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La Percée
Roman d’un fantassin 1914-1915
Deuxième édition
Postface de Charles Jacquier
Parution : 23/01/2014
ISBN : 9782748902006
Format papier : 216 pages (12 x 21 cm)
18.00 €

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Horrible et magnifique lucidité, don de la solitude devant la mort, je suis trop petit pour te contenir : je ne veux pas mourir et le mystère irrémédiable m’épouvante.
J’ai vu la vie lors de ma permission et j’en garde un sou­venir adorable.
   J’ai des appétits de joie immenses à satisfaire, mon capital de bonheur n’est pas amassé, je n’ai pas fait fortune, et ne sais rien qu’une chose : ce serait merveilleux si je pouvais en revenir.
Rêve inaccessible ! pourquoi t’ai-je entrevu ? Je dois mourir pour rien, idiotement, mourir comme je fais un demi-tour à droite, par discipline, en bon soldat qui exécute un ordre.
Et la phrase du sergent Armand crie dans ma tête : « Les fils de fer sont tellement intacts que je n’ai pas vu le jour à travers. »

Jean Bernier

Acteur méconnu des avant-gardes politiques et littéraires françaises, Jean Bernier (1894–1975) a nourri ce roman, paru en 1920, de son expérience de fantassin de la Première Guerre mondiale. Aux yeux de son contemporain Jean Norton Cru, La Percée est « sans conteste le meilleur des romans de guerre au point de vue de l’historien ».

Les livres de Jean Bernier sur le site

Extrait

«Et tout ce chaos est le fait d’un homme, d’un seul homme, d’un type comme moi, comme nous, d’un type qui nous tient en sa main comme jamais divinité antique ne posséda ses adorateurs !
Sa main, sa main humaine est pire que la dextre des Écritures,
elle nous étreint implacablement.
Mais lui, c’est un homme, ce n’est pas un dieu lointain et
intangible, il est fait de chair et de sang il a les mêmes nerfs que nous.
Il pourrait donc comprendre.
S’il changeait d’avis. Si un caprice soudain lui traversait la tête, s’il concevait autre chose que ce qu’il a conçu ;
S’il était avec nous, dans nos rangs, vivant ce que nous vivons; s’il avait patrouillé tout à l’heure au ras des fils de fer !
Vaincu par l’évidence, ne desserrerait-il point les phalanges, et alors quel bond vers la vie retrouvée !
Mais non, ce n’est pas possible, tu le sais, qu’il ne peut comprendre parce qu’il n’est pas ici, comme « l’arrière ».
Il est conscient de sa valeur guerrière, reconnue par son entourage, exaltée par toute la France, dans toutes les feuilles publiques.
Sacré gloire nationale par les lecteurs de journaux arbitres des batailles, appuyé sur tout un peuple, il se sent historique.
Son mérite le gonfle, ses narines palpitent dans l’encens quotidien.
Anathème sur celui qui le mettrait en dispute !
Être le Dieu de sa propre religion !
Il ferait beau voir qu’il eût failli ! Que dirait le pays et son précieux « moral » ?
Les régiments !
De simples pions sur l’échiquier du joueur génial.
Mourir, cela ne compte guère. « L’omelette ne se fait pas sans casser d’oeufs », et puis l’on meurt pour la patrie.
Pour la patrie !… Quel voile et quelle excuse !
Une boîte de conserves disparaît dans les vivres de réserves d’un bonhomme. Il faut enquête et sanction. Une boîte de singe, elle, ne disparaît pas « pour la patrie ».
Dans la même escouade, un homme est tué ! Mais c’est tout naturel, il meurt « pour la patrie ».
Et la mort même de cet homme honore son escouade.»

Dossier de presse
Frédéric Thomas
Dissidences , 13 mars 2014
Maryvonne Colombani
Zibeline , Février 2014
Béatrice Vincent
Chronic'art , 04/2000
Compte-rendu

Composé en trois parties chronologiques – depuis l’engagement sous les drapeaux et la découverte de la guerre jusqu’à l’offensive militaire (la percée), en passant par la permission –, ce « roman d’un fantassin » délivre une pédagogie de l’échec. Le lecteur suit ainsi le parcours de Jean Flavigny, un jeune bourgeois, qui va de frustration en désillusion. L’originalité du livre (paru en 1920 et publié précédemment chez Agone en 2000), tient en partie au fait que ce roman d’éducation a pour personnage central, moins peut-être ce Flavigny – par ailleurs, guère attachant ; on dirait aujourd’hui un « anti-héros » – que la Guerre elle-même. Et celle-ci n’épargne personne. Pas plus les généraux que l’arrière ni même les soldats ; personne ne ressort grandi de cette expérience.

