Dans la collection « L'Ordre des choses »

 
couverture
Sylvain Laurens
Les Courtiers du capitalisme
Milieux d’affaires et bureaucrates à Bruxelles

Parution : 14/09/2015

ISBN : 9782748902396

Format papier
468 pages (12 x 21 cm) 22.00 €
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À Bruxelles, loin des ONG, les lobbies patronaux préfèrent le huis-clos avec les bureaucrates pour faire progresser leurs affaires.

Pour un lobbyiste, connaître des bureaucrates plus ou moins personnellement permet de savoir quand il est encore utile de pousser une position et quand, à l’inverse, il ne sert à rien de se montrer insistant : « En fait, le Parlement européen, si tu veux faire une analogie, c’est comme si tu avais une table de poker ; et à cette table de poker-là, les gens doivent montrer leur jeu. Au Parlement, tu dois montrer ton jeu. Donc les libéraux c’est ça, la droite c’est ça et les socialistes c’est ça. Tu lis les amendements, tu vois d’où ça vient. Et le type de la Commission qui bosse là-dessus depuis deux ans à fond, il voit tout de suite dans le style de la rédaction, dans l’idée qui est poussée, comment ça a été amené et à quelle industrie il a affaire. »

À partir d’archives inédites et d’observations réalisées auprès des lobbys patronaux, ce livre analyse les relations qu’entretiennent les représentants des intérêts économiques avec les agents de la Commission européenne.
Pour parvenir à leurs fins, les lobbyistes doivent se fondre dans les logiques de productivité de l’administration communautaire : les plus grandes firmes apprennent ainsi à manier le jargon des technocrates pour maintenir leur position, et enrôlent des experts scientifiques pour répondre aux attentes pratiques de tel ou tel chef de bureau. Et les liens intimes qu’entretient le capitalisme avec la bureaucratie se voient quotidiennement réactualisés.

Sociologue à l’EHESS, Sylvain Laurens est l’auteur d’Une politisation feutrée. Les hauts fonctionnaires et l’immigration en France (Belin, 2009). Ses recherches se situent à l’intersection de la socio-histoire de l’État et de la sociologie des classes dominantes.

Dossier de presse
SUR LES ONDES
A retrouver...
Les courtiers du capitalisme Lionel Francou Culture Remains, 25 février 2016
A Bruxelles, une bureaucratie libérale Paul Jorion Le Monde, 02/02/2016
Les Courtiers du capitalisme Yves Faucoup Mediapart, 15/01/2016
Face au capital bureaucratique européen Cédric Durand Contretemps, 04/12/2015
Compte-rendu Igor Martinache Lectures, 14/10/2015
Les courtiers du capitalisme. Milieux d'affaires et bureaucrates à Bruxelles Christian Chavagneux Alternatives économiques, Octobre 2015
SUR LES ONDES

BFM Business Émission La librairie de l’Eco du 18 septembre 2015
http://bfmbusiness.bfmtv.com/mediaplayer/video/le-duel-des-critiques-jean-marc-daniel-et-christian-chavagneux-1809–636721.html

France Inter Émission Comme un bruit qui court du 10 octobre 2015
http://www.franceinter.fr/emission-comme-un-bruit-qui-court-de-nos-poubelles-a-bruxelles

Aligre FM Émission Voix contre oreille 14 octobre 2015
http://voixcontreoreille.org/emission_view.php?id_emission=497
http://aligrefm.org/programmes/les-emissions/voix-contre-oreille/

A retrouver...

Monde diplomatique, septembre 2015 : http://www.monde-diplomatique.fr/2015/09/LAURENS/53695

Terrains de luttes, 10 septembre 2015 : http://terrainsdeluttes.ouvaton.org/?p=5182

Les courtiers du capitalisme

Dans cet ouvrage, le sociologue Sylvain Laurens livre au lecteur une analyse à la fois nuancée et critique des lobbys qui, à Bruxelles, exercent leurs talents auprès des institutions européennes et, ici plus précisément, de la Commission européenne. Il a étudié en profondeur, à partir d’observations, d’analyses d’archives et d’entretiens très nombreux, les relations entre les fonctionnaires de cette dernière et les professionnels en charge de représenter les intérêts des fédérations patronales européennes et d’influencer le déroulement du processus administratif et législatif dans un sens qui convienne à leurs intérêts privés. Dans un entre-soi quotidien, localisé sur quelques km², fait de sociabilités, de trajectoires, de normes et de représentations du monde partagées, leur influence sur les fonctionnaires n’est pas le produit d’actes de corruption ou de malversations, mais d’échanges réguliers, d’interactions, ainsi que de logiques structurelles et partagées, ancrées dans les institutions et les pratiques. Si ce travail de lobbying n’est pas inexistant, il n’est pas non plus le monstre parfois décrit. Cependant, cela ne le rend pas pour autant neutre ou orienté vers le bien commun et, pour mieux s’en prémunir, il est nécessaire de le comprendre plus finement ; et c’est ce que propose l’auteur dans son analyse à la fois subtile et convaincante.

Les députés européens votent des textes qui ont préalablement été confectionnés par les fonctionnaires de la Commission et c’est donc chez ces derniers que tout se joue. Les influences qui s’exercent sur eux les amènent à déterminer un champ des possibles au travail législatif et démocratique qui a ensuite lieu au Parlement. Également auteur de Une politisation feutrée. Les hauts fonctionnaires et l’immigration en France (Belin, 2009), Sylvain Laurens s’intéresse aussi à l’histoire, au temps long, qui permet de comprendre la construction d’une situation donnée, marquée par un héritage et un processus qui sont loin d’être sans effet. Il y a une cinquantaine d’années, la Commission a souhaité pouvoir disposer d’interlocuteurs lui faisant parvenir au niveau européen des positions unifiées (et techniques) des entreprises, afin de pouvoir accélérer le processus législatif et de le faire accepter autant que possible au sein des États membres et parmi les acteurs économiques, tout en le faisant correspondre aux réalités rencontrées par les entreprises. Quant aux ONG et autres groupes d’intérêt porteurs de causes sociales ou environnementales, ils n’étaient pas présents à l’époque et n’ont donc pas ce bonus de départ, qui les conduit à se trouver aujourd’hui dans une position plus marginale dans ce système, d’autant plus qu’ils ont beaucoup moins de moyens que les représentants des industriels et des multinationales.

Les connaissances interpersonnelles permettent de pousser un dossier dans la direction souhaitée tout comme le fait de partager un ensemble de façons de faire et de penser, qui passe notamment par la connaissance du vocabulaire utilisé par les institutions européennes. Plus que de s’y opposer, il s’agit d’orienter la fabrique des législations de telle sorte qu’elles s’avèrent un atout pour les plus grandes entreprises, qui sont représentées auprès des institutions communautaires. Les lobbyistes des entreprises « informent » les fonctionnaires avec des données qu’ils ne pourraient se procurer autrement mais dont ils ont pourtant absolument besoin. En sens inverse, ces derniers se laissent aussi aller à des confidences vers les lobbyistes, de par la qualité de leurs relations et selon des logiques concurrentielles ou conflictuelles à l’œuvre au sein des administrations et entre celles-ci.

Les courtiers du capitalisme est un livre extrêmement intéressant, précis et documenté, qui permet de comprendre le détail de l’influence des multinationales sur la fabrique des réglementations européennes, qui s’avère bien plus complexe (et donc moins aisée à changer…) qu’on ne le présente souvent. À lire donc pour quiconque souhaite en savoir un peu plus sur l’Union européenne et la façon dont elle prend des décisions dont l’influence sur nos vies est bien plus grande qu’on l’imagine ordinairement. Et le fait que l’auteur conclue sur une note assez pessimiste rend d’autant plus nécessaire le partage de son analyse. La prise de conscience étant le préalable indispensable à tout changement social.

Lionel Francou
Culture Remains, 25 février 2016
A Bruxelles, une bureaucratie libérale

Sociologue à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Sylvain Laurens a consacré au fonctionnement des institutions européennes un livre intitulé Les Courtiers du capitalisme. Milieux d’affaires et bureaucrates à Bruxelles (éditions Agone, 2015).

La thèse principale de cet ouvrage à la fois sociologique et historique est que la représentation commune de milieux d’affaires imposant leur point de vue à la Commission européenne au moyen d’une armée de lobbyistes est essentiellement une illusion d’optique. Ce que nous interprétons de cette manière est en réalité le mode de collaboration entre les milieux d’affaires et une bureaucratie en vue d’élaborer les normes de fabrication et de distribution des produits au sein de l’espace économique européen, dans le double but de faciliter les échanges au sein de la zone, mais aussi de délégitimer toute concurrence en provenance de l’extérieur.

A ces représentants de firmes et ces bureaucrates se sont joints des scientifiques d’un type un peu spécial, conscients des contraintes auxquelles sont soumises les deux autres parties. Face à une pratique, un produit ou une substance problématique, ils mettent alors au point ensemble l’une ou l’autre de deux stratégies possibles : soit une gestion optimale du risque existant, soit une ” substitution ”, c’est-à-dire une interdiction progressive de la pratique, du produit ou de la substance jugés nocifs.

Solution technique optimaleL’apparence d’une politique délibérément ultralibérale résulte du fait que, dans une telle configuration, toute question possède nécessairement une solution purement technique qu’il suffit de mettre au jour : rien n’apparaît jamais soulever de problème de fond, et a fortiori n’apparaît avoir un enjeu politique. C’est sans surprise que l’on débouche alors dans chaque cas de figure sur un ” TINA ” – ” There is no alternative ” , selon la formule du premier ministre britannique Margaret Thatcher -, puisqu’il existe à chaque problème une solution technique optimale.

