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La Prodigieuse Procession & autres charges
Avant-propos et traduction de l’anglais par Bernard Hœpffner
Préface de Thierry Discepolo
Parution : 24/08/2011
ISBN : 9782748901283
Format papier : 352 pages (14 x 21 cm)
23.00 €

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Apporter les bienfaits de la civilisation à notre frère assis dans les ténèbres a été une bonne affaire et nous a beaucoup rapporté. Mais les peuples assis dans les ténèbres commencent à se faire trop rares et trop timides. La plupart ont eu droit à plus de lumières qu’ils n’en avaient besoin. Nous avons été peu judicieux. Le trust Bienfaits-de-la-civilisation, s’il est administré avec sagesse et précaution, est une véritable perle. Il y a là plus d’argent et plus de territoires que dans tout autre jeu dans lequel on puisse se lancer. Mais les peuples assis dans les ténèbres sont maintenant suspicieux des bienfaits de la civilisation. Plus encore – ils ont commencé à les examiner. Ce n’est pas une bonne chose. Les bienfaits de la civilisation sont une bonne chose, et commercialement forts profitables. Tant qu’il n’y a pas trop de lumière.

Mark Twain

Mark Twain (1835–1910) est entré au panthéon de la littérature américaine avec Les Aventures de Tom Sawyer et Huckleberry Finn. Mais les textes de La Prodigieuse procession, pour la plupart inédits, montrent une facette moins connue, du moins en France, de cet auteur, qui retourne ici sa verve satirique contre le patriotisme, le racisme, l’hypocrisie religieuse et le cynisme des nations occidentales se partageant le monde.

Les livres de Mark Twain sur le site

Sommaire

Un discours du XIXe siècle pour saluer le XXe
Honteuse persécution d’un garçon
L’ami de Goldsmith repart à l’étranger
Les États-Unis du lynchage
L’Enseignement de la Bible et la pratique religieuse
Chrétien ou patriote
Mark Twain – Anti-impérialiste
À la personne assise dans les ténèbres
À mes critiques missionnaires
La prière de guerre
En ce qui concerne le patriotisme
L’Incident des Philippines
Pour défendre le général Funston
Commentaires sur le Massacre des Moros
Le Soliloque du roi Léopold
La Société des Voleurs sceptrés
Les Îles Sandwich : Le point de vue de Mark Twain 
Au rédacteur de Free Russia
Le Soliloque du Tsar
La Prodigieuse Procession

Extrait de la préface

Dans un petit livre qu’il consacre aux « artistes en temps de guerre », Howard Zinn déclare que le « boulot des artistes » est de « penser en dehors des limites de ce qu’il est permis de penser et d’avoir le courage de dire ce que personne d’autre ne dira ». Après une charge contre Al Gore et avant d’invoquer l’activiste anarchiste Emma Goldman et l’écrivain, poète et peintre américain E.E. Cummings, il cite encore Mark Twain comme l’auteur « d’histoires que tout le monde adore », pour qui, en 1898, les États-Unis avaient mené à Cuba « a splendid little war ». Mais pas aux Philippines – ce qui explique pourquoi Mark Twain « quitta alors son rôle de conteur pour se jeter dans la mêlée » et devenir l’un des principaux opposants à cette guerre meurtrière. En s’attaquant au président Theodore Roosevelt, Mark Twain serait même « soudainement devenu le plus influent des anti-impérialistes et le critique le plus redouté de la personne sacro-sainte assise à la Maison Blanche que connaisse le pays ».[…]
Depuis quelques années, les producteurs de livres francophones semblent conjuguer leurs efforts pour faire oublier que Mark Twain est un auteur de « “livres d’enfants” (ce qu’ils ne sont pas) » (Orwell). Cette translation s’accompagne en général d’un exercice d’admiration – qui doit être, sans parler des usages convenus de « la réclame », le seul chemin autorisé pour occuper même un banc reculé dans le panthéon littéraire. Qualifié aussi bien de Rabelais ou de Cervantès américain que de « doyen de l’humour américain », Mark Twain aurait « rendu le monde meilleur par sa présence » ; il serait le « premier véritable auteur américain » pour Faulkner et le « père de la littérature américaine » pour Eugène O’Neill ; ses aventures de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn auraient été élevées par Hemingway au rang de « meilleurs livres que nous ayons eus. Tout ce qui s’écrit en Amérique vient de là. Il n’y avait rien avant. Il n’y a rien d’aussi bon depuis ». Tout cela n’est peut-être pas faux…

