Dans la collection « L'Ordre des choses »

 
couverture
Julian Mischi
Le Bourg et l’Atelier
Sociologie du combat syndical

Parution : 25/01/2016

ISBN : 9782748902310

Format papier
408 pages (12 x 21 cm) 23.00 €
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Pourquoi et comment des ouvriers continuent à se syndiquer et à militer malgré la force des processus favorisant leur exclusion politique ?

On veut bien travailler, mais au bout d’un moment, quand tu vois que tu passes beaucoup de temps à faire des tracts, des papiers pour tout le monde, pour expliquer telle ou telle chose, et qu’en fin de compte le patron te casse la gueule et que ça sert à rien... Tu as beau faire ce que tu veux, avoir des camarades qui te disent : « Allez vas-y ! Ne t’inquiète pas : ça va payer ! »… Au bout d’un moment, tu es démoralisé, tu les as là.
La culture cheminote, c’est ça qu’ils essaient de casser aujourd’hui : des valeurs de solidarité. C’est une société de plus en plus individualiste. Tout le monde fait les constats, tout le monde dit : « On a le pouvoir d’achat qui baisse. » On est tous d’accord globalement, mais entre faire le constat et emmener les gens dans l’action, il y a de la marge. Alors peut-être qu’un jour, il y aura un déclic. Je ne sais pas. Des fois, je ne sais pas ce qu’il faut pour qu’il y ait ce déclic.

Ce livre s’appuie sur une enquête menée pendant cinq ans sur le quotidien de syndicalistes ouvriers dans un atelier SNCF, au sein d’un bourg industriel de 3 000 habitants. Donnant la parole à des populations souvent associées à tort au seul monde agricole et essentiellement dépeintes par les médias nationaux comme des électeurs du FN, il montre que les ouvriers constituent le premier groupe social des campagnes françaises et tente de répondre à la question : comment s’engager quand tout pousse à la désyndicalisation ?
La restitution d’entretiens et de discussions dans le syndicat, tout comme l’observation des mobilisations, font entrer le lecteur dans l’ordinaire de la vie d’ouvriers syndiqués et montrent des tentatives d’organisation collective concrètes face aux réorganisations managériales. Explorant les réalités du militantisme en entreprise, l’ouvrage souligne que les clivages de classes, loin d’avoir disparu, se sont reconfigurés dans un nouveau contexte politique et économique – contexte où l’engagement à gauche peut aussi se perpétuer dans des conditions renouvelées, voire se développer.

Sommaire : Introduction : S’engager malgré tout ; I. Hiérarchies et culture de classe en atelier ; II. Au-delà de l’atelier : les ressorts de l’adhésion syndicale ; III. « On n’est pas une amicale de pêcheurs à la ligne » ; IV. Le travail militant des responsables syndicaux ; V. Quand les conflits de classes se déplacent de l’atelier à la commune.

Sociologue à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), Julian Mischi est notamment l’auteur de : Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF (PUR, 2010), Le Communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970 (Agone, 2014), Le Bourg et l’Atelier. Sociologie du combat syndical (Agone, 2016).

Dossier de presse
SUR LES ONDES
Julian Mischi : "Le Bourg et l’Atelier" Fonction Publique, juin 2016
Le Bourg et l’Atelier : Sociologie du combat syndical, avec Julian Mischi Les oreilles loin du front, 10 juin 2016
Le Bourg et l’Atelier. Sociologie du combat syndical Michel Handfield Delinkan Intellectuel, 21 mai 2016
Il ausculte le syndicalisme ouvrier Frédéric Joly Bien Public, 27 avril 2016
Julian Mischi: «Un processus de marginalisation politique des ouvriers» Rachida El Azzouzi Mediapart, 26 avril 2015
Un sociologue chez les cheminots Lei Feng Le Progrès Social, 23 avril 2016
« Des ouvriers s’engagent toujours », avec un outil efficace, le syndicalisme Entretien réalisé par Pierre Henri-Lab et Dominique Sicot. L'humanité Dimanche, 21 avril 2016
Entretien avec Julian Mischi Jean-Philippe Joseph Ensemble, 10 avril 2016
Le bourg et l'atelier. Sociologie du combat syndical. Céline Mouzon Alternatives Economiques, avril 2016
« Le syndicalisme est un des rares espaces où les ouvriers peuvent encore... » Rachel Knaebel Basta!, 17 mars 2016
Compte-rendu Corinne Delmas Liens socio, 13 mars 2016
Les syndicalistes cheminots Zones Subversives, 5 mars 2016
Le Bourg et l’Atelier — Sociologie du combat syndical, de Julian Mischi L.V Ballast, mars 2016
SUR LES ONDES
Julian Mischi : "Le Bourg et l’Atelier"

Après cinq années d’enquête au sein d’une section syndicale CGT dans un bourg rural industriel, le sociologue Julian Mischi nous livre un ouvrage d’analyses sur la place du militantisme dans et hors l’atelier.

Même si l’ouvrage est issu d’un mémoire universitaire, sa lecture ne s’en révèle pas pour autant ardue. La question centrale traitée dans l’ouvrage est posée d’emblée dans son introduction : « Pourquoi et comment des ouvriers continuent-ils à militer malgré la force des processus favorisant leur exclusion politique ? » D’évidence, elle facilite l’entrée en matière pour tout militant syndical.

LES RÉSULTATS D’UN LONGUE ENQUÊTE
Contrairement aux idées toutes faites et largement véhiculées, Julian Mischi rappelle qu’on ne peut prétendre à la fin de la classe ouvrière quand elle représente encore 23 % de la population française. Par contre, les ouvriers sont différents. Ils résident beaucoup plus souvent en milieu rural ou en zone périurbaine que par le passé.
Julian Mischi est directeur de recherche en sociologie à l’INRA, il a mené l’enquête durant cinq années auprès de salariés d’un atelier SNCF d’un petit bourg industriel. Mischi pénètre le quotidien de militants cégétistes mettant en évidence leur organisation collective, leur manière de résister aux nouvelles formes de management. Méthodique l’ouvrage est divisé en cinq chapitres.
Le premier souligne l’opposition qui perdure entre « les exécutants et ceux des collèges maitrîses et des cadres » (p. 64). Les nouvelles formes de gestion des ressources humaines de la SNCF accentuent d’ailleurs ce clivage, puisque les nouveaux « encadrants » ne sont plus issus de la « boîte ». Ne se sentant concernés ni par l’esprit maison ni par le sens du service public, ils proviennent souvent du privé et effectuent des passages très courts. Julian Mischi révèle également les tensions qui existent entre les différentes corporations illustrées par le langage fleuri de leurs désignations lapidaires : les taupiers, les sangliers, les écureuils… Tout au long du livre ce sont bien la parole et les mots des ouvriers qui sont mis en avant. Il s’expliquera plus loin (p.185) sur ce choix et l’impact des mots. Dans cet enchevêtrement de clivages, l’auteur décrit l’érosion des solidarités, mais aussi les nouvelles formes de mobilisations syndicales.
L’originalité du livre réside sans doute en partie dans le second chapitre, puisque l’auteur déporte son regard en dehors de l’atelier pour ana- lyser également ce qui s’y vit, notamment en termes de syndicalisation, dans cet environnement rural: « il faut scruter les trajectoires sociales, analyser les logiques scolaires, résidentielles et familiales sur lesquelles s’articulent les cheminements militants » et d’expliquer notamment que plus on monte dans la hiérarchie, plus on s’éloigne de la vie du bourg. Mischi décrit également les besoins en services, l’organisation familiale, le « travail-à-coté », les agents issus du monde agricole, leur place, leurs différences avec leurs collègues issus de lignées cheminotes.

UNE ORGANISATION SPÉCIFIQUE
Pour l’avoir proférée nous-mêmes, nous connaissons tous la formule : « On n’est pas une amicale de pêcheurs à la ligne » (p. 145). C’est le titre du troisième chapitre qui est consacré à la façon de militer à la CGT, la manière d’être, l’éthique comme la discipline militante, la différenciation avec les autres organisations syndicales. Nous ne doutons pas de l’authenticité de la description mais elle ne constitue pas une généralité. Ici, il s’agit bien d’une ethnographie — cette remarque valant pour l’ensemble de l’ouvrage — soit une observation et une interprétation réalisées à partir d’un syndicat de site (67 adhérents), à partir de récits de vie et de consultation de documents internes à cet unique syndicat. L’auteur dévoile un certain nombre de hiatus entre les attentes de l’encadre- ment (syndical ou dans l’entreprise) et les pratiques réelles ; mais dans ce chapitre, l’analyse paraît parfois cari- caturale, tant les façons de militer à la CGT aujourd’hui ne sont plus obligatoirement guidées par cette forme d’obédience extrêmement hiérarchisée dans l’organisation. Si l’image d’Epinal peut rassurer, elle ne saurait correspondre à l’ensemble de nos formes de militantisme plurielles, qui, elles-mêmes, dépendent des attentes des adhérents des différentes organisations de la CGT.

LE SYNDICALISME COMME FORME D’EXPERTISE ?
La quatrième partie s’attache à questionner la question du mandat, des décharges d’activité, de la professionnalisation de l’activité syndicale, « le lien entre les permanents syndicaux et les adhérents de base »... Tout y passe : les récriminations, les boutades, la perception des militants détachés, les conséquences sur la vie familiale pour un tableau qui s’avère juste. Julian Mischi expose également « l’acquisition du savoir faire militant » (p. 253) : prise de parole, préparation et animation de réunion, organisation de module de formation, travail de recherches et de synthèse de différentes données (conventions collectives, etc.), apprendre à savoir rendre compte… qui peuvent parfois tirer « l’activité syndicale du côté de l’expertise » (p. 261). La question de la reconversion est également abordée, sources de multiples interrogations difficiles à décrire ici.
En tout cas ce précédent chapitre permet une transition pour s’intéresser à ce qui constitue la spécificité de l’ouvrage : l’impact de cette sociabilité syndicale sur la vie hors de l’atelier « dans l’espace public au sein des municipalités » (p. 297). Le passage sur les antagonismes qui existent au sein des structures territoriales entre des secteurs ouvriers et des professions plus intellectuelles (prof) est particulièrement cocasse et devrait tous nous interroger sur nos pratiques. Mais l’essentiel n’est pas là ! Dans cette commune rurale, certains militants du syndicat s’engagent en politique. Et contrairement aux idées reçues, l’apolitisme rural mis en exergue par « beaucoup de journaliste ou d’analyste » (p. 348) constitue bien une illusion.
On perçoit évidemment l’empathie du chercheur pour son domaine de recherches et les militants qu’il a côtoyés, dans un environnement particulier. Comme il le rappelait dans Ensemble (avril 2016) : « Je voulais travailler sur les campagnes françaises où la population ouvrière est plus importante qu’on ne le croit. »
Parions que chacun d’entre-nous trouvera une part de lui-même dans certains éléments de son analyse.