Pour les eurocrates, il n’y a donc nul intérêt en jeu, nul rapport de force entre les parties en présence. Il n’existe que deux sortes de gens : ceux qui comprennent la solution optimale à laquelle eux-mêmes sont parvenus, et ceux à qui elle échappe et qui constituent de ce fait un obstacle et une gêne. C’est ce qui explique la réponse désarmante du bureaucrate quand sa proposition est rejetée parce qu’intolérable sur un plan social ou politique : ” J’ai dû mal m’expliquer, donc je recommence! “Réponse jugée dans le camp adverse comme stupide ou de mauvaise foi.

On accordera à Laurens qu’une part de la philosophie des institutions européennes résulte en effet d’une telle symbiose entre bureaucrates, milieux d’affaires et experts formés aux logiques bruxelloises, et que la combinaison des contraintes, légitimes à leurs yeux, leur enfonce la tête dans le guidon au point qu’ils ne voient plus que les arbres et ignorent la forêt.

Cela dit, si la partie sociologique de l’explication de Laurens conforte sa thèse de l’illusion d’une scène bruxelloise où se rencontreraient une bureaucratie passive et des lobbies les manipulant, la partie historique jette un autre éclairage.

N’est-ce pas l’auteur lui-même qui affirme que ” des liens intimes (...) existent entre la bureaucratie de l’UE et les premières organisations patronales à taille européenne ” ? Car il nous montre aussi que les institutions européennes – alors qu’elles n’ont encore qu’une forme embryonnaire – adoptent en 1947 les catégories normatives américaines lors des accords du GATT ( General Agreement on Tariffs and Trade ) sur la libéralisation du commerce mondial, et se coulent l’année suivante dans les nomenclatures comptables imposées pour rendre compte de l’utilisation des fonds dispensés par le plan Marshall.

Le virus de l’ultralibéralisme était déjà là avant d’être transfusé à l’Europe naissante par le biais du GATT et du plan Marshall. Elle a grandi ensuite avec ce virus dans le sang.

Paul Jorion
Le Monde, 02/02/2016
Les Courtiers du capitalisme

Daniel Cohn-Bendit a nié, tout récemment sur France inter, l’influence des lobbys sur l’activité des élus européens. Ce n’est pas ce que démontre Sylvain Laurens dans “Les courtiers du capitalisme”. Après une enquête de terrain … au sommet, et au cours d’une démonstration brillante, le sociologue révèle les interactions complexes entre lobbys patronaux et haute bureaucratie communautaire.

La façon dont le lobbying patronal s’y prend pour contrôler ce qui se fait et se décide à Bruxelles est si subtile qu’il est possible que les dénégations de certains députés européens soient sincères. Car les relations d’influence ne se jouent pas essentiellement avec les élus mais avec les hauts fonctionnaires. Quand les textes arrivent au Parlement, c’est trop tard. 3000 textes sont réactualisés chaque année : seulement par des fonctionnaires, pas par des politiques. Des ONG continuent à croire qu’elles doivent s’adresser aux députés pour leur faire entendre raison.

Lors d’une intervention en province pour présenter son livre, Sylvain Laurens expliquait qu’il ne s’agit pas de valises de billets mais de relations privilégiées entre le lobbyiste et un chef de bureau, et parfois avec les assistants parlementaires : car ce sont ces derniers qui rédigent les amendements, non pas leur député. Tout le débat sur une opposition fondamentale, en système capitaliste, entre le public et le privé est factice. D’une part parce que les partenariats public-privé existent au niveau européen (comme au niveau national, particulièrement avantageux pour le privé), mais surtout parce que, contrairement à ce que l’on pourrait croire, le libéralisme a besoin de l’État1. Evidemment, dans un cadre bien déterminé, qui n’a pas grand-chose à voir avec ce que l’on pourrait appeler, par ailleurs, “défense du secteur public” lorsque l’on a l’esprit républicain et que l’on croit aux valeurs de la République, comme celle de la solidarité.
Le chercheur récuse la façon dont revues et commentateurs décrivent sans cesse la collusion des gouvernements nationaux avec le niveau européen et éludent ainsi l’imbrication entre une armée de lobbyistes asservis aux thèses libérales et une haute administration communautaire. Grâce à des contacts discrets avec certains de ces hommes de l’ombre, le sociologue peut décrire le processus qui est fait de liens permanents, sans aucun garde-fou : ainsi un lobbyiste peut devenir bureaucrate et vice-versa [comme un haut fonctionnaire peut devenir banquier d’affaires, en France, puis, sans autre forme de procès, ministre de l’économie]. Certains de ces lobbyistes sont plus royalistes que le roi : pour eux, le Medef est trop ”à gauche”, car il tient compte du contexte français trop empreint, à leur goût, de “dialogue social”.

Sylvain Laurens s’emploie à décrire les méthodes qu’emploient la grande bourgeoisie et les groupes patronaux, surmontant les contraintes en présence, pour faire reconnaître leurs intérêts et les institutionnaliser auprès de la nouvelle bureaucratie. Ainsi “les fractions dominantes des mondes économiques disposent, contrairement aux classes populaires, de leurs courtiers permanents, tant au niveau national que supranational, auprès d’une série d’institutions administratives” [sur cette cohésion des classes dirigeantes dans la défense de leurs intérêts, on croirait entendre les sociologues des riches, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, qui ont si bien décrit à la fois l’individualisme de ces classes possédantes et leur capacité à faire bloc, à la différence des classes dominées].

Qui tire les ficelles ?

Sylvain Laurens remonte aux origines de la Commission européenne pour décrire le dispositif d’“intrication” entre cercles économiques et bureaucratie européenne, dès la Communauté européenne du charbon et de l’acier et la mise en place du Marché commun. Jusqu’au détail des processus actuels. Ce sont surtout les jeunes lobbyistes qui lâchent le morceau : car ils sentent la fragilité du système qui peut à tout moment être remis en cause et s’effondrer (cf. la situation de la Grèce et la menace du Brexit). Ils ne sont pas persuadés de subsister longtemps encore dans cet édifice aux pieds d’argile.

Pour le moment, les sociétés qui sont les plus efficaces sur les marchés sont bien celles qui ont les meilleurs lobbyistes. Ces derniers ne sont pas une poignée : ils seraient plus nombreux (30000) que les fonctionnaires européens tant décriés (20000). Des cabinets forment et informent, des ONG sont des faux-nez de lobbys déguisés. Bruxelles héberge un Institut Supérieur Européen du Lobbying. Ainsi le système fonctionne, non pas selon une vue simpliste qui verrait un patron du CAC 40 exercer discrètement et directement son influence : non, c’est tout un échafaudage, complexe, “un ensemble de relations sociales qui ont bien souvent des effets à distance sur notre quotidien mais qui ont été finalement peu étudiées”. Cet ouvrage est dense, il fourmille de documents, de témoignages et d’entretiens. Il jette ainsi un pavé dans la marre, et l’on peut regretter que cette approche ait été effectivement peu étudiée mais surtout, lorsqu’elle l’est (avec cette recherche), elle soit si peu exposée au public : très peu de médias s’en sont fait l’écho.

1 Sylvain Laurens cite Max Weber : “le capitalisme requiert la bureaucratie” et ajoute qu’il en est ainsi “parce que les administrations sont un des fondements des structures sociales de l’économie”.

Yves Faucoup
Mediapart, 15/01/2016
Face au capital bureaucratique européen

Avec Les courtiers du capitalisme (Agone, 2015), le sociologue Sylvain Laurens nous plonge au cœur de la fabrique politique de l’Europe. Cet entretien lui permet par ailleurs de préciser son positionnement théorique et d’exposer certaines implications politiques de son travail.

Contretemps : Ton livre est une grande fresque qui retrace la co-construction de l’Europe à partir d’un jeu entre la bureaucratie de la Commission et les milieux d’affaires. Documents d’archives, données et entretiens à l’appui, tu décris comment la bureaucratie européenne se légitime en s’imposant comme un interlocuteur incontournable pour des milieux d’affaires sommés de s’européaniser. Cette perspective prend à rebours l’idée selon laquelle l’intégration européenne serait une réponse à des besoins exprimés du côté du capital. De quelle manière en viens-tu à poser le problème de l’origine du processus d’intégration ?

Il n’y a plus à prouver qu’une part conséquente des milieux d’affaires transatlantiques est à l’origine du projet de constitution d’une fédération des Etats européens1. Plusieurs travaux montrent comment les Etats-Unis ont, dès l’après guerre, cherché à abaisser les tarifs douaniers pour calmer les inquiétudes des industriels américains et contrer le communisme2. Pour mener à bien ce projet, les milieux d’affaires étatsuniens ont pu s’appuyer sur les fractions patronales européennes les plus intéressées, de par leur position sur les marchés, à l’abaissement des tarifs douaniers et au libre échange. Mais, à cet égard, il faut rappeler que « les besoins exprimés du côté du capital » que tu évoques restaient en partie contradictoires du côté européen. Il y a toujours eu, dans chaque Etat membre, un patronat beaucoup plus rétif à ce projet de construction d’un marché ouvert à l’échelle des six pays des débuts de la CE (Communauté européenne). Il subsiste dans les années 1950 des fractions patronales relativement dominantes et qui, à travers de bonnes relations avec leur gouvernement national, ont su se construire des positions avantageuses sur leur marché national. Sans compter qu’une bonne part du capitalisme industriel est alors encore largement nationalisé ou adossé aux Etats. Ces fractions patronales voient d’un œil méfiant la mise en concurrence directe de leur industrie avec les entreprises allemandes ou d’autres pays. Ces milieux-là ne sont pas nécessairement partisans du libre-échange et la Commission européenne mettra des années à les contourner.