Très vite, la soif d’héroïsme de Flavigny vient buter ainsi sur l’ordinaire des jours d’un poilu : « Quoi ! La guerre, ce n’était que ça ! » (p. 37). Puis, cela prend une dimension vulgaire et bassement matérialiste, incompatible avec les récits nationalistes et les histoires glorieuses dont est saturé Flavigny. Les soldats sont réduits à un expression bestiale, aux besoins les plus élémentaires : la faim, la fatigue, le froid. « On sommeillait le jour dans toutes les positions, debout, à genoux, accroupis, mais jamais plus de quelques minutes, car très vite une douleur quelconque, froid, courbature ou crampe, lardait le sommeil d’un réveil. On parlait, rien que pour se plaindre, et souvent on s’endormait au milieu d’une phrase. On ne s’en apercevait pas toujours et on s’ahurissait d’avoir perdu le fil de la conversation » (p. 66). Et aussi la peur, qui s’éprouve « idiotement, comme l’enfant dans le noir » (p. 198).

L’intérêt du livre est aussi à rapprocher de l’article de Walter Benjamin, Expérience et pauvreté, paru fin 1933 (Paris, Gallimard, 2000). Dans ces quelques pages, Benjamin affirme que « le cours de l’expérience a chuté (…) les gens revenaient muets du champ de bataille. Non pas plus riches, mais plus pauvres en expérience communicable » (p. 365). Cette pauvreté constitue le drame de Flavigny et de ses compagnons d’armes. Non seulement, ils se heurtent à l’hypocrisie, l’autocensure et à « cet empaquetage hermétique et correct, presque noué de faveurs roses, de notre guerre épouvantable » (p. 113) de l’arrière, mais le langage est affecté, les mots sont piégés. La référence au « bourrage de crânes » et au discours militaire apparaît dès la première page. Ainsi, la harangue du général se ramène à quelques slogans, à un ensemble de codes répétés :

« – Guerre, bataille, gloire… (le général parle, poils blancs dardés).

Dignes de vos aînés… France… Patrie… » (p. 11).

Mais le langage est affecté à un niveau plus organique tant l’argot, le parler des tranchées, cette communication minimale des peines et des plaintes peut aider à tuer le temps, mais semble incapable de rendre compte de cette expérience traumatisante. De plus, c’est surtout à l’arrière qu’on aimerait s’adresser, avec lequel on voudrait s’expliquer. La permission de Flavigny ouvre l’espoir, un court moment, de raconter ce qui se passe vraiment dans les tranchées tout en apparaissant auréolé de son engagement en première ligne. Hélas, Flavigny se rend rapidement compte qu’il lui faut choisir entre l’image convenue qu’on attend de lui – et à laquelle d’une certaine manière, plus ou moins volontairement, il contribue – ou dénoncer le mensonge et dire sa souffrance. L’« implacable certitude de [se] cogner à l’ignorance [le] désespère » (p. 178) et il ne reste plus que le sarcasme ou le silence. Il est révélateur d’ailleurs que le protagoniste, interrogé lors d’une soirée dans « le monde » alors qu’il est en permission, répond en reprenant « leur langage, le parler de ceux qui vibraient en lui de leur misère inconnue, qui, muets, criaient justice par sa bouche sonore ». Mais c’est finalement pour finir d’une voix tombante, « à peine amère, résignée devant le fait » (p. 110–111). Plus efficaces que les harangues de l’auteur et les détours démonstratifs, ces pages disent la violence d’une expérience d’autant plus traumatisante qu’elle est tue ou falsifiée, si hasardeusement transmissible.

Si le roman est inégal et parfois pesant, de manière générale, il se laisse lire avec plaisir et la montée en intensité des cinquante dernières pages jusqu’à la fin apocalyptique et désespérée est très prenante. Malgré ses défauts donc, il peut être comparé aux témoignages de Barbusse et de Dorgelès sur la Première Guerre mondiale. Dans une annexe, Charles Jacquier rappelle la place et le rôle que joua Jean Bernier dans l’entre-deux-guerres et notamment dans la politisation du surréalisme en 1925. Il fut en effet un compagnon de route du Parti communiste français puis des Oppositionnels, des surréalistes, de Boris Souvarine et de Georges Bataille.