Fonction Publique, juin 2016
Le Bourg et l’Atelier : Sociologie du combat syndical, avec Julian Mischi

Le 16 mars 2016, nous sommes allées à l’atelier pour parler du syndicalisme des cheminots avec le sociologue Julian Mischi qui vient de publier Le Bourg et l’Atelier, Sociologie du combat syndical aux éditions Agone.

Interview en ligne ici : http://loldf.org/archives/16.03.16.Julian.Mischi.mp3.

Les oreilles loin du front, 10 juin 2016
Le Bourg et l’Atelier. Sociologie du combat syndical

On ne soustrait pas, on ajoute. Même si je regarde davantage la sociologie culturelle et la sociologie de l’environnement aujourd’hui, mon gout pour la sociologie du travail est resté intact. J’ai toujours autant de plaisir à m’y plonger. C’est ce que j’ai ressenti à la lecture de ce livre qui me ramenait à mes cours de sociologie du travail et de sociologie du syndicalisme avec Jacques Dofny et de sociologie des organisations avec Camille Legendre et Jean-Guy Vaillancourt à l’Université de Montréal.

Quand l’auteur parle de l’établi, pour parler des exécutants (p. 64), je pense à Robert Linhart qui nous plongeait dans le travail ouvrier chez Citroën à la fin des années 1960, où des intellectuels se faisaient ouvriers. On était dans la suite de Simone Weil qui l’avait fait quelques décennies plus tôt.

Avec Julian Mischi, on est donc dans une certaine tradition sociologique française du travail. Mais, par contre, il ne met pas les mains dans le cambouis, mais est dans le travail d’observation et d’enquête dans un atelier de la SNCF : Société nationale des chemins de fer français. Et il élargit son sujet autour : la vie du bourg et l’implication de ces syndicalistes dans leur milieu.
Son enquête porte sur un groupe de cheminots cégétistes. Pour ceux qui ne connaissent pas, la CGT est un syndicat communiste.

Je n’ai jamais été en France, mais m’intéressant à la sociologie du travail, je ne pouvais passer à côté des ouvrages Français dans ce domaine, car leurs syndicats sont beaucoup plus prolifiques que les nôtres sur la réflexion intellectuelle même si, à la base, on ne voit pas toujours d’un bon œil les intellos comme le souligne à quelques occasions l’auteur.

Ici, nos syndicats sont davantage d’affaires qu’idéologique et politique. D’ailleurs ils ont développé des fonds d’investissement ouvriers. Quant à nos groupes communistes, ils n’ont pas la même envergure, plus marginaux, qu’en France. D’ailleurs la CGT, qui a coupé avec le Parti communiste français (PCF) en 1994, syndique des employés de l’État comme à la SNCF, à la poste et dans l’enseignement. Plusieurs syndicats sont en concurrence dans les mêmes entreprises et les gens s’associent en fonction de leurs valeurs. C’est un autre système.

Dans ce livre on découvre comment des ouvriers deviennent militants et quel est leur parcours ensuite. On passe de l’adhésion aux premières responsabilités. Puis, on suit des formations et on va vers de plus grandes responsabilités. On parle alors d’intellectuels d’institution par opposition aux intellectuels de formation (p. 307 et p. 310). Par contre, plus il avance dans la permanence syndicale, plus l’ouvrier est loin de l’établi. (p. 250) On peut alors lui reprocher d’être devenu un genre de fonctionnaire lui aussi. (p. 237) Mais, c’est qu’il faut ça pour négocier et défendre les membres : on ne peut maitriser l’art de la négociation et de l’interprétation d’une convention collective en travaillant avec les autres, car il faut apprendre et maitriser tout un jargon juridique pour parler d’égal à égal avec les représentants patronaux. Il faut être en immersion pourrait-on dire ! Le travail syndical devient le travail de ces ouvriers les plus impliqués dans l’organisation syndicale au point de ne plus être des ouvriers justement, mais des permanents syndicaux.

Naturellement, ces entretiens nous permettent aussi d’être mis aux faits des différences idéologiques entre les principaux syndicats français et leurs principales oppositions que je ne reprendrai pas ici.

Comme le titre de cet ouvrage est Le Bourg et l’Atelier. Sociologie du combat syndical, on sort aussi de l’atelier pour suivre ces militants dans leur milieu, savoir qui ils sont, d’où ils viennent. Certains sont de familles cheminotes et militantes, d’autres non. Ils sont devenus militants quand le syndicat les a aidés. On apprend ainsi quels sont les autres milieux de travail du bourg, comme l’agriculture, le supermarché, l’éducation, la métallurgie et ce qui s’y passe, car pour l’un sa femme travaille à l’épicerie, pour l’autre sa famille a une petite exploitation agricole, etc. On se fréquente aussi dans des activités militantes.

Qui dit militantisme, dit aussi implication citoyenne que ce soit en politique municipale ou dans le milieu scolaire. Les militants CGT s’aperçoivent assez rapidement que les formations reçues et leur expérience syndicale les ont préparés à assumer d’autres tâches dans la communauté. C’est ce qu’on appelle des compétences transversales en éducation au Québec.

Bref, c’est un livre que je recommande. Bien écrit, on apprend d’autres façons de faire, car le syndicalisme français est différent du nôtre. On aurait des choses à en prendre comme eux auraient à en prendre de nous. Ce genre de livre permet cet échange. C’est peut-être ce qui nous manque ici par contre : des publications sur nos milieux de travail et populaires diffusées sous forme de livres grand public plutôt que dans des revues universitaires et syndicales plus confidentielles. Je salue le travail des éditions Agone sur ce point.

Une dernière chose en aparté : À la page 327, on peut lire ceci :
« (...) une fois la réunion passée, l’unité doit être privilégiée pour que la CGT puisse agir comme “un seul homme”. “Unité et fermeté” sont associés : le militant doit, selon une expression souvent utilisée, éviter de “branler dans le manche”. »
Et l’auteur d’expliquer dans une note de bas de page ceci :
« Au sens propre, “branler dans le manche”, c’est avoir du jeu entre le manche et le fer pour un outil qui n’est pas tout à fait solidement emmanché. Par extension, c’est ne pas être ferme dans le parti qu’on a choisi, dans la résolution qu’on a prise. » (pp. 327–8)
Ça m’a surpris que l’auteur doive expliquer ce que signifie « branler dans le manche », car c’est une expression que je connais et qui était utilisée fréquemment par mon père, au Québec. Ma première impression fut que c’était un régionalisme qui était venu avec les colons français et qui est encore utilisé ici comme dans la région où fut faite cette étude. Mais, après réflexion, je crois que c’est une expression propre aux gens qui travaillent avec des outils qui ont des manches ou des manchons. Ce serait donc une expression ouvrière, d’où l’explication de celle-ci par l’auteur, car un informaticien ou un bureaucrate, dont le père ou le grand-père n’était pas ouvrier, ne la connaitrait peut-être pas, alors que moi, dont le grand-père était menuisier et mon père ébéniste de métier, je sais ce que veut dire « branler dans le manche ». Comme ils travaillaient avec des marteaux qui branlaient parfois dans le manche, c’était donc une expression courante pour eux et très visuelle à la fois.

Michel Handfield
Delinkan Intellectuel, 21 mai 2016
Il ausculte le syndicalisme ouvrier

Le sociologue dijonnais Julian Mischi a sorti aux éditions Agone Le Bourg et l’atelier, fruit d’une longue enquête sur le syndicalisme ouvrier en milieu rural.

Comment est née cette enquête sociologique sur le combat syndical en milieu rural ?
Je suis sociologue à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) et donc particulièrement concerné par les espaces ruraux. Je m’intéresse également depuis longtemps au monde ouvrier. Il est bon de rappeler qu’aujourd’hui, en France, contrairement à ce que l’on pourrait penser, 32 % de la population des campagnes est composée d’ouvriers, contre 6 % d’agriculteurs. Ce qui m’intéresse, c’est l’engagement. Mon travail de terrain m’a naturellement mené vers un atelier de maintenance SNCF dans une commune de 3 000 habitants en Côte-d’Or. Les noms de la commune et des témoins sont volontairement rendus anonymes, mais eux se reconnaîtront, bien évidemment.

Combien de temps votre enquête a-t-elle duré ?
J’ai fréquenté régulièrement l’atelier de maintenance pendant cinq ans, entre 2007 et 2012 et mon livre est sorti en janvier 2106. Cela peut créer un décalage, mais c’est le temps normal de ce type de travail et cela permet de voir les mêmes témoins sur la durée. J’ai la chance d’être chercheur et donc de pouvoir me consacrer pleinement à ces enquêtes de terrain. Le temps que j’ai pu consacrer à celle-ci m’a aussi permis d’installer de la confiance avec mes différents interlocuteurs. J’ai rencontré des militants syndicaux de différentes générations, mais aussi d’anciens cadres, et des non-syndiqués. Certains entretiens ont eu lieu dans le local syndical et non dans l’entreprise elle-même, ce qui m’aurait imposé d’en avertir la direction. Je ne voulais pas être perçu comme l’œil de la direction face aux salariés ou anciens salariés que je rencontrais. Des entretiens ont également eu lieu chez les témoins car je veux aussi m’intéresser aux parcours de vie et donc à l’environnement familial. »

Quels sont les grands enseignements de votre enquête ?
Le premier, c’est que malgré la fragilité du monde ouvrier, il y a toujours des militants syndicaux et ouvriers dans nos campagnes. Cela étant, cet engagement syndical s’est modifié. Dans les années 1960–1970, l’adhésion syndicale se faisait à 18 ou 20 ans, c’était un héritage familial, on connaissait le syndicat avant d’être cheminot. Aujourd’hui, l’engagement se fait plus tard, vers la trentaine. Il est davantage lié à des difficultés au travail ou des inégalités qu’à une tradition familiale. Les responsabilités, même minimes, arrivent donc plus vite, mais l’engagement syndical se fait de moins en moins au détriment de la vie personnelle. Avant, on pouvait écourter des vacances pour une action syndicale. C’est moins le cas aujourd’hui. »

Le syndicalisme mène-t-il encore à la politique ?
Précédemment, les militants syndicaux trouvaient souvent une suite à leur engagement en politique, au sein du PCF, aux élections municipales. Mais la coupure est de plus en plus nette avec les partis politiques de gauche qui se sont détournés du monde syndical et ont perdu leur ancrage dans le monde ouvrier.