Extraits

Pendant de longues périodes, il y a eu des sorcières. La Bible le disait. La Bible ordonnait qu’il ne fallait pas les laisser vivre. En conséquence, l’Église, après avoir fait son devoir de manière paresseuse et indolente pendant huit cents ans, a rassemblé ses cordes, ses poucettes et ses brandons afin de se mettre sérieusement au travail. Elle a travaillé dur, nuit et jour, pendant neuf siècles, et a emprisonné, torturé, pendu et brûlé des hordes et des armées entières de sorcières, lavant ainsi le monde chrétien en se débarrassant de leur sang putride.
On a découvert par la suite que les sorcières n’existaient pas et qu’elles n’avaient jamais existé. On ne sait pas bien s’il faut en rire ou en pleurer. Qui a découvert que les sorcières n’existaient pas – le prêtre, le pasteur ? Non, ceux-là n’ont jamais rien découvert. À Salem, le pasteur s’accrochait toujours pitoyablement à son texte sur les sorcières alors que les laïcs l’avaient abandonné avec des remords et des larmes devant les crimes et les cruautés qu’il les avait persuadés d’accomplir. Le pasteur voulait davantage de sang, davantage de honte, davantage de brutalités ; ce sont les laïcs non consacrés qui ont retenu sa main. En Écosse, le pasteur a tué la sorcière après que le magistrat l’avait déclarée innocente ; et lorsque le corps législatif miséricordieux a proposé d’éliminer du code ces lois hideuses contre les sorcières, c’est le pasteur qui est venu l’implorer, avec des larmes et des imprécations, qu’on les laisse en place.
Les sorcières n’existent pas. Le texte sur les sorcières demeure ; seule la pratique a changé. Les feux de l’enfer ont disparu, mais le texte demeure. La damnation des enfants n’existe plus, mais le texte demeure. Plus de deux cents peines de mort ont disparu des livres de lois, mais le texte qui les a autorisées demeure.
Ne vaut-il pas la peine de remarquer que, parmi toute cette multitude de textes que l’homme a éliminé d’un trait de plume vengeur, jamais il n’a fait l’erreur d’oblitérer un texte bon et utile ? Cela suggère certainement que si l’homme continue sur la voie des Lumières, sa pratique religieuse pourrait, à la fin, commencer à ressembler à de la décence humaine.

***

Vous me demandez ce que signifie l’impérialisme. Eh bien, j’ai quelques idées sur la question. J’ai le désavantage de ne pas savoir si notre peuple est pour ou contre notre déploiement à la surface du monde. Je serai désolé d’apprendre qu’il le désire, car je ne pense pas que ce soit là une évolution sage ou nécessaire. Quant à la Chine, j’aurais tendance à approuver la décision de notre gouvernement de se libérer de cette complication. Il se retire, comme je le comprends, parce qu’ils ont terminé ce qu’ils entendaient faire. C’est très bien. Nous n’avons pas plus de raison d’être en Chine que dans tout autre pays qui n’est pas à nous. Il y a aussi l’affaire des Philippines. J’ai fait de gros efforts et pourtant je ne comprends absolument pas comment nous nous sommes lancés dans cette pagaille. Peut-être n’aurions-nous pas pu l’éviter – peut-être était-ce inévitable que nous finissions par nous battre contre les indigènes de ces îles –, mais je ne le comprends pas, et je ne suis jamais parvenu à découvrir le fin fond de l’origine de notre hostilité envers les indigènes. Je pensais que nous pourrions devenir leur protecteurs – pas essayer de les écraser sous nos talons. Nous étions supposés les délivrer de la tyrannie espagnole afin qu’ils puissent mettre en place leur propre gouvernement, et nous devions rester à proximité afin de vérifier qu’il avait toute ses chances. Ce ne devait pas être un gouvernement conforme à nos idées mais un gouvernement qui représentait les sentiments de la majorité des Philippins, un gouvernement conforme aux idées philippines. Ce qui aurait été une mission digne des États-Unis. Mais maintenant – eh bien, nous avons mis notre doigt dans l’engrenage, dans un bourbier où à chaque nouveau pas il devient plus difficile encore de nous en extirper. J’aimerais beaucoup, c’est certain, savoir ce que nous pouvons en espérer, et ce que cela signifie pour nous en tant que nation.

