couverture
Bourgeois et soldats
Novembre 1918. Une révolution allemande (tome I)

Titre original  : November 1918. Ein Deutsche Revolution, tome I : Bürger und Soldaten (Fischer Verlag, 2008)
Traduction revue de l’allemand par Maryvonne Litaize & Yasmin Hoffmann

Préface générale et avant-propos de Michel Vanoosthuyse

Parution : 17/02/2009
ISBN : 9782748900996
Format papier : 480 pages (14 x 21 cm)
28.00 €

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Récit des derniers jours de la présence allemande en Alsace-Lorraine, Bourgeois et soldats installe le roman au milieu de l’agitation, soldats révoltés et population civile mêlés : officiers provisoirement détrônés et bourgeoisie locale en spectatrice ricanante ; amours qui se font et se défont ; petits trafics, chapardages, et enfin les drapeaux tricolores cousus à la va-vite…

> Lire le compte rendu de la conférence « L’Actualité politique d’Antigone à travers le roman d’Alfred Döblin Novembre 1918, une révolution allemande » organisé par l’Association orléanaise Guillaume Budé (22 novembre 2008)

Alfred Döblin

Né au sein de la bourgeoise juive allemande, Alfred Döblin (1878–1957) déménage très tôt pour Berlin, ville qui a profondément influencé son œuvre et où il vivra jusqu’à son exil à Paris en 1933 – qu’il fuira en 1940 pour les États-Unis. Pendant la Première Guerre mondiale, il est affecté comme médecin militaire en Lorraine puis en Alsace, expérience qui nourrit le premier des quatre tomes du roman historique Novembre 1918. Toute son œuvre demeurera largement méconnue, notamment en raison du succès, dès sa parution en 1929, de Berlin Alexanderplatz. Une situation dont Döblin souffre dès son retour en Allemagne en 1945, où il peine à se faire entendre et éditer.

Lire l’Hommage à Alfred Döblin par Michel Vanoosthuyse

Les livres de Alfred Döblin sur le site

« La révolution, héritière de la guerre, avait pris maintenant la forme de simples soldats ou de civils assis derrière une table en bois, brassard rouge au bras : elle examinait des papiers, en délivrait ou orientait les expulsés. Jour après jour ces baraques étaient la scène de crises de désespoir, le théâtre où s’exprimaient tous les tourments, jusqu’au mutisme né du sentiment d’être anéanti. Certains cependant poussaient un soupir de soulagement et rayonnaient en arrivant sur le sol de la patrie. Mais on voyait aussi des hommes et des femmes bien habillés, sans doute des fonctionnaires, des enseignants, ils entraient dans les baraquements, observaient faits et gestes pour se joindre à la file de ceux qui faisaient tamponner leurs papiers. Eh oui… c’étaient bien eux, en civil ou en uniforme, ceux aux cocardes et aux brassards rouges, les vrais fautifs ! Calmes et sérieux, voire gentils et compatissants, ces hommes simples faisaient leur travail. Sans un mot, les membres du conseil de soldats signaient et tamponnaient, tête baissée. Ils n’étaient guère versés dans l’art d’écrire. Les dames et messieurs qui attendaient les contemplaient de haut avec haine. Ils les haïssaient plus que la foule là-bas. C’était une haine effrénée. Tel le loup qui s’apprête à planter ses crocs dans la nuque de l’agneau endormi, ils regardaient d’en haut les membres du conseil. »

Voir aussi La lettre scellée du soldat Döblin

Dossier de presse
Matthijs (AL Montpellier)
Alternative libertaire n°204 , mars 2011
Nicole Bary
Encyclopaedia Universalis , 23/02/2010
Michel Vanoosthuyse
La revue des ressources , 10/12/2009
René Fugler
Dernières nouvelles d'Alsace , 13/05/2009
Eberhard Rathgeb
Frankfurter allgemeine Sonntagszeitung , 23/11/2008
Hermann Kurzke
Die Welt , 22/11/2008
SUR LES ONDES

France culture – « Surpris par la nuit », Alfred Döblin platz, documentaire en quatre parties. (du 5 au 8 mai 2009)

France culture – « Tout arrive ! », émission avec notamment Michel Vanoosthuyse autour d’Alfred Döblin et de sa tétralogie Novembre 1918. (31 mars 2009)

Compte-rendu

Le classique de la subversion de ce mois-ci est un roman de littérature allemande : Bourgeois et Soldats de Alfred Döblin. Le moment traité se situe à un moment charnière de l’histoire allemande et mondiale : celui qui suit l’armistice du 11 novembre 1918 et qui conclut la première guerre mondiale, du moins sur le front de l’ouest. Cet ouvrage, premier volume d’une tétralogie sur le sujet, met en scène les acteurs de cette révolution. La narration commence en Alsace, ou – chose que l’on ignore souvent – des soviets de soldats se sont mis en place, à l’instar d’autre régions de l’Allemagne Wilheminienne. L’ouvrage sera par ailleurs interdit dans la zone d’occupation française en Allemagne après la seconde guerre mondiale, car celui-ci rappelait un passé gênant pour l’historiographie républicaine française. Cet ouvrage est particulier par sa façon de narrer la révolution. Au lieu de décrire l’épicentre de la révolution comme a pu le faire un ouvrage comme Les 10 jours qui ébranlèrent le monde, de John Reed, avec des réunions de soviet exaltées et des mouvements de foule, l’ouvrage s’attache à saisir la révolution allemande au travers du vécu de ses participants anonymes : soldat, bonnes… Ainsi, ce seront plutôt la réaction des individus au grand changement social qu’est ce processus révolutionnaire en devenir qui sera mise en avant. Cet ouvrage semble corroborer dans ses descriptions la citation de Lénine qui dit que « s’il y a une pelouse interdite entre la révolution et la classe ouvrière allemande, les ouvriers allemands ne préféreront pas la traverser », critiquant ainsi le légalisme de la classe ouvrière allemande. Dans le roman, les protagonistes, même ceux se positionnant en tant que révolutionnaires, semblent timorés, gênés aux entournures, par les changements révolutionnaires.
Pour l’auteur c’est l’âme allemande qui fait en sorte que les efforts des révolutionnaires sont voués à l’échec. Peut-on avancer qu’une telle chose que l’âme d’un peuple existe ? Mais explorer les causes de l’échec d’une révolution est toujours une démarche pertinente. De plus cet ouvrage est particulièrement intéressant car il nous plonge dans la subjectivité d’une révolution, qui, si elle avait réussi, aurait pu changer le cours de l’histoire.

