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Officiers
Des classes en lutte sous l’uniforme
Parution : 21/03/2017
ISBN : 9782748903294
Format papier : 288 pages (12 x 21 cm)
19.00 €

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Quand tu es capitaine commandant, tu es propulsé. Tu es mis sur un piédestal en permanence. Mais le commandement, c’est du paraître. C’est du théâtre ! C’est que de la com’. Il faut attirer l’attention.
Et ce sont les subordonnés qui en redemandent. Ils demandent que tu sois mégalo... un petit peu. Un chef, il faut que, de temps en temps, il pète un câble. Ils veulent un capitaine qui a de la gueule. ta modestie, ils n’en veulent pas... Ils veulent que de la gloriole ! Du foutre, de la gloriole et de la fierté.

Alors que la lutte contre le terrorisme nous habitue toujours plus à la présence de militaires dans l’espace public, et que certains en appellent à l’armée pour « recadrer » et « remotiver » la jeunesse déshéritée, on en sait en réalité bien peu sur cette institution. Cet ouvrage, fruit d’une enquête par immersion en milieu officier, nous ouvre les portes d’un univers encore méconnu et en renouvelle les cadres d’analyse tout à la fois sociologiques et politiques. On découvre une institution étonnante traversée par des conflits et des rapports de force qui nous éclairent sur la violence ordinaire du monde social.

Christel Coton

Christel Coton est maître de conférences en sociologie à l’université Paris Panthéon Sorbonne, membre du Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP-CSE). Ses recherches portent principalement sur l’institution militaire et les rapports de classe.

Les livres de Christel Coton sur le site

Dossier de presse
Patrick Silberstein
Blog entre les lignes entre les mots , 19 avril 2017
Olivier Berger
Blog La Voix du Nord , 7 avril 2017
Nicolas Chevassus-au-Louis
Mediapart , 5 mars 2017
Cornichons et autoreproduction de la caste de haute hiérarchie militaire
L’auteure met d’emblée les pieds dans le plat : lorsqu’elle entame sa recherche sur l’institution militaire, elle ne rencontre que désintérêt et sarcasmes de la part de ses collègues de l’Université : « En dehors d’un léger [c’est moi qui souligne] réflexe antimilitariste, le terrain militaire n’inspirait plus grand-chose aux intellectuels académiques ou critiques que je fréquentais. Si les uns et les autres avaient pu déployer une certaine énergie, quelques décennies auparavant pour éviter [c’est encore moi qui souligne] le service militaire […], ils ne semblaient pas avoir conservé grand-chose des critiques féroces que leurs aînés avaient, en leur temps, forgés contre la guerre d’Algérie et la conscription. » On devine derrière cette ironie que l’« antimilitarisme » évoqué n’est qu’une posture pour les dîners en ville où l’on raille à bon compte les militaires (les propos sont « plus volontiers moqueurs qu’assassins », note l’auteure), tout en laissant le soin aux « autres » – c’est-à-dire aux classes populaires – le soin de payer l’impôt du sang (la conscription hier) et le cens du sang (l’engagement aujourd’hui).

L’armée, « dernier recours du système libéral », comme disait en son temps un ministre de la défense, ne semble plus guère préoccuper grand monde. La Grande Muette aurait mué en un appareil d’État « neutre » et se serait érigée au statut de protecteur invisible et silencieux de nos libertés, guerroyant de ci de là pour les droits de l’homme et patrouillant dans les rues de nos villes pour nous protéger du terrorisme. Pourtant, nous rappelle l’auteure, malgré la suspension de la conscription (1998), l’armée demeure un instrument de domination, de coercition et de reproduction de l’ordre social. Et c’est toujours, évidemment, un appareil de maintien de l’ordre en dernier recours.

