couverture
Je n’ai aucune idée sur Hitler

Version scénique établie par José Lillo
Traduction de l’allemand par Pierre Deshusses
Préface de Thierry Discepolo

Parution : 15/03/2013
ISBN : 9782748901863
Format papier : 128 pages (12 × 19,5 cm)
10.00 €

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Version scénique issue de Troisième Nuit de Walpurgis, composé de début mai à septembre 1933, ce texte décrit l’installation du nazisme dans les esprits. Révélateur de la responsabilité de ceux qui ont demandé le sacrifice de l’intelligence, il invoque la littérature pour anticiper le programme d’ensevelissement de l’humanité.

Acteur et metteur en scène, José Lillo a aussi monté des textes de Heinrich von Kleist, de Fédor Dostoïevski et de Marivaux ; il vit actuellement à Genève.

Karl Kraus

La vie de l’écrivain et journaliste viennois Karl Kraus (1874–1936) se confond avec l’inlassable bataille qu’il mena dans sa revue Die Fackel (Le Flambeau) contre la corruption de la langue et donc, à ses yeux, de la morale.

Les livres de Karl Kraus sur le site

Combien de temps cela va-t-il encore durer ? Devant les yeux fatigués du meurtre, devant les oreilles fatiguées de la tromperie, devant tous les sens qui ne veulent plus et sont révulsés par cette mixture de sang et de mensonge viennent encore tituber et brailler ces décrets quotidiens d’une violence de peste qui établit contre elle-même tout ce qu’il est possible d’imaginer. J’avais l’impression d’entendre ce cri : « Ne dormez plus. Macbeth assassine le sommeil ! » Un pauvre peuple lève la main droite, en signe de conjuration, vers cette mèche qui déclenche les calamités : « Combien de temps encore ? » Moins de temps que durera le souvenir de tous ceux qui ont souffert l’indescriptible ici commis : coeurs piétinés, volontés brisées, honneurs souillés, toutes ces minutes de bonheur ravies de la Création et tous ces cheveux défrisés sur la tête de ceux qui n’ont commis d’autre faute que d’être nés ! Le temps que les bons esprits d’un monde humain se raniment pour passer à l’action à l’heure des représailles…

***

ll [Kraus] n’a pas fait seulement « ce qu’il a pu », avec les outils à sa disposition, ni seulement ce que personne d’autre n’a fait alors. Son analyse de l’installation du nazisme dans les esprits et les corps – au travers des mille et un « sales détails » du « bourbier intellectuel sur le fond duquel l’ascension de Hitler a été possible » – fournit déjà l’instantané de la capitulation immédiate de tout un corps social, inaugurée par ses élites ; et son témoignage augmente notre compréhension d’une « évolution qui est toujours en cours et probable- ment loin d’avoir déjà produit tous ses effets » (Bouveresse).
Lorsque Kraus salue les « personnalités qui, par profession, expriment plus souvent un point de vue qu’ils n’en ont [et] ont toujours occupé un espace public plus large que celui qui correspondait au besoin social », on ne doit pas moins penser aux notables médiatiques de nos démocraties représentatives triomphantes qu’aux gothas des régimes autoritaires déchus d’autrefois.
Le fait que les littérateurs limitent leurs protestations publiques aux « mauvais traitements infligés à leurs collègues » eut, en 1933, des conséquences particulièrement dramatiques ; mais la « surestimation du poids moral de la littérature » produisant les mêmes effets, il n’est pas besoin de faire un grand effort de mémoire pour trouver dans notre actualité récente des exemples qui nous forcent conclure avec Kraus : « Ce n’est pas contre ce qui arrivait à l’homme qui écrit mais contre ce qui arrivait à l’homme tout court qu’il fallait agir. »
Devant ce que l’« Allemagne nouvelle mijote », Kraus évoque sans appétit l’« optimisme affligeant d’une génération qui a entendu parler du “J’ai vu la mort en face” ». Plus modeste dans l’action et la volonté, délaissant le sang et la terre pour les leçons d’entomologie ou de botanique en vers libres du junker Jünger, ce qui se mijote en automne derrière les couverts de l’académie Goncourt rappelle quand même toujours « ces regards d’auteurs qui ressemblent à leurs lecteurs, visages tous pareils, autant de succès de librairie ».
Il n’était pas nécessaire d’être marxiste (ce que Kraus ne fut pas) pour porter sur l’« industrie intellectuelle bourgeoise » un jugement qui continue de survivre à sa formulation : les médias continuent de « remplacer la solidarité par la sensation » ; et la presse accorde plus de place que jamais à « ses pertes spécifiques qu’aux souffrances du monde ouvrier, dont la valeur d’existence se prouve de façon indes- tructible dans la lutte et l’entraide ».

