Dans la collection « L'Ordre des choses »

 
couverture
Paul Willis
L’École des ouvriers
Comment les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots d’ouvriers

Parution : 15/09/2011

ISBN : 9782748901443

Format papier
456 pages (12 x 21 cm) 25.00 €
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Titre original : Learning to Labour (Saxon House, 1977)
Traduction de l’anglais par Bernard Hœpffner
Préface, postface et entretien avec l’auteur par Sylvain Laurens & Julian Mischi

Le rejet du travail scolaire par les « gars » et le sentiment qu’ils « en savent plus » trouvent un écho dans le sentiment très répandu dans la classe ouvrière que la pratique vaut mieux que la théorie : « Un brin de zèle vaut une bibliothèque de diplômes », annonce un grand placard placé dans l’atelier. L’aptitude pratique vient toujours en premier et a statut de condition préalable à toute autre forme de savoir. Alors que la culture petite-bourgeoise considère les diplômes comme un moyen de moduler vers le haut la gamme des choix offerts à un individu, du point de vue de la classe ouvrière, si le savoir ne se justifie pas, il faut le rejeter.

Au travers d’une enquête (classique de la sociologie du monde ouvrier) menée dans un collège anglais fréquenté essentiellement par des enfants d’ouvriers, le sociologue Paul Willis analyse comment ils en viennent à accepter, après leurs parents, des positions relativement dominées dans le monde du travail. De l’école à l’usine, ce livre rend compte de la façon dont, en désorganisant l’encadrement scolaire, en s’opposant aux « fayots », ils privilégient la sortie du système scolaire, confirmant le fait que l’école ne leur promet aucun avenir professionnel en dehors du travail manuel.

Pour en savoir plus sur Bernard Hœpffner

Sociologue et ethnographe britannique rattaché au courant des cultural studies, Paul Willis enseigne la sociologie à l’Université de Princeton (USA).

Pendant la projection de films en classe, ils nouent les fils du projecteur en nœuds impossibles à défaire, ils projettent des formes animales ou obscènes sur l’écran avec leurs doigts, poussent et piquent les « fayots » dans le dos sans raison. Tandis qu’ils se promènent dans le parc près de l’école pendant la pause déjeuner, ils mettent en marche la dynamo sur le vélo du gardien du parc : « Ça va le freiner un peu, le con. » Ils poussent et tirent tout ce qui est détaché ou transportable, vident les poubelles et dégradent les panneaux. Quand elle a l’air non protégée, la propriété privée est également une cible :

[Lors d’une discussion de groupe]

Pete — Les portails !
Joey — Les portails c’est la dernière blague. On échange les portails. On prend un portail, on le soulève, on le met chez quelqu’un d’autre.
Bill — Voilà ce qu’on a fait. On allait au bowling, vous savez, là-bas près de Brompton Road, il y avait une maison à vendre. On a enlevé le panneau « À Vendre » d’une porte, on l’a mis sur la porte d’à côté, et puis on a pris le panier de bouteilles de lait devant une porte et on l’a mis devant l’autre, […] on a pris une sorte de jardinière sur pattes sous un porche et on l’a mise à côté. On échange pleins de trucs.
Spanksy — Et les poubelles ! [Rires.]… Tous les soirs, on va dans un jardin, on prend un nain, et à la fin y avait un nain, un cadran solaire, un pont, un nain pêcheur, tout ça dans un seul jardin, et y a ce grand cadran solaire au bout de la rue. Lui, il en a pris une extrémité, moi l’autre, et on l’a emporté jusqu’au bout et on l’a mis là-bas. […]

Les visites extérieures organisées par l’école sont un cauchemar pour les enseignants. Par exemple, la visite au musée. Un signe de mauvaise augure : les banquettes arrière du car sont laissées vides pour « les gars » qui arrivent en retard. Il y a bientôt un voile de fumée bleue à l’arrière du car bien qu’aucune cigarette ne soit visible. Quand le car sera ramené, le gérant s’apercevra que tous les sièges arrière ont été défigurés avec des noms et des gribouillages à l’encre indélébile. Le principal envoie le jour suivant les coupables nettoyer le car au garage « afin de protéger la réputation de l’établissement ».
Au musée, « les gars » sont pareils à une invasion de sauterelles dévorantes qui souillent toute la pompe et la dignité du lieu. Dans une reconstruction de pharmacie victorienne où est indiqué clairement et sans ambiguïté, « Interdiction de toucher », « les gars » tripotent, manipulent, poussent, tirent, essayent, et abîment tout ce qu’ils peuvent. « Les gars » s’emparent de poignées de bonbons contre la toux dans de grands bocaux sur le comptoir, ils s’asseyent sur les chaises à haut dossier et se balancent dessus « pour voir si elles sont solides ».
Une maquette de village miniature est encerclée et quinze dos la dissimulent aux regards du gardien qui, pour une fois, est attentif. Spanksy dit avec une inquiétude feinte : « Oh, regardez, le tram a eu un accident » tout en le renversant d’une chiquenaude, et Joe s’empare d’une des figurines soigneusement fabriquées et mises en place : « J’ai kidnappé un des citoyens ! »
[…] Le lendemain, de retour à l’école, on appelle « les gars » dans le bureau du principal parce que l’agence de cars vient d’appeler, mais devant la porte du bureau ils n’arrivent pas à se décider sur quel délit ils vont « se faire sonner les cloches cette fois » ; « Ptèt que c’est les bonbons pour la toux », « Ptèt que c’est les chansons dans le car », « Ptèt que c’est pasqu’on a été boire », « Ptèt que c’est pour avoir foutu le feu dans l’herbe du parc », « Ptèt pour avoir dit au gardien d’aller se faire foutre », « Ptèt que c’est ce qu’on a fait à la maquette». Ils ont été surpris et soulagés d’apprendre que c’était l’encre sur les sièges. Chaque fois qu’un des « gars » est appelé devant le principal, son premier problème est de faire mentalement la liste de toutes les choses pour lesquelles il pourrait être interrogé, et le second problème est de construire une histoire plausible pour toutes. Quand le formel et l’informel se croisent, la culpabilité et le trouble dans son esprit sont bien plus grands que le sentiment aigu de culpabilité dans l’esprit du principal. Il y a souvent une vraie surprise devant la nature triviale et marginale du délit qui a « produit toute cette agitation » — particulièrement du fait de tout cet espace caché qui aurait pu être révélé.

***

La culture d’atelier repose aussi sur la même unité fondamentale d’organisation que la culture anti-école. […] Parmi les ouvriers, cette organisation suppose également des marchandages considérables, une organisation contre « les mouchards » et des « combines ». Il s’agit là de formes culturelles pleinement développées de ce que font « les gars » à l’école.
Le groupe informel dans l’atelier montre la même attitude que « les gars » à l’égard des conformistes et des informateurs. « Récupérer » certaines choses est aussi répandu à l’usine que le vol l’est parmi « les gars », et ceci s’appuie également sur des critères informels implicites. L’ostracisme est la sanction encourue par celui qui ne fait pas ce qu’il faut pour défendre l’intégrité d’un monde dans lequel tout ne reste possible que contre les intrusions permanentes du formel. Voici le père d’un autre des « gars » parlant de l’usine :
Un contremaître est comme, vous savez ce que je veux dire, ils essayent de grimper, ils veulent s’élever. Ils vous trancheraient la gorge pour y parvenir. Y a des gens comme ça à l’usine. Naturellement ils en prennent plein la gueule de la part des ouvriers, ils essayent tous les trucs possibles. Vous voyez ce que je veux dire, ils aiment pas voir quelqu’un ramper. […] Bon, au lieu de prendre une paire de lunettes [au magasin] Jim il en a pris deux, vous comprenez, et deux masques et environ six paires de gants. Naturellement, ce Martin le surveillait et en fait deux jours après on apprend qu’il l’avait dit au contremaître, voilà. Il a fait venir, Jim, au bureau pour ça, le contremaître, et, […] eh bien, sa vie, elle valait plus la peine d’être vécue, pas vrai ? Dites, personne lui parle, ils lui donneraient même pas du feu, personne lui donnerait du feu pour une clope et tout… Eh bien, il le refera plus, il le refera plus. Vous comprenez, il met la bouilloire, sur le poêle un matin, alors ils la font tomber, pas vrai, vous savez, tout l’eau se renverse, ils la remplissent de sable, ce genre de choses, […] s’il va voir le chef, « Quelqu’un a renversé ma bouilloire », ou, euh, « Ils ont mis du sable dans ma tasse », et tout ce genre d’histoires, « C’est qui, alors ? » « Je sais pas qui c’est. » Il saura jamais qui c’est.
La forme particulière de langage et d’humour, très développé et intimidant, que l’on entend à l’atelier rappelle aussi énormément la culture anti-école. De nombreux échanges à l’atelier ne sont pas sérieux et ne concernent pas le travail. Il s’agit de blagues, de « mises en boîte », de « canulars » ou d’« asticotage ». Il faut un vrai talent pour utiliser ce langage avec aisance : identifier les moments où on vous « met en boîte » et avoir les réponses appropriées toutes prêtes afin d’éviter d’autres asticotages.
Ce badinage est nécessairement difficile à enregistrer sur bande ou à transposer, mais l’ambiance très spécifique qu’il apporte aux échanges à l’atelier est généralement reconnue par tous ceux qui en font partie et, dans une certaine mesure, recréée quand ils en parlent. […] Ces blagues sont vigoureuses, acérées, parfois cruelles, et elles touchent souvent aux principes importants de la culture tels que la désorganisation de la production ou la subversion de l’autorité et du prestige du chef.

Dossier de presse
Apprendre le travail (revue Agone 46) Sylvain Laurens et Julian Mischi N'autre école, Printemps-été 2013
Les (futurs) ouvriers contre l’école... Sylvain Laurens et Julian Mischi N'autre école, Avril 2013
Compte-rendu Carole Marmet Le sociographe, mars-2013
P. Willis, "L’école des ouvriers. Comment les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots d’ouvriers." Corinne Pelta L'orientation scolaire et professionnelle, février 2013
SUR LES ONDES
Compte-rendu Lucie Tanguy Politix n°98, été 2012
Culture ouvrière vs culture scolaire N'autre école n°32, été 2012
Les « Hammertown boys » de Paul Willis Najate Zouggari La Revue des livres, mai 2012
La rentrée des classes Daniel Thin La Vie des idées, 01/05/12
Compte-rendu Jean-Jacques Yvorel Sociétés et jeunesses en difficulté, février 2012
La culture des enfants d'ouvriers Laurent Être L'Humanité, 27/02/12
Rester dans sa classe Régis Vlachos Zibeline n°49, 15/02/12
Destinée et reproduction Gaëlle Cloarec Zibeline n°49, 15/02/12
Compte-rendu Maud Navarre Dissidences, 02/02/12
Compte-rendu Ugo Palheta Travail et emploi n°19, janvier 2012
Compte-rendu Yann Buxcel Librairie Basta (Suisse), 19/12/11
Debout les autodamnés d'Angleterre Geoffroy de Lagasnerie Libération, 24/11/11
L'école des héritières-ers Thierry Bornand Pages de gauche n°105, novembre 2011
Compte-rendu Revue Formation Emploi, octobre-décembre 2011
Compte-rendu Ludivine Balland Liens socio, octobre 2011
Les ouvriers et l'école, la mauvaise conduite en maraude… Joël Jegouzo Blog de Joël Jegouzo, 27/09/11
Apprendre le travail (revue Agone 46)

Suivant de près la traduction française de Learning to Labour de Paul Willis, le dossier de la revue Agone n° 46 se propose d’adopter sur le cas français la perspective du sociologue britannique et d’analyser de l’intérieur la contribution de l’école à la reconstitution permanente d’une réserve de main-d’oeuvre pour le travail manuel. On ne cherche pas ici à simplement proposer un retour sur un enjeu public ou sur « une question classique pour les sciences sociales », mais l’objectif est plus fondamentalement de saisir à travers une sociologie de l’école le point nodal de la reproduction d’un ordre social et de la légitimation d’un ordre des choses. dans un entretien, Paul Willis revient sur le caractère « actuel » de son analyse et sur les méthodes d’enquête qui permettraient de porter au jour des processus contemporains similaires à ceux décrits dans Learning to labour. Les autres contributions réunies dans ce numéro essaient, à l’instar de son travail, de renouer ces liens distendus entre sociologie de l’expérience scolaire et sociologie du travail. Ressurgissent alors des questions centrales et pourtant de moins en moins abordées de front: comment le rejet de l’école peut-il nourrir une orientation vers le travail manuel? comment des discours publics peuvent-ils encourager des sorties précoces du système scolaire pour certains groupes sociaux? comment les stratégies scolaires des parents peuvent-elles rejoindre les verdicts scolaires? etc. Pour bien comprendre comment l’expérience scolaire nourrit des appropriations différenciées de certains savoirs théoriques et pratiques ou de certaines activités, il est essentiel de sortir de l’école en tant que telle. C’est pourquoi les enquêtes proposées ici n’ont pas seulement été menées dans des établissements scolaires, mais se prolongent aussi dans l’usine, le village ou le quartier, et dans les sphères gouvernementales. Saisir l’expérience scolaire comme une interaction sociale, comme une relation de face-à-face entre élèves et enseignants, ne doit pas voiler tout ce que cette expérience doit aux logiques extrascolaires, en particulier aux conditions économiques d’ensemble, à l’état du marché du travail, aux politiques publiques et économiques. Si l’évaluation scolaire est une relation sociale dans laquelle se jouent et se rejouent les rapports de classe, celle-ci se vit « assis[e] à sa place », sous un mode « individuel » et « intime ». Les contributeurs travaillent, à l’aide de données récentes et réactualisées, à faire ce va-et-vient entre la vue d’en haut nous rappelant les chiffres objectifs du classement scolaire et ces incorporations subjectives qui contribuent – au ras des existences – à la reproduction de la structure sociale.

Lire l’encadré dans la Revue 34/35 de N’autre école

Sylvain Laurens et Julian Mischi
N'autre école, Printemps-été 2013
Les (futurs) ouvriers contre l’école...

Dans L’École des ouvriers, ouvrage paru pour la première fois en anglais en 1977, le sociologue anglais Paul Willis mène une enquête dans un collège anglais fréquenté essentiellement par des enfants d’ouvriers. Il suit le cheminement de ces élèves en tentant de comprendre comment ces derniers en viennent à accepter à la suite de leurs parents des emplois ouvriers ou des positions relativement dominées dans le monde du travail. Quoique datée – la présence du monde ouvrier classique a fortement diminué – l’analyse garde tout son intérêt pour les enfants des classes populaires.

“La difficulté, lorsque l’on tente d’expliquer pourquoi les enfants de bourgeois obtiennent des boulots de bourgeois, est de savoir pourquoi les autres les laissent faire. La difficulté, lorsque l’on tente d’expliquer pourquoi les enfants de la classe ouvrière obtiennent des boulots d’ouvriers, est de savoir pourquoi ils se laissent faire.” (Paragraphe introductif de L’École des ouvriers)

Sans prêter aux seuls enseignants et aux (mauvais) résultats scolaires les raisons d’une orientation précoce vers le secteur industriel, il analyse ainsi de quelle manière dont les enfants d’ouvriers sont progressivement conduits à privilégier eux-mêmes la sortie du système scolaire à d’autres formes de stratégies. Paul Willis montre comment, face à la domination scolaire, les enfants d’ouvriers créent notamment une contre-culture rejetant les conduites de conformité et de respect de l’ordre scolaire qui régissent l’univers des classes moyennes. Leur valorisation du travail industriel se forge ainsi dans une opposition à l’autorité représentée par l’école. En chahutant, en tentant de désorganiser le travail d’encadrement scolaire, en s’opposant aux « fayots », ils s’excluent eux-mêmes de l’univers des classes moyennes, exprimant le fait que le système scolaire ne semble « pas fait pour eux » et ne leur promet aucun avenir professionnel hors du travail manuel.

Fabrique de l’ordre social

Cette étude éclaire ainsi concrètement comment l’ordre social se reproduit, comment se fabrique une réserve de main-d’œuvre ouvrière pour le travail en usine. Loin des théories surplombantes suggérant des logiques de domination qui s’appliqueraient de façon mécanique sur des individus passifs, Paul Willis donne à voir la participation des enfants d’ouvriers à la reproduction de leur situation de classe. Les enfants d’ouvriers ne sont pas contraints, de l’extérieur, à devenir ouvriers. Ils en viennent progressivement à « choisir » eux-mêmes ce destin sous l’impact de multiples influences, dont celle de l’école. L’enquête décrit comment les enfants d’ouvriers participent activement à la reproduction de leur situation de classe : leur contre-culture nourrit un processus d’orientation progressif vers des métiers manuels. Selon Paul Willis, l’ajustement de ces enfants d’ouvriers aux métiers ouvriers ne s’explique, en effet, pas seulement par un processus négatif d’élimination scolaire. Il repose tout autant sur un processus actif d’auto- damnation qui se nourrit des correspondances entre deux états d’une même culture ouvrière. En s’opposant à une idéologie méritocratique individualiste promue par l’institution scolaire et qui ne peut être valable pour tout le groupe ouvrier, ces enfants d’ouvriers affirment au sein de l’école des valeurs propres à leur classe sociale. Leurs réponses culturelles face à l’école (le chahut, la condamnation des fayots, etc.) sont en homologie avec les dispositions valorisées dans le monde de l’atelier (affirmation d’une camaraderie, dénonciation des jaunes ou de l’encadrement, etc.) et les rendent complices, à leur insu, d’un processus de reproduction sociale.

Alors que cet ouvrage est devenu un classique de la sociologie de langue anglaise, il n’avait encore jamais été édité en France. Pierre Bourdieu l’avait néanmoins repéré l’année même de sa publication au Royaume-Uni, et il avait commandé à Paul Willis un papier paru en 1978 dans sa revue, Actes de la recherche en sciences sociales. Pour lancer la nouvelle collection de sciences sociales « L’ordre des choses » aux Éditions Agone, nous avons décidé de le faire traduire car sa démarche est originale : il discute la théorie de la reproduction de l’ordre social à partir d’une analyse de la vie quotidienne dans une classe d’école. Il s’agit d’une synthèse inédite entre, d’une part une analyse objective du système de reproduction des inégalités scolaires et sociales, et d’autre part la prise en compte des éléments subjectifs exprimés par les discours et les attitudes des élèves.

Alors que la question des « incivilités scolaires » occupe le devant de la scène publique depuis de nombreuses années, cette enquête de terrain auprès d’un groupe d’élèves d’origine populaire est un éclairage nécessaire et un contrepoint aux termes très généraux dans lesquels s’exprime le plus souvent ce débat. À travers cet exemple décentré historiquement et géographiquement, Paul Willis donne des outils pour comprendre à quel point les comportements à l’école ne peuvent pas être dissociés de ce qui se passe dans le monde du travail, dans la famille ou dans le quartier.