Matthijs (AL Montpellier)
Alternative libertaire n°204 , mars 2011
Novembre 1918 et Berlin Alexanderplatz

Le nom d’Alfred Döblin (1878–1957) évoque spontanément son roman Berlin Alexanderplatz (1929), dont il faut saluer la nouvelle traduction fort réussie qu’en donne Olivier Le Lay (Gallimard 2009). Tout comme il convient de saluer l’heureuse initiative des éditions Agone qui viennent de publier la traduction intégrale — tout aussi réussie — de l’une des œuvres capitales de cet écrivain si méconnu du public français : Novembre 1918. Une révolution allemande, traduction de Maryvonne Litaize et Yasmin Hoffmann 2009, en quatre tomes : Bourgeois et soldats, Peuple trahi, Retour du front, Karl et Rosa.
Écrit entre 1937 et 1943, Novembre 1918. Une révolution allemande connaît une genèse qui reflète l’histoire de son auteur. Seul le premier tome paraît avant 1945 (en 1939 à Amsterdam). Les trois autres tomes sont publiés après la guerre précédés d’un « prélude » qui résume le premier volume en une cinquantaine de pages. Il faudra attendre le centième anniversaire de la naissance de l’auteur, en 1978, pour que les lecteurs ouest-allemands puissent prendre connaissance de l’œuvre dans son intégralité. Les Allemands de l’Est attendront trois ans de plus, les Français trente années !

La révolution manquée

Dans sa grande œuvre épique sur la révolution de 1918, Döblin ausculte les maladies politiques et sociales dont souffre un patient atypique, l’Allemagne. Il constate que les événements qui précipitèrent la chute de l’Empire et l’avènement de la république parlementaire n’ont entraîné aucune transformation en profondeur des rapports sociaux. Döblin situe son roman entre le 10 novembre 1918 et le 15 janvier 1919, date de l’assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg. Il pose son diagnostic : Une révolution allemande, c’est une révolution qui n’a pas eu lieu.
Comme on le sait, les carrefours berlinois où se presse la foule tiennent une grande place dans l’œuvre de l’auteur. À côté de l’Alexanderplatz qu’il a rendue célèbre, la Potsdamer Platz est devenue sous sa plume un lieu littéraire, et non seulement politique. Là, le 1er mai 1916, les spartakistes conduits par Liebknecht et Luxemburg appelèrent à une manifestation contre la guerre et le gouvernement. Presque trois ans plus tard, le 11 janvier 1919, note Döblin dans Voyage et destin (Schicksalsreise, trad. franç. Éditions du Rocher, 2002), quelque trois mille hommes en civil, emmenés par le social-démocrate Noske, paradent sur la Postdamer Platz. Le nouveau pouvoir élabore le projet de décapiter l’ennemi intérieur — les spartakistes — puisque l’ennemi extérieur n’a pas pu l’être. Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont assassinés quatre jours plus tard.
Qu’est-ce qui a poussé Döblin, en exil à Paris depuis 1933, à s’intéresser au Berlin de 1918 ? Selon son postulat de départ — qui va évoluer au cours de l’écriture du roman — le nazisme ne fait qu’achever ce que la répression féroce de 1919 avait ébauché. La catastrophe originelle s’est jouée entre les deux dates qui encadrent le roman. Dans le paysage politique de l’époque où Liebknecht et Rosa Luxemburg côtoient tous les acteurs de l’époque — Ebert, Noske, mais aussi Clemenceau, Wilson, Foch —, Döblin charge une sorte de jumeau du célèbre Franz Biberkopf (Berlin Alexanderplatz) de sonder la société et d’explorer comment se fabrique — et non pas s’écrit ! — l’histoire. Döblin fait le portrait de la révolution au quotidien, parfois rue par rue, mêlant des événements historiques, et des scènes de vécu quotidien, comme les discussions dans la classe d’un des protagonistes du roman, l’instituteur Becker, qui découvre peu à peu la nécessité d’une solidarité qui ne soit ni abstraite ni idéologique avec les laissés pour compte de l’existence.
Que ce soit dans Berlin Alexanderplatz, dans Novembre 1918 ou dans le reste de son œuvre, la grandeur de Döblin tient d’abord à son écriture. Il se méfie de l’esthétisme, il se tient même à distance de l’expressionnisme, rompt avec la revue Der Sturm dont il avait été le cofondateur et s’engage, avec des mots, dans tous les combats de son siècle. Non seulement il porte un regard très aigu sur la société, mais il a une oreille extrêmement fine qui enregistre aussi bien la gouaille canaille des bas-fonds berlinois que le discours politique sophistiqué, les propos bien-pensants des salons bourgeois ou le yiddish du Scheunenviertel, tout proche de l’Alexanderplatz. Alfred Döblin, qui exerce la médecine tout près, côtoie les démunis qui sont les voix de son roman. Il les laisse parler, s’efface devant eux et se contente de « transcrire » leur dialecte, leur jargon, leur argot.
Pendant qu’il travaille au roman qui le rendra célèbre, on construit la gare de l’Alexanderplatz. Comme chez Joyce (Ulysse, 1922) l’écriture est rythmée par le bruit du chantier de la ville en plein essor technologique, par le roulement brinquebalant des tramways et des trains « Rroum, rroum, le mouton martèle, je casse tout, encore un rail. Ça vrombit sur la place depuis la préfecture de police, là un marteau rivoir, là une bétonnière brasse sa cargaison. » Il fallait rendre en français toutes ces ruptures de langage, toutes ces sonorités heurtées et bigarrées qui font de Berlin Alexanderplatz un véritable kaléidoscope sonore de la société allemande dans l’entre-deux-guerres. La traduction d’O. Le Lay l’a fait avec brio, en respectant scrupuleusement le ton haletant et syncopé de la phrase allemande, en n’hésitant pas à puiser dans la langue orale les onomatopées, les raccourcis, les métaphores qui font choc. Grand succès populaire dès sa parution, Berlin Alexanderplatz, que le lecteur français peut maintenant découvrir dans toute sa truculence, a été adapté pour la radio dans l’année qui suivit sa publication et plusieurs fois porté à l’écran, notamment par R. W. Fassbinder (1980).

Nicole Bary
Encyclopaedia Universalis , 23/02/2010
La fresque d'Alfred Döblin, lecteur tragique d'une révolution trahie

Contribution poignante à l’histoire et à la culture européenne du XXe siècle, la tétralogie que l’écrivain consacra à l’insurrection révolutionnaire instituant la République allemande, fin 1918, avant que le processus ne soit stoppé par l’écrasement des socialistes.