Sur la base d’une observation participante, Christel Coton nous propose une sociologie du corps des officiers, « laissés seuls dans les casernes » par la disparition des dizaines de milliers de travailleurs sous l’uniforme que constituaient les appelés du contingent : « L’expérience militaire avait cessé de fonctionner comme un horizon partagé ». Ce faisant, elle nous permet de déceler derrière ce qui fait la cohésion de l’institution ses failles et ses contradictions sociales, à condition de mobiliser les ruptures pouvant intervenir dans ce que Pierre Bourdieu – très présent dans l’ouvrage – décrivait comme l’illusio, à savoir « le fait d’être pris au jeu, pris par le jeu, de croire que le jeu en vaut la chandelle, ou pour dire les choses simplement, que ça vaut la peine de jouer ». Tout en soulignant la force de cette illusio, le livre évoque les réactions virulentes qui peuvent se manifester quand celle-ci est déçue. L’auteure note au passage avec raison que la gauche ne propose désormais plus aucune « analyse systématique de ce que devrait être une armée citoyenne ou républicaine ».

En apparence soudée par des traditions désuètes et réactionnaires, une hiérarchie de fer, un esprit de caste et une mission « sacrée », l’armée de terre est en réalité un édifice composite. C’est là tout l’intérêt d’un ouvrage qui nous permet d’entrevoir cette « fragilité » sur laquelle la pensée et l’action critiques devraient porter le fer.

Professionnalisée depuis la « suspension » de la conscription, l’armée de terre est composée pour l’essentiel de personnel contractuel : les militaires de carrière ne représentent que 28% de l’effectif total de l’armée de terre où l’on compte « un peu plus de 30000 fonctionnaires pour près de 80000 personnels sous contrat ». La proportion est évidemment extrêmement variable selon les échelons hiérarchiques : les 57000 hommes (et femmes) du rang (soldats et caporaux), soit la totalité de l’effectif, sont sous contrat6 et sont ainsi souvent considérés comme des « personnels de passage » ; 47% des 37000 sous-officiers (sergents, adjudants et majors) sont également sous contrat ; enfin, on compte près de 25% de contractuels parmi les 13000 officiers. Plus on grimpe dans la pyramide hiérarchique, plus le nombre de contractuels diminue.

Si on s’attache à la structuration interne des échelons hiérarchiques, la moitié des sous-officiers et plus de la moitié des officiers sont issus du rang. Les officiers contractuels issus du rang voient leur carrière limitée à vingt ans de service. Ils ont des conditions d’avancement dégradées, ne peuvent concourir pour les diplômes militaires supérieurs et quittent le plus souvent l’armée avec le grade de capitaine. Si leurs contrats « leur assurent une certaine stabilité dans l’emploi, il n’en reste pas moins qu’ils ancrent ces officiers [venus de l’enseignement supérieur civil] du côté des soldats et des sous-officiers ».

Enfin, au sommet de la hiérarchie, le nombre des officiers issus du rang fond comme neige au soleil. Ceux d’entre eux qui ne sont pas issus de Saint-Cyr – la prestigieuse école où la caste se perpétue – ne représentent plus « que 20% des colonels » alors qu’ils constituent « plus de 70% du corps des officiers de carrière ». Ce qui signe, s’il en était besoin, l’autoreproduction de la caste de la haute hiérarchie militaire. L’auteure rapporte aussi qu’en dehors des « gratifications symboliques », pas plus l’« expérience opérationnelle » que la «participation à une “action au feu” » n’ont d’influence sur les perspectives d’avancement, malgré, souligne-t-elle, « l’importance accordée […] au “combat” dans l’échelle des valeurs et du prestige ». Les officiers sous contrat sont ainsi quasiment affectés aux postes moins prestigieux (les unités de soutien).