***

Un patriote n’est au début qu’un rebelle. Quand commence un changement, le patriote est un homme rare, et courageux, et détesté, et méprisé. Lorsque sa cause l’emporte, les timides se joignent à lui car être un patriote ne coûte plus rien. L’âme et la substance de ce qu’on considère habituellement comme le patriotisme est la lâcheté morale, et il en a toujours été ainsi.
Lors de n’importe quelle crise civique importante et dangereuse, le troupeau que forment les masses ne s’inquiète pas en lui-même des tenants et des aboutissants de l’affaire, il ne s’inquiète que d’être dans le camp du vainqueur. Dans le Nord, avant la guerre, la personne qui s’opposait à l’esclavage était méprisée et insultée. Par les « patriotes ». Puis, peu à peu, les « patriotes » sont venus dans son camp et sa position était dorénavant considérée comme patriotique.
Il existe deux types de patriotisme – le patriotisme monarchique et le patriotisme républicain. Dans le premier cas, le gouvernement et le roi ont tous les droits de vous expliquer ce que signifie le patriotisme ; dans l’autre, ni le gouvernement ni la nation dans son ensemble n’a le droit de dicter à un individu quelle doit être la forme de son patriotisme. L’évangile du patriotisme monarchique est : « Le roi ne peut pas se tromper. » Nous avons adopté cette devise avec toute sa servilité en transformant la formulation de façon insignifiante : « Notre pays, à tort ou à raison ! » Nous avons rejeté le meilleur des atouts que nous possédions : le droit de l’individu à s’opposer au drapeau ou au pays quand il (lui, tout seul) pensait qu’ils avaient tort. Nous avons rejeté cela ; et en même temps tout ce qui était réellement respectable dans ce mot grotesque et risible, « patriotisme ».

***

Quelle image ! Dire que cette chose dans le miroir – ce légume – est à la fois la divinité acceptée d’une puissante nation, d’une immense armée, dont personne ne rit ; et à la fois un démon professionnel appliqué et pragmatique, dont personne ne s’émerveille – et personne ne murmure, personne ne parle d’incongruités et d’incohérences ! La race humaine est-elle une plaisanterie ? A-t-elle été conçue et rapetassée à un moment d’ennui alors qu’il n’y avait rien de plus important à faire ? N’a-t-elle aucun respect pour elle-même ?... J’ai l’impression que mon respect pour elle s’affaisse, plonge – et le respect pour moi-même en même temps… Il n’existe qu’un seul reconstituant – les habits ! les habits qui ravivent le respect, qui élèvent l’esprit ! le plus doux présent des cieux à l’homme, sa seule protection afin de ne pas se démasquer à lui-même : ils le trompent, lui confèrent une dignité ; sans eux, il n’en a aucune. Comme les habits sont charitables, comme ils sont bienveillants, comme ils sont puissants, comme ils sont inestimables et précieux ! Les miens sont capables de transformer un zéro en un prodige qui ombrage le monde ; ils peuvent inspirer le respect du monde entier – y compris le mien, qui est en train de disparaître. Je vais les revêtir.

Dossier de presse
Christian Girard
Le libraire , Avril-Mai 2013
Agathe de Lastyns
lelitteraire.com , 18/11/2011
Gilles Bounoure
Tout est à nous ! , 27/10/2011
Alain Rubens
L'express.fr/Lire , 24/10/2011
Marianne Debouzy
L'Humanité , 18/10/2011
Christophe Mercier
Les Lettres françaises , 06/10/2011
Patsy
Le Monde comme il va , 22/09/2011
Alain Gresh
Blog du Monde diplomatique , 19/09/2011
Xavier Houssin
Libération next , 03/09/2011
Gilles Bastin
Le Monde , 01/09/2011
SUR LES ONDES
Radio campus Lille (106,6 FM) – émission Paludes 605, écouter l’émission sur le site de la radio (23 septembre 2011)
Mark Twain ou le privilège de la tombe

Outre sa progéniture la plus fameuse, à savoir Tom Sawyer et Huckleberry Finn, Mark Twain est à l’origine d’une oeuvre imposante et importante. Sa vie aussi fut un parcours passionnant dont le récit nous fait découvrir le feu et les idées singulières qui animaient ce grand créateur.

