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« Manufacture de proses »

 
couverture
Andreas Latzko
Hommes en guerre

Parution : 13/01/2014

ISBN : 9782748902013

Format papier
160 pages (12 x 21 cm) 16.00 €
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Titre original : Menschen im Krieg (Zurich, 1917)
Traduit de l’allemand par Martina Wachendorff et Henri-Frédéric Blanc

Introduction de Romain Rolland
Avant-propos de Henri Barbusse
Postface de Marcel Martinet

Quatrième édition revue et augmentée

Le lieutenant s’aperçut tout à coup qu’il avait été très injuste. L’aspirant ne pouvait être tenu pour responsable de la sinistre bêtise qui l’habitait ni de son patriotisme bêlant. Avec un gramophone en guise de tête, comment penser avec rectitude? Sa charmante tête blonde de dix-huit ans, avait été démontée et remplacée par un disque juste bon à bêler la marche de Rákóczy. Le pauvre gosse avait dû souffrir devant leurs discours sur l’humanité ! Avec un disque planté sur le cou, comment comprendre que les soldats italiens qu’on voyait passer en sang auraient eux aussi préféré rester à la maison ?
   — Gramophone ! Allez chercher les têtes ! Que des ­gramophones !
   Mais sa vocifération libératrice se brisa en une plainte sourde. À chacune de ses paroles, une aiguille acérée lui fouillait le cerveau.

Écrivain hongrois d’expression allemande, Andreas Latzko (1876–1943) reste « au premier rang des témoins qui ont laissé le récit véridique de la Passion de l’Homme en l’an de disgrâce 1914 » (Romain Rolland). Blessé en 1915, il commence la rédaction du recueil Hommes en guerre, qui paraît pour la première fois en 1917.

