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La Banlieue du « 20 heures »
Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique
Parution : 15/10/2013
ISBN : 9782748901894
Format papier : 432 pages (12 X 21 cm)
23.00 €

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Plongés dans un collectif de travail régi par des logiques économiques (audience, productivité), le poids des sources légitimes et des modèles professionnels importés de l’audiovisuel commercial, les journalistes de France 2 fabriquent et perpétuent les lieux communs sur les habitants des quartiers populaires pour satisfaire dans l’urgence la commande de reportages prédéfinis par leur hiérarchie. À partir d’une enquête menée au plus près des pratiques quotidiennes des journalistes, ce livre propose une explication sociologique à la permanence des représentations réductrices véhiculées par certains contenus médiatiques.

La thèse de doctorat dont ce livre est une version remaniée a reçu le Prix de la recherche 2012 de l’Inathèque (INA).

Jérôme Berthaut

Sociologue, maître de conférences à l’université de Bourgogne et membre du Ciméos, Jérôme Berthaut est chercheur associé au laboratoire « Migrations et société» (URMIS-CNRS). Ses recherches croisent sociologie des médias et sociologie de l’immigration.

Les livres de Jérôme Berthaut sur le site

Extraits

« Dans les rédactions, la catégorie ” banlieue ” sert à désigner un ensemble de sujets possibles et qui ont déjà fait leur preuve, dont on estime qu’ils ont fonctionné et fonctionnent généralement auprès du public. C’est pour cela que les catégories de classement ethniques ou stigmatisantes font irruption au sein des rédactions. Elles y ont une utilité sociale pratique en réduisant pour les journalistes l’imprévisibilité du travail. Elles permettent de tenir ensemble plusieurs contraintes (de temps, économiques, éditoriales) en proposant des raccourcis cognitifs possibles et accessibles à la plupart des journalistes.»
(Introduction)

***

« Cette recherche privilégiera l’hypothèse selon laquelle la socialisation professionnelle produite en rédaction et la diffusion des normes professionnelles sont suffisamment puissantes pour orienter la pratique journalistique d’écriture et de mise en images sans que les acteurs aient justement à se poser sans cesse la question de la réception politique des produits finis par le public et donc la question des conséquences politiques de leurs actes. Cette volonté de comprendre comment ces produits médiatiques sont érigés au sein des rédactions en standards d’évaluation professionnelle implique une méthode spécifique. En paraphrasant ce qu’écrit Nicolas Jounin à propos des catégories raciales « Noirs/Blancs », il s’agit ici, en effet, moins de s’intéresser aux « opinions » des journalistes qu’à tout « ce qui, dans l’organisation quotidienne du travail, (re)fabrique des [habitants des banlieues] :
quelles sont les pratiques, les frontières, les divisions et recompositions qui font que la [“banlieue”] est dans le milieu de travail une catégorie significative1 ».

1 Éric Macé & Angelina Peralva, Médias et violences urbaines, La Documentation française, 2002, 219 p.
(Introduction)

Dossier de presse
Jérôme Berthaut
Libération , 25 octobre 2015
Nazli Nozarian
Revue française de science politique , avril 2015
Christine Leteinturier
Communication , janvier 2015
Pierre Leroux
Questions de communication, 25 , 09/07/2014
Françoise Gadet
Langage et société , septembre 2014
Colette Milhé
antropologia bordeaux , 10/08/2014
Monique Douillet
Silence , mai 2014
Céline Mouzon
Sciences humaines , 10/03/2014
Jean-François Mignard
Hommes et libertés , décembre 2013
Daniel Bégard
Magazine Olé , 22 janvier 2014
24/09/2014
Xavier Bonnehorgne
L'Avant-Post , 20 novembre 2013
Martine Mignon
Le journal de Saône-et-Loire , 5 octobre 2013
Alice Dubois
The Dissident , 4 octobre 2013
Elise Ferreira
Typo le mag , 1er octobre 2013
Au 20 heures, les banlieues sont forcément coupables

Le «droit à l’information» s’apparente ainsi à un droit des rédactions en chef d’imposer des manières de dire le monde à des reporters ou des sous-traitants peu enclins à résister dans un secteur des médias précaire et en pleine recomposition.

En attaquant France 2 devant le tribunal en 2014, des habitants du quartier de La Villeneuve à Grenoble ont renouvelé les modes de contestation des traitements «stigmatisants» dont les quartiers populaires font régulièrement l’objet à la télévision. En décembre, ce sera au tour de M6 de comparaître devant le tribunal pour «diffamation» et «incitation à la discrimination et à la haine» suite à une plainte d’un habitant de Bobigny et des Jeunesses communistes.

Dix ans après les débats sur la couverture des «émeutes», cette judiciarisation est révélatrice de la distance entretenue par les grandes rédactions de l’audiovisuel à l’égard des milieux populaires. Face aux critiques du CSA, aux lettres d’indignation et aux pétitions, les présentatrices d’Envoyé spécial, qui ont programmé le reportage «La Villeneuve, le rêve brisé» en septembre 2013, ont réservé leurs explications aux médias. Un courrier de Guilaine Chenu et Françoise Joly rappelle aux organisateurs d’une projection-débat au sein du quartier que «l’exploitation du reportage ne peut se faire sans l’autorisation de France Télévisions» et qu’il est «peu opportun de le diffuser» en leur absence. Mais aucun droit de réponse n’a été accordé et le médiateur de la rédaction n’a pas non plus répondu au collectif d’habitants. Même dans le service public de l’information, débattre des pratiques professionnelles avec les personnes médiatisées semble exclu. Amandine Chambelland, l’auteure du reportage, a, elle, tenté d’empêcher la diffusion sur Public Sénat d’un documentaire retraçant la mobilisation de La Villeneuve. L’arène judiciaire reste dès lors l’ultime espace de confrontation des points de vue. En visant le directeur de publication, le procès en diffamation incite à déplacer la focale des quartiers vers le siège des médias, là où se décide vraiment le discours journalistique. Alors que des habitants s’estiment «trahis» par les reporters, nos observations des conférences de rédaction du journal télévisé de France 2, tout comme la lecture du «contrat de pré-achat» du reportage signé par Envoyé spécial, révèlent que les responsables de rédaction formulent en amont, entre professionnels coupés du terrain, une réalité préétablie. La «banlieue hors-sol» qu’ils sont alors conduits à définir relève avant tout de la concurrence entre les médias sur les faits divers et des discours parvenant jusqu’à eux : les prises de position politiques et les «sources» du ministère de l’Intérieur. Même les sujets «positifs» vantant les «mérites» individuels d’habitants doivent souvent s’ajuster aux représentations de la hiérarchie.

Le «droit à l’information» s’apparente ainsi à un droit des rédactions en chef d’imposer des manières de dire le monde à des reporters ou des sous-traitants peu enclins à résister dans un secteur des médias précaire et en pleine recomposition. Aidés par des intermédiaires parfois rémunérés (les «fixeurs»), les reporters sont ensuite poussés à sélectionner dans la diversité des situations et des propos d’habitants, les plus conformes à la commande. Ou à les mettre en scène, comme la dangereuse démonstration de tirs filmée au beau milieu de La Villeneuve. Contre ces pratiques, la voie judiciaire a toutefois ses limites. L’association qui portait la plainte a été déboutée car le droit de la presse ne prévoit pas d’action collective. Parallèlement, l’absence d’instance indépendante chargée de veiller aux respects des règles déontologiques favorise la déresponsabilisation des directions de médias, à l’égard des milieux populaires comme des journalistes sur le terrain.

Jérôme Berthaut
Libération , 25 octobre 2015
Compte-rendu

Cet ouvrage met en lumière un angle mort de la littérature en sociologie des médias. Alors que l’analyse se focalise généralement sur les contenus et les produits finis, il propose de s’intéresser aux processus d’élaboration et aux producteurs des catégories médiatiques. Loin d’opérer une reconstitution a posteriori des pratiques des journalistes, Jérôme Berthaut donne au contraire à voir les journalistes au travail et analyse leurs pratiques concrètes. À partir des matériaux recueillis lors de plusieurs stages effectués dans des rédactions de presse dites « grand public », notamment France 2, il observe l’information en train de se faire à travers l’installation de routines professionnelles, au fondement d’un « journalisme du raccourci ». Le terme de « banlieue » ne désigne pas tant un territoire qu’un ensemble de normes et de catégories opératoires intériorisées et incidentes sur la production des journalistes. Le livre analyse donc les conditions professionnelles de perpétuation de ces catégories. Ce faisant, il ne s’intéresse pas seulement à ce que font les journalistes aux banlieues, mais également ce que font les banlieues aux journalistes. En s’interrogeant sur la manière dont s’élaborent les stéréotypes et lieux communs journalistiques, l’auteur montre qu’ils ne sont pas tant le produit de représentations idéologiques, politiques ou partisanes, que la traduction des dépendances aux logiques économiques et politiques du champ médiatique. Ils sont le fruit d’une conversion à des normes imposées certes par leur socialisation antérieure (origine sociale, formation scolaire, expériences professionnelles), mais aussi par l’organisation structurelle du travail médiatique et les perspectives de carrière.

L’observation par l’auteur des journalistes au travail lui donne accès aux moments d’incorporation in situ de pratiques professionnelles, d’un sens pratique, d’inculcation et de prescription de chaînes d’action dans la production de l’information, au fondement d’un sens commun journalistique. Il distingue différentes séquences de la socialisation. D’abord, une conversion de la rédaction sous l’influence de ses responsables, qui inculquent de nouvelles normes de réussite. L’auteur décrit, à travers le recrutement, au début des années 2000, de responsables de la chaîne et de chefs de rédaction provenant de chaînes concurrentes privées, l’ajustement progressif de France 2. L’alignement sur les concurrents, notamment le quotidien Le Parisien , et les nouvelles attentes des chefs de rédaction ont des effets sur les journalistes, conduisant à une surenchère dans leurs propositions et à une surmédiatisation des quartiers populaires. Cette « circulation circulaire de l’information » engendre le développement d’un journalisme du raccourci. Il s’agit d’un sens pratique qui doit permettre d’honorer la commande dans les temps. La contrainte de productivité a pour conséquence l’obligation de routiniser les pratiques pour accéder à des terrains réputés fermés. Les reporters ont ainsi tendance à multiplier les contacts auprès des forces de l’ordre et, partant, à adopter leurs catégories d’analyse. Ils ont aussi presque toujours recours à des intermédiaires, rémunérés ou non. L’auteur insiste sur le glissement opéré par le recours à des « fixeurs », habituellement recrutés pour favoriser la protection des journalistes dans les situations de guerre. Ces divers relais représentent autant de coproducteurs des reportages, et participent à la perpétuation des stéréotypes et à la surexposition de certaines villes et quartiers puisque les journalistes font appel quasi systématiquement aux mêmes intermédiaires. La définition d’une banlieue « hors-sol » s’opère également par la sélection des lieux, éléments du paysage urbain, galeries de personnages et séries d’images les plus conformes à la commande (tours les plus hautes, zones les plus denses, antennes paraboliques, bâtiments tagués ou dégradés, etc.). Ces catégories sont autant de ressources pour le travail sur le terrain : elles permettent de rationaliser la collecte de l’information, de ne pas se laisser submerger par l’hétérogénéité et par l’imprévisibilité des situations, et de pouvoir boucler le reportage à temps.

Cette réduction de la réalité observée se poursuit lors de la phase de confection finale où le reporter retrouve le collectif de rédaction et le contrôle par les responsables, notamment dans le choix des mots et des images devant favoriser l’attractivité du reportage. L’anticipation de l’évaluation par les chefs a des effets de socialisation professionnelle très puissants, notamment pour les jeunes recrues, conduisant à l’intériorisation progressive des normes imposées par les responsables et à la reproduction des catégories stigmatisantes. En effet, l’ouvrage, en soulignant la mise en circulation de ces catégories – par la mise en circulation des journalistes et de leurs pratiques au sein des rédactions –, insiste sur leur appropriation par les journalistes, en même temps que sur la stigmatisation qu’elles produisent sur des habitants qui, ayant peu de prise sur les productions médiatiques, sont ainsi « parlés plus qu’ils ne parlent », d’après la formule de Patrick Champagne.

Ainsi, Jérôme Berthaut donne à voir les conditions de production de l’information et de médiatisation des quartiers populaires : en analysant le travail de mise en récit opéré par les journalistes, il rend en même temps justice aux contraintes qui pèsent sur eux, en particulier dans un secteur marqué par une concurrence toujours plus vive qui réduit leurs marges de résistance à l’imposition de normes perçues dès lors comme autant d’évidences.

Nazli Nozarian
Revue française de science politique , avril 2015
SUR LES ONDES

Jérôme Berthaut est l’invité de l’émission “Le téléphone sonne” sur France Inter, le jeudi 7 mai 2015 de 19h20 à 20h, face à Manuel Tissier, grand reporter à la rédaction de France 2 au sein du service Société – et traitant notamment des questions “politique de la ville et quartiers populaires” – et John-Paul Lepers, journaliste et directeur de La Télé Libre.

L’émission est diffusée en direct depuis le lycée Romain Rolland de Vitry-sur-Seine et les questions sur le “traitement éditorial des banlieues par les media” seront posées par des lycéens de 1ere ES.

Compte-rendu

Cet ouvrage est la publication de la thèse de Jérôme Berthaut, thèse de sociologie soutenue en 2012 à l’Université Paris-Diderot et dirigée par Marie Tripier. Ce travail, s’il focalise l’attention sur un thème, la banlieue, qui émerge dramatiquement dans les médias français en 2005, est beaucoup plus que cela. En effet, cette thématique va permettre à Berthaut de montrer comment une « innovation » de sujet conduit à des transformations dans les pratiques professionnelles, et dans une moindre mesure dans l’organisation des rédactions de la chaîne française de service public France 2. Au-delà, grâce à une enquête ethnographique longue et précise, il va montrer comment les stéréotypes perdurent malgré un désir réel de présenter autrement « la banlieue », du fait du poids des normes professionnelles propres à la rédaction et de la difficulté à faire évoluer ses « catégorisations ». L’observation s’est déroulée en trois séquences de deux semaines (mars 2003, décembre 2006 et janvier 2007) et s’est accompagnée d’une trentaine d’entretiens avec différents acteurs de la rédaction. Selon le propos de Berthaut, « le plan de ce livre suit ce qui peut être vu à la fois comme les étapes de fabrication d’un reportage et les étapes de la socialisation d’un nouvel entrant dans la rédaction » (p. 23).