Après la traduction de Karl et Rosa (l’Humanité du 21 février 2009), les Éditions Agone éditent dans une nouvelle traduction les trois premiers volumes de la tétralogie d’Alfred Döblin (1878–1957) consacrée à la révolution allemande de 1918–1919, contribuant ainsi à faire connaître un auteur souvent trop circonscrit au seul Alexanderplatz (Gallimard, 2009) et dont l’œuvre, tardivement diffusée en Allemagne après 1945, demeure en grande partie à découvrir en français. Les introductions ajoutées à cette édition permettent de resituer la trajectoire singulière de l’auteur depuis sa fréquentation des cercles expressionnistes sous Weimar jusqu’à sa conversion au catholicisme, en 1943, tandis que les nouveaux appareils critiques offrent, outre une chronologie précise, de précieuses entrées sur les figures historiques évoquées dans les ouvrages.
Loin de toute forme canonique, l’écriture, à distance du roman classique comme du récit didactique, peut être rapprochée, dans une certaine mesure, de celle de Brecht, la très forte présence des dialogues met en scène des vies d’inconnus comme celles d’acteurs de premier plan (Ebert, Wilson, Clemenceau…). Michel Vanoosthuyse, qui introduit chaque tome, désigne avec justesse Döblin comme le « grand insolent des lettres allemandes ».
L’ensemble évoque essentiellement les dernières semaines de l’année 1918 et alterne scènes historiques et histoires intimes, la cohérence trouvant son point d’équilibre dans le tableau qu’il offre de la société allemande au sortir de la guerre. L’évocation saisissante des conditions de vie des soldats défaits et de l’entrée des troupes dans la capitale allemande précèdent un portrait vivant de toutes les catégories sociales berlinoises. À noter que le premier tome revient sur les aspects méconnus de la révolution en Alsace-Lorraine. Döblin fait parler les militants, retranscrit les discussions incessantes dans l’assemblée et les conseils ouvriers, extrait du journal social-démocrate Vorwärts un vocabulaire proche de la réalité historique et dresse un tableau acerbe du rôle de la social-démocratie pour laquelle « il ne faut rien précipiter ».
Cependant, se situant selon ses propres termes loin d’une « logique » de l’histoire, l’objet de Döblin n’est pas d’être un roman historique stricto sensu, l’auteur revendiquant « la partialité de celui qui agit ». Souvent déroutant, l’auteur accorde par exemple une place essentielle au président américain Woodrow Wilson, ici acteur-clef de la fin du récit, plus qu’aux échos du nouveau modèle de socialisme incarné par la récente Révolution russe. Mais au-delà de ce que certaines formules lapidaires pourraient faire croire, et peut-être mieux qu’un ouvrage classique exposant les faits, le roman fournit des clefs d’explication de la tragédie qui s’est jouée alors. Les trajectoires multiples décrites avec finesse, citons la retranscription d’une carrière d’officier prussien de la guerre de 1870 à 1918, expliquent certaines continuités mieux que tout livre d’histoire… Plus que la seule évocation linéaire de « novembre 1918 », Döblin soulève le problème de l’échec du processus révolutionnaire, question omniprésente qui traverse sa vaste fresque marquée par un profond pessimisme. Le titre du second tome, Peuple trahi, dit bien l’œuvre, la répétition du drame de la « misère allemande » qui marque le pays depuis l’échec de la révolution de 1848. Devant l’ampleur de la catastrophe des lendemains – il écrit en 1939, quand rien ne paraît arrêter le nazisme -, Döblin dénie même aux événements le titre de révolution : « Rien qui pourrait me rappeler une révolution », fait-il dire à l’un des acteurs. Ainsi, ce mois de novembre « dure très longtemps, trop longtemps », et on peut lire l’ouvrage comme un plaidoyer déniant l’opportunité de l’action politique. Une tonalité dominante qui ne doit pas faire oublier les belles pages consacrées aux espoirs nés de la fin de la guerre et des dernières semaines du régime impérial. « Sur les ruines naîtrait un monde où les hommes coexisteraient dans l’ordre, sans oppression, sans exploitation, sans misère pour les masses »: l’écrivain évoque en effet aussi les rêves et les nouvelles perspectives qui accompagnent l’effondrement militaire de l’Allemagne, souvent occultés au profit des seuls sentiments de revanche qui vont suivre. Les quelques résonances de l’Internationale (« ils sentaient que ce n ’était pas un chant de guerre, mais la fin de la guerre, la paix, la liberté des hommes »), comme sa description des fraternisations entre Français, Russes et Allemands, ou encore celle des espaces publics conquis par le peuple à l’occasion de la vacance du pouvoir politique témoignent des alternatives pensées sur l’instant, avant le cruel dénouement de janvier 1919, la contre-révolution écrasant les Spartakistes, la social-démocratie étant au pouvoir (objet du tome IV). Le lyrisme révolutionnaire côtoie l’intimité, l’espérance – il est vrai éphémère – la fatalité de l’issue des événements. Autorisant des entrées multiples, le récit döblinien contredit les légendes et livre au lecteur une contribution unique sur cette période trouble et complexe.

Jean-Numa Ducange
L'Humanité , 07/01/2010
Du Döblinisme - Petite introduction à l'œuvre de Döblin
Lire l’article en ligne sur le site de La revue des ressources
Michel Vanoosthuyse
La revue des ressources , 10/12/2009
Une révolution alsacienne

D’août 1917 à novembre 1918, Alfred Döblin, qui n’était pas encore l’auteur du prodigieux Berlin Alexanderplatz, a exercé comme médecin à l’hôpital militaire de Haguenau. Il a été ainsi le témoin très attentif, dans « la petite ville » et à Strasbourg, après l’armistice, de l’éphémère prise de pouvoir par les conseils d’ouvriers et de soldats, puis de l’arrivée des troupes françaises.