Interdite de publication dans son intégralité pour une période de cent ans, L’autobiographie de Mark Twain est arrivée en librairie depuis peu. Cette Histoire américaine, pavé considérable, est un drôle d’objet, livré sans ordre chronologique, comme une conversation ponctuée par les fragments d’un long monologue. C’est d’ailleurs en gros ce qui se rapproche le plus de la forme que désirait lui donner Twain, préservant ainsi un aspect naturel, plus fidèle à sa mémoire. Constituée d’extraits écrits par le principal intéressé ainsi que de dictées sténographiées durant ses dernières années, cette vie de Mark Twain fut un long chantier traversé de nombreux remaniements sur plusieurs décennies. Le résultat : une lecture passionnante, abondamment annotée, qui met en lumière ce parcours unique jalonné de réussites éclatantes et d’échecs sévères, de rencontres diverses faites dans tous les milieux, les gros bonnets comme les simples cochers. Chaque aspect de cette vie bien ancrée dans son époque alimente le portrait de cet immense conteur qu’était Mark Twain. À titre d’exemple, la bataille pour obtenir les droits de publication des mémoires de la guerre de Sécession du général Grant, pourtant farcies de détails techniques concernant la rémunération du personnage,
apparaît comme une véritable épopée où la verve de Twain s’anime avec la même vigueur que dans ses contes. L’honnêteté et la véracité qui caractérisent les commentaires de Twain tout au long du récit de sa propre vie expliquent le long interdit de publication desiré par ce dernier. Comme nous l’avons mentionné plus haut, l’écrivain tenait à ce que ses mémoires soient imprégnés d’un naturel des plus authentiques, et pour s’en approcher, il ne pouvait éviter d’écorcher quelques personnages au passage. Dans le souci de préserver l’entourage et la proche descendance de ces derniers contre la teneur de ses propos, l’interdit était à son avis la meilleure option. D’où cette conviction chez Twain que la véritable liberté de parole se trouve dans la tombe, comme il le mentionne lui-même dans un texte faisant partie du recueil de conférences et d’éditoriaux justement intitulé La liberté de parole, épargnant du coup celui qui prend cette même liberté. À travers ses coups de gueule, ses touchantes considérations, ses rencontres et ses voyages de par l’Europe et les États-Unis, apparaît le portrait honnête et sans trop de complaisance d’un homme bien de son temps, tourné vers l’avenir, doublé d’un fin et caustique observateur de l’âme humaine. Un journaliste, un homme d’affaires, un conférencier et surtout un incomparable conteur d’histoires qui a toujours su mener son lecteur par le bout du nez.

Parole libre
Il y a quelque temps, la maison d’édition française Agone, radicalement située à gauche sur l’échiquier politique, surprenait en ajoutant à la collection « Manufacture de proses »un recueil d’articles de Mark Twain intitulé La prodigieuse procession & autres charges. Cette collection a pour objectif d’exposer l’étroite relation qu’entretiennent littérature et engagement politique. D’emblée, comme pour prendre ses distances, l’éditeur reconnaît qu’il n’y a pas chez Twain l’ombre d’un extrémiste politique pouvant faire en sorte qu’on l’assimile à la gauche radicale. Toutefois, l’ensemble des articles que l’éditeur tenait à rassembler met en lumière un aspect iconoclaste, à contre-courant, de la pensée de Mark Twain et qui malmène l’aveuglement patriotique et l’impérialisme américain d’alors. Il ne faut pas oublier que ces écrits ont été produits au XIXe siècle, bien avant la toute puissante hégémonie américaine qui dominera le siècle suivant! Ainsi, au fil de ces textes, Twain dénonce à qui mieux mieux
les sanglants excès des guerres impérialistes que livre l’armée de son pays, comme aux Philippines; la manipulation de l’information et de l’opinion publique qui en découle; la grande marche bottée des puissances industrielles, main dans la main avec les instances religieuses; et, dans cette foulée, la veulerie, l’hypocrisie et la cruauté raciale qui gangrènent bon nombre de ses compatriotes. Par exemple, cette série d’articles prenant la forme d’une correspondance d’un immigrant chinois à son ami, imaginée par Twain, illustre avec force humour noir, voire un humour grinçant, son opinion quant au traitement réservé à l’Autre sur cette soidisant terre d’accueil que prétend être l’Amérique, the land of the free.
Cette allergie à l’aveuglement moutonnier, qu’il soit de nature patriotique, religieuse ou morale, Twain l’exprime aussi à merveille dans ce petit recueil mentionné plus haut, La liberté de parole. Développant sa pensée autour de ce thème en une dizaine de courts textes, l’écrivain y déploie, dans l’ensemble, une réflexion dont l’originalité et la nuance sont l’apanage des grands esprits pétris d’indépendance. Et, toujours, cette verve magistrale qui fait le régal du lecteur!

Mystérieux étranger
Parlant de régal, lorsqu’il est question de Mark Twain, on ne peut faire abstraction de ce qui constitue l’essentiel de son oeuvre, les fictions qu’il a concoctées avec un brio inégalable et qui le font considérer par plusieurs comme un des pères fondateurs de la littérature américaine. Pour notre plus grand plaisir, l’éditeur Albin Michel publiait récemment une version illustrée du conte L’étranger mystérieux. Un texte puissant dont l’action se situe en Autriche à la fin du XVIe siècle. Trois jeunes adolescents font la rencontre d’un étranger mystérieux qui prétend être un ange, neveu d’un certain Satan. Les charmes et les pouvoirs de l’étranger envoûteront de manière irrépressible le juvénile trio, les entraînant dans une spirale à l’issue des plus détonantes. Plus qu’un conte à teneur morale, prenant le parti du bien face au mal, L’étranger mystérieux est l’occasion d’une intense réflexion sur la condition humaine ayant pour décor une époque charnière, l’Europe moderne, encore hantée par les superstitions et les croyances les plus absurdes. Les illustrations d’Atak, qu’on croirait tirées de l’art populaire de cette époque, accompagnent on ne peut mieux le récit. Ici encore, tout le génie de Samuel Langhorne Clemens, mieux connu sous le pseudonyme de Mark Twain, luit de tous ses feux pour notre plus grand éblouissement.