L’attention portée à la banlieue par la rédaction de France 2 est le fait d’événements différents mais convergents. Il y a tout d’abord la « conversion » de la rédaction de France 2 à la « fait-diversification » de l’actualité avec l’arrivée de journalistes issus des chaînes privées, en particulier TF1, qui a ciblé comme priorité de sa logique informationnelle le fait divers. De plus, la concurrence entre les chaînes conduit non seulement à rechercher des thématiques du type fait divers, mais également à en réaliser une construction particulière, qui conduit à l’émergence progressive d’une catégorie, soit « les journalistes des », avec comme sources principales d’information les forces de l’ordre. L’emprise des rédacteurs en chef sur les débats des conférences de rédaction favorise par ailleurs la mise en place d’un « sens commun éditorial » sur la banlieue, qui contribue à renforcer les stéréotypes dominants.

La deuxième partie révèle comment est abordé le terrain, avec le recours à des intermédiaires à qui est sous-traité l’accès au terrain, intermédiaires qui tout à la fois organisent les castings des interviewés et assurent la sécurité des journalistes sur le terrain. Comme pour les reporters de guerre, le « fixeur » occupe une place centrale, avec pour lui une difficulté réelle à conserver la bonne distance avec ses réseaux personnels de relation face aux exigences des journalistes. L’interview va rester le format journalistique dominant, avec toutes les limites propres à ce dispositif, en particulier choisir plutôt de « bons » parleurs que de véritables témoins. Enfin, la nécessité de ne pas rester trop longtemps dans des lieux réputés peu sûrs conduit à pratiquer un « journalisme du raccourci » qui est très largement dominé par des figures et des schèmes narratifs très standardisés parce que largement préconstruits. Comme l’explique Berthaut, « les raccourcis journalistiques apparaissent en effet d’autant plus nécessaires à ces professionnels de l’information qu’il s’agit ici pour eux de trouver le plus court chemin pour se déplacer à l’autre extrémité de l’espace social, afin de rendre compte de milieux sociaux qui sont parmi les plus éloignés des leurs » (p. 277).

La troisième partie boucle l’ouvrage en abordant le rôle de la hiérarchie dans la mise en conformité des « sujets banlieue », quel qu’ait pu être par ailleurs le désir ou l’aspiration du journaliste à dépasser les stéréotypes. Le montage conduit en effet à inscrire le sujet dans le consensus politique et médiatique dominant qui passe par une mise en forme de la banlieue, parfois très différente de la réalité observée lors des reportages. Bien sûr, les reporters cherchent à résister mais, in fine, la conformité professionnelle l’emporte. Elle l’emporte même tellement qu’elle conduit à la conversion de jeunes journalistes issus de ces mêmes banlieues et qui, pour atteindre leurs objectifs de réussite professionnelle, abandonnent leur vision singulière au profit des cadrages imposés par la hiérarchie.

On l’aura compris, il s’agit moins de comprendre ce que le journal télévisé de France 2 fait de « la banlieue » que de montrer ce que le sujet « banlieue » fait aux journalistes et à la rédaction de ce journal télévisé. Ce travail apporte donc beaucoup à la compréhension de certains mécanismes de construction des identités professionnelles, mais aussi des logiques propres aux acteurs dans le cadre précis d’une entreprise qui poursuit elle-même ses propres objectifs dans un contexte d’hyperconcurrence entre les médias. La méthode utilisée n’est pas sans rappeler le travail de Jacques Siracusa publié en 2001, Le JT, machine à décrire. Sociologie du travail des reporters à la télévision. Toutefois, le travail de Berthaut met sans doute mieux en évidence les facteurs de changement, mais aussi les pesanteurs avec lesquelles les journalistes doivent composer dans leur travail quotidien, le traitement de la « banlieue » ajoutant ses particularités. Le mérite de l’ouvrage est donc double : porter un regard sur la fabrication de l’information dans une grande chaîne de télévision publique et montrer les effets d’un sujet singulier, la banlieue, sur cette fabrication. Il propose enfin une bibliographie importante et diversifiée, avec des ouvertures sur la littérature anglo-saxonne ; regrettons toutefois qu’elle soit présentée sous la forme de notes de fin de chapitres, ce qui en rend la consultation particulièrement difficile et nuit à sa cohérence scientifique.

Christine Leteinturier
Communication , janvier 2015
Compte-rendu

Jérôme Berthaut est sociologue, son livre est issu de la thèse de doctorat de sociologie qu’il a soutenue en 2012 et qui s’intitule La banlieue sur commande. Enquête sur l’intériorisation d’un sens commun journalistique. Il analyse la production journalistique traitant de « la banlieue », principalement dans une rédaction de télévision nationale d’une grande chaîne généraliste (France 2), dans laquelle l’auteur a conduit une observation durant trois stages de deux semaines chacun, de 2003 à 2007. Cette enquête prend place dans un travail plus large qui « s’est étendu sur une durée de sept ans et a porté sur plusieurs médias dits “grands publics” » (p. 21). Dans cette étude, le terme « banlieue » et ses équivalents médiatiques (cités, quartiers sensibles…) « ne désigne[ent] donc pas tant une réalité sociale qu’un objet d’attention médiatique supposé faire sens auprès d’un “public imaginé ou anticipé” », il s’agit « d’analyser la façon dont la fabrication d’un reportage “banlieue” favorise la mobilisation, au sein des rédactions, d’un stock de représentations, de normes et de pratiques professionnelles » (pp. 10, 11). Une telle recherche fait écho à des travaux sociologiques qui ont mis l’accent sur la dimension collective du travail de production de l’information à l’intérieur d’une rédaction, la naturalisation et l’intériorisation de cadres, de contraintes, de modèles cognitifs plus ou moins prégnants chez les membres qui la composent. On pense tout particulièrement au cadre général d’analyse du champ journalistique chez Pierre Bourdieu (Sur la télévision, Paris, Éd. Raisons d’agir, 1996), aux travaux de Patrick Champagne (notamment « La construction médiatique des “malaises sociaux” », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 90, déc. 1991, pp. 64–76, proche aussi par son objet). Par ailleurs, l’analyse illustre une nouvelle fois – Hervé Brusini et Francis James le notaient, dès le milieu des années 60, dans Voir la vérité (Paris, Presses universitaires de France, 1982) – le faible poids du reporter et du « terrain » dans le système de production journalistique télévisuel dominant. La dimension ethnographique du travail, sur laquelle se fonde l’analyse, se situe dans la continuité de travaux interrogeant les pratiques et les normes professionnelles engagées dans le travail de fabrication de l’actualité, comme celui de Jacques Siracusa (Le jt, machine à décrire. Sociologie du travail des reporters à la télévision, Bruxelles/Paris, De Boeck Université/Ina, 2001). Quant au travail journalistique sur les « banlieues » vues par les médias, en France, il a donné lieu à de nombreux travaux centrés essentiellement sur les contenus des reportages (évoqués par l’auteur dans deux notes, p. 13) mais aucun n’avait l’ambition, comme celui-ci, de questionner avec minutie les enjeux internes aux rédactions qui façonnent la production de ce « lieu commun journalistique ».

Dans les deux premiers chapitres (« La “banlieue” et la rédaction de France 2 (1992–2007) : un révélateur de la “privatisation” cachée de la télévision publique », pp. 29–55 ; « Un nouveau modèle de journalisme généraliste à l’assaut des services thématiques… et des quartiers populaires », pp. 57–94), l’auteur propose une analyse de l’évolution (de 1992 à 2007) du rapport de la rédaction de France 2 au sujet « banlieue ». L’analyse des rapports de force internes, de la composition des services est reliée à des phénomènes plus larges (le modèle de tf1 chaîne privée et leader de l’audience, l’affaiblissement de la distinction entre secteurs public et privé) et emprunte des schémas parfois réducteurs (l’auteur ne note pas que la « fait-diversification » s’articule avec d’autres évolutions comme la place prise par les sujets de vie quotidienne dans les jt). L’auteur semble aussi parfois implicitement céder à une forme d’idéalisation du service public d’antan en adhérant à une dichotomie historique sans doute réductrice (résumée par l’un de ses interlocuteurs opposant deux types de lignes éditoriales, « l’info de fond » à la diffusion « de sang à la une », p. 43). De même, parler de « privatisation cachée » à propos du service public paraît abusif s’agissant d’un phénomène largement publicisé et perceptible. Cependant, au-delà de la formule, l’auteur apporte des éléments pertinents sur les transformations internes de la rédaction de France 2 et propose, dans le deuxième chapitre, une analyse convaincante des trajectoires de quelques-uns des journalistes appelés à occuper des postes élevés dans cette même rédaction, qui vont contribuer à la valorisation de « la banlieue » comme sujet des jt.

La suite de l’ouvrage est centrée sur les pratiques de fabrication : la division du travail (notamment le recours à des « fixeurs » sur le modèle des reporters sur les terrains de conflits à l’étranger), le poids de l’organisation hiérarchique et ses conséquences et le recours à des schémas et des routines professionnelles (comme lorsqu’il s’agit d’aller chercher sur le terrain les images ou des témoins qui ne sont là que pour décliner le répertoire prédéfini du traitement médiatique de « la banlieue »). Citons aussi l’articulation entre les pratiques des équipes de reportage sur le terrain (casting des intervenants, ciblage des interviewés et des interviews, convocation de stéréotypes) et les formes de manipulations réciproques des acteurs – élus, membres d’associations, habitants ordinaires – et des journalistes, qui maîtrisent cependant en dernier ressort le contenu du reportage. Jérôme Berthaut souligne aussi l’importance des aspects organisationnels de la rédaction et les tensions que connaissent les journalistes issus de la banlieue (et embauchés pour cela) sommés – non sans difficultés et contradictions – de se conformer aux standards professionnels. L’étude se révèle particulièrement riche par la minutie dans la collecte des faits et le sens global que l’analyse parvient à leur donner. Le lien entre les différentes dimensions de l’analyse est particulièrement brillant parce qu’il opère sans simplisme et restitue un processus complexe qui ne se produit pas sans contournements, résistances, et négociations à tous les niveaux. Ainsi l’ensemble de la démonstration montre-t-il que la chaîne de fabrication de l’information tend vers l’élaboration d’un produit stéréotypé (le reportage traitant de la banlieue), si clairement prédéfini qu’il est en mesure de ne (presque) jamais se laisser interroger par le terrain dont il est censé rendre compte. Décrite ici comme implacable, cette réalité est par ailleurs confirmée par le point de vue de Nicolas Jacob, médiateur de l’information à France 2 qui, dans sa courte postface (pp. 401–404), postule cependant que cette « remise en cause sévère » pourrait être salutaire aux professionnels.

Pierre Leroux
Questions de communication, 25 , 09/07/2014
Compte-rendu

Cet ouvrage de 430 pages, issu d’une thèse de sociologie des médias soutenue en 2012, est d’une lecture passionnante. Il s’agit d’une ethnographie conduite par l’auteur sur le « journalisme en train de se faire » (p. 391), au sein de la rédaction de France 2. Jérôme Berthaut a fait plusieurs « stages » dans la chaîne, à différentes époques, et son étude porte sur la réalisation des JT quotidiens (le 20 heures), et plus particulièrement la confection des reportages portant sur les banlieues, depuis la commande qui va émaner de la quotidienne conférence de rédaction, jusqu’au montage du produit fini et la présentation par le journaliste lors du JT. L’auteur a aussi pratiqué des entretiens avec certains des journalistes qu’il a ainsi côtoyés et qu’il a eu l’occasion de suivre sur les lieux de leurs reportages.

Le livre comporte 10 chapitres, répartis en 3 parties. La première porte sur l’organisation du travail autour de la commande des « sujets banlieue » (c’est le terme !), la deuxième sur la mise en œuvre d’un « journalisme du raccourci » autour de la production de ces sujets banlieue, et la troisième tourne autour de la banlieue comme test de « conformité professionnelle » pour les apprentis journalistes. La plus grande partie du texte décrit différents moments de l’élaboration des reportages : comment sont sélectionnés les journalistes qui interviendront sur la banlieue, comment ils vont peu à peu s’imprégner de la ligne éditoriale et de la culture maison, la logique d’audience (les effets de l’œil rivé sur l’audimat, la compétition pour les parts de marché, et la recherche des scoops), les influences de l’audiovisuel commercial – beaucoup de responsables étant passés par TF1 ou par la 5 et en ayant importé les pratiques à France 2, la domination absolue de la hiérarchie (le présentateur et les rédacteurs en chef), la course contre le temps, la « fait-diversification » de l’actualité, la dépendance du champ journalistique envers le champ politique, l’institutionnalisation de la banlieue en tant qu’objet de pratiques journalistiques, le recours à des « fixeurs » pour préparer les enquêtes en banlieue (comme si les journalistes intervenaient en terre étrangère nécessitant des intermédiaires), les carnets d’adresse des journalistes plus riches en contacts dans la police et la justice que chez les acteurs de la banlieue… Donc aussi les « impensés » chez les journalistes, qui n’ont pas le sentiment de mal faire leur travail, et mettent leurs pratiques au compte de la professionnalisation.