Extrait

« Celui qui apprendrait qu’on s’assassine dans la maison voisine, tandis qu’il écoute douillettement les plumes de son oreiller, et qui alors bondirait du lit, serait-il un malade ? Peut-on éviter de se sentir proche de ces millions d’êtres accroupis dans une misère indescriptible, là où la terre crache vers le ciel des corps déchiquetés, où le ciel martèle la terre avec des poings de feu ? Peut-on vivre sans être déchiré quand partout la vie est crucifiée ?
Non.
Ce sont les autres, les malades. Ceux qui parlent de réussite et de victoire avec des yeux brillants d’enthousiasme, qui peuvent apercevoir les kilomètres de terre conquise par-dessus les tas de cadavres. Tous ceux qui ont tendu, entre eux et leur humanité, un mur de grandes idées et de beaux drapeaux afin de ne plus voir leurs frères assassinés dans cette foire aux horreurs qu’on appelle « le front ». Malade est celui qui peut encore penser, parler, discuter, dormir, sachant que d’autres, avec leurs entrailles dans les mains, rampent sur les mottes de terre, comme des vers coupés en tronçons, pour crever à mi-chemin de l’ambulance, tandis que là-bas au loin, une femme au corps brûlant rêve auprès d’un lit vide. Malades sont tous ceux qui peuvent ne pas entendre gémir, grincer, hurler, craquer, crever, se lamenter, maudire, agoniser parce qu’autour d’eux bruit la vie quotidienne… Malades sont les sourds et les aveugles. Malades, les âmes sans pitié ni colère. Malades tous ces violons sans cordes qui ne produisent que des échos. L’homme en bonne santé, ce n’est pas celui dont la plaque sensible ne s’impressionne plus. La faculté de se souvenir est la plus haute part de notre humanité, puisque les bêtes ne savent faire revivre ce qu’elles ont vécu.
Devrais-je me guérir de ma mémoire ? Sans les souvenirs dont je suis fait, que serais-je ? Si j’avais oublié les lieux de ma jeunesse et les yeux de ma mère, si ma mémoire cessait de me répondre, de l’avis même des docteurs, je serais un crétin certifié. Pour être sain, le cerveau doit-il être une ardoise sur laquelle on passe l’éponge ? Comme on arrache les pages d’un album, faut-il donc arracher les images affreuses qui vous brûlent le cœur ?
Un homme est mort devant mes yeux, j’ai vu la mort et la vie, ces deux titans, se déchirer en lui. Et je serais malade parce que mon cerveau filma cette lutte ? Et ceux qui assistent à l’extermination de leurs frères, qui passent outre comme on saute les pages d’un livre, eux, ils seraient sains ?
Dois-je oublier que j’étais à la guerre ? Faut-il oublier l’instant où, dans la gare enfumée, mon petit enfant tenant sa mère par la main serrait les lèvres, tandis qu’à la portière du wagon, le cœur broyé, je parlais gaiement de mon retour ? Mes yeux scrutaient avidement les traits de mon enfant et de ma femme, j’aspirais leur image comme on aspire l’eau après une longue course. Quand la gueule noire de la gare s’est refermée, happant femme et enfant, engloutissant le monde, faut-il donc oublier ce que j’ai éprouvé ? Et ce voyage vers la mort dans le train bondé de familles qui allaient passer le dimanche à la campagne, faut-il en déchirer aussi le souvenir ? Lorsque, à chaque station, un peu de vide, un peu de calme se faisait, comme si la vie peu à peu s’en allait, faut-il oublier ce que je ressentis ? Il n’y avait plus, vers minuit, qu’un ou deux soldats endormis, mais dans le halo de la petite lampe flottait douloureusement un visage d’enfant. Est-il malade celui qui garde en soi, comme une inguérissable blessure, la marque de l’adieu à son foyer ? Quoi de plus fou que ceci : partir à toute vapeur dans la nuit, fuir ce qu’on a de plus cher et de plus sûr, quitter un train, remonter dans un autre parce que celui-là, et rien que celui-là, conduit à un endroit où des machines invisibles lancent des blocs de fer rougis, et où la mort tend son filet d’acier aux mailles bien serrées ?
Qui m’arrachera la vision de la pauvre station sale où les soldats, grelottants de sommeil et de froid, suivaient d’un œil éteint un train illuminé de voyageurs s’enfonçant dans la nuit avec un allègre sifflement ? Ce transbordement dans la mort, sous la lumière de la gare, comment pourrais-je m’en défaire ?
Si même je pouvais effacer cette première nuit, ne garderais-je pas l’image du matin, lorsque le train stoppa au milieu des prairies devant un poste d’aiguillage et qu’on nous expliqua qu’il fallait laisser passer plusieurs trains de blessés ? Comment oublier l’odeur de phénol et de sang que soufflaient les naseaux du monstre à vapeur sur la tendresse des prairies ? Ces interminables convois qui rampaient pesamment, comme gavés de chair d’hommes, comment ne pas les voir et les revoir toujours et toujours ? Le blanc des pansements défilait à dix, cent, mille fenêtres, des yeux vitreux vous égratignaient le cœur, des hommes accroupis, serrés les uns contre les autres, pendaient en grappes saignantes sur les marches des wagons, comme le trop-plein de la détresse. Et cette poussière humaine, ces restes sanglants de force et de jeunesse regardaient notre train avec pitié, oui, je dis bien : avec pitié. Suis-je malade, vraiment, parce qu’aujourd’hui encore ces regards d’estropiés posés avec pitié sur des hommes robustes me consument ? Et ce frisson qui parcourut notre train – pressentiment de l’enfer à venir : mieux vaut y échapper dans des pansements sanglants que d’y entrer intact –, ce frisson dont j’ai là le souvenir, comment s’en débarrasser lorsque tant et tant de trains semblables se croisent tous les jours ?
Le récit d’une bataille, ou même un simple mot sur le mouvement des troupes, fait surgir devant moi, spontanément, comme le contact d’une touche de piano produit un son déterminé, la nette vision de ma première rencontre avec la guerre, et je revois, je vois briller sur les traverses des rails les gouttes de sang indiquant, dans le matin innocent et bleu, la direction du front.
Le front !
Est-ce moi, le malade, parce que je ne peux ni prononcer ni écrire ce mot sans révolte ? Les vrais fous ne sont-ils pas ceux qui considèrent la fabrique à mutilés, l’usine à cadavres et toute sa machinerie savante avec un mélange de fascination dévote et de nostalgie romantique ? Ne serait-il pas plus logique de les interroger, eux, sur leur état d’esprit ? Est-ce mon rôle, à moi, de révéler à mes médechiens de garde les mots qui ont fait tout le mal, les mots dévorateurs de vie, lâchés comme des loups enragés sur l’humanité ?
« Front »… « Ennemi »… « Mort glorieuse »… « Victoire »… La langue en feu, les yeux étincelants, ces molosses, ces mots de malheur fondent sur le monde. Voici des millions d’hommes sains et dûment vaccinés : les mots les mordent, les traquent, les poussent les uns sur les autres. Ils les font s’empiler en chantant dans des trains. Ils les font se broyer, s’embrocher et se fusiller, donner leur chair, donner leurs os pour composer la pâte sanglante qui fera le gâteau où les heureux malins mordront à pleines dents : ceux qui auront vendu des peaux de bœuf à la patrie avec un bénéfice de cent pour cent, au lieu de porter leur propre peau sur le marché pour trente sous par jour…
Est-il permis d’employer le mot « guerre » quand ce n’est ni le courage ni la force qui s’affrontent mais la portée des canons et le calibre des obus, ainsi que l’application des femmes et des enfants qui les fabriquent ? Comparés aux meneurs de jeu qui aujourd’hui, à l’aide des fils télégraphiques, dirigent les guignols gagalonnés en espérant que leur stock de viande humaine durera un peu plus longtemps que le stock d’acier de l’adversaire, comparés à ceux-là, les tyrans des époques sombres de l’Antiquité qui jetaient des hommes aux fauves ne mériteraient-ils pas presque du respect ?
Non, les mots ne vont plus aux choses, tous les mots d’avant la boucherie sont trop beaux, trop bien. Comme le mot « front », que je hais. Est-ce qu’on fait front aux canons cachés derrière les montagnes, crachant la mort à distance ? Est-ce qu’on fait front aux sapes creusées au-dessous de vous ? Le front, c’est un terminus, une petite maison en ruine où s’arrêtent les rails parce que les trains n’amènent pas plus loin les hommes frais – qu’ils remportent quand ils sont mûrs pour le cercueil.
Lorsque je descendis, le soir, à ce terminus, je vis, assis par terre, adossé à la grille du quai, un soldat barbu qui portait le bras droit en écharpe. Il regarda passer l’homme frais et cru que j’étais, puis, caressant son membre broyé de la main gauche, il grinça :
— Oui, oui, mon lieutenant, c’est bien ici qu’on prépare la salade d’hommes.
Puis-je oublier sa grimace ? Suis-je malade de ne pouvoir entendre le mot « front » sans que ce « salade d’hommes » croasse à mon oreille ? Ne sont-ils pas malades, les autres, ceux qui, au lieu d’entendre ce « salade d’hommes », prêtent l’oreille à tous ces gratte-papier qui littératurent sur le sacrifice des autres, qui prônent la marque « guerre mondiale » en trempant leur plume dans le sang frais, qui font l’article pour gagner le privilège de se promener en auto sur le front, comme des chefs, au lieu de patauger dans la boue sous les ordres d’un caporal, en tête à tête avec la mort ?
Il paraît qu’il existe encore des hommes faits de chair et de sang qui peuvent lire un journal sans vomir. Sans dégoût ni révolte. Peut-on avoir connu ce défilé continu de cadavres, cette production ininterrompue de souffrance, cette fabrique à malheurs, et lire avec sérénité une page sur les progrès médicaux ou le perfectionnement des soins apportés aux blessés ? Qui sont les fous ? »