Résistances et cultures populaires

Grâce au livre de Paul Willis, on comprend que la résistance des jeunes d’origine populaire à l’ordre scolaire renvoie à une culture populaire plus générale : valorisation de la pratique sur la théorie, machisme, entraide, rejet de certaines formes d’autorité, etc. En porte-à-faux avec l’ordre scolaire, cette culture populaire trouve en revanche un prolongement dans les emplois ouvriers. La destinée vers le travail manuel se construit donc à l’école à travers une culture anti-école par laquelle les enfants d’ouvriers en viennent à accepter progressivement leur destin de classe. Ce livre sur l’école anglaise d’hier donne ainsi en contrepoint des pistes pour comprendre aujourd’hui l’incapacité du système éducatif à améliorer les chances scolaires des enfants des milieux populaires.

En effet, les discours sur « la professionnalisation », la nécessaire ouverture de l’école sur l’entreprise masquent, par exemple, des liens plus ordinaires et intimes qui se tissent entre l’école et le monde du travail. Or les élèves sont rarement suivis au travail par les pédagogues et les spécialistes de l’école et, réciproquement, les travailleurs rarement suivis en amont à l’école par les sociologues du travail. Résultat : le rôle joué par l’école dans la préparation aux tâches productives, les correspondances entre le rapport à l’école et le rapport au travail des enquêtés suivis par ces études officielles restent un point aveugle de la sociologie de l’éducation ou des discours pédagogiques. Mais il y a plus.

Une vulgate savante a aujourd’hui pour ainsi dire retourné la charge subversive du pouvoir de dévoilement des statistiques des inégalités devant l’école. Dire que chacun réussit « plus » ou « moins » à l’école en fonction de ses origines sociales reste insuffisant et peut tout aussi bien désormais justifier un discours misérabiliste « d’aide des plus faibles » ou de sélection des « méritants », et nous faire perdre de vue l’essentiel de ce qui se joue à l’école. Au-delà des discours généraux sur les « inégalités face à l’école » et une référence non maîtrisée à Pierre Bourdieu et aux « Héritiers » dont tout recteur compassé et zélé serait aujourd’hui capable, il ne s’agit pas tant de penser l’orientation scolaire en relation avec un « niveau » général « des élèves » (dont les médias ou le sens commun nous diront toujours « qu’il baisse »), que de rendre compte de ce à quoi l’école « donne le goût » concrètement selon les individus considérés. Tenir en place… tenir en « classe »

Dans cette perspective, c’est bien l’ensemble de l’expérience scolaire qui mérite d’être analysée en prêtant attention non seulement aux savoirs pédagogiques mais aussi aux comportements des élèves, en dévoilant les rapports de domination mais aussi d’insubordination qui s’y expriment. Quelles sont les inclinations personnelles incorporées au fil des ans à travers la répétition métronomée des séquences, les injonctions à « tenir en place », rester assis pendant des heures, obéir à des ordres, « rendre un travail dans les temps », « s’exprimer dans un niveau de langage adéquat », etc. ? En quoi ces dispositions peuvent-elles faciliter des orientations scolaires et professionnelles et être transposées dans d’autres univers sociaux ? Quelles sont les formes de sociabilité tissées entre élèves face à l’autorité pédagogique ? Quels rapports aux ordres, aux injonctions professorales, aux valeurs et savoirs des classes dominantes s’intériorisent-ils au fil des cursus ?

En se situant à ce niveau d’analyse, on se donnerait les moyens de comprendre comment la perception du monde du travail « depuis » l’école oriente les individus vers tel ou tel type de formation en contribuant à la construction de leur rapport au monde. On aurait la possibilité de saisir la façon dont les représentations des différents types de tâches et la division sociale entre « intellectuel » ou « manuel » sont progressivement intériorisées au fil des cursus contribuant ainsi à la formation chez les élèves d’une évaluation de leur propre force de travail et de leurs destins sociaux possibles et envisageables.

Il ne s’agit donc pas seulement de dire que les savoirs transmis sont perçus différemment selon des « backgrounds sociaux » mais de saisir ce à quoi chacun est préparé à travers son expérience de l’école. Entrer dans la boîte noire de l’école pour comprendre comment ce qui est intériorisé « à l’école » ou « face à l’école » peut être incorporé puis répété dans d’autres lieux sociaux et, pour commencer, dans l’entreprise. Cette attention constitue le cœur du programme de recherche du sociologue anglais Paul Willis à la fin des années 1970. Afin de mettre en perspective son apport, L’École des ouvriers contient une préface, une longue postface ainsi qu’un entretien réalisé avec Paul Willis en 2011.

Sylvain Laurens et Julian Mischi
N'autre école, Avril 2013
Compte-rendu
Pour qualifier l’objet il nous est précisé qu’il s’agit « d’une approche ethnographique centrée sur l’observation directe d’une activité sociale et la restitution d’un discours recueilli individuellement et en collectif ». Paul Willis cherche à identifier le processus qui amène des enfants d’ouvriers à se satisfaire de leur situation de classe alors qu’elle est au bas de l’échelle sociale. Il faut noter que la 1ère édition date de 1977. L’ouvrage est présenté essentiellement en deux parties qui distinguent d’abord tout ce qui participe de la culture anti-école pour ensuite nous permettre de comprendre le rapport qu’entretient cette culture avec celle de l’atelier que ces jeunes connaissent par l’expérience de leurs pères ou dans leur propre parcours de formation. La culture anti-école peut se traduire par un ensemble de rejets ou d’oppositions à l’autorité, au conformisme, à la culture institutionnelle d’une manière générale. Les jeunes recherchent les rapports informels et développent des pratiques qui, dans leur dimension symbolique et physique, expriment leur désir d’échapper au formel, au contractuel. Le rapport de ces pratiques avec l’atelier se fonde essentiellement sur l’idée que l’expérience vaut plus que la théorie. Leurs références sont davantage la dextérité, l’endurance, la masculinité, la confiance en soi, références qui mettent en avant le corps physique et les pratiques manuelles. Ce rapport au savoir pratique ne représente pas, selon l’auteur, une posture de dominé mais l’affirmation d’une identité culturelle sans illusion, une forme d’irrévérence au regard d’une société qui les ignore, un type de solidarité. A la fin de l’ouvrage, P. Willis suggère de considérer combien il serait opportun et important que l’école prenne en compte ce répertoire d’attitudes qui révèle un potentiel mobilisable pour faire évoluer des systèmes culturels dont les structures essentielles nous maintiennent dans des rapports dominants-dominés.
Carole Marmet
Le sociographe, mars-2013
P. Willis, "L’école des ouvriers. Comment les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots d’ouvriers."

Paru pour la première fois en Grande Bretagne en 1977, sous le titre Learning to Labour : How working-class kids get working-class jobs, l’ouvrage phare de Paul Willis a dû attendre 2011 pour sa parution en langue française. L’édition française s’enrichit d’une préface, d’une postface ainsi que d’une interview récente de l’auteur que l’on doit à la contribution de Sylvain Laurens et Julian Mischi.

Sociologue et ethnographe, Paul Willis est un représentant du courant des cultural studies, mouvement fondé en 1964 par Richard Hoggart aux fins d’étudier la culture populaire, qui deviendra au début des soixante-dix, avec Stuart Hall et quelques autres, le fer de lance d’une sociologie fortement ancrée dans la théorie marxiste.

« Pourquoi les enfants d’ouvriers obtiennent-ils des boulots d’ouvriers ? » est le leitmotiv de cette recherche qui s’attache à analyser les phénomènes de reproduction des inégalités sociales, à en comprendre les ressorts. Si la question paraît classique, les choix méthodologiques de Paul Willis et les découvertes qui en résultent font de cette étude une contribution originale majeure. Il s’agit pour Paul Willis de produire une réflexion qui intègre le vécu subjectif de la classe sociale ouvrière, proposant ainsi, pour reprendre sa métaphore, un éclairage « par en bas ». Pour ce faire, Paul Willis s’est immergé dans le quotidien ordinaire d’un groupe de jeunes collégiens, fils d’ouvriers, à la veille de leur passage dans le monde professionnel. La recherche est menée in situ, dans un établissement scolaire d’une cité ouvrière des Midlands, région alors hautement industrialisée qui est également le berceau de la famille Willis : il consacra plus de 18 mois à des échanges avec ces jeunes et leur entourage éducatif et familial.

De fait, l’étude met en lumière un facteur jusque-là ignoré des mécanismes de reproduction des inégalités sociales : la participation active et intentionnelle du sujet lui-même au phénomène. L’étude montre l’émergence, vers la fin du cycle du secondaire, d’un petit groupe d’élèves qui se désignent eux-mêmes comme la bande « des gars » et se démarquent par une opposition systématique à l’autorité. On découvre, derrière ce que les enseignants ont coutume de dénoncer comme des attitudes déviantes, perturbatrices, voire irrationnelles, un système organisé de valeurs et de conduites, autrement dit une véritable culture, vivante et créative. Référée à un premier niveau au groupe informel que constituent les « gars », cette culture – que Paul Willis nomme « culture anti-école » – doit l’être, plus largement, à la classe ouvrière, dont elle est un rejeton.

Ce rejet du modèle dominant qui emprunte les chemins de la transgression, de la dérision, qui affirme haut et fort la supériorité des attributs physiques et virils sur la vie intellectuelle, et le primat du plaisir immédiat sur la promesse d’un avenir meilleur, sonne comme un désaveu des discours officiels : « les gars » ont bien compris que l’institution scolaire n’est pas l’ascenseur social qu’elle prétend être ; elle n’est au mieux qu’une solution individuelle qui n’est pas généralisable à une classe entière.

Pourquoi alors, s’interroge Paul Willis, les choses en restent-elles là ? Qu’est-ce qui empêche que, d’une critique sociale aiguisée, émergent les moyens d’une lutte collective qui viserait le changement ? Comment comprendre que désillusion et aveuglement coexistent si bien ? Car avant longtemps, ceux qui revendiquaient leur clairvoyance et qui se pensaient affranchis des fausses promesses, se voient piégés par les règles du système, de même que leurs pères le furent avant eux.

Et c’est là, pourrions-nous dire, que tout bascule avec la mise en perspective par Paul Willis des failles internes à la culture anti-école et ouvrière qu’il repère comme des facteurs de division qui, à leur insu, légitiment et renforcent le système qu’ils dénoncent. On comprend alors comment l’opposition très tôt forgée entre travail manuel et travail intellectuel conduit les fils d’ouvriers à leur propre perte. Cette opposition – s’articulant étroitement à la discrimination liée au genre et parfois à l’origine ethnique – alimente en effet les thèses naturalistes et l’ordre établi. Il n’est dès lors plus possible d’occulter cette vérité qui fait l’effet d’un scandale : loin de n’être que victime d’un sort défavorable, la classe ouvrière y prend une responsabilité indéniable, qu’elle revendique d’ailleurs comme un choix éclairé.

Trois décennies et un franchissement de siècle plus tard, que reste-t-il de cette culture ouvrière ? Outre l’interview passionnant qui clôt l’édition française, mentionnons la parution en 2004 de « Learning to labour in new times » par lequel Paul Willis revisite ses travaux d’origine et les fondements de la culture ouvrière à la lumière du nouveau contexte socio-économique.

Corinne Pelta
L'orientation scolaire et professionnelle, février 2013
SUR LES ONDES

Fréquence Paris Plurielle – Présentation du livre par Julian Mischi, directeur de collection (samedi 1er octobre 2011, 17h)

Radio libertaire – « Chroniques syndicales » présentation du livre par Julian Mischi, directeur de collection, invité de Marie Christine Rojas Guerra (samedi 29 octobre 2011, 11h30)

Compte-rendu

Les Éditions Agone publient en langue française un ouvrage, écrit en 1977, considéré par beaucoup comme un classique. Learning to labour (titre original) (Farnborough, Saxon House, 1977) a en effet connu une large audience (surtout dans les pays anglosaxons) puisqu’il atteint un tirage de 100 000 exemplaires. Pierre Bourdieu fit connaître cet auteur en publiant un court extrait de ce livre l’année suivant sa première édition (Willis®, « L’école des ouvriers », Actes de la recherche en sciences sociales, 24(1), 1978). Laissée ensuite dans l’oubli pendant plus de trente ans, celle étude paraît aujourd’hui dans une nouvelle collection qui entend publier des recherches permettant de comprendre les rapports de domination, « préalable nécessaire pour s’inscrire contre l“ordre des choses” ». Learning to labour, on va le montrer, participe pleinement de cette perspective.

Comme le rappellent Sylvain Laurens et Julian Mischi, éditeurs, l’enquête ethnographique menée par Paul Willis sur le rapport qu’entretient un groupe de jeunes de milieux ouvriers à l’institution scolaire s’inscrit dans un courant de recherches, les cultural studies, né dans le Centre d’études des cultures contemporaines (Center for Contemporary Cultural Studies, CCCS) de l’Université de Birmingham (dont les figures marquantes sont Richard Hoggart, Raymond Williams, Stuart Hall), qui a été très important en Angleterre. L’enquête s’applique à un groupe de garçons scolarisés en dernière année de collège d’une ville ouvrière, elle-même située au cœur d’une région industrielle, au moment où l’Angleterre procède, après la majorité des pays européens, à une réforme prolongeant la scolarité obligatoire et affirmant une volonté d’atténuer la division sociale au sein de l’institution scolaire.

Elle combine différents modes de participation à la vie de ces élèves, assistance aux cours, service dans la buvette du foyer de l’école, discussions collectives avec eux, entretiens avec leurs parents (avec les pères notamment) chez eux, avec les enseignants, le directeur, et ceci durant dix-huit mois. C’est dire que celle recherche repose sur des observations approfondies d’un cas (neuf garçons rebelles à l’école) qui, dit Willis, ont été comparées avec cinq autres composant une sorte de groupe témoin qui eux se « conforment » aux règles et valeurs de l’école, mais qui sont peu présents dans le corps de l’analyse. Là réside l’un des premiers mérites de cette recherche : comment les enfants d’ouvriers participent-ils activement à la reproduction de leur situation de classe en résistant aux enseignants tout comme leurs pères résistent aux cadences dans l’usine. Paul Willis se donne, en effet, les moyens de collecter un ensemble de données pour démontrer sa thèse : sortir de l’école pour comprendre ce qui s’y passe en suivant les jeunes dans leurs familles, sur leurs lieux de sociabilité etc.

Il choisit donc le groupe de garçons (« les gars » au nombre de neuf) qu’il va observer sur « la base de liens d’amitié et d’appartenance à une culture anti-école » (p. 10), les autres (au nombre de cinq), sélectionnés pour donner une dimension comparative à l’étude, sont appelés « conformistes ». C’est le point de vue des premiers qui est restitué dans de longs extraits de discours et de faits revendiqués par les « gars » dans un langage argotique montrant leur refus de l’autorité, la force de leur violence (dans la salle de classe ou à l’extérieur) envers les « conformistes », leur virilité, leur sexisme, leur racisme mais aussi leur solidarité, leurs blagues, leur humour. Celle description de la culture anti-école des « gars », faite par eux-mêmes d’une manière très vivante, insiste sur leurs attitudes et conduites de « collégiens » contraints malgré eux à subir une institution. Le chapitre suivant construit sur les récits des pères de ces « gars » présente des scènes vécues à l’atelier qui évoquent, elles aussi, les formes de résistance ordinaire au commandement.

Dans celle première partie, Willis restitue ses observations par les mots des « gars » détachés des situations dans lesquelles ils ont été tenus. Il en va de même pour les propos des parents qui sont évoqués sans autre caractéristique que leur prénom. Tous sont des ouvriers ou enfants d’ouvriers non qualifiés et, à ce titre, constituent un groupe homogène indifférencié quant à leur âge, leur métier, leur place dans la hiérarchie des postes de travail, la taille de leur famille ou autres attributs. Le style même des récits de scènes vécues par les « gars » et leurs pères (les mères sont peu présentes et lorsqu’elles le sont, disent peu de choses) est celui du refus ou des petits arrangements avec l’autorité de l’école ou de l’atelier, de l’endurance à l’alcool, des farces, souvent obscènes, pour tester l’inconditionnalité de l’appartenance au groupe. Ici ou là, pointe la complicité entre adultes et jeunes dans l’adoption d’un modèle rebelle qui permet de transgresser les règles et les valeurs de l’institution (p. 38, 39).

Pour Willis, la culture anti-école a ses spécificités mais ses significations se trouvent dans la culture ouvrière. Le côté viril et dur de la culture anti-école est le reflet d’un des thèmes principaux de la culture des ateliers d’usine (p. 91). Mais pour cet auteur, à la différence du point de vue généralement admis, les formes d’opposition à l’école ou à l’atelier ne sont pas seulement des expressions de résistance à une organisation sociale mais des exemples de créativité. Plus précisément, « la culture ouvrière est un cas exemplaire d’un conflit de classes médiatisé et d’un processus de reproduction de classes dans l’ordre capitaliste… (car) il existe un moment dans la culture ouvrière où le don volontaire de sa force de travail représente à la fois d’une part, une liberté, une élection, une transcendance et une insertion précise dans un système d’exploitation et d’opposition de la classe ouvrière. Dans une autre société, on aurait montré le chemin aux gars, ils n’auraient pas découvert le leur  » (p. 212 et suiv.). Don de soi, liberté, transcendance sont, on le regrette, autant de métaphores qui obscurcissent plus qu’elles n’éclairent la thèse avancée y compris auprès des lecteurs acquis à celle-ci.

C’est une classe ouvrière au masculin, amputée de sa moitié féminine, qui est examinée pour faire ressortir les formes culturelles qu’elle invente dans sa résistance à la domination qu’exercent l’ordre scolaire et celui de l’atelier. Selon l’auteur, « la culture est, pour la classe ouvrière, le terrain d’une lutte avec le langage… Le langage n’est pas moins riche dans la culture anti-école que dans la culture conformiste – il y est d’ailleurs bien plus incisif et vivant – mais il ne peut pas exprimer les prises de conscience, puisque le langage en est incapable de toute façon » (p. 231).

Si la première partie reste délibérément attachée à la restitution des discours des acteurs observés, la seconde, elle, se veut théorique, énonce des propositions générales sur les formes culturelles et leur rôle fondamental dans la reproduction sociale. Point de vue que l’auteur oppose à une vision matérialiste trop réductrice d’un marxisme qui attribue l’obéissance idéologique des travailleurs au maintien d’une armée de réserve de chômeurs. La représentation donnée ici des formes culturelles et de la reproduction sociale est, dit Willis, à la fois pessimiste et optimiste. Elle est pessimiste en ce qu’elle suggère qu’une bonne partie des ouvriers se condamne à un avenir de travailleur manuel. Elle est optimiste en ce qu’elle montre qu’il n’y a aucune fatalité dans cet état des choses.
La subordination et l’échec ne sont pas inévitables, contrairement à ce que laissent entendre les théories structuralistes de la reproduction sociale qui présentent l’idéologie dominante (dans laquelle la culture est subsumée) comme étant impénétrable (p. 299).