Plusieurs chapitres, surtout dans la deuxième partie, intéresseront sans doute très directement les sociolinguistes et les analystes de discours. C’est particulièrement le cas du chapitre 7, qui porte le titre évocateur « Ce que faire parler veut dire », allusion transparente au principal ouvrage de Bourdieu sur la langue (1982) ; il y est question de la réalisation des interviews en contexte de banlieue. Jérôme Berthaut y montre de façon très fine comment sont sélectionnés les interviewés (une galerie attendue de figures sociales qui composent la « dramaturgie médiatique de la banlieue ») ; aussi, comment un même journaliste ne déploie pas les mêmes stratégies d’interviews en fonction de certaines particularités de ses interviewés (par exemple, selon qu’ils sont « installés » ou non, dominés ou non), mais surtout par quels procédés plus ou moins subtils (répétition à peine modulée de la question, questions fortement orientées, pratique de l’interview collective) ils parviennent à faire dire aux interviewés quelque chose qui va dans le sens du reportage tel que la commande en a été passée par la rédaction. Et le formatage se prolonge lors du montage (chapitre 8), ne laissant passer que des paroles brèves, calibrées allant dans le sens souhaité, et en tout cas jamais de nuances, de subtilités ou de demi-teintes. Il n’y a d’ailleurs à peu près que deux types de reportages sur les banlieues : positifs (rarement) ou négatifs (le plus souvent), les deux répondant à des schémas narratifs bien établis dans le stéréotype, chez les journalistes comme (apparemment) chez les téléspectateurs.

Outre son intérêt scientifique intrinsèque (dans une perspective de démythologisation qui rappelle le très connu article de Champagne, 1993 sur la construction des « malaises sociaux », pouvant aller jusqu’au bidonnage), cet ouvrage constitue une lecture très saine pour faire face au lavage de cerveau quotidien que nous administre le formatage médiatique, en particulier pour ce qui concerne la prise en compte des couches populaires, parmi lesquelles les banlieues (dont la conception n’est pas très éloignée de celle des anciennes classes dangereuses).

Françoise Gadet
Langage et société , septembre 2014
Compte-rendu

On ne regardera plus le JT de la même manière… Comme l’indique le sous-titre par le terme d’ethnographie que l’auteur, sociologue, maître de conférence à l’université de Bourgogne, se plaît à rappeler au fil des pages, le livre s’appuie sur une enquête. Jérôme Berthaut effectua trois stages d’observation de deux semaines (mars 2003, décembre 2006, janvier 2007) au sein de la rédaction de France 2. Observations, comptes-rendus précis de reportages, analyse des interactions, au sein de la rédaction, en banlieue, dans une équipe, citations de propos informels ou extraits d’entretiens (une trentaine réalisés), restituent de manière dynamique les investigations du chercheur et éclipsent les redondances qui alourdissent quelque peu un livre qui aurait pu être moins long.

Le livre donne à voir de l’intérieur comment se fabrique le journal télévisé et le lecteur sera d’autant plus accroché qu’il est fait référence à des faits (divers…) dont il a eu connaissance. Mais l’ambition du livre va au-delà : il entend avant tout montrer pourquoi et comment a émergé le « sujet » banlieues dans les médias mais plus précisément sur une télévision publique, comment ont été fabriqués et se perpétuent les stéréotypes sur les quartiers « périphériques ».

Dans la première partie, il analyse le glissement d’une chaîne publique, France 2 vers les logiques d’une télévision commerciale (en particulier la principale concurrente, TF1) notamment par le truchement du recrutement de journalistes et rédacteurs en chef. Le souci de l’audience, la prééminence du fait divers vont modifier la ligne éditoriale dans un contexte de campagne électorale présidentielle qui fait la part belle à l’insécurité.

Dans un deuxième temps, l’auteur nous emmène en reportage en banlieue. Il donne à voir les exigences hiérarchiques : les commandes venues d’en haut, les méthodes d’investigation des reporters (contacts, recours à des informateurs « ethnologisés »…), les représentations de ceux-ci des quartiers, leurs méthodes d’interview, sans négliger les impératifs techniques d’une information de l’urgence (le temps du reportage, sa durée après montage…)

Après avoir mis à jour tout un ensemble de mécanismes en jeu qui contribuent à la fabrication d’une banlieue stéréotypée et éloignée de la réalité, il interroge dans la dernière partie de son ouvrage les possibilités de résistance des reporters, notamment en s’intéressant à un jeune journaliste en formation issu de « la diversité ».

En enquêtant au cœur de la rédaction, Jérôme Berthaut ne vient pas corroborer des hypothèses préétablies. Au contraire, il adopte une démarche anthropologique, ses observations, ses notes, les entretiens réalisés sont le point de départ de ses analyses dont la finesse restitue la complexité des logiques en place. Celles des rédacteurs en chef, celles des journalistes en quête de reconnaissance professionnelle, leur socialisation aux normes de la chaîne, celles des informateurs… Il n’omet pas pour autant les dimensions politiques ou les impératifs techniques de la fabrication d’un journal télévisé quotidien. Cette démarche montre en creux en quoi elle est diamétralement opposée à celle des reporters ce qui pose la question essentielle de l’accès à la réalité…

Colette Milhé
antropologia bordeaux , 10/08/2014
La « banlieue » des journalistes : les dessous d’un lieu commun

« La banlieue » : peu de termes véhiculent une image aussi nette et aussi constante. Des tours et des barres de logements sociaux, des jeunes hommes « issus de l’immigration » désœuvrés, de la violence… Pourquoi cette représentation stéréotypée et stigmatisante d’une réalité pourtant fort diverse a-t-elle la peau si dure ? Au terme d’une enquête à la rédaction du JT de France 2, Jérôme Berthaut avance un certain nombre d’explications. Revue critique par Julie Sedel, auteure de Les Médias et la Banlieue.

Dans La Banlieue du « 20 heures ». Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique, Jérôme Berthaut part du paradoxe suivant : alors que les étudiants en journalisme et ceux des instituts d’études politiques présentent une inclination politique « à gauche », et malgré les campagnes de sensibilisation des pouvoirs publics sur les discriminations, se perpétuent des « traitements médiatiques aux formats considérés comme “réducteurs” ou même “réactionnaires” par les militants ou les habitants des quartiers concernés » (p. 12).

L’auteur avance que le traitement journalistique des sujets « banlieues » s’ancre dans des routines si puissantes qu’elles permettent aux acteurs de faire l’économie d’une réflexion sur le sens de leurs actes. En effet, « les catégories de classement ethniques ou stigmatisantes qui font irruption au sein des rédactions […] ont une utilité sociale pratique en réduisant, pour les journalistes, l’imprévisibilité du travail » (p. 125). Elles permettent de tenir ensemble plusieurs contraintes (contraintes de temps, contraintes économiques, contraintes éditoriales) en proposant des « raccourcis cognitifs accessibles aux reporters » (p. 125). Jérôme Berthaut propose ainsi de saisir, par l’observation ethnographique de la rédaction du journal télévisé de France 2, le « sens pratique journalistique », c’est-à-dire « l’inscription dans la pratique journalistique, des façons routinières de traiter des “banlieues” ou de “l’immigration” » (p. 11).

Le traitement des sujets « banlieues » : poids des normes professionnelles et des logiques de carrière

La thèse centrale du livre de Jérôme Berthaut consiste à souligner que les visions caricaturales des « banlieues » s’expliquent en grande partie par le poids de normes et de routines professionnelles renforcées par l’organisation hiérarchique du travail, les modes de recrutement et des logiques de carrière.

En effet, « pour les nouveaux entrants, la “banlieue” fait sens en ce qu’elle désigne tout à la fois une variété possible de “sujets”, d’“angles”, de pratiques et de modèles d’accomplissement à reproduire (“si l’on veut un jour réussir dans le métier”) » (p. 94). L’auteur analyse, à travers ces sujets « banlieues », la façon dont les nouveaux entrants intériorisent les normes professionnelles et les attentes de la hiérarchie. Parallèlement, il montre à travers des cas de désajustement et, à l’inverse, de mise en conformité, la façon dont ces normes travaillent l’espace de la rédaction.

L’observation des conférences de rédaction éclaire la façon dont ce « sens commun » sur les « banlieues » se construit collectivement : loin d’être des espaces « démocratiques », ces conférences, qui réunissent essentiellement les chefs de services, constituent plutôt une « bourse d’échange asymétrique des sujets possibles ». L’auteur les analyse comme le lieu d’une « affirmation du pouvoir des responsables » (p. 101). L’impression d’un « entre-soi » qui se dégage des observations tient au fait que ces responsables sont eux-mêmes les produits de « logiques de recrutement, de promotion ou de relégation qui prévalent à chaque changement de direction » (p. 100). Par ailleurs, le fait que les professionnels placés aux postes d’encadrement se trouvent « en accord avec les nouvelles priorités éditoriales » (p. 100) permet de comprendre l’absence de débats autour du journalisme télévisé en « banlieues ».

« La banlieue » au cœur des métamorphoses du journalisme audiovisuel

Pour Jérôme Berthaut, le traitement des « banlieues » agit comme un révélateur de l’importation des normes de l’audiovisuel privé dans l’audiovisuel public. La venue de nouveaux chefs, transfuges de TF1, durant la décennie 1992‑2003 (p. 31), s’est traduite par la promotion de critères d’excellence – l’injonction à « être les premiers », la capacité à entretenir de bonnes relations avec des sources stratégiques (la police et la justice) – qui ont eu « des effets durables sur l’homogénéisation des habitus professionnels » dans la mesure où ils ont subsisté après le départ de leurs promoteurs (p. 60).

Les changements éditoriaux, cristallisés dans la montée en puissance des « faits divers », s’expriment à travers la constitution, en 2001, d’une équipe informelle de quatre journalistes amenés à traiter régulièrement des « banlieues » que Jérôme Berthaut se propose d’étudier. Ici, il aurait été pertinent de comparer ces journalistes à leurs confrères d’autres rédactions (Sedel 2013 ; Macé et Peralva 2002 ; Champagne 1991). Jérôme Berthaut observe également la mise en place d’un nouveau « dispositif », reposant sur le recrutement de « fixeurs » jouant le rôle d’intermédiaires entre les « banlieues » et la rédaction – sans tomber dans le piège de son évaluation. Embauchés pour leur capital social, constitué souvent dans l’enfance ou l’adolescence en « banlieue », ces auxiliaires journalistiques cristallisent la perte d’autonomie des reporters dans le processus de production (p. 183). Ces derniers endossent en effet, du coup, le rôle de superviseur de ce nouveau personnel assigné à l’organisation du « terrain ». L’auteur porte un regard critique sur ces intermédiaires : loin d’imposer leurs propres visions des « banlieues », ils sélectionnent plutôt des interlocuteurs qui répondent aux attentes des rédacteurs en chef et contribuent ainsi à reproduire les « stéréotypes ». Ainsi, souligne Jérôme Berthaut, si leur recours « limite l’imprévisibilité, il renforce l’effet de clôture sociale ».

L’apport et les limites de l’enquête ethnographique

Le livre de Jérôme Berthaut montre que les recherches menées à partir des années 1980 sur le traitement journalistique du problème social « des banlieues », bien que nombreuses, n’épuisent pas le sujet. La lecture du livre vient d’abord en confirmer les résultats (sans toujours citer ces travaux) : montée en puissance des services « faits divers », poids des sources policières dans la construction de l’information et importation de leurs schèmes de perception dans les rédactions, emprise d’un journalisme généraliste et polyvalent sur un journalisme expert ou spécialisé, typification des « banlieues » par des procédures de mise en scène, valorisation du « terrain » et d’une parole « authentique » d’habitant plutôt que des acteurs institutionnels, poids des rédacteurs en chef dans la définition des cadrages, rapports inégaux entre les journalistes et leurs interlocuteurs dans les quartiers populaires.

L’enquête ethnographique, qui constitue la véritable originalité de cette recherche, s’appuie principalement sur trois stages d’observation, de deux semaines chacun, au sein de la rédaction du 20 heures, en mars 2003, décembre 2006 et janvier 2007, ainsi que sur trente entretiens. Importée des États-Unis, en France, dans les années 1970, cette méthode a déjà donné lieu à deux recherches sur la rédaction du JT de France 2 (Joinet 2000 ; Siracusa 2001). L’usage que l’auteur en fait présente, cependant, des limites. On regrette d’abord l’absence d’une réflexion méthodologique sur les conditions de production des résultats : comment le sociologue a-t-il défini sa place au sein de ce milieu et comment a-t-il été perçu par ses enquêtés ? On peut également se demander dans quelle mesure ce choix méthodologique ne surdétermine pas ses résultats : on sait, en effet, que les journalistes se contentent souvent de relayer des catégories produites en dehors des rédactions, qu’ils retraduisent en fonction de leurs logiques propres (Sedel 2013). Enfin, on regrette que l’auteur ne définisse pas sociologiquement les catégories qu’il emploie – singulièrement celle de « banlieue ».

Ces remarques mises à part, le livre de Jérôme Berthaut offre un matériau riche et une analyse fine du traitement journalistique des ces espaces urbains. L’observation de ce collectif de travail sous l’angle des interactions, du rapport aux normes professionnelles, au rôle, à la carrière, aux formes de rétributions, aux chaînes de commandements, ainsi qu’à la « réalité » sociale, permet ainsi de mieux comprendre les logiques de production de l’information télévisée en direction des groupes dominés. Afin de rompre avec la logique du cas exemplaire, elle invite à se confronter à d’autres terrains d’enquête – ce que Jérôme Berthaut a fait dans sa thèse, à travers La Dépêche du Midi.

Bibliographie

Champagne, Patrick. 1991. « La construction médiatique des malaises sociaux », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 90, p. 64‑76.
Joinet, Béatrice. 2000. « Le “plateau” et le “terrain” », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 131–132, p. 86‑91.
Macé, Éric et Peralva, Angelina. 2002. Médias et violences urbaines. Débats politiques et construction journalistique, Paris : La Documentation française/Institut des hautes études de la sécurité intérieure (IHESI).
Sedel, Julie. 2013 [2009]. Les Médias et la Banlieue, Paris/Lormont : Institut national de l’audiovisuel (INA)/Le Bord de l’Eau.
Siracusa, Jacques. 2001. Le JT, machine à écrire. Sociologie du travail des reporters à la télévision, Bruxelles/Paris : De Boeck Université/INA.