Ces événements, il les relate dans le roman Bourgeois & soldats, premier tome, sur quatre, de Novembre 1918. Une révolution allemande. Il l’a écrit entre fin 1937 et janvier 1939, alors qu’il avait fui l’Allemagne nazie et pris la nationalité française. Edité en 1939 à Amsterdam et Copenhague, ce volume initial ne paraîtra en Allemagne qu’en 1978 : la censure militaire française, qui n’appréciait pas les pages alsaciennes, en interdit la publication en 1948, ne tolérant que les romans suivants.
On le retrouve dans la nouvelle traduction de l’ensemble qui paraît maintenant chez Agone. Il nous restitue une séquence très vivante et contrastée de l’histoire alsacienne. « La révolution alsacienne, écrit dans son avant-propos Michel Vanoosthuyse, est le prélude aux événements qui vont avoir lieu par la suite sur la scène centrale, celle de Berlin, elle en est, dans son échec, la répétition générale, sans la dimension tragique ».
Récréation festive entre deux ordres, dit-il encore. Il est vrai que Döblin parle peu des projets et débats des conseils de soldats et d’ouvriers constitués le 9 novembre à Strasbourg et Haguenau, ainsi qu’à Mulhouse, Colmar et Neuf-Brisach, dans le prolongement du mouvement qui a remué de grandes villes allemandes après l’insurrection des marins de Wilhelmshaven et de Kiel refusant d’aller se faire tuer dans un dernier baroud d’honneur contre la Royal Navy.

Sentiment de soulagement

C’est tout l’environnement qui retient Döblin, la vie dans les rues, les familles, les restaurants, autour de quelques personnages qui traverseront les romans, les officiers allemands Becker et Maus, soignés dans le lazaret de la « petite ville », leur infirmière strasbourgeoise Hilde, sans qu’ils occupent pourtant une place centrale puisque c’est à travers une multiplicité de personnages que s’exprime la variété des peurs et des espoirs, des ressentiments et des jubilations.
Le sentiment dominant est sans doute le soulagement de la fin de la guerre, des massacres et des pénuries. Et pour la plupart des Alsaciens, la joie du retour à la France : les drapeaux allemands sont décousus, les tissus récupérés pour les drapeaux français, mais on manque de bleu… La question du statut de l’Alsace se pose : rattachement à la France, autodétermination, plébiscite ? Les perspectives d’avenir s’affrontent, entre ceux qui veulent un changement radical de la société et ceux qui attendent le retour à un ordre ancien. De leur côté, les nombreux « vieux Allemands » sont partagés entre l’indignation de la défaite et la désolation d’avoir à quitter la douce Alsace.
De scène brève en dialogue rapide, Döblin multiplie les points de vue et d’observation. A l’agitation des foules succèdent des promenades paisibles dans les rues du vieux Strasbourg, sur les quais de sa charmante rivière. A Haguenau aussi c’est l’effervescence, les paysans endimanchés arrivent avec leurs charrettes, la rumeur annonce un grand pillage… Et les pillages ont bien lieu, là comme ailleurs, avec l’aimable participation des soldats trop contents de jeter par les fenêtres les effets accumulés pour la campagne d’hiver.
Des personnalités réelles se mêlent aux personnages de fiction. On rencontre le matelot Thomas (Wendelin Thomas, selon le mémoire consacré par Jean-Claude Richez à ces journées) et l’ouvrier brasseur Rebholz, représentants des Conseils, Barrès et Foch, et le nouveau maire de Strasbourg, le socialiste Peirotes, qui s’active pour hâter l’arrivée des troupes françaises.

René Fugler
Dernières nouvelles d'Alsace , 13/05/2009
Penser la vie radicalement autrement

Ce livre est une exception, et pas seulement dans la littérature allemande. La tétralogie romanesque d’Alfred Döblin, Novembre 1918, vient d’être rééditée. Un chef-d’œuvre de la littérature engagée.