(Préface de Thierry Discepolo)

Dossier de presse
Juan Asensio
Stalker , septembre 2014
Stéphane Rio
L'US Magazine , 15 juin 2013
FA
N'autre école , Mai 2013
Pidone
Manca alternativa , mai 2013
Anne-Marie Mitchell
La Marseillaise , 7 avril 2013
Entretien de José Lillo avec Gabriel Sidler
Pages de gauche , Avril 2013
Sébastien Boistel
Le Ravi , mars-2013
Compte-rendu

Je n’ai aucune idée sur Hitler est l’adaptation scénique réalisée par José Lillo de La Troisième Nuit de Walpurgis, également publié par les excellentes éditions Agone, dont nous avions déjà longuement rendu compte.

Le lecteur paresseux pourra découvrir l’implacable Kraus par le biais de ce condensé de lucidité et de colère, qui n’hésite pas à moquer Heidegger, alors qu’il est aujourd’hui encore placé au firmament de la pensée par une série de commis indéchiffrables comme l’hermétique Gérard Guest, Kraus écrivant ainsi, sur le bon berger du Todtnauberg extirpé de la masse grouillante des larves nazies, ces lignes assassines : «Entreprise d’une bureaumantocratie livrant des guerres de libération pour mieux asservir. Grouillement d’individus prêts à l’emploi : hommes de plume, adorateurs de la santé. Et maintenant ces hommes de main qui font dans la transcendance et proposent dans les universités et les revues de faire de la philosophie allemande une école préparatoire aux idées de Hitler. On trouve parmi eux le penseur Heidegger, qui aligne ses fumeuses idées bleues sur les brunes et commence à reconnaître clairement que l’univers intellectuel d’un peuple est «le pouvoir de conserver fermement _ses forces relevant de la terre et du sang comme pouvoir d’intime excitation et de vaste ébranlement de son être_» (p. 43). Et Kraus bien sûr, attentif comme nul autre aux langages viciés, ne manquera pas de moquer le pseudo-style de Heidegger, traduisant en quelque sorte en langage nazi, pour le besoin des bêtes, le charabia du Maître : «_Il faut agir dans le sens de la résistance interrogative et nue au milieu de l’incertitude de l’étant dans le tout_», concluant : «Heureusement, le journal qui le cite donne tout de suite un point de repère : «Goûte et adopte ce qu’il y a de mieux : le fromage Berna» (p. 44).