Christian Girard
Le libraire , Avril-Mai 2013
Chapeau bas
Lire l’article sur le site le litteraire.com
Agathe de Lastyns
lelitteraire.com , 18/11/2011
Compte-rendu

«Il doit exister deux Amériques : l’une qui libère le captif, et l’autre qui enlève sa nouvelle liberté à l’ancien captif avant de lui chercher querelle sans le moindre fondement ; puis elle le tue pour s’emparer de ses terres. » Il y eut sans doute aussi deux Mark Twain (1835–1910), « le père du roman américain » avec Tom Sawyer (1876) et Huckleberry Finn (1885), et celui que révèle ce volume et qui mérite tout autant d’être connu, avec cette bonne vingtaine de « charges » inédites en français, et qu’il refusa souvent de laisser publier avant sa mort, tant elles étaient virulentes et le restent aujourd’hui. Mis en contact, par son mariage avec Olivia Langdon (1870), avec les milieux socialistes, féministes et athées de la côte Est, il allait peu à peu faire sien « le droit de l’individu à s’opposer au drapeau et au pays », spécialement à l’occasion de grandes « opérations extérieures » américaines qu’il allait dénoncer de plus en plus fermement. Et c’est ce qui ferait presque distinguer deux livres dans ce volume, l’un qui serait d’histoire et l’autre de méthode.

Le premier rappelle par quelle politique impérialiste de plus en plus éhontée (dont la préface de Thierry Discepolo énumère utilement les grandes étapes, Amérique latine, Angola, Hawaï, Cuba, Philippines, Chine) les États-Unis se hissèrent au rang de grande puissance, mais aussi au prix de quels renoncements et de quels crimes, comme s’en indignait Twain. Mais il ne se préoccupait pas moins de la manière d’en parler et de faire partager ses vues anti-impérialistes, et c’est l’autre intérêt majeur de ces textes combinant ses talents de journaliste et d’humoriste. Quant à leur actualité, qu’on se souvienne seulement que la création de Guantanamo remonte au débarquement des Américains dans cette baie du sud-est de Cuba pour « libérer le captif » du joug colonial de l’Espagne, en 1898, avant de lui « enlever sa nouvelle liberté », etc.

Gilles Bounoure
Tout est à nous ! , 27/10/2011
L'histoire de l'Aigle asservissant les peuples

Ce recueil de textes raconte l’itinéraire de Mark Twain, d’abord impérialiste puis luttant contre l’État liberticide.

C’est une manie, une obsession. Les États-Unis se sont toujours tournés vers l’extérieur, la Bible à main gauche et la baïonnette à main droite. C’est l’amour vache, cette façon qu’ont les États-Unis d’Amérique de vouloir le bonheur des peuples à leur place. Mark Twain (1835–1910), gloire nationale et auteur des Aventures de Tom Sawyer et celles de Huckleberry Finn, est aussi un chroniqueur exceptionnel dans l’art de dénoncer l’impérialisme de la jeune nation agressive et des prédateurs couronnés de la vieille Europe. Rien n’échappe à la voracité américaine : intégration du Texas, “libération” de Cuba… Mark Twain n’a pas son pareil pour critiquer cette pulsion politique : annexer, violenter, agresser des peuples au nom de la démocratie. L’écrivain célèbre, bon chrétien, est d’abord un impérialiste convaincu. Libérer et civiliser l’indigène, déployer la bannière étoilée ; il est de ces nouveaux croisés philanthropes. Jusque vers 1900, quand il opère le retournement en déclarant : “Je m’oppose au vol de l’Aigle qui vient saisir d’autres pays dans ses serres.”

Dès lors, Mark Twain s’emploie à dénoncer cette volonté émancipatrice : Cuba arraché aux Espagnols, la très sanglante guerre engagée contre l’indépendance des Philippines, la guerre contre la Chine. Devenus grande puissance mondiale, les Etats-Unis se doivent d’exhiber leurs forces. Mais Twain, plein d’ardeur, veut revenir au patriotisme originel, un patriotisme aux mains propres, fleurant bon l’égalité, la justice et la liberté de conscience. En ce sens, Washington est le grand homme de Twain. Enfin, dans La prodigieuse procession,allégorie du monde des puissants, l’écrivain orchestre le cortège des symboles et des emblèmes démonétisés. Pitoyable défilé sur la scène du monde des bannières mitées, injuriant leur devise, des drapeaux macabres, des chars d’hommes asservis. L’aigle américain honteux, embroussaillé, perdant ses plumes, un pied enchaîné, la statue de la Liberté éclairant le monde, une torche éteinte et à l’envers, un drapeau américain en berne ; Twain aura mis son pays K.-O. d’un trait de plume.