Selon Christel Coton, le fait que plus de la moitié des officiers soit issue du rang entretient le mythe du bâton de maréchal que porterait chaque soldat dans sa giberne. Elle s’appuie sur cette contradiction « invisible » pour engager une critique « du mythe méritocratique et de l’égalité des chances » tel qu’il se manifeste dans les forces armées. En réalité, écrit-elle, les « dispositions institutionnelles […] tournées vers la reconnaissance et la promotion des moins dotés et des plus “méritants” sont […] accompagnées de pratiques et de dispositifs particulièrement discriminants à leur endroit ». Il s’agit là manifestement d’un camouflage démocratique destiné à entretenir l’illusio et la cohésion de l’institution.

Soulignant l’hétérogénéité sociale du corps des officiers et de son recrutement ainsi que la cristallisation par le fonctionnement même de l’institution de strates hiérarchiques relativement imperméables, l’auteure décrit comment une « culture de classe » couplée à une « culture saint-cyrienne » s’impose et se reproduit, avivant de ce fait la contradiction sous-jacente entre le réel et l’idéologie.

Si une statistique sur les origines sociales et les affinités idéologiques des saint-cyriens fait défaut dans son livre, Christel Coton fait néanmoins état des questionnaires qu’elle a recueillis au cours de son enquête : les enfants d’officiers constituent la majorité des élèves des six lycées militaires que compte le pays ; 70% des anciens cornichons ont un père cadre ou exerçant une profession intellectuelle supérieure ; s’ils ne sont pas plus souvent fils de militaires que les autres officiers, quand ils le sont, leur père est « systématiquement » officier); on ne retrouve que 2% de fils d’ouvriers ou d’employés parmi les ex-cornichons contre 20% chez les officiers sortis du rang, lesquels ont plutôt fréquenté des lycées généraux, ont peu de pratique religieuse et ont un cursus souvent interrompu avant le bac. L’auteure mentionne la « sociabilité religieuse et bourgeoise » des saint-cyriens et les « conceptions politiques antidémocratiques » qu’ils ont exprimées au cours de son enquête. Quant aux références littéraires manifestées par les ex-cornichons enquêtés, elles sont fortement marquées par l’extrême droite nationaliste.

Selon Christel Coton, certaines catégories militaires posent d’autres problèmes : les femmes et les soldats issus de l’immigration. Elle rapporte que ces deux groupes font l’objet de la « sollicitude de l’institution », celle-ci étant engagée « dans une lutte, au moins théorique » contre les discriminations qui sévissent en son sein ». On apprend ainsi que l’armée fait subir à la laïcité d’État tant proclamée quelques accrocs : les soldats de confession musulmane bénéficient d’aménagements autorisant la pratique religieuse. La recherche de la cohésion autorise évidement ici ces accommodements raisonnables avec la doxa laïque. Il est vrai par ailleurs que de longue date on célèbre des messes sur les campus de Saint-Cyr, qu’on y pratique la « bénédiction des rations » et autres joyeusetés où le sabre et le goupillon communient dans la plus pure tradition « catho-tradi » qui marque la caste des saint-cyriens.

Professionnalisée, formée et dirigée par ce qui s’apparente à une caste, l’armée de terre semble désormais moins pénétrée que jamais par la vie sociale. Elle semble désormais vaccinée contre le virus de la contestation démocratique et syndicale que les appelés du contingent, la massification scolaire et l’élévation du niveau culturel lui avaient inoculé dans les années 1970. Est-ce pour autant une garde prétorienne exempte de contradictions sociales ? On pourrait le penser tant ses doctrines sont toujours empreintes – au-delà de la « ripolinisation » du discours – de « défense opérationnelle du territoire » et d’« ennemi intérieur ». Pourtant, rien n’est moins sûr tellement ce livre nous permet de déceler les indices de la force potentielle de l’arme démocratique et sociale qui pourrait percer le blindage de la Grande Muette. Le mouvement social et la gauche de transformation pourraient s’y employer en s’emparant (en se ré-emparant) des questions démocratiques et militaires – Jaurès revient ! – comme ce fut le cas alors que les armées européennes étaient secouées par les contradictions de sa modernisation (postcoloniale en France), par la contestation démocratique de la jeunesse encasernée et par la recherche d’une « armée nouvelle ».