Heidegger n’est pas le seul à subir les foudres de Kraus, qui critique aussi vertement l’attitude et les mots de Spengler et Benn (cf. pp. 49–50), mais innocente, en somme, Nietzsche, qui écrivit, comme le polémiste le rappelle, des phrases absolument claires quant à ses aristocratiques opinions, comme celle-ci : «Honte à ceux qui veulent à toute force se présenter maintenant devant la masse comme ses sauveurs !» (p. 49).
Je parlais de lucidité, mais, en fait, ce terme ne convient guère car, comme Karl Kraus lui-même le concède, il suffisait, alors comme aujourd’hui ainsi que Thierry Discepolo a raison de le relever dans sa préface, de savoir lire la presse pour comprendre de quoi il en retournait avec les porcs criminels nazis, séides d’une «dictature qui, aujourd’hui, maîtrise tout à l’exception de la langue» (p. 20). Kraus, commentant ironiquement sa propre phrase qui fit tant couler d’encre aux imbéciles, et qui donne son titre au livre, écrit ainsi : «Tout au long de ma non-activité, je me suis servi de la presse – où je suis allé chercher toutes les preuves contre une existence qu’elle a corrompue – et je conserve des centaines de milliers de documents sur sa responsabilité directe ou indirecte : réserve inexploitée, capable de donner une image de toute la déformation de l’époque» (p. 27), car c’est bel et bien la dissection de la presse qui selon Kraus non seulement lui permettra de «maîtriser l’abondance de formes de cette troisième nuit de Walpurgis» (ibid.), mais lui permettra aussi de renvoyer le poison à son expéditeur, cause de toutes les corruptions, la presse bien sûr : «Le journalisme n’est à la hauteur d’aucune catastrophe car il est lié à toutes» (p. 65).
Le jugement de Kraus, aussi exagéré qu’il puisse paraître aux modernes adorateurs d’une immédiateté sans intelligence, est non seulement terrible mais en partie parfaitement juste : «le national-socialisme n’a pas détruit la presse, c’est au contraire la presse qui a créé le national-socialisme» (p. 113), l’écrivain poursuivant : «Ce sont des éditorialistes qui écrivent avec du sang. Oui, des feuilletonistes de l’action. Mais si l’on prend la «mise au pas» de la presse comme un acte politique, elle ne représente rien d’autre que sa propre et ultime possibilité, la dernière marche qu’elle ne peut dépasser en vertu de sa complexion qui, par nature, est la prostitution. J’infère la guerre et la faim de l’usage que la presse fait de la langue, du renversement du sens et de la valeur, de la façon de vider et de déshonorer tous les concepts et tous les contenus» (p. 114).
D’abord frappé par le mutisme conséquence d’une véritable sidération face à la farce noire nazie, Kraus doit tenter de remonter la pente, sortir du gouffre d’abjection dans lequel les nazis ont prétendu le faire descendre, avec le reste des Allemands, juifs ou non-juifs : «Voilà pourquoi ceux qui réclament une «voix» devraient se rendre compte que, même cri sorti d’un chaos étouffant, elle a pourtant vocation à être parole et qu’une volonté de mise en forme, qui, par nature, incline à être dominée par sa matière, ne prend pas position mais cherche un appui dans l’assaut multiple et répété d’un mal qui viendrait plus facilement à bout d’elle qu’inversement» (p. 21).
Passé ce premier moment de stupeur éprouvé face à une remontée de la boue originelle, «imagination pleine d’invention, richesse de formes toujours nouvelles de tortures et d’humiliations, romantisme de la profanation de l’humain» (p. 93), Kraus ne cessera de répéter que seuls ceux qui ne veulent pas entendre ou voir seront coupables : «Si l’on se bouche les oreilles, on n’entend plus aucun râle». La suite du texte mérite d’être cité intégralement : «Ce chambardement, du jour au lendemain, il a transformé les valets les plus aptes à trouver un emploi dans une entreprise civilisatrice en adorateurs du feu et en zélateurs d’un mythe de sang, si bien qu’on a désormais du mal à les reconnaître; ce bouleversement produit par des idées, aussi simple que l’œuf de Colomb – quand il est en plus entretenu par une débauche de symboles, de drapeaux et de feux d’artifice telle que l’évolution n’en a encore jamais soupçonnée, sans compter l’hypertrophie des clichés dans les discours et la presse, que l’éther et les usines à papier accompagnent jusqu’à la limite de leurs capacités, le voilà qui progresse telle une commotion endémique à laquelle rien de ce qui a encore souffle ne semble pouvoir résister et devant laquelle celui qui s’en détourne a soudain l’impression de manquer de tact, comme quelqu’un qui n’ôterait pas son chapeau à l’enterrement de l’humanité» (p. 22).
Si, comme il l’écrit, Karl Kraus souhaite, au «déclin du monde», se «retirer dans [s]es quartiers» (p. 29), il ne s’est du moins jamais tu et a cherché sans relâche, comme un autre résistant, certes beaucoup moins tonitruant que le polémiste autrichien, Victor Klemperer, les «trésors linguistiques» que les nazis auront laissé au monde «comme de jolis bibelots» (p. 39) disposés sur des monceaux de cadavres.

Il est du reste frappant de constater que Kraus, comme Klemperer, a été particulièrement attentif à décrire ces «abats lexicaux aussi appétissant que Hapag et Wipag, Afeb et Gesiba, Kadewe et Gakawe et autres formules magiques» (p. 68), monstruosités linguistiques qui sont «des formes de mise en veilleuse d’une langue qui, tant qu’elle n’est pas totalement réduite à des sigles, donne une marge suffisante à une mise au pas» (p. 69).
Ces formules ne peuvent manquer de nous faire songer, aujourd’hui, à la petite entreprise de déshumanisation du langage à laquelle se livre le Rassenwart (2) Renaud Camus devenu souffleur de meeting frontiste, parlant de «Grand Remplacement», de «Déculturation» et, vocable en apparence neutre derrière lequel ne manqueront pas de se cacher bien des tragédies si ce ventriloque faisait triompher ses pseudo-idées politiques, «Remigration». J’ai longuement évoqué la destruction de la langue à laquelle se livre, paradoxalement puisqu’il prétend en être le gardien inflexible, Renaud Camus, vieux fou narcissique égaré dans son château pliesque, plié et replié sur une haine recuite et une monstrueuse indifférence à la souffrance des hommes.
Qui veut savoir, sait, qui souhaite ouvrir les yeux sur l’horreur ne doit pas se force à les fermer ou même, sans les fermer, faire comme s’il n’avait rien vu, rien entendu, enfin, qui veut savoir et comprendre ce qui se déroule sous ses propres yeux n’a même pas besoin de lire la presse, puisque l’horreur est parfaitement déroulée, pour chaque situation de l’abjection nazie dirait-on, par le Faust de Goethe ou Macbeth de Shakespeare. Karl Kraus, seul, pratiquement, à cette époque-là du moins, à lire et comprendre de quoi il en retourne dans la «lecture de millions de gens qui ont tout sous les yeux et ne remarquent rien» (pp. 76–7), Karl Kraus qui écrit en outre qu’il «suffit d’écouter la radio quand on recherche la vérité» (p. 87), est un témoin aussi fascinant qu’intéressant de l’horreur en marche, dans le langage avant que d’arpenter martialement, à découvert, dans la nuit allemande déchirée par les faisceaux des projecteurs de grandioses mises en scène, et, ainsi, mieux que nul autre il illustre cette évidence : «Ce n’est pas contre ce qui arrivait à l’homme qui écrit mais contre ce qui arrivait à l’homme tout court qu’il fallait écrire ou agir» (p. 63), puisque, et cette autre évidence doit être inlassablement répétée», une seule “heure arrachée à la plus misérable des existences, vaut bien une bibliothèque brûlée» (p. 64).