Alain Rubens
L'express.fr/Lire , 24/10/2011
Le déshonneur américain selon Mark Twain

Beaucoup de lecteurs connaissent Mark Twain l’humoriste, peu connaissent Mark Twain le blasphémateur. C’est pourquoi il faut se réjouir de la parution chez Agone de La Prodigieuse Procession et autres Charges. Cet ouvrage présente une vingtaine de textes, écrits entre 1870 et 1908. Certains ont été publiés dans des journaux et dans des revues de l’époque, d’autres jamais publiés du vivant de Twain. Écrivain populaire, idole du public, fêté et comblé d’honneurs, l’écrivain a souvent tu sa révolte en la consignant dans des écrits qu’il considérait impubliables.
Tous sont des textes d’une férocité roborative. Les sujets qui mettaient Twain en rage n’étaient pas minces mais ils étaient légion. « Ils demanderaient une bibliothèque », disait-il et « une plume chauffée au feu de l’enfer ». Il vitupère contre l’impérialisme américain. Sont visées la guerre hispano-américaine prétendument faite pour « libérer » Cuba des Espagnols, en fait pour la soumettre aux intérêts des États-Unis ; la conquête de Porto Rico, de Guam, des Iles de la Vierge et tout particulièrement la conquête des Philippines. Cette intervention devait aider ceux qui se battaient pour l’indépendance du pays, mais les États-Unis trahirent les insurgés, puis traquèrent et capturèrent leur chef, Aguinaldo. « Nous avons dévergondé l’honneur de l’Amérique et sali le visage qu’elle présente au monde, mais tout était pour le mieux », écrit Twain pour qui la conquête des Philippines a signifié la mort de la démocratie américaine. « Il était devenu impossible de sauver cette grande République. Elle était pourrie jusqu’à la moelle… En écrasant outre-mer des peuples sans défense, elle avait appris tout naturellement à tolérer avec indifférence la mise en pratique des mêmes procédés aux États-Unis » (Lettres de la terre). L’écrivain a d’ailleurs rebaptisé son pays « les États du Lynchbourg ».
En devenant commentateur de l’actualité Twain n’a de cesse de dénoncer le racisme, le patriotisme qui vire le plus souvent au chauvinisme, le colonialisme et la religion au service des pires causes. Il s’efforce de propager son refus des préjugés, de l’hypocrisie et du conformisme. Il cherche à apprendre à ses contemporains la « déloyauté »en maniant l’ironie avec virtuosité.
Parmi les textes publiés par Agone on citera l’article « À la personne assise dans les ténèbres » paru dans la North American Review en 1901, qui est une attaque en règle de l’action des missionnaires, après la Révolte des Boxers en Chine ; « le soliloque du Roi Leopold » qui dénonce le massacreur du peuple du Congo, avide de s’emparer de ses richesses (1905) et la diatribe contre la tyrannie du Tsar dans la North American Review de février 1905. À propos des « révérends bandits », nom donné aux missionnaires, Twain suggère que l’on en importe aux États-Unis afin de civiliser leurs concitoyens encore assez sauvages pour lyncher les Noirs. Il les interpelle en ces terme : « Ô missionnaire au grand cœur, quitte la Chine, rentre dans ton pays et convertis ces chrétiens ».
Les réflexions qu’inspire à Twain la fin du siècle lorsqu’il évoque l’avenir sont de nature plutôt sombre si l’on en juge par ce salut adressé au vingtième siècle, publié dans le New York Herald du 29 décembre 1900 : « Je vous présente cette matrone pleine de dignité dénommée la Chrétienté, revenant dépenaillée, crottée, déshonorée par des actes de piraterie commis à Kiao Tchéou, en Mandchourie, en Afrique du Sud et aux Philippines, l’âme débordante de bassesse, les poches pleines d’argent volé et la bouche pleine de paroles vertueuses ? Donnez-lui du savon et une serviette, mais cachez le miroir ».
Que le spectacle du monde prenne aux yeux de Twain l’allure d’un carnaval de personnages grotesques et répugnants n’est nulle part plus évident que dans une œuvre non publiée de son vivant et longtemps occultée, « la Prodigieuse Procession » . On y voit un défilé de cauchemar qui met en scène le vingtième siècle, représenté par une belle jeune femme ivre dans les bras de Satan. Sont présents tous les responsables des horreurs de la scène politique mondiale de l’époque de Twain, rois, généraux,hommes d’État des grandes puissances prédatrices, l’Aigle américain honteux et déplumé, et autres figures caricaturales dont la liste est trop longue pour être citée ici.
Espérons que la lecture de ces textes sera une source d’inspiration pour nos contemporains commentateurs d’une actualité qui, par certains côtés, n’est pas si différente de celle qui mettait Twain en fureur.