Dossier de presse
Manifeste pacifiste Maryvonne Colombani Zibeline, Février 2014
Compte-rendu Pierre Deshusses Le Monde des poches, 05/11/1999
Compte-rendu Jérôme Pellissier Art press, n°253, 01/2000
Dans le bordel cosmique du souverain chaos Philippe Geneste L'École émancipée, 10/10/2000
Compte-rendu Philippe Fusaro Librairie Quai des brumes, Forum Actualité, 02/2000
Compte-rendu Lucien Seroux Gavroche, 02/2004
Manifeste pacifiste

Écrivain et journaliste hongrois, Andreas Latzko (1876–1943), blessé au cours de la 1ère guerre mondiale, publie en 1917, sans le signer le recueil de nouvelles Hommes en guerre. Immédiatement salué par les mouvements pacifistes, Romain Rolland en rédige la préface et le présente sous le titre L’homme de douleur, plaçant son auteur «au premier rang des témoins qui ont laissé le récit véridique de la Passion de l’Homme, en l’an de disgrâce 1914» : «celui qui écrivit ce livre sort à peine de l’enfer ; il halète ; ses visions le poursuivent, il porte incrustée en lui la griffe de la douleur.» Paradoxe : cette œuvre si forte est méconnue, elle fut même interdite en Hongrie. Le texte ne connut de nouvelle publication en France qu’en 2000.

La nouvelle édition chez Agone est augmentée d’une présentation d’Héléna Autexier, d’un témoignage de Romain Rolland, d’un avant-propos d’Henri Barbusse, d’une postface de Marcel Martinet et d’une lettre de Latzko adressée à Henry Poulaille, Où sont ceux qui n’oublient pas ? Les six nouvelles du volume s’orchestrent entre Le départ et Le retour, encadrant Le vainqueur, triomphe du général profiteur d’une guerre qui lui apporte la gloire sans danger ! Les horreurs du front, l’atroce ironie de la mort, le tableau de l’arrière, tout est peint par une plume juste, acérée, animée de la force de l’indignation, de la douleur. Comme l’un de ses personnages, Laztko «écrit inlassablement» dénonçant «les pourvoyeurs d’hécatombes», ceux qui «planifient le massacre de leurs propres enfants». À méditer !