Julie Sedel
Metropolitiques , 30 mai 2014
Compte-rendu
Cette enquête, au sein des journalistes de France 2, nous révèle les coulisses des rédactions quand il s’agit de parler des quartiers populaires. Il y a une permanence des stéréotypes qui se transmet informellement aux jeunes recrues et un contrôle du traitement des sujets, qui doivent s’inscrire dans un environnement médiatique et politique donné. Il nous est ainsi montré le pouvoir des hiérarchies qui commandent aux journalistes des reportages formatés, perpétuant des lieux communs et répondant à un certain public. Bien loin de la réalité. Cette approche nous laisse songeur face à la manière dont peuvent être traités des sujets de société, qui font l’objet de l’attention des médias dominants.
Monique Douillet
Silence , mai 2014
Compte-rendu

Des barres d’immeuble, des paraboles, du béton : pas de doute, c’est un reportage sur « la banlieue ». Et pourtant, qui sait que le transformateur EDF dans lequel sont morts Zyed et Bouna en 2005 est situé dans une zone résidentielle ? Voilà le genre de vérités que Jérôme Berthaut rappelle.

Encore une critique des médias et de la vision stéréotypée qu’ils donnent de « la banlieue » ? Assurément ! L’originalité du travail de J. Berthaut – journaliste qui a viré sociologue – est de se démarquer d’une approche sociologique, qui analyse les liens entre décideurs médiatiques, politiques et économiques, pour proposer une démarche ethnographique : pendant les sept ans qu’a duré son enquête, l’auteur a réalisé des stages dans les rédactions de France 2, La Dépêche du Midi, Sud Radio et TéléToulouse, et consulté à l’Ina plus de 1 300 notices de reportages diffusés dans les journaux télévisés de TF1 et France 2. De ce travail de thèse, le livre publié ici ne retient que le journal télévisé de France 2.

L’auteur a assisté aux conférences de rédaction où sont sélectionnés et « anglés » les sujets, suivi les reporters sur le terrain et s’est faufilé dans les cabines de montage au moment de la mise en boîte finale des reportages. C’est tout le dispositif de production du sujet « banlieue » qu’il a décortiqué, mettant notamment en lumière l’ambivalence du recours aux intermédiaires – l’éducateur valorisé dans ce rôle d’interlocuteur des médias, le maire qui joue les tour-opérateurs en attirant l’attention sur une femme voilée qui passe…

On comprend à la lecture du livre que la vision stéréotypée de « la banlieue » alimente et se nourrit de mécanismes de production de l’information qui se répercutent en cascade : l’organisation des services de la rédaction qui rapprochent les sujets « banlieue » de la politique étrangère, la concurrence entre les chefs de service, les « contacts » dont tel reporter peut se prévaloir dans une zone, les délais impartis pour tourner un sujet… Autant de rouages dans ce système implacable qui fabrique notre vision des quartiers populaires.

Céline Mouzon
Sciences humaines , 10/03/2014
« La télé se focalise sur les déviances  »

Sociologue des médias à l’université de Bourgogne, Jérôme Berthaut analyse le processus de fabrication d’une réalité préétablie sur « la banlieue ».

Comment avez-vous perçu 
le reportage Villeneuve,
le rêve brisé de France 2 ?
Ce reportage est un best of des angles récurrents dans les reportages sur 
les banlieues au journal télévisé : 
on suit la police avec une caméra embarquée, séquences sur 
la violence à l’école, sur les mères isolées, sur le trafic d’armes. C’est-à-dire une focalisation sur les déviances. Le quartier est traité comme un îlot isolé, responsable de ses conditions d’existence, comme s’il générait ses propres problèmes. Enfin, comme dans un casting, les personnages incarnent des rôles très figés dont ils ne peuvent sortir. On est soit victime
(les « anciens », les « mères »), soit bourreau (les « jeunes », le trafiquant), soit héros (les policiers, le médecin mais aussi 
la journaliste qui se met en scène).

Dans votre livre, vous décrivez la fabrication d’une vision dominante et stigmatisante 
sur «la banlieue». Comment 
se fabrique ce processus ?
C’est un constat général. Les faits divers occupent toujours plus de place dans les JT de chaînes publiques et privées, ce qui rejaillit sur le traitement des quartiers populaires. Cela s’explique par les discours des sources perçues comme légitimes par les journalistes. Comme les ministres de l’Intérieur successifs qui focalisent leur communication sur la lutte contre l’insécurité ou 
la délinquance. Mais c’est aussi lié à des modèles de journalisme importés du privé pour relever les audiences. Beaucoup de responsables de France 2 ont d’abord fait carrière dans l’audiovisuel commercial. David Pujadas, Benoît Duquesne et Guilaine Chenu sont, par exemple, des anciens de TF1.

Ces journalistes ont-ils des idées préconçues sur les quartiers ?
Oui. Il y a d’abord le regard d’un milieu social, de journalistes issus de milieux favorisés, sur des quartiers populaires. Quand 
ils vont en reportage, c’est souvent leur première fois. 
Mais le plus puissant, ce sont 
les idées prédéfinies inscrites dans les commandes de reportages décidées en amont par les chefs. Les reporters sont contraints de s’aligner sur ces commandes pour les satisfaire. Sur place, ils font en sorte de trouver ce qu’ils cherchent. 
Il ne s’agit pas d’enquêter sur les logiques sociales à l’œuvre dans le quartier mais d’illustrer 
un « phénomène de banlieue ». Les questions posées et les images collectées doivent faire
ressortir le côté « banlieue » 
des quartiers populaires.

Dans le reportage de France 2, 
la journaliste utilise un fixeur. 
Que pensez-vous de cette méthode de travail ?
Cela reflète bien l’évolution du travail journalistique. On est dans une division du travail très poussée. Les chefs définissent les sujets. Les journalistes réalisent 
la commande. Le fixeur est là pour préparer le terrain et guider le journaliste. C’est un intermédiaire rémunéré. Sous prétexte d’avoir accès au terrain, ça crée un écran supplémentaire. Tout est fait pour que 
les journalistes accèdent vite à cette réalité préétablie. Cela dispense les journalistes d’avoir des expériences locales faites d’imprévus et de rencontres qui risqueraient de remettre en cause la commande de départ.

L'Humanité , 11 février 2014
Compte-rendu

Si nous ne manquons pas, depuis quelques années, d’une littérature développant une analyse critique générale de la télévision, de ses productions, de ses acteurs, faisant quelquefois côtoyer le meilleur et, disons, le moins bon, la lecture de cet ouvrage ouvre une porte originale sur ce médium.
Originale, car elle se centre sur le rapport entre deux objets souvent considérés séparément, tendant à devenir le quotidien et le passage obligé de la consommation télévisuelle prise dans une « fait-divertisation » constante de l’information : la « banlieue » et le « 20 heures ». Singulière également quant à son approche, et son sous-titre « Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique » annonce la couleur. Il s’agit là de se décentrer d’une analyse surplombante d’un produit médiatique achevé, comme cela est souvent le cas, et s’attacher à un éclairage sur les conditions matérielles de réalisation, sur les « manières de faire » et la « raison pratique » qui guident les acteurs/agents de ce produit que constitue la séquence « banlieue », récurrente à certaines périodes, du journal télévisé (en l’occurrence celui de France 2).
L’ethnographe, observateur/participant au titre de stagiaire à la rédaction du journal, observe et relate la prégnance progressive de la dynamique concurrentielle à l’œuvre au cœur même du service public d’information, qui amène ses acteurs à devoir toujours « aller vite », « donner à voir » et « être le premier ». Ils sont alors confrontés à la fois à une « banlieue » qui leur est souvent étrangère, et considérée à tort ou à raison comme hostile, et à la commande pressante d’une hiérarchie soucieuse d’audience, et produisant/induisant elle-même les stéréotypes qu’ils intègrent progressivement et donnent finalement à voir dans leurs reportages.
L’auteur s’attache ainsi à décrire et à déconstruire ce processus dans le cadre du fonctionnement de la rédaction du journal sous différentes facettes, au travers de monographies et d’exemples concrets : évolution de l’organisation du journal et de ses rubriques, rapports entre les services et jeux de hiérarchisation et de pouvoirs entre les différents acteurs, étude des ressorts animant la conférence de rédaction, stratégies personnelles de carrière. Il nous amène également « sur le terrain », en nous décrivant les rapports entre les journalistes et leurs interlocuteurs multiples que sont élus, associatifs, informateurs, « fixeurs »… et habitants, mais aussi les choix techniques d’interview et de mise en forme des images renforçant une construction de stéréotypes, et s’achevant par le contrôle final de la hiérarchie à l’étape du montage final.
Comment ne pas céder à un tel processus d’enrôlement des volontés et de création de l’opinion ? Evoquant au passage des figures de professionnels résistant au prix de leur carrière, le livre s’achève sur une critique des seules approches du champ médiatique par la seule clé de l’idéologie, qui ne rendent comptent en rien des processus à l’œuvre chez les acteurs.
Au-delà d’une forme quelque peu ardue, propre à son origine universitaire, cet ouvrage passionnant s’avère être d’un apport précieux pour des lecteurs désireux de prendre une distance critique et accéder ainsi à une meilleure compréhension d’une forme télévisuelle jouant un rôle majeur dans la construction du sens commun et de l’opinion de nos contemporains.

Jean-François Mignard
Hommes et libertés , décembre 2013
Compte-rendu

Proposé par Agone, maison rare par sa rigueur éditoriale, les quatre cents pages de l’essai de Jérôme Berthaut ont tout du pavé dans la mare. Il s’agit là en effet d’une réponse à ceux, nombreux, qui se sont interrogés sur ce doute qui s’insinue souvent à propos de toute information télévisuelle. Il s’ensuit on le sait, et la presse écrite n’étant pas moins suspectée, que les journalistes
ont désormais “mauvaise presse”. Ce qui rend important et décisif l’ouvrage de Jérôme Berthaut, c’est qu’il ne s’agit pas d’un dossier à charge, mais bel et bien, comme le précise son sous-titre, d’une ethnographie, une approche sociologique menée pendant plusieurs années au sein de l’audiovisuel public, France 2 en l’occurrence. De ce point de vue le sujet de l’étude auquel se tient rigoureusement l’auteur, universitaire et chercheur, est bien, et uniquement, le traitement de l’actualité “banlieues”. Mais ce sujet s’avère à l’évidence un redoutable analyseur des mœurs et usages des rédactions du service public comme des chaînes privées qui ont imposé, de fait, le modèle marchand qui prévaut dès lors que le service public a renoncé à sa mission pour “coller” à une opinion déjà largement façonnée par ce même modèle. Même s’il pouvait s’en douter, le lecteur sera effaré par l’implacable état des lieux relevé par les sociologues. Ainsi de l’abandon des réseaux traditionnels qui assez normalement pouvaient lier journalistes et acteurs de la société civile au profit de pratiques de fixeurs héritées du journalisme de guerre en milieu hostile. Ou encore et surtout de pratiques professionnelles où les hiérarchies se superposent pour cadrer et encadrer ce qui reste de journalistes de terrain pour tenir un discours univoque. Sans parler des méthodes quasi “orwelliennes” ou des fonctionnements de castes qui configurent la socialisation des jeunes journalistes. En bref tout ce que vous avez toujours craint sans oser le demander ! On ne peut rendre compte ici de toute la richesse de cet ouvrage et des réflexions citoyennes qu’il appelle, et qu’il est important de construire. A lire d’urgence.

Daniel Bégard
Magazine Olé , 22 janvier 2014
Jérôme Berthaut, sociologue : « La banlieue médiatique est le lieu de toutes les déviances. »

Trente ans après la Marche pour l’Égalité, mouvement citoyen à l’origine de la première grande messe médiatique autour de l’idée de banlieue, nous avons interrogé Jérôme Berthaut sur l’image donnée à ces quartiers populaires et à leurs habitants par les principaux médias nationaux. Sociologue, Jérôme Berthaut est l’auteur de La banlieue du 20 heures, livre pour lequel il s’est glissé pendant plusieurs années au sein de la rédaction de France 2. Bien au-delà des analyses idéologiques souvent rabâchées, il brosse un portrait minutieux des conditions de production de l’information dans le quotidien d’une grande chaîne d’information.

Quelle est l’image de la banlieue donnée par les médias ?
Quand ils parlent de « banlieue », les médias diffusent pour la plupart une représentation standardisée, ultra-codifiée des habitants des quartiers populaires, qui renvoie à des modèles de production de l’information qu’on retrouve à la télévision mais aussi à la radio et parfois dans la presse écrite nationale et régionale. Cette vision est le plus souvent dépréciative car les journalistes vont fréquemment « en banlieue » pour rendre compte d’un drame dont ils ont eu connaissance par la police, une dépêche d’agence (etc.), ou bien pour illustrer un projet de loi ou les déclarations d’un responsable politique sur la « lutte contre la délinquance ». On voit ici l’influence des sources officielles sur leur travail. Mais à cela s’ajoute un principe professionnel très ancré dans les rédactions qui consiste à présenter ces drames ou ces déclarations comme révélateurs de phénomènes plus larges, au point de les qualifier de faits de société. Par exemple, au début des années 2000, on a soudainement beaucoup parlé de l’émergence du « phénomène des tournantes » bien qu’il n’y avait pas d’augmentation du nombre de cas recensés, comme l’a montré Laurent Mucchielli.

La banlieue médiatique est donc d’abord le lieu de toutes les déviances, qu’elles soient religieuses, sexuelles, délinquantes… Mais ces reportages sont aussi régulièrement contrebalancés par ce que les journalistes appellent des « sujets positifs ». Cette représentation de la « banlieue » met en scène « le mérite » ou la « success story » de certains habitants. C’est un cadrage correctif visant à répondre aux critiques qui dénoncent la stigmatisation des « banlieues » par les médias. Mais à l’analyse, ça reste un discours dévalorisant sur le quartier car ces cas individuels sont toujours présentés comme des « réussites » malgré ou contre le quartier. Et surtout, ces représentations sont tout aussi stéréotypées. De la même façon que les journalistes viennent pour filmer petits et gros dealers, ils partent en quête de la figure idéale du jeune-qui-s’en-est-sorti.