Marianne Debouzy
L'Humanité , 18/10/2011
Mark Twain, auteur pour la jeunesse ?

Hemingway a dit un jour que toute la littérature américaine était née des Aventures de Huckleberry Finn, et Faulkner a déclaré, devant un parterre d’étudiants : « Évidemment, c’est Mark Twain qui est notre grand-père à tous. » Les deux géants que, littérairement, tout oppose, se rejoignent sur un point : sans Twain, la littérature américaine n’aurait pas été la même.

Aux États-Unis, sa popularité n’a jamais faibli, et les éditions de ses livres sont innombrables. En France, cependant, on a longtemps eu du mal à trouver ses deux romans les plus célèbres, Tom Sawyer et Huckleberry Finn, autrement que dans des collections pour enfants (et les adaptations à la télévision française dans les années soixante étaient clairement des feuilletons pour la jeunesse). D’autres titres moins célèbres (Un Yankee à la cour du roi Arthur, le Prince et le Pauvre) ont souvent été adaptés plus que traduits. Quant à Pudd’nhead Wilson, son troisième chef-d’œuvre, monument de noirceur, il est toujours très peu lu chez nous – sans doute le titre peu engageant de la seule traduction qui en existe, Wilson Tête-de-Mou, y est-il pour quelque chose ?

Depuis quelques années, cependant, l’étiquette d’« humoriste » qui lui colle à la peau, et a sans doute écarté de lui les lecteurs « sérieux », commence à faire place à une image plus complexe, plus complète. Bernard Hoeppfner, qui a donné de nouvelles traductions de ces livres intraduisibles (car ce sont des livres parlés, des livres écrits à l’oreille, dans lesquels la voix et les accents des personnages occupent une place essentielle) que sont Tom Sawyer et Huckleberry Finn, y a-t-il contribué. Il y a quelques mois, il procurait enfin la première version française de Nº 44, le Mystérieux Étranger, le roman que Twain a achevé et renoncé à publier, et dont l’édition américaine complète n’a vu le jour qu’en 1969, plus d’un demi-siècle après sa mort. On y découvrait un Twain au pessimisme radical, obsédé par la mort, le temps, les danses macabres. Aujourd’hui, sous le titre la Prodigieuse procession, il nous propose un choix d’articles « polémiques » de Twain, dans lequel le journaliste qu’était, à l’origine, Samuel Langhorn Clemens reprend la plume pour stigmatiser, sans s’abriter derrière la fiction, certains aspects de la société américaine de son époque. Ces articles, pour la plupart, datent des dernières années de la vie de Twain, alors que, écrivain célèbre, riche et fêté, il traversait une série d’épreuves qui ne pouvaient que renforcer son pessimisme foncier : mort soudaine de sa fille aînée, en 1896, grave dépression de la cadette, crises d’épilepsie de la plus jeune, maladie et mort de sa femme. Sa vie s’achèvera dans le drame. La veille de Noël 1909, il est réveillé par des cris dans sa ferme du Connecticut : Jean, la plus jeune de ses filles, a été trouvée morte dans sa salle de bains. Ce jour-là, Twain dicte les pages poignantes qui closent sa monumentale Autobiographie, et décide de ne jamais plus écrire. Il attend la mort, qui survient trois mois plus tard, en avril 1910.

Au cours de ces années tragiques, Twain, s’il continue à écrire, répugne à donner à lire ce qu’il écrit et, comme Nº 44, le Mystérieux Étranger, comme son Autobiographie (dont la première édition intégrale n’est parue aux États-Unis que l’année passée), certains des textes de ce volume n’ont été révélés qu’après sa mort. Ce n’est pas le cas de tous, et bon nombre d’entre eux, publiés dans la presse de l’époque, prouvaient que le grand écrivain canonisé était resté un polémiste incisif, et redoutable, utilisant l’arme la plus puissante qui soit, l’humour.

À les lire aujourd’hui, on est frappé par leur actualité, et leur universalité. Mondialisme aidant, les tares des États-Unis ne sont plus maintenant leur apanage, et les interrogations de Twain sur les immigrés (à l’époque, les émigrés chinois en Amérique), considérés comme boucs émissaires d’une société qui a peur, sur l’impérialisme sous prétexte d’aide aux peuples sous-développés, ou sur les guerres de conquête déguisées en interventions de paix pourraient être celles d’un intellectuel d’aujourd’hui doté à la fois de lucidité et du courage de penser et de dire.