C’est l’explication de la montée du vote FN dans le monde ouvrier ?
Il n’y a pas de passage entre un ouvrier qui votait communiste et qui désormais voterait Front national. Dans les années 1980, des ouvriers se sont radicalisés et ont commencé à voter à droite. Mais ceux qui avaient l’habitude de voter communiste se sont alors majoritairement abstenus. La montée du vote FN parmi les ouvriers dans les années 2000 est plutôt liée à des ouvriers qui votaient pour la première fois. Mais plus on est proche d’un syndicat, plus on est loin du Front national. Le FN est absent des campagnes, sauf le jour de vote, alors que des syndicats comme la CGT ou SUD continuent de mener un travail de terrain contre le racisme le sexisme ou l’homophobie. Le 1er-Mai marque traditionnellement la fête du Travail et la fête de Jeanne d’Arc, liée au FN. On voit fréquemment dans les campagnes des rassemblements pour la première, jamais pour la seconde.

Frédéric Joly
Bien Public, 27 avril 2016
Julian Mischi: «Un processus de marginalisation politique des ouvriers»

Dans Le Bourg et l’Atelier, sociologie du combat syndical, le sociologue Julian Mischi explore la vie militante des cheminots d’un atelier de maintenance SNCF dans une commune rurale et industrielle. Il démontre que le militantisme en entreprise n’est pas mort. L’engagement ouvrier à gauche non plus.

L’entretien filmé disponible aux liens suivants : https://www.mediapart.fr/journal/france/260416/julian-mischi-un-processus-de-marginalisation-politique-des-ouvriers, https://www.youtube.com/watch?v=A7TqPN0FoDw.

Rachida El Azzouzi
Mediapart, 26 avril 2015
Un sociologue chez les cheminots

On a affaire à une monographie très documentée d’un atelier SNCF situé en zone rurale (Côte-d’Or) par un sociologue spécialiste du PCF et des classes populaires. L’ouvrage croise les populations ouvrières cheminotes avec celles des élus locaux aux conseils municipaux montrant la porosité entre les militants les plus en vue, les cadres de l’entreprise et les édiles de la région.

Classe ouvrière en province
Au passage, spécialiste également de la ruralité, il démontre que les ouvriers forment le premier groupe d’actifs en zone rurale (un tiers) loin devant celui des agriculteurs ou des professions intermédiaires. Il rappelle également, de manière convaincante, qu’il existe toujours une classe ouvrière combative, syndiquée et organisée y compris au milieu des campagnes françaises. L’enquête a duré cinq ans dans un atelier d’entretien et de maintenance de matériel ferroviaire (400 ouvriers en signalisation électrotechnique et électronique) au milieu d’un bourg de 3000 habitants.
On suit avec intérêt les différences qui subsistent chez les cheminots, entre ceux qui profitent d’une “endocratie ouvrière” ayant bénéficié d’une lignée familiale ouvrière cheminote et les embauchés issus directement de la campagne et souvent considérés par les premiers nommés comme des paysans ! Les qualifications salaires, niveaux d’études, âge moyen, hiérarchies sont étudiées de manière très précise et le conflit déjà ancien de 1995 fait mémoire dans l’atelier. La SNCF peut se prévaloir d’un pourcentage important de syndiqués (50 à 80 suivant les périodes à l’atelier) et 35000 cotisants au niveau national.

Syndicats
L’atelier choisi pour l’enquête est essentiellement syndiqué à la CGT. Quant aux autres syndicats, l’UNSA représente la hiérarchie locale, SUD Rail n’est présent que sur les voies et pas dans l’atelier, ce qui privilégie dans l’enquête la culture cégétiste.
L’auteur nous indique que les ouvriers sont en adéquation avec le milieu rural, qu’ils vivent au milieu des autres catégories et sont souvent propriétaires de leur habitat. Les relations jeunes/vieux sont évoquées, celles avec la hiérarchie syndicale de la Fédération CGT également : les questions de la bureaucratie syndicale et sa perception à l’atelier, les “retournements de vestes” pour grimper dans la hiérarchie de l’atelier existent aussi dans ce cadre réduit. En ce qui concerne la démocratie à l’usine, les conceptions du “centralisme démocratique” issues du PCF sont encore vivantes chez les cégétistes. En même temps ces ouvriers se méfient beaucoup des “intellos beaux parleurs” du NPA rencontrés dans le cadre d’interrégions CGT. Dans la conclusion, Julian Mischi dénonce de façon convaincante les thèses du géographe Christophe Guilly qui décrit “une société rurale homogène repliée sur elle-même et hantée par le danger du multiculturalisme et de l’immigration”. Mischi montre que cette société est beaucoup plus diverse et que souvent les collectifs ouvriers jouent un rôle d’ouverture sociale.

Regrets
Tout est dit en 380 pages dans ce livre sur ce petit atelier. S’il fallait être exigeant, on regretterait le peu d’étude sur les transgressions inévitables (absentéisme volontaire, perruque, boisson, chapardage), mentionnés comme étant du passé, pourtant toujours présentes dans les entreprises, là comme ailleurs. On regrettera aussi le peu d’insistance sur les “gratifications symboliques” que représente l’accès à un poste de délégué syndical et le prestige, même relatif, qui lui est accordé à l’atelier. Un livre de socio sérieux, épais et optimiste sur le militantisme ouvrier.

Lei Feng
Le Progrès Social, 23 avril 2016
« Des ouvriers s’engagent toujours », avec un outil efficace, le syndicalisme

Après s’être attaché à décrypter les causes du déclin du PCF dans Le Communisme désarmé (Agone, collection « Contre-feux », 2014), Julian Mischi, directeur de recherche en sociologie à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), consacre un ouvrage au syndicalisme. Le chercheur a partagé plusieurs années le quotidien des militants CGT d’un atelier SNCF d’un bourg rural. Son livre est une plongée dans la classe ouvrière.
Il décortique les raisons qui conduisent des jeunes cheminots, dépourvus de culture syndicale, à se syndiquer à la CGT et pour un certain nombre d’entre eux à y prendre des responsabilités. Ces travaux mettent en évidence un collectif ouvrier capable de se renouveler sans cesse et qui, à défaut de les contrarier, parvient à s’adapter aux évolutions de l’entreprise imprimées par les politiques libérales. Il dépeint également des militants qui, loin d’être recroquevillés sur la défense de leurs acquis, viennent en aide aux salariés d’autres entreprises.

« Disparue, la classe ouvrière… Dépassés, moribonds, les syndicats… La CGT en particulier… » A contrario du discours dominant, le dernier ouvrage de Julian Mischi, directeur de recherche en sociologie à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), brise les stéréotypes et les clichés sur la classe ouvrière. Celle-ci ne s’est pas éteinte avec la disparition des grandes concentrations ouvrières. Les campagnes ne sont pas peuplées d’habitants repliés sur eux-mêmes et acquis à l’extrême droite. Y vivent d’importantes populations ouvrières qui continuent de revendiquer et de s’organiser en conséquence. Les solidarités ouvrières perdurent et démontrent leur capacité de résistance à la mondialisation. La lutte des classes n’est pas terminée et elle est loin d’être perdue.

HD. On n’en parle plus ou très peu, la classe ouvrière aurait-elle disparu avec la fermeture de Renault Billancourt ?
JM. La population ouvrière est toujours très importante en France. Environ un quart de la population active. Il y a également un nombre croissant de salariés qui, bien qu’exerçant des métiers d’exécution, se trouvent classés dans la catégorie des employés parce qu’ils travaillent dans les services. Au final, ouvriers et employés représentent plus de 50 % de la population française.
Du démantèlement des grandes concentrations industrielles à la fin du XXe siècle, on tend à conclure que la classe ouvrière a disparu. Or même si elle a décliné, elle s’est recomposée et sa diversité est désormais plus apparente. Beaucoup d’ouvriers travaillent dans des petites entreprises et résident dans le périurbain ou dans les espaces ruraux. La part des ouvriers dans la population augmente à mesure que l’on s’éloigne des grandes villes : ils représentent 32 % de la population des campagnes françaises où ils sont bien plus nombreux que les agriculteurs.

HD. Votre analyse ne contredit-elle pas les thèses du géographe consultant Christophe Guilluy sur les zones rurales et périurbaines ?
JM. Sa vision opposant les métropoles au reste de la France est schématique. La réalité est plus diverse. Il y a des zones périurbaines où l’on vient pour accéder à la propriété, tout en continuant à aller travailler en ville. Ce phénomène n’a rien de nouveau : dans les grands complexes industriels comme Michelin à Clermont-Ferrand ou Peugeot à Sochaux, il y a toujours eu des ouvriers qui habitaient les villages alentour.
Il y a ensuite une configuration typiquement rurale avec des petits bourgs, entourés de villages, qui ont une vie propre. Les habitants travaillent sur place. Le bourg que j’ai étudié est une commune de 3000 habitants où il y a des commerces, des écoles, une poste, une usine et un atelier SNCF.
Celles et ceux qui s’installent dans les campagnes ne sont pas obsédés par les questions identitaires, ils cherchent surtout à stabiliser leur position sociale. Ils disposent d’opportunités sur place, de réseaux familiaux, permettant un accès à la propriété plus simple.
Guilluy a tendance à parler d’une identité rurale homogène qui s’opposerait à la banlieue, aux immigrés, à la ville. Il reprend l’idée d’une communauté villageoise qui n’existe pas. Les bourgs ruraux sont traversés par des rapports de classes qui se traduisent par des élections municipales souvent conflictuelles.
À cause de la visibilité de ses écrits, on a tendance à opposer les travailleurs des banlieues aux ouvriers ruraux. Or, selon moi, ils sont très proches du fait d’une commune condition de classe. Un ouvrier rural ressemble plus à un ouvrier urbain qu’à un médecin rural par exemple.

HD. Vous vous êtes intéressé tout particulièrement à l’atelier SNCF du bourg. Et plus précisément au syndicat CGT. Qu’avez-vous remarqué ?
JM. Le premier constat est simple mais important à rappeler : il y a toujours des ouvriers qui s’engagent. Restituer le quotidien de militants qui s’organisent dans l’atelier et le bourg va à l’encontre de ce que l’on entend souvent sur le fait qu’il n’y aurait plus de syndicalistes, que les ouvriers ruraux seraient forcé- ment individualistes, repliés sur eux-mêmes. Partout en France, dans ce type d’espaces, des ouvriers se retrouvent au sein des unions locales ou des syndicats de site.
Ces militants ne sont pas similaires à ceux des générations passées. Auparavant, surtout dans les grandes entreprises comme la SNCF, on adhérait lors de l’embauche, selon une démarche vécue comme naturelle, car les valeurs syndicales étaient transmises par la famille ou le voisinage.
Pour les nouveaux syndiqués, l’engagement ne va pas de soi. Ils sont de moins en moins issus de familles militantes et adhèrent plus tardivement. En moyenne, dix ans après leur embauche. Ils se rapprochent souvent du syndicat à cause de problèmes rencontrés au travail, notamment lors de conflits avec la hiérarchie. Cela peut commencer par une demande d’aide juridique qui débouche sur une découverte progressive de l’univers syndical.
Une autre évolution concerne le lieu de l’engagement : celui-ci s’est déplacé de l’établissement proprement dit au local syndical, situé en dehors de l’atelier. Avant, les anciens se déplaçaient plus aisément dans l’atelier, ils avaient davantage de marges de manœuvre pour militer. Aujourd’hui, les syndicalistes subissent une pression accrue de la hiérarchie et ont moins de mobilité. Le temps du militantisme a également changé : les syndicalistes militent surtout sur du temps de délégation, obtenu grâce aux mandats. L’idée de préserver sa vie privée transforme le rapport au syndicat. Il est de plus en plus rare de militer le week-end ou en soirée sauf lorsque l’on est permanent. Une autre différence concerne le lien avec les partis politiques. Auparavant la plupart des dirigeants du syndicat, en l’occurrence la CGT, étaient liés au PCF et se présentaient aux élections municipales. Les nouveaux responsables ont un lien plus distendu aux partis. Ils sont plutôt sympathisants du Front de gauche, déçus par les socialistes et souvent méfiants vis- à-vis de l’extrême gauche. C’est comme si une certaine culture communiste se maintenait mais sans affiliation avec le PCF.