Un peu comme dans un casting ?
Oui, quand on suit les reporters, on s’aperçoit que le journalisme télévisé répond à des critères de production semblables à ceux du cinéma. Ils disent d’ailleurs « caster » des interviewés comme on le fait pour incarner des personnages. Et c’est vrai aussi pour le décor : il faut une unité de lieu, en l’occurrence des barres d’immeubles très hautes, très « denses », qui sont censées répondre à l’image que se ferait monsieur tout le monde de la banlieue. Quand je me rendais à Clichy-sous-Bois avec les journalistes de France 2, ce qui me sautait aux yeux, c’était l’hétérogénéité des paysages urbains par rapport aux images toutes identiques qu’on en a à la télé. Dans la même logique, le reportage télé s’appuie sur une unité d’action, et là les violences s’imposent souvent comme les scènes privilégiées, d’autant qu’elles ont l’avantage d’être plus spectaculaires à l’écran.

Pourquoi le fait-divers plus que le fait politique ou économique ou sportif par exemple ?
D’abord parce que les dirigeants des chaînes généralistes sont convaincus que les fait-divers dopent les audiences, et qu’un bon journal télévisé est un journal avec le public le plus nombreux possible… et si possible supérieur à celui de ses concurrents. Les statistiques publiées par l’INA attestent ainsi de l’explosion des faits-divers à la télévision depuis dix ans. Pourtant les faits divers n’ont pas toujours été une priorité. Dans les années 90, il y a par exemple des luttes très violentes au sein de France 2 entre, d’un côté, des figures historiques de la télévision publique, plutôt opposées à cette ligne éditoriale, et de l’autre des professionnels qui revendiquent un journalisme supposément « moderne » qui fait une large place aux faits-divers. Or, les « Modernes » l’ont emporté aujourd’hui. Je parle de toute la génération des Benoît Duquesne, Ghislaine Chenu puis de David Pujadas qui ont tous réalisé des « sujets-banlieue » à TF1 étant plus jeunes, et ont importé cette culture du fait-divers à France 2 à leur arrivée.

Au cours des années 2000, le service « Informations générales » qui traite ces sujets est alors devenu de plus en plus dominant au sein de la rédaction de France 2, au point d’influencer les reportages réalisés par les autres services qui essaient de se faire entendre en conférence de rédaction. Dans toutes les rubriques, médiatiser les déviances est alors devenue une manière de valoriser son travail, d’où un effet de surenchère à propos des quartiers populaires. Le journaliste spécialiste de l’éducation propose de traiter de la violence dans les cours de récréation « en ZEP », le spécialiste Religion de la montée du « fondamentalisme en banlieue », etc… Dans ces rédactions très hiérarchisées, il y a comme ça un puissant effet d’alignement de la part des journalistes et des chefs de service sur les attentes des rédacteurs en chef et des présentateurs qui ont le monopole de la décision sur le sommaire du journal.

Pendant vos périodes d’observation à la rédaction de France 2, avez-vous perçu ces stratégies des journalistes comme conscientes ou inconscientes?
Il y a les deux. D’abord il faut dire que l’impératif commercial n’est pas un argument mobilisé par les journalistes dans les entretiens et lors des observations. Ils ne disent pas « je m’intéresse au fait-divers parce que ça fait de l’audience». C’est une approche incompatible avec les critères d’excellence d’un métier qui se vit et reste une profession intellectuelle, valorisant les biens culturels. Les journalistes recourent donc à une rhétorique plus noble qui met en avant l’intérêt général et, par là, la nécessité de s’adresser au plus grand nombre et donc de traiter les sujets qui « intéressent » le public. La prétention à présenter les « faits-divers » en « faits de société » relève d’ailleurs de cet effort pour ennoblir les faits divers et donner du prestige aux reporters qui les traitent. Tout ceci est plus ou moins conscient.

Mais au-delà de ce discours de légitimation, les individus peuvent aussi développer des stratégies pour consolider leur position et s’assurer une progression dans le métier. Ce qui est alors déterminant, ce sont les modèles de réussites proposés aux jeunes journalistes. David Pujadas a construit par exemple son début de carrière sur les faits divers et surtout sur les dangers de l’islamisme, ce qui lui a permis de se distinguer dans des émissions de reportages connues comme Le Droit de Savoir, et même de publier un livre sur le thème. À son contact, la « banlieue » apparaît donc comme un terrain de reportage sur lequel on peut endosser les habits du journalisme d’investigation et du « grand reporter », débrouillard et courageux, pour se voir confier ensuite des sujets et des postes plus nobles comme le journalisme de guerre. À l’inverse, peu de chefs doivent aujourd’hui leur carrière à leurs reportages sur les effets de la précarité ou du chômage. Il y a donc tout à perdre et trop peu à gagner pour un jeune journaliste à se démarquer de ces modèles de réussite.

Enfin les observations et les entretiens montrent que les manières de penser l’information « sur les banlieues » sont aussi façonnées par la pratique du métier, c’est-à-dire par la répétition de manières de faire. Sur les conseils des chefs et de leurs collègues, les journalistes adoptent des manières de filmer les quartiers populaires et d’interviewer les habitants qui finissent par devenir des évidences pour eux. La reproduction des reportages les conduit à intérioriser ces manières de représenter les quartiers populaires, à éluder progressivement tous les raccourcis et les simplifications auxquelles ils procèdent, et même à y adhérer. Ceci est observable même chez des jeunes journalistes qui pouvaient se montrer d’abord critiques des routines professionnelles. Il faut dire que les contraintes de production sont très pesantes, d’où l’intérêt de reprendre ces routines de travail qui ont fait leur preuve auprès des chefs.

Avez-vous des exemples concrets de ces contraintes qui dessinent les contours d’un sujet sur la banlieue et le point de vue des reporters ?
Beaucoup oui. Des petites contraintes quotidiennes qui sont toutes la conséquence d’un impératif : se montrer productif. Par exemple, pour accéder au plus vite aux habitants, les rédactions recourent parfois au service de « fixeurs », des intermédiaires rémunérés qui mettent à disposition des reporters leurs contacts dans la fraction délinquante du quartier. Du coup, pour un jeune journaliste qui commence à faire ses premiers sujets sur « la banlieue », l’obligation de travailler avec un fixeur payé pour fournir des figures de dealers ou de trafiquants de voitures vient aussi conforter une certaine vision des quartiers populaires.

De la même façon, la méfiance ou l’hostilité des habitants ulcérés par l’image donnée de leur quartier dans les reportages renforce l’idée que ces quartiers sont dangereux. Il ne s’agit pas de nier les actes de violence et l’économie informelle qui existent d’ailleurs dans de nombreux endroits en France, mais les journalistes prennent souvent pour la réalité ordinaire ce qui est largement provoqué par leur présence… Une autre contrainte importante est liée au fait de faire partie d’un collectif de travail. Ne pas s’aligner sur les commandes des chefs, c’est prendre le risque de faire échouer tout le processus de production, qui associe plusieurs participants : rédacteur, caméraman, preneur de sons… Lors de mon observation à France 2, je me souviens d’une monteuse qui parcourait les rushs du cameraman. Elle a poussé un « Ha enfin ! » d’amusement quand elle est tombée sur un travelling sur des barres d’immeubles, le plan qu’elle s’attendait à trouver depuis le début.

Mais c’était aussi un cri de soulagement car elle a besoin de ces images pour monter le sujet qui plaira aux rédacteurs en chef. C’est aussi pour cela que les stéréotypes persistent : ils constituent un stock de références communes très utile pour faire fonctionner ensemble une équipe où chacun a une tâche à accomplir. C’est une longue chaîne de production dont on se doit de rester solidaire en apportant aux autres une contribution pré-définie, pour respecter les attentes des supérieurs, dans les délais. De toute façon, lors du montage, les contraintes des formats permettent aussi à la hiérarchie de reprendre les reportages en main : « ton sujet est trop long », « ton sujet est trop compliqué »… toutes les consignes sur la forme permettent aux chefs de service de suggérer des modifications et donc d’intervenir sur le fond.

Comment est-ce que ces contraintes se concrétisent sur le terrain avec les habitants ?
Pendant les interviews, la logique de mise en scène cinématographique pèse fortement. Par exemple, les jeunes des quartiers populaires sont bien souvent les seuls protagonistes, avec les grévistes, à être interviewés en groupe alors que les autres catégories de personnages qu’on voit dans les reportages –comme les politiques, les consommateurs, les sportifs, les électeurs, etc. – sont généralement interrogés seuls. Pourquoi ? Parce que ce choix pratique répond à deux exigences. Filmer des adolescents en groupe permet d’abord de représenter l’image de la bande que les médias veulent rendre visuellement. Mais pas seulement. L’interview de groupe est aussi un moyen très efficace de générer rapidement des avis divers dans lesquels le reporter pourra garder les plus conformes aux propos attendus, y compris les plus radicaux.

Car une concurrence pour la prise de parole s’instaure entre jeunes interviewés, et de là, une surenchère dans les témoignages et une tendance chez certains à dire au reporter ce qu’il est venu chercher. A l’inverse, on se rend compte que les reporters posent très peu de question sur le vécu individuel de ces habitants. Sont-ils scolarisés, étudiants, apprentis, salariés, chômeurs, etc ? Quand on le demande aux journalistes de retour à la chaîne, ils sont souvent incapables de répondre. Faute de temps sur place, mais aussi parce que les habitants rencontrés sont avant tout approchés comme des sujets de reportage qui doivent tenir des rôles prédéfinis. De même, les journalistes ne se les représentent pas comme faisant partie de leur public sinon ils ne s’autoriseraient pas de tel raccourcis.

Est-ce qu’on peut dire que les « jeunes des banlieues » sont les « classes laborieuses, classes dangereuses » du XIXe, adage analysé par Louis Chevalier dans son ouvrage éponyme?
On retrouve surtout dans les discours journalistiques la même propension à mettre en lien immigration et criminalité qu’on le faisait à l’époque. Mais plus largement, les populations des dites « banlieues » s’inscrivent effectivement dans le prolongement de l’histoire populaire française, et sont donc à ce titre les descendantes des classes laborieuses du XIXe. Tout l’enjeu politique autour de leurs représentations médiatiques est d’ailleurs de savoir si on les présente comme faisant pleinement partie des milieux populaires de ce pays, plutôt que comme une population à part.

Lors des révoltes urbaines de novembre 2005, une grande partie des discours politiques et médiatiques a décrit une « classe dangereuse » dépourvue de motivations légitimes, mais plus encore une « classe étrangère », dont les actes de destructions devaient être expliqués par l’origine migratoire, la polygamie, l’influence du rap, etc… comme Gérard Mauger l’a très bien analysé. Et depuis, beaucoup de médias audiovisuels continuent de faire une présentation culturaliste et ethnicisante des conditions d’existence dans les quartiers populaires.

Barthélémy Gaillard
Ragemag , 23 décembre 2013
SUR LES ONDES
  • France Culture* – L’atelier du pouvoir
    Entretien avec Jérôme Berthaut le 12 octobre 2014

Radio Libertaire – la philanthropie de l’ouvrier charpentier
Entretien avec Jérôme Berthaut le samedi 29 novembre, de 10 h à 11 h 30

Radio Libertaire – Chroniques rebelles
Entretien avec Jérôme Berthaut le 10 mai 2014
http://media.radio-libertaire.org/backup/19/samedi/samedi_1900/samedi_1900.mp3

Fréquence Paris Plurielle – “Les Oreilles loin du front”
Entretien avec Jerôme Berthaut le 11 décembre 2013.
http://www.loldf.org/spip.php?article408

En direct le mercredi de 19h à 20h30, en rediffusion le vendredi à 8h30. A écouter:
– sur 106.3 FM (en Ile de France)
– en direct sur le site de la radio http://www.rfpp.net/

France Inter – “Périphéries”, émission d’Édouard Zambeaux
Entretien avec Jérôme Berthaut (diffusée le 17 novembre 2013)

Aligre FM – “Voix contre oreille”, émission de Michel Ezran
Entretien avec Jérôme Berthaut (diffusée le 25 octobre 2013)

24/09/2014
L’âne médiatique disséqué : La banlieue du « 20 heures »

Face à la tendance massive des médias dominants à promouvoir et à assurer le service après-vente de l’ordre libéral en vigueur, de nombreuses critiques ont dénoncé à juste titre le rôle actif des nouveaux chiens de garde et autres pseudo-briseurs de tabous.

La même bouillie dépolitisante, servie tiède à longueur de journaux télévisés, ne se limite pas à criminaliser toute forme de lutte radicale, immédiatement mise à l’index au rayon « extrémismes » : elle renforce également le sens commun d’un racisme acceptable, sous couvert de laïcité républicaine, ou de protection contre de sinistres incompatibilités culturelles. Il vaut mieux avoir la gueule cathodique de l’emploi, si on veut éviter la moulinette du jité…

Le façonnement de ce racisme ordinaire passe par la construction légèrement insistante d’une image stigmatisante de « la banlieue », cette région d’autant plus inquiétante qu’elle est indistincte. Un lieu menaçant où errent sans but apparent des sauvageons souvent mahométans ou subsahariens toujours à l’affût d’une incivilité, toujours prêts –par instinct malfaisant– à défier l’État de droit, à se livrer à toute sorte de trafics et à laisser éclater une violence irrationnelle.

Le point d’orgue de cette construction d’une Zone de Barbarie Préférentielle (Z.B.P.) aura été novembre 2005 et l’instauration, inédite depuis des décennies, de l’état d’urgence en France métropolitaine. Les images télévisées d’affrontements entre la cavalerie et les Indiens –du 9–3 et d’ailleurs– avaient alors fait trembler d’horreur et de sainte trouille plus d’une honnête famille française, tapie dans l’ombre d’une confortable chaumière.

Le traitement médiatique de « la banlieue » et de ses peuplades menaçantes par les journaux télévisés répond donc à des critères bien définis. Les journalistes en charge du “problème” contribuent à dessiner les contours de cette véritable région idéologique. Il s’agit clairement de jouer sur une série de réflexes conditionnés et de rétro-alimenter les peurs et les fantasmes identitaires petit-blanc des clients du « 20 heures ». La chronique banlieue-tremblez-braves-gens est alimentée en permanence, elle ronronne, comme la météo ou les cours de la bourse.