Le lecteur à la recherche des contradictions sociales qui traversent l’armée de terre professionnelle afin d’y inscrire une orientation permettant dans le cadre d’une stratégie de transformation radicale de la société d’inscrire une perspective de « démocratisation-neutralisation » trouvera dans le travail de Christel Coton nombres d’indices pour alimenter sa réflexion. À condition bien sûr que des lieux de débats de ces questions permettent aux citoyens de s’emparer de la question militaire et qu’on mette fin à l’aberration politique qui fait que « plus personne ne parle aux soldats, plus personne ne les exhorte », alors même que, comme l’écrivait Pierre Naville en 1961, « si l’armée à étendu son emprise sur tout la nation tout entière, sa structure tend à refléter le pays d’aujourd’hui beaucoup plus étroitement que ce n’était le cas [autrefois], et par conséquent aussi tous les mouvements qui se produisent dans le pays, les conflits tendent à trouver leur reflet dans l’armée ».
Patrick Silberstein
Blog entre les lignes entre les mots , 19 avril 2017
Officiers, des classes en lutte sous l'uniforme
La sociologue Christel Coton travaille sur l’institution militaire depuis le début des années 2000. En s’immergeant dans les troupes, seule femme dans un groupe de seize stagiaires hommes à l’école d’état-major, elle observe l’armée en tant que corps social, pensant, politisé et sexué. D’autant plus marqué avec Sentinelle et le retour de la visibilité militaire sur notre territoire. Elle décrit les différences sociales entre officiers, sous-officiers et militaires du rang que l’armée tente de masquer. Malgré l’uniforme commun, on sait qui est qui. " En prenant le parti de célébrer les différences et en valorisant la mixité, l’armée propose notamment une vision du monde spécifique où les rapports sociaux sont pensés sur un mode apaisé et réconcilié, tenant à distance toute grille de lecture qui pourrait mettre l’accent sur les divergences d’intérêts. "Chez les officiers, son sujet, elle note le monde qui sépare les saint-cyriens et les autres, qui " se traduit par des inégalités d’avancement et de perspectives qui ont dès l’origine différencié et hiérarchisé les deux filières ". De la même façon, elle jauge les rivalités et le sentiment de supériorité. " Sans surprise, ce sont les combattants qui s’imposent dans l’entre-soi et qui se voient constitués comme "les champions de la promo", ceux dont chacun connaît le nom, ceux qui parlent plus fort dans les dîners et dont on reconnaît la prédominance dans le groupe. " Pour la sociologue, " les propriétés du capital symbolique officier " seraient " sportif mais pas bourrins ; brillant mais pas intello ".
Olivier Berger
Blog La Voix du Nord , 7 avril 2017
C. Serfati et C. Coton se penchent sur "le militaire" et "les officiers"
La sociologue Christel Coton publie, elle, un ouvrage intitulé Officiers. Des classes en lutte sous l’uniforme.

Christel Coton est maître de conférences en sociologie à l’université Paris Panthéon Sorbonne, membre du Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP-CSE). Ses recherches portent principalement sur l’institution militaire et les rapports de classe.

Cet ouvrage repose sur les recherches qu’elle a menées dans le cadre de sa thèse ("La culture de la distinction : unité institutionnelle et lignes de tensions au sein du corps des officiers de l’armée de terre").

L’auteure s’est immergée dans le corps des officiers de l’armée de terre et y a exploré "le mythe d’un mérite méritocratique". Elle a effectué plusieurs longs séjours à l’école d’état-major alors à Compiègne et au RICM, au début des années 2000 (avant l’Afghanistan et le Sahel, opérations qui ont certainement changé le corps des officiers et les trajectoires de carrière en particulier des officiers du rang qui n’ont pas été "tenus à distance des unités de combat").

Officiers. Des classes en lutte sous l’uniforme, publié chez Agone, 19,50 euros, 283 pages. Sortie ce 21 mars.