HD. L’organisation syndicale se fait donc dans le local, géographiquement séparé de l’atelier. Qu’est-ce que cela implique ?
J. M. Les militants peuvent s’organiser plus facilement loin de la surveillance des chefs mais ils restent cependant actifs dans l’établissement grâce aux tournées et aux réunions d’information syndicale. Les conflits, avec leurs manifestations et assemblées générales, sont aussi des moments très importants pour se retrouver. Le travail des syndicalistes au sein du local permet des synergies militantes entre les différents corps de métiers de la SNCF que la direction s’efforce de diviser. Entre travailleurs des différentes salles de l’atelier, entre ceux qui sont à l’atelier et ceux qui travaillent sur les voies ou au guichet. Le syndicat qui rassemble tous les cheminots de cette région rurale est un cadre où se rejoue la solidarité cheminote contre la stratégie de division entretenue par la SNCF.

HD. La force de la CGT ne tient-elle pas à un fonctionnement où l’individu s’efface au profit du collectif ?
JM. Face aux stratégies managériales de division des collectifs de travail et d’individualisation des agents, le syndicalisme repose sur la construction d’un collectif militant. Les cheminots qui accèdent à des responsabilités à la CGT apprennent à parler au nom de ce collectif et non en leur nom personnel. Il s’agit de ne pas revendiquer pour soi ou en fonction des seuls problèmes rencontrés dans son espace de travail pour tisser des liens de solidarité et agir en fonction de principes généraux. La phrase « On n’est pas une amicale de pêcheurs à la ligne » est régulièrement répétée par les dirigeants de la fédération des cheminots. Elle résume bien cette exigence de dépasser les relations amicales et personnelles, de ne pas perdre de vue le combat syndical et collectif.
Le fonctionnement du syndicat induit en cela une dépersonnalisation du mandat. Il met au centre de ses préoccupations la question du renouvellement et de la transmission aux nouvelles générations. Les nouveaux venus sont épaulés par les anciens, ce qui est essentiel dans un contexte où la répression syndicale est plus forte, où afficher sa proximité avec la CGT ou SUD pénalise souvent les agents.

HD. Pourquoi l’encadrement est-il aujourd’hui moins favorable à la CGT?
JM. Auparavant, les cadres étaient essentiellement des cadres techniciens, des cadres maison qui avaient bénéficié d’une promotion interne. Issus de familles populaires locales, installés dans le bourg, ils étaient souvent passés par l’établi avant d’exercer des fonctions dirigeantes. Ces cadres partageaient le même espace de vie que les ouvriers : leurs enfants allaient dans les mêmes écoles ou jouaient dans le même club de foot. Certains militaient à la CGT. À partir des années 2000, le profil des cadres s’est modifié. Issus des grandes écoles, beaucoup viennent du privé. Ils ne résident pas dans le bourg mais dans de grandes villes. Ils ne connaissent pas le monde ouvrier. Ce constat peut être fait pour de nombreuses entreprises : le clivage de classes semble aujourd’hui plus fort entre l’encadrement et l’exécution. En outre, la SNCF forme ses cadres à la lutte anti-syndicale et leur apprend à se tenir à distance des salariés de l’exécution. Il y a clairement un avant et un après-conflit de l’hiver 1995 où certains cadres ont pu être sympathisants de la mobilisation.

HD. Par le biais des unions locales, la CGT parvient-elle à toucher les salariés de la sous-traitance ?
JM. Même si ce biais peut paraître encore insuffisant, les unions locales jouent un rôle important dans les villes mais aussi dans les espaces ruraux. Ce sont souvent les syndicalistes issus des grandes entreprises comme la SNCF qui y sont actifs. L’image de syndicalistes soi-disant « protégés » et donc repliés sur leur entreprise ne correspond pas à la réalité. C’est justement parce que l’engagement reste possible dans ces entreprises à statut qu’il y a un renouvellement de leurs syndicats et donc la possibilité d’avoir des militants qui vont aussi s’investir dans l’espace local. Ces militants, actifs ou retraités, aident les salariés plus précarisés et isolés à travers un travail de conseil ou de soutien aux luttes. En outre, les unions locales permettent des synergies entre différents milieux sociaux, comme les ouvriers et les enseignants, qui ne se côtoient plus guère depuis le déclin de réseaux politiques comme ceux du PCF.

Entretien réalisé par Pierre Henri-Lab et Dominique Sicot.
L'humanité Dimanche, 21 avril 2016
Entretien avec Julian Mischi

Directeur de recherche à l’INRA (Institut national de la recherche agronomique), le sociologue étudie, dans Le bourg et l’atelier, les ressorts de l’engagement syndical chez des ouvriers cheminots.

Votre dernier livre se penche sur le renouvellement des modèles militants. Quel a été le point de départ de votre recherche ?
La plupart des travaux, depuis les années 1980, mettent l’accent sur la crise du monde ouvrier et celle de l’engagement militant, avec les fermetures d’usine et l’évolution du salariat. Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre pourquoi des ouvriers – les jeunes en particulier – continuent de militer alors que de nombreux processus vont dans le sens de leur exclusion politique. Je voulais aussi travailler sur les campagnes françaises où la population ouvrière est plus importante qu’on ne le croit.

Vous avez chois pour terrain d’enquête un atelier SNCF situé dans un village du centre-est de la France…
Oui, c’est un de ces anciens villages agricoles transformés en bourg ouvrier avec le développement du chemin de fer. Pendant des décennies, le militantisme ouvrier s’y est inscrit concrètement dans des relations sociales nouées dans les lieux de travail et de résidence. La CGT était très présente dans l’espace local, l’adhésion allait presque de soi, souvent concomitante à l’embauche, par fidélité aux valeurs familiales. Depuis les années 1990, on observe de nouvelles formes d’engagement. L’adhésion est plus tardive, souvent une dizaine d’années après avoir intégré l’entreprise. Beaucoup ne sont pas issus de familles militantes, voire viennent d’un milieu conservateur. L’adhésion au syndicat se construit grâce à des expériences de travail antérieures dans le privé, où sont expérimentés les statuts précaires, la pression du management, les conditions de travail difficiles, les inégalités… L’acquisition du statut de cheminot, synonyme de stabilisation professionnelle, apparait encore plus, dans ce cas, comme une matrice de l’engagement.

Vous parlez d’une prégnance des doutes chez les nouveaux syndiqués.
Les générations militantes passées étaient assez sûres de la légitimité de leur action. Il y avait une fierté à se dire ouvrier, à militer. Les militants actuels ont un besoin de réassurance, ils se demandent s’il est légitime d’adhérer , ou même ,simplement, de faire du syndicalisme. Il faut dire que dans les médias et ailleurs, les syndicats sont souvent présentés comme des organisations rétrogrades, passéistes, bureaucratiques. Un doute existe de la même façon à propos des débouchés politiques. Avant, le syndicalisme pouvait quand bien même s’adosser à des organisations structurées qui parlaient du monde ouvrier et de l’intérêt des travailleurs, alors qu’aujourd’hui, même les partis de gauche délaissent les questions du travail.

Sur quels autres points les motivations sont-elles différentes chez les générations actuelles ?
Le syndicat n’est pas vu uniquement comme un vecteur d’amélioration des conditions de travail ou des salaires. La CGT est associée à la défense des valeurs progressistes de gauche – la lutte contre le sexisme, le racisme ou l’homophobie – y compris au sein de l’atelier contre des collègues qui pourraient tenir des propos jugés réactionnaires. L’engagement syndical, pour un certain nombre, ne se limite pas à faire le plus de cartes possible pour créer le rapport de force, il se place aussi, et peut-être aussi avant tout, sur le plan des valeurs éthiques. Nous retrouvons la même exigence dans l’exercice des mandats, avec une réflexion sur les moyens de rester connecté au terrain et au monde ouvrier, quand bien même on prend davantage de responsabilités dans le syndicat, et plus encore lorsqu’on devient permanent.

Jean-Philippe Joseph
Ensemble, 10 avril 2016
Le bourg et l'atelier. Sociologie du combat syndical.

La classe ouvrière a disparu ? Pas complètement. Même si les ouvriers sont moins syndiqués, ils restent l’un des principaux groupes sociaux. Même s’ils semblent avoir disparu des villes, ils restent très présents dans les petites localités, en zone rurale et périurbaine. Pour brosser le tableau du combat syndical aujourd’hui, le sociologue Julian Mischi a fait le choix d’un atelier de maintenance de la SNCF dans un territoire rural et industriel.

Dans cette enquête documentée qui vient saisir le syndicalisme “par le bas”, à travers l’engagement des militants à la CGT cheminot, il montre l’entremêlement des hiérarchies professionnelles et syndicales. Face aux mutations managériales, comment les ouvriers s’organisent-ils ? Quelles sont les tensions qui traversent leur combat syndical ? Le livre resitue ces questionnements dans une analyse plus large des trajectoires sociales et familiales, et de l’engagement des ouvriers dans l’espace local. Une enquête minutieuse, à rebours des idées reçues.

Céline Mouzon
Alternatives Economiques, avril 2016
« Le syndicalisme est un des rares espaces où les ouvriers peuvent encore... »

« Le syndicalisme est un des rares espaces où les ouvriers peuvent encore lutter contre leur domination »

Paradoxe : alors que la réforme du droit du travail sera discutée à l’Assemblée nationale dans les prochaines semaines, celle-ci ne compte aucun ouvrier parmi les élus « du peuple ». Avec les employés, ils constituent pourtant la moitié de la population active française. Le syndicalisme demeure l’un des rares espaces qui leur offre une expression et une action collective. Le sociologue Julian Mischi a suivi des militants CGT d’un atelier de la SNCF dans une localité rurale en Bourgogne. Son ouvrage Le bourg et l’atelier bat en brèche plusieurs idées reçues : celle d’un syndicalisme agonisant ou corporatiste, et celle d’un monde rural qui n’aurait d’autres choix que de se replier sur lui-même. Entretien.