Le déraillement du train Paris-Limoges à Brétigny-sur-Orge en juin 2013, pour ne prendre qu’un exemple, a donné l’occasion à de nombreuses rédactions de sortir elles aussi des rails en accusant des hordes de banlieusards imaginaires des pires actes de barbarie. Brétigny-sur-Orge n’est pourtant pas l’endroit le plus conflictuel de France, mais comme il se trouve dans cette zone de suspicion indistincte – “banlieue”- tous les fantasmes sont permis, y compris celui de ces quasi-zombies détrousseurs de cadavres qui auraient attaqué sans pitié les survivants de l’accident ferroviaire.

Face à de telles énormités, qui ne donnent quasiment jamais lieu à aucun démenti, aucune correction, la tentation de la parano complotiste est grande. Et on risque de voir systématiquement dans la figure du journaliste un ennemi de classe subjectivement animé par la haine des quartiers populaires et personnellement occupé à renforcer les frontières intangibles des ghettos suburbains. On aurait pourtant tort de s’en tenir à ce degré d’analyse. Ce serait presque imiter les ânes médiatiques de service et prendre les effets pour les causes : croire que l’idéologie véhiculée dans les sujets des « 20 heures » n’est que l’expression des préjugés de ceux qui présentent l’information, au lieu de chercher à en démonter les mécanismes de fabrication.

Le livre de Jérôme Berthaut, La banlieue du 20 heures. Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique, fondé sur un travail d’enquête sociologique au sein des rédactions, notamment celle de France 2, va beaucoup plus loin. Il entre dans l’étable et suit pas à pas les modalités d’élevage des futurs spécialistes à grandes oreilles des Z.B.P. Il permet de comprendre le formatage de l’information et de voir entre autres choses comment ceux qui hurlent ou grognent au lieu de braire en rythme sur les « sujets banlieue » sont impitoyablement écartés du champ où l’herbe est la plus grasse pour être envoyés à l’abattoir. On y suit pas à pas « la fabrication d’un sens commun éditorial » à travers l’organisation concrète des reportages en Z.B.P. et la reproduction sur commande des stéréotypes attendus, la fidélité à ces grilles d’analyse étant directement proportionnelle aux perspectives d’avancement hiérarchique au sein de la ferme modèle. Il montre enfin efficacement comment l’imposition des pratiques et des logiques des chaînes privées influe sur la normalisation du sujet-banlieue et assure la promotion d’un journalisme embarqué (« la conversion aux attitudes et aux points de vue des policiers »).

Quartiers libres , 9 décembre 2013
Un journalisme du raccourci (extrait de La Banlieue du « 20 heures » de Jérôme Berthaut)

*Nous publions ci-dessous, avec l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur, un extrait de La Banlieue du « 20 heures ». Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique, de Jérôme Berthaut [1] : un ouvrage que nous avons résumé ici-même.

Cet extrait propose une synthèse d’observations issues d’enquêtes de terrain menées entre 2003 et 2007 dans plusieurs rédactions, exposées dans les deux premières parties de l’ouvrage et qui en font le principal intérêt. À la vérité, ce résumé ne peut pas être vraiment compris sans les observations qui le fondent. À lire donc. (Acrimed)*

Un journalisme du raccourci

Dans les médias (ou les rubriques) destinés à un public large (sur lesquels pèsent des enjeux économiques, politiques et/ou professionnels forts), l’organisation et le déroulement de la collecte des matériaux utiles à la confection des contenus paraissent (…) largement gouvernés par les projets de reportages (validés en amont par les cadres dirigeants des rédactions) et/ou par un simili-genre journalistique du « reportage en banlieue ».

Façonné par la répétition des discours publics et des productions journalistiques sur les quartiers populaires depuis plusieurs décennies, ce quasi-genre constitue une véritable trame discursive. Les commandes des chefs puisent d’ailleurs souvent parmi ces patrons (patterns) d’écriture, plus qu’elles ne les changent. Quand elles existent, les variations dans ces productions sur les quartiers populaires se résument bien souvent à l’introduction de nouvelles thématiques qui ne viennent renouveler les contenus qu’en apparence et à la marge.

Les pratiques de sélection du décor, de réunion des protagonistes, de collecte des discours et de mise en scène des « actions » semblent surtout destinées à mettre en mots et en images la spécificité et l’homogénéité d’un univers supposé distinct, celui des « banlieues ».

Les choix et les procédés des journalistes observés sur le terrain tendent à la fois à écarter les caractéristiques propres aux habitants rencontrés et aux lieux visités (lesquelles attestent de l’hétérogénéité des quartiers populaires), et, dans le même temps, à écarter ce qui conduirait à réinscrire ces habitants dans un espace social plus large (comme les milieux populaires, voire la population du pays, etc.). L’architecture, l’urbanisme, les personnages, les actes et même les opinions glanées par les reporters sont typifiés. (…)

Les projets de reportages définis en amont renferment des compromis éditoriaux qui articulent les logiques économiques et les logiques politiques pesant sur les médias, ainsi que les modèles d’excellence et les principes d’organisation professionnelle propres à chaque rédaction. Or, ce compromis doit être entretenu tout au long de la phase de fabrication hors les murs.

Comme le dit Jacques Siracusa, l’« angle » du reportage est une « mise en forme elliptique des besoins de la rédaction » et un « instrument […] reliant les supérieurs et leurs subordonnés », qui permet « l’échange d’informations dans la rédaction » et qui « canalise […] l’échange d’informations avec les sources ». Il est « un fil entre le bureau et le terrain », souvent redoublé par les consignes téléphoniques que distille, à distance, tout au long du déplacement, la hiérarchie [2].

L’attention portée à leur protection physique et à celle du matériel, l’enrôlement d’éclaireurs servant aussi d’escortes (intermédiaires locaux ou fixeurs salariés), l’obsession à comprimer les temps d’intervention sur place (pour des impératifs de productivité, mais aussi de sécurité), et enfin la focalisation quasi exclusive sur les protagonistes, les situations et les lieux justifiant leur « départ en mission », toutes ces pratiques donnent aux reporters dépêchés dans les quartiers populaires les traits de véritables commandos journalistiques.

On comprend dès lors les attitudes de rejet que ces méthodes de travail peuvent générer en retour chez certains habitants, confrontés à ces équipes de reportages menant des expéditions médiatiques furtives.

Mais l’inscription des journalistes dans cette configuration de travail a évidemment aussi des effets sur les schèmes de perception et les schèmes d’action que ces professionnels intériorisent. La compression des temps de production dans les médias d’information quotidienne, d’une part, et l’emprise des trames discursives et des cadres dirigeants des rédactions sur les contenus, d’autre part, poussent les journalistes à développer un art du raccourci.

Bien sûr, nous entendons d’abord par là une capacité à rentabiliser les délais de confection. Les reporters apprennent à emprunter des raccourcis sociaux, en routinisant le recours à des intermédiaires (bénévoles ou salariés comme les fixeurs) pour leur assurer un accès rapide, sécurisé et privilégié à des interlocuteurs présélectionnés.

Ces entremetteurs s’avèrent d’autant plus précieux que les reporters se plaignent de l’hostilité grandissante des habitants à leur égard.

Mais, on le voit à l’analyse des procédés de sélection des paysages urbains filmés comme à l’étude des discours recueillis via des modes de questionnement inductifs, ou encore à l’observation des pratiques de mise en situation des protagonistes, cet art du raccourci relève aussi de la capacité à faire surgir les représentations attendues. Celui-ci contient toujours un impératif de vitesse d’exécution, mais il relève aussi d’une exigence de simplification du monde social. Avec les habitants des quartiers populaires et les acteurs rencontrés sur place, les procédés de raccourcis journalistiques opèrent une réduction des identités sociales pour aboutir à un nombre restreint de figures typifiées (l’imam ; les « jeunes de banlieues » méritants, victimes ou déviants ; l’éducateur ; etc.). Ces pratiques, favorisées par la congruence des logiques économiques, politiques et professionnelles (comme la soumission aux modèles), vont de pair avec une méthode de travail qui relève d’un mode de production à rebours de l’information, laquelle consiste à inscrire, dans les projets de reportages, des conclusions préétablies.

Le recours à un journalisme du raccourci naît donc de la nécessité d’identifier le plus court chemin vers une réalité préconçue. Ce constat explique aussi la place grandissante accordée par les responsables de la rédaction aux qualités de débrouillardise et de rapidité dans la formation et la promotion des reporters que les travaux de sociologie sur les médias pointent régulièrement. Il n’est pas surprenant de voir s’appliquer à d’autres domaines d’actualité ce mode de production à rebours de l’information et ce journalisme du raccourci. Mais l’observation des reporters dans ces quartiers est particulièrement instructive et probante pour analyser ces procédés et leurs effets.

Les raccourcis journalistiques apparaissent en effet d’autant plus nécessaires à ces professionnels de l’information qu’il s’agit ici pour eux de trouver le plus court chemin pour se déplacer à l’autre extrémité de l’espace social, afin de rendre compte de milieux sociaux qui sont parmi les plus éloignés des leurs.

Les réductions de sens et les typifications n’en sont alors que plus voyantes, mais également plus violentes. Les journalistes évitent en effet les simplifications excessives lorsqu’elles concernent des interlocuteurs occupant des positions sociales plus élevées, non seulement parce qu’ils ont en commun certaines affinités et propriétés sociales (les professionnels de l’information évitent ainsi de se caricaturer eux-mêmes), mais également parce que ces interlocuteurs sont davantage en mesure de contester (ou de faire contester par des services de communication, par la menace de représailles judiciaires, etc.) ce type de traitements extrêmes.

Cela étant, nous ne sommes pas arrivés au terme du processus de production. L’assemblage du puzzle médiatique « de la banlieue » relève ensuite de la phase de mise en forme du produit fini (écriture/relecture, montage, diffusion). L’étude de cette ultime étape du processus de production fait apparaître une nouvelle forme de savoir-faire du journaliste-rédacteur, laquelle consiste à réussir la mise en récit des matériaux glanés sur le terrain conformément au projet initial de reportage. Ce stade de finition, où la contrainte des supérieurs peut s’exercer à nouveau directement sur les contenus, constitue la dernière occasion offerte au reporter de s’aligner sur les attendus formulés à l’égard d’un « reportage en banlieue ». C’est là aussi la dernière phase d’ajustement au métier et c’est dans la conformation durable aux attentes, lors de l’écriture finale, que se construisent les places dans les rédactions [3].

1 Extrait du chapitre VII « Ce que « faire parler » veut dire : l’interview comme rapport de force symbolique », p. 274–278.
fn2. Jacques Siracusa, Le JT, machine à décrire , Sociologie du travail des reporters à la télévision, éditions De Boeck, mars 2001, pp. 136–138.
fn3. C’est donc à l’observation, dans un même mouvement, du processus de finition des reportages et d’ajustement des reporters eux-mêmes aux normes professionnelles et aux exigences éditoriales imposées par les responsables de la rédaction qu’est consacrée la troisième partie de l’ouvrage (note d’Acrimed).

Acrimed , 2 décembre 2013
Lire : La banlieue du « 20 heures », de Jérôme Berthaut

L’ouvrage de Jérôme Berthaut – La banlieue du 20 heures. Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique – renouvelle profondément l’approche sociologique des pratiques journalistiques dont dépendent les représentations médiatiques des quartiers populaires : une réalité hétérogène mais généralement unifiée sous le vocable de « banlieue ». Fondé sur un ensemble d’observations issues d’enquêtes menées dans des rédactions, il montre que l’image des quartiers populaires véhiculée par les médias et, plus exactement par France 2, dérive moins de positionnements idéologiques ou politiques préalables, que du fonctionnement ordinaire et des routines associées à l’organisation du travail dans les rédactions, mais aussi des rapports hiérarchiques en leur sein.

La présentation qui suit n’a pas d’autre ambition que de résumer le propos du livre, d’inciter à sa lecture et de la faciliter. Mais, schématique comme le sont souvent tous les résumés, celui-ci prend le risque de tromper le lecteur en négligeant ce qui fait toute la valeur de cette recherche : les observations ethnographiques elles-mêmes, effectuées au cours de « séjours » répétés au sein de la rédaction de France 2 et auprès des reporters en action, qui renouvellent profondément l’approche sociologique des pratiques journalistiques.

Comment expliquer que les journaux télévisés (comme de larges secteurs de la presse écrite) entretiennent des lieux communs réducteurs et multiplient les stéréotypes sur les quartiers populaires et leurs habitants ? L’explication par les préjugés politiques des journalistes est manifestement insuffisante, du moins tant que l’on n’explique pas comment ces préjugés s’élaborent ou se reproduisent à travers les pratiques professionnelles elles-mêmes. Et si de nombreuses recherches se sont attachées à monter comment les représentations médiatiques de ces quartiers procèdent de leurs transformations, des transformations du journalisme et de l’interdépendance entre les agendas politiques et les agendas médiatiques1 , la plupart de ces recherches portent pour l’essentiel sur les « produits finis » sans s’attacher aux modalités, concrètes et ordinaires, de leur production au sein même d’une rédaction.

La construction du livre épouse les grandes étapes de la production des reportages, de leur commande à leur diffusion, mais pour montrer comment s’élaborent des pratiques qui interagissent entre elles.

I. La première partie – « La commande des sujets banlieues : les poids des standards hiérarchiques et de l’organisation du travail – « rend compte des effets des priorités éditoriales et des normes professionnelles définies par la hiérarchie ». Pour rendre compte de ces priorités et de ces normes, Jérôme Berthaut commence par expliquer comment elles se sont transformées.

- Le chapitre 1 – « La banlieue et la rédaction de France 2 (1992–2007) : un révélateur de la “privatisation” cachée de la télévision publique » – analyse les transformations des priorités éditoriales : comment s’est effectué « la conversion d’une rédaction à la fait-diversification de l’actualité » (notamment sous l’effet différé de la privatisation de TF1), et comment s’est imposé, en deux temps et par l’embauche de journalistes issus des médias privés (dont D. Pujadas et A. Chabot), « l’habitus professionnel de l’audiovisuel privé ».

