entraîneur peut changer l’équipe à tout moment. Les joueurs sont des exécutants, ils n’ont pas de prise là-dessus.

– Pourtant, les joueurs semblent avoir pris le pouvoir. En cas de mauvais résultats, c’est l’entraîneur qui est viré…
– Justement parce que c’est lui qui détient le pouvoir. La relation joueurs-entraîneur est très asymétrique. Ce qui est flagrant quand on entre dans un vestiaire de foot, c’est que les joueurs perçoivent des salaires de cadres mais n’ont en définitive que très peu de poids sur la définition de leur travail. Le grand pouvoir de l’entraîneur, c’est de composer l’équipe. Il peut convoquer un joueur pour le match du vendredi soir devant 7000 spectateurs et des caméras de télévision, comme il peut tout aussi facilement décider de l’envoyer le samedi avec la réserve à 300 km de là dans un match de CFA2 amateur. Aucun métier n’autorise ce genre de pratique! En plus, il faut y aller en montrant un bon état d’esprit, sous peine de passer pour un individualiste qui ne pense pas au collectif.

– Auriez-vous fait le même constat dans un vestiaire de stars ?
– Cela peut varier sans doute, mais j’ai pu voir passer beaucoup de joueurs et de profils de carrière différents et, en fait, c’est relativement stable. Cela peut s’expliquer par le fait que les joueurs ont intériorisé l’organisation de leur métier depuis qu’ils sont petits. Il y a aussi cette norme implicite dans le vestiaire qui veut qu’on ne doive pas être trop proche de l’entraîneur. Les joueurs sont en concurrence les uns avec les autres et celui qui irait lui dire qu’untel devrait être titularisé plutôt qu’untel jouerait avec les carrières de ses collègues. On respecte la distance.

– Ce qui est constant dans le livre, c’est que tout dépend toujours de son statut dans l’équipe: ce que l’on peut dire au coach ou à ses partenaires, ce que l’on peut faire à l’entraînement, la façon de gérer les blessures, l’après-carrière, etc.
– J’ai essayé de montrer que les joueurs sont confrontés à des logiques générales auxquelles ils font face avec différentes ressources. Par exemple, un jeune joueur peu réputé qui est blessé va vouloir taire sa douleur et jouer malgré tout alors qu’un ancien au palmarès étoffé peut se permettre d’être indisponible quelques jours. Beaucoup de variables dépendent de la place dans le groupe parce que c’est un univers très hiérarchisé avec des anciens, des jeunes, des titulaires, des remplaçants, etc. Il est ici important de préciser que la hiérarchie du vestiaire n’est pas forcément un reflet de la position sur le terrain. Ce n’est pas parce qu’on est un titulaire stabilisé que l’on devient le patron du vestiaire. L’ancienneté a davantage de poids.

– Très intéressant: les joueurs fondent le respect qu’ils portent à l’entraîneur sur les compétences qu’ils lui prêtent sur le plan tactique…
– C’est une dimension qui apparaît assez fortement. Pour être des exécutants, les joueurs n’en sont pas pour autant des marionnettes. Ils sont entrés très jeunes dans la filière, ils ont connu beaucoup d’entraîneurs et acquis de vraies connaissances sur leur métier. Ils peuvent comparer. En football, l’aspect théorique est très présent, notamment sous une forme d’organisation assez scolaire. Il y a beaucoup de séances tactiques où la classe (le groupe de joueurs) attend que le maître (l’entraîneur) parle. J’ai observé le cas d’un entraîneur qui avait une très belle carrière de joueur derrière lui qui a perdu sa légitimité devant le groupe lors de séances vidéo.

– Vous décrivez des footballeurs qui restent très souvent entre eux, non seulement au travail mais aussi en dehors.
– On évoque cette «bulle» souvent de manière stigmatisante pour souligner le fait qu’ils ne savent pas ce qu’est la vraie vie, mais leur organisation du travail les mène à cette situation. La mobilité géographique projette les joueurs et leurs compagnes dans des villes où ils ne connaissent personne et leur temps de travail est très spécifique: ils jouent le week-end, ont souvent entraînement le dimanche. Comme la plupart des épouses ne travaillent pas, pour des raisons que l’on peut expliquer par ailleurs, elles n’ont pas de relations professionnelles à proposer. Donc ils restent souvent entre eux. Ils partagent aussi une condition particulière: ce sont des gens – pas tous – issus d’un milieu populaire qui sont en ascension sociale par le foot. Ils s’attachent à valoriser leur fidélité à leurs racines. En même temps, ils ont des aspirations, liées notamment à leurs capacités économiques, que ne pourrait pas satisfaire leur milieu d’origine. Passer du temps avec d’autres footballeurs, c’est aussi passer du temps avec des gens qui vivent la même situation qu’eux, qui les comprennent.