En complément de la lecture des textes de Karl Kraus, il est possible d’écouter José Lillo réciter celui que nous venons d’évoquer, par le biais d’un film de Frédéric Choffat, Walpurgis.

Juan Asensio
Stalker , septembre 2014
Dire l'indicible de l'horreur nazie - Dénoncer

Quatre mois après l’arrivée d’Adolphe Hitler au pouvoir, l’écrivain et satiriste autrichien Karl Kraus écrit sa Troisième nuit de Walpurgis pour “dire l’invincible” de la violence nazie. “Car ce qui s’est produit ici est bel et bien arrivé dans le but avéré de ramener l’humanité à la situation d’avant le pêché originel, et de réduire la vie de l’Etat, de l’économie et de la pratique culturelle à la plus simple des formules : celle de la destruction.” Les éditions Agone publient la version scénique de ce texte, mise en oeuvre par l’acteur et metteur en scène genevois José Lillo.
Dès les premières pages, nous sommes saisis par le fait qu’il ait été écrit en 1933. Les analyses que livre Karl Kraus font la preuve que toutes les informations étaient disponibles sur ce qui se passait déjà, et qu’elles suffisaient bien à celui qui n’avait pas perdu sa capacité à lire, pour comprendre ce qui allait se passer, et en particulier l’extermination des Juifs d’Europe.
Pourquoi si peu de voix se sont élevées pour dénoncer l’horreur naissante ? Karl Kraus se fait alors cinglant. Son ironie démasque les faux-semblants et la propagande mensongère et abrutissante d’une presse à la solde du pouvoir en place. A la presse écrasée et dominée, il oppose la littérature qui reste la seule forme d’expression libre et visionnaire. Ses propos sont parsemés de citation glanées dans Faust de Goethe et Macbeth de Shakespeare. Souvent les bourreaux se posent en victimes et les victimes peuvent devenir des bourreaux. La volonté d’abrutissement de la population passe par la destruction des intellectuels, la désinformation et le lavage de cerveau. Malgré tous les signes avant-coureurs, la dictature s’installe dans les esprits d’abord…

Stéphane Rio
L'US Magazine , 15 juin 2013
SUR LES ONDES
Voir la présentation du livre sur le site de Lyon1ère
Recension

Si Karl Kraus affirme n’avoir aucune idée sur Hitler c’est parce qu’il se trouve désarmé intellectuellement face à la violence érigée en programme politique. L’auteur soutient par ailleurs que le nazisme ne saurait être rattaché à aucune philosophie, celui-ci n’étant somme toute qu’un programme d’avilissement de l’humanité. Le texte est écrit dans une langue littéraire agréable à lire même si parfois on a besoin d’y revenir à plusieurs fois pour saisir le sens. Il dénonce les complicités parmi les intellectuels de l’époque, en particulier celles des journalistes. La lecture est très intéressante et démontre, si besoin en était, qu’il n’y avait pas besoin d’attendre la fin de la guerre et la découverte des camps pour savoir que le nazisme était (et reste) une négation de l’intelligence et de la dignité humaines.

Lire l’article sur N’autre école

FA
N'autre école , Mai 2013
Compte-rendu

L’Autriche a donné Hitler et se débat encore avec ses vieux démons même si l’extrême-droite, lors de l’élection régionale en Carinthie (sud-est de l’Autriche) vient de perdre en mars dernier, au profit des sociaux-démocrates, le fief historique de son dirigeant Jörg Haider, mort en 2008. Elle a donné aussi Karl Kraus qui est une figure illustre de la “contre-culture” viennoise du début du XXe siècle. Karl Kraus est un écrivain autrichien né le 28 avril 1874 à Jicin (aujourd’hui en République tchèque) et mort le 12 juin 1936 à Vienne, ville dans laquelle il a vécu toute sa vie. Auteur d’une œuvre monumentale qui n’est que très partiellement traduite en français, dramaturge, poète, essayiste, il a aussi et surtout été un satiriste et un pamphlétaire redouté qui dénonçait avec la plus grande virulence, dans les pages de Die Fackel, la revue qu’il avait fondée en 1899 et dont il a pendant presque quarante ans été le rédacteur à peu près exclusif, les compromissions, les dénis de justice et la corruption, et notamment la corruption de la langue en laquelle il voyait la source des plus grands maux de son époque et dont il tenait la presse pour principale responsable.