Manger, dormir, vaquer à nos occupations, cela ne fait pas de nous des contemporains. Les personnes qui lisent la presse quotidienne et d’autres sources consacrées à l’actualité, qui s’informent de ce qui se passe dans le monde, peuvent éventuellement se qualifier de contemporains. On participe à des discussions, on tient ses idées toutes prêtes. Mais peu de temps après on les remet en poche et on retourne travailler. L’élection du Bundestag tous les quatre ans n’y change absolument rien. Il se peut bien que nous ne fassions jamais partie de ceux qui font l’histoire, de ceux qui un jour se retrouvent dans une situation décisive. Cette abstinence historique du soi en fait peut-être souffrir quelques-uns.
Livrés à une telle inaction, certains se permettent de petites fantaisies historiques et, de cette façon, ne sont pas loin de faire l’histoire eux-mêmes : si Lénine était resté à Zürich, la Suisse serait devenue rouge. Voilà ce qu’a imaginé l’écrivain Christian Kracht. On pourrait nommer cette technique histoire esthétisante, succédané de réels moyens d’accès à l’histoire.
Il est difficile de trouver par le biais de la théorie un accès à l’histoire qui nous plonge dans les événements. L’accès privilégié est la révolution. Les chameaux avides d’action qui voulaient passer par le chas de cette aiguille, ceux qui lisaient Marx et Lénine dans les années 1970 et 1980, ressentaient le besoin de faire l’histoire. La révolution attire, elle promet l’engagement immédiat, le combat en ses différents fronts ne laisse aucun repos et exige des décisions à tous les niveaux. La révolution est un commencement radical, idéal pour les débutants, univoque… un saut dans l’histoire. On devrait s’y entraîner.
Le meilleur livre sur la révolution est d’Alfred Döblin. Il s’appelle Novembre 1918 et a été écrit en exil. Ce livre est une exception, et pas seulement dans la littérature allemande. Il assemble superbement faits, fictions, événements, vécu, histoire, philosophie de l’histoire, politique, poésie, analyses et drames, monde vécu et conception de la vie. Voilà le bain où doit se tremper celui qui désire savoir ce que ça fait d’être en plein dans la révolution, en plein dans l’histoire. Il y a beaucoup à apprendre de ce livre. Dans cet ouvrage de plus de deux mille pages, le lecteur apprend surtout ce que cela signifie pour un acteur de l’histoire de mettre la main à la pâte. Pendant la révolution allemande de 1918–1919, lire le journal en prenant son petit-déjeuner n’a avancé personne.
On ne peut attendre davantage d’un roman historique que de plonger le lecteur dans un enchevêtrement de décisions dont il ne peut se défaire aussi facilement qu’en enlevant le bouchon de la baignoire. Le changement radical est excitant, épineux, menaçant et historiquement intense. Ce type d’appréhension artificielle de la réalité est peut-être bien l’essence de ce qu’on nomme « roman historique ». L’œuvre monumentale de Döblin Novembre 1918 appartient à la catégorie malheureusement fatiguée de la « littérature engagée ». Ce roman sur l’échec d’« une révolution allemande », commencé à Paris dans les années 1930, endosse impeccablement la forme d’une narration décisionnelle au plus près de la réalité. Mais ce manuel du passage à l’acte n’a pas trouvé de successeurs. Il force à la prise de parti et à l’introspection, plonge dans les événements et dans l’empathie. Chacun est obligé de choisir son camp.
Grâce au regard de Döblin, qui englobe une réalité morcelée mais singulière, ce roman livre une dernière vue d’ensemble. Rien ne lui échappe dans cette réunion de l’historique et de l’humain. Celui qui sympathisait avec la gauche – avec la gauche, pas avec la direction du SPD – n’a pas eu la tâche facile. L’action tient en quelques dramatiques semaines. S’y ajoute une immense connaissance des événements. Les capacités d’analyse et de synthèse de Döblin, son pouvoir intellectuel et artistique font toute la différence. Et surtout sa vision de l’être venant de la profondeur de son vécu.
Pas de dogme, pas de doctrine, rien qui évoque des affirmations creuses, des principes vides, des pamphlets verbeux ou des conflits littéraires. L’art de Döblin définit quelque chose de plus grand, il dépasse de loin le moment et l’événement mais en même temps s’y plonge profondément, il appréhende la réalité comme plurielle et la vie comme expérience du monde et du temps. Döblin sait ce que voulaient Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, il sait que le social-démocrate Ebert avait conclu un marché avec le haut commandement des armées. Il reconnaît que si on laisse les choses où elles sont, dans les mains des maîtres de l’avenir et des piégeurs du présent, on ne comprend pas la guerre, dans l’ombre de laquelle on continue de vivre. Après la guerre, il aurait fallu figer le cours du temps pour reconnaître ce que l’horreur des champs de bataille avait fait des hommes.
Döblin est devenu célèbre dans les années 1930 avec son livre Berlin Alexanderplatz. En 1940, cet écrivain et médecin juif fuit vers les États-Unis en passant par l’Espagne. Une fois là-bas, il se convertit au catholicisme. La première partie de Novembre 18 s’appelle Bourgeois et soldats et paraît en 1939 chez Querido-Verlag. La dernière, Karl et Rosa, est publiée en 1950. Le livre n’a aucun succès.
L’action s’étend du soulèvement des matelots de Kiel, fin 1918, jusqu’à l’assassinat de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht début 1919. La narration passe rapidement d’une scène à l’autre. Il faut être partout au même moment. De nombreux personnages historiques y figurent, parmi eux Ebert, Scheidemann et Noske, le boucher du SPD. Mais également des personnages fictifs, dans lesquels s’accumulent et se forment des symptômes et des principes, comme le sable devient perle dans une huître : Friedrich Becker, le professeur de lettres classiques ravagé par la guerre ; son compagnon d’hôpital Maus qui rejoindra les corps francs ; l’écrivain Erwin Stauffer installé dans sa petite destinée privée comme dans une chaise longue. Et les mystiques, Jean Tauler et Satan, qui filent hors des sphères brûlantes des nostalgies.
Le mélange virtuose des différents mondes, qui dépassent de loin la demeure du moi, du ça et du surmoi, élève la révolution au-dessus de ses bases théoriques, la politique au-dessus de ses bases pragmatiques ; et la possibilité d’une vie stable, fondée sur l’oubli de la guerre, au-dessus de ses bases existentielles. Délire et réalité, volonté et exigence, pensée et désir se joignent comme les mains en prière. Qui les sépare pour tendre une main partisane divise un tout. Cela vaut aussi pour l’historien. Dans le champ de la réalité, le manchot devient l’organe exécutif. Là se trouve le champ d’action des hommes de pouvoir amputés : ceux qui, comme Ebert & cie, étouffent la révolution. Ici s’agite le communiste Radek, voyant Lénine partout. Et là le social-démocrate Noske réprime le soulèvement.
Comme un linceul blanc et frais, sur les vivants morts, les morts vivants et les espérances détruites, s’étend une vision du monde qui réunit ancien et nouveau, une adaptation de la théorie de la relativité, la foi christique en la rédemption légèrement teintée de bouddhisme et le sens de la réalité d’un médecin berlinois qui n’a rien d’un chaman. Novembre 1918 est la dernière leçon d’histoire allemande. Mieux vaut ne pas la manquer.
Pas un historien n’a réussi à faire que ce que fait ce roman. Même Sebastian Haffner n’y est pas parvenu avec son livre passionnant sur la révolution allemande, où l’un des principaux protagonistes des événements de novembre se retrouve vite présenté sous son pire jour : le SPD d’Ebert, traître de la révolution allemande. Le livre de Haffner est une tentative engagée de brasser l’ensemble des événements, d’analyser les grands motifs et actions politiques dont les fatales conséquences sont aussi Hitler. Haffner le journaliste s’est plongé dans les événements comme dans l’actualité du moment, non seulement désireux de les commenter mais également, si possible, de les influencer. Un type se doit d’avoir une opinion, a écrit un jour Döblin. Haffner était un de ces types. Le passé – entre autres et surtout celui du SPD – ne porte-t-il pas ses conséquences jusqu’au présent ? Haffner a observé des hommes qui prenaient des décisions politiques. Il leur en fait porter la responsabilité, surtout au gros Ebert. Mais pas à Liebknecht ni à Luxembourg. Car, selon lui, ils n’ont pas joué un rôle important. Le lecteur est en colère, en colère après le SPD. C’est la colère du lecteur de journal, le réflexe du contemporain. Cette colère fait partir pour les urnes, mais pas pour l’histoire. Qui veut partir pour l’histoire doit aller s’empêtrer dans le roman de Döblin – s’y empêtrer comme dans un manteau qu’on enfile trop vite et dont on ne retrouve pas les manches : le visage prend une expression curieuse, vulnérable, les bras sont pliés vers l’arrière, impuissants et ridicules. On est livré aux regards d’autrui, pris dans un dilemme pénible : s’en débarrasser en souriant ou bien continuer, avec sérieux et suivant son intuition, jusqu’à ce qu’il aille enfin, le manteau de cette histoire.