Basta ! : Pourquoi s’intéresser aux ouvriers dans le monde rural ?
Julian Mischi : Je suis sociologue à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), ce n’est pas un hasard. Je travaille sur le principal groupe social des campagnes françaises : les ouvriers. Si on raisonne en termes de pourcentage dans la population active, les ouvriers constituent le groupe social le plus représenté : 32 % de la population qui vit dans les espaces ruraux est ouvrière, et seulement 6 % est agricole. À l’opposé des représentations que nous avons de la campagne, qui sont essentiellement liées au tourisme, aux espaces verts, aux activités agricoles. Elles sont diffusées par les élites urbaines et les élites agricoles.

Et pourquoi à la SNCF, où les travailleurs disposent encore d’une relative protection ?
Ce qui m’intéresse, c’est pourquoi certains ouvriers en viennent à adhérer à un syndicat, et comment cet engagement les transforme progressivement. Au début, j’ai pris contact avec des ouvriers agricoles et des métallos qui habitent dans une petite ville de Bourgogne où j’ai réalisé l’enquête. J’ai aussi rencontré les travailleurs des abattoirs, ou des supermarchés. Mais les cheminots sont en fait les derniers ouvriers encore relativement organisés dans cette localité.

Pourquoi adhère-t-on à un syndicat quand on est ouvrier cheminot ?
Avant, les cheminots se syndiquaient dès l’embauche. Il y a certains ateliers où cela fonctionne encore de cette manière, mais c’est de plus en plus rare. Les nouvelles générations adhèrent désormais plus tardivement, plusieurs années après l’embauche. L’engagement est aussi plus progressif. L’adhésion est aujourd’hui davantage liée aux problèmes que les salariés rencontrent au travail. Elles se nourrit des inégalités vécues dans l’atelier et du rejet d’un management agressif. Ensuite, progressivement, les adhérents découvrent un monde syndical qu’ils n’imaginaient pas. Le plus souvent, ils ne sont pas issus de familles militantes. Certains sont enfants de commerçants, de paysans, ou de cheminots non syndiqués. Plus que les valeurs transmises par famille, c’est ce qui se passe dans l’entreprise qui les pousse aujourd’hui à s’engager.

Et pour certains, les inégalités ressenties en dehors de leur travail…
Ces ouvriers cheminots bénéficient d’une stabilité de l’emploi mais ils sont insérés au sein de classes populaires plus précarisées. Effectivement, quand ils parlent de leur engagement, c’est aussi en fonction de la situation de leur compagne ou de leurs enfants, ou de ce qu’ils ont vécu dans leurs précédents emplois. Souvent, avant de devenir cheminots, ils sont passés par l’usine, la métallurgie, par des petits boulots dans les services, les supermarchés. C’est souvent là qu’ils ont acquis une conscience de classe, qui se traduit par un engagement syndical seulement lorsqu’ils stabilisent leur position au sein de la SNCF. La stabilité professionnelle est essentielle pour se syndiquer. Et très vite, ce n’est plus seulement pour défendre leur propre condition de travail que ces cheminots s’engagent à la CGT. C’est aussi pour faire en sorte que les intérimaires soient embauchés au statut de cheminot. Leur engagement s’inscrit dans une solidarité avec les autres travailleurs de la localité, avec les caissières du supermarché par exemple…

Si certains attendent dix ans pour adhérer à un syndicat, cela signifie-t-il que, même dans une entreprise publique, se syndiquer est loin d’être évident ?
Même à la SNCF, se syndiquer est difficile. À cause de la répression patronale et de la discrimination syndicale. Je l’ai vu dès que je suis arrivé. Le fait d’être syndiqué à la CGT ou à Sud peut constituer un frein à l’avancement, qui passe de plus en plus par une évaluation de la hiérarchie, et même signifier une dégradation des conditions de travail car les militants peuvent être marginalisés sur certains postes. Avant, la direction tentait parfois de récupérer des militants syndicaux en leur donnant des positions d’agent de maîtrise ou de cadre. Cela les mettait en porte-à-faux avec le syndicat. Aujourd’hui, il est plus difficile de procéder de la sorte parce qu’il y a un clivage plus fort entre les syndiqués, essentiellement des agents d’exécution, et les membres de l’encadrement.

Un clivage social plus fort ?
Les cadres sont désormais formés pour lutter contre les syndicats. Ils sont de plus en plus distants des ouvriers. Les anciens dirigeants de l’atelier étaient plutôt issus de familles ouvrières et avaient bénéficié de promotions internes. Aujourd’hui, ces cadres techniciens ont laissé la place à des managers formés dans les grandes écoles et issus du privé. Ils viennent sur des contrats courts et n’habitent pas sur place. Ils restent en ville. Leurs enfants ne vont pas dans les mêmes écoles. Ils ne font pas leurs courses au même endroit. Les anciens cadres « maison » connaissaient le travail ouvrier et défendaient le service public parce qu’ils disposaient aussi du statut de cheminot. Certains cadres ou agents de maîtrise de cet atelier pouvaient même, auparavant, militer à la CGT. Aujourd’hui, c’est presque impensable. Un seul agent de maîtrise est à la CGT. Et il est isolé.

Quelles sont les nouvelles formes de répression mises en œuvre contre l’engagement syndical ?
Cela se joue essentiellement sur l’évaluation individuelle et les rappels à l’ordre de la part des responsables hiérarchiques. Il est plus difficile de distribuer les tracts, de se déplacer d’une salle à l’autre dans l’atelier. Souvent, la direction prend le prétexte d’impératifs de sécurité. Tout est fait pour qu’il n’y ait plus de sociabilité entre travailleurs. Les espaces de convivialité, au moment des repas ou des anniversaires, se réduisent. D’une manière générale, la direction de la SNCF cherche à diviser les collectifs de cheminots. Tout est fait pour que les agents soient plus individualisés, via leurs salaires ou leurs pratiques de travail. Cela joue en défaveur du syndicat. Face à ces évolutions, le syndicat permet, au contraire, de maintenir une solidarité cheminote au-delà des frontières établies par le management. Le syndicat est un formidable lieu de rencontre entre différents métiers et entre générations. Et c’est un des rares lieux où les hiérarchies scolaires et professionnelles ont peu d’influence. Dans l’entreprise, il y a une hiérarchie liée au diplôme et au grade. Dans le syndicat, ce n’est pas parce qu’on est le plus diplômé ou qu’on a le poste le plus important qu’on exerce automatiquement une responsabilité plus importante.

Avez-vous constaté une continuité entre l’engagement syndical et l’engagement politique, en dehors des questions strictement liées à l’entreprise ?
Nous imaginons souvent que les ouvriers ruraux seraient naturellement conservateurs, voteraient forcément Front national (FN), seraient repliés sur eux-mêmes. Concernant ces ouvriers syndicalistes, j’observe l’inverse. Les thématiques liées au racisme et au sexisme sont présentes dans les discussions internes au syndicat. C’est même par refus du racisme que certains jeunes vont se rapprocher de la CGT. Ils adhèrent pour s’opposer à des collègues qui adoptent un discours favorable au FN. Le fait d’être raciste, misogyne, homophobe, est considéré, pour un militant CGT, comme n’étant pas adapté, surtout s’il doit prendre des responsabilités. Les valeurs syndicales à la CGT dépassent la question des conditions de travail, elles s’articulent à des préoccupations progressistes globales, d’ordre politique.
Ce qui a changé, comparé aux années 1960–1970, c’est qu’il n’y a plus véritablement de débouché politique pour les syndicalistes. Les anciennes générations qui se mobilisaient politiquement rejoignaient, en général, le Parti communiste. Pour les nouvelles générations, il n’y a plus vraiment d’organisation politique susceptible d’accueillir des militants ouvriers. Les cheminots avec lesquels j’ai travaillé sont des militants de gauche, engagés à gauche au niveau des valeurs, mais de moins en moins membres d’organisations politiques. Il y a un décalage de plus en plus fort entre les milieux syndicaux, où les classes populaires sont présentes, et les organisations politiques, y compris de gauche, où on trouve essentiellement des membres des classes supérieures ou des classes moyennes.

L’engagement syndical conserve-t-il une fonction de formation politique ?
On retrouve peu d’ouvriers parmi les élus dans les municipalités. Souvent, ils ont utilisé le tremplin syndical, qui leur a permis d’acquérir des savoir-faire militants pour s’investir dans l’espace local. L’engagement syndical leur a donné confiance en eux. Cette confiance est essentielle pour se sentir légitime face aux élites locales : les commerçants, les cadres, les professions intellectuelles, les exploitants agricoles influents… Être militant syndical apporte bien plus que des ressources pour la défense des conditions de travail. Le passage par le syndicat aide aussi à s’engager dans l’espace local, pour résister aux processus de marginalisation politique auxquels font face les ouvriers.
Dans le bourg dont il est question dans mon livre, un seul adjoint au maire est d’origine ouvrière. Il était syndicaliste dans l’atelier de la SNCF. Il a son certificat d’études, son épouse est femme de ménage. Les autres adjoints sont agents de maîtrise ou cadres. Le maire est un professionnel de la politique, passé par le collège de Bruges, qui forme les hauts fonctionnaires européens. C’est probablement la personne la plus diplômée de tout le bourg et elle se retrouve maire. Dans les territoires ruraux, il existe des possibilités pour les ouvriers de ne pas être complètement marginalisés au niveau politique. Parce qu’ils restent nombreux dans les campagnes, dont une partie des élites s’est installée en ville. Les classes populaires rurales y sont davantage en position de force que leurs homologues urbaines. Elles peuvent s’appuyer sur des réseaux de sociabilité locale pour investir le pouvoir, comme ici, l’atelier et le syndicat. Dès que nous franchissons des échelons supérieurs de représentation – des députés ou des municipalités intégrées dans des agglomérations –, nous ne retrouvons que des classes supérieures. À l’Assemblée nationale, il n’y a pas de militants cheminots, ni d’ailleurs d’ouvriers [sur 577 députés, et seulement 18 employés, alors qu’ouvriers et employés représentent environ la moitié de la population active, ndlr] [Voir l’ensemble des députés selon leur catégorie socio-professionnelle.].

Ce site de la SNCF compte environ 360 cheminots mais peu de femmes. Les militantes syndicales que vous avez rencontrées disent que leur fardeau domestique, leur « double journée », n’est pas bien prise en compte par le syndicat…
Le syndicat reconnaît qu’il faut essayer de dépasser cette situation. Certaines sections CGT comptent seulement des hommes, et l’on y valorise le fait d’être entre hommes. C’est mal vu et critiqué par les responsables de la fédération. Auparavant, comme il y avait une usine textile et une laiterie dans le bourg, des travailleuses avaient des responsabilités syndicales et politiques au niveau local. Ces entreprises féminines ont disparu.