Très critique à l’égard du journalisme conventionnel, Kraus accuse la presse de participer à l’hypocrisie générale et de se soumettre au mercantilisme, au matérialisme et au bellicisme qui envahissent la société, une prise de position particulièrement marquée à la veille de la Première Guerre mondiale. Très lus mais aussi très critiqués, les pamphlets de Karl Kraus suscitent parfois l’indignation, notamment lorsqu’il évoque avec colère l’antisémitisme tout en remettant en cause la doctrine sioniste. Démuni face à la montée d’Hitler au pouvoir, choqué par la signature de l’Anschluss, l’écrivain avait pourtant annoncé la tragédie du nazisme dans une œuvre « La troisième nuit de Walpugis » datant de 1933 et adaptée à la scène par José Lillo. L’écrit vient d’être publié dans une version scénique abrégée par les éditions Agone sous le titre « Je n’ai aucune idée sur Hitler ». La lecture de Karl Kraus fait l’effet d’un coup de poing ; parce que, à la suite de l’annonce programmatique en forme de prétérition “Je n’ai aucune idée sur Hitler”, sont annoncés les prémices de l’apocalypse que déclenche le IIIe Reich. Peu traduit en France, les écrits de Karl Kraus les plus connus sont surtout deux monuments : Les Derniers Jours de l’humanité et Troisième nuit de Walpurgis, deux fresques qui témoignent de la lucidité, de la tristesse et de la révolte qui animent cet auteur. La pensée de Kraus s’exprime principalement dans Die Fackel. Surnommée le “cahier rouge”, cette revue s’est imposé comme un véritable brûlot satirique.

Je n’ai aucune idée sur Hitler est le pamphlet d’un satiriste à la plume corrosive. Son ironie cinglante démasque les faux-semblants et la propagande d’une presse à la solde du pouvoir en place, une propagande mensongère et abrutissante. À la presse écrasée et dominée, il oppose la littérature qui reste la seule forme d’expression libre et visionnaire. Ses propos sont parsemés de citations glanées dans Faust de Goethe et Machbeth de Shakespeare. Souvent les bourreaux se posent en victimes et les victimes peuvent devenir des bourreaux. La volonté d’abrutissement de la population passe par la destruction des intellectuels, la désinformation et le lavage de cerveau. Malgré tous les signes avant-coureurs qui n’ont pas échappé en 1933 à l’auteur (premiers camps, destruction des commerces juifs, jeunes filles allemandes tondues parce qu’elles sortent avec des Juifs), la dictature s’installe dans les esprits d’abord…

Pierre Deshusses écrit sur le site de l’éditeur : « Troisième nuit de Walpurgis est le dernier grand texte de Kraus. Il l’a écrit en 1933, précisément de mai à septembre 1933, donc cinq mois après l’arrivée de Hitler au pouvoir en janvier de la même année. Et ce texte est vraiment stupéfiant. On peut dire qu’en mai 1933 Kraus a tout vu et tout compris. Je ne dirai pas qu’il a tout prévu parce que tout était déjà là dans l’actualité du moment. Mais il a su tout analyser et tout comprendre. Si je dis que c’est stupéfiant et qu’il a tout vu et tout compris, c’est qu’en 1933, quelques mois donc après l’arrivée de Hitler, Kraus parle des persécutions contre les Juifs, il parle de la ségrégation sexuelle, il parle des camps de concentration, il parle des détentions préventives, il parle de l’exil, il parle de la torture et il parle du système fasciste. C’est la première réaction que j’ai eue à la lecture de ce livre. Je me suis dit : comment pouvait-on prétendre, en 1945 ou en 1947, qu’on ne savait pas ? Kraus en 1933 savait déjà tout ».

« Les soumissions et les conformismes ordinaires des situations ordinaires annoncent les soumissions extraordinaires des situations extraordinaires » commentait Pierre Bourdieu aux journées sur l’« Actualité de Karl Kraus », organisée en 1999 par Gerald Stieg et Jacques Bouveresse à l’Institut culturel autrichien (Paris).