Ce que montre, dans un premier temps, le livre se situe donc en aval de l’histoire des clubs de PDG et des décideurs transatlantiques (comme le Bilderbeg) que l’on mentionne souvent comme étant à l’origine du lancement d’une Communauté économique européenne. Il rappelle cette diversité dans les positions initiales des milieux d’affaires européens et explore d’autres processus sociaux qui sont tout aussi intéressants à saisir pour comprendre le fonctionnement du capitalisme. A partir du moment où le Traité de Rome est signé en 1957, une histoire – plus silencieuse – débute en marge des rencontres entre chefs d’Etat, celle de l’enracinement d’une bureaucratie supranationale. L’histoire de la CE ne se résume alors plus à l’histoire des fractions patronales internationales les plus intéressées à l’ouverture des marchés à la concurrence. Elle devient aussi l’histoire de la constitution d’un monde administratif relativement autonome qui a dû en permanence construire sa légitimité face aux administrations des Etats membres pour asseoir son projet de libre-échange.

Dans les années 1960, lorsqu’un chef de bureau de la direction du Marché Intérieur appelle depuis Bruxelles un fonctionnaire français du ministère de l’Industrie pour lui demander des données sur, par exemple, la production d’automobiles, celui-ci se voit le plus souvent répondre que la politique industrielle est du ressort de l’Etat français, pas de cette nouvelle structure administrative. Les gaullistes considèrent notamment que celle-ci ne sert qu’à appliquer un « Traité de Commerce ». Lors des premières négociations du GATT, dès le Dillon Round de 1961, la Commission a dû même payer des lobbyistes à Washington pour convaincre le gouvernement américain de laisser la Commission s’instituer en un interlocuteur unique à même de centraliser les négociations pour le compte des Etats de la CE.

Cette nouvelle administration à taille européenne a dû construire son entourage pour s’imposer sur le plan diplomatique. Pour cela, elle a fait venir et financé une représentation patronale à Bruxelles. Elle l’a organisée sur des bases nouvelles et adaptées au périmètre du Traité de Rome. Il existait des fédérations patronales nationales, internationales ou bilatérales bien avant la Seconde guerre mondiale. Mais la Commission encourage dans les années 1960 la constitution de fédérations patronales groupées à Six pays afin de disposer d’interlocuteurs économiques à sa mesure. Elle coproduit une façade politique des milieux d’affaires qui sera véritablement à même de lui donner la légitimité politique mais aussi les éléments techniques que refusent souvent de lui transmettre les Etats membres. Ces nouvelles organisations patronales vont aussi lui donner un atout politique précieux : elles offrent des plateformes sur lesquelles les « champions nationaux » vont en premier lieu se mettre d’accord et fournir des positions de synthèse, des positions qui garantissent aux agents de la Commission qu’aucun contre lobbying ne sera organisé dans les Etats membres contre telle ou telle directive en gestation.

Si on raconte l’histoire de la construction européenne depuis les clubs de PDG et l’histoire du transatlantisme, on a l’impression d’un souffle continu idéologique promouvant le libre-échange. Mais si on raconte cette même histoire depuis le point de vue de l’enracinement de la Commission, on s’aperçoit alors que l’histoire de l’UE est aussi celle de l’apparition d’une nouvelle couche de bureaucrates. Pour changer d’échelle, le capitalisme européen et transatlantique a produit et sécrété une administration nouvelle qui, pour légitimer sa position, a modifié les façades politiques des milieux d’affaires. Cet enrôlement du patronat était nécessaire à la structuration d’une nouvelle administration, à l’accumulation primitive d’un capital bureaucratique supranational.

Contretemps : Le concept de capital bureaucratique se situe au cœur de ton approche. C’est lui qui semble faire le lien entre la bureaucratie de la commission, d’un côté, et, d’un autre côté, les intérêts du capital réfractés dans les business associations. Peux-tu préciser la généalogie de ce concept et la manière dont il se situe par rapport aux approches de l’Etat ancrées dans le marxisme, qu’il s’agisse de Gramsci, de Poulantzas ou, plus récemment, de l’approche néo-réaliste du politique de Palombarini et Amable ?

J’emprunte le terme de capital bureaucratique à Bourdieu, qui a lui-même repris à Weber et à Elias l’idée que la constitution des administrations modernes sont d’abord des processus de monopolisation de ressources économiques, techniques, militaires. Bourdieu y ajoute une dimension symbolique mais il reprend cette idée que la bureaucratisation est d’abord un processus de concentration3. Pour Bourdieu, la constitution d’une administration est d’abord le succès historique d’un groupement d’individus, une entreprise politique qui a réussi à accumuler des ressources et à revendiquer le monopole sur un certain nombre d’activités sociales qui relevaient jusqu’ici d’autres institutions ou d’autres logiques. Le terme de capital a aussi le mérite de synthétiser plusieurs choses chez Bourdieu. Emprunté au vocabulaire de l’économie politique et du marxisme, il désigne donc une accumulation de ressources mais il invite aussi à penser la diversité des ressources accumulées (il existe pour Bourdieu différentes sortes de capitaux4. et leur inégale distribution (les capitaux ont une efficacité sociale relative en fonction du champ de luttes dans lequel on les mobilise face à d’autres agents). Enfin, pour Bourdieu, le capital s’objective dans des institutions mais il peut aussi être incorporé, il est partiellement possédé par les individus sans qu’on puisse en présupposer les usages ultérieurs. Si on le transpose au cas de la constitution de la technocratie européenne, ce concept de capital bureaucratique a le mérite de nous inviter à penser des processus complémentaires à ceux décrits par Poulantzas ou Gramsci. Pour Gramsci, l’Etat est, aux côtés de la société civile, un des deux étages de la superstructure, il joue une fonction de « commandement » et de « gouvernement juridique »5. Pour Poulantzas, la bourgeoisie américaine et transatlantique s’est dotée avec la Commission d’une administration, d’un outil supplémentaire de domination. Ces approches décrivent globalement les choses mais tellement globalement qu’elles loupent à mon sens une série de médiations par lesquelles la structure administrative joue son rôle d’organisation du capitalisme et d’accélération des processus de concentration économiques.

L’approche en termes de capital bureaucratique permet d’emblée de poser la question du rôle structurant que jouent les administrations à l’égard des marchés. Pas de marché sans structure juridique nous rappelle Bourdieu dans les Structures sociales de l’économie (un de ses livres que je trouve sous-exploité)6. Un droit de la propriété, un droit de la concurrence et un droit des affaires européens continuent d’enserrer l’accélération de l’internationalisation des échanges. Le marché ne peut fonctionner comme structure rationnelle pour les acteurs (une structure où l’on peut évaluer les coûts et bénéfices, avoir des stratégies formelles voire mathématisées) que dans la mesure où une administration garantit la prévisibilité des activités économiques. « Le capitalisme requiert la bureaucratie » écrivait Weber. L’approche en termes de capital bureaucratique invite à considérer que l’administration en général et l’administration européenne en particulier ne sont pas seulement des outils de commandement politique aux mains de la classe dominante. L’administration est une forme d’organisation sociale qui rend possible le fonctionnement du capitalisme, qui assure la production et l’actualisation des structures juridiques minimales qui encadrent les relations de production. L’administration est le lieu où s’accumulent les ressources techniques et juridiques qui fixent le cadre autorisé des activités économiques. Elle n’est donc pas qu’un « outil » aux mains de dirigeants politiques. Elle a une relative autonomie de fonctionnement ne serait-ce que parce que ce processus d’accumulation de ressources renforce le pouvoir d’un nouveau groupe social sur le reste de la société.

Avec les institutions de l’UE, une nouvelle couche de bureaucrates a désormais un intérêt historique à maintenir ses prérogatives face aux vieux Etat-nations, à étendre le périmètre du champ de ses compétences. Cette couche d’acteurs accumule des ressources au fil du temps et tire sa légitimité sociale et accessoirement son salaire de l’extension continue du cadre légal d’un Marché Commun et du projet européen. On parle beaucoup d’Angela Merkel. On peut se faire plaisir en invoquant la figure de Bismarck. Mais c’est à mes yeux d’abord à cette couche là d’acteurs que le mouvement social grec s’est heurté très fortement. Prendre la mesure de l’existence de la Commission ou d’une institution comme la BCE c’est saisir ce que représente la masse critique d’acteurs disposant de ressources importantes et d’un monopole désormais installé sur une série de leviers de pouvoir (la monnaie commune, le droit qui régit les échanges…). Cette masse critique de 30 000 agents n’est pas qu’un étage de la superstructure, elle est une couche sociale inscrite dans la lutte des classes du côté du capital. Elle joue son propre rôle historique.