Article traduit de l’allemand par Lucie Roignant

Eberhard Rathgeb
Frankfurter allgemeine Sonntagszeitung , 23/11/2008
« Il est une mauvaise herbe qui s’appelle Moi »

Novembre 1918 d’Alfred Döblin fait l’objet d’une nouvelle édition : défaillant vu de loin, enthousiasmant vu de près…

On connaît Alfred Döblin comme l’auteur de Berlin Alexanderplatz. Sinon, la plupart du temps, on ne le connaît pas. Ce roman berlinois porte l’auréole de l’avant-garde. On l’admire pour son « stream of consciousness [flux de conscience] », un procédé qui met en scène la poubelle de notre conscience à l’aide de monologues, de montages et d’associations. Döblin fait figure de Joyce allemand, Berlin Alexanderplatz serait le frère d’_Ulysse_. Mais Walter Benjamin en premier a vu les limites de cette modernité formelle et a affirmé que l’histoire du malfrat repenti qu’est Franz Biberkopf n’était que le dernier bastion avancé du roman d’apprentissage bourgeois [Bildungsroman]. Eh bien, ça ne serait déjà pas si mal ! […]
Parmi les grands écrits romanesques auxquels s’est essayé Alfred Döblin, Novembre 1918 se démarque non seulement par son volume mais aussi par ses thématiques. Le mois de novembre 1918 – qui a vu la fin de la guerre, l’abdication de l’empereur Guillaume II et une révolution hésitante – est pour Döblin la catastrophe préliminaire du XXe siècle, qu’il dominait déjà d’un bon tiers lors de l’écriture du roman, dans les années 1930 et 1940. Intellectuellement et psychologiquement parlant, il était alors encore possible de conserver quelques illusions quant à la révolution russe. Ainsi que quelques rêves de socialisme. Ceux de Döblin sont au conditionnel. Il nourrit un socialisme en « si » : si Ebert n’avait pas trahi la révolution, s’il ne s’était pas allié avec les généraux, s’il n’avait pas désarmé les troupes revenant du front, s’il n’avait pas courtisé les vieilles puissances… alors l’Allemagne serait devenue socialiste, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg auraient dirigé cet État de travailleurs où le lait et le miel auraient coulé à flots. Mais la social-démocratie, « dont le nom sera maudit par les générations futures » – l’instance narrative se permet de telles expressions –, a empêché cela.
Le deuxième volume a pour titre Peuple trahi. En novembre 1918, le peuple allemand a été trahi, voilà ce que suggère ce fleuve d’histoires riche en personnages. Cette version nous vient d’habitude plutôt de la droite, avec les romans sur la Première Guerre mondiale de Zwinger, Beumelburg et Zöberlein, qui se plaisent à montrer comment les Allemands se sont fait voler leur récompense par le traité de Versailles après quatre années de combats ; tandis que dans les romans de guerre de gauche, d’Erich Maria Remarque, de Ludwig Renn ou Arnold Zweig, le soldat-chair à canon s’est fait rouler depuis le début, depuis août 1914. On se demande alors si Döblin ne prend pas un raccourci un peu facile avec Novembre 1918, et si la première catastrophe n’est pas plutôt août 1914. Des dirigeants frappés de cécité, avides de gloire et de pouvoir entraînèrent l’Allemagne de l’époque, sans raison, sur un simple coup de tête, dans la guerre la plus dévastatrice qu’elle ait jamais connue à l’époque, y brûlant la majeure partie du capital moral, conceptuel et intellectuel qu’elle avait amassé pendant des siècles.
Novembre 1918 est une conséquence d’août 1914. La révolution ne fut pas une initiative prise en toute liberté mais un fruit de la défaite. Friedrich Ebert n’aurait en réalité pas pu faire autrement. Au fond, Döblin le sait bien. Il sait ce qui est fatal, et plus il se plonge dans le caractère de ses personnages pris dans le feu de l’action, moins leurs agissements semblent présenter d’alternatives. Tous sont enserrés dans les mailles de leurs devoirs. L’atmosphère de cette œuvre gigantesque en devient profondément endeuillée – on fait le deuil des alternatives perdues, du moment propice manqué, de sa vie gâchée. Ce deuil prend une ampleur religieuse, on fait le deuil de l’impossible rédemption de l’homme en général. Et ce n’est pas la politique qui résoudra le problème.
La paix dont rêve Döblin est également une paix en « si ». Si Woodrow Wilson, président américain de 1913 à 1921, prix Nobel de la paix en 1919, avait pu faire accepter ses quatorze points, tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes. Aujourd’hui, on n’accorde plus grand crédit aux présidents américains qui veulent amener la démocratie et la paix par les armes. L’Allemagne de la Première Guerre mondiale appelait Wilson la « commère d’Outre-Atlantique ». Et elle le sous-estimait. L’apport gigantesque des Américains en troupes et en matériel fit basculer cette guerre que jusque-là personne n’avait été capable de gagner. Wilson n’était pas seulement philanthrope, il était aussi un homme de pouvoir dont les décisions eurent de graves conséquences. Döblin le stylise en personnage tragique, idéaliste, dont la vision fut déchiquetée dans le broyeur mesquin de la diplomatie européenne. Où Wilson avait imaginé une Société des Nations échangeant des baisers de paix, la France, l’Angleterre et l’Italie s’installèrent et se partagèrent le butin. On les appela « puissances victorieuses ».
Mais le simple soldat allemand, lui, ne comprenait plus le monde. Il s’était arc-bouté pendant quatre ans sur la ligne de front traversant la Belgique et la France, pas un soldat français n’avait posé le pied sur le sol allemand et maintenant la France avait gagné la guerre ? L’Allemagne fut tenue à l’écart des négociations. Le traité de Versailles, qui, dans le but d’établir la paix entre les pays européens, avait affaibli considérablement l’Allemagne, s’avéra engendrer plus tard une guerre encore plus atroce. Voilà l’échec fatal de l’apôtre de la paix Wilson, que Döblin transforme en victime d’une façon appelant désagréablement la pitié ; alors que nulle voix ne porte l’humiliation de l’Allemagne, qui a signifié pour des millions de soldats allemands l’absurdité de leur combat et du sang versé, et une dévalorisation de leur vie en général.