Maryvonne Colombani
Zibeline, Février 2014
Compte-rendu
Qu’est-ce qui fait qu’un professeur de philosophie oublie Platon et Kant ? Qu’un jeune paysan devienne une brute sanguinaire ? Qu’un compositeur d’opéra ne sache plus que crier? Quelle force supérieure peut opérer un retournement aussi radical ? La guerre. Elle transforme tout, fait admettre l’invraisemblable comme inévitable, au point que des millions d’hommes sains de corps et d’esprit vont s’entasser en chantant dans des wagons à bestiaux, la fleur au fusil. Mais quand l’horreur se déchaîne, il est trop tard. D’un coup, toutes les valeurs sont inversées : la sensibilité devient lâcheté, la brutalité héroïsme, la lucidité folie. Quand on est au cœur de la mêlée, qu’on entend le sifflement meurtrier des schrapnells qu’on enfonce ses bottes dans une boue de sang et de boyaux, que les rafales de mitrailleuses coupent les corps en deux, alors on se rend compte que « les mots ne vont plus aux choses ». La guerre n’est d’ailleurs qu’un euphémisme utilisé par ceux qui la déclarent et ne la font pas ; Il faudrait dire : « fabrique à mutilés », « usine à cadavres », « école de l’absurde ».

« Celui qui écrivit ce livre sort à peine de l’enfer : il halète : ses visions le poursuivent, il porte incrusté en lui la griffe de la douleur. Andreas Latzko restera au premier rang des témoins qui ont laissé le récit véridique de la Passion de l’homme, en l’an de disgrâce 1914 », a écrit Romain Rolland à propos de ce livre.

Andreas Latzko, écrivain hongrois d’expression allemande, est né à Budapest en 1876. En 1902, il s’installe à Berlin où sont montées peu après plusieurs de ses pièces de théâtre. La première guerre mondiale le surprend à Goritz, province située de part et d’autre de l’actuelle frontière entre l’Italie et la Slovénie mais qui appartenait, à l’époque, à l’Empire austro-hongrois. C’est le cadre de la plupart des six nouvelles de ce recueil paru pour la première fois en Suisse en 1917. Ce n’est pas la Somme, ce n’est pas la Marne, juste un front oublié mais qui, sous la plume de Latzko condense les horreurs de tous les conflits. Pas d’avions, pas de tanks, c’est à peine si l’on voit l’ennemi ; ces nouvelles sont surtout des récits d’après-combat, quand le feu a cessé et que les images reviennent au milieu des râles des blessés.

S’il y a des figures nobles dans ces pages elles ne peuvent faire oublier la horde frénétique: les officiers avides de gloire qui mènent leurs hommes à l’abattoir, les politiciens dans leurs salons, les généraux planqués, les agioteurs rusés, et même les femmes : « Leur cruauté à elles, ce fut une jolie surprise… Il y a des suffragettes qui ont giflé des ministres, foutu le feu à des musées, qui se sont fait enchaîner aux réverbères pour le droit de vote ! Et pour les hommes, rien… Tu en connais une seule qui se soit jetée devant le train pour son mari ? Pas une qui ait insulté un ministre pour nous, pas une qui se soit collée sur les rails ! On n’a pas eu besoin d’en repousser une seule ! »
Pierre Deshusses
Le Monde des poches, 05/11/1999
Compte-rendu
En apparence rien n’est mieux circonscrit qu’une guerre. Messieurs les politiques en ont signé les papiers, messieurs les stratèges en ont planifié le déroulement, messieurs les généraux en ont prévu le champs, messieurs les officiers en dirigent les combats et les troupes s’y engagent « avec le plus grand élan patriotique » comme disent les plaques des stèles, tout cela avec ordre et raison. Et pourtant ordre et raison disparaissent vite. Sur le front, bien sûr, territoire déserté par la nature où ne restent, entre sang et boue, que des corps d’hommes plus ou moins pensants. À l’arrière des combats, surtout, où se déroulent cinq des six nouvelles du recueil. C’est là que se lézardent les discours et les propagande. Là que les « fous » enfermés dans les hôpitaux et les asiles entrevoient la réalité, les soldats dont les têtes, soudain, deviennent gramophones jouant La marche de Rakoczy, et les femmes, ces mères et ces épouses « qui ont giflé des ministres, foutu le feu à des musées, qui se sont fait enchaîner aux réverbères pour le droit de vote » et qui n’ont pas fait le moindre geste pour empêcher leurs hommes de partir où l’on fait la « salade d’homme », où vous ramène de la tranchée harponnée sur votre visage « la ligne de corde et de crochets de fer ». Là que revient le défiguré, que les siens chassent, image insoutenable des conséquences de leur oisiveté. Là que Andreas Latzko, qui fut blessé en 1915 et fit paraître ce recueil de nouvelles en 1917, voulait « inlassablement écrire et ensemencer la terre entière pour que tous, amis et ennemis pensent comme lui. » Certains jugerons ses vœux réalisés. Le pacifisme n’est-il pas désormais consensuel et la barbarie révolue ? Les guerres modernes ont leur cortège de regrets, leur raisons sont humanitaires et leur frappes chirurgicales. Certains.
Jérôme Pellissier
Art press, n°253, 01/2000
Dans le bordel cosmique du souverain chaos