L’ensemble de l’article est disponible sur le blog d’Ouest France : http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2017/03/12/deux-ouvrages-iconoclastes-sur-le-militaire-et-les-officiers-17771.html
Ouest France (blog) , 21 mars 2017
Dans l'armée, l'uniforme masque mal les classes sociales
Extrait de l’article accessible en version intégrale aux abonnés à Mediapart.
[…]
l’armée fonctionne aujourd’hui comme l’un des derniers lieux où l’idéal républicain de méritocratie fonctionne pleinement. Pour ne prendre qu’un exemple, le général Christian Baptiste a été nommé en janvier, par décret du président de la République, représentant de l’ordre de la Libération, créé par de Gaulle. Christian Baptiste s’est engagé comme deuxième classe en 1975. Quarante ans plus tard, il est général de division, un poste éminemment prestigieux, après avoir occupé tant des fonctions combattantes (officier des troupes d’infanterie de marine) qu’administratives (attaché de défense à l’ambassade de France à Tel Aviv, conseiller pour la communication de deux chefs d’état-major des armées).

On ne connaît guère d’autres univers sociaux où de telles promotions internes soient possibles. A-t-on le moindre exemple d’un ouvrier des années 1970 devenu de nos jours dirigeant d’une entreprise du CAC 40 ? C’est pourtant, mutatis mutandis, ce que représenterait dans le monde économique la carrière du général Baptiste.

Ce type de carrière, mis en avant par la communication de l’armée, est-il si fréquent ? Le passionnant travail de la sociologue Christel Coton, auteure de "Officiers". Des classes en lutte sous l’uniforme, apporte des réponses subtiles et nuancées à cette question. Fille d’un officier des troupes d’infanterie de marine, la chercheuse, maître de conférences en sociologie à l’université Paris I, a profité de cette ascendance pour s’immerger six mois durant dans le quotidien du régiment dans lequel son père avait servi comme officier. «Ma filiation avec un ancien officier du régiment issu du rang, et non des grandes écoles, a permis de neutraliser en partie l’étrangeté de ma présence », écrit-elle. Sa recherche s’est poursuivie dans un stage à l’École d’état-major, où elle s’est inscrite en qualité de civile. "Officiers" rend compte de cette enquête approfondie dans le monde du commandement militaire.

De prime abord, rien de plus égalitaire, et surtout de plus explicite, que le monde militaire en matière de hiérarchie. «L’uniforme livre tout un ensemble d’informations professionnelles qui sont censées situer, sans méprise possible, les membres de l’institution dans l’espace des positions militaires : le nom de famille, le grade, les décorations, le lieu d’affectation, la participation à telle ou telle mission, les brevets professionnels […] et les spécialités d’emploi (infanterie, artillerie, cavalerie, etc.) tous ces éléments s’inscrivent de façon permanente sur le corps même des agents. »

Les militaires désignent eux-mêmes comme leur « code-barres » cet ensemble d’insignes, de médailles, épaulettes et autres chevrons. « Notre uniforme, c’est notre CV », résume un officier parachutiste cité par Jeanne Teboul. Là encore, on ne connaît guère d’autres univers sociaux, si ce n’est celui de la religion, où l’institution organise une telle explicitation de la position de chacun. Imagine-t-on, dans le monde académique, un universitaire arborant sur son vêtement son statut (précaire, maître de conférences, ou professeur ?), sa formation (agrégé ? normalien ?) et ses hauts faits (quand, où, et sur quoi a-t-il publié ?) ? L’univers militaire rend explicites toutes ces hiérarchies internes que d’autres univers sociaux s’échinent à garder invisibles.