– Le milieu du football valorise et encourage très fortement la reproduction d’un modèle familial traditionnel. Le joueur doit se mettre en couple, si possible jeune, il doit avoir des enfants, sa compagne doit rester à la maison, se lever la nuit pour les biberons, préparer les repas.
– Très souvent, les joueurs disent que leur femme se sacrifie pour soutenir leur carrière. Comme on a affaire à un métier très particulier où il est considéré comme normal que le travail déborde totalement sur la vie de famille, ce n’est pas faux. Il y a d’abord cette idée qu’une bonne compagne doit prendre sa part. Elle a un vrai travail à accomplir, en assumant l’économie domestique, en soutenant moralement son compagnon. Un entraîneur peut se plaindre que le joueur ait dû se lever la nuit pour donner le biberon et tout le monde trouve cela banal. Tout est toujours légitimé au nom de la compétition.

– On parle jamais de dopage à «l’Olympique» ?
– J’ai essayé d’aborder le sujet quelques fois mais je n’avais pas beaucoup de données en retour et cela risquait d’être contre-productif pour le reste de l’enquête. Je pense que dans cet univers-là, le dopage existe mais qu’il n’est pas visible, pas organisé et donc renvoyé à des pratiques individuelles. Le médecin du club était très attentif à ce point.

– Comment votre livre a-t-il été perçu par le club ?
– J’ai eu le retour de quelques joueurs qui ont trouvé que mon travail était objectif. Certains se sont découverts trop individualistes, ce qui en dit long sur le formatage auquel ils sont soumis.

Laurent Favre
Le Temps , 16 décembre 2016
Sur les ondes
Frédéric Rasera invité à l’émission Tribu sur l’antenne de RTS (Suisse)
http://www.rts.ch/play/radio/tribu/audio/le-metier-de-footballeur?id=8169807
1er décembre /2016
Des footbaleurs au travail– Frederic Rasera
Voici un livre qui tranche dans l’abondante production de livres consacrés au football. Pendant trois ans, le sociologue Frédéric Rasera a suivi les footballeurs d’un club de ligue 2 de milieu de tableau dans leur quotidien professionnel.
Ami de longue date de l’un des joueurs cadre de l’équipe (ils ont joué au foot ensemble), l’auteur a pu être accepté par le « vestiaire », et étudier cet environnement professionnel très particulier que constitue une équipe de joueurs professionnels de football. Car si le football est omniprésent dans les journaux et à la télé, si les exploits des footeux sont analysés à longueur d’antenne par des journalistes sérieux comme des commentateurs de guerre, l’envers du décor reste paradoxalement peu connu, et c’est tout l’intérêt de cette enquête de nous donner à voir de l’intérieur ce sport d’équipe où les trajectoires, les intérêts des salariés de la même entreprise atteignent un degré d’individualisation inconnu quasi partout ailleurs.

L’auteur décrypte les jeux de pouvoir entre joueurs, avec les dirigeants et les différents membres du staff technique, il analyse les stratégies personnelles des joueurs pour acquérir du temps de jeu, gérer une blessure, conserver la confiace du coach… et leur valeur sur le marché du travail. Il aborde aussi la dimension extra-sportive, en particulier la vie sociale, souvent – mais pas toujours- limitée au seul milieu professionnel.

Vous ne trouverez dans cet essai aucune révélation sur les dessous du monde du foot, aucun « scandale » mais le résultat d’une sérieuse enquête sociologique et, si l’écriture manque parfois un peu de fluidité, c’est le seul reproche que j’adresserai à cet intéressant bouquin.
Yves
librairie buveurs-d'encre , 28 octobre 2016
Chez les footballeurs, la souffrance psychologique est banalisée

Concurrence accrue, porosité entres vies privée et professionnelle… Le sociologue Frédéric Rasera, qui s’est immergé quatre ans dans un club pro, raconte le métier de l’intérieur.

Au cours des années 2000, le sociologue Frédéric Rasera (Photo DR), enseignant à l’université de Lyon-II, a enquêté quatre ans sur le vestiaire d’un club de Ligue 2 (il garde le nom et les dates anonymes) et compilé ses observations dans un livre, Des footballeurs au travail. Ce n’est pas tant le jeu auquel il s’est intéressé, mais sur ce qui a été zappé à la longue : le foot pro est un vrai boulot, avec sa hiérarchie, ses contraintes et ses rapports de subordination.

Avec ses spécificités en matière d’organisation du travail, qui fait du joueur un entrepreneur au statut précaire à l’intérieur même d’un groupe – il y a presque un côté schizo de prime abord, d’autant qu’il y a de la passion au milieu. «J’ai voulu le banaliser, le sortir de cette forme d’apesanteur sociale qui biaise certains jugements», dit le chercheur.