C’est à partir de ce point de vue là que j’essaierais aussi d’amender l’approche néo-réaliste très stimulante proposée par Palombarini et Amable. A leurs yeux, les institutions sont le fruit de compromis passés sur la scène politique et « la remise en cause des institutions n’est possible qu’à condition que les avantages, tels que les perçoivent les groupes dominants, qui découleraient d’un changement des règles du jeu, soient supérieurs au coût d’un conflit dont l’issue serait par ailleurs incertaine »7. Mais le risque serait de croire qu’il y a d’un côté une scène politique sur laquelle s’arbitrent les rapports sociaux entre les différentes couches sociales et de l’autre côté un Etat que l’on pourrait ré-agencer une fois un nouveau compromis social atteint. La masse critique d’acteurs que représente la haute administration joue son rôle politique propre et elle ne le joue pas que du côté de la scène politique professionnalisée. Si on ne comprend pas cela, on est voués à répéter sans cesse le refrain de la trahison des élites politiques, qu’elles soient socialistes ou de la gauche de gauche. Mais on y reviendra…

Enfin, l’approche en termes de capital bureaucratique permet aussi de comprendre en miroir l’intérêt que les milieux d’affaires portent à ce qui se joue à Bruxelles. L’administration de la Commission est une banque de capitaux juridiques et symboliques qui peuvent profondément modifier les règles de la compétition économique, pas seulement à travers l’octroi de subventions mais aussi par la redéfinition des normes juridiques qui structurent les échanges. Les opérateurs privés ont un intérêt structurel à orienter les usages qui sont faits de ce capital bureaucratique. Les rares agents sociaux qui comprennent l’administration, qui en connaissent par corps le fonctionnement intime sont précieux pour les milieux d’affaires car ils ont les moyens d’orienter les ressources accumulés dans les administrations au profit de leur employeur. Internaliser une part de ce capital bureaucratique dans une organisation patronale en débauchant tel ou tel « ancien » de la Commission est une stratégie logique dans ce cadre. Le livre raconte par le détail à quel point le gros du lobbying s’apparente à la manipulation d’un capital administratif par des acteurs privés : comprendre les attentes d’un chef de bureau, saisir à quel moment il faut remonter dans la hiérarchie administrative pour mieux porter sa position, comprendre comment jouer des rivalités entre services… Les lobbyistes sont une couche d’intermédiaires au service des intérêts privés dont la fonction sociale est de se tenir au plus près des structures administratives pour faciliter ce jeu sur les structures juridiques du marché au service de leur employeur. L’approche en termes de capital bureaucratique permet de ne pas s’arrêter aux frontières communément admises entre public et privé. Elle aide à saisir que la connaissance pratique de l’administration est une ressource instituée en enjeu bien au-delà de l’administration.

Contretemps : Un des résultats de ton enquête est de montrer que les modes d’organisation du patronat au niveau européen sont un des facteurs qui a entravé l’émergence d’une Europe sociale… D’une certaine manière, tu sembles suggérer que la mise à distance du monde du travail précède et conditionne plutôt qu’elle ne résulte de l’acte unique puis de l’UEM, c’est bien cela ?

Dans beaucoup de pays – et c’est cette définition là qui s’est imposée à Bruxelles –, la représentation patronale est scindée en deux. D’un côté la représentation « trade » ou « business » assure au patronat une représentation auprès des décideurs politiques afin de s’assurer que la réglementation générale ne nuise pas au développement des bénéfices, du commerce ou des « affaires ». De l’autre la représentation en tant qu’« employeur » (employer association) se concentre sur la discussion avec les syndicats et le dialogue paritaire. Le MEDEF en France assure ces deux facettes. Il est à la fois l’instance de représentation des intérêts économiques auprès du gouvernement et l’instance de dialogue avec les syndicats de travailleurs, l’interlocuteur patronal pour un dialogue paritaire8. Mais ce modèle que synthétise le mot très franco-français « patron » ne s’est pas imposé au niveau bruxellois. La Commission a d’abord cherché à organiser les milieux d’affaires sous l’angle du commerce, de l’accélération des échanges économiques (la partie « trade »). Et c’est donc sans surprise que la grande majorité de ces fédérations patronales européennes n’ont pas fourni dans les années 1980 un point d’appui historique à l’émergence d’un dialogue social européen.

Ce constat vient tempérer les hypothèses des chercheurs qui verraient dans le Dialogue Social Européen (DSE) l’émergence d’un dialogue paritaire. Dans ses travaux, Arnaud Mias souligne par exemple la rupture historique que constituerait l’émergence du « dialogue social européen », initié par trois organisations européennes « généralistes » autour de Jacques Delors à la fin des années 1980 : la Confédération européenne des syndicats (CES), l’Union des confédérations de l’industrie et des employeurs d’Europe (UNICE) et le Centre européen des entreprises publiques (CEEP). Ces trois organisations, financées régulièrement par la Commission, ont continué effectivement – tout au long des années 1980 – à se structurer et constituent des interlocuteurs réguliers des agents de la Commission. Mais si l’on considère la réalité de la représentativité sectorielle des associations historiquement mobilisées autour du Dialogue social européen, les choses se compliquent et il devient alors difficile d’oser « le rapprochement entre François Guizot et Jacques Delors » que propose Arnaud Mias en analysant la portée de cette initiative comme un projet à même « de guider le développement d’une entité sociale » au niveau européen9. Loin d’être un objet témoignant de la volonté de « régulation » des acteurs économiques, la table même des négociations de Val Duchesse le 31 janvier 1985 comporte bien trop d’absents pour fonder une véritable discussion paritaire, à commencer par un bon demi millier d’associations patronales européennes basées à Bruxelles.

Cela est toujours valable aujourd’hui. Trente ans après son lancement, moins d’une quinzaine du millier de business associations dont nous évoquons l’histoire collective dans l’ouvrage figure au Dialogue social européen. Comme le notent Wolfgang Streeck et Philippe Schmitter, ces associations ont bien pris soin de se tenir à l’écart du Dialogue social européen et ont refusé de contribué à ce qui aurait pu être un « transfert des politiques sociales depuis les arènes tripartites nationales vers Bruxelles »10.

Le plus souvent, quand un secteur est représenté au DSE, c’est par des associations européennes d’employeurs créées ad hoc et aux budgets dérisoires, vivotant dans l’ombre de leur fédération professionnelle. Je donne l’exemple suivant dans le livre : le CEFIC, puissant groupe d’intérêt de l’industrie chimique, ne siège pas au Dialogue Social Européen et les industries de la chimie y sont représentées par l’ECEG, une confédération inconnue aux faibles moyens et prérogatives. Côté syndical, je ne suis pas sûr que les choses soient plus encourageantes. La CES a appelé à annuler le referendum grec par exemple. Au niveau national, les logiques de porte-parolat peuvent déjà éloigner potentiellement les permanents syndicaux de leur base. Mais quand on parle de la représentation syndicale au niveau européen, les filtres posés sur la représentation syndicale sont encore plus forts (notamment à travers la valorisation de l’anglais comme langue militante principale). Si on recoupe ces deux logiques, Bruxelles donne au final l’impression que les lieux où se discutent les questions liées aux conditions des travailleurs ne sont pas les arènes labellisées « dialogue social européen ». Je pense que c’est un enjeu important pour le mouvement syndical actuel. Il faut arriver à sortir de cet enclos paisible où ont été parquées les représentations syndicales européanisées pour réinvestir les lieux où se jouent vraiment les décisions concernant les conditions de travail. Là encore je pense à l’Agence chimique européenne mais il existe tout un ensemble d’autres décisions prises à Bruxelles sous l’angle de l’harmonisation des législations qui affectent fortement les conditions de travail.

Contretemps : La dialectique européenne du fragile et du résilient sous-tend toute la démonstration du livre. Tu montres en effet, d’un côté, les liens intimes entre les milieux d’affaires et la bureaucratie bruxelloise qui semblent indiquer une densification européenne et, de l’autre, un investissement relativement faible de Bruxelles par le capital étant donné la persistance du rôle des capitales nationales et le pouvoir d’attraction de Washington. En conclusion, tu indiques finalement que la bureaucratie bruxelloise est parvenue à asseoir un certain monopole sur l’universel qui cantonne les entreprises concurrentes aux ghettos politiques du nationalisme et du localisme. L’Europe serait-elle donc plus forte que ce que les récentes turbulences pouvaient laisser penser ?

De quoi parle-t-on quand on parle d’Europe ? On évoque un projet d’une fédération à 28 pays qui déboucherait sur une intégration politique encore plus forte ? Ou parle-t-on d’une administration qui a réussi à faire coïncider son action quotidienne avec ce que l’on nomme communément « Europe », un référent transnational auquel on a opportunément associé l’idée de paix ou de prospérité (une administration qui est d’ailleurs tout à fait prête à payer le coût du départ d’un pays membre ou du chaos social en Grèce) ? Je me permets de m’arrêter là-dessus pour déconstruire cette première évidence. Il est important de rappeler qu’au début des années 1960, les fonctionnaires de la Commission ont à composer avec d’autres définitions institutionnelles de l’Europe, comme le Conseil de l’Europe basé à Strasbourg avec ses 47 pays et qui intègre par exemple la Turquie… Aujourd’hui quand on parle d’Europe, on parle d’abord de Bruxelles. C’est là une première victoire de cette administration. Et si on considère cette Europe-là, elle semble avoir été finalement peu éprouvée par les turbulences que tu évoques. L’épisode grec a même conforté dans une large mesure le rôle social de la BCE ou de la Commission. Tu as raison de rappeler que les firmes américaines ou européennes dépensent comparativement plus d’argent à Washington qu’à Bruxelles. Mais je ne suis pas sûr que cela soit contradictoire ou renvoie à une « fragilité » de la Commission. Dire cela permet surtout de remettre Bruxelles à sa place dans l’échelle mondiale des échanges économiques, une place qui est secondaire à l’échelle du globe. On perçoit bien cette position géopolitique aujourd’hui avec le TAFTA. L’Europe n’est qu’une composante de la stratégie diplomatique des Etats-Unis qui lance parallèlement un autre traité de libre-échange avec ses partenaires asiatiques.