Il y a un passage à retenir dans l’intervention de Pierre Bourdieu sur des prétendues bonnes causes dont d’aucuns essaient de tirer profit. Il écrit « c’est un signe, à mon avis, de santé morale d’être furieux contre ceux qui signent des pétitions symboliquement rentables. Kraus dénonce ce que la tradition appelle le pharisaïsme. Par exemple le révolutionarisme des littérateurs opportunistes dont il montre qu’il n’est que l’équivalent du patriotisme et de l’exaltation du sentiment national d’une autre époque… »

Extrait : Combien de temps cela va-t-il encore durer ? Devant les yeux fatigués du meurtre, devant les oreilles fatiguées de la tromperie, devant tous les sens qui ne veulent plus et sont révulsés par cette mixture de sang et de mensonge viennent encore tituber et brailler ces décrets quotidiens d’une violence de peste qui établit contre elle-même tout ce qu’il est possible d’imaginer. J’avais l’impression d’entendre ce cri : « Ne dormez plus. Macbeth assassine le sommeil ! » Un pauvre peuple lève la main droite, en signe de conjuration, vers cette mèche qui déclenche les calamités : « Combien de temps encore ? » Moins de temps que durera le souvenir de tous ceux qui ont souffert l’indescriptible ici commis : coeurs piétinés, volontés brisées, honneurs souillés, toutes ces minutes de bonheur ravies de la Création et tous ces cheveux défrisés sur la tête de ceux qui n’ont commis d’autre faute que d’être nés ! Le temps que les bons esprits d’un monde humain se raniment pour passer à l’action à l’heure des représailles…

Comment ne pas réfléchir à notre époque qui offre bien des similitudes avec celles des années Trente ? Crise financière, montée des nationalismes et de la xénophobie… Bien des signes devraient nous alerter ! Comment expliquer la dédiabolisation de l’extrême-droite par les médias ? Qui veut tirer profit des manifestations pharisiennes contre le mariage pour tous ? Qui alimente l’homophobie et toutes sortes de phobies ?

Cet ouvrage incite le lecteur à être attentif aux signes. Les mécanismes de l’installation d’une dictature sont analysés. Stéphane Hessel nous a laissé un message avant de partir : « Indignez-vous ! » parce qu’il a lui aussi connu le nazisme. Ce livre nous dit : soyez lucide ! Révoltez-vous avant qu’il ne soit trop tard car vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas et que vous n’avez aucune idée sur le Front national.

Hitler est arrivé légalement au pouvoir après la crise de 1929 et ses conséquences : pauvreté et chômage. Il n’a pas été élu mais le président de la République allemande, le maréchal Hindenburg, l’a nommé chef du gouvernement et tous les partis de droite lui ont apporté leur soutien, pour mener une politique qui visait à briser les puissantes organisations de la classe ouvrière allemande. Dès sa nomination en 1933, les nazis ouvrirent les premiers camps de concentration, pour y enfermer par milliers des militants ouvriers, communistes, socialistes, syndicalistes, tous ceux qui s’opposaient à eux. Quinze ans après la crise révolutionnaire qui avait secoué l’Europe et abouti à la naissance de l’URSS, les Alliés ne voyaient pas d’un mauvais œil l’instauration d’un régime qui avait brisé les organisations de la classe ouvrière allemande. Ce ne fut que lorsque l’invasion de la Pologne montra que l’expansionnisme nazi était sans limite, qu’ils se découvrirent antihitlériens. L’ultranationalisme et la xénophobie ont conduit à la Shoah. C’est cela dont il faut se souvenir et du fait que les classes possédantes sont prêtes à utiliser l’extrême-droite et les nostalgiques du nazisme pour défendre leurs privilèges. Plus près de nous, on se souvient des dictatures argentine et chilienne. La barbarie n’appartient pas qu’à un passé révolu et elle peut se parer d’autres signes que la croix gammée. Une partie de la droite conservatrice est devenue poreuse aux idées de l’extrême-droite. Ils sont prêts à gouverner ensemble.

Lire l’article sur Manca alternativa

Pidone
Manca alternativa , mai 2013
L'esprit du mal

Hitler est mis en vedette. En 1933, Karl Kraus avait pourtant tiré la sonnette d’alarme.