Le dernier chapitre est sans doute le plus daté. Paul Willis, qui se réclame d’une sociologie critique pouvant contribuer à l’émancipation des jeunes de milieux populaires par diverses possibilités d’« agir sans attendre le grand soir », y énonce un certain nombre de principes d’action tels que : «  reconnaître le niveau culturel dans son unité relative ; reconnaître la potentialité subversive des significations indigènes derrière des attitudes et des comportements qui doivent être, en eux-mêmes, strictement condamnés ; dévoiler et non renforcer les processus culturels, etc. » (p. 315–316). Il exclut toute possibilité de voir dans une « adaptation des programmes » une alternative qui, au lieu de participer à l’émancipation culturelle de la classe ouvrière, l’amènerait plutôt à contribuer à sa propre soumission. Par contre, il propose de créer des institutions éducatives indépendantes, propres à la classe ouvrière. Autant d’idées qui seraient sans doute aujourd’hui vertement réfutées par les concernés eux-mêmes dont l’autonomie ne passe pas par l’enfermement sur soi, ni par la construction d’un monde « entre soi ».

L’édition de cet ouvrage est, on l’a dit, assortie de notes destinées à montrer l’importance qu’il a eu lors de sa parution, à désigner les obstacles à une transposition de ce type d’enquête mais aussi à en montrer le caractère heuristique bien qu’elle ait été réalisée dans des lieux et une époque révolus. Le poids démographique, politique et culturel de la classe ouvrière au milieu des années 1970 ne peut en effet être comparé à sa représentation dans la structure sociale de ce début du XXe siècle. Par ailleurs, on l’a dit, la politique de formation des classes populaires en Grande-Bretagne a été radicalement transformée durant les années 1980 avec l’allongement de la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans, promu près de vingt ans plus tôt. Un appareil scolaire très divisé (la filière académique A level conduisant à l’université restait alors réservée à environ le cinquième d’une classe d’âge), le faible attrait de l’école dans les familles populaires (ou même son rejet) ainsi que le faible statut des études professionnelles, faisaient de l’apprentissage, jusqu’aux environs de la fin des années 1980, le mode d’accès privilégié, des jeunes de 16 à 18 ans, à une qualification professionnelle. L’éventail relativement large des emplois et des salaires élevés offerts aux jeunes de 16 ans contribuaient fortement à les détourner des études. Valorisé, l’apprentissage n’avait pourtant pas le caractère massif du système dual allemand : en 1980, environ 37 % des garçons et 8 % des filles âgés de 16 ans quittaient l’école pour entrer en apprentissage et environ 14 % des autres sortants du même âge recevaient un autre type de formation dans l’entreprise lors de leur premier emploi. Cette préférence pour une entrée précoce au travail était soutenue par l’influence des syndicats qui, jusqu’à la désindustrialisation, participaient (avec les employeurs) à la définition des critères de qualification, au contrôle de l’embauche et des conditions d’emploi. C’est dans ce contexte que Learning to labour naît, se diffuse, et prend sens, contexte que l’auteur et les éditeurs ont omis de mentionner.

Le faible écho de cet ouvrage en France, au regard de celui qu’il a connu dans les pays anglo-saxons, peut-il être imputé aux différences de cadres socioculturels existants entre ces pays? La France se caractérise en effet par la place centrale accordée à l’école, par une croyance partagée dans l’école républicaine méritocratique, par l’adoption d’un modèle d’intégration des formations professionnelles dans l’école depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et sa résistance aux politiques de promotion de l’apprentissage en entreprise que les gouvernements entendent régulièrement instituer depuis les années 1980 aux dépens des formes scolaires trop éloignées de l’organisation du travail en usines, en grandes entreprises commerciales voire même dans l’artisanat.
L’inscription de cette recherche dans un courant interdisciplinaire rassemblant un grand nombre de chercheurs, leur opposition aux théories dominantes durant les années précédentes – les différentes formes de structuralisme – ont contribué à son succès dans un cas et à son rejet dans l’autre. La restitution de la violence, de l’insubordination aux règles de vie à l’école, de la véhémence d’un langage obscène des « gars » a pu frapper des universitaires formés dans des universités d’élites et peu enclins à ériger ce type de réalité au rang d’objet d’études légitime. La méthodologie, invoquée par les éditeurs pour justifier le retour à cet ouvrage, qui certes indique des chemins à suivre, n’est pas si facile à reproduire parce que les situations ne sont pas reconstituées, les protagonistes ne sont pas saisis en face à face, mais seulement par leurs propos, la comparaison avec le « groupe témoin » quasiment oubliée. Certains « gars » auxquels Willis a soumis la lecture d’une première version de l’ouvrage, soulignent eux-mêmes que le compte rendu ethnographique contient une part de mise en scène, d’exagération, d’invention de leur part (« Le regard des gars », p. 335). En d’autres termes, ils pointent à leur manière les limites d’une méthode qui accorde la prévalence aux discours sur les actes en situations.

L’entretien mené en 2011 auprès de l’auteur par S. Laurens et J. Mischi ainsi qu’un « appendice » intitulé « Saisir la reproduction sociale “par en bas” », insistent, à juste titre, sur le fait que Willis entendait bouleverser la théorie de la reproduction sociale en y introduisant la dimension subjective, « c’est-à-dire la façon dont les individus perçoivent la valeur de leur travail, [qui] est tout aussi importante que la réalité intrinsèque du travail produit dans une société démocratique où on ne peut orienter par la force des individus vers certaines tâches » (p. 390). Penser, comme l’affirment S. Laurens et J. Mischi, « que la pratique ethnographique conduit à percevoir in situ le système de correspondances entre la culture anti-école et la culture ouvrière au travail alors que ces liens étaient jusqu’ici peu visibles et rarement analysés conjointement ainsi que les correspondances entre la résistance aux enseignants et la résistance aux cadences… » est une proposition à retenir et à éprouver relativement à d’autres thèses que celles développées par Willis. Parmi elles, celle qui privilégie d’autres dimensions de la culture ouvrière, celles-là même qui permettent de nourrir les conflits collectifs et d’affaiblir la condition d’exploitation, en bref, des propriétés de la situation d’une classe qui prennent leurs racines dans l’ordre salarial capitaliste.

L’actualité de Willis, affirmée par ses éditeurs, désigne aussi la perspective de recherche dont l’auteur se réclame, les cultural studies, qui est présentée et discutée dans les notes incluses dans l’ouvrage et dont on soulignera ici les deux caractéristiques principales : elles privilégient résolument le point de vue de la subjectivité et revendiquent une forme d’analyse « engagée » en ouvrant pour les intérêts des moins favorisés (cf. Chalard-Fillaudeau (A.) et Raulet (G.), « Pour une critique des “sciences de la culture” », et Chalard-Fillaudeau (A.), « Les “cultural studies” : une science actuelle ? », L’homme et la société, 149, 2003). Mais comment caractériser la culture ouvrière aujourd’hui et, question préalable, éminemment épineuse, comment définir la classe ouvrière aujourd’hui ?

Pour clore, quelles que soient les limites de cet ouvrage, l’étendue de sa portée et les difficultés de sa transposition dans un contexte radicalement transformé, il reste à entendre l’injonction à « saisir la reproduction sociale “par le bas” » qui y est plaidée et à examiner les différentes méthodes pour le faire. En France, nombre de sociologues, d’historiens et de psychologues, après les syndicats de salariés, les mouvements d’éducation populaire et autres organisations, ont tenté d’orienter les recherches vers les rapports des jeunes de milieux populaires à l’école depuis plusieurs décennies mais sans être entendus par le monde universitaire. Y revenir est une tâche essentielle dans cette période où l’échec scolaire coûte à ces jeunes, non plus seulement l’assignation à un travail non qualifié, mais l’exclusion hors du travail. Instrument de socialisation à la hiérarchie sociale, l’école est aussi un enjeu politique pour accéder à la connaissance, aujourd’hui mise en cause par la célébration des vertus de l’apprentissage en entreprise. Sans illusion sur celle-ci pour transformer l’ordre social, le mouvement ouvrier français et ses penseurs ont toujours demandé à l’école de s’acquitter des obligations conquises dans l’histoire : assurer les conditions d’exercice de la citoyenneté et du travail qui sont tous deux au fondement de l’existence sociale dans une démocratie.

Lucie Tanguy
Politix n°98, été 2012
Culture ouvrière vs culture scolaire

On n’abolit pas une société de classes à coup d’examens et de diplômes… c’est le genre de réflexion étayée par une minutieuse et passionnante enquête sociologique que l’on découvre sous la plume de Paul Willis dans L’École des ouvriers (1977).
Dix ans après les fameuses analyses de Bourdieu et Passeron, le sociologue et ethnographe anglais de la mouvance des cultural Studies, a voulu aller plus loin que ses inspirateurs et comprendre comment « les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots d’ouvriers » (sous-titre de l’ouvrage). Les mécanismes d’intériorisation des règles sociales sont en effet dédoublés par un processus de construction-appropriation d’une identité ouvrière revendiquée principalement à travers le développement d’une culture anti-école : « La résistance au travail intellectuel devient une résistance à l’autorité telle qu’elle leur a été enseignée à l’école. » Pour mettre à jour ce processus, l’originalité de Willis est d’avoir relié et étudié parallèlement non seulement l’univers scolaire fréquenté par ces jeunes ados mais aussi leur quartier et la transition avec le monde de l’atelier qui les attend et les attire. Ainsi replacée dans son contexte social, l’école n’est plus le sanctuaire fantasmé par certains. Cette évidence, une fois démontrée, éclaire aussi l’impasse de nombres d’analyses boiteuses sur le système éducatif et ses enjeux sociaux.
On assiste donc à un décryptage des ressorts d’une éducation culturelle ouvrière, une culture définie comme « les modes de vie mis en œuvre par et pour la classe ouvrière », qui éclaire « ce que peut-être la lutte des classes sur le plan des idées ». Sans angélisme pour autant : les réflexes collectifs et antihiérarchiques se mêlent au sexisme le plus abject et au racisme affirmé et assumé.
La culture anti-école est un moyen pour ces jeunes garçons de se réapproprier leur temps et leur espace, et ce qui pourrait apparaître pour l’observateur extérieur comme un enfermement et une soumission à l’ordre établi et aux déterminismes sociaux et vécu ironiquement comme une insoumission et une libération. L’entretien publié en postface, dans lequel Willis revient sur son ouvrage presque quarante ans plus tard, rappelle qu’« il est important de prendre en compte que cette école publique qui fournit une éducation pour tous grâce à une longue histoire de luttes syndicales et sociales, que cette école, qui a un coût important d’ailleurs pour les travailleurs à travers les impôts, bref, que cette même école surprend toujours et déçoit toujours une partie de la jeunesse qu’elle accueille ».
De bout en bout l’ouvrage est traversé par la tension entre la logique individuelle qui est celle de l’école et des classes moyennes ou supérieures – et les logiques collectives de solidarité – celles de l’atelier des pères ou de la bande des ados.
Loin de s’en tenir au constat, Paul Willis avance donc des pistes sociales – à travers les luttes collectives pour l’école, pour arracher des moyens pour une « autre » école mais aussi et surtout pédagogiques permettant de renverser la dimension individuelle du système au profit d’une approche collective et solidaire du savoir (inspirée du monde de l’atelier), d’un accès à la maîtrise du symbolique et de l’expression structurée, mais aussi à une plus grande sensibilité des enseignants à cette culture ouvrière. Bref, un programme de pédagogie sociale !
(PS : cette recension s’appuie pour une large part sur l’excellent article de Najate Zouggari « Les “Hammertown boys” de Paul Willis, de la culture (anti-)scolaire à la culture d’atelier » publié dans le n°5 de la Revue des livres (mai-juin 2012).

N'autre école n°32, été 2012
Les « Hammertown boys » de Paul Willis

En allant enquêter dans « l’école des ouvriers » mais aussi autour, dans différents lieux de sociabilité des jeunes des classes populaires, Paul Willis montre comment ils se construisent eux-mêmes comme ouvriers par la constitution d’une contre-culture, caractérisée notamment par son anti-intellectualisme. Mais l’enquête de Paul Willis ne vise pas simplement ici à décrire les mécanismes paradoxaux de la reproduction : il s’agit pour lui d’ouvrir à ces jeunes la possibilité d’autres récits de soi, d’autres modalités de construction de soi.

Pour Paul Willis, sociologue et ethnographe issu du Centre for Contemporary Cultural Studies fondé en 1964 par Richard Hoggart à Birmingham, « le signifiant flotte mais il peut être amarré ». L’École des ouvriers (en anglais : Learning to Labour), publié en anglais en 1977 – soit un peu moins de dix ans après La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement de Bourdieu et Passeron -, témoigne de cette volonté d’ancrage. En effet, le texte déploie une réflexion sur les formes institutionnelles de culture au sein d’un collège anglais, solidement appuyée sur les discours et les manières d’être des élèves. L’analyse adopte de façon inédite le point de vue de « ces enfants d’ouvriers qui obtiennent des boulots d’ouvriers » car le public du collège en question, dans ses attitudes, ressemble davantage à celui de nos lycées professionnels qu’à celui d’Eton College.

La culture anti-école
Pour Willis, il n’est pas question de comprendre la reproduction de l’ordre social comme un processus subi et froidement analysé du dehors, mais de voir comment les élèves d’une certaine position – des garçons blancs – participent eux-mêmes aux processus d’incorporation à la main-d’œuvre ouvrière. Cette participation se manifeste par le développement d’une culture anti-école qui nous permet d’ailleurs de dégager un sens historique de la réduction actuelle de cette culture à la somme des incivilités mises en scène par les médias dominants – et dont se repaissent à longueur d’éditoriaux les nostalgiques d’un ordre républicain fantasmé. Un des intérêts du caractère daté de l’enquête réside précisément dans le fait de battre en brèche les thèses déclinistes selon lesquelles, chaque année, « le niveau » baisserait et le savoir-vivre s’éroderait : le terme « niveau » est vague et davantage associé au soupir idiotement inquiet du détenteur jaloux de la culture légitime qu’à des données précises et concrètes qui permettraient de mesurer ce dramatique déclin, si toutefois il était avéré. Il est prouvé, en revanche, que pour beaucoup d’élèves, l’école ressemble à un jeu de dés pipés du fait de leurs origines sociales : « Beaucoup de gamins d’ouvriers ressentent l’école comme un piège auquel il s’agit d’échapper » (p. 341), observe Willis dans l’entretien publié en postface sous le titre « Retour sur une enquête : “entrer dans la boîte noire de l’école” ». L’auteur rappelle qu’« il est important de prendre en compte que cette école publique qui fournit une éducation pour tous grâce à une longue histoire de luttes syndicales et sociales, que cette école, qui a un coût important d’ailleurs pour les travailleurs à travers les impôts, bref que cette même école surprend toujours et déçoit toujours une partie de la jeunesse qu’elle accueille » (p. 366).
Le livre de Willis comporte deux parties. La première s’intitule « ethnographie », la seconde, « analyse ». L’endroit où l’école se situe a été nommé Hammertown pour les besoins de l’enquête. En introduction, Willis désigne ce lieu comme l’archétype de la ville industrielle : « La structure de l’emploi montre bien la nature particulièrement industrielle de la communauté ouvrière. [La ville] a toutes les marques de l’industrie classique, ainsi que celle du capitalisme monopolistique moderne associé à un prolétariat qui peut être considéré comme l’un des plus anciens du monde » (p. 10 et suivantes). Dans l’entretien en postface, Willis précise de nouveau avoir choisi la zone où il y avait le plus haut taux de travail manuel, « avec un passé de près de deux cents ans de métallurgie ».
Il rencontre les adolescents – les « Hammertown boys » – à « la maison de la jeunesse », une structure qui répond à la volonté des pouvoirs publics de connecter l’école à l’environnement urbain en dehors des heures de cours. Willis se propose de travailler bénévolement dans le centre : il sert des cafés et bavarde. Ce premier contact l’introduit à son terrain tout en le plaçant dans une position neutre, aux marges de l’institution, qui n’est pas assimilable au personnel d’éducation : « J’ai une bonne idée, après quelques semaines, de la façon dont fonctionne l’école. […] C’est seulement dans un second temps que je décide d’entrer dans l’école » (p. 363). Il doit alors expliquer son projet à l’équipe enseignante et aux élèves. À ce stade, Willis avoue qu’il doit, en quelque sorte, parer son discours des beaux atours de la pédagogie ! « Quand vous faites une enquête, vous devez raconter, non pas un mensonge, vous devez présenter de façon particulière votre recherche. J’explique donc au personnel de l’école et aux enseignants que je veux analyser la transition entre l’école et le travail du point de vue des élèves concernés » (p. 363).

Travail intellectuel et soumission
Le compte rendu de l’enquête est divisé en trois chapitres : « éléments d’une culture », « classe et formes institutionnelles de culture », « force de travail, culture, classe et institution ». Avant d’examiner plus précisément les thèses qui se dégagent de ces parties, il convient de préciser l’acception du terme « culture » tel qu’il s’emploie dans la langue anglaise et dans le contexte des cultural studies. Willis précise que le mot désigne, outre les arts légitimes de l’élite, un vaste champ qui inclut notamment des modes de vie ; en ce sens, le terme renvoie selon lui « à ce que peut être la lutte des classes sur le plan des idées ». La culture ouvrière se définit alors comme « les modes de vie mis en œuvre par et pour la classe ouvrière. » Ainsi, une correspondance patente se dessine entre la culture anti-école et la culture d’atelier, mise en évidence par la proximité des témoignages des élèves avec ceux de leurs pères, ces derniers portant d’ailleurs sur l’expérience scolaire un regard rétrospectif qui confirme la thèse de la reproduction. Celle-ci n’est cependant pas, pour employer la belle formule de Willis, « un réflexe de vaincus ». Au contraire, la culture anti-école est une forme de résistance. Un espace informel se superpose à celui de l’institution – scolaire ou autre – dans lequel se déploie un humour féroce : « bon nombre de blagues tournent autour du concept d’autorité » (p. 52), ce qui participe à l’école de l’effondrement du paradigme pédagogique, presque toujours perçu sous son seul aspect coercitif. Les élèves considèrent l’espace de la pratique informelle comme celui d’un espace informel de la pratique, le lieu où les choses se passent concrètement. Ainsi, ils rejettent la sanction du diplôme et « sentent qu’ils peuvent toujours démontrer qu’ils ont les aptitudes requises en travaillant et qu’il est toujours plus facile de faire quelque chose […] que ne le suggère sa représentation au cours d’un examen. » Willis constate que, pour les Hammertown boys, le travail intellectuel porte toujours la menace d’une demande de soumission : « C’est l’école qui a construit une sorte de résistance au travail intellectuel et un penchant pour le travail manuel. […] Le travail intellectuel demande trop et empiète – exactement comme le fait l’école – bien trop sur ces zones qu’ils adoptent de plus en plus comme les leurs, des zones privées et indépendantes » (p. 187). Il y a une disjonction entre le « moi vital » et la satisfaction intrinsèque que serait censé procurer le travail. La force de travail, étroitement liée à la masculinité, offre d’autres gratifications – à commencer par l’indépendance financière qui caractérise la vie adulte et la possibilité d’aider les siens en cas de besoin. Aussi, comme le souligne Willis à plusieurs reprises, l’acceptation par ces jeunes de tâches subalternes dans le capitalisme occidental s’apparente fortement à une « auto-damnation » ; cependant – et c’est le paradoxe qui structure la thèse de Willis – « cette damnation est vécue comme une forme d’apprentissage, d’appropriation, comme une sorte de résistance » (p. 225).