Si on garde l’aspect « global » en tête, on comprend mieux ce qui joue aujourd’hui dans le seul cadre européen. Même si cette structure administrative « perdait » au passage des Etats-membres (comme la Grèce ou l’Espagne), elle subsisterait. Elle se recomposerait sans doute (en permettant par exemple l’adhésion directe de régions) mais elle jouerait toujours un rôle similaire en accélérant le rapprochement des firmes continentales et américaines contre le capitalisme chinois ou russe. C’est pour cela que je suis toujours étonné de voir le temps que l’on passe à discuter de la sortie de l’euro à gauche. Ce qui devrait soucier la gauche, c’est avant tout l’état de son organisation collective, car une sortie de l’euro n’annihilerait pas du jour au lendemain la structure administrative qui a poussé à la création de l’euro. Un mouvement politique victorieux aurait toujours face à lui cette structure-là : la sortie de l’euro se ferait avec, en contrepoint, le poids permanent de cet assemblage technocratique et un projet de libre-échange transatlantique accéléré. Ce ne serait pas le retour aux années 1990. Quel que soit le scénario qui se dessinerait au niveau de l’avenir de l’UE, la question qui se pose pour la gauche française, c’est d’abord celle du rapport de force social qu’elle est capable de construire.

Contretemps : Le débat sur l’Euro ne porte-t-il pas précisément sur les modalités concrètes d’émancipation de la tutelle du capital bureaucratique que tu décris ? Dans le cas de la Grèce, par exemple, le rapport de force social qui s’est construit depuis plusieurs années a débouché sur la victoire de Syriza, mais s’est brusquement détérioré lorsque le nouveau pouvoir a préféré demeurer sous l’emprise de la Troïka plutôt que sortir de l’Euro…

Le débat sur l’Euro porte aujourd’hui le plus souvent sur l’idée que la monnaie est un outil de souveraineté économique et qu’il nous faudrait simplement remettre la main dessus. J’ai été élevé au Diplo des années 1990 et aux publications d’Attac. Donc j’ai tendance moi aussi à considérer qu’aucune politique de gauche ne sera possible dans le cadre du carcan actuel de l’euro. Mais, en même temps, quand je vois l’évolution d’une partie des économistes qui étaient aux côtés du mouvement altermondialiste, j’ai l’impression qu’ils sacrifient tout le programme de gauche à cette question de la sortie de l’euro. C’est pour cela que j’insiste en contrepoint sur la question du degré d’organisation du mouvement social et politique face à la bureaucratie européenne mais aussi nationale. Vouloir la sortie de l’euro au nom de la souveraineté politique ou l’obtenir au terme d’un mouvement populaire victorieux ne me semble pas du tout renvoyer aux mêmes logiques. Croire que le Front national ferait vraiment la sortie de l’euro me semble une vraie erreur d’analyse. Mais même dans l’hypothèse d’une sortie de l’euro effective au terme d’une coalition hétéroclite comprenant des mouvements nationalistes minoritaires comme semblent le suggérer certains, cela n’empêcherait pas le patronat de continuer à faire le siège de Bercy. Cela n’empêcherait pas l’eurocratie et la technocratie française de mobiliser toutes leurs ressources pour contrer cette stratégie ou la réorienter. La politique monétaire n’est pas qu’un outil neutre, elle fait l’objet d’usages sociaux permanents. Quels moyens se donne-t-on pour l’orienter de façon permanente si on a un mouvement social peu structuré et qui a besoin de la béquille du nationalisme classique pour composer un gouvernement dans un seul pays ?

Tu as raison de citer l’exemple grec. On peut lire ce qui s’est passé comme le renoncement de porte-parole de gauche à s’émanciper de la Troïka. Mais je trouve que ce n’est qu’un petit bout de l’histoire et on en vient encore une fois à la conclusion que des leaders politiques « ont trahi ». D’une part, le rapport de force social qui les portait était plus fragile qu’on ne le croit depuis la France. Syriza devait s’appuyer sur les nationalistes de l’ANEL par exemple pour garder la main sur le gouvernement. Pressentant que sa marge de manœuvre serait faible, Tsipras n’a jamais clairement annoncé qu’il allait sortir de l’euro. Dès la campagne électorale, il avait simplement promis que Syriza ne « ferait plus de politique d’austérité ». Le rapport de force était trop fragile sur la scène partisane pour aller au bout du programme que tu évoques. D’autre part, on peut aussi ajouter que Syriza a dû faire face simultanément à la bureaucratie européenne et aux résistances internes de la bureaucratie grecque. Varoufakis est poursuivi par la Cour suprême de son pays pour avoir simplement essayer de mener une politique fiscale redistributive ! Je peux donner un autre exemple. Quand Syriza est arrivé au pouvoir, ils ont nommé un nouveau secrétaire spécial à l’inspection du Travail. Un ancien avocat et conseiller syndicaliste très reconnu qui s’est alors donné pour mission de renforcer l’inspection du Travail. Il rédige des circulaires en ce sens mais il s’aperçoit qu’elles ne parviennent jamais au Journal Officiel. Ses propres services les étouffent. Il doit alors suivre bureau par bureau ses circulaires pour s’assurer qu’elles soient bien publiées comme le prévoit la loi. Les résistances dans l’Etat grec sont telles que même en les suivant ainsi, ses circulaires sont tout de même tronquées au dernier moment avant leur publication au JO.

Ces réalités plaident d’elles-mêmes pour qu’on réintroduise dans l’analyse le rôle joué par les bureaucraties en prenant au sérieux leur poids politique. Pas seulement en les regardant comme un outil dont il suffirait de se saisir mais en prenant en compte les multiples façons à travers lesquelles elles pèsent sur le jeu social en organisant les marchés, en définissant les contours juridiques des rapports de production mais aussi en opposant leur propre poids aux initiatives politiques dynamiques.

Contretemps : Un des aspects particulièrement intéressant du livre concerne, d’abord, le rôle joué par les juristes de la Commission européenne et par la CJE pour rendre le champ européen incontournable dès les années 1970. Plus tard, c’est le processus de normalisation qui semble décisif. Tu décris de manière magistrale une politique censitaire dominée par les salariés des business associations. Occupant une position charnière entre la commission et les firmes, ce sont eux qui organisent la mobilisation de ressources techniques et scientifiques et évincent dans les faits les citoyens et les ONG de toute capacité d’influence sur l’agenda politique européen. L’originalité de ton approche est, me semble t-il, de mettre au centre les réseaux bureaucratiques publics-privés et de les identifier comme le cœur non, pas d’une politique d’influence, mais plutôt d’une relégation de la délibération démocratique au marges d’une décision publique dominée par l’expertise et la recherche du consensus… Cet agencement peut sembler écrasant. Ton analyse ne risque-t-elle pas de masquer les contradictions multiples qui minent le proto-État européen ?

Je l’espère quelque part. Mais insister aujourd’hui sur ces éléments est un pas nécessaire dans l’analyse scientifique et la réflexion politique. Car je n’en peux plus à l’inverse des discours défendant l’idée que les ONG remporteraient certaines victoires dans cette agora balbutiante que serait l’UE et que l’on pourrait réformer ce système de l’intérieur. L’asymétrie des moyens est telle entre business et ONG qu’il me paraît complètement irréaliste de plaider pour une réforme endogène de ce système. J’irai même plus loin : je ne suis pas certain que certaines victoires remportées par le mouvement citoyen à Bruxelles ces dernières années ne soient pas surtout liées à des fuites du monde des affaires. Une bonne part des combats qui se mènent à Bruxelles opposent des fractions du monde des affaires entre elles. L’espace de luttes est d’abord une confrontation business contre business dans les couloirs des directions générales et des agences. Imaginons que je gère une entreprise qui fabrique des biberons et que j’ai déjà pu me passer des phtalates dans la fabrication de mes produits, n’ai-je pas un intérêt à faire interdire définitivement les phtalates au niveau européen ? Cela tuera ma concurrence ou l’obligera à changer de procès de production. Dans certaines configurations, le business peut souffler dans le même sens que certaines ONG. C’est pourquoi je pense qu’il faut être conscient de ce qui rend certaines victoires politiques actuellement possibles afin d’éviter, plus tard, certaines désillusions. En ce sens, mon livre peut paraitre comme plutôt pessimiste mais il désigne aussi des éléments à intégrer à la réflexion politique : on ne peut pas faire comme si gagner des élections et investir le Parlement européen suffirait à casser l’assemblage entre les milieux d’affaires et la Commission. On ne peut pas ignorer non plus qu’une bonne partie des luttes politiques se jouent désormais sur le terrain de l’administratif, du technique et de la science. Sinon on est voués à reproduire les mêmes erreurs. La directive REACH est à cet égard un très bon exemple. C’est en un sens une victoire du mouvement social puisque grâce aux mobilisations (notamment des Verts au Parlement), les industriels sont désormais obligés de prouver que leurs produits ne sont pas dangereux. Mais si tout cela débouche sur la création d’une agence chimique basée à Helsinki loin de tout contre-pouvoir et si le coût d’entrée politique pour que les citoyens contrôlent tout ça est désormais de surveiller en tant que « partie prenante » chaque enregistrement d’un produit industriel sur la base d’études toxicologiques, alors quelle chance a-t-on d’avoir une action politique pérenne sur cet enjeu de santé publique ? Ma recherche fait le constat de la fermeture relative d’un champ des possibles. Elle décrit comment on en est arrivé à donner une primauté à l’expertise technique produite derrière un paravent administratif sur des sujets politiques. On peut prendre ce livre comme un élément déprimant supplémentaire dans le contexte actuel mais on peut aussi considérer qu’il donne aussi la liste des choses à repolitiser afin de faire évoluer les choses.