Frédéric Thomas
Dissidences , 13 mars 2014
Mourir pour rien

Paru en 1920, le roman de Jean Bernier, La Percée, est réédité cette année aux éditions Agone. Certes, on pourrait souligner la date anniversaire, mais il faut saluer la reprise d’un ouvrage qui reçut le prix «Clarté» en 1920 mais eut peu de lecteurs. Soit, lorsqu’à la première page on tombe sur un «ciel, où roulaient des nuées aux hanches de sirènes», on craint le pire ! On aurait tort de s’arrêter à cette première impression, l’ouvrage qui s’appuie sur le vécu de son auteur, rend compte avec une belle justesse de la première guerre mondiale, analyse avec intelligence les différentes facettes, entre l’horreur des tranchées et la perception du front lorsque l’on est à l’arrière, confrontant ces deux mondes lors de la permission du protagoniste, Jean Favigny, «fils de bourgeois», «pétri par l’enseignement officiel qui baille en racontant Colbert (…) mais rutile au récit des guerres ancestrales».
«Cette grande foire aux vanités» laisse voir son vrai visage, la boue, le froid, la mort, les blessés… mais aussi (est-ce pour cela que ce roman a eu si peu de presse), le manque de préparation, l’incurie de l’intendance française, pas de fils de fer, pas de fusées, pas de mitrailleuses, alors que tous ces matériels abondent du côté allemand… au fil du roman, le style prend de l’assurance. Bouleversante dernière nuit avant l’assaut, chapitre IV, Le sacrifice, et auparavant, après le long extrait du journal du jeune homme, véritable nuit du jardin des oliviers. Le mot de la fin ? Un cri où toute conscience humaine se dissout, c’est ce qu’il faut sacrifier pour la guerre !

Maryvonne Colombani
Zibeline , Février 2014
Compte-rendu
Survivant à « l’infinie guerre des tranchées », Jean Bernier se fit mandataire des morts. Il avait compris la guerre dans sa chair, et le temps était venu du « rendement de comptes ». « La vérité soulève d’un front dur la pierre de son sépulcre, les prétoriens de garde s’enfuient épouvantés. » La vérité seule importe dans La Percée, où la fiction n’est qu’une mise en scène pour la faire éclater. Un certain Jean Favigny porte l’histoire du fantassin que fut l’auteur. L’écriture dépasse les formes du roman de guerre : la rage teinte de lyrisme une « déposition » qui se lit comme un long poème. Faite instrument d’optique, l’expérience de Bernier explore les boyaux d’une guerre sans gloire, ignorée des non-combattants : affranchi des perceptions déficientes de l’histoire, son « documentaire » évite les exagérations romanesques, les réflexes idéologiques et les mensonges politiques pour aller à l’essentiel. Habile à s’observer, Bernier a fait de lui-même le cobaye des sentiments et sensations qui saisissent le jeune soldat : son personnage est un archétype. Fils de bourgeois, Jean Favigny souffre d’un besoin de gloire. C’est l’appel de l’exploit qui le tire vers les champs de batailles où il va chercher son nom d’homme – il sera Arras, comme d’autres Champagne, Argonne ou Mame. C’est donc « pour le plus grand bien d’une société sans idéal », que le jeune homme souffre de nationalisme. Et les vieux dirigeants savent faire bon usage de cette « sève surabondante des jeunes hommes ignares […], canalisée, appliquée comme force, c’est-à-dire contre quelque chose… »

Plein d’enthousiasme guerrier et de haine pour l’ennemi allemand, voilà comment Favigny arrive au dépôt… Mais les assauts glorieux ne sont pas au programme : la réalité suinte une misére de boue, de détonations et d’ennuis. Puis vient l’heure des tranchées où le jeune caporal « prisonnier de la terre » éprouve la vanité de ses fonctions au milieu d’une escouade venue accomplir « son holocauste pour la satisfaction de quelque chef ». Pourtant il sera encore sergent, puis adjudant… mais, défloré désormais de son ignorance, c’est douloureusement qu’il devient homme. Une conscience neuve rapidement mise à l’épreuve pendant une permission, où Favigny affronte un salon parisien intoxiqué du mensonge patriotique. Une demi-défaite qui le laisse « révolté de l’ignorance crasse de l’arrière, de cette arrière-là surtout qui, tâchant à conserver l’état d’âme du début, n’avait, depuis août 1914, rien appris, rien compris, à rien compati ». De retour au front, tandis que l’assaut final approche, mis à la tête d’autres hommes aussi perdus que lui, Favigny est hanté par l’idée que la vérité meurt avec les combattants. Au milieu du chaos des corps lancés pour rien, le récit s’achève sur un cri.
Béatrice Vincent
Chronic'art , 04/2000
Réalisation : William Dodé