Visée pratique
L’analyse – deuxième partie du livre – part de cette contradiction et tire des conclusions pratiques pouvant orienter des choix politiques. Willis pointe par exemple un principe pédagogique largement répandu dans nos lycées professionnels et qu’il qualifie de « progressiste ». Il s’agit d’une « forte dimension idéaliste dans les techniques d’expérimentation pédagogique » (p. 317). Ainsi, dans l’enseignement des langues vivantes en lycée professionnel par exemple, l’accent est mis sur la production d’énoncés oraux mais les leçons de grammaire et l’apprentissage des structures et de la formalisation qui conditionnent la possibilité même de toute expression – écrite ou orale – sont officieusement bannies. Or ce type d’expérimentations pédagogiques – menées en priorité sur les élèves des filières professionnelles évidemment considérées comme moins nobles que les filières d’enseignement général – produit exactement le contraire de l’émancipation et du progrès. Willis écrit : « Il faut accepter l’idée qu’une des conditions pour le déploiement de la classe ouvrière est que les enfants d’ouvriers développent certaines compétences d’expression et de manipulation symbolique » (voir p. 341 et suivantes). L’auteur incite à mettre en place un cadre institutionnel non antagoniste où les notions de solidarité et de compréhension de soi remplaceraient la relation d’échange du modèle dominant. Willis engage, en outre, les enseignants à porter un autre regard sur les réalités culturelles ouvrières et à resituer la culture antiécole dans son contexte. Loin de faire l’éloge d’une sympathie simpliste, il suggère davantage un « repli tactique » pour limiter les confrontations. Enfin, Willis souligne la nécessité de la lutte collective pour obtenir les moyens d’avoir de petites classes. Il appelle donc les enseignants à substituer au paradigme pédagogique individualiste traditionnel « une sorte d’unité organisationnelle homologue aux formes collectives qu’il importe d’explorer ».
L’enquête vise, en définitive, une émancipation concrète. Dans un entretien accordé à Soundscapes (volume V, février 2003), le sociologue revient vingt-cinq ans après la publication de son livre sur le sens de son travail à « Hammertown ». D’abord, il déclare que L’École des ouvriers n’est pas vraiment un livre de sociologie, ce qui contredit d’ailleurs subtilement ce que la postface à la traduction française – un entretien de l’ethnographe daté de mars 2011 avec Sylvain Laurens et Julian Mischi – veut faire dire à Paul Willis en le désignant comme le « caillou dans la chaussure » des sciences sociales qui ont pris un tournant littéraire. Dans l’entretien à Soundscapes, Willis déclare : « Je ne sais pas si ce livre peut être rangé dans la sociologie classique. Il ne faut pas oublier que je viens de la littérature […]. Ce que j’essaie de développer, c’est une vision de la production culturelle de créativité […]. De ce point de vue, je considère L’École des ouvriers – et mes travaux plus récents – comme l’étude des formes de production culturelle qui produisent du sens dans la vie de tous les jours. Aussi, j’ai toujours l’impression d’être enfermé dans une camisole sociologique lorsque les gens ne perçoivent les résultats de mon travail qu’en termes de résistance et d’anomie parce que ce que je cherche à montrer, ce sont les productions de sens dans un contexte donné… »
Son travail n’est pas moins radical dans la mesure où Willis souligne explicitement la visée pratique de l’enquête en citant l’exemple d’un prisonnier qui, ayant lu le livre, a écrit pour expliquer comment ce dernier lui avait permis de surmonter des « barrières mentales ». Willis forme le vœu que les lecteurs pris dans des logiques de domination pourront comprendre leurs pratiques afin, idéalement, « d’augmenter leurs chances d’éviter les ironies de la reproduction ». Willis fait même cette allusion très peu scientifique à une « sorte de thérapie culturelle » dont en définitive il ne s’exclut pas puisque son propre parcours a subi la même évaluation critique. Élève boursier issu d’un milieu modeste, Paul Willis a eu l’opportunité d’étudier à Cambridge et surtout de se confronter aux difficultés liées à son manque de capital culturel : « J’ai rapidement eu l’impression que les tuteurs pensaient que j’étais un enfant d’ouvrier sorti de sa région industrielle, arrivé ici du fait d’une terrible erreur, peut-être même dans le cadre d’une formation continue pour chômeurs » (p. 345). Ainsi, en donnant du sens à ses propres origines sociales et en valorisant l’émancipation subjective à travers des processus de résistance collectifs – tels ceux mis en œuvre par les enfants d’ouvriers –, Paul Willis montre comment l’ordre social se reproduit à l’école et donne des outils pour l’élaboration d’une pédagogie réellement progressiste.

Najate Zouggari
La Revue des livres, mai 2012
La rentrée des classes

L’ouvrage de Paul Willis, paru il y a trente ans et récemment traduit, analyse à partir d’un travail ethnographique minutieux la résistance des enfants d’ouvriers à la scolarisation, contribuant ainsi à la reproduction des inégalités sociales. L’enquête n’a rien perdu de son actualité.

L’École des ouvriers, qui vient de paraître aux éditions Agone (collection « L’ordre des choses ») est la traduction d’un classique de la sociologie de l’éducation, le livre de Paul Willis, Learning to Labour, paru en 1977 et jamais traduit en français jusqu’à présent. Il est augmenté d’un entretien avec l’auteur, datant de mars 2011, qui permet de situer le travail de celui-ci dans le cadre des cultural studies et des analyses marxistes. Cette parution vient combler un manque, car si le travail de Willis était souvent donné en référence lors de l’analyse des pratiques d’élèves de classes populaires rétifs à l’ordre et aux logiques scolaires, il était connu jusque-là en France par un seul article1. Heureuse initiative donc que cette traduction qui intervient au moment où la question des inégalités sociales, longtemps occultée par une représentation duale de la société (opposant inclus et exclus) revient sur le devant de la scène publique, jusque dans le domaine de la scolarisation2.

Aborder les inégalités sociales de scolarisation par « le bas »

Les inégalités sociales de scolarisation étaient au cœur des débats et des analyses dans les années 1970, lorsque l’élargissement de la scolarisation dans le secondaire (trop précipitamment qualifié de démocratisation scolaire, disait Bourdieu) révélait que l’égalité formelle affichée par une école plus ouverte aux enfants des différentes classes sociales ne produisait pas l’égalisation sociale attendue des réformes scolaires. Alors que ce constat conduisait à la production de grands modèles théoriques d’analyse centrés sur la manière dont l’école remplit une fonction de reproduction sociale3, Willis déplaçait le regard et l’angle d’analyse du système scolaire et de son fonctionnement vers la boîte noire de l’école qu’il aborde par les pratiques et la culture des élèves de familles ouvrières. Pour paraphraser le sous-titre du livre, la question que pose Willis est la suivante : comment les enfants d’ouvriers scolarisés dans une école qui leur ouvre plus largement l’accès au secondaire en viennent à obtenir et, davantage, à accepter des emplois d’ouvriers non qualifiés en usine ?
Pour Willis, répondre à cette question suppose une approche « par le bas », à partir des pratiques et des discours des élèves, et implique de prendre au sérieux les discours des membres des familles ouvrières, de chercher les logiques au fondement de leurs pratiques et de leurs discours, là où, souvent, les institutions et leurs agents ne voient qu’incohérences et carences. Cette posture va le conduire à une observation intensive dans un établissement secondaire d’une ville ouvrière de l’Angleterre et à suivre un groupe de fils d’ouvriers de leur avant-dernière année de scolarité jusqu’aux premiers mois de leur travail à l’usine4. Toute la richesse de l’approche ethnographique est restituée dans la première partie du livre qui montre la manière dont les « gars », ainsi qu’ils se nomment (the lads), s’opposent aux enseignants, contournent les règles de l’école, contestent ses principes, affrontent les élèves conformistes (les « fayots »), revendiquent un droit à « rigoler » contre l’ennui de l’école, etc. Une seconde partie, dite d’analyse, effectue une montée en généralité (un peu hermétique) et relie les observations des pratiques des gars à la culture ouvrière et aux rapports sociaux de classe. L’école des ouvriers ne propose ni une simple monographie, ni une analyse scolaro-centrée (comme le fait trop souvent la sociologie de l’éducation). Il articule le rapport des membres des familles populaires à la scolarisation avec les autres dimensions de leur existence, en particulier les dimensions liées au travail, et situe la scolarisation des enfants des classes populaires dans les rapports de domination qui traversent l’espace social.

Une culture anti-école qui prépare et conduit à l’usine

Selon la thèse soutenue dans le livre, l’orientation des enfants d’ouvriers vers les voies de relégation scolaire et vers la sortie de l’école sans qualification ne procède pas seulement d’un mécanisme d’exclusion qui les contraint, mais est aussi un effet de la manière dont ils s’approprient, avec créativité, l’école, et affirment leur appartenance à un autre monde que celui de l’institution scolaire. Parlant d’une « auto-damnation » de ces fils d’ouvriers, Willis montre qu’ils participent activement, par leur opposition et leurs résistances aux exigences et à l’ordre scolaires, à la reproduction des positions sociales familiales et à leur orientation vers des emplois industriels socialement peu valorisés, mais qu’ils valorisent.
L’auto-damnation est pour une large part le résultat de la culture anti-école (counter-school culture) que déploient les élèves « non conformistes », culture anti-école à forte homologie avec la culture d’atelier partagée par les pères de ces fils d’ouvriers : « La culture anti-école a des ressemblances profondes avec la culture d’atelier, cette culture à laquelle “les gars” sont en général destinés » (p. 91–92). La culture anti-école se manifeste par un refus du travail scolaire, diverses formes d’évitement des activités pédagogiques, des perturbations des cours, frontales ou larvées, une opposition aux enseignants ainsi qu’aux « fayots », les élèves « conformistes » (y compris quand ils sont issus de familles ouvrières) qui se soumettent aux exigences scolaires. Elle se nourrit des visions et des divisions du monde fréquentes dans le monde ouvrier et populaire (au moins à l’époque du livre). Ainsi, les gars rejettent et dénigrent les intellectuels « qui ne servent à rien » et valorisent le travail manuel, soutiennent que la pratique vaut mieux que la théorie, dénigrent les diplômes, « arme pratique du pouvoir de la connaissance telle qu’elle est définie par l’institution » (p. 171). Ils opposent, en les affrontant parfois physiquement, aux fayots et « intellos » soupçonnés de n’être pas de vrais hommes, un ethos de la virilité et de la résistance qui se retrouve dans l’univers masculin de l’usine. Au temps long de l’école qui suppose de différer la mise en pratique des savoirs acquis ou à acquérir, ils privilégient l’action immédiate. L’école leur apparaît comme un lieu où l’on perd son temps et l’on gâche sa jeunesse alors que l’urgence serait de « rigoler », de prendre du bon temps avec les copains et avec les filles : « Pour “les gars”, le temps n’est pas quelque chose qu’on gère avec précaution et judicieusement pour aboutir ensuite aux résultats désirés. Pour “les gars”, le temps est quelque chose qu’ils veulent s’accaparer sur-le-champ en tant qu’aspects de leur identité immédiate et de leur auto-détermination. Le temps leur sert à préserver un état – être avec “les gars” – et non pas à aboutir à un objectif – obtenir des diplômes » (p. 51). Plus globalement, ils reproduisent la dichotomie entre « eux » (les dominants, les institutions) et « nous » (les gars, les ouvriers) présente dans leurs familles comme dans les usines5 et distinguent en les opposant comme deux mondes dissemblables ceux qui sont dans le camp de l’école et ceux qui lui résistent.

En insistant sur les traits que partage la culture anti-école avec la culture d’atelier, Willis attire l’attention sur l’ancrage social et socialisateur des dispositions et des perceptions qui sous-tendent le rapport d’opposition des fils d’ouvriers à l’école. En certains passages, la lecture laisse penser que la socialisation dans les familles ouvrières expliquerait en elle-même les réticences à entrer de manière conforme dans le jeu scolaire. Toutefois, Willis souligne également que « c’est l’école qui a construit une sorte de résistance au travail intellectuel et un penchant pour le travail manuel » (p. 187). Il montre ainsi que l’expérience scolaire des gars les conduit à une perception ou une prise de conscience (qu’il nomme pénétration culturelle) que l’école leur propose un marché de dupes : acceptez de renoncer aux formes culturelles de votre existence, aux plaisirs de la sociabilité juvénile et ouvrière masculine pour sortir de votre condition, alors que « la possibilité d’une véritable mobilité vers le haut semble si éloignée, qu’elle en devient utopique » (p. 59). En quelque sorte, la résistance des gars à l’école ne serait pas sans rationalité si on considère ce qu’ils perdent et les chances de gagner en acceptant de jouer le jeu scolaire et d’être des élèves « conformistes ». Finalement, l’analyse de Willis donne à voir une articulation, une dialectique peut-être, entre les effets du fonctionnement de l’école sur ces élèves et leurs propres expériences socialisatrices au sein de leur famille et avec leurs pairs. Ce que nous voyons à l’œuvre, c’est un processus qui conjugue la construction collective d’une culture d’opposition par et dans l’école et nourrie de formes culturelles ouvrières, avec l’adhésion à cette culture ouvrière, sous la forme de la culture d’atelier des pères6, qui se trouve renforcée par l’expérience scolaire. L’un des effets de ce processus, et non des moindres, est que, pour les gars, la damnation (le fait d’accepter des emplois subalternes) est subjectivement vécue comme « une affirmation, une appropriation et une forme de résistance » (p. 7–8), résistance qui compose d’un même mouvement une préparation au monde de l’atelier. Le suivi des élèves effectué par Willis jusqu’au cours de leurs premiers mois en usine, lui permet d’affirmer que l’entrée dans le travail ouvrier n’est pas une entrée de « vaincus », mais une entrée par laquelle ils se valorisent et valorisent les propriétés sociales qu’ils ont opposées à l’institution scolaire.

L’école des ouvriers aujourd’hui

On ne peut présenter L’école des ouvriers sans s’interroger sur ses apports pour le monde d’aujourd’hui. La traduction du livre de Willis ne pourrait avoir qu’un intérêt académique à ranger au patrimoine de la sociologie de l’éducation. Son intérêt va bien au delà si l’on observe que, malgré les développements considérables de la scolarisation vers le haut de l’édifice scolaire, les questions que soulève le livre continuent de hanter l’école et les débats la concernant, singulièrement en France. Il en est ainsi des inégalités de scolarisation, du « désordre » scolaire dans une partie des collèges de quartiers populaires notamment, ou encore des sorties précoces de la scolarisation souvent réunies dans la catégorie floue du « décrochage scolaire ». Ce n’est pas un moindre apport du livre que nous rappeler que les phénomènes qui sont constitués en problèmes sociaux contemporains sont vieux comme la massification scolaire amorcée dans les années 1960–1970 et amplifiée après les années 1980 ; une massification qui a introduit au sein de l’école les contradictions de nos sociétés inégalitaires et que manifestement l’institution scolaire n’a pas réussi à résoudre ou à réduire. Au-delà, la proposition contenue dans les analyses de Willis de comprendre la spécificité de la scolarisation dans les classes populaires, non par les seuls écarts entre les exigences scolaires et les « ressources » des enfants de ces classes, mais comme le produit d’une tension entre les logiques scolaires et les logiques portées par les membres des classes populaires, me semble toujours d’actualité.
Pour autant, on aurait tort d’occulter les changements intervenus depuis les années 1970. Les analyses de Willis montrent des enfants de familles ouvrières, mais aussi des parents, qui peuvent opposer une autre perspective, voire d’autres discours de légitimité et de plausibilité pour refuser les logiques scolaires et leur résister. Il n’est pas certain qu’il en soit encore ainsi dans un monde où le groupe ouvrier et ses « valeurs » ont connu une forte dévalorisation sociale7 et où la perspective du chômage a remplacé celle de l’atelier ou du chantier pour les « non qualifiés ». En outre, la conjugaison de la massification scolaire et de la dégradation du marché du travail a conduit à une forte montée des aspirations scolaires dans les classes populaires8, même les plus éloignées de l’école, au point que celle-ci peut apparaître comme la seule voie de salut social. D’un même mouvement, l’école devenue incontournable est aussi devenue plus risquée, compte tenu des conséquences sociales d’un « échec scolaire » et des risques de stigmatisation des élèves et des familles qui ne sont pas suffisamment « conformes », et porte en elle la potentialité de la carrière négative et des désillusions. Tout cela explique probablement que l’on observe surtout une forte ambivalence à l’égard de l’école et de la scolarisation dans les fractions inférieures des classes populaires, forte ambivalence même quand, comme le notent Sylvain Laurens et Julian Mischi dans la postface, la « culture de rue » vient se substituer à la « culture d’atelier » pour constituer, sinon une culture anti-école, du moins des pratiques d’opposition à l’ordre et aux logiques scolaires.
Malgré ces changements importants des contextes sociaux et scolaires, le livre de Willis continue à nous donner des outils pour penser les inégalités sociales de scolarisation et les spécificités du rapport à la scolarisation dans les classes populaires en prenant en compte les rapports sociaux qui, loin de lui être seulement extérieurs, traversent l’école en même temps qu’elle contribue à les reproduire, ainsi que les logiques par lesquelles les membres des classes populaires se saisissent de l’école.

1 Paul Willis, « L’école des ouvriers », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 24, nov. 1978, p. 50–61.

2 Une étude du ministère de l’Éducation nationale montre ainsi que les taux d’accès au baccalauréat se sont réduits pour les enfants d’ouvriers et d’employés peu ou non qualifiés. (http://www.education.gouv.fr/cid531)

3 Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, La reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Minuit, 1970.

4 En complément, Willis procède à des entretiens avec les enseignants et les parents des élèves concernés et étudie à titre comparatif des élèves qualifiés de conformistes au sein de la même école et d’écoles plus prestigieuses.

5 Cette dichotomie rejoint l’opposition finement décrite par Richard Hoggart analysant le style de vie des classes populaires au milieu du XXe siècle en Angleterre : « Aux yeux des couches les plus pauvres en particulier, le monde des “autres” constitue un groupe occulte, mais nombreux et puissant, qui dispose d’un pouvoir presque discrétionnaire sur l’ensemble de la vie : le monde se divise entre “eux” et “nous”. », Richard Hoggart, La culture du pauvre. Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, Paris, Minuit, 1970. Richard Hoggart est le fondateur du Centre for Contemporary Cultural Studies, auquel Paul Willis a appartenu.

6 Le choix d’étudier les fils d’ouvriers a pour effet une forte absence des femmes qui n’apparaissent dans l’étude qu’à travers le rapport (machiste) que les gars entretiennent avec elles.

7 Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 1999.