Vous vous êtes plongé dans ce territoire pendant cinq ans. Vous y retournez parfois. Comment la situation a-t-elle évolué ?
Pour les ouvriers, les agents d’exécution, les conditions de travail se sont dégradées, avec des charges de travail plus importantes et une pression accrue de la hiérarchie. Ce sont des évolutions qui remontent aux années 2000 mais qui se renforcent. Le contrôle sur les objectifs et les rendements individuels est plus strict, au détriment des exigences liées à la sécurité. L’autonomie dans la gestion des charges de travail diminue. Surtout, l’ambiance au travail s’est détériorée. La convivialité a décliné. Certains cheminots sont en dépression. Ils regrettent les évolutions des dernières années : l’avancement qui se fait en compétition avec les autres ; la mise en concurrence avec des primes individuelles et des gratifications exceptionnelles.

Votre travail va à l’encontre de l’image d’un syndicalisme qui serait agonisant et corporatiste…
En sociologie du monde ouvrier, les principales recherches mettent l’accent sur la crise du monde ouvrier, sur le déclin des organisations militantes. Je pense notamment au travail de Stéphane Beaud et Michel Pialoux mené à l’usine Peugeot de Sochaux. C’est un travail essentiel. Trente ans après leur étude, il existe toujours des militants ouvriers CGT à Sochaux. Je voulais poursuivre cette analyse des transformations du monde ouvrier, mais en explorant ses recompositions syndicales, son renouvellement militant. Il y a encore des militants dans les syndicats et de nouveaux adhérents qui les rejoignent. Certes, les conditions actuelles sont beaucoup plus difficiles pour l’engagement syndical. Mais le syndicalisme reste un des rares espaces où les ouvriers peuvent lutter contre leur domination sociale. Dans le syndicalisme, les ouvriers, loin d’être considérés comme incompétents, sont aux avant-postes de la lutte.

Rachel Knaebel
Basta!, 17 mars 2016
Compte-rendu

Issu d’un mémoire d’habilitation à diriger des recherches, cet ouvrage interroge la résistance du mouvement syndical chez les ouvriers. À rebours d’un discours dominant sur la « fin de la classe ouvrière », l’auteur rappelle que ce groupe, s’il a décliné quantitativement, représente encore près de 23 % de la population française. Seulement, les ouvriers sont désormais moins syndiqués, connaissant des périodes longues de chômage, travaillant davantage dans des petites unités de production, dans le secteur des services, et résident pour la plupart dans les espaces ruraux et périurbains. Ils ne correspondent donc plus aux images de la classe ouvrière produites par les militants du siècle dernier. Si plusieurs facteurs sociaux et économiques ont fait éclater le sentiment d’homogénéité et de force politique de l’ancienne classe ouvrière, des engagements y perdurent pourtant. Le livre vise à expliciter leurs ressorts : « Pourquoi et comment des ouvriers continuent-ils à militer malgré la force des processus favorisant leur exclusion politique ? » (p. 8).

L’auteur, centrant des ouvriers à statut où la syndicalisation reste élevée, mobilise les données d’une enquête menée, pendant cinq ans, sur le quotidien d’un atelier SNCF situé dans un petit bourg industriel. Les entretiens réalisés avec des cheminots militants cégétistes et l’observation de leurs actions syndicales permettent de pénétrer dans l’ordinaire de vies d’ouvriers résidant à la campagne et mettent en évidence les tentatives d’organisation collective face aux réorganisations managériales.

Le premier chapitre analyse la forme des rapports hiérarchiques entre ouvriers et cadres dans l’atelier, rapports par lesquels l’engagement ouvrier cégétiste se bâtit. « L’engagement syndical se construit dans le quotidien des rapports de domination éprouvées au travail » (p. 89) et les clivages hiérarchiques sont centraux au sein d’une CGT traditionnellement forte à l’exécution. Le poids de la formation en interne et le passage des agents d’encadrement sur les postes d’exécution au début de leur carrière contribuent à pacifier les relations de travail et à forger un « esprit maison ». Les réformes néo-libérales de la SNCF ces dernières années remettent toutefois en cause ces logiques de pacification. La mobilité de cadres largement issus, désormais, du privé pour des missions de courte durée, ne favorise pas leur insertion locale et leur attachement personnel aux salariés. La multiplication des primes et des formules d’intéressement individualisés érodent, pour leur part, les solidarités ouvrières et syndicales. L’ambiance de travail se dégrade ; la sociabilité d’atelier est profondément affectée par la remise en cause d’une certaine autonomie des pratiques de travail. Ces changements managériaux ont reconfiguré les modalités de la conflictualité. Les mobilisations prennent une forme plus institutionnalisée tandis que, au quotidien, l’action syndicale est rendue plus difficile par des contraintes de temps et de mobilité.

Un deuxième chapitre, ciblant les trajectoires qui conduisent à la SNCF et l’installation dans le bourg et ses environs propose, ce faisant, un déplacement : à rebours d’une sociologie du travail et d’études sur le syndicalisme centrées sur l’univers professionnel, il faut sortir de la scène du travail afin de ne pas isoler les cheminots de leur environnement, pour se donner les moyens de comprendre les ressorts de leur politisation et de leur syndicalisation. Ainsi, les stratégies matrimoniales et résidentielles ancrant les cheminots dans l’espace local, par contraste avec des cadres dirigeants de plus en plus mobiles, favorisent l’adhésion syndicale. Le passage par le privé sensibilise également aux problématiques syndicales. Les expériences vécues à l’extérieur de l’établissement peuvent nourrir des cheminements vers la CGT y compris parmi les « cheminots paysans », i.e. des agents issus d’un monde agricole dont l’auteur souligne la variété sociale alors qu’ils sont globalement perçus comme des « jaunes » rétifs à l’engagement syndical.

Le troisième chapitre retrace les logiques de syndicalisation et les manières de militer au sein de la CGT. Les thématiques extra-professionnelles, d’ordre moral, peuvent orienter vers cette organisation syndicale dont les attentes se résument dans la formule récurrente « on n’est pas une amicales des pêcheurs à la ligne » ; l’engagement militant doit répondre à des orientations collectives et se faire au nom d’idéaux généraux. L’adhésion à la CGT se construit dans des expériences de travail antérieures, beaucoup de cheminots étant passés par d’autres entreprises où ils ont connu des statuts précaires et des conditions de travail difficiles ayant nourri un sentiment d’injustice sociale et de défiance à l’égard de l’autorité patronale. Ce sentiment peut trouver un débouché syndical lorsqu’ils entrent à la SNCF. Un durcissement des relations de travail (grèves, manifestations) peut également conduire des agents à se rapprocher du syndicat. L’auteur pointe à cet égard le renouvellement régulier des équipes militantes qui explique en partie l’absence de perception des jeunes salariés comme des « carriéristes » par les anciens du syndicat qui, surtout, estiment que la situation est devenue plus difficile pour les nouveaux syndiqués. Le chapitre permet, enfin, d’évoquer une évolution majeure : le retranchement des pratiques syndicales dans l’enceinte de l’entreprise, l’engagement syndical s’appuyant de moins en moins à une sociabilité structurée à l’échelon local en raison notamment d’une fragilisation des organisations du mouvement ouvrier.

Le quatrième chapitre oriente le regard sur l’ambivalence de position des responsables du syndicat. S’il leur permet de réaliser leur travail militant face à la direction de l’établissement, les mandats sont une source de distance avec leurs collègues lorsqu’ils cumulent et deviennent permanents. On touche ici à la question de la délégation militante dont l’auteur analyse les multiples tensions ; il faut faire face aux salariés qui demandent des comptes, assumer l’absence sur le lieu de travail, affronter la stigmatisation des « planqués ». D’autant plus que, si la promotion syndicale peut favoriser une sortie de la condition ouvrière, celle-ci est partielle, ces dirigeants restant inscrits dans la vie ouvrière locale par leurs réseaux amicaux et familiaux. C’est l’acquisition d’un savoir-faire militant qui justifie en partie la coupure relative avec les réalités du travail. Loin d’aller de soi, cette acquisition « se gagne au prix d’un retournement d’une domination subie dans le système scolaire puis professionnel » (p. 253). Les ouvriers, en devenant permanents, acquièrent en quelque sorte un nouveau « métier » dont les opérations de travail sont plus intellectuelles et proches des fonctions d’encadrement. La sortie, pour ces responsables, peut se faire au sein de la fédération SNCF mais aussi dans le domaine interprofessionnel, vers les structures territoriales de la CGT.

Militer dans le syndical permet aux cheminots d’acquérir des ressources utilisables sur différentes scènes, évoquées dans le dernier chapitre, où ils sont alors en rapport avec d’autres groupes sociaux. Ils peuvent ainsi transposer leurs dispositions à l’engagement collectif et au jugement politique dans les univers associatifs et militants. « Le militantisme syndical procure des ressources convertibles hors de l’entreprise. Il peut favoriser une confiance en soi pour des membres des classes populaires dans leurs rapports aux autres univers sociaux tout en incitant à s’engager au nom de valeurs collectives y compris en ce qui concerne le hors-travail » (p. 303). Si leur engagement les rapproche à cet égard d’intellectuels de métiers avec lesquels ils peuvent militer, les relations entre les deux groupes restent marquées par une forte différenciation, sociale et en termes de rapport au syndicat, ce qui laisse entrevoir de multiples freins à la convergence des luttes au sein d’une CGT relativement fragmentée entre branches professionnelles. L’engagement peut être également politique ; bénéficiant d’une stabilité professionnelle, les cheminots sont très présents dans les municipalités de la zone étudiée. Le ressort à l’engagement ouvrier que constitue l’action syndicale opère particulièrement « dans les espaces ruraux où la concurrence pour l’accès au pouvoir local se déroule sur une scène politique peu différenciée des réseaux de sociabilité » (p. 354). La montée en force d’une technocratie municipale et intercommunale, la professionnalisation du métier politique, la valorisation des « compétences » nécessaires à la gestion publique locale, contribuent toutefois à une mise à distance croissante, à l’égard du pouvoir politique, des classes populaires malgré leur poids dans la population des communes rurales.

L’ouvrage propose une plongée passionnante dans le quotidien de syndicalistes d’un atelier et illustre son propos par de nombreux portraits et extraits d’entretiens. Analysant les reconfigurations contemporaines des clivages entre classes sociales, il montre que le militantisme en entreprise n’en a pas pour autant disparu et peut alimenter un engagement ouvrier de gauche. À cet égard, il bat en brèche les constats généraux sur la crise du syndicalisme tout en éclairant les renouvellements à l’œuvre ; le tarissement militant et les recompositions des filières d’entrée aux métiers d’exécution dans les services publics font émerger de nouveaux profils dans le monde syndical, avec notamment l’engagement de salariés sans antécédents familiaux. Le livre montre également que la professionnalisation du syndicalisme n’est pas antinomique avec une dimension politique du travail militant. Enfin, il propose des analyses fines des processus de politisation et révèle combien l’engagement prend sens au sein de sociabilités professionnelles et résidentielles trop souvent négligées par les organisations militantes dans leur ensemble, les partis politiques en particulier.