Le livre a été composé dans une intime nécessité d’écriture, comme si son auteur voulait éloigner, par la plume, la griffure des fantômes des choses vues. Si bien que toutes les nouvelles procèdent d’une écriture à l’orée du fantastique, une écriture de l’horreur.

Le suivi chronologique des récits et l’urgence de cette écriture à vif, renforcent l’unité de ton du recueil.

Un plaidoyer anti-militariste Hommes en guerre est d’abord une critique de l’endoctrinement guerrier : « On vous laisse partir… C’est ça, c’est ça, qui est affreux », « Qui ne part pas est un lâche… Pas de lâche, c’est compris ? La mode est au héros maintenant… » L’acte littéraire est conçu par Latzko, comme un acte de scrupule, qui fouille les véritables lâchetés quotidiennes, dont celles des discours des chefs, tapies dans leurs omissions volontaires : « Surtout pas de langue de bois patriotique, ca sentait trop le sapin. Il se refusait farouchement ou style dulce est pro patria mori. Répugnant ce tamtam sur le cercueil des héros » se dit l’officier du Baptême du feu.

Avec la guerre, surgit l’absurde, « les buts n’avaient plus aucune réalité devant ce trou noir », qui est aussi un trou noir des consciences : « Tous ces maçons, mécaniciens, paysans, penchés depuis toujours sur la besogne quotidienne, que pouvaient-ils dire quand les intellectuels, de grands messieurs au-dessus d’eux, leur capitaine, avec son col étoilé d’or, leur assuraient que le devoir, la gloire, c’était de tirer sur des maçons, des mécaniciens, des paysans italiens » ? « Les mots les mordent, les traquent, les poussent les uns sur les autres ». Quand « les mots ne vont plus aux choses », l’absurde régit les vies humaines. On se met à parler des effets bienfaisants de la guerre : « on répétait que rien n’était plus tuant qu’un pacifiste, on brocardait ces rabat-joie qui ne songeaient qu’à arrêter la guerre comme si c’était une question de vie ou de mort ».

Si Latzko dénonce les massacres, s’il stigmatise les gouvernements assassins et « les guignols gagalonnés », il s’interroge aussi sur l’attitude de consentement de ces dizaines de millions d’hommes, lancés, pendant quatre ans et demi, les uns contre les autres. Ainsi, au fur et à mesure des descriptions des violences, des corps torturés, des psychismes dépecés, Hommes en guerre se mue en un sillon d’encre et de folie, qui se jette en sa toute puissance aux yeux du lecteur fasciné.

Une littérature du refus

Bien que tout entier dans l’écriture, le livre n’est pas exempt de prises de positions politiques. Par exemple, un héros se demande en vertu de quelle nécessité supérieure se faire tuer ? « Lui, il n’en voyait pas (…) même en se forçant », sinon qu’il « faut bien que les pauvres donnent leur peau pour que l’ennemi ne prenne pas ce que les riches ont de trop ».

Le livre se fait alors définitoire de l’homme en guerre : il s’agit d’un être qui a renoncé à tout et qui « cultive sa barbarie ». C’est pourquoi « l’homme sans haine » apparaît aux yeux de la multitude endoctrinée, comme un être ridicule ».

Et le capitaine du Baptême du feu vide son arme de ses cartouches, « ou moins il finirait en homme, sans haine, sans colère les mains propres… ». C’est sa manière de dire non, d’affronter l’effroi de ce qui « n’a plus rien d’humain », d’un monde d’où a disparu toute graine d’humanité.

Devant le spectacle spectral de faces livides, d’éventrations bouillonnantes, devant ces mains mortes tendues vers les vivants en appel du fond des hommes, devant ce « désordre suffocant », les mots semblent impuissants à l’auteur : « Nulle imaginotion ne pouvait concevoir ce qu’avait été ce champ de mort avant que la folie ne s’y jetât, l’eût gravé de décombres pour en faire un souverain chaos, un bordel cosmique ». De même, comment faire les portraits de ces visages sans nom, aux « yeux désorbités » aux « grimaces gris de pierre » déjà en décomposition ? Le monde est renversé, quand « malade est celui qui peut encore penser, parler, discuter, dormir, sachant que d’autres avec les entrailles dans les mains, rampent (…) comme des vers coupés en tronçon, pour crever à mi-chemin de l’ambulance ».