Adolf Hitler “occupe” les librairies. Il est vrai qu’il y a quatre-vingt ans (le 30 janvier 1933), il arrivait, pour l’un des plus grands malheurs de l’humanité, au pouvoir ; après avoir reçu (preuve que l’impensable peut devenir réalité) le soutien du peuple allemand. Ne reste plus qu’à espérer que seuls quelques groupuscules sans importance commémorent, en cette année 2013, le triste avènement du chancelier du Reich et de son programme apocalyptique. Pour les autres, à savoir les historiens et les romanciers, cette tragique éclosion de la sauvagerie leur permet, une fois de plus, de dénoncer la barbarie et de nous avertir que des mesures de vigilance se doivent d’être prises. Parmi ces publications Adolf Hitler, la séduction du Diable de Laurence Rees (Albin Michel) et Hitler, mon voisin d’Edgar Feuchtwanger (Michel Lafon). Si nous vous conseillons de (re)lire La Part de l’autre, roman dans lequel Éric-Emmanuel Schmitt imagine ce qui se serait passé si le jury n’avait pas recalé en 1908 le jeune aquarelliste (n’oublions pas qu’il fut élève à l’École des Beaux-Arts de Vienne), nous vous invitons à ne pas manquer la lecture de Je n ai aucune idée sur Hitler de Karl Kraus, né en 1874 et mort en 1936, et pour lequel (nous avons toujours fait nôtre cette définition du littérateur) “ L’un écrit parce qu ‘il voit. L’autre, parce qu ‘il entend.”
Publié chez Agone, dont le siège social est à Marseille, et qui nous fit connaître en 2005 sa Troisième nuit de Walpurgis et ses Derniers jours de l’humanité, le livre (préfacé par Thierry Discepolo) nous surprend par son titre ambigu, alors que tout au long des pages, son auteur, écrivain et journaliste autrichien, d’origine juive, se répand en furieuses invectives contre Hitler. Il s’en explique: “ Je me sens pour ainsi dire assommé. Mais avant de l’être pour de bon [.. ] je me plie à la contrainte d’expliquer cette léthargie personnelle alors que s’éveille une nation et se dresse une dictature.” Et le journaliste (très critique envers la presse) d’ajouter : “Dans ce que nous présentent les journalistes de l’histoire, il n’y a que l’horreur : celle du message et du messager qui doit l’assumer. Or maintenant, on en reste tellement coi qu ‘il est difficile de trouver des mots. ” Comment ne pas être saisi d’une inexprimable épouvante, tout comme le fut Kraus, devant la “vision de cauchemar en noir-blanc-rouge”, les trois couleurs du drapeau du Reich? Comment traduire par des mots la diabolique puissance de persuasion de Goebbels, futur chef de la propagande nazie, ou les dangereuses bizarreries du futur ”Göring le boucher”, déguisé, pour l’heure, en “ crétin des Alpes ” ?
C’est pourtant par la faveur des mots que l’écrivain tirera la sonnette d’alarme, qu’il nous relatera l’horreur absolue du sort réservé à un pharmacien juif et à son épouse, qu’il hurlera son dégoût, qu’il s’insurgera contre tous ces “millions de gens qui ont tout sous les yeux et ne remarquent rien”. Mais c’est aussi grâce à la complicité des mots qu’il réhabilitera deux hommes de génie: “Si ce fut une méprise d’introduire Hitler dans l’univers de Wagner ; c’est peut-être une négligence plus grande d’avoir attiré son attention sur sa parenté intellectuelle avec Nietzsche.” Dans cette large gamme de publications consacrées au Führer et aux actes terrifiants qu’il a fait commettre, c’est le livre de Karl Kraus qu’il vous faut choisir !

Anne-Marie Mitchell
La Marseillaise , 7 avril 2013
«La destruction du langage, c’est la fin de l’humanité»

Troisième nuit de Walpurgis, écrit par Karl Kraus en 1933, a été traduit et publié par les éditions Agone il y a quelques années. Ce livre féroce décrit avec lucidité l’installation du nazisme dans les esprits, et prouve que l’entier de la tragédie à venir était prévisible pour qui savait simplement lire la presse. À l’occasion de la parution d’une version scénique de ce texte, intitulée Je n’ai aucune idée sur Hitler, rencontre avec son maître d’oeuvre, l’acteur et metteur en scène genevois José Lillo.

Pourquoi avoir choisi ce titre, «Je n’ai aucune idée sur Hitler»?

Le titre est symbolique : certain(e)s se sont arrêtés à cette première phrase du livre de Kraus, «je n’ai aucune idée sur Hitler», et n’ont pas lu du tout ce qu’il y était écrit. Kraus avait la réputation d’avoir toujours quelque chose à dire sur tout, on lui a donc reproche de n’avoir rien dit au moment de l’arrivée du nazisme. Cette réputation lui est restée jusque dans les années 1980, alors que c’était vraiment le fait de gens malhonnêtes, qui n’avaient clairement pas lu le texte. Ce titre a donc été choisi par dérision face à cette réputation, mais aussi parce que le titre original du texte, «Troisième nuit de Walpurgis», est magnifique, mais n’évoque absolument rien pour le ou la lectrice·eur éventuel(le) et ne renvoie pas du tout au «Troisième Reich». C’était donc aussi un choix éditorial: au moins avec le nom de Hitler, c’est clair et on sait à quoi on a affaire.