8 Tristan Poullaouec, Le diplôme, arme des faibles. Les familles ouvrières et l’école, Paris, La Dispute, 2010. Voir le compte rendu sur la Vie des idées.

Daniel Thin
La Vie des idées, 01/05/12
Compte-rendu

Lire l’article sur le site de la revue.

Les éditions Agone inaugurent leur nouvelle collection, « l’ordre des choses », par une traduction du « classique » de Paul Willis, Learning to labour. How working class kids get working class jobs. Cet ouvrage n’était connu du lecteur francophone qu’au travers d’un article publié peu de temps après la sortie du livre en Grande-Bretagne en 1977 dans la revue de Pierre Bourdieu1.
L’ouvrage de Paul Willis est l’un des textes importants des cultural studies. Ce courant de pensée est né dans les années soixante à l’université de Birmingham autour de Richard Hoggart2. Ce dernier fonde en 1964 le Centre for Contemporary Cultural Studies dont Stuart Hall3 assurera la direction dans les années 1970. L’objectif des Cultural studies est de saisir les styles de vie des classes populaires, d’analyser leurs rapports à l’école, à la littérature, au cinéma en un mot à la culture qu’elle soit savante/légitime ou de masse4. Certes, la réflexion sur ce thème n’est pas entièrement nouvelle et l’on trouve, par exemple, de semblables préoccupations chez Walter Benjamin ou chez Antonio Gramsci, mais la réflexion des chercheurs du Centre for Contemporary Cultural Studies est beaucoup moins spéculative et s’appuie sur des travaux empiriques très solides qui mobilisent toutes les techniques d’enquête et notamment, dans le cas de Willis, l’observation ethnographique de longue durée. Remarquons que les Cultural Studies n’ont pas bousculé que la sociologie de la culture mais aussi l’histoire. Un an avant la publication de The uses of Literacy, le grand livre d’Edward Thompson, The Making of the English Working Class5 s’attache à construire une histoire par le bas (history from below) de la classe ouvrière anglaise. Il montre dans son ouvrage que l’émergence de la conscience de classe est un processus historique où des expériences communes « se traduisent en termes culturels et s’incarnent dans des traditions, un système de valeurs, des idées et des formes institutionnelles6 ». En France, elles contribuent à remettre en cause la partition culture savante / culture populaire telle qu’elle avait pu être pensée par Robert Mandrou7 et ses « élèves8 » ou même, dans une moindre mesure, par Mikhaïl Bakhtine9.
Pour autant, les trente-cinq années qui séparent la date de publication du livre en anglais de la présente traduction ne doit pas nous inciter à lire L’école des ouvriers uniquement pour son intérêt documentaire au regard de l’histoire des sciences sociales. L’ouvrage a gardé toute sa force subversive et son aptitude à nourrir nos réflexions contemporaines.
L’ouvrage princeps de Willis comprend deux grandes parties. La première, titrée « Ethnographie », comporte trois chapitres. La seconde, « Analyse », bien que plus courte (118 pages contre 189), est divisée en cinq chapitres.
Dans le premier chapitre (Élément d’une culture) l’auteur fait une description fine du comportement des gars (lads)10 au sein de l’institution scolaire. Il a plus particulièrement suivi un « groupe informel11 », d’aucun dirait une bande, d’une douzaine de jeunes en dernière année de collège. Toutes les formes de la contestation de l’école et des enseignants sont disséquées, mais Paul Willis suit aussi le groupe à l’extérieur et ne fait pas l’impasse sur leurs propos et leurs pratiques sexistes et racistes12. Parmi les manifestations de ce que Paul Willis appelle la culture anti-école (Counter-school culture) on trouve, outre une insubordination généralisée à l’égard des enseignants et un absentéisme scolaire bien organisé, des actes déviants ou délinquants comme la recherche assez fréquente de l’ébriété, les violences à l’égard des « fayots », les bagarres avec les « pakis » et les « Wogs13 », les vols (dont le cambriolage de l’école), les actes de vandalisme et même un incendie volontaire. L’énumération de ces « faits scolaires » qui tiennent parfois du « faits-divers », nous oblige à reconsidérer les discours sur un âge d’or de l’école où l’autorité des maîtres n’était pas contestée, à relativiser les thèses « déclinistes » ou les propos, assez peu fondés, sur les effets délétères du mouvement de mai 1968 : nous sommes au début des années 1970 dans un pays qui n’a guère été touché par la contestation soixante-huitarde.
Le chapitre deux (Classe et forme institutionnelle de culture) et le chapitre trois (Force de travail, culture, classe et institution), sans oublier la sociogenèse du groupe des « gars »14, s’attachent à analyser les liens entre la culture anti-école et la culture ouvrière. C’est un point essentiel de l’enquête. La confrontation à ce que Paul Willis appelle le paradigme pédagogique, c’est-à-dire les mécanismes de l’élimination et de la relégation scolaire, ne sont pas éprouvés en tant que violence sociale, mais comme un choix, une défense de son autonomie. Cette subjectivation est possible parce que le rejet de la « théorie » et du travail intellectuel, la contestation de la hiérarchie et la haine des « fayots », le goût de la rigolade et de la « mise en boite », l’affichage d’une virilité caricaturale qui constituent la culture anti-école sont aussi des éléments d’une culture d’atelier qui, en l’occurrence, se trouve être la culture des pères de nos jeunes Britanniques. Aussi, la résistance de ce groupe de jeunes anglais blancs des classes populaires face à la culture scolaire légitime est paradoxalement un facteur de reproduction sociale, la meilleure propédeutique à l’entrée dans une carrière de monteur de pneus, de poseur de moquette ou de manœuvre dans la métallurgie. La seconde partie entend tirer les conclusions théoriques de l’enquête de terrain. Cette division entre pratique et théorie ou si on préfère entre empirique et conceptuel n’est pas a priori des plus pertinente et a posteriori, elle n’est pas véritablement tenue par l’auteur. En effet, dans ces cinq chapitres, Paul Willis ne cesse de citer les données de son enquête. En fait, il s’agit surtout dans cette partie de discuter les travaux de son époque et la démarche de l’auteur n’est pas toujours facile à suivre quand on ignore tous des débats sur l’école, la culture populaire et la classe ouvrière qui animent la vie intellectuelle britannique dans les années soixante-dix.
Les éditions Agone ont complété l’excellente traduction de Bernard Hoepffner par un ensemble de textes réflexifs sur l’ouvrage réunit sous l’intitulé « Retour sur une enquête (1977–2011) ». Cette partie commence par un texte de 1977 où les protagonistes de L’école des ouvriers réagissent à la lecture du livre. Il est suivi par un entretien de Paul Willis avec les directeurs de la collection Sylvain Laurens et Julian Mischi. Ces deux sociologues signent par ailleurs, outre la préface, une postface, troisième texte de ce Retour sur une enquête : « Saisir la reproduction sociale “par en bas”. Notes autour d’un classique et de son actualité ».
Comme le soulignent les deux auteurs de la postface, la force du livre de Paul Willis réside notamment dans sa capacité à articuler différentes scènes sociales (école, travail, famille). Pour analyser les oppositions contemporaines à l’ordre scolaire, cette approche reste totalement pertinente, même si lesdites scènes sociales ont connu des transformations. La démarche de Paul Willis continue d’inspirer des travaux sur l’école et/ou la sociabilité des jeunes des classes populaires comme ceux de Mathias Millet et Daniel Thin15 ou ceux de Gérard Mauger16 dont nous avons rendu compte dans cette revue. Preuve, s’il en était besoin de l’actualité du livre de Paul Willis.

1 Paul Willis, « L’école des ouvriers », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 24, novembre 1978, p. 50–61.

2 Auteur de The uses of Literacy_ ; cet ouvrage a été traduit en français : Richard Hoggart, _La culture du pauvre, étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, traduction de Françoise et Jean-Claude Garcias et de Jean-Claude Passeron, présentation de Jean-Claude Passeron, Paris, Éditions de minuit, 1970, 420 p.

3 Le lecteur francophone peut lire Stuart Hall, Identités et cultures. Politiques des Cultural Studies, édition établie par Maxime Cervulle, trad. de Christophe Jaquet, Paris, Éditions Amsterdam, 2007, 334 p. Stuart Hall est aussi, comme la plupart des tenants des Cultural Studies une figure de proue de la New Left britannique.

4 Sur la culture de masse et l’industrie culturelle, on lira avec intérêt les extraits de La dialectique de la raison de Theodore Adorno, Max Horkheimer que les éditions Allia viennent de republier sous le titre de _Kulcurindustrie : Theodore Adorno, Max Horkheimer, traduit de l’allemand par Éliane Kaufholz, Paris, Allia, 2011, 104 p.

5 Edward Thompson, The Making of the English Working Class, London, Victor Gollancz, 1963 ; La Formation de la classe ouvrière anglaise, trad. Gilles Dauvé, Mireille Golaszewski, Marie-Noëlle Thibault, Paris, Hautes Études, Gallimard, Seuil, 1988, 791 p.

6 Edward Thompson, La Formation…, p. 13.

7 Robert Mandrou, De la culture populaire en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, La bibliothèque bleue de Troyes, Paris, Stock, 1964.

8 Parmi les ouvrages qui reprennent le paradigme de Mandrou citons Geneviève Bollème, La bibliothèque bleue : littérature populaire en France du XVIIe au XIXe siècle, Paris, Julliard, 1971, 279 p. ; Marc Soriano, _Les « Contes » de Perrault. Culture savante et tradition populaires, Paris, Gallimard, 1968, 528 p. ; Jean-Jacques Darmon, Le Colportage de librairie en France sous le Second Empire : grands colporteurs et culture populaire, Paris, Plon, 1972, 316 p.

9 Mikhaïl Bakhtine, L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen âge et sous la Renaissance, Traduit du russe par André Robel, Paris, Gallimard, 1970, 475 p.

10 Nom choisi par le groupe de douze jeunes « anti-école » que Willis a suivi pour s’auto-désigner.

11 Paul Willis utilise cette locution comme intertitre dans le chapitre premier.

12 On reprochera parfois à Paul Willis d’avoir rapporté avec complaisance les propos sexistes et racistes des « gars » sans les dénoncer explicitement, prisonnier qu’il était de la seule question sociale ; cf Angela McRobbie, « Setting Accounts with Substrucres : A feminist critique », 1981, http://www.gold.ac.uk/media/settling-accounts.pdf . Joan Scott formulera une critique du même ordre à propos du livre de Thompson :“On Language, Gender, and Working Class History,” International Labor and Working Class History 31 (Spring 1987), p. 1–13.

13 On peut traduire Wogs par métèques ou bougnoules, bref le terme est très péjoratif.

14 Sous-partie intitulée « Émergence de l’opposition. »

15 Mathias Millet, Daniel Thin, Ruptures scolaires. L’école à l’épreuve de la question sociale, Paris, PUF, 2005, 318 p. CR dans Sociétés et jeunesses en difficulté, n° 1, printemps 2006.

16 Gérard Mauger, Les bandes, le milieu et la bohème populaire, Étude de sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires (1975–2005), Paris, Belin, 2006, 253 p. CR dans Sociétés et jeunesses en difficulté, n° 6, automne 2008.

Jean-Jacques Yvorel
Sociétés et jeunesses en difficulté, février 2012
La culture des enfants d'ouvriers

Fruit, pour l’essentiel, d’une immersion de dix-huit mois dans le quotidien de collégiens issus de la classe ouvrière britannique, dans une ville de la région industrielle des Midlands, cet ouvrage, paru la première fois en 1977, bat en brèche l’idée selon laquelle la reproduction de la domination de classe s’effectuerait à l’insu des « dominés ». Centré sur le moment charnière du passage de l’institution scolaire à la vie active, l’auteur de l’étude, Paul Willis, donne la parole aux « gars », ainsi que se désignent eux-mêmes ces jeunes défiant l’autorité pédagogique à partir des valeurs et conceptions de leur milieu (rapport purement pratique au savoir et donc rejet de la théorie ; attachement au groupe et donc rejet des « fayots », lesquels se conforment à l’individualisme méritocratique…). Le sociologue parvient ainsi à pointer une « culture anti-école », qui fait en partie écho à la « culture d’atelier ». Les « gars » auraient donc tendance à anticiper leur destin social, en « choisissant » eux-mêmes des métiers manuels. Pétri de marxisme, convaincu de la centralité de la lutte des classes dans le fonctionnement de la société, Paul Willis n’a pas pour intention, loin s’en faut, de tirer de son ethnographie l’idée d’une quelconque naturalisation des inégalités sociales. Il ne tombe pas non plus dans le travers des visions esthétisantes de la résistance ouvrière, qui s’accommodent finalement elles aussi fort bien de la reconduction permanente des rapports de production capitalistes. Simplement, il cherche à expliquer cet apparent paradoxe qui veut que la division du travail se perpétue alors qu’il n’y a pas de « coercition directe » et que l’égalité des chances est proclamée. Face à la sociologie de Bourdieu décryptant les mécanismes de reproduction sociale essentiellement à partir du fonctionnement des « dominants », Willis tente de saisir le processus « par en bas ». Pour cette première édition en France de ce qui est devenu, depuis sa sortie outre-Manche, un classique de la sociologie britannique, l’ouvrage est agrémenté d’un entretien assez récent (mars 2011) avec l’auteur, par les sociologues Julian Mischi et Sylvain Laurens, qui signent également la préface et la postface. Ces différents éléments permettent de resituer l’ouvrage dans les débats intellectuels et politiques de son époque, notamment ceux du courant des « cultural studies » auquel se rattache Willis, tout en valorisant ce qui reste fécond pour penser la relative (mais réelle) autonomie culturelle des classes populaires contemporaines, et peut-être contribuer à ce que celle-ci devienne une « force matérielle » pour une société post-capitaliste. Car s’il est avéré que ceux qui sont « en bas de l’espace social » restent toujours acteurs de leur situation « dominée », cela signifie aussi qu’ils ont des ressources pour en sortir. C’est sans doute là le principal intérêt que l’on trouve à relire L’école des ouvriers aujourd’hui, dans le contexte de crise et de fragilisation du « monde ouvrier » : mesurer que la reproduction de la société de classes n’a jamais rien eu de mécanique, et qu’on peut donc toujours espérer, comme Paul Willis, « ralentir le processus jusqu’à le renverser ».

Lire l’article sur le site de L’Humanité.

Laurent Être
L'Humanité, 27/02/12
Rester dans sa classe

Pour le premier titre de leur nouvelle collection « l’ordre des choses », les éditions Agone proposent un classique de plus de trente ans de Paul Willis, L’école des ouvriers, ou « comment les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots d’ouvriers ». On y découvre que l’inertie et la reproduction sociales sont plus complexes que ce que l’on croit.

Les schémas classiques
L’idéalisme républicain considère que l’éducation donne ses chances à tous du fait de la massification ; tous les enfants ayant aujourd’hui accès aux mêmes enseignements et enseignants, l’échec scolaire actuel ne reposerait que sur la perte de l’autorité. La faute à 68 en bref.
À un second niveau d’explication, un bourdieusisme rapide répond que l’École transmet des valeurs bourgeoises, sans transmettre les codes implicites de la réussite. Sanctionnant ce qu’elle n’apprend pas, mais se transmet dans les familles où l’on a fait des études, elle favorise ceux qui sont favorisés.
Le livre de Willis vient ici décortiquer, avec science méthodologique, le mécanisme de reproduction sociale. En se penchant en particulier sur la culture ouvrière. Celle-ci s’entretient sur des valeurs qui ne sont pas celles de l’École : camaraderie, rejet des « fayots », de tout ce qui est perçu comme provenant de la culture bourgeoise sont des habitus peu propices à l’étude. Sans parler de la valorisation du travail manuel, soutenue par un sexiste éloge de la force physique.

Domination, entre lutte et servitude
On aura alors vite fait de dire que la domination en général ne peut se faire qu’avec la complicité des dominés. Certes. Mais comment se déroule ce jeu dominant-dominé, comment se développe le choix rationnel et conscient des sujets exploités ? « Il n’y a là aucune volonté machiavélique ; 1es éléments de 1’idéologie dominante ne sont repris qu’à travers une articulation précise avec les processus culturels de la classe ouvrière ». Il y a donc un jeu, au sens d’une articulation sans cesse en mouvement et qui ne supporte pas les réponses idéologiques simples et figées.
La prise de décision par le sujet-enfant-ouvrier du choix d’un métier manuel qui lui paraît rationnel et accepte volontairement est un problème qu’interroge Willis. C’est un problème parce que ce choix surgit d’une lutte. Aucun agent social n’est le porteur passif d’une idéologie nous rappelle-t-il, mais « un appropriateur actif qui ne reproduit les structures existantes qu’après une lutte, une contestation ». Par ailleurs, même s’il semble y avoir une inertie dans la reproduction sociale, c’est-à-dire si chacun a tendance à rester dans la classe sociale de ses parents, cette inertie est si complexe et tellement liée à l’extérieur historique qu’on ne peut « construire de lois d’airain des dynamiques de socialisation ». Les exceptions, existent, nombreuses, qui cachent aussi l’inertie d’ensemble.
Car le capitalisme offre des libertés, il repose et subsiste sur une stabilité dynamique. Des réussites sociales, et des déclassements. Une lutte permanente dans ses formes modernes et libérales. Une lutte des classes à l’intérieur d’elles-mêmes contre ce qui les constitue. Ainsi pour Willis le capitalisme n’est pas une dynastie, car il n’a pas à obéir à une stricte transmission des hiérarchies sociales : il fonctionne sur le mode du pari que ces libertés ne seront pas utilisées contre lui.

L’échec scolaire
Les enfants d’ouvriers peuvent donc réussir leurs études, sortir de leur classe, mais la plupart ne le font pas, malgré les places réservées en classes préparatoires. L’échec scolaire reste massif, et c’est bien cet échec qui nous intéresse ; il n’y pas de réponse globale car les mécanismes sont très complexes et ne supportent pas de solutions simples. Risquons en deux : que les enseignants soient davantage recrutés dans les milieux populaires, ce que la mastérisation exclut, et que l’on pourrait aisément retrouver en rémunérant comme il y a 25 ans les étudiants qui se destinent à l’enseignement. Ou en augmentant les bourses étudiantes qui se réduisent aujourd’hui à peau de chagrin. Que l’on n’envoie plus dans les établissements difficiles des jeunes professeur(e)s sans aucune expérience pédagogique, ou tout simplement humaine, de jeunes de classes sociales qu’ils n’ont vues que dans leurs caricatures télévisuelles.
Réponses simples on vous disait. Politiquement possibles. Syndicalement ?