C’est, paradoxalement là, que peut intervenir l’art. L’écriture dans une situation historique où un message de raison ne peut être entendu, doit savoir prendre le risque de la folie pour parler le réel, autant qu’en parler. La littérature réussit alors à mettre en rapport l’inhumanité de l’expérience avec une humanité, symboliquement matérialisée par l’écriture. Elle replace l’expérience de l’inhumain sur les rails de l’interprétation, du jugement, bref de l’activité humaine par excellence.

Avec Hommes en guerre, on a un surprenant chef-d’œuvre expressionniste, qui n’a d’équivalent que les peintures d’Otto Dix, celles que celui-ci entreprend après une distance temporelle mise avec la guerre qu’il a, lui aussi, vécue.

La guerre est présente chez Latzko dans toute sa laideur et tout son mensonge. Latzko peint le réel à travers l’expression de ce réel. Les êtres humains sont dépeints dans leur ébranlement physique avec une profusion de descriptions anatomiques fantastiques, moral avec la nausée provoquée par les comportements des « gagolonnés » de l’arrière, et psychique avec une interrogation à vif de la folie comme expression d’une lucidité du voir qui refuse l’aveuglement.

Face à tant de décombres, I’écriture apparaît être un travail de reconstruction, mais dans l’instant, dans une distance temporelle, ici quasi nulle, avec l’événement. C’est ce qui rend ia lecture du livre peu supportable, tellement elle est physique.

Face à la « Grande Guerre », certains voudront reconstruire une identité sociale, d’autres une identité humaine, d’autres chercheront, comme Grosz à œuvrer à la cause révolutionnaire. Rien de tout cela chez Latzko. L’auteur livre, dans toute sa cruauté, un récit halluciné. Son propos est celui du vrai et non du vraisemblable ni même du réalisme. C’est pourquoi il écrit à la troisième personne, tout en plongeant le lecteur dans des expériences subjectives en proie à la perte de la raison.

Comme chez Dix, le corps humain est central chez Latzko. Il s’agit d’un corps écrabouillé, fragmenté, voué à la dispersion, à la bouillie, à la « salade », à la violence des souffrances. Blessures, mutilations, déformations démonstratives, s’accumulent dans les pages, au milieu de paysages en ruines, gluants de boue. Et avec le corps, c’est l’individu qui est bafoué, instrumentalisé, ramené au rang de « matériel humain » par les décideurs et les « gagolonnés ».

Dans les pages d’Hommes en guerre, des monstres déambulent, dans la solitude de l’absurdité dans l’insensé des existences devenues futiles, fauchées par des éclats d’obus qui déchirent, par l’impact d’une balle qui troue, perdues dans des explosions volcaniques de boue, de sang, de merde et de chair.

Dans la ressouvenance de la brutalité des faits, les mots de Latzko se lâchent, sans recherche, dans la violence même de la représentation de la guerre. Si la littérature de survie existait, Latzko en marquerait une borne repère1. On dirait que pour Latzko, il s’agit de « se débarrasser de tout ça » (la parole est de Dix, à propos de ses tableaux Tranchées et La Guerre mais correspond bien à l’impression laissée par l’ouvrage de Latzko). C’était en 1917, « quelle horreur est-il ? Il est dix mille morts ». Quelle horreur est-il dans l’infâme aujourd’hui ?

——

1 Une étude approfondie pourrait montrer les liens entre cette littérature de nécessité d’Hommes en guerres et la littérature de la Shoah (voir s. Dresden, Extermination et littérature. Les récits de la Shoah, trad. Lescot, Paris, Nathan 1997). voir « Shoah et littérature » L’École Émancipée n° 9 du 23 mars 1998 p. 31.