Kraus insiste beaucoup dans ce texte sur la responsabilité des journalistes et des intellectuels dans la montée du nazisme.

Il s’aperçoit qu’il est l’un des seuls, outre les émigré(e)s de la première heure qui ont compris qu’ils n’avaient pas intérêt à rester, à prendre au sérieux ce qui est en train de se passer. On peut le voir encore aujourd’hui: parfois des mouvements fascistes, d’extrême droite, nous semblent ridicules, grotesques, et on ne les prend pas au sérieux. Kraus, à la différence de l’ensemble du milieu intellectuel, prend tout ça très au sérieux, il les prend à la lettre. Il trouve que les milieux intellectuels, avant-gardes censées nous dire ce qu’il en est, trahissent la position sociale qu’ils occupent en n’en usant pas pour faire leur travail. Si l’intellectuel, qui est là pour se pencher sur les choses et pour nous dire «là ça va, là ça va moins bien», etc., n’est pas en alerte, cela contribue à l’engourdissement général, et les révèle comme des imposteurs absolus, des opportunistes qui sont seulement du côté de leurs intérêts, qui ne sont pas sérieux et n’ont pas la rigueur intellectuelle qu’ils prétendent avoir.

Une autre question centrale pour Kraus, c’est celle du langage et de son usage pervers qu’il observe en 1933.

C’est son angle d’attaque, bien avant 1933: quand il écrit ce texte, il a une soixantaine d’années, mais il est satiriste depuis l’âge de 20 ans. Sa porte d’entrée pour faire la critique, c’est la langue: il fait des revues de presse et c’est par là qu’il exerce la satire. Il passe au crible, il analyse exactement ce qui se dit, dans sa matérialité même: c’est par ce moyen-là qu’il arrive à juger de l’autre, de la pertinence ou de l’absurdité, du ridicule, de l’imposture, du mensonge. Dans une analyse qui devance celle de Guy Debord, il constate que depuis que le journalisme va galopant, il y a un dépérissement de la langue. Les médias propagent une langue qui n’est pas de qualité, écrite par des gens qui n’ont pas le talent requis pour le faire dans la plupart des cas. Pour Kraus, c’est la fin de l’humanité, c’est une destruction: si l’être humain n’est pas en rapport avec le langage, s’il ne sait pas ce qu’il dit, s’il instrumentalise le langage, c’est la fin de tout.

Qu’a Kraus à nous dire sur le monde actuel ?

J’ai rencontré ce texte en 2005, quand il est paru, et il ne m’a plus quitté: je l’ai créé à la scène en 2007, puis repris très souvent, jusqu’à récemment encore. Sa vertu, c’est qu’il est très précis sur les événements de 1933, mais, comme je l’ai observé et chez moi et chez la ou le spectatrice(eur) pendant les lectures, il renvoie aussi toujours à quelque chose qui se passe dans le monde actuellement. Bien que les situations soient différentes, il y a clairement des analogies. Kraus est très fort parce qu’il arrive à la fois à être précis et à parler de la chose en tant que telle, mais aussi à atteindre sa structure, ce qui permet ensuite de se mettre plus au clair avec certaines questions, et de soi-même un peu moins se laisser piéger par les évènements

Entretien de José Lillo avec Gabriel Sidler
Pages de gauche , Avril 2013
K., ta strophe !
« Le journalisme n’est à la hauteur d’aucune catastrophe car il est lié à toutes », assénait, en 1933, dans Troisième nuit de Walpurgis, le polémiste autrichien Karl Kraus, peu après l’accession au pouvoir d’Hitler. Pourtant, c’est dans la presse que ce satiriste puisera pour dénoncer, avec une clairvoyance aussi implacable que son style, autant les premiers crimes du nazisme que la passivité des élites intellectuelles et politiques. Son texte commence par un vrai-faux aveu d’impuissance : « Je n’ai aucune idée sur Hitler ». Une provocation qui traduit les difficultés de la satire à dénoncer ce qui est déjà caricatural. Alors il s’appuie sur la littérature – Goethe, Shakespeare… – pour mettre des mots sur des maux avant que l’on ne soit dans l’indicible. La musicalité de l’écriture de Kraus est magnifiée par la version scénique d’un texte aussi dense qu’implacable. C’est un dramaturge genevois, José Lillo, qui s’est chargé de l’adaptation théâtrale. Cette réécriture permet de redécouvrir toute l’actualité et la pertinence du propos d’un écrivain visionnaire, qu’il se fasse la plume sur les intellectuels, les politiques ou… les journalistes.
Sébastien Boistel
Le Ravi , mars-2013
Réalisation : William Dodé