Régis Vlachos
Zibeline n°49, 15/02/12
Destinée et reproduction

En association avec les éditions Agone, Approches, Culture et Territoires organisait le 17 janvier à la Cité des Associations une rencontre-débat intitulée Apprendre le travail. Les deux jeunes sociologues présents, Syvain Laurens (Université de limoges) et Ugo Palheta (Poitiers) ont contribue au n° 46 de la Revue Agone parue au dernier trimestre 2011, dont c’était le thème. Ils ont aussi préfacé l’ouvrage de Paul Willis publié en parallèle, L’école des ouvriers, un classique dans l’univers de la sociologie, mais qui jamais auparavant n’avait été traduit en français.
Selon les intervenants, «la collection L’ordre des choses a pour vocation de remettre dans le débat actuel des œuvres méconnues » ; cependant en quoi cette recherche vieille de 35 ans (Willis s’est immergé dans une ville ouvrière des Midlands dans les années 1970) est-elle toujours pertinente aujourd’hui ? Et bien parce que dans la veine des écrits de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, elle établit que le savoir transmis par l’école n’est pas neutre, et il semble qu’il en aille encore ainsi, en tous cas en France en 2012. N’en déplaise aux « naturalistes de droite, qui pensent que les enfants des classes défavorisées échouent parce qu’ils sont bêtes, ou aux crypto-naturalistes, pour qui l’échec est dû à la pauvreté, c’est le caractère de classe de la culture transmise qui est prédominant. » En d’autres termes, certains jeunes transforment en choix ce qui est préparé en amont comme un travail de sape et de sélection, par intériorisation de l’échec. S’investiraient-ils plus, qu’ils ne seraient de toute façon pas facilement convaincus d’avoir la légitimité d’aboutir à un autre type d’emplois que ceux de leurs aînés.
Statistiques de l’INSEE à l’appui, les deux sociologues démontent au passage quelques idées reçues : non, il n’est pas vrai que les diplômes ne comptent plus, ne serait-ce qu’en terme de dynamique de carrière car plus jeune on quitte l’école, moins on évoluera. « Le collège reste la gare de triage de l’orientation, d’une violence sociale terrible, avec dualisation très forte des perspectives. » Si l’on observe de près un marqueur comme celui du redoublement à l’orée du XXIe siècle, seulement 14,7 % des élèves de classes populaires en 1ère générale n’avaient jamais redoublé, contre 69 % dans les classes favorisées.
Quant à l’objectif Chevènement d’emmener 80 % d’une génération au bac, il n’a jamais été atteint, et non, le diplôme n’est pas « bradé ». Mais les politiques de massification scolaire, le chômage, la désindustrialisation n’ont-ils en rien changé la donne ? « La massification a été en majorité ségrégative, d’où la persistance et l’étanchéité des hiérarchies professionnelles qui en découlent. Ce qui a le plus démocratisé l’institution scolaire, c’est l’arrivée des instituteurs issus des classes moyennes à l’École Normale. » Comment alors aborder cette question cruciale de la démocratisation du savoir ? Nos sociologues contemporains n’ont hélas pas de solution miracle, pas plus que Paul Willis en son temps.

Gaëlle Cloarec
Zibeline n°49, 15/02/12
Compte-rendu

Il aura fallu attendre plus de quarante ans pour que Learning to Labor de Paul Willis publié pour la première fois en 1977 soit traduit en français, dans le cadre de la création d’une nouvelle collection intitulée « L’ordre des choses » aux éditions Agone. S’inscrivant dans la droite lignée des Cultural Studies anglo-saxonnes qui naissent dès les années 1960, Paul Willis propose de répondre au paradoxe de la reproduction sociale : comment les enfants d’ouvriers en viennent-ils à accepter des emplois d’ouvriers ? Les explications macrostructurelles jugées trop mécaniques et déterministes sont laissées de côté au privilège d’une démarche compréhensive du processus de la reproduction sociale à partir d’une enquête ethnographique. C’est ainsi que Paul Willis passe dix-huit mois dans un lycée d’une conurbation de plusieurs millions d’habitants, bastion historique de l’industrie, anonymisées sous l’appellation d’ « Hammertown ». Il y étudie les « gars », ces enfants d’ouvriers qui refusent les principes du système scolaire.

L’ouvrage s’organise en deux parties dont la première est une description de la culture anti-école développée par le groupe informel des « gars ». Menée de manière fine et précise, on y découvre les multiples frasques auxquelles se livrent ces enfants d’ouvriers afin de manifester leur opposition au système scolaire. L’investissement scolaire est réduit à sa portion la plus congrue. Par exemple, les « gars » se lancent des paris pour savoir lequel d’entre eux réussira à ne rendre que des copies blanches au cours du trimestre. Le défi des autorités est constant dans l’objectif de rendre le passage obligé par les bancs de l’école plus amusant, pour faire passer le temps un peu plus vite en quelque sorte. La culture anti-école se caractérise également par des comportements virils, machistes et racistes (bagarres, consommation d’alcool, de cigarettes, de filles, stigmatisation des populations immigrées). Elle est construite par opposition aux comportements des « fayots », les bons élèves qui espèrent pouvoir tirer de leur investissement scolaire des diplômes garantissant des équivalences dans le milieu professionnel. Les « gars » ne mangent pas de ce pain pour leur part. Ils considèrent au contraire que l’école ne leur apporte rien en matière professionnelle, l’essentiel étant de faire preuve de courage et de bonne volonté pour se faire recruter par un futur employeur. Cette culture anti-école n’est pas sans partager un certain nombre de points communs avec la culture de l’atelier, celle qui se développe parmi les ouvriers (valorisation du travail manuel et de la force de travail, virilité,…).

Néanmoins, les représentations développées par les enfants d’ouvriers ne constituent pas qu’un simple calque de celles manifestées par leurs parents. La reproduction sociale n’est pas mécanique. Elle s’opère à travers un double processus de pénétration et de limitation. Telle est la thèse défendue par Paul Willis dans la seconde partie de son ouvrage dont l’objectif est d’expliquer l’émergence de la culture anti-école. L’auteur montre que cette dynamique sociale développée par certains enfants d’ouvriers n’est pas une simple réaction de survie face à leur domination. C’est une véritable création, à partir des héritages de la culture ouvrière. Elle est potentiellement subversive car elle remet en question les paradigmes pédagogiques. Plus globalement, elle révèle le caractère illusoire des promesses du système scolaire. La culture ouvrière pénètre ainsi la culture anti-école, tout en étant retravaillée et adaptée au système scolaire.

Pour autant, sa capacité subversive est limitée par des facteurs tant externes (ceux découlant du système scolaire) qu’internes à la culture développée par les « gars ». Ainsi, si ces derniers refusent l’école, ils s’imprègnent néanmoins de quelques uns de ses traits culturels, à l’instar de l’individualisme. Ceci a pour conséquence directe de limiter toute entreprise collective de subversion. De plus, la culture anti-école, en valorisant le travail manuel au détriment du travail intellectuel, contribue à faire accepter plus facilement le travail ouvrier et par là-même la subordination des « gars » dans le milieu professionnel. Combiné au sexisme et au racisme, le travail manuel apparaît en effet comme étant le plus valorisant, celui qui permet d’exprimer sa supériorité face à ces autres catégories de la population. Par exemple, les « fayots » qui recherchent le travail intellectuel sont accusés d’être « efféminés ». Le stigmate du travail manuel s’en trouve ainsi retourné temporairement, avant que les « gars » ne perdent leurs illusions sur ce type de travail après avoir accompli quelques pas dans la vie active.

Il serait illusoire de résumer en quelques lignes le système interprétatif que développe de Paul Willis de la culture anti-école au cours des quelques trois cents pages de son ouvrage. Malgré quelques passages jargonneux liés aux débats marxistes de l’époque, on notera l’intérêt que représente l’étude du point de vue méthodologique et théorique. Learning to Labor est en effet la porte d’entrée de Willis pour une approche empirique génératrice de théorie et non pas simple illustration d’une théorie conçue a priori. C’est dans cette perspective que travaillera le chercheur par la suite. L’étude présente également le mérite de décloisonner les appréhensions classiques à l’époque de la reproduction sociale qui tendent à analyser séparément le système scolaire et le système productif. Dans l’étude de Willis, la plupart des espaces sociaux (école, travail, famille, groupes informels) contribuent à produire des formes culturelles innovantes, s’inspirant de l’héritage familial, mais limitées par le système scolaire. Enfin, l’ouvrage est également une contribution à l’étude de la reproduction sociale « par en bas », c’est-à-dire s’intéressant non pas aux idéologies dominantes mais plutôt aux productions culturelles subalternes. De ce point de vue, la conceptualisation de la reproduction sociale telle que l’opère Willis pourrait trouver d’autres applications auprès de populations se trouvant, comme les « gars », dans une position dominée, à l’instar des femmes par exemple.

Lire l’article sur le site de Dissidences

Maud Navarre
Dissidences, 02/02/12
Compte-rendu

Souvent cité depuis sa parution en 1977 sous le titre Learning to Labor, le livre de Paul Willis n’avait jusqu’à maintenant pas donné lieu à une traduction en français. La revue Actes de la recherche en sciences sociales avait bien, dès 1978, publié un article d’une dizaine de pages reprenant plusieurs passages importants de l’ouvrage, mais il manquait au lecteur francophone un grand nombre d’éléments cruciaux de l’analyse de Paul Willis. On doit donc savoir gré aux éditions Agone d’avoir pris l’initiative, pour inaugurer une nouvelle collection intitulée « L’ordre des choses », de faire traduire et de publier un texte difficile, truffé d’expressions familières propres au monde ouvrier anglais et ancré dans les débats théoriques des années 1970. D’autant plus que cette édition comporte, outre une préface et une longue postface des directeurs de la collection – Sylvain Laurens et Julian Mischi – revenant sur l’actualité de L’école des ouvriers, un entretien avec Paul Willis, qui permet de lier cette étude à la trajectoire sociale de son auteur, mais aussi au contexte social et théorique dans lequel elle a été réalisée.
Avant d’en venir à l’ouvrage lui-même, il n’est pas inutile de faire retour en quelques mots sur son contexte (théorique) de production, c’est-à-dire sur l’espace des problèmes dans lequel il s’inscrit. Selon une opposition toute scolaire, on distingue généralement en sociologie de l’éducation les théories de la reproduction – qu’on ait en tête les travaux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ou, dans le contexte anglo-saxon, ceux de Samuel Bowles et d’Herbert Gintis1 – aux théories de la résistance, dont L’école des ouvriers constituerait un exemple emblématique. Le sous-titre de l’ouvrage – How working-class kids get working-class jobs – suffit à souligner le caractère schématique d’une telle opposition. L’intérêt même du travail de Paul Willis tient dans la volonté de dépasser ce type d’opposition en rappelant, description ethnographique à l’appui, que le processus de reproduction sociale, auquel l’institution scolaire contribue selon ses règles et procédures propres, ne s’opère pas sans conflits ni contradictions.
Membre du Center for Contemporary Cultural Studies, dirigé alors par Stuart Hall et Richard Hoggart, Paul Willis s’est ainsi montré attentif à la dimension culturelle et conflictuelle de la scolarisation des classes populaires, et a cherché à saisir, dans leur cohérence symbolique, les attitudes des jeunes d’origine ouvrière face à l’école, au travail ouvrier, à leur condition sociale et à l’avenir.
Pour entrer dans le travail de Paul Willis, on peut rappeler la question posée par l’auteur dès l’abord de l’ouvrage : « La difficulté, lorsque l’on tente d’expliquer pourquoi les enfants de bourgeois obtiennent des boulots de bourgeois, est de savoir pourquoi les autres les laissent faire. La difficulté, lorsque l’on tente d’expliquer pourquoi les enfants de la classe ouvrière obtiennent des boulots d’ouvriers, est de savoir pourquoi ils se laissent faire » (p. 3). Afin de résoudre cette énigme, Paul Willis a réalisé une enquête de terrain de plusieurs mois sur un groupe d’adolescents fils d’ouvriers d’une ville industrielle des Midlands (rebaptisée Hammertown). Il a ainsi pu observer quotidiennement leurs comportements en salle de classe, les interroger régulièrement sur la base de ces observations, et les suivre jusqu’à leur sortie de l’institution scolaire, qui coïncide de près avec leur entrée dans l’univers de l’usine. Il s’agissait pour lui, comme l’écrivent Laurens et Mischi, de saisir la reproduction sociale « par en bas », en donnant une grande place à la production de significations par les jeunes eux-mêmes et sans postuler que cette production constituerait un simple « réflexe de vaincu », autrement dit une forme de rationalisation subjective et a posteriori de leur élimination scolaire.
On pourrait résumer la thèse défendue par Paul Willis comme suit : dans une société structurée par des rapports de classe, et au sein de laquelle le système d’enseignement joue un rôle crucial dans la reproduction de ces rapports et la distribution des places, la scolarisation de masse ne peut pas ne pas engendrer des comportements oppositionnels parmi ceux qui ont objectivement le moins à attendre et à espérer de l’institution scolaire, autrement dit les élèves issus des classes populaires. Or, cette opposition a toutes les chances, non pas d’enrayer le processus de reproduction sociale (comme l’imagine un populisme prompt à mythifier toute action autonome émanant des classes dominées), mais de contribuer à sa réalisation. C’est ce que l’on a proposé d’appeler le « paradoxe de Willis »2 : à travers la résistance active et créative, opposée à une scolarisation jugée vaine, ennuyeuse et répressive, les jeunes des classes populaires tendent à précipiter leur relégation objectivement probable vers des positions socioprofessionnelles souvent similaires à celles de leurs parents (ouvriers et employés). Or, s’ils n’accordent guère de crédit à l’idéologie méritocratique, c’est-à-dire aux promesses de mobilité sociale mises en avant par l’institution scolaire, s’ils considèrent que l’école, quoi qu’ils fassent, est vouée à ne pas être payante pour eux, c’est que leur expérience du monde social leur fait apparaître comme objectivement improbable la réalisation de ces promesses.
Les « gars » (lads) vont donc chercher non seulement à se soustraire à la discipline scolaire, préférant les satisfactions immédiates induites par l’appartenance au groupe de pairs, mais aussi à sortir du système d’enseignement aussi tôt que possible afin d’obtenir un emploi, généralement ouvrier, et ainsi accéder rapidement à une indépendance financière, c’est-à-dire au statut valorisé d’adulte. Manifeste aussi bien dans les conduites en salle de classe que dans le rapport aux savoirs ou les choix d’orientation, la culture anti-école (counter-school culture) que développent les « gars » dans le cadre du groupe de pairs emprunte largement selon Paul Willis à la culture d’atelier, telle qu’elle s’exprime dans les attitudes au travail des ouvriers, et notamment dans leur rapport à la discipline d’usine ou à l’autorité patronale. Ce sont ce que Willis nomme les « pénétrations », c’est-à-dire « les impulsions qui, à l’intérieur d’une forme culturelle, contribuent à faire en sorte que ses membres appréhendent leurs conditions sociales d’existence et leur position au sein d’un ensemble plus vaste [ici la classe ouvrière] » (p. 210). La culture anti-école apparaît donc comme un pan d’un ensemble culturel plus vaste que l’on peut résumer sous le nom de « culture ouvrière » (et dont Michel Verret avait proposé, pour la France, une forte description3),
Mais la culture anti-école est à la fois populaire et masculine, dans la mesure où elle se fonde sur l’opposition entre la « théorie », réduite par ces jeunes à un vernis inutile et prétentieux, et la « pratique », qui seule permet selon eux de juger un homme (selon l’adage populaire « c’est au pied du mur qu’on voit le maçon »), mais aussi sur la valorisation viriliste du travail « manuel », ou plus précisément de l’engagement volontaire dans un travail physiquement éprouvant. C’est pourquoi les « gars » prennent soin de s’opposer – comme le dehors au-dedans ou l’actif au passif – aux femmes, ces dernières étant exclues de la production matérielle dans la sphère marchande (tout en étant assignées aux tâches matérielles dans la sphère domestique), mais aussi aux « fayots » (ear’ oles). Également issus des classes populaires, ces derniers cherchent en effet à réussir à l’école et par l’école, et apparaissent à ce titre aux yeux des « gars » comme des petit-bourgeois (au sens de Bourdieu4). Outre les « pénétrations » évoquées plus haut, Paul Willis met ainsi en évidence des « limitations », qui désignent « les blocages, les diversions et les effets idéologiques qui troublent ou gênent le développement complet et l’expression entière de ces impulsions » (p. 210). Selon lui, les trois « limitations » principales consistent dans la division entre travail manuel et intellectuel, la division de genre et la division raciale. Dans chacun des cas, ces divisions viennent « troubler » le développement de la culture anti-école en tant que dimension de la culture ouvrière, en désignant un « autre » infériorisé et exclu (les « fayots », les filles, les « pakis »).
Pour finir sur quelques remarques critiques à propos de L’école des ouvriers, on peut tout d’abord noter qu’une des forces de l’ouvrage – la volonté de ne pas s’en tenir à un pur « compte rendu de comptes rendus » (pour reprendre les mots de Bourdieu parlant de l’éthnométhodologie) et de prendre le risque de l’interprétation – fait aussi sa faiblesse. Ainsi l’auteur se perd-il parfois dans des discussions théoriques éloignées de son objet, enracinées dans les débats qui avaient cours au sein du Center for Contemporary Cultural Studies. Heureusement, l’ethnographie – dont Paul Willis a par la suite théorisé les vertus dans The Ethnographic Imagination (2000) – nous ramène toujours sur le terrain de l’étude empirique des pratiques et des formes de conscience proprement populaires. Ensuite, on peut se demander ce que l’interprétation proposée par l’auteur doit aux conditions mêmes dans lesquelles a été réalisée la recherche. Plus précisément, les profits d’intelligibilité permis par l’enquête ethnographique ont leur revers : les rhétoriques d’autovalorisation subjective dont le groupe de pairs est le support ne constituent-t-elles pas, dans certains cas, une stratégie de présentation de soi ? Les « gars » retournent-ils le stigmate parce qu’ils ont effectivement intériorisé la supériorité de la pratique sur la théorie et la dignité du travail ouvrier ou, mettant en scène leur rébellion contre le système éducatif, leurs discours constituent-ils une manière de rationalisation, permettant de se faire valoir devant l’enquêteur ? Enfin, il nous semble que le problème de la transition de ces jeunes vers l’emploi – ici l’emploi ouvrier – demeure peu étudié par Paul Willis, dont l’apport essentiel tient dans la description fouillée et, osons le mot, dialectique, des attitudes propres aux garçons d’origine ouvrière à l’égard des études et de l’institution scolaire.
Reste un ouvrage dont on ne peut que conseiller une lecture attentive, tant il constitue une contribution décisive à une sociologie du populaire refusant les tentations croisées du populisme et du misérabilisme5. Il nous semble notamment permettre de poser la difficile question des effets, sur les cultures et les classes populaires, des transformations conjointes qui ont affecté, à partir des années 1980 en France, l’institution scolaire et le système productif.

1 Bourdieu P., Passeron J.-C. (1970), La reproduction, Paris, Minuit; Bowles S., Gintis H. (1976), _Schooling in capitalist America, New York, Basic Books.

2 Voir Palheta U. (2011), « Retour sur le paradoxe de Willis : les destins scolaires des jeunes d’origine populaire dans l’école massifiée », Revue Agone, n° 46, pp. 87–111.

3 Verret M., Creusen J. (collab.) (1996 [1986), La culture ouvrière, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales ».