Philippe Geneste
L'École émancipée, 10/10/2000
Compte-rendu
On dit que pour faire de la critique, on n’écrit pas « je » et on doit au moins donner l’illusion d’être objectif, d’avoir pensé la lecture avec un minimum de recul. Je ne suis pas critique, je suis un libraire… Et pour une fois je n’obéirai pas à ce « dogma ». Parce que je ne peux pas commenter ce livre sinon avec mes tripes. Parce que je suis sûr que je me souviendrai longtemps de la première nouvelle : « Le Départ » et de cette blonde magnifique qui vient retrouver son mari dans un hôpital militaire. Lui, au moins, n’est pas estropié comme tous ces malheureux à qui il manque des doigts pour pouvoir compter les plaies, les membres arrachés par des obus. Lui, au moins, n’est pas mort dans les tranchées qui redessinent la géographie du monde bouleversé par cette première guerre mondiale. Dans le jardin de cet hôpital, on parle autrichien et on peste contre les italiens massacreurs. Sauf cet homme. Son corps est entier. Son esprit est ailleurs, insensible aux pleurs de sa femme, une blonde magnifique… Un mur désormais les sépare. Son mutisme éjecte son amour et la renvoie chialer dans une chambre d’hôtel. Sa langue ne se déliera qu’une fois la blonde exclue de son paysage. Et pour dire quoi ? Que si les femmes refusaient de laisser partir leurs hommes, si elles se résignaient à n’avoir qu’un homme au lieu d’un héros dans leur maison et si elles les menaçaient de ne plus leur faire l’amour s’ils allaient jouer avec un fusil, et bien, il n’y aurait plus de guerre. Six nouvelles forment ce recueil exemplaire qu’on aurait dû lire à voix haute et non avec une lampe de poche sous la couverture pendant tout ce triste siècle.
Philippe Fusaro
Librairie Quai des brumes, Forum Actualité, 02/2000
Compte-rendu

Henry Poulaille les réunissait : « J’avais été marqué par la guerre et avais lu tous les livres parus sur elle. […] Deux surtout m’avaient impressionné : Hommes en guerre d’Andreas Latzko et Les Temps maudits de Marcel Martinet ».1 Ces deux ouvrages viennent d’être réédités par les éditions Agone.

L’œuvre de Martinet est complétée par des extraits des Carnets des années de guerre tenus par l’auteur pendant la période d’écriture des Temps maudits, Carnets qui tiennent lieu de notes sur l’époque et l’activité de Martinet, avec une pertinente présentation de Charles Jacquier qui se termine par : « Ses carnets permettent de suivre les efforts et l’action à contre-courant de celui qui […] se demandait avant de rejoindre le petit ilôt internationaliste de La Vie ouvrière : “Est-ce moi qui suis fou ? ou les autres ?” »
L’ouvrage de Latzko (Autrichien, 1876–1943) est lui augmenté de diverses contributions louangeuses de Henri Barbusse, Romain Rolland et Marcel Martinet, et d’une lettre de Latzko à Henry Poulaille. Rolland (en 1917, lors de la première édition, qui circulait sous le manteau) : « Latzko restera, dans l’avenir, au premier rang des témoins qui ont laissé le récit véridique de la Passion de l’Homme, en l’an de disgrâce 1914. » Barbusse (en 1929, lors de la réédition) : « […] et je mettais au-dessus du mien [Le Feu] le livre de Latzko, dont le souvenir vous reste comme une blessure qu’on a eue. » En 1919, après avoir nommé quelques intellectuels courageux des nations ennemies, Martinet écrit : « Quand il n’y aurait que Andreas Latzko, nous serions justifiés d’avoir cru que, si l’imbécillité et le crime n’avaient pas de patrie, le courage moral et l’esprit n’en avaient pas non plus. »

En 1914, Latzko est envoyé se battre sur le front italien ; il raconte ce qu’il voit, ce qu’il vit. Martinet est exempté de service militaire ; s’il ne souffre pas dans sa chair, il écrit ses tourments. Six nouvelles – six épisodes de guerre, authentiques – composent le livre de Latzko. Quarante-quatre poèmes en prose – quarante-quatre plaies, « quarante-quatre cris désespérés, quarante-quatre chants d’espoir quand même » – composent celui de Martinet. En les lisant on s’aperçoit vite que ces deux écrivains travaillent sur la même chair et la même conscience, avec la même lucidité et la même révolte. Il faudrait les lire simultanément, car on y trouve des équivalences :

Dans la première nouvelle de Latzko, « Le départ », un mutilé interpelle les mères et les épouses coupables d’avoir laissé partir les hommes sans protester ni s’opposer ; dans le poème « Femmes », Martinet (bien avant d’avoir eu connaissance du livre de Latzko) écrit en août 1915 :
Mais vous les mamans, vous les femmes,
Ces morts, vos pauvres morts bien-aimés,
Vous les avez laissés mourir,
Vous les avez laissés partir.
Vous l’aimiez donc bien, la Patrie.

Songeant aux premiers jours de la tuerie, à la résistance pacifiste qu’il aurait fallu opposer au bellicisme, pensant aux nombreux amis qui se sont ralliés à l’Union sacrée, à lui-même et aux rares opposants, Martinet, dans le poème « Ce soir », s’interroge :
Avons-nous tout fait ?
Je revis ces atroces journées de septembre,
Nous étions une poignée.
Une poignée ? Isolés, séparés les uns des autres,
Chacun de nous se croyant seul
Et contemplant avec stupeur le cauchemar
Du monde en feu, n’acceptant pas,
Se demandant, dans une angoisse affreuse :
Est-ce bien vrai ? Est-ce bien moi le dément ?