En imposer par le verbe

L’égalité affichée est-elle pour autant effective ? Formée à l’école bourdieusienne, Christel Coton se montre très attentive aux questions de préséance symbolique dans le monde des officiers. Le premier capital symbolique, note-t-elle, est d’avoir participé à une action au feu, ce qui n’est pourtant le cas que d’une minorité d’officiers. Comme dans Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, un soldat passe beaucoup de son temps à attendre. La « projection », selon un terme du jargon militaire, dans une opération extérieure (les missions intérieures de l’armée française, importantes depuis les attentats de 2015, étaient moins développées à l’époque de l’enquête de la sociologue) et donc l’expérience du feu sont désirées, mais rarement obtenues.

Rappel bienvenu de la sociologue : en 2014, 183 salariés du bâtiment sont décédés dans l’exercice de leur métier, alors que le Bilan social des armées recensait la même année 111 décès de militaires français, y compris lors d’accidents hors du service. Le métier des armes n’est pas le plus dangereux qui soit.

Or, cette possibilité de participer à des actions de combat n’est pas également donnée à tous. Christel Coton montre très bien comment les officiers sortis de Saint-Cyr, quelles que soient leurs compétences professionnelles, sont systématiquement dirigés vers des commandements des unités des armes de mêlée (infanterie et cavalerie), bien plus prestigieuses dans le monde militaire que les armes de soutien (génie, intendance, transmission). En d’autres termes, l’institution donne plus (les armes les plus prestigieuses, car les plus directement impliquées dans le combat) à ceux qui ont déjà beaucoup : les « cornichons » (anciens de Saint-Cyr, dans le jargon militaire) et même les « cornichons branlés » (ayant échoué au concours d’entrée à Saint-Cyr).

En pratique, l’institution, s’affirmant égalitaire, favorise donc les officiers les plus dotés en ce que l’auteure qualifie de « capital militaire », très tôt constitué par la fréquentation des lycées militaires, puis des classes préparatoires au concours de Saint-Cyr. «Un plafond de verre semble bien contenir la progression en grade des moins dotés. Les “restes du monde” [comme se nomment eux-mêmes les officiers non issus de Saint-Cyr – ndlr] s’arrêtent le plus souvent aux grades de capitaine ou de lieutenant-colonel», note Christel Coton. Et de poursuivre : «Contrairement aux officiers issus des écoles, affectés en priorité aux unités et aux fonctions les plus susceptibles de les doter en expériences de commandement proprement opérationnelles, les officiers issus du rang sont précocement tenus éloignés des fonctions de commandement de contact et des unités les plus valorisées. »

L’enquête de la sociologue montre que, derrière l’apparente égalité proclamée par l’institution, les mécanismes de classe sont toujours à l’oeuvre. Cette hiérarchisation interne ne se manifeste pas que dans l’ordre symbolique. Elle est aussi, très prosaïquement, une question de statut professionnel. Tous les militaires du rang de l’armée de terre sont contractuels. Mais « plus on monte dans la hiérarchie, et plus la probabilité de rencontrer un personnel sous contrat diminue », observe Christel Coton. Plus des trois quarts des 13 000 officiers de l’armée de terre sont ainsi fonctionnaires et non contractuels, avec toute la sécurité de l’emploi qu’implique ce statut.

La sociologue consacre l’un de ses chapitres les plus remarquables à la question de l’autorité de l’officier, qui doit «savoir parler et en imposer par le verbe ». Ces compétences ne viennent pas d’on ne sait quelle disposition naturelle au charisme, mais bien d’une socialisation précoce dans les lycées militaires, dont sont issus la grande majorité des officiers supérieurs. La culture officier est «une culture de classe militarisée», note Christel Coton. Le respect des traditions y est omniprésent. On y apprend dès le plus jeune âge la marche en ordre serré. La pratique religieuse, catholique, y est très prégnante. Et l’on s’y épouse après des rituels de demande en mariage auprès du père qui font sourire hors du milieu, mais surtout suscitent les moqueries des officiers issus du rang, d’extraction bien plus populaire.
[…]
Nicolas Chevassus-au-Louis
Mediapart , 5 mars 2017
Réalisation : William Dodé