Corinne Delmas
Liens socio, 13 mars 2016
Les syndicalistes cheminots

Les syndicalistes cheminots reflètent la combativité d’une classe ouvrière qui n’a pas disparu. Les nombreuses grèves dans ce secteur révèlent l’actualité de la lutte des classes.

Les ouvriers n’ont pas disparu. Même si les grandes usines ferment avec le démantèlement progressif du secteur industriel. Les ouvriers représentent toujours une bonne partie de la population. Mais ils subissent davantage la précarité, travaillent dans le secteur des services et dans des zones rurales. Surtout, les ouvriers ont disparu des discours politiques et syndicaux. Le sociologue Julian Mischi observe les évolutions de la classe ouvrière. « C’est la question centrale de ce livre : pourquoi et comment des ouvriers continuent-ils à militer malgré la force des processus favorisant leur exclusion politique ? », interroge Julian Mischi. Dans Le bourg et l’atelier, il se penche plus précisément sur les cheminots et leur activité syndicale à la Confédération générale du travail (CGT). Ce groupe social, lié au secteur public, bénéficie d’une stabilité professionnelle.

L’observation du quotidien dans un atelier de la SNCF permet de comprendre le syndicalisme par le bas. L’engagement syndical ne renvoie pas à une adhésion idéologique mais s’inscrit dans un ensemble de liens sociaux, dans des expériences vécues et partagées. Les jeunes syndicalistes ne sont pas issus d’une famille militante, mais se révoltent contre les pratiques managériales. Le quotidien du syndicalisme de base comprend également des hiérarchies et une discipline militante. L’enquête se penche notamment sur les salariés d’exécution, opposés aux cadres, mais qui sont devenus permanents syndicaux.

Travailler dans un atelier de la SNCF
Dans l’atelier de Rivey-les-Bordes, les agents d’exécution vérifient et réparent le matériel installé sur l’infrastructure ferroviaire, notamment les relais de signalisation et les mécanismes électriques d’aiguillage. Les inégalités de salaires restent importantes avec les contremaîtres et les cadres. Le management impose une individualisation du travail et des salaires.
Depuis les années 2000, les dirigeants de la SNCF sont des ingénieurs diplômés en contrat court. Ils ne développent aucun attachement à l’entreprise et à la localité. Les cadres managers sont également recrutés à l’extérieur de l’entreprise. Les primes et les individualisations de salaires érodent les solidarités ouvrières et syndicales. Les promotions internes s’individualisent également et l’obéissance à l’autorité devient le principal critère. L’ambiance au travail se dégrade avec une présence plus forte de la hiérarchie et la disparition des moments de convivialité. La conflictualité au travail disparaît mais les ouvriers conservent un mépris des cadres et des « intellectuels ».
Les clivages entre les syndicats correspondent aux positions dans la hiérarchie de l’entreprise. Les salariés exécutants sont à la CGT tandis que la maîtrise et les cadres se retrouvent à l’UNSA qui accompagne les évolutions managériales. Mais la CGT se tourne vers les cadres pour assoir une « crédibilité ». Ce syndicat ne se considère plus comme une organisation de classe qui défend uniquement les intérêts ouvriers. Les hiérarchies et rapports de domination au sein du salariat ne sont plus mises en avant.
L’importance des conflits sociaux à la SNCF s’explique par un rejet de l’évolution managériale. Mais l’adhésion à la CGT peut provenir de causes externes à l’entreprise. Les cheminots sont souvent issus de famille qui travaillent également à la SNCF. Ils ont un diplôme technique et rejettent les valeurs scolaires. Le travail à la SNCF assure la garantie de l’emploi et des horaires de jour. Les syndicalistes participent à la vie locale. Une véritable sociabilité cheminote se développe dans une zone rurale dans laquelle tout le monde connaît.

Militer à la CGT
« On est pas une amicale de pécheurs à la ligne », affirment les militants de la CGT. Le syndicat ne doit pas se réduire à un groupe affinitaire mais repose aussi sur des convictions politiques et des pratiques de lutte. La CGT s’oppose aux autres syndicats comme la CFDT qui, malgré des discours révolutionnaires, ne s’opposent pas à la direction et refusent de faire grève. SUD Rail est accusé de déposer des préavis de grève sans y participer. La critique des autres syndicats permet surtout de resserrer les rangs autour de la CGT. La stigmatisation des autres syndicats permet surtout de museler les critiques internes et de faire corps autour de la CGT, considéré comme le seul syndicat légitime à représenter les cheminots. La CGT peut apparaître comme une structure lourde, une « bureaucratie », qui laisse peu de liberté d’action et de pensée à ses adhérents.
La CGT insiste le contrôle collectif du mandat du délégué qui doit rendre des comptes à l’ensemble des adhérents. Le mandaté doit également participer aux réunions du syndicat pour ne pas être déconnecté de sa base. Mais la CGT s’apparente également à un appareil avec une forte hiérarchie et une absence de critique interne. C’est ce qui explique en partie le développement de SUD. « Contre le fonctionnement perçu de la CGT, ils mettent l’accent sur le respect de la “démocratie syndicale” au plus près du terrain et le renouvellement régulier des porte-parole militants », précise Julian Mischi.
À la SNCF, entreprise dirigée par l’Etat, les luttes sociales sont aussi des luttes politiques. Les cheminots participent activement aux grands conflits sociaux. L’évaluation de la situation, du « contexte politique » et du « rapport de force » est alors au centre des discussions. Les nouveaux adhérents dénoncent les opinions racistes, homophobes ou machistes. Les thématiques extra-syndicales ne sont pas portées par les permanents, mais davantage par les jeunes militants.
Les nouveaux adhérents participent au renouvellement de la CGT. Ce sont des jeunes mais qui ne rejoignent pas le syndicat immédiatement après leur arrivée à la SNCF. Ce sont des salariés que la CGT soutient dans leur combat pour améliorer leurs conditions de travail, notamment au niveau des horaires. Le syndicat permet de défendre sa dignité professionnelle. La CGT permet également de résister à la logique de management qui consiste à faire vendre plus de billets. Les salariés rejoignent également la CGT en raison de leurs idées politiques, plus combatives et antiracistes. « Je n’avais pas la même idéologie. La CFDT est plus dans l’accompagnement, dans la compromission », témoigne Stéphane.

Permanents et clivages de classe
Le syndicat subit une logique de bureaucratisation, même à l’échelle d’une entreprise. Les permanents deviennent des « professionnels », progressivement déconnectés de la vie quotidienne des travailleurs. Les permanents ne fréquentent plus l’atelier et sont plus souvent présents à des réunions dans la capitale régionale. Les autres syndiqués les considèrent comme des « planqués » qui peuvent bien gagner leur vie, en dehors de l’atelier et grâce aux cotisations des adhérents.
Les permanents découvrent un travail intellectuel éloigné de la routine du travail ouvrier. Ils justifient leur statut par leur « crédibilité » dans la connaissance des dossiers. Mais ils semblent éloignés des problèmes quotidiens dans l’atelier. Ils mobilisent pendant les mouvements sociaux, mais ils sont peu connus de la part des autres salariés. Leur influence est alors moindre que celle des syndicalistes qui travaillent toujours à l’atelier. Mais les syndicalistes ne deviennent pas permanents pour faire carrière. C’est après un long parcours professionnel et militant qu’ils peuvent accéder au statut de permanent.
Les cheminots jouent également un rôle moteur dans la vie locale de la CGT. Ils incarnent un syndicalisme de classe avec une forte capacité de mobilisation. « Une telle identité socioprofessionnelle combative s’est construite au fil d’une longue histoire collective faite de conflits sociaux à la dimension nationale », souligne Julian Mischi. Au sein de la CGT, les cheminots sont confrontés à d’autres catégories sociales qui partagent une vision différente du syndicalisme, à l’image des fonctionnaires et des enseignants.
Les permanents ont acquis des capacités intellectuelles. Ils peuvent discuter d’égal à égal avec des membres de la petite bourgeoisie. Ils ne subissent pas une relation de domination face aux enseignants. En revanche, la conception du syndicalisme diffère. Les enseignants privilégient une assistance juridique tandis que les cheminots valorisent les grèves. Leur « syndicalisme de lutte » s’oppose au « syndicalisme de service ». Des débats éclatent au moment des mouvements inter-professionnels. Les enseignants d’extrême gauche valorisent les manifestations unitaires. Les cheminots insistent au contraire sur la nécessité de la grève. « L’avant-garde avancée qui réfléchit à la place du monde salarié, qui a la science infuse, moi ça m’énerve », témoigne un cheminot.
La CGT conserve une dimension de classe, contrairement au Parti communiste. Les salariés d’exécution et les fonctionnaires de catégorie C se retrouvent à la CGT. En revanche, le PCF comprend surtout des cadres de la fonction publique de catégorie A. Ses différences de classe explique la combativité plus importante de la CGT. « Comme nous l’avons perçu avec le cas des cheminots, l’état des conditions de vie et de travail détermine en grande partie les possibilités de constitution de groupes militants issus des milieux populaires », analyse Julian Mischi.

Dépasser le syndicalisme
Ce livre se penche de manière originale sur une organisation de classe. Les sociologues ont davantage l’habitude d’étudier les altermondialistes, les zadistes, les nouveaux militants et autres pitreries postmodernes qui sont davantage issus de la petite bourgeoisie intellectuelle. Les universitaires sont alors en terrain connu puisqu’ils partagent avec ces militants les mêmes références et la même conception du militantisme.
Les cheminots de la CGT luttent davantage par rapport à leurs conditions matérielles. Ils défendent leurs intérêts de classe contre le management et la hiérarchie. La CGT n’est pas une organisation qui regroupe majoritairement des cadres et des managers, contrairement aux partis de gauche, mais aussi des salariés d’exécution. Julian Mischi observe également les limites du modèle de la CGT. Le syndicat demeure fortement centralisé et autoritaire. La critique interne n’est pas encouragée. Les travailleurs doivent se ranger derrière la CGT.
Le syndicat se révèle indispensable au quotidien pour lutter par rapport à ses conditions de travail, notamment contre les horaires. C’est un outil de lutte et d’auto-défense de classe contre le management et la hiérarchie. En revanche, le syndicalisme demeure également un outil d’encadrement des classes populaires. Les revendications modérées et les négociations doivent permettre d’empêcher une radicalisation des conflits sociaux. Des bureaucrates jouent les intermédiaires entre les salariés et la direction. Le syndicat sert à impulser des luttes, mais surtout à canaliser la colère ouvrière.
Julian Mischi ne critique pas assez durement ce rôle d’encadrement joué par le syndicat, au-delà des seuls permanents. Surtout son livre peut laisser penser que la lutte des classes ne passe uniquement que par le syndicalisme. Les cheminots sont effectivement très souvent syndiqués. Mais ils ont également inventé d’autres pratiques de lutte. Les cheminots sont devenus les moteurs des grands conflits sociaux à dimension nationale et interprofessionnelle. Ils ont participé activement à des mouvements réellement capables d’inverser le rapport de force. Dans le cadre de ces luttes, les syndicats comme la CGT ont favorisé la modération des revendications et la négociation pour arrêter le combat. Inversement, les cheminots ont créé des assemblées générales pour organiser la lutte par eux-mêmes.
Cette forme d’organisation, curieusement éludée par Julian Mischi, permet aux salariés de s’organiser sans passer par l’intermédiaire des syndicats et des appareils. Contre le centralisme de la CGT, c’est l’auto-organisation et l’autonomie ouvrière qui peuvent se déployer. Chaque salarié peut s’exprimer. Les actions et perspectives de lutte peuvent être décidées collectivement. Certes, certaines assemblées restent sous le contrôle de syndicalistes qui verrouillent le débat et monopolisent la parole. Mais les assemblées apparaissent comme des formes de lutte indispensables pour dépasser l’encadrement syndical mais aussi la société marchande. De nombreux cheminots n’aspirent pas à devenir permanents mais cultivent un désir de rupture avec le capitalisme. La lutte de classes ne doit pas se contenter de la défense de ses intérêts immédiats mais doit aussi ouvrir de nouvelles possibilités d’existence.