- Le chapitre 2 – « Un nouveau modèle de journalisme généraliste à l’assaut des services thématiques… et des quartiers populaires » – est consacré, pour l’essentiel, à l’évolution des normes professionnelles, marquées par de nouvelles exigences, par « la conversion aux attitudes et aux points de vue des policiers » et par le rôle joué par une nouvelle catégorie de journalistes : les journalistes (des) « banlieues ».

- Le chapitre 3 – « La valorisation des sujets “banlieues ” dans les conférences de rédaction : la fabrication d’un sens commun éditorial » – montre comment les priorités éditoriales influent sur la formulation des « sujet » et sur la commande des reportages. À quel point sont décisives, ainsi que le détaillera la suite de l’ouvrage, l’ « emprise des rédacteurs en chef du JT sur la définition de la banlieue », l’usage en interne des sources dominantes et « l’activisme des chefs de services » (qui constitue un « ressort de la mise à l’agenda permanent de la banlieue »).

L’ensemble des facteurs qui expliquent la valorisation des « sujets banlieue » ne sont pas sans conséquences sur leur production.

II. La deuxième partie – « La production des “sujets banlieue”. Mise en pratique et appropriation d’un journalisme du raccourci » – est précisément consacrée au processus de fabrication, c’est-à-dire à « l’ensemble des opérations par lesquelles un projet devient un sujet diffusable ». Leur présentation comme autant d’étapes successives ne doit pas masquer que l’essentiel consiste en une observation fouillée des diverses modalités d’installation de « routines » qui interagissent dans la réalisation effective des reportages (des modalités que souligne l’usage de verbe à l’infinitif dans les titres des chapitres).

- Le chapitre 4 – « Apprendre à sous-traiter l’accès au terrain » – s’arrête sur les effets du recours routinisé à des intermédiaires dont dépend l’accès au « terrain ». Ce recours « est généralement justifiée, au sein des rédactions, par la nécessité d’assurer une protection des professionnels de l’information » et de faire face à des menaces qui influent sur le point de vue des reporters et sur leur comportement sur le terrain. « Garde du corps et guide journalistique », l’intermédiaire, sélectionné, recueille des matériaux du reportage. Quasi-professionnalisé, il est aussi « le promoteur et le passeur de pratiques journalistiques types ». Mais, contrainte supplémentaire pour les journalistes, ses services relèvent du donnant-donnant : en raison de ses intérêts spécifiques, ils ne sont donc pas sans contreparties. Les exigences de ces intermédiaires et l’épuisement progressif de leurs ressources expliquent (entre autres raisons) qu’ils ne suffisent pas à garantir l’accès au terrain. C’est pourquoi les rédactions ont recours à d’autres recrues : les « fixeurs »

- Le chapitre 5 – « *Intégrer un nouveau spécialiste de l’accès aux quartiers : les “fixeurs”*» – analyse les modalités d’intégration et les fonctions dévolues à ces nouveaux spécialistes salariés. De façon générale, le recours à les intermédiaires (qu’ils soient, comme les « fixeurs », intégrés à la rédaction ou non) se traduit par un dispositif qui « préserve paradoxalement le reporter (…) des interactions fortuites qui pourraient pourtant transformer son point de vue ». Ce faisant, « cette configuration du travail renforce l’emprise des chefs de service et des rédacteurs en chefs sur les journalistes-rédacteurs, dont les tâches se limitent de plus en plus à assurer la confection de la production attendue par leurs responsables ». Or, si les présélections effectuées par les intermédiaires et les « fixeurs » constituent un premier filtrage, les reporters eux-mêmes en opèrent un deuxième, celui des lieux et des habitants.

- Le chapitre 6 – « Révéler la face “ banlieue” des quartiers populaires » – analyse précisément comment s’effectue la « sélection et typification » (selon les mots de l’auteur) des lieux et celles des habitants : un tri de décors et d’acteurs identifiables, conforté par celui des discours sollicités.

- Le chapitre 7 – « Ce que “faire parler” veut dire : l’interview comme rapport de forces symbolique » – montre non seulement comment un cadrage préalable s’impose dans les entretiens, à travers des « des questions qui valent injonctions », mais surtout comment ces entretiens varient selon les interlocuteurs, selon qu’ils sont « installés « , comme le sont par exemples des maires, ou « dominés », comme le sont particulièrement les « jeunes des cités ». Les entretiens reconduisent alors les effets des inégalités de position et de ressources entre les reporters et leurs interlocuteurs.

Arrivé à ce point de l’exposé de ses observations, Jérôme Berthaut récapitule les traits qui, réunis au fils des chapitres précédents, imposent un « journalisme de raccourci » (p. 274–278). (cf. article “Un journalisme du raccourci” qui propose un extrait de La Banlieue du « 20 heures » de Jérôme Berthaut.

Le processus de production n’est pas achevé pour autant : il reste l’étape la finition des reportages.

III. La troisième partie – « La “banlieue” comme test de conformité professionnelle. Ajustements et résistances aux injonctions hiérarchiques » – s’attache donc à observer « le stade de finition où la contrainte des supérieurs peut s’exercer à nouveau directement sur les contenus ». Ce stade « constitue la dernière occasion offerte au reporter de s’aligner sur les attendus formulés à l’égard d’un “reportage en banlieue”. C’est là aussi la dernière phase d’ajustement au métier et c’est dans la conformation durable aux attentes, lors de l’écriture finale, que se construisent les places dans les rédactions ». Les observations correspondantes sont distribuées en deux temps.

- Le chapitre 8 – « Le montage des reportages : entre reprises en main des chefs et consécration des journalistes » – montre comment « les moments d’écriture des textes, de choix des images et d’agencement de ces composantes offrent (…) des nombreuses possibilités aux responsables de la rédaction pour contrôler et imposer les modèles du sujet “banlieue” ». Ce contrôle s’exerce à travers l’imposition des principales normes d’écriture – la concision, la clarté, l’attractivité – et les modalités d’inscription, « dans le consensus médiatique et politique », des récits « banlieues ». Ce faisant, s’exprime de particulièrement visible, dans cette phase de finalisation des reportages, leur dépendance à l’égard des représentations dominantes des quartiers populaires.

A ce stade de l’analyse, on peut se demander dans quelle mesure les journalistes sont en capacité de s’affranchir de l’ensemble de routines et de contraintes professionnelles qui, peu ou prou, s’imposent à eux ?

- Le chapitre 9 – « La résistance aux injonctions hiérarchiques : quand les commandes se heurtent aux socialisations passées » – met en évidence, ainsi que le suggère son titre, comment s’exprime la contestation de certains journalistes particulièrement rétifs en raison de leurs origines, de leur formation et de leurs expériences professionnelles antérieures : « une contestation imputée par les chefs à des positionnements politiques », une contestation qui a « des effets limités sur les reportages… mais nocifs pour la carrière ». On en devine alors la conséquence…

- Le chapitre 10 – « Se convertir aux “sujets banlieue” : un conformisme imposé par l’organisation du travail et les perspectives de carrière » – montre, exemples à l’appui, comment les résistances s’atténuent progressivement sous l’effet de la pratique, notamment parce que le respect des normes constitue un « droit d’entrée » pour un journaliste « issu des banlieues » et, plus généralement, parce que, « endosser les standards sur la banlieue » est nécessaire « pour trouver sa place ».

Il faut le redire : priver le lecteur, en résumant cet ouvrage, des observations qui le fondent expose largement au contresens, tant il est vrai que cette approche sociologique des pratiques journalistiques tournent le dos aux explications massives et surplombantes, uniquement préoccupées de l’idéologie des producteurs d’information. Un contresens qui serait d’autant plus dommageable que la recherche de Jérôme Berthaut pourrait en inspirer d’autres sur les divers domaines qui font l’objet de l’attention médiatique.

1 Cf. Julie Sedel, Les médias et la banlieue, Paris, INA/Les éditions Le Bord de l’eau, 2009 (http://www.acrimed.org/article3151.html).

Henri Maler
Acrimed , 27 novembre 2013
Médias et banlieues: les stéréotypes ont la vie dure

Une fois de plus, l’histoire se répète. Délinquance, trafics de stupéfiants, affrontements avec la police : « Le rêve brisé », comme beaucoup d’autres reportages, accumule les stéréotypes médiatiques sur la banlieue. Explications avec Erwan Ruty, directeur de Ressources Urbaines qui se présente comme l’agence des quartiers et Jérôme Berthaut, sociologue des médias et auteur de La Banlieue du 20 heures. Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique (Ed : Agone. 2013).

Pour Jérôme Berthaut, ce reportage « perpétue les standards journalistiques ». « Les quartiers populaires sont toujours présentés comme des îlots coupés du monde, qui génèrent leurs propres problèmes. Si les réalisateurs avaient voulu sortir des clichés, peut-être auraient-ils pu chercher à replacer l’évolution du quartier dans les transformations économiques et sociales qu’ont connu l’agglomération grenobloise et la région », analyse-t-il.

« Ce n’est ni le premier, ni le dernier », lâche Erwan Ruty au sujet du reportage d’Envoyé Spécial. Depuis près de vingt ans, ce journaliste qui a travaillé à la fin des années 90 pour le premier magazine consacré aux banlieues, Pote à Pote, organe de SOS Racisme, avant de fonder l’agence de presse Ressources Urbaines, consacre tout son temps à donner une meilleure image des quartiers. Lorsqu’il voit ce type de reportage, Erwan Ruty s’exaspère tout en rappelant, un peu lassé : « Déjà en 1998, un reportage de Paris Matchsur les quartiers à Grigny, intitulé » J’ai vécu dans la cité qui fait peur « , avait provoqué un grand débat. Le vrai problème c’est que, de plus en plus, ce genre de reportage sur les quartiers à caractère sensationnel se reproduit ».

Depuis la série a en effet continué. En 2008, le reportage « Un été dans la cité », diffusé par la chaîne M6 dans l’émission « 66 minutes » et consacré aux quartiers de Sarcelles (95), crée la polémique par l’image qu’il donne de la cité. Deux ans plus tard, le documentaire « La cité du mâle » diffusé par Arte provoque un tollé. « Le documentaire devait parler des relations entre filles et garçons et [finalement] on ne voit que des jeunes dirent « nique ta mère », des filles soumises et des mecs qui passent pour des grosses brutes », fustigeait alors Nabila Laïb, la « fixeuse » du documentaire, celle qui met en relation les journalistes et les témoins avant et pendant le reportage, habitante de Vitry-sur-Seine mais également journaliste et collaboratrice du journal Le Point. Une succession de reportages négatifs qui provoque un certain fatalisme chez Erwan Ruty : « La presse ne semble toujours pas avoir compris qu’il faudrait peut-être un jour changer de vision sur ce qui se passe dans les banlieues. Les habitants et les jeunes sont à cran ».

Les médias en crise

La question du point de vue choisi pour ce reportage, c’est-à-dire « l’angle » en jargon journalistique, stigmatisant pour le quartier de la Villeneuve, est donc posée. Dans une interview accordée au journal Le Dauphiné Libéré le 1er octobre 2013, François Joly et Guilaine Chenu, rédactrices en chef d’Envoyé Spécial, justifient leur choix : « Nous avons toujours été très attentives à toute forme de stigmatisation. Oui nous parlons de choses qui vont mal, c’est notre métier […] La violence interpelle tout un chacun, c’est l’affaire de tous. Le silence est le pire ennemi de la démocratie ».

Jérôme Berthaut tient d’ailleurs à « nuancer la responsabilité individuelle de la journaliste » qui a réalisé ce reportage : « Il est probable que la rédaction de France 2 ou la société de production Ligne de mire aient pu imposer à la journaliste un angle très précis comme cela se fait souvent pour les reportages du journal télévisé. Dans ces cas-là, s’en tenir aux stéréotypes, pour la journaliste, permet de collecter rapidement des images et des propos qui vont satisfaire la commande des chefs ».

Le thème de la sous-traitance joue un rôle important. Dès lors que le reportage est réalisé par une société de production externe à la chaîne de télévision, la chaîne des responsabilités éditoriales a tendance à se diluer. En fin connaisseur du métier de journaliste, Erwan Ruty tient aussi à remettre la production de ce type de reportage dans le contexte actuel des médias : « La presse connaît une crise dont on connaît les conséquences. Les conditions de travail des journalistes se dégradent donc fatalement la complexité de la vie des gens quartiers est mal traitée ou encore totalement ignorée. Si toutefois, un journaliste décroche un reportage, il vaut mieux faire vite et sensationnel pour qu’il ait une chance que ce soit diffusé », regrette-t-il.

Guerre des classes

Reste que pour Erwan Ruty, les responsables sont tout trouvés : « La plupart du temps ceux qui décident des sujets dans les médias ne connaissent pas la réalité de ces quartiers. Il existe un véritable regard de classe de la part de certains journalistes et chefs de rédaction», fustige-t-il. Un constat confirmé par une étude des chercheurs et sociologues Sylvie Tissot et Jean Rivière, intitulée « La construction médiatique des banlieues. Retour sur la campagne présidentielle de 2007» et publiée en 2012, démontrant à quel point les « médias ont contribué à en construire une image particulière qui fait écho au thème sécuritaire ».

Les médias influencent l’esprit des téléspectateurs sur la banlieue mais celui des journalistes aussi. Guilaine Chenu, aujourd’hui présentatrice de l’émission Envoyé Spécial avec François Joly a fait ses armes dans le magazine « Le Droit de savoir », émission phare d’investigation de TF1, notamment durant la décennie 1990. « A ses débuts, elle a collaboré à la production de cette émission. Elle a reçu une formation particulière et a baigné dans un univers médiatique commercial tourné vers la médiatisation des déviances. Tout comme certains de ses collègues tels que Benoît Duquesne, aujourd’hui présentateur de l’émission » Complément d’Enquête » et David Pujadas, présentateur du 20h sur France 2 », prend soin de démontrer le sociologue, Jérôme Berthaut. « Aujourd’hui, tous les trois se retrouvent à la tête des principales émissions d’information et de reportage de France 2 et cela a des effets sur la façon dont ils traitent des quartiers populaires dans leurs émissions respectives», ajoute-t-il.