Je terminerai en rebondissant sur le terme d’Etat que tu évoques en parlant de proto-Etat. C’est là aussi une des grosses failles du système actuel et peut être une source d’espoir. La grosse différence entre une simple administration et un Etat, c’est qu’un Etat a eu historiquement la capacité d’intégrer l’ensemble des couches sociales pour maintenir un ordre social. Comme le montrent par exemple les travaux de Gérard Noiriel, les Etat-nation classiques ont assimilé une partie des classes populaires à travers la constitution d’administrations scolaires, sociales ou même militaires. Mais la Commission ne dispose de rien de tel pour l’instant. Elle est une administration mais certainement pas un Etat. Elle pèse sur le jeu économique et les gouvernements mais n’a qu’une capacité d’intégration des populations au second degré : elle ne finance pas d’écoles par exemple et n’a qu’un monopole de la violence physique légitime indirect. C’est là un point majeur qui la différencie très fortement d’un Etat classique. L’incapacité de cette structure administrative à intégrer autre chose que des élites polyglottes est ce qui constitue non pas une fragilité (je n’irai pas jusque là au vu de la réalité des rapports de force) mais une incomplétude dont une bonne part des administrations nationales et des fonctionnaires de la Commission eux-mêmes ne se satisfont pas. Les contradictions inhérentes au projet initial de constitution d’une administration supra-nationale sont d’une certaine façon toujours présentes et c’est ce qui produit ce sentiment de « turbulences » ou d’instabilité politique. Mais le livre ne dit pas pour autant comment l’exploitation de ces contradictions pourrait tourner à l’avantage du mouvement social. Car cette question me semble d’abord renvoyer à l’état d’organisation politique du mouvement social lui-même, son degré d’information, de structuration et sa capacité de mobilisation. A l’inverse, je pense qu’il n’y a rien à espérer d’un univers administratif qui s’est constitué en tournant le dos aux traditions démocratiques et aux mouvements sociaux.

1 Kees Van der Pijl, The Making of an Atlantic Ruling Class, Verso, 1984.
2. Cédric Durand (dir.), En finir avec l’Europe, La Fabrique, 2013.
3. Pierre Bourdieu, « Esprits d’Etat, genèse et structure du champ bureaucratique » in Raisons Pratiques, Paris, Ed. du Seuil (coll. « Essais »), 1994, p. 101–134.
4. Pour une analyse détaillée du capital bureaucratique chez P. Bourdieu se reporter notamment à la première occurrence du terme dans Actes de la Recherche en Sciences Sociales au sein de l’article écrit avec Rosine Christin (« La construction du marché. Le champ administratif et la politique du logement », vol. 81, 1990). Bourdieu y distingue notamment le capital bureaucratique d’expérience (acquis par un chef de bureau « à la longue » du fait de son immersion dans le monde administratif) et le capital bureaucratique à base technique (« comme la connaissance de l’enquête statistique » qui peut être acquis plus rapidement).
5. Antonio Gramsci, Problèmes de civilisation et de culture, (1930–1935), sur Marxists.org
6. Pierre Bourdieu, Les structures sociales de l’économie, Paris, Seuil, 2000.
7. Bruno Amable et Stefano Palombarini, “L’économie politique n’est pas une science morale”, Raisons d’agir, 2005, p. 260.
8. Sur cette distinction, se reporter à l’entretien réalisé avec Michel Offerlé pour le numéro 10 de la revue Savoir / Agir « figures patronales ».
9. Arnaud Mias, Le Dialogue social européen (1957–2005) : genèses et pratiques d’une institution communautaire, Thèse pour le doctorat du CNAM, 2005, p. 119.
10. Wolfgang Streeck et Philippe C. Schmittter, « From National Corporatism to Transnational Pluralism : Organized Interests in the Single European Market », Politics Society, 1991 vol. 19, pp. 133–164.

Cédric Durand
Contretemps, 04/12/2015
Compte-rendu

En tant que siège de la plupart des institutions de l’Union européenne, Bruxelles cristallise aujourd’hui sur son nom les critiques de tous bords qui dénoncent la prise de pouvoir des « marchés » sur le « peuple » au sein des 28 états membres, à laquelle les multiples actes de la tragédie grecque qui s’est jouée depuis la victoire électorale de Syriza en janvier dernier semblent avoir apporté une illustration flagrante. Toutefois, plus encore que les représentants de la troïka de créanciers formé par la Commission européenne, de la Banque centrale et du Mécanisme européen de stabilité qui ont finalement mis au pas le gouvernement d’Alexis Tsipras, un responsable est tout particulièrement pointé du doigt : le lobbying. On ne compte plus les articles et reportages édifiants pointant le poids démesuré de certains groupes d’intérêt représentant les milieux d’affaires sur les institutions bruxelloises, dictant littéralement leurs lois aux membres de la Commission et du Parlement, d’autant plus simplement que ces derniers se seraient eux-mêmes progressivement convertis aux « vertus » du néo-libéralisme. Sans être totalement fantasmatique, une telle vision pêche cependant par son excès de manichéisme, postulant que les élus et fonctionnaires seraient tous disposés à défendre l’intérêt général s’ils n’étaient assiégés par les représentants d’intérêts particuliers plus ou moins bien attentionnés. Or, cette conception de l’action publique, particulièrement prégnante dans l’Hexagone, du fait de la méfiance envers les corps intermédiaires qui y a animé la construction de la République1, présuppose d’une part qu’un tel intérêt général préexisterait à l’action publique, et d’autre part que l’idéologie néolibérale posséderait une cohérence et une force de conviction intrinsèque qui favoriseraient sa diffusion presque mécaniquement. Cependant, à la différence de certaines créatures de contes, l’intérêt général comme le néolibéralisme ont beau être invoqués en permanence, par celles et ceux qui sont censés l’incarner, ils ne sont pas donnés en soi et s’avèrent, à l’analyse, ne constituer qu’un voile pudique masquant l’état provisoire des rapports de force au sein d’une configuration d’agents sociaux revendiquant de participer à sa définition, le tout non sans frottements et tensions permanents.

C’est ce que montre Sylvain Laurens, maître de conférences à l’EHESS, dans cet ouvrage fondé sur une enquête ethnographique originale parmi les fonctionnaires européens et les représentants des fédérations patronales qui œuvrent quotidiennement dans la capitale belge, et surtout s’y côtoient très régulièrement. Car, après avoir battu en brèche la croyance commune en l’existence d’une division du travail nette entre des gouvernants « qui décident » et une administration « qui exécute »2, montrant le rôle décisif d’un certain nombre de hauts fonctionnaires dans le façonnage des politiques d’immigration menées au cours de la décennie 19703, le sociologue met ici en évidence une autre porosité bureaucratique, en donnant à voir, après celle formée par les hauts fonctionnaires et les responsables politiques hexagonaux, un autre type de configurations au sein d’un autre espace interlope de sociabilité et de socialisation réciproque. En s’appuyant sur un matériau composite, constitué d’une soixantaine d’entretiens menés avec des fonctionnaires de la Commission, des assistants parlementaires et des représentants d’intérêts économiques en poste à Bruxelles, d’observations de réunions impliquant diversement ces derniers, mais aussi d’archives des institutions européennes et fédérations professionnelles continentales et de statistiques constituées ad hoc, Sylvain Laurens propose ainsi de faire un double pas de côté par rapport aux abondants travaux qui constituent ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui les european studies, et qui ont en commun, au-delà d’adopter un regard trop fonctionnaliste et désincarné sur la constitution de cet espace politique supranational, non seulement en proposant une approche plus « sociologique », mais aussi en s’intéressant à des acteurs apparemment secondaires, tapis dans l’ombre des Commissaires, députés européens ou des grands patrons.