Zones Subversives, 5 mars 2016
Le Bourg et l’Atelier — Sociologie du combat syndical, de Julian Mischi
Dans son dernier livre, Julian Mischi, sociologue et auteur d’ouvrages sur le rapport entre le Parti communiste français et les classes populaires (songeons à Servir la classe ouvrière, paru en 2010, ou au Communisme désarmé, quatre ans plus tard), relate et analyse le quotidien de syndicalistes ouvriers CGT dans un atelier SNCF, au sein d’un petit bourg industriel de 3 000 habitants. Cette étude est aussi une contre-enquête : il s’agit pour Mischi de contrer diverses représentations dominantes sur les liens entre espaces ruraux, monde ouvrier et positionnements politiques (on pense notamment à certaines thèses controversées du géographe Christophe Guilluy sur la désormais célèbre « France périphérique »). Dans un contexte médiatique où il devient commun de ne parler du monde ouvrier et du combat syndical que pour évoquer leur déclin et associer les populations rurales à des électeurs du Front national repliés sur eux-mêmes, Mischi entend rendre justice à la complexité comme à la combativité de certains espaces du territoire français. Ainsi, l’auteur rappelle que le monde ouvrier reste le premier groupe d’actifs dans les zones rurales (devant les agriculteurs) et choisit d’étudier l’évolution historique de ce monde dans un espace où l’engagement syndical demeure encore très présent à l’atelier — et particulièrement lié à la vie quotidienne, au bourg. L’ouvrage de Julian Mischi nous prouve qu’une représentation et une analyse rigoureuse de la situation des classes populaires sont plus que jamais des enjeux politiques.
L.V
Ballast, mars 2016
Le mercredi 22 juin 2016    Paris (75)
Conférence-débat avec Julian Mischi, auteur de "Le bourg et l'atelier"

Conférence-débat avec Julian Mischi : “Quand les classes populaires s’engagent et militent : de l’action syndicale à l’émancipation ?”

La mobilisation multiforme en cours contre la loi travail et son monde s’appuie sur des engagements militants qui prennent des formes nouvelles. Loin des certitudes en un futur socialiste radieux, loin de l’adhésion spontanée aux projets portés par tel ou tel parti politique, le mouvement actuel s’appuie sur un refus radical de l’autoritarisme néolibéral et des plans d’ajustement structurel que veulent nous imposer Hollande, Valls, Macron et Gattaz.

Dans ces évolutions, l’engagement syndical et la mobilisation sur les lieux de travail demeurent importants, comme l’illustrent à la fois les grèves de ces dernières semaines dans différents secteurs (SNCF, raffineries, centrales nucléaires, Poste, etc.), et le soutien qu’elles ont obtenu dans la population. Ces mobilisations ont également le mérite de montrer qu’une partie au moins des classes populaires continue à militer pour ses propres intérêts.

Cette persistance ne signifie pas que le syndicalisme est resté inchangé. Le combat syndical a dû s’adapter à un contexte nouveau structuré par les politiques néolibérales, caractérisé par les réorganisations managériales, la sous-traitance en cascade, la précarisation, et plus largement les transformations du prolétariat (féminisation, tertiarisation, etc.). Quel sens prend aujourd’hui l’engagement syndical ? Quel rôle peut-il jouer dans la reconstruction d’une perspective émancipatrice dans et pour les classes populaires ?

Pour aborder ces questions, “Pour l’émancipation” vous invite à assister et à participer à l’échange entre un sociologue des classes populaires et de l’engagement syndical, Julian Mischi, et deux militant-e-s ayant des expériences syndicales très variées (hôpitaux, centres d’appel, transport aérien et finances). Julian Mischi vient de publier Le bourg et l’atelier qui, à partir d’une enquête de long cours, décrit le travail quotidien de syndicalistes ouvriers dans un atelier SNCF et leur donne la parole.

Cette rencontre est organisée par “Penser l’émancipation politique et sociale”.

le mercredi 22 juin 2016 à 19h
au Centre international de culture populaire (CICP)
21 ter, rue Voltaire
Paris (11e)
Métro Rue-des-Boulets ou Nation

Le samedi 18 juin 2016    Campragna (9)
Conférence-débat avec Julian Mischi, auteur de "Le bourg et l'atelier"

Pourquoi et comment des ouvriers continuent à se syndiquer et à militer malgré la force des processus favorisant leur exclusion politique ?
À l’occasion de la fête du journal Le Patriote (l’hebdomadaire communiste de l’Ariège) Julian Mischi, auteur de Le bourg et l’atelier. Sociologie du combat syndical (Agone, 2016) et Le Communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970_ (Agone, 2014), propose une conférence autour du Combat syndical de la CGT.

le samedi 18 juin à 17h
à Campragna

Pour plus de renseignements : pcf.ariege@wanadoo.fr
05 61 67 02 92

Le samedi 28 mai 2016    Besançon (25)
Échange avec Julian Mischi, auteur de "Le bourg et l'atelier"

Julian Mischi propose une présentation de son livre “Le bourg et l’atelier” suivi d’un échange sur “Mouvement social, quels débouchés?”.

Sociologue à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), Julian Mischi est notamment l’auteur de : “Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF” (PUR, 2010), “Le Communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970” (Agone, 2014), “Le Bourg et l’Atelier. Sociologie du combat syndical” (Agone, 2016).

le samedi 28 mai à 15h30
à la fête de la section PCF de Besançon
Fort de Bregille
Besançon (25)

Le mercredi 27 avril 2016    Dijon (21)
Rencontre avec Julian Mischi, "Le Bourg et l'atelier"

Pourquoi et comment des ouvriers continuent à se syndiquer et à militer malgré la force des processus favorisant leur exclusion politique ?

“Le Bourg et l’atelier” s’appuie sur une enquête menée pendant cinq ans sur le quotidien de syndicalistes ouvriers dans un atelier SNCF, au sein d’un bourg industriel de 3 000 habitants. Donnant la parole à des populations souvent associées à tort au seul monde agricole et essentiellement dépeintes par les médias nationaux comme des électeurs du FN, il montre que les ouvriers constituent le premier groupe social des campagnes françaises et tente de répondre à la question : comment s’engager quand tout pousse à la désyndicalisation ?

le mercredi 27 avril 2016 à 18h
à Black Market
59, rue Berbisey
Dijon (21)

Le mardi 29 mars 2016    Paris (75)
Ciné-débat en présence de Julian Mischi, auteur de "Le Bourg et l'Atelier".

Françoise Davisse a suivi pendant deux ans la lutte des ouvriers de l’usine PSA d’Aulnay. La projection de son documentaire Comme des lions sorti en salle le 23 mars 2016 sera suivie d’un débat avec Julian Mischi, auteur de Le Bourg et l’Atelier.

Le Bourg et l’Atelier s’appuie sur une enquête menée pendant cinq ans sur le quotidien de syndicalistes ouvriers dans un atelier SNCF, au sein d’un bourg industriel de 3 000 habitants. Donnant la parole à des populations souvent associées à tort au seul monde agricole et essentiellement dépeintes par les médias nationaux comme des électeurs du FN, il montre que les ouvriers constituent le premier groupe social des campagnes françaises et tente de répondre à la question : comment s’engager quand tout pousse à la désyndicalisation ?

le mardi 29 mars à 20 heures
au cinéma l’Espace Saint-Michel
7, place Saint Michel
Paris (5)

Le vendredi 25 mars 2016    Le Mans (72)
Rencontre avec Julian Mischi, "Le Bourg et l'atelier"

Pourquoi et comment des ouvriers continuent à se syndiquer et à militer malgré la force des processus favorisant leur exclusion politique ?

“Le Bourg et l’atelier” s’appuie sur une enquête menée pendant cinq ans sur le quotidien de syndicalistes ouvriers dans un atelier SNCF, au sein d’un bourg industriel de 3 000 habitants. Donnant la parole à des populations souvent associées à tort au seul monde agricole et essentiellement dépeintes par les médias nationaux comme des électeurs du FN, il montre que les ouvriers constituent le premier groupe social des campagnes françaises et tente de répondre à la question : comment s’engager quand tout pousse à la désyndicalisation ?

le 25 mars 2016 à 19 heures
à la librairie L’Herbe entre les dalles
7 rue de la Barillerie
Le Mans

Le mercredi 23 mars 2016    Toulouse (31)
Conférence-débat avec Julian Mischi

Pourquoi et comment des ouvriers continuent à se syndiquer et à militer malgré la force des processus favorisant leur exclusion politique ?

“Le Bourg et l’atelier” s’appuie sur une enquête menée pendant cinq ans sur le quotidien de syndicalistes ouvriers dans un atelier SNCF, au sein d’un bourg industriel de 3 000 habitants. Donnant la parole à des populations souvent associées à tort au seul monde agricole et essentiellement dépeintes par les médias nationaux comme des électeurs du FN, il montre que les ouvriers constituent le premier groupe social des campagnes françaises et tente de répondre à la question : comment s’engager quand tout pousse à la désyndicalisation ?

A l’occasion de la sortie du “Bourg et l’atelier”, Julian Mischi est invité à Toulouse le mercredi 23 mars 2016 :
– Présentation à 18h à la librairie Terra Nova
18 rue Gambetta

- Débat à 20h30 à la Bourse du Travail, place Saint Sernin, en partenariat avec la librairie Terra Nova et l’Université Populaire de Toulouse.

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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D