Döblin fut médecin militaire à Haguenau en Alsace pendant la guerre. Il aimait la France, s’exila à Paris, travailla pour le ministère français de l’Information et quitta la ville en 1940 avec le gouvernement français. Il emporta avec lui la France de son cœur. À l’époque, il avait terminé la première (et meilleure) partie de la tétralogie. Strasbourg et l’Alsace font partie des lieux de l’intrigue où Döblin put se rendre une dernière fois en 1938. Il ne trouva pas ce soutien du pays qu’il aimait sous le soleil de la Californie, où il écrivit la deuxième et la troisième parties, fortes de mille pages, et la dernière, de huit cents pages. Dans l’espace silencieux de l’exil américain, sans apport d’informations possible, sans éditeur, sans lecteurs, sans contrôle de la critique et du public, se développèrent les rêves et les illusions d’un solitaire sur lesquels nous n’avons plus rien à dire aujourd’hui, que ce soit d’un point de vue politique ou historique.
Ce n’est pas la pensée politique qui fait la force du roman mais les capacités littéraires du vieux maître, qui résident essentiellement dans l’observation à la loupe de ses personnages, grands et petits. Ce sont des professeurs, des ouvriers, des soldats, des docteurs, des putains, des poètes, des infirmières ; des défunts se manifestent également ; s’y ajoute une procession mythologique et allégorique : le mystique du Moyen-Âge Jean Tauler fait une apparition ; Satan taquine Rosa Luxembourg avec concupiscence ; la rivière Spree parle elle aussi quand une suicidée se couche dans son lit, les poches remplies de pierres.
Döblin se plonge dans Karl Liebknecht et Maurice Barrès, George Clemenceau et le général Erich Ludendorff, Friedrich Ebert et Woodrow Wilson. Par un beau jour de novembre ou de décembre 1918, il parcourt avec eux le chemin pour se rendre au travail, épie leurs pensées, leur rend visite dans leur chambre à coucher ou dans leur baignoire, décrit leurs souffrances quotidiennes avec le regard expert du médecin. Il diminue le réglage du foyer de la lentille, la macroscopie se perd, mais la microscopie entrouvre des merveilles inconnues. Döblin se déplace dans les artères des individus comme la tête d’un cathéter. Les petits personnages sont mieux réussis que les grands tirés du livre d’histoire, les fictifs mieux réussis que les réels.
La chronique débute le 10 novembre 1918 au matin, du point de vue d’une femme de ménage qui travaille chez un capitaine d’artillerie aveugle. Puis l’objectif zoome sur un pilote de chasse agonisant dans un hôpital militaire, dont Döblin décrit le martyre de façon fascinante, avec une sobriété évitant étrangement la souffrance, montrant la perspective du shrapnell qui se fraye un chemin dans l’abdomen, causant autour de lui dégât après dégât, pendant que l’intéressé se regarde mourir avec un certain étonnement, flottant au-dessus de la scène comme s’il avait déjà reçu la rédemption divine. Le personnel et les pensionnaires de l’hôpital erreront ensuite dans cette œuvre gigantesque qui raconte quelques semaines décidant du sort de nombreuses personnes.
Entre deux passages plutôt arides se dissimulent souvent des perles de narration. Le lecteur est comme une sonde à tête chercheuse errant dans une panse farcie. Döblin a négligemment emmêlé les innombrables thématiques, personnages et fils de la narration. On a beau remarquer un certain ordre dans la composition, le roman donne pendant de nombreuses pages l’impression d’être un grand sac dans lequel l’auteur a fourré ce qu’il avait sous la main, des souvenirs et des réflexions, de l’ennuyeux et du superbe, ciselé ou esquissé, des fruits de ses lectures, des lettres personnelles, des documents et des notes. Cette monstrueuse épopée porte tout cela indifféremment sur ses épaules. Elle coule imperceptiblement comme un fleuve de lave en train de refroidir, où la vie figée se craquèle en fissures tout en crépitant doucement.
Le lecteur a tour à tour chaud et froid. Observe-t-il ce fleuve des hauteurs de l’histoire et de la littérature, il tremblera sous le vent glacial de l’indifférence. Mais s’il s’approche suffisamment, il se réchauffe, la chaleur l’aveugle, il ne voit plus rien, il est en pleine empathie, Döblin le place de force sur le lieu de l’action, anéantissant toute distance. Tout confort est interdit. L’histoire avec un grand H devient méconnaissable, invisible si on l’observe au plus près. Nul ne contrôle le fleuve de lave sur lequel il se trouve. L’individu est réduit à la taille d’une puce. Il est tué par un shrapnell errant, par la grippe espagnole ou par un cor au pied, contractant une infection une fois celui-ci enlevé. Rien à signaler du point de vue de l’Histoire. « Il est une mauvaise herbe / Qui s’appelle / Moi. » Ce n’est pas avec ça qu’on va bâtir un État.
Mais quand c’est un roman d’apprentissage qui part en morceaux dans le fleuve de lave, ce n’est pas pour se terminer à la Hegel : l’individu n’apprend pas de la raison des rapports régnants. C’est le contraire qui se passe : il apprend de la déraison de ces rapports. Il fait ses adieux. Döblin a tissé un petit roman d’apprentissage, un fil mince qui parcourt le chaos polymorphe de ces 2 500 pages. C’est le roman d’une bonne âme, le lieutenant Friedrich Becker, professeur de grec et de latin dans un lycée avant la guerre, gravement blessé au front, qui reconnaît sa co-responsabilité une fois la guerre terminée, expie sa culpabilité et est rejeté comme une vieille chaussette par la nouvelle société parce qu’il s’efforce d’être un véritable chrétien.
Becker devient pieux, tout comme Alfred Döblin qui s’est converti au catholicisme en 1941 – ce qui lui coûta la solidarité des gens de gauche et lui valut un méchant poème de Bertolt Brecht. La chrétienté de Becker ne combat pas la souffrance politiquement mais se réconcilie avec elle dans la religion. Impossible de sauver l’homme autrement car c’est dès la naissance qu’il est mal-formé. « Une âme immortelle a épousé un animal dans une noce mystérieuse. » Novembre 1918 conduit son héros – comme dans Berlin Alexanderplatz – au paradis du roman d’apprentissage, mais ce n’est pas le paradis de la société bourgeoise, c’est l’éternel foyer. Là, il séchera toutes les larmes. Là, le rire sera toujours de mise.