Dans les deux premiers chapitres, l’auteur propose un regard rétrospectif et repart du Traité de Rome pour examiner comment se sont constitués et entrelacés les deux groupes sociaux que constituent les fonctionnaires européens et les représentants d’intérêts industriels. Il montre ainsi dans un premier temps comment les membres de la nouvelle administration communautaire, et plus particulièrement certaines directions générales, se sont employés à mobiliser les milieux patronaux non seulement pour collecter les données nécessaires à la construction de ses propres nomenclatures, mais aussi et surtout pour se doter d’interlocuteurs aptes à légitimer son activité, accumulant ainsi ce que l’auteur qualifie de capital bureaucratique à base technique. Les services de la Commission ont ainsi joué un rôle d’impulsion décisif dans la constitution de groupements sectoriels d’entreprises, de manière parfois très directive, comme dans le cas de la Politique agricole commune, obligeant les milieux patronaux à formuler des positions sectorielles au niveau européen, mais créant également par leurs découpages de nouvelles divisions au sein du patronat, non sans présenter eux-mêmes des tensions internes que les représentants patronaux ont pu être amenés à arbitrer. Après avoir mis en évidence cette dynamique dans le premier chapitre, l’auteur se focalise dans le deuxième sur la constitution de la représentation patronale, en mettant notamment en évidence ses diverses formes – ouverture d’un bureau spécifique, adhésion à une ou souvent plusieurs fédérations patronales, financement d’un think tank –, le poids progressif pris par les multinationales et surtout le mimétisme institutionnel vis-à-vis des structures de la Commission qui ont caractérisé leur constitution. L’auteur met également en évidence dans ce processus le développement d’intermédiaires spécifiques, en particulier des consultants qui circulent entre les instances de l’UE et le secteur privé, constituant progressivement un « véritable marché de la représentation des intérêts économiques » bien implanté dans la capitale belge.

Dans le troisième chapitre, Sylvain Laurens s’emploie à caractériser ce que le lobbying veut dire. À partir d’analyses statistiques diverses portant sur les firmes représentées à Bruxelles, allant du simple tri croisé à l’analyse en correspondances multiples, il met en évidence les différentes logiques poursuivies par ces firmes : obtention ou maintien de subventions, marchés publics ou influence sur les règles, notamment dans les secteurs où l’UE est la plus active pour des raisons sanitaires ou écologiques. Le lobbying apparaît ainsi, sans surprise, comme un « investissement visant à transformer la structure du champ économique » qui « a pour objet d’orienter la composante juridique et administrative du champ économique à son profit » (p. 162–163), mais dont les moyens dépendent de la position de la firme considérée dans le champ économique et des rapports qui lient son secteur à l’administration communautaire. Au chapitre suivant, l’auteur poursuit cette exploration de l’entrelacement entre champs économique et politico-administratif à une échelle plus « près du sol », en étudiant, matériaux ethnographiques à l’appui, le travail concret des lobbyistes. Il montre ainsi que celui-ci consiste essentiellement à accumuler une connaissance fine des rouages de la bureaucratie communautaire, ressource composite comprenant la maîtrise de l’« euro-jargon », des modes de rédaction et des horizons d’attente de ses interlocuteurs administratifs, et in fine l’entretien de bonnes relations avec les fonctionnaires correspondant à son secteur et à son propre niveau hiérarchique à la Commission. Mais la complexité de ces procédures de décision exerce aussi un effet dépolitisant sur les dossiers traités par l’UE, en dépit du renforcement progressif du rôle alloué au Parlement européen dans la procédure de codécision avec la Commission, comme le montre le sociologue dans les deux derniers chapitres. Il observe ainsi comment la prééminence conservée par l’industrie dans la production des données, le suivi des textes par les lobbyistes dans le circuit parlementaire combiné au fait que les députés sont davantage pris par la nécessité d’entretenir leur position dans le champ politico-médiatique européen ou national, et enfin la multiplication des arènes destinées à atteindre un compromis (« trilogue », agences ou comités) renforcent finalement le face-à-face entre bureaucrates de la Commission et représentants des intérêts des fédérations sectorielles et des grands groupes dominants dans un certain huis clos. En dépit des mots d’ordre inverses, ceci contribue à évincer les élus mais aussi les groupes de pression (réellement4 formés par de citoyens, tels que les ONG. Dans le dernier chapitre, enfin, à partir de l’exemple de la mise en œuvre du règlement REACH portant sur l’enregistrement, l’évaluation, l’autorisation et les restrictions des substances chimiques, entré en vigueur en 2007, l’auteur étudie les processus de « capture » de l’espace scientifique par les représentants des milieux d’affaires, expliquant comment ces derniers mobilisent concrètement données et chercheurs. À l’encontre des visions qui voudraient que les scientifiques soient le plus souvent « achetés » ou que les données soient manipulées (même si ces phénomènes existent), l’auteur montre que les acteurs au service des firmes dominantes opèrent surtout un travail de mise en forme, d’orientation et de « bruit » qui leur permet de traduire leurs attentes dans un langage scientifique, mais aussi et surtout de faire évaluer la pertinence des études scientifiques à l’aune d’une rationalité économique centrée sur leurs propres intérêts.

Au final, par cette analyse originale du champ de l’« eurocratie »5 – dont ce compte rendu ne peut évidemment rendre toute la richesse –, l’auteur met en évidence un certain nombre de logiques sociales éclairant des aspects sous-estimés de l’action publique au niveau communautaire, révélant notamment des formes de rapprochement, mais aussi de concurrence, trop souvent occultées, à commencer par la manière dont la plupart des réglementations modifient les règles de la compétition économique, avantageant ainsi les firmes dont le modèle productif s’approche le plus des nouveaux standards au détriment des autres. Ce faisant, l’ouvrage permet de sortir des « théories du complot » et de la rhétorique réactionnaire que celles-ci viennent renouveler6, tout en soulignant combien le fonctionnement actuel des institutions européennes et de leurs agents (au-delà des seuls bureaucrates), conduit bel et bien à confisquer un certain nombre d’enjeux à la délibération démocratique. En pointant finement les mécanismes réels de cette situation, l’auteur peut ainsi contribuer à réarmer la critique, même s’il apparaît lui-même assez pessimiste puisqu’il estime en conclusion que les signes de l’émergence d’un véritable contre-pouvoir à cette dynamique « eurocratique » ne semblent guère poindre à l’horizon.

1 Ce qui n’empêche cependant pas une intense activité des lobbies à l’Assemblée nationale et au Sénat…

2 Pour paraphraser la formule d’un ancien Président de la République français prononcée en 2004 à l’encontre de son ambitieux ministre de l’Économie et des Finances d’alors ; ceci n’a pas empêché ce dernier de lui succéder à l’Élysée…

3 Voir Sylvain Laurens, Une politisation feutrée, Paris, Belin, 2009. Recensé à ce lien : https://lectures.revues.org/906.

4 Car il existe un certain nombre de faux-nez de l’industrie, comme le rappelle l’auteur – après d’autres – en détaillant l’exemple de l’association Friends of Glass (les « Amis du Verre ») (sic !) (voir p. 339–343).

5 Voir Didier Georgakakis, Le champ de l’Eurocratie, Paris, Économica, 2012.

6 Voir Miguel Chueca (dir.), dossier « Les théories du complot », Agone, n° 47, janvier 2012.

Igor Martinache
Lectures, 14/10/2015
Les courtiers du capitalisme. Milieux d'affaires et bureaucrates à Bruxelles

L’image d’Epinal de l’influence politique des entreprises est celle du lobbyiste arrivant à caser auprès de députés ses amendements permettant de rendre inefficace toute nouvelle loi destinée à réguler leurs activités. A partir d’un travail rigoureux aux résultats surprenants, le sociologue Sylvain Laurens démontre que ce jeu d’influence prend des chemins bien plus subtils.

Une demande de la Commission

En remontant jusqu’aux années 1960, il commence par révéler que la structuration de la mobilisation politique des entreprises au niveau européen résulte en partie de la volonté de la Commission européenne. Disposer d’interlocuteurs crédibles permettait à la Direction du marché intérieur de légitimer son action vis-à-vis des gouvernements nationaux, de ne plus avoir à traiter avec une myriade de positions d’entreprises nationales et de trouver des appuis dans sa volonté de bâtir une politique industrielle au détriment de la Direction de la concurrence, inquiète des concentrations.

Offre croissante

Face à cette demande, une offre a commencé à se structurer à partir des années 1970, avant d’exploser dans les années 1990. Un véritable marché de la représentation des intérêts économiques s’est construit, porte d’entrée vers des carrières européennes. Ceux qui y participent sont de plus en plus jeunes et diplômés, avec pour une partie d’entre eux un niveau de technicité croissant.

Si la volonté d’influence directe de certaines grandes multinationales perdure, les fédérations européennes d’entreprises jouent aujourd’hui un rôle clé. Les organisations non gouvernementales ont également compris qu’une partie de leur influence devait se jouer là, mais n’ayant pas contribué au processus initial de légitimation et disposant de moins de moyens, elles restent des interlocuteurs plus secondaires.

Amont et aval

L’essentiel du travail d’influence passe alors par les contacts avec les directions générales de la Commission, laquelle dispose, rappelons-le, du droit d’initiative en matière de lois, baptisées “directives” dans le jargon européen. L’enquête montre que l’essentiel se fait au niveau des premières moutures des directives. Le combat pour influencer les comités du Parlement et le vote en plénière est bien là, mais il ne représente que la partie émergée de l’iceberg. L’influence en amont, puis de nouveau en aval, du travail parlementaire, lorsque les Etats, la Commission et le Parlement doivent trouver un compromis, paraît plus cruciale.

Contrairement à ce que l’on entend souvent, ce travail d’influence ne vise pas tant à réduire la place des régulations publiques pour laisser jouer le marché qu’à obtenir des subventions et des marchés. Et à orienter les normes publiques pour qu’elles soutiennent des positions économiques dominantes.

Les compromis public-privé ainsi passés transitent très rarement par le niveau des commissaires européens. Le livre démontre avec précision qu’ils sont le fruit des jeux d’interactions entre la bureaucratie publique de la Commission et la bureaucratie privée des représentants des intérêts des entreprises. Ainsi, conclut l’auteur, établir un contre-pouvoir à ce mode de décision fondé sur l’entre-soi bureaucratique et baptisé quiet politics (politiques discrètes) s’avère extrêmement difficile. Et encore plus de penser une autre Europe à laquelle il faudra convaincre ces bureaucraties d’adhérer.