La solution ? Que les médias réinvestissent les quartiers. C’est en tout cas le combat que mène sans relâche Erwan Ruty… avec parfois des résultats dont il est fier. En juin 2007, Ressources Urbaines crée avec des jeunes de quartiers de la Seine-Saint-Denis, à la demande de la direction départementale Jeunesse et sports du département, des ateliers d’écriture ayant pour objectif d’imiter huit pages du quotidien de référence français, Le Monde, en lui apportant une identité « 9–3 ». Quelques mois plus tard, dans son édition du 15 janvier 2008, le journal décide de publier les articles. Une bonne initiative même si Erwan Ruty reste très pessimiste quant « à l’ouverture, [aujourd’hui], des médias aux problématiques des banlieues ». «Il faudrait absolument revoir la question du recrutement dans les grandes écoles et les écoles de journalisme, cela permettrait d’introduire un peu de diversité dans les rédactions ». Au printemps 2009, l’Ecole supérieure de journalisme de Lille (ESJ Lille) et le Bondy Blog se sont fortement engagés pour contribuer à renforcer la diversité au sein des rédactions. Une « classe préparatoire égalité des chances » a ainsi été créée. Elle a été ouverte à 20 étudiants Bac+2, boursiers de l’éducation nationale. Résultats 12 candidats ont été admis dans une des treize écoles de journalisme reconnues en France à l’époque dont cinq étudiants à l’Ecole supérieure de journalisme de Lille (ESJ Lille).

Xavier Bonnehorgne
L'Avant-Post , 20 novembre 2013
Un journalisme du raccourci

Lundi 30 septembre, Jérôme Berthaut, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, est venu parler de ses recherches et de son livre, La banlieue de 20 h. Jérôme Berthaut a exposé les principales conclusions d’une enquête de sociologie menée entre 2003 et 2007 à France 2 , pour expliquer la reproduction des stéréotypes journalistiques sur les quartiers populaires :

« Souvent, on pense que les journalistes expriment des opinions politiques ou leur méconnaissance sur les banlieues. Mais ayant observé les journalistes au travail, j’ai pu voir que les contraintes déterminent fortement le reportage. D’abord, les journalistes sont soumis à une contrainte hiérarchique forte. Dans une grande rédaction comme France 2 , il y a vraiment une distinction nette entre les chefs qui décident des sujets, et les reporters qui doivent les exécuter. Comme les responsables sortent peu de leur bureau, ils sont très influencés par les sources officielles, notamment policières, et par les reportages diffusés par les chaînes concurrentes comme TF1. Du coup, ils définissent entre eux une “banlieue hors sol”, c’est-à-dire une représentation des quartiers populaires qui est souvent très déconnectée de ce que vivent les habitants.

« Une représentation stéréotypée »

Ensuite, quand les reporters vont sur le terrain, ils cherchent surtout à respecter ces commandes de reportages validées par les chefs. Ils essaient donc de trouver les quartiers, les immeubles, les habitants qui vont incarner au mieux cette représentation stéréotypée des quartiers. Leur évolution de carrière en dépend. Par exemple, les cameramen se focalisent sur les paraboles, les tags, les tours les plus hautes… et le journaliste pose des questions très directives pour pousser les habitants à tenir les discours attendus. En fait, on se rend compte que les stéréotypes sont utiles dans la pratique professionnelle. Comme le journaliste n’a souvent qu’une journée pour réaliser un reportage qui fera moins de deux minutes dans le journal, il est plus simple de s’en tenir à une représentation stéréotypée des banlieues, à des clichés. »

Le public, très attentif, a posé de nombreuses questions à la suite de cet exposé dynamique et illustré (responsabilité des spectateurs qui cautionnent certains reportages en les regardant alors qu’ils pourraient zapper, existence d’une manipulation des médias). Mais l’étude montre que les journalistes sont persuadés de bien faire leur travail, sans arrière-pensée. Malheureusement, leur pratique est très contrainte par les logiques d’audiences et le poids des responsables politiques qui parlent aussi beaucoup de délinquance dans les banlieues, ce qui génère aussi des reportages. Il n’y a pas un comploteur qui tire les ficelles mais un ensemble de logiques qui poussent à entretenir ces stéréotypes.

Martine Mignon
Le journal de Saône-et-Loire , 5 octobre 2013
Compte-rendu

Sociologue, maître de conférences à l’université de Bourgogne et membre du Ciméos, Jérôme Berthaut est chercheur associé au laboratoire « Migrations et société » (URMIS-CNRS). Ses recherches croisent sociologie des médias et sociologie de l’immigration. Dans son étude La banlieue du « 20 heures », il nous propose une explication sociologique à la permanence des représentations réductrices véhiculées par certains contenus médiatiques.

A partir d’une enquête menée au plus près des pratiques quotidiennes des journalistes de France 2, en immersion au cœur du « journalisme en train de se faire », Jérôme Berthaut nous démontre comment les journaux télévisés contribuent à perpétuer les lieux communs sur les quartiers populaires. S’approchant au plus près des complexités d’un modèle audiovisuel commercial, levant le voile sur le système de sélection des protagonistes et sur la manière dont sont sournoisement façonnés les reportages, l’auteur décortique toute une mécanique de la désinformation où les faits deviennent événements.

Loin d’être une entreprise volontaire de disqualification systématique à l’égard des banlieues, cette façon de faire du journalisme est directement liée à une multitude de facteurs auxquels les journalistes doivent se soumettre: les commandes faites dans l’urgence, la pression des hiérarchies et de la concurrence, les délais de productions et les injonctions du CSA à produire des « reportages positifs » sont autant de barrières dressées face aux journalistes qui perdent ainsi toute possibilité de réflexion personnelle.

Ponctuée de témoignages, La banlieue du « 20 heures » est une étude pertinente et parfaitement menée qui engage chacun à sortir de la passivité et à regarder l’information différemment, loin du flot d’images formatées dont nous abreuvent les grands médias nationaux.

Alice Dubois
The Dissident , 4 octobre 2013
Des pratiques journalistiques dénoncées

L’association Cluny Chemins d’Europe a accueilli Jérôme Berthaut lundi 30 septembre, à la Maison des Échevins à Cluny afin de présenter son premier livre « La Banlieue du 20 heures »,  ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique, qui sortira le 15 octobre prochain. Ancien journaliste, il se voue dorénavant à la sociologie et à la recherche pour le laboratoire « Migrations et société », il déclare : « Je préfère un travail d’enquête, c’est pour cette raison que je suis devenu sociologue ». Ses recherches croisent sociologie des médias et sociologie de l’immigration. Lors de cette conférence, il s’appuie sur des reportages de France 2 et TF1.

Il s’est intéressé au travail des journalistes et s’est immergé à France 2 lors de nombreux stages. Suite à cela, il a écrit sa thèse qu’il a réadaptée en livre. « J’ai choisi le sujet des banlieues, car il est récurrent. Les journalistes se disent contre les processus de stigmatisation, mais paradoxalement ils ont des pratiques professionnelles qui conduisent à cela » confie Jérôme Berthaut.

Le journalisme et la reproduction des stéréotypes

Depuis 2003, il travaille sur sa thèse et montre aux spectateurs présents dans la salle par extraits de reportages, comment les journalistes peuvent porter des propos dits alarmistes selon lui. « L’organigramme de France 2 a été recomposé en 2001, le travail s’appuie sur de l’audiovisuel commercial dont le but est avant tout de faire de l’audience. Les journalistes s’adaptent à la façon de penser du rédacteur en chef et les stéréotypes viennent de l’organisation de travail » déclare t-il.

Pour un sujet comme les banlieues, Jérôme Berthaut confie : « Si le rédacteur en chef veut un sujet sur les banlieues… par économie et pour ne pas perdre de temps, on se rend dans la banlieue la plus proche alors que tous les quartiers sont différents. Il faut également trouver une personne pour aider les journalistes à accéder aux quartiers… toujours pour ne pas perdre de temps, cette personne intermédiaire est souvent la même. Cette technique ressemble davantage à une visite guidée pour les journalistes  qu’à un reportage. De plus, cette personne habituée, donne souvent l’info que veut entendre le journaliste ». On constate donc une forte surexposition de certains quartiers et un décalage fort entre ce que disent les journalistes et les témoins sur le terrain.

Immersion totale à France 2

Il ajoute : « Durant le reportage, la personne intermédiaire était le maire de la ville donc c’est lui qui introduit, choisit les habitants à interroger ». Jérôme Berthaut pointe cette technique d’interview directive, de même que la façon de filmer. « Certains journalistes filment les grands immeubles, les paraboles dans les quartiers, pour accentuer le stéréotype » confie t-il.

« Le stéréotype persiste, car il a une fonction dans la production. Tout le monde sait ce qu’il doit faire : arriver dans la banlieue, filmer les paraboles, interviewer le maire… tout est question de rapidité et d’efficacité ! Les journalistes respectent les commandes du rédacteur en chef, respecte une logique technique, d’attractivité et d’audience » affirme le sociologue.

Il ajoute même que la période ultime de montage n’est qu’une phase de réduction de sens. On coupe de nombreuses scènes pour garder uniquement le message qu’il faut faire passer aux téléspectateurs et surtout celui qu’ils vont pouvoir recevoir.
Pour lui, les journalistes n’ont pas vraiment le choix. S’ils refusent de faire ce qui est demandé, leurs sujets ne passeront pas à l’antenne. « Les journalistes croient en ce qu’ils font. Ils comprennent et adoptent ces pratiques et les défendent ! »

Jérôme Berthaut conclut : « Toutes les activités professionnelles entraînent une socialisation professionnelle, ce qui a un effet sur les façons de voir le monde ».

Elise Ferreira
Typo le mag , 1er octobre 2013
Médias et banlieue, le grand malentendu: Entretien avec Jérôme Berthaut

Pluie de courriers, pétitions, réunions publiques pour un « droit de réponse » : les habitants de la Villeneuve, à Grenoble, s’indignent contre un reportage « sensationnaliste » sur leur quartier, diffusé le 26 septembre par Envoyé spécial. Dans ce quartier populaire maintes fois mis à la une, personne ne conteste les difficultés, mais les images embarquées avec la police et la mise en scène des « voyous » ont provoqué la consternation.

Comment le fait divers s’est-il imposé comme la grille de lecture privilégiée pour parler des quartiers populaires ?

C’est une tendance générale. La place du fait divers est en augmentation constante dans les JT depuis dix ans du fait de la concurrence entre chaînes pour l’audience. Sur les chaînes du service public, il devient une priorité avec l’arrivée, au début des années 2000, de cadres venus des chaînes commerciales. Ces chefs ont alors encouragé les journalistes à se rapprocher des sources policières, et à médiatiser la lutte contre la délinquance.

Comment les quartiers sont-ils devenus « la banlieue », un « lieu commun journalistique » ?

Les dispositifs publics comme les ZUP ou les ZUS produisent une « labellisation » qui contribue à homogénéiser les représentations. Dans la rédaction, les commandes de reportages sont généralement définies par des chefs coupés du terrain qui formulent une banlieue hors-sol inspirée des concurrents et des discours officiels, mais souvent déconnectée du vécu des habitants.

Comment expliquer que ces reportages perdurent malgré les critiques ?

Les journalistes se disent opposés aux stigmatisations, mais ils finissent par intérioriser les représentations. Pour répondre dans l’urgence aux commandes, ils adoptent des méthodes de travail qui confortent indirectement les stéréotypes. Par exemple, ils recourent à des intermédiaires qui sélectionnent des habitants conformes aux clichés. Leurs expéditions furtives dans les quartiers génèrent aussi l’hostilité des habitants, qui renforce ainsi les discours sur la violence. Enfin pour leur carrière, il est plus valorisant de rattacher ces quartiers à des phénomènes comme l’économie souterraine ou l’islamisme.

Erwan Manac'h
Politis , 17 octobre 2013
Médias et banlieue : la fabrique d’un lieu commun avec Jerôme Berthaut
Le jeudi 17 novembre 2016    Aix (13)
Rencontre avec Jérôme Berthaut, auteur de "La banlieue du 20 heures"
Le mercredi 22 juin 2016    Dijon (21)
Les banlieues dans les médias... fabrique des préjugés
Le samedi 14 novembre 2015    Paris (75)
"La Banlieue du 20h" interrogée sur France Inter / Le téléphone sonne
Le jeudi 7 mai 2015    Paris (75)
La Banlieue du 20H
Le vendredi 27 mars 2015    Limoges (0)
"La Banlieue du 20H"
Le samedi 6 septembre 2014    Lormont-Génicart (33)
"La banlieue du 20 heures"
Le vendredi 27 juin 2014    Paris (75)
"La banlieue du 20 heures"
Le jeudi 12 juin 2014    Rennes (35)
"La Banlieue du 20 heures"
Le jeudi 5 juin 2014    Toulouse (31)
"La Banlieue du 20 H"
Le vendredi 4 avril 2014    Limoges (87)
La Banlieue du 20 heures
Le jeudi 13 mars 2014    Paris (75010)
La Banlieue du 20H
Le mardi 14 janvier 2014    Dijon (21)
"La Banlieue du 20 Heures"
Le samedi 11 janvier 2014    Voiron (38)
"La Banlieue du 20 Heures"
Le jeudi 9 janvier 2014    Clermont-Ferrand (63000)
"La Banlieue du 20 heures"
Le mercredi 11 décembre 2013    Paris (75)
"La Banlieue du 20 Heures"
Le samedi 7 décembre 2013    Paris (75007)
"La Banlieue du 20 Heures"
Le jeudi 14 novembre 2013    Grenoble (38)
"La Banlieue du 20 Heures"
Le mercredi 13 novembre 2013    Lyon (69007)
"La Banlieue du 20 Heures"
Le samedi 19 octobre 2013    Paris (75010)
"La Banlieue du 20 Heures"
Le mercredi 16 octobre 2013    Paris (75)
"La Banlieue du 20 Heures"
Le lundi 30 septembre 2013    Cluny (71)
Réalisation : William Dodé