Dans le même temps, Latzko écrit « Le camarade » : « Est-ce moi le malade ? […] Ne sont-ils pas malades, les autres, ceux qui […] prêtent l’oreille à tous ces gratte-papier qui littératurent sur le sacrifice des autres… […] Il paraît qu’il existe encore des hommes faits de chair et de sang qui peuvent lire un journal sans vomir. […] Et si j’ouvre ma fenêtre pour hurler au massacre, le massacre planifié de leurs propres enfants, c’est moi le fou ! »

Martinet écrit ce qu’il sait de la guerre :
Leurs corps crucifiés et mêlés aux cadavres,
Les infirmes traînant leur vie désespérée,
Et tous ces hommes frères, et tués par des mensonges.

Latzko est confronté à l’horreur : « Nulle imagination ne pouvait concevoir ce qu’avait été ce champ de mort avant que la folie ne s’y jetât, ne l’eût gavé de décombres pour en faire un souverain chaos, un bordel cosmique où deux mondes se seraient écrasés l’un sur l’autre pour les beaux yeux d’une garce. »

Martinet, lorsqu’il put lire – en 1917 – l’ouvrage de Latzko, le cita dans « Elles disent… », un poème sarcastique sur les dames patronnesses devenues infirmières, dont également Latzko avait fait un portrait sans concession : « Elle avait fui un foyer sans enfants pour partager la vie excitante de l’hôpital… »

Tout est à lire en parallèle. C’est émouvant, éprouvant et épouvantable (au sens strict du mot). On en sort brisé et révolté.

Martinet entre dans son rôle d’éclaireur, il désigne et condamne les responsables :
Les réalistes de fondation, de profession,
Banquiers, diplomates, hommes d’État,
Gens de gouvernement, soutiens de l’ordre

et leurs complices :
Idéalistes de carrière,
Ceux des journaux, ceux des tréteaux,
Les professeurs, les philosophes, les vaudevillistes, les apôtres
Les amis du peuple, les belles âmes
(L’humanité, môssieu, ne vit pas que de pain)
Quand cette autre bande de menteurs
Ne songeait qu’à faire sonner
Les grelots de leurs phrases creuses
Pour que personne et pas même eux
N’entendît la vérité.

L’écrivain autrichien n’est pas non plus indifférent à la responsabilité des intellectuels : « Quelle honte, quel rôle dégoûtant il avait joué ! Tous ces maçons, mécaniciens, paysans, penchés depuis toujours sur la besogne quotidienne, que pouvaient-ils dire quand des intellectuels, de grands messieurs au-dessus d’eux, leur capitaine, avec son col étoilé d’or, leur assuraient que le devoir, la gloire, c’était de tirer sur des maçons, des mécaniciens, des paysans italiens. Ils le suivaient en haletant, et lui […] il les emmenait contre sa propre conviction par pure lâcheté. »

Héléna Autexier, en introduction au livre de Latzko, déplore l’oubli dans lequel sont tombés l’œuvre et l’auteur.2 Après la censure officielle qui s’exerça pendant la guerre à l’encontre des deux ouvrages, on ne doit pas s’étonner du silence fait longtemps sur ces œuvres.
Poulaille, dans Nouvel Âge littéraire3, précise à propos de Martinet : « Et ce ne sont pas les militants qu’il interpelle. […] Des militants s’y reconnurent. […] Ils ne vous pardonnèrent pas, Martinet… »
De même les travailleurs et les intellectuels, hommes en guerre, capables et coupables du pire, se reconnurent dans les actes du combat décrits sans concession par Latzko : « Latzko nous a emmenés en plein dans le charnier monstrueux, en plein dans la tempête de massacre et de barbarie, dans le sang, la pourriture, qui sont la réalité palpable des champs de bataille, dans l’assassinat enivré des hommes par les hommes, et aussi au cœur de la douce et magnifique pitié », écrit Barbusse en 1929.4

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1 Préface à Ashavérus dans l’anonymat glorieux, éd. du Midi/Amitié par le livre, 1974.

2 Un exemple récent : Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker dans leur 14–18, retrouver la guerre pourtant consacré en grande partie à la violence pendant la Grande Guerre ne citent pas Hommes en guerre. Malgré cette réserve, c’est l’occasion de signaler l’excellent travail des deux historiens, récemment paru en poche après mise à jour (Folio-histoire, 2003).

3 Nouvel Âge littéraire, justement dédié à Martinet (et Descaves), Plein Chant, 1986, p. 414.

4 « Les aléas de la littérature pacifiste, Monde, 1929.

Lucien Seroux
Gavroche, 02/2004
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