Vous écrivez que «les footballeurs sont confrontés à des logiques d’individualisation au travail, mais courent le risque d’être taxés d’individualisme». Cela signifie quoi à l’échelle du foot ?
D’un côté, le football est un univers professionnel où le collectif est valorisé à l’extrême. Les joueurs doivent montrer en permanence leur implication pour l’équipe et participer à la vie du «vestiaire» qui ressemble, à première vue, à une bande de copains. Dans ce contexte, savoir chambrer est une vraie compétence, alors que le fait de se tenir à distance des discussions collectives ou des joies d’après-match est une «faute professionnelle». En même temps, il y a effectivement toute une organisation du travail très individualisée, qui commence dès l’embauche, dans la négociation des durées de contrat, des salaires, des clauses. Par exemple, certains bénéficient de primes en fonction du nombre de matchs joués au cours de la saison. Admettons qu’un joueur est censé en toucher une dès lors qu’il dépasse la barre des 20 matchs : si on arrive au 17e, au 18e et qu’il ne joue plus… Au-delà de l’aspect financier, il y a un énorme enjeu de visibilité, qui conditionne l’attractivité et la longévité sur le marché du travail. Il ne faut pas non plus éluder la passion : lorsqu’un entraîneur écarte un joueur, il touche à ce qu’il est en tant qu’homme.

Du coup, la concurrence «saine» est simplement un élément de langage ?
C’est un idéal vers lequel les footballeurs tendent vraiment, une croyance collective bien ancrée chez eux. D’ailleurs, les joueurs mécontents de leur statut en reviennent souvent à la même conclusion : prouver ce qu’ils valent. De ce point de vue, les joueurs participent à leur propre domination, l’incertitude sous-tendant l’implication au travail. Mais ils peuvent en revanche être facilement critiques sur la hiérarchie établie par leur entraîneur, même s’ils ne l’expriment que très rarement publiquement par crainte d’être sanctionnés. Ils vont se baser sur de nombreux facteurs. Cela va des commentaires extérieurs des journalistes et des supporteurs, aux logiques économiques dont ils savent qu’elles peuvent influer sur les compositions d’équipe… Pour vendre untel, il faut un peu plus l’exposer, pour se débarrasser d’un autre, le mettre au placard…

Dans une entreprise classique, cette mise au placard relèverait du harcèlement moral…
Le système sélectif crée en permanence de la déception. Et lorsque la relégation perdure et qu’un joueur est «mis au placard», c’est souvent à l’origine d’une souffrance. Reste que, du point de vue de ces travailleurs, ce fonctionnement est normal. La souffrance psychologique est banalisée et pensée comme faisant partie du métier. Pour les joueurs, il est toujours question de montrer à quel point son mental est solide, ce qui contribue à légitimer le système. Les médecins du travail pourraient éventuellement se positionner sur ces questions. Mais force est de constater qu’ils sont particulièrement absents de cet univers professionnel, qui est paradoxalement ultramédicalisé…

Médicalisé à outrance, mais contraint par le milieu…
Le staff médical est organisé pour la production de performances. Sa particularité est d’être à la disposition de l’entraîneur. La question centrale n’est alors pas tant la santé des joueurs dans leur ensemble que leur possibilité d’être utiles pour la compétition. Tout en sachant que le personnel médical – les kinés notamment – est souvent recruté parmi des professionnels qui ont eux-mêmes pratiqué le sport en compétition et qui, du coup, valident le fait de devoir adapter leurs diagnostics à la finalité du foot professionnel.

Du coup, la gestion du «corps» devient un enjeu archi complexe ?
On touche à la spécificité du métier de footballeur : celui-ci doit par exemple venir sur son lieu de travail pour se faire soigner bien qu’il soit arrêté – dès lors qu’il peut se déplacer – et rester au milieu de ses coéquipiers. Pour les joueurs, être blessé est avant tout une condition problématique, notamment à cause du fait de sortir du jeu de la concurrence et de perdre sa place, avec toutes les conséquences que cela peut avoir en termes de visibilité. Dans le vestiaire, une longue blessure peut aussi provoquer certaines réactions très significatives. Je décris ainsi le cas de ce joueur écarté des terrains quelques mois et qui se fait chambrer par un collègue, sur le ton «tu as arnaqué le club».

Les footballeurs entretiennent un rapport ambivalent avec leur corps. D’un côté, il y a, comme chez les ouvriers, cette valorisation d’un corps résistant et, de l’autre, une forte demande de soins et, à force, de vraies connaissances médicales. Mais cette gestion se pense aussi en fonction de la position dans le groupe et sur le marché du travail : le joueur peut-il se permettre de ne pas jouer ? Il arrive qu’il se débrouille avec les membres du staff médical pour que l’entraîneur ne soit pas au courant de ses problèmes physiques et qu’il puisse faire partie du groupe. Mais d’un autre côté, l’entraîneur peut aussi parfois utiliser le staff médical pour justifier une mise à l’écart, dès lors qu’un joueur n’est plus une priorité.