Christian Chavagneux
Alternatives économiques, Octobre 2015
Le jeudi 10 mars 2016    Toulouse (31)
Conférence-débat avec Sylvain Laurens, auteur de "Les Courtiers du capitalisme"
L’Université Populaire de Toulouse invite Sylvain Laurens pour une conférence-débat à l’occasion de la sortie de son livre "Les Courtiers du capitalisme".

À Bruxelles, loin des ONG, les lobbies patronaux préfèrent le huis-clos avec les bureaucrates pour faire progresser leurs affaires.

Pour un lobbyiste, connaître des bureaucrates plus ou moins personnellement permet de savoir quand il est encore utile de pousser une position et quand, à l’inverse, il ne sert à rien de se montrer insistant : « En fait, le Parlement européen, si tu veux faire une analogie, c’est comme si tu avais une table de poker ; et à cette table de poker-là, les gens doivent montrer leur jeu. Au Parlement, tu dois montrer ton jeu. Donc les libéraux c’est ça, la droite c’est ça et les socialistes c’est ça. Tu lis les amendements, tu vois d’où ça vient. Et le type de la Commission qui bosse là-dessus depuis deux ans à fond, il voit tout de suite dans le style de la rédaction, dans l’idée qui est poussée, comment ça a été amené et à quelle industrie il a affaire. »

À partir d’archives inédites et d’observations réalisées auprès des lobbys patronaux, ce livre analyse les relations qu’entretiennent les représentants des intérêts économiques avec les agents de la Commission européenne.
Pour parvenir à leurs fins, les lobbyistes doivent se fondre dans les logiques de productivité de l’administration communautaire : les plus grandes firmes apprennent ainsi à manier le jargon des technocrates pour maintenir leur position, et enrôlent des experts scientifiques pour répondre aux attentes pratiques de tel ou tel chef de bureau. Et les liens intimes qu’entretient le capitalisme avec la bureaucratie se voient quotidiennement réactualisés.

Sociologue à l’EHESS, Sylvain Laurens est l’auteur d’"Une politisation feutrée. Les hauts fonctionnaires et l’immigration en France" (Belin, 2009). Ses recherches se situent à l’intersection de la socio-histoire de l’État et de la sociologie des classes dominantes.

le jeudi 10 mars 2016 à 20h30
La Bourse du Travail, Place Saint Sernin
Toulouse (31)
Le mardi 2 février 2016    Strasbourg (67)
Rencontre avec Sylvain Laurens

Sylvain Laurens, sociologue à l’EHESS et auteur d’“Une politisation feutrée. Les hauts fonctionnaires et l’immigration en France” (2009), est invité à présenter son dernier ouvrage : “Les Courtiers du capitalisme. Milieux d’affaire et bureaucrates à Bruxelles”.

Une analyse des relations entre les représentants des intérêts économiques et les agents de la Commission européenne. L’auteur décrit les pratiques des lobbyistes qui s’inscrivent dans la logique de l’administration en maniant le jargon des technocrates ou en engageant des experts scientifiques qui répondent aux attentes des chefs de bureau.

Entrée libre à partir de 19h
Librairie Quai des Brumes
120 Grand’Rue
67000 Strasbourg

Le mardi 1 décembre 2015    Paris (75)
"L’Europe intoxiquée par les lobbies"

À Bruxelles, loin des ONG, les lobbies patronaux préfèrent le huis-clos avec les bureaucrates pour faire progresser leurs affaires.Pour un lobbyiste, connaître des bureaucrates plus ou moins personnellement permet de savoir quand il est encore utile de pousser une position et quand, à l’inverse, il ne sert à rien de se montrer insistant :
« En fait, le Parlement européen, si tu veux faire une analogie, c’est comme si tu avais une table de poker ; et à cette table de poker-là, les gens doivent montrer leur jeu. Au Parlement, tu dois montrer ton jeu. Donc les libéraux c’est ça, la droite c’est ça et les socialistes c’est ça. Tu lis les amendements, tu vois d’où ça vient. Et le type de la Commission qui bosse là-dessus depuis deux ans à fond, il voit tout de suite dans le style de la rédaction, dans l’idée qui est poussée, comment ça a été amené et à quelle industrie il a affaire. »
Pour parvenir à leurs fins, les lobbyistes doivent se fondre dans les logiques de productivité de l’administration communautaire : les plus grandes firmes apprennent ainsi à manier le jargon des technocrates pour maintenir leur position, et enrôlent des experts scientifiques pour répondre aux attentes pratiques de tel ou tel chef de bureau.
En 2009, l’Europe a lancé un compte à rebours : elle a décidé de réglementer les perturbateurs endocriniens et même d’en interdire certains. Omniprésents, ces produits chimiques se nichent dans les pesticides ou les peintures, les tongs ou le shampoing, les lasagnes et votre organisme.
Suspectés de participer à l’augmentation des maladies « modernes » comme l’infertilité, les cancers du sein et de la prostate, le diabète ou l’obésité, ils font partie des plus grands défis de santé publique aujourd’hui.
Mais les enjeux économiques sont colossaux et les industriels toujours aux aguets. À Bruxelles, leurs puissants lobbies s’activent dans les coulisses des institutions européennes pour influencer cette décision qui menace leurs affaires.

Rencontre avec Sylvain Laurens, sociologue à l’EHESS et auteur de Les courtiers du capitalisme – Milieux d’affaires et bureaucrates à Bruxelles et Stéphane Horel, journaliste, auteur de Intoxication – Pertubateurs endocriniens, lobbyistes et eurocrates : une bataille d’influence contre la santé (ed. La découverte, 2015).

Entrée libre et gratuite sans réservation :
Le mardi 1er décembre, à 19 heures, au Bar-restaurant « Le lieu dit », 6, rue Sorbier – 75020 Paris (Métro Ménilmontant ou Gambetta / Bus 96 station Henri Chevreau).

www.lelieudit.com
Contact amis.diplo.75@gmail.com
Zinc, le réseau social libre et ouvert zinc.mondediplo.net

Le jeudi 26 novembre 2015    Dambach-la-Ville (67)
Les coulisses du lobbying à Bruxelles

Invité par l’association Damb’ Nature, Sylvain Laurens présentera son dernier livre “Les Courtiers du Capitalisme”, dans le cadre de la projection du film “Endoc(t)rinement” de Stéphane Horel – journaliste indépendante et documentariste, qui explore l’impact du lobbying et des conflits d’intérêt sur les décisions politiques – le 26 novembre à 20 heures à la salle de la Laube de Dambach-la-Ville.

Entrée libre à la projection et aux débats.

Le lundi 28 septembre 2015    Toulouse (31)
Rencontre avec Sylvain Laurens

Sylvain Laurens, sociologue à l’EHESS et auteur d’“Une politisation feutrée. Les hauts fonctionnaires et l’immigration en France” (2009), est invité à présenter son dernier ouvrage : “Les Courtiers du capitalisme”.

À partir d’archives inédites et d’observations réalisées auprès des lobbys patronaux, ce livre analyse les relations qu’entretiennent les représentants des intérêts économiques avec les agents de la Commission européenne.

Librairie Ombres blanches
50 rue Léon Gambetta
Toulouse

Entrée libre. A partir de 18h

Le vendredi 25 septembre 2015    Auch (32)
Les courtiers du capitalisme

Dans le cadre de sa tournée, Sylvain Laurens présentera à la librairie « Les petits papiers » (Auch) son dernier ouvrage : “Les Courtiers du capitalisme. Milieux d’affaires et bureaucrates à Bruxelles”, le 25 septembre à partir de 19h.

Librairie Les Petits Papiers
22, rue Dessoles
32000 Auch
Tel : 05.62.59.38.10.

Le jeudi 24 septembre 2015    Bruxelles (0)
Rencontre avec Sylvain Laurens

Sylvain Laurens, sociologue à l’EHESS et auteur d’“Une politisation feutrée. Les hauts fonctionnaires et l’immigration en France” (2009), est invité à présenter son dernier ouvrage : “Les Courtiers du capitalisme”.

Une analyse des relations entre les représentants des intérêts économiques et les agents de la Commission européenne. L’auteur décrit les pratiques des lobbyistes qui s’inscrivent dans la logique de l’administration en maniant le jargon des technocrates ou en engageant des experts scientifiques qui répondent aux attentes des chefs de bureau.

Martin Pigeon, de l’Observatoire de l’Europe industrielle (CEO) animera cette rencontre.

Entrée libre. A partir de 18h à la librairie Filigranes (Bruxelles) à partir de 18h.

Avenue des Arts, 39–42
1040 Bruxelles
(entre la rue de la Loi et la rue Belliard)

Le mardi 22 septembre 2015    Bruxelles (0)
Le pouvoir des lobbies, avec Sylvain Laurens

Sylvain Laurens participera à la conférence « Science Vs Lobbying » organisée par l’Observatoire de l’Europe industrielle (CEO) à Bruxelles, à partir de 14h, au Mundo B, 26 rue d’Edimbourg.

Programme complet : http://corporateeurope.org/sites/default/files/attachments/science_vs.lobbying_conference-_programme.pdf

Entrée libre

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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D