4 « Le petit-bourgeois est un prolétaire qui se fait petit pour devenir bourgeois » in Bourdieu P. (1974), « Avenir de classe et causalité du probable », Revue française de sociologie, vol. 15 n° 1, p. 25.

5 Grignon C., Passeron J.-C. (1989), Le savant et le populaire, Paris, Le Seuil/Gallimard.

Ugo Palheta
Travail et emploi n°19, janvier 2012
Compte-rendu

La différence entre un écrivain et un non-écrivain est que le premier abandonne la vaisselle qu’il était en train de faire pour se précipiter sur son clavier afin de noter de toute urgence les idées qui lui sont passées par la tête et lui semblent dignes de rendre compte de la réalité qu’il est soucieux de décrire. Alors que le second termine d’abord sa vaisselle, puis, ayant perdu en route tous ces mots qui lui semblaient sur le moment si précieux, s’attèle ensuite à retrouver dans sa mémoire quelque succédané qui pourrait faire l’affaire. La différence entre un intellectuel et un non-intellectuel est que le premier prend des notes en lisant un livre dont il parlera ensuite et construit sa présentation à la façon d’un travail. Le second au contraire le lit comme un dilettante et recherche ensuite dans sa mémoire ce qui l’a frappé pour tenter de le restituer en en oubliant la moitié.

C’est bien sûr à partir de ces secondes positions que j’aimerais conseiller le livre de Paul Willis. En tant que libraire également, et de ce point de vue se pose à moi la question : où le classer ? Dans quel rayon ? En Sociologie bien sûr, car c’en est, et de la très bonne. Mais aussi en Critique sociale, parce que c’en est de la meilleure sorte. On fera l’hypothèse que ces deux qualités se renforcent dans le cas présent.

En effet, il semble aller de soi pour Willis, lorsqu’il écrit ce livre dans la seconde moitié des années 1970, que la société qu’il étudie est avant toute autre chose une société de classes ; il ne semble pas moins aller de soi, alors, que ce simple fait condamne déjà cette société à ses yeux. Le choix de son objet d’étude – une partie de la jeunesse ouvrière d’une ville anglaise au moment de sa transition entre école et travail – ainsi que l’approche à la fois scientifique et radicale dans son analyse confirment la difficulté pour le libraire de choisir entre les deux rayons.

Publié aujourd’hui pour la première fois en français par Agone, ce livre a pour effet de faire paraître bien fade une partie de la production sociologique actuelle. Notamment par la centralité qu’il donne au concept de « force de travail ». L’ancrage indéniablement marxien de ce concept n’empêche pas Willis d’innover et de complexifier l’approche de son objet, qui est en l’occurrence une culture particulière, celle qu’il appelle « culture anti-école » et que développent une partie des jeunes fils d’ouvriers qui deviendront ouvriers à leur tour. Le niveau culturel, pour l’auteur, et en cela il s’oppose au réductionnisme économiste d’un marxisme un peu vulgaire, possède donc une relative autonomie.

C’est ce qui permet de dire que la reproduction de l’ordre social inégalitaire que nous connaissons passe également par l’intérieur, la subjectivité et les choix de ses victimes. La culture anti-école possède en effet une ambivalence qui fait d’elle à la fois, de façon difficilement dissoluble, une forme de résistance et une forme d’acceptation. Par la conscience qui y émerge de l’équivalence de tous les boulots manuels qui leur seront proposés et par l’instrumentalisme que les « gars » opposent donc au travail, cette culture – issue de la culture d’atelier et en phase avec elle – leur permet une certaine dose de prise de conscience que les « fayots » n’ont pas tant ils sont pris dans l’idéologie individualiste diffusée par l’école. Mais par le sexisme et l’anti-intellectualisme qui l’imprègnent et leur font valoriser le travail manuel (et les retours matériels et symboliques qui sont liés à leur entrée précoce sur le marché du travail) comme mise en œuvre – virile – de leur force de travail et entrée dans « la vraie vie », cette culture les conduit dans un « piège » qui se referme au moment où il leur est trop tard pour s’en tirer : ils se rendent bientôt compte qu’il leur faudra passer le reste de leurs jours dans un travail qui, une fois passés les charmes du début, n’offre pas vraiment de sens.

L’auteur possède une double vertu plutôt rare de nos jours : d’une part, il garde constamment à l’esprit, et dans son langage, le soucis intime de décrire la société de classes sans se priver de la critiquer radicalement (sans rupture théorique !), en n’hésitant pas à suggérer que la seule vraie solution serait son dépassement pur et simple et en tentant notamment de déceler dans la culture anti-école les éléments de radicalité positive qui s’y trouvent ; mais, d’autre part, il montre le soucis symétrique de ne pas tomber dans un romantisme qui consisterait à encourager unilatéralement cette culture, y compris certains éléments parfois intolérables qui s’y trouvent, en refoulant purement et simplement la conscience de ses réelles limitations et contradictions.

Il en vient dans ses conclusions à présenter quelques pistes au niveau éducatif, qui sont, pour une fois dans ce genre d’exercice propositionnel que pratiquent couramment les sociologues, non dénuées d’intérêt, voire de radicalité ; en soulignant cependant que leur domaine est limité et que ces limites sont dues aux structures profondes de la société. Souligner les limites de l’action sans se condamner au fatalisme et à l’inaction, c’est une des difficultés de la vie et de la politique… et c’est sans doute l’un des traits les plus stimulants de ce livre qui montre ainsi la qualité de compréhension de son objet que le sociologue a atteint par son travail ethnographique et analytique :

« Refuser le défi du quotidien – au nom de la mainmise rétrospective de la contrainte structurelle – revient à nier la marche de la vie et de la société elles-mêmes. L’échec est alors théorique tout autant que politique. C’est la dialectique de la reproduction qui s’en trouve niée. La tension nécessaire entre les actions à court terme menées avec bonne volonté en fonction de règles générales sur “la bonne marche à suivre” et leurs résultats imprévisibles à long terme est un trait habituel de la vie de l’ensemble des agents sociaux : c’est ce que tous les pères et toutes les mères apprennent à faire tous les jours. Il n’y a aucune raison que nous ne puissions pas demander à ceux dont le travail touche au social et à l’assistance d’agir sous la contrainte de la tension et de l’ironie des liens entre ces deux niveaux de leur activité.

» L’ensemble de cette enquête a montré à la fois le degré d’efficacité et le degré de non-correspondance (vis-à-vis des structures) du niveau culturel. Cela signifie qu’il existe un peu d’espace pour l’action au niveau culturel, et qu’il est certainement possible d’exposer avec d’avantage de clarté aux membres d’une culture ce que celle-ci leur “dit” au sujet de leur localisation structurelle et sociale. Il est possible au moins de mettre à nu les illusions portées par les idéologies plus ou moins officielles. De même qu’il est possible de suivre une approche qui, sans insulter ni ignorer la classe ouvrière, reste consciente de l’importance – et non de l’inéluctabilité – des facteurs structurels. » (pp. 314–315)

Yann Buxcel
Librairie Basta (Suisse), 19/12/11
Debout les autodamnés d'Angleterre

Les contradictions de la culture ouvrière à travers l’étude pionnière de Paul Willis

Le risque est grand, quand on dit d’un livre « c’est un classique », de le renvoyer au passé, et de perdre par là même de vue son actualité, le caractère intact de sa puissance subversive, sa capacité à nourrir la réflexion contemporaine. Tel est le sentiment que l’on éprouve à la lecture de l’École des ouvriers de Paul Willis, paru en Angleterre en 1977, avec lequel les éditions Agone inaugurent une collection intitulée « L’ordre des choses ». Certes, cet ouvrage compte, d’abord, comme l’un des textes phares des cultural studies, ce courant de pensée né au Royaume-Uni dans les années 60 sous l’impulsion d’auteurs comme Richard Hoggart, Raymond Williams ou encore Stuart Hall, et dont les travaux suscitent un engouement croissant en France depuis une dizaine d’années. L’objectif de ces chercheurs ? Étudier les « styles de vie » des milieux populaires, saisir leurs rapports à l’école, aux médias, à la littérature, au cinéma, à la culture dominante ou la culture de masse. Fidèle à cette inspiration, Willis a mené sa célèbre enquête ethnographique dans une cité industrielle anglaise, à laquelle il a donné le nom de Hammertown. Pendant plus de deux ans, il a suivi une quinzaine de fils d’ouvriers. Il les a observés dans leur collège, puis au travail (ils ont quitté l’école à 16 ans). Il les a accompagnés au pub, au sport, a conduit des entretiens approfondis avec eux, ainsi qu’avec leur entourage. Il en ressort un portrait riche et émouvant de la vie quotidienne des adolescents de la classe ouvrière.

« Chochottes ». Mais la force de cet ouvrage est de ne pas se limiter à une enquête descriptive. Willis a le souci constant de l’exigence théorique. Il fait de son investigation le point de départ d’une méditation sur l’une des interrogations majeures des sciences sociales : la logique de la reproduction sociale. Pourquoi les inégalités de classe se perpétuent-elles si aisément ? Pour quelles raisons « les enfants de bourgeois obtiennent-ils des boulots de bourgeois » et « les enfants de la classe ouvrière des boulots d’ouvriers » ? Et Willis de montrer comment, contrairement à ce que l’on pourrait s’imaginer, les mécanismes de l’élimination et de la relégation scolaires ne sont pas vécus par ceux qui en sont victimes comme une violence, une contrainte, une exclusion. Ils sont éprouvés sur le mode du « choix », de l’« affirmation » – voire comme une « forme de résistance ». Domine en effet, dans les classes populaires, une « culture anti-école ». Les garçons construisent et affirment leur identité dans le cadre d’un rejet du « travail intellectuel », de la valeur des diplômes et de la connaissance. Tout ceci est associé au féminin, aux « chochottes », aux « fayots ». Ce refus de l’attitude scolaire les conduit à s’opposer activement à l’autorité des professeurs : bavardage, chahut, absentéisme. À l’inverse, leur obsession de la masculinité les amène à valoriser la force physique, l’agressivité, le « travail manuel ».

« Don volontaire ». Par conséquent, lorsque, à la fin de leur dernière année de scolarité obligatoire, ces jeunes quittent l’école pour devenir monteurs de pneus, poseurs de moquette, machinistes, plombiers, etc., et obtiennent ainsi des positions comparables à celles de leurs parents, ils ont l’impression d’être libres, d’obéir à leur souhait. Conclusion : il existe un moment dans la culture ouvrière où le « don volontaire de sa force de travail » représente « à la fois » une « élection » et une « insertion dans un système d’exploitation et d’oppression ». Il y a, selon Willis, une participation objective des dominés à leur propre domination : l’acceptation de « rôles subalternes dans le capitalisme mondial » obéit à un processus d’« autodamnation ».

Cette analyse démystificatrice amène Willis à prendre ses distances avec la célébration des « valeurs de la culture populaire ». Elles ne lui semblent subversives qu’en apparence. Elles agissent plutôt dans le sens d’une perpétuation du système des classes. D’autre part, Willis souligne à quel point cette culture est imprégnée par un racisme et un sexisme virulents – qui peuvent fort bien servir des « interprétations réactionnaires ou fascistes » de la réalité : une politique progressiste et émancipatrice ne saurait dès lors faire l’économie, aussi, d’un examen critique de la culture ouvrière. À l’heure où un marxisme sommaire opère un retour en force dans l’espace public, ce livre pourrait devenir un élément majeur dans le renouveau d’une pensée de gauche.

Geoffroy de Lagasnerie
Libération, 24/11/11
L'école des héritières-ers

Le thème de la reproduction de l’ordre social au sein de l’école n’est pas nouveau. Dans les années 1960, les travaux sociologiques de P. Bourdieu et J.-C. Passeron ont en effet montré que la réussite scolaire dépendait essentiellement d’un capital culturel hérité hors de l’institution scolaire. Or, comme les valeurs véhiculées par l’école (la compétition, la méritocratie, l’individualisme, l’autorité) correspondent, par un curieux hasard, aux valeurs bourgeoises, les enfants éduqués dans cet esprit ont «naturellement» plus de chances de prospérer à l’école et d’obtenir ainsi des emplois au sommet de la hiérarchie sociale. Ce faisant, ces études laissaient entendre que les enfants des classes populaires subissaient passivement l’exclusion scolaire dont ils-elles étaient victimes.
Le livre du sociologue anglais Paul Willis, publié en anglais une première fois en 1977 et enfin traduit en français, vient combler cette faiblesse. Dans une enquête de terrain menée durant les années 1970 au sein d’un collège d’une ville ouvrière anglaise, située dans la région industrielle des Midlands, l’auteur montre en effet comment des enfants d’ouvrières-ers en viennent, progressivement, à «choisir» des professions socialement dévalorisées. Loin d’être simplement écartés par l’institution scolaire, les «gars» (surnom que se donnent les membres du groupe entre eux) participent en fait activement à leur exclusion, en se constituant une culture propre et proprement anti-scolaire.
En particulier, les «gars» rejettent à la fois toutes les formes d’autorité, l’idéologie méritocratique et la hiérarchie fondée sur la distinction entre intellectuelles et manuel-le-s, comme autant de valeurs assimilées à l’ordre bourgeois. A l’inverse, ils valorisent le travail manuel et la solidarité (ce qui explique leur haine des fayots). Ces comportements antiscolaires, comme le fait remarquer Paul Willis, s’apparentent en réalité au monde du travail ouvrier et particulièrement à la culture d’atelier.
Ce livre rappelle ainsi qu’il faut se défaire du mythe selon lequel la réussite scolaire relèverait à la fois de la volonté propre des individus et/ou de leurs capacités intellectuelles; celle-ci est en effet intimement liée à l’environnement familial et aux situations économiques et sociales des individus.
Aussi, face au cercle de la reproduction sociale, il existe deux postures. Soit on essaie de donner une chance égale à chacune et chacun de «réussir», soit on abandonne tout principe qui fonde la hiérarchie sociale. La première solution reproduit à l’infini de l’inégalité, la seconde s’efforce de penser l’émancipation de toutes et de tous en posant l’égalité comme un préalable et non comme une finalité. A nous de choisir.

Thierry Bornand
Pages de gauche n°105, novembre 2011
Compte-rendu

Le refus de la connaissance scolaire par les fils d’ouvriers et le sentiment qu’ils « en savent plus » font écho à l’idée très répandue dans les classes populaires de la supériorité de la pratique : « Un brin de zèle vaut une bibliothèque de diplômes », annonce un grand placard placé dans l’atelier. L’aptitude pratique vient toujours en premier ; elle est préalable à toute autre forme de savoir. Alors que le petit-bourgeois considère les diplômes comme un moyen d’accroître les choix qui s’offrent à lui, du point de vue de la classe ouvrière, si le savoir ne se justifie pas, il faut le rejeter. De l’école à l’usine, ce livre rend compte de la façon dont, en désorganisant l’encadrement scolaire, en s’opposant aux « fayots », « les gars » privilégient leur sortie du système scolaire, anticipant le fait que l’école ne leur promet aucun avenir collectif en dehors du travail manuel. Ce classique de la sociologie du monde ouvrier est suivi d’un entretien avec l’auteur, réalisé en 2011, et d’une postface de Sylvain Laurens et Julian Mischi.

Lire l’article sur le site de la revue

Revue Formation Emploi, octobre-décembre 2011
Compte-rendu

« The deadliest domination comes through the domination of trivia », Paul Willis, Profane Culture, 1978 (p. 3)

Publié pour la première fois en 1977 et traduit depuis dans plusieurs langues, l’ouvrage aujourd’hui classique de Paul Willis Learning to labour est désormais accessible intégralement en français, chez Agone1, après une première synthèse publiée dans les Actes de la recherche en sciences sociales en 19782.

C’est après une thèse de doctorat sur les « Bikers » et les « Hippies »3 que Paul Willis oriente ses recherches sur les formes culturelles quotidiennes de la classe ouvrière dans les Midlands, sa région natale. Il met en évidence la façon dont elles s’inscrivent dans des processus de reproduction routiniers, zone grise où s’articulent presque harmonieusement domination et résistance. Le constat de départ pourrait être résumé ainsi : « La difficulté, lorsqu’on tente d’expliquer pourquoi les enfants de la classe ouvrière obtiennent des boulots d’ouvriers, est de savoir pourquoi ils se laissent faire » (p. 3).

Paul Willis suit alors pendant dix-huit mois un groupe de jeunes hommes au moment de leur passage de l’école au travail (et à leur vie adulte). L’analyse de leur vie quotidienne est une façon d’interroger au plus près les processus de reproduction en éprouvant à la fois leur manière de médiatiser cette transition entre deux mondes sociaux et le rôle de l’École dans le maintien des divisions de classes. Le contexte de l’enquête est important : l’âge de la scolarisation vient d’être élevé à 16 ans en Angleterre, la multiplication des discours publics sur l’égalité et la promotion sociale de tous s’accompagnant dans les faits du maintien plus durable dans le système scolaire d’élèves qui jusqu’à présent en étaient exclus précocement. « En définitive », ces élèves finissent par occuper les mêmes emplois ouvriers que leurs parents.

Pour le comprendre, Paul Willis propose une ethnographie minutieuse de la sociabilité des « gars » (the lads) à l’École, en interrogeant les mécanismes de domination et de résistance à cet ordre scolaire et en tenant ensemble ce qui se joue à l’école et dans d’autres lieux, comme la famille et l’usine. Son étude empirique montre que pour se reproduire, les situations de classe s’appuient sur la participation des élèves. L’orientation vers des métiers manuels n’est ainsi pas le fait d’une élimination scolaire décidée par en haut, mais le résultat combiné d’un processus de sélection non explicite et d’auto-élimination actif fondé sur la conscience du jeu de dupes proposé par l’École : à l’implicite « comportez-vous bien et vous obtiendrez des diplômes et de meilleurs emplois », les « gars » de Paul Willis opposent un « quitte à s’en aller, que cela se passe selon nos propres règles (et de manière spectaculaire…) ». Ces « gars », qui ne sont pas des « pâtes molles » passives sur lesquelles agiraient les logiques de domination, s’opposent parfois farouchement aux valeurs de l’institution et à l’idéologie scolaire (à ce que Willis nomme le « paradigme pédagogique » : p. 110 et suivantes). Ils y résistent en s’appropriant cet ordre scolaire et en le reformulant dans une culture anti-école aux logiques correspondantes avec la culture ouvrière, ultime pied de nez à cette institution et ses représentants qui ne tiendront pas leurs promesses, alors à quoi bon jouer le jeu ?