Dans votre enquête, vous cassez aussi l’idée selon laquelle un entraîneur ne pourrait être qu’un meneur d’hommes…
Dans mon livre, il y a cet épisode de la vidéo, où un entraîneur, qui a pourtant une belle carrière derrière lui, est contesté en privé par certains joueurs qui lui reprochent de ne pas savoir suffisamment théoriser le football. La question de sa maîtrise tactique est centrale. Ce point me semble d’ailleurs intéressant car il rappelle que les joueurs ont des savoirs théoriques sur leur métier, ce qui tend à être oublié de l’extérieur. Ils peuvent faire preuve d’un véritable sens critique argumenté. Et si les footballeurs professionnels sont avant tout des exécutants, le match est un temps particulier où il y a des formes d’autonomie possibles, certains joueurs «cadres» essayant parfois de jouer avec les consignes quand ils l’estiment nécessaire.

Vous racontez comment un joueur se fait malmener, après avoir évoqué ses sympathies pour la Ligue communiste révolutionnaire…
Quand on entre par la porte du quotidien de travail, la question qui se pose effectivement est : quel est l’intérêt des joueurs à parler des à-côtés ? C’est un terrain miné. Certes quand on est intouchable, il y a peut-être matière à se défaire de certains éléments de langage, mais jusqu’où l’est-on dans le football professionnel, un milieu où les statuts changent très vite ? Ce joueur se fait tomber dessus par des sponsors du club qui lui reprochent finalement de cracher dans la soupe et le renvoient à sa position de subordonné.

Les propos de François Hollande, qui estime que les joueurs doivent «se muscler le cerveau», obéissent-ils à la même logique ?
Ses propos traduisent d’abord un très grand mépris à l’égard des footballeurs. Ils s’inscrivent dans la série de lieux communs dépréciatifs qui contribuent à nier leurs trajectoires sociales et les spécificités de leur métier. Par exemple, il leur est souvent reproché leur côté bling-bling. Mais ce genre de terme, comme d’ailleurs celui de bobo pour d’autres, ne nous renseigne pas vraiment sur ce qu’ils sont. Ces qualificatifs nous en apprennent plus sur ceux qui parlent des footballeurs que sur les footballeurs eux-mêmes. Et on peut rajouter que les salaires conséquents que touchent ces sportifs – même si il y a des écarts conséquents à l’intérieur d’un vestiaire – peuvent servir de prétexte à l’expression libérée de ce mépris à leur égard. Dans un registre similaire, les journalistes et les chroniqueurs se moquent souvent du langage approximatif des footballeurs ou encore de leurs mauvais goûts en matière de consommations. Autant de réflexes qui s’apparentent à un mépris de classe associant symboliquement leur réussite économique à leur supposée pauvreté culturelle.

Avec toute cette complexité, où se situe la passion ?
D’abord, il faut se garder d’opposer trop vite argent et passion. Dans le football pro, la plupart du temps, tout fonctionne ensemble. Un joueur de Ligue 2 qui part évoluer à l’échelon supérieur réalise son rêve et cette ascension sportive va souvent de pair avec une augmentation salariale. Ensuite, le terme «passion» est problématique parce qu’il masque le rapport de subordination salariale dans lequel sont inscrits les footballeurs et participe à nier le fait qu’ils exercent un vrai travail avec toutes ses contraintes professionnelles. Celles-ci sont importantes, notamment au regard de leur poids sur la vie privée. Des choses très concrètes : les conséquences de la mobilité sur la vie des compagnes, les plannings qui changent à la dernière minute, l’importance du contrôle de «l’hygiène de vie» – en somme, la frontière entre travail et vie privée est poreuse. Un entraîneur adjoint avec lequel j’ai échangé résume la condition de footballeur ainsi : «Payé pour être à la disposition de.»

Ramsès Kefi
Libération , 17 novembre 2016
"Des Footballeurs au travail" : rencontre avec Frédéric Rasera
Le jeudi 16 février 2017    Lyon (69)
À partir d’une immersion de plus de trois ans dans le quotidien de footballeurs appartenant à un club professionnel français, ce livre nous fait entrer dans les coulisses d’une de ces entreprises du spectacle sportif.
Frédéric Rasera est sociologue, enseignant à l’université Lyon 2 et membre du centre Max Weber.

Jeudi 16 février
À 19h
Librairie Le Bal des ardents
69001 Lyon
Réalisation : William Dodé