Traduit de l’allemand par Lucie Roignant

Hermann Kurzke
Die Welt , 22/11/2008
Novembre 1918. Le drapeau rouge flotte sur la cathédrale de Strasbourg

« Depuis midi, le drapeau rouge flottait sur la tour de la cathédrale, mais l’orgue n’en jouait pas mieux pour autant. Seuls quelques passants levèrent les yeux».
Vu comme cela, on a plutôt envie de dire : tu parles d’un événement. Quelques courts plans d’un court métrage. Pourtant, nous sommes à Strasbourg, le 13 novembre 1918. Strasbourg et avec elle les restes de l’Alsace vivront de courts instants d’une révolution.

L’humour est celui d’Alfred Döblin. L’extrait provient du tome 1 de son roman, Novembre 1918, une révolution allemande.1
Dans le journal qu’il tenait à l’époque des faits et qui vient d’être réédité, Charles Spindler2 note à la date du 9 novembre 1918 : « C’est aujourd’hui samedi, et je suis attendu chez mon ami Georges à la Robertsau. A la fin du dîner, un des comptables, la figure toute décomposée, vient nous annoncer que la révolution est à Kehl, qu’on s’est battu près du pont pour empêcher les délégués du Soldatenrat de Kiel de passer, mais que l’émeute a triomphé. Les marins sont en route pour Strasbourg et probablement déjà arrivés.
Mon ami n’est pas sans inquiétude : au lieu des Français, nous allons avoir des Conseils de soldats et Dieu sait à quels excès ils vont se livrer. L’unique chose qui pourrait nous sauver ce serait de hâter l’arrivée des Français ».
Ce sera fait le 22 novembre, onze jours après la signature de l’Armistice. Quant aux excès, ils consisteront pour l’essentiel à dégrader leurs officiers. Cette révolution sera d’abord une révolution contre la guerre. Restons encore un moment avec les considérations de l’ami en question. Il s’inquiète que « les idées bolcheviques aient pu contaminer l’armée française ; cela peut amener la révolution en France ». Horreur! Spindler pourrait être un personnage du roman de Döblin qui consacre quatre tomes à cette révolution singulière et pratiquement un volume entier aux événements qui ont eu lieu en Alsace où le romancier était en poste de médecin militaire, très précisément à Haguenau.
Que s’est-il passé, dont Döblin a en partie été témoin ?
Tout commence dans les ports militaires allemands de Kielet Wilhelmshaven, fin octobre quand les marins refusent d’obéir à l’état-major de la marine qui sachant la guerre perdue veut lancer une offensive quasi suicidaire contre « l’Anglais ». Non seulement la guerre est perdue, mais le pouvoir des Hohenzollern s’effondre. La République est proclamée le 9 novembre une première fois par Philipp Scheidemenan (SPD) et une seconde fois par Karl Liebknecht pour le groupe Spartakus. Le refus d’obéissance des marins se dresse contre l’attitude factieuse des amiraux. La révolte des soldats rejoint un mouvement de grève dans les usines et mènera à la constitution de Conseils ouvriers et soldats un peu partout en Allemagne: soulèvements et création de conseils d’ouvriers et de soldats à Munich, Cologne, Hanovre, Brunswick Leipzig, Francfort, Dresde… Le conseil ouvrier de Munich proclame la république, le 8 novembre. L’Alsace annexée depuis 1870 n’échappe pas au mouvement. Les marins arrivent à Mulhouse, Colmar, Sélestat, Strasbourg, le 9 novembre où ils constitueront également des conseils d’ouvriers et de soldats, procéderont à la dégradation de leurs officiers. Toute une histoire qui reste à écrire et à laquelle seul – parmi les écrivains français – Didier Daenincks s’est intéressé. On en trouve une évocation par exemple dans son roman Mort au premier tour3.
Alfred Döblin raconte : « Un train spécial, parti de Wilhelmshaven, et roulant à toute vapeur, passa Osnabrück, Münster, Düsseldorf, Cologne sans s’arrêter, sa cheminée lançait des flammèches, les rails vrombissaient. Ce train transportait 220 marins de la flotte de combat représentant l’avant-garde de la Révolution, des Alsa­ciens, qui tous dormaient dans les couloirs ou sur des bancs. Ils voulaient empêcher l’Alsace de tomber aux mains des Français.
Il y avait eu environ deux cent mille Alsaciens-Lorrains à Kiel et à Wilhelmshaven. (…) Puisqu’ils se trouvaient dans la marine, ils s’étaient eux aussi révoltés à Kiel… »

Plutôt rouge que mort
Döblin explique très simplement l’origine de cette fièvre révolutionnaire :
« Puisque cette fois, en ce mois de novembre, l’on était enfin certain de ne pouvoir l’emporter en aucun point du globe, ni sur terre, ni sur mer, l’on entendait du moins sombrer avec panache. Qui, on? Les officiers. Les marins estimèrent pour leur part qu’ils avaient aussi leur mot à dire. Car ils étaient, eux aussi, embarqués sur ces bateaux sur lesquels les officiers voulaient mourir. Et il ne fallait pas compter sur eux dans un cas pareil. Et lorsqu’à l’heure dite on donna l’ordre d’appareiller, les chaudières étaient éteintes. Les chauffeurs non plus ne vou­laient pas mourir. A la bataille de Kunersdorf déjà, Frédéric le Grand avait eu affaire à cette répugnance toute particulière que les hommes et même les soldats éprouvent à marcher vers une mort trop certaine. Il avait hurlé: Voulez-vous donc vivre éternellement ? »
Mais il n’était pas simple d’être révolutionnaire et alsacien dans ce contexte.
« Et cela ne venait pas seulement de la présence de la cathédrale, de l’existence de charmants canaux paisibles, de l’Ill avec ses lavandières, des nombreuses brasseries où coulait encore un vin dont ils avaient été si longtemps privés… Cette Alsace, leur patrie chérie, donnait bien du fil à retordre à nos révolutionnaires. Ils n’arrivaient pas à placer leur marchandise ».
Comme l’expliquait dans les années 1980, un ancien dirigeant communiste strasbourgeois : que vouliez-vous que fassent les socialistes d’alors, ceux qui encore en 1915, avaient rédigé une brochure demandant un référendum sur l’autonomie de l’Alsace à la fin de la guerre4 ? Le plébiscite était fait. Le drapeau tricolore avait remplacé le drapeau rouge avant l’entrée du général Gouraud dans la ville.
Le chancelier Ebert (SPD) dépêchera un autre socialiste, Noske, pour mâter la révolution à Kiel. Le même Noske qui réorganisera l’armée et fera en sorte comme l’écrivait Rosa Luxemburg dans son dernier article L’Ordre règne à Berlin que « les lamentables vaincus des Flandres et de l’Argonne » puisse rétablir leur renommée en remportant une victoire éclatante… sur 300 Spartakistes. Ce sera en janvier 1919.
On peut lire à ce propos le superbe Karl et Rosa d’Alfred Döblin qui vient de paraître aux Editions Agone.

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1 Alfred Döblin Bourgeois et soldats (Editions Pandora 1982, Agone février 2009).

2 Charles Spindler : L’Alsace pendant la guerre 1914–1918 (Editions Place Stanislas. Nancy).

3 Folio Policier pages 120–121.

4 Alphonse Boosz. Le Rôle et la Place de la classe ouvrière en Alsace. Colloque CGT 1984.

Umbrecht Bernard
Agoravox , 10/11/2008
Réalisation : William Dodé