Dans la lignée de Richard Hoggart et de Stuart Hall, Paul Willis investit, sans populisme, la question de l’autonomie des classes populaires et montre de ces gars ce que d’autres auraient décrit comme un art de résister. Sans populisme, car l’analyse de l’art de résister est attentive aux limites de ces formes de résistance et même aux manières dont elle peut contribuer à maintenir l’ordre des choses. Ces résistances multiples, frontales ou détournées, fondamentales ou dérisoires, mais toujours créatives et actives, vécues comme les seules manières de se positionner face à un ordre des choses dont ils savent au fond qu’ils ne le renverseront pas et quelle place il leur réserve. La culture anti-école des gars repose sur le groupe (qui développe une « même perspective sociale » et une « structure évaluative » permettant l’opposition aux normes culturelles dominantes (p. 28) et la délimitation du « eux » et du « nous »), un temps spécifique (le maintenant qui ne peut être retardé, consacré à « perdre un temps précieux » p. 51), d’un langage et d’un style, de qualités (le sens de la débrouille, le courage, le sens du moment), d’adversaires (les « fayots » – Lobes – et les représentants de l’institution) mais aussi d’une attention permanente à la mise en scène de la réalité (autour du jeu, de la rigolade) qui allège la mélancolie du quotidien (p. 52). Elle peut-être envisagée comme « la perception, depuis une culture ouvrière héritée et retravaillée, de l’ensemble des cadres promus par le paradigme pédagogique (un bon comportement contre un bon diplôme, des diplômes contre un emploi qualifié et un bon salaire) » (p. 397). Culture oppositionnelle structurée selon des schèmes de représentation du monde social qui recoupent en partie le paradigme pédagogique et la culture ouvrière, la culture anti-école n’est toutefois que partiellement autonome et reste fondée implicitement sur la reconnaissance de la légitimité culturelle. Elle n’aboutit pas à son rejet total, les « gars » n’y résistent pas de manière collective mais individuelle, leur connaissance poussée des règles du jeu n’aboutissant pas à la volonté de renverser l’ordre des choses. Cela s’explique par le fait que dans la culture anti-école, les « pénétrations culturelles » (comme appréhension par ses membres du fonctionnement réel du système scolaire et de leur destin social probable) ne sont que partielles car des « limitations » viennent maintenir des divisions dans le groupe ouvrier (divisions de genre et ethniques notamment) et empêchent une prise de conscience et une action collectives (p. 209–269).

Pour développer cette argumentation, le livre s’organise en trois parties. La première, « Ethnographie », restitue finement les résultats de l’enquête en nous immergeant dans le quotidien des « gars » et nous rend spectateur de leur ingéniosité pour contester l’ordre scolaire. Ce rendu ethnographique, organisé autour de trois points (les formes d’opposition à l’école cristallisées dans la culture anti-école, ses points de contact avec la culture ouvrière et le processus de préparation subjective au travail) permet d’éclairer les processus de domination à partir de l’étude de la vie quotidienne et des attitudes et activités de ceux qui les subissent. L’attention portée aux pratiques et aux formes subjectives des acteurs anéantit ici les approches marxistes les plus mécanistes de la domination en soulignant la créativité et l’autonomie relative de ces garçons, leurs oppositions et leurs négociations multiples, leur humour tranchant ou potache qui sanctionne l’appartenance au groupe et adoucit le quotidien : « Je crois que c’est un talent très pratique, c’est tout pas qu’on peut se sortir de n’importe quelle situation. Si on peut rigoler, si on peut se faire rigoler, je veux dire que ce soit vraiment convaincant, ça peut vous sortir d’un million de situations […] Putain, on deviendrait dingue si on n’avait pas une bonne rigolade de temps en temps » (Joey p. 53). Cette citation est pourtant ambivalente et laisse penser, comme dans certains passages de la première partie, que les formes de résistance ne sont pas toujours faites d’amusement et de rires, mais qu’elles ont sans doute un coût pour ceux qui les vivent. On aimerait ainsi voir développer cette gamme de formes subjectives (doutes, incertitudes, désillusions ou peut-être souffrances) qui accompagnent les pratiques des « gars » quand ils accélèrent ainsi le processus de fermeture de leur destin social.

En suivant les « gars » pendant plusieurs mois, l’auteur met au jour les ressorts d’une culture anti-école en partie façonnée en fonction des contextes et des situations rencontrées, et en partie héritée et/ou en continuité avec certains aspects de la culture d’usine4. Il le fait à partir d’un dispositif d’enquête minutieux et ingénieux pour entrer sur le terrain, et y rester. Il multiplie les sites et les groupes observés dans des écoles populaires socialement différenciées, afin de penser les « gars » de manière relationnelle et de les restituer dans un espace social local. Il les suit en classe mais aussi en dehors, dans les temps non scolaires. Cette ethnographie ne vise pas seulement à décrire, mais à analyser au concret la reproduction d’une société de classes. Au-delà de la richesse des éléments livrés sur la culture anti-école, de l’intérêt de la démarche de l’auteur, cette partie montre aussi en pratique ce que peuvent être des espaces variés de contestation en nous entraînant dans une zone limite du fonctionnement de l’institution (scolaire), où les marges de manœuvre pourtant limitées formellement deviennent un terrain de jeu et permettent de lever le voile sur la réalité objective du système en repoussant les dispositifs et les acteurs de l’institution dans leurs retranchements.

La seconde partie, « Analyse », décortique théoriquement le fonctionnement de la culture anti-école et ses relations avec la culture ouvrière et le paradigme pédagogique. Même s’il n’est pas aussi clair à la lecture de l’ouvrage, ce découpage (pratique/théorie) reste contestable en ce qu’il scinde un peu artificiellement l’argumentation. D’autant que l’analyse foisonnante de l’auteur (qui vise aussi à discuter les travaux de son époque à partir d’une enquête ethnographique) n’est pas toujours évidente à suivre, autour d’une approche marxiste propre au contexte de production de l’ouvrage5, qui tend à homogénéiser certains processus ou intérêts à agir, par exemple l’analyse de l’institution et de ses représentants, trop vite envisagés du côté des « conformistes » et/ou relevant du paradigme pédagogique. De la même manière, le groupe des Lads est composé d’individus sociologiquement distincts qui par la culture anti-école éprouvent des rapports variés à l’École et à leur destin, peut-être pas exactement les mêmes en fonction de ces différences. Si l’auteur montre toutes les différences entre le groupe des « fayots » et des « gars », on aimerait, comme dans le travail de Nicolas Renahy dans Les gars du coin6 voir varier les positions au sein du groupe, et ainsi comprendre comment ils incarnent individuellement et les uns par rapport aux autres plus ou moins les qualités de la culture anti-école ; comment celle-ci se réfracte différemment en eux.

La troisième et dernière partie, « Retour sur une enquête », se compose de trois chapitres qui correspondent à trois niveaux de réflexivité sur l’enquête. Tout d’abord, l’appendice de la version de 1977 livre le regard des « gars » sur l’enquête et l’enquêteur au moment de sa première publication (p. 331–340). Puis un entretien avec l’auteur réalisé en 2011 replace avec intérêt cette recherche dans le courant des Cultural Studies et au sein des travaux du Centre de Birmingham en soulignant les correspondances entre cette trajectoire collective et celle de l’auteur d’une part, entre ce dernier et les « gars » d’autre part (p. 341–384). Enfin, la postface de Sylvain Laurens et Julian Mischi vient rappeler toute l’actualité de cette recherche pionnière et la pertinence de sa traduction (p. 385–421). Car malgré les critiques facilement opposables à un travail qui a nourri des recherches en sociologie de l’éducation (surtout) et dans les Cultural Studies ces dernières décennies (et permis ainsi de formuler ces critiques par la cumulativité des recherches), L’école des ouvriers reste aujourd’hui un travail original et contemporain.

Cette enquête naît dans l’effervescence du Centre d’études des cultures contemporaines (CCCS) de l’Université de Birmingham qui dans les années 1960 voit émerger et se structurer les Cultural Studies. Il faudrait plus de quelques lignes pour rappeler que ce courant d’études dont l’histoire est complexe et non dénuée d’ambiguïtés vise à analyser les rapports entre culture et société en les rapportant notamment à l’origine sociale, au genre, à l’âge et aux appartenances nationales. Les Cultural Studies rompent avec la tradition des études littéraires dont elles sont issues en envisageant la culture sous l’angle des « modes de vie » perçus comme un ensemble de pratiques sociales signifiantes indissociables les unes des autres. Cette perspective de recherche se veut critique et imprégnée d’une vision marxiste de la société, ayant comme parti pris une défiance à l’encontre de l’idée d’une culture de masse et homogène, productrice d’un public de consommateurs7. Sont ainsi investis les modes de vie de la classe ouvrière et leur rapport à la domination autour d’objets aussi divers que la culture rock et les « Punks »8, les lecteurs de romans roses9 ou encore le monde des « gars »10 et des adolescentes11, la culture étant une manière d’y interroger « les rapports de pouvoir, les mécanismes de résistance et la capacité à produire d’autres représentations de l’ordre social légitime »12. L’école des ouvriers (ainsi que l’entrée de Paul Willis dans le monde académique) s’inscrit donc dans ce contexte intellectuel mais aussi politique de la fin des années 1960, Birmingham étant, pour les chercheurs du Centre de Birmingham, le terrain d’une série de transformations sociales, politiques et intellectuelles propices à l’analyse politique des pratiques culturelles des groupes populaires. L’interview de Paul Willis en appendice de l’ouvrage (« Entrer dans la boîte noire de l’école ») nous plonge dans cette atmosphère de mobilisations, de sit-in et de politisations imbriqués aux réflexions savantes sur les phénomènes et les changements culturels, organisés par Stuart Hall lui-même, alors directeur du Centre (succédant à un Richard Hoggart plutôt mal à l’aise face à cet infléchissement institutionnel). Un lecteur contemporain qui découvrirait aujourd’hui L’école des ouvriers pourrait être tenté de l’envisager seulement comme un produit de son temps, daté (en en restant à la série de décalages que produit sa traduction)13. Ce serait passer à côté d’un grand ouvrage et des apports considérables de cette enquête phare des Cultural Studies et de la sociologie de l’éducation.

1 Premier livre de la nouvelle collection « L’ordre des choses » d’Agone.

2 Willis P., « L’école des ouvriers », ARSS, 1978, vol. 24, 1.

3 Willis P., Profane Culture, London and New York, Routledge, 1978.

4 Les nombreux passages de moments collectifs des « gars » (notamment les « mises en boîte ») font penser à l’« Eigen-sinn » décrite par Ludtke à propos de la vie à l’usine des ouvriers allemands dans les années 1930, ce sens de soi fondé sur la résistance à un ordre social en grappillant un peu de plaisir, d’espace, en détournant le système à son avantage pour s’accorder des moments entre soi, Ludtke A., « La domination au quotidien. “Sens de soi” et individualité des travailleurs en Allemagne avant et après 1933 », Politix, 1991, vol. 4, 13. Pour un récit « de l’intérieur », voir aussi l’ouvrage de Marcel Durand, Grain de sable sous le capot. Chronique de la chaîne à Peugeot-Sochaux, Paris, La Brèche-PEC, 1990 : « Si l’erreur ne vient pas de nous, deux solutions se présentent : ou bien on laisse aller et c’est un des fayots du chef ou le chef lui-même qui rattrape le boulot […] Le fayot doit d’abord démonter, puis refixer la bonne (planche). On l’encourage en lui criant « travaille feignant ! » (:31).

5 Précisons que tout en s’appuyant sur certains concepts et schèmes marxistes (par exemple, la « force de travail » est très présente dans l’ouvrage), Willis le met aussi partiellement à distance en prenant pour objet les formes culturelles et leur dimension subjective. Au moment de son enquête, le travail des théoriciens de la reproduction Bowles et Gintis est particulièrement central. L’argumentation des deux auteurs est assez simple. Dans les sociétés capitalistes, l’école a pour principale fonction la reproduction des rapports sociaux, s’agissant alors de produire une force de travail adaptable au système économique. L’apprentissage de compétences techniques est ici moins important que celui d’attitudes et d’habitudes dociles (ainsi que la croyance en l’équité du système), auquel participe pleinement l’école par l’apprentissage continu des valeurs dont l’entreprise a besoin comme la ponctualité, l’obéissance, etc., cf., Bowles S. et Gintis H., Schooling in Capitalist America : Educational Reform and the Contradictions of Economic Life, London, Routledge and Kegan Paul, 1976.

6 Renahy N., Les gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, Paris, La Découverte, 2006.

7 Le Grignou B, Du côté du public. Usages et réceptions de la télévision, Paris, Economica, 1999, pp. 47 et suivantes.

8 Hebdige D., Subcultures. The Meaning of Style, London, Methuen, 1979.

9 Radway R, Reading the Romance. Women, Patriarchy and Popular Literature, London, Verso, 1987.

10 Willis P, Learning to Labor. How Working Class Kids Get Working Class Jobs, New York, Columbia University Press, 1977.

11 Mc Robbie A, “Jackie Magazine : An Ideology of Adolescent Femininity”, in Bernard Waites (Eds.), Popular Culture, London, Routledge, 1981.

12 Mattelart A et Neveu É, « Cultural Studies Stories. La domestication d’une pensée sauvage ? », Réseaux, 80, 1996, pp. 22–23.

13 Décalages entre le moment et le lieu de l’enquête dans l’Angleterre industrielle du début des années 1970 et sa traduction française intégrale de 2011, qui renvoient à des configurations sociales, théoriques et épistémologiques différentes (l’enquête se déroule dans un moment qui ne connaît pas encore le chômage de masse ni le morcellement des classes populaires, moment aussi de structuration des sciences sociales dans de nombreux pays, alors balisé par les approches marxistes et structuralistes).

Lire l’article sur le site de Liens socio

Ludivine Balland
Liens socio, octobre 2011
Les ouvriers et l'école, la mauvaise conduite en maraude…

Comment les enfants d’ouvriers finissent-ils par obtenir des boulots d’ouvriers ?

Paul Willis s’en est posé la question dans une étude magistrale, enfin éditée en France…

Comment et non pourquoi : car le pourquoi, on le connaît, tant ont proliféré les études sur la reproduction sociale à l’école. En revanche, en explorant le comment, c’est à l’ethnographie de la classe ouvrière anglaise que s’est contraint Willis, tout autant que ce comment lui imposait d’analyser les discours de coercition que l’école met en place quand elle rencontre une opposition aussi systématique.

Pour y parvenir, Paul Willis a construit son étude depuis “le banc du fond de classe”, dix-huit mois durant immergé au cœur du bassin industriel le plus dur d’Angleterre, les Midlands. Et quelle intelligence n’y a-t-il pas rencontrée, ainsi qu’en attestent les nombreux entretiens publiés dans l’étude ! Car s’il explicite bien des parcours individuels d’auto-damnation, l’on aurait tort de s’arrêter à cet aspect des choses, ainsi que le font nos préfaciers. D’une part parce que cette réponse n’est pas si inappropriée que cela – elle construit la sociabilité dans laquelle il leur faudra bien vivre –, et ensuite parce que cette confrontation à l’idéologie méritocratique de l’école en dévoile l’hypocrisie avec une pertinence rare. Rappelant, comme le fait l’un de ces gamins indisciplinés, que le pouvoir de l’école repose en fin de compte sur la loi et la coercition de l’État (la police finit toujours par entrer dans l’école pour résoudre les problèmes qu’elle ne sait aborder), l’essai nous montre des gaillards parfaitement conscient du fait que l’école troque très vite et sans vergogne son paradigme pédagogique contre un paradigme moral, pour en appeler à la responsabilité des individus quand sa pédagogie et ses programmes n’offrent plus de prises sur eux. Mystification suprême dans cette forme de l’échange social entre deux mondes sociaux inégaux, que celle qui voit l’objectivité pédagogique disparaître derrière le brouillard du devoir moral, de l’humanisme abstrait et du discours de la responsabilité sociale.

Prodigieuse intelligence aussi de cette contre-culture sauvage, qui sait parfaitement pointer le champ de prédilection de l’école comme étant celui de la zone du formel, auquel opposer nécessairement la zone de l’informel, c’est-à-dire non pas celle du concept et du savoir, de l’ordre des mots et de la pensée, mais au contraire, contre les règles du langage et de la pensée coercitives, glander, sécher, rigoler pour arracher un espace physique et symbolique à l’institution et à ses règlements. La mauvaise conduite en maraude, en quelque sorte, qui pose la question de la légitimité de l’école en tant qu’institution, incapable d’offrir aux enfants d’ouvriers un cadre plus adéquat de formation intellectuelle. C’est enfin la manière dont l’école façonne la culture du travail manuel dans la société anglaise que l’essai explicite avec beaucoup de rigueur.

Lire l’article sur le blog de Joël Jegouzo

Joël Jegouzo
Blog de Joël Jegouzo, 27/09/11
Le vendredi 6 avril 2012    La Ciotat (13)
Portrait du traducteur en caméléon

Rencontre avec Bernard Hœpffner, traducteur chez Agone de :
À ma guise (2008) et Écrits politiques (2009) de Georges Orwell ;
La Prodigieuse Procession (2011) de Mark Twain ;
L’École des ouvriers (2011) de Paul Willis

18h30. Librairie Poivre d’âne, 12 rue des Frères Blanchard

Renseignements : 04 42 71 96 93

dans le cadre des “Escales en librairies”
organisées par l’association “Libraires à Marseille”
en partenariat avec le Conseil général des Bouches du Rhône

Le jeudi 5 avril 2012    Marseille 1 (13001)
Portrait du traducteur en caméléon

Rencontre avec Bernard Hœpffner, traducteur chez Agone de :
À ma guise (2008) et Écrits politiques (2009) de Georges Orwell ;
La Prodigieuse Procession (2011) de Mark Twain ;
L’École des ouvriers (2011) de Paul Willis

19h. Librairie L’Odeur du temps, 35 rue Pavillon

Renseignements : 04 91 54 81 56

dans le cadre des “Escales en librairies”
organisées par l’association “Libraires à Marseille”
en partenariat avec le Conseil général des Bouches du Rhône

Le vendredi 23 mars 2012    Auch (32)
Rencontre-débat autour de « L'école des ouvriers »

Rencontre-débat avec Ludivine Balland, sociologue et auteure d’une recension critique du livre de Paul Willis, L’école des ouvriers.

18h. Librairie Les petits papiers, 22 rue Dessoles

Informations : 05 62 59 38 10
www.lespetitspapiers.org

Le vendredi 3 février 2012    Nantes (44)
Conférence de Paul Willis

Conférence de Paul Willis autour de son livre, L’École des ouvriers à l’université de Nantes.

14h30. Salle de conférence, bâtiment de la Censive (arrêt de tram Petit port-Facultés)
Organisation : Marie Cartier, MCF en sociologie (CENS), Eve Meuret-Campfort et Camille Trémeau, doctorantes en sociologie (CENS)

Du mardi 31 janvier au mercredi 1 février 2012    Paris 17 (75)
Journées d'études Paul Willis

Sur le thème “Enjeux et postérité d’un classique des sciences sociales. Paul Willis, L’école des ouvriers.”
Journées d’études en présence de l’auteur.

Entrée libre
CSU, 59–61, rue Pouchet – Paris 17e
Programme détaillé

Le mardi 17 janvier 2012    Marseille (13)
Apprendre le travail

Rencontre organisée par Approches, Cultures et Territoires (ACT) autour du numéro de revue Agone 46 Apprendre le travail
et du livre de Paul Willis L’école des ouvriers avec Ugo Palheta et Sylvain Laurens.

18h30. Cité des associations, Canebière.

act@approches.fr
www.approches.fr

up
Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D