Le regard incisif de Twain ne porte pas uniquement sur son propre pays, et la Belgique colonialiste, la France de l’affaire Dreyfus, la Russie tsariste donnent lieu à des charges sans merci. Le texte qui donne son titre au volume date de 1901, et n’a été publié dans son intégralité qu’en… 1992 ! Il s’agit d’une monumentale parade carnavalesque, dans laquelle défilent des chars représentant chaque pays. Sur le char de la France (« en costume gai et minimal de ballet et coiffée d’un bonnet phrygien mité »), on voit une « guillotine, Zola sous la hache, les onze autres patriotes français bâillonnés et attendant leur tour ». Et, suivant à pied le char : « une figure mutilée, marquée “Dreyfus” ; une figure mutilée enchaînée, marquée “Madagascar” ; une figure mutilée enchaînée marquée “Tonkin” ; garde d’honneur, détachement de l’armée française portant des « têtes » de Chinois et un butin ». La parade s’achève avec « la statue de la Liberté, éclairant le monde, torche éteinte et à l’envers, suivie par le drapeau américain, roulé et orné d’un voile de crêpe ».

Qui a dit que Mark Twain était un auteur pour la jeunesse ?

Christophe Mercier
Les Lettres françaises , 06/10/2011
Compte-rendu

En publiant cet ouvrage, Agone exhume une facette méconnue de Samuel Lanhorne Clemens (1835–1910), alias Mark Twain. Car celui qui devînt célèbre, riche et honoré, en contant les aventures de deux enfants rebelles des rives du Mississippi, savait également plonger sa plume dans le vitriol pour dénoncer le monde de son temps.
La prodigieuse procession et autres charges comprend une vingtaine de textes. Qu’y a-t-il dans le viseur du créateur de Tom Sawyer et Huckleberry Finn ? Le racisme anti-chinois, la lâcheté collective au visage du lynchage, l’impérialisme et son complice, la religion. Certains textes méritent à eux-seuls la lecture de ce livre. Je pense notamment au remarquable « Soliloque du Roi Léopold » (1905) justifiant la conquête et la mise en exploitation du Congo par la violence la plus effroyable1, au « Soliloque du Tsar » écrit la même année, ou encore à deux textes aussi courts que cinglants sur le patriotisme, « ce mot grotesque et risible ». Sans oublier cette « Prodigieuse procession », texte inédit de 1901 dans lequel Mark Twain dépeint le Vingtième siècle naissant de sa plume assassine.

Vingt textes donc, dont une poignée, les plus virulents, fut publiée post-mortem, à la demande de l’auteur. Car on aurait tort de faire de Mark Twain un rebelle. Comme le soulignent préfacier et traducteur, sa « dissidence » fut contrôlée : Twain n’entendait pas que ses convictions politiques n’en viennent à remettre en question sa carrière et sa notoriété ; ce qui fit écrire à Orwell qu’il n’était rien d’autre qu’un « bouffon agréé ». De fait, Twain se conformait à l’image qu’il se faisait des Américains : « Dans notre pays, nous jouissons de trois choses parmi les plus précieuses qui soient : la liberté de parole, la liberté de conscience, et la grande prudence de ne pas les exercer. »

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1 Sur le Congo et le roi des Belges, lire Adam Hochschild, Les fantômes du roi Leopold – Un holocauste oublié, Belfond, 1998.

> Voir le blog Le Monde comme il va

Patsy
Le Monde comme il va , 22/09/2011
Mark Twain, anti-impérialiste

On connaît, de Mark Twain (1835–1910), quelques œuvres célèbres, notamment Les Aventures de Tom Sawyer. On sait moins qu’il fut un homme aux multiples engagements, exprimés dans des pamphlets et des articles contre le racisme, l’hypocrisie religieuse, le patriotisme et, surtout, contre l’impérialisme et le cynisme des nations occidentales.

C’est donc un travail salutaire qu’accomplissent les éditions Agone en publiant un recueil de ces prises de position sous le titre La prodigieuse procession & autres charges, avec une vigoureuse préface de Thierry Discepolo, « La littérature est toujours propagande – autant savoir pourquoi ».

Il n’est pas question de résumer le livre, mais il a l’avantage de nous rappeler que, durant cette fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les Etats-Unis furent une puissance impérialiste particulièrement agressive, comme le résume une excellente chronologie, des agressions contre le Mexique aux interventions en Chine ou au Japon, des multiples expéditions en Amérique du Sud à la guerre contre le peuple des Philippines – cette guerre, menée en 1899–1902 mobilisa 70 000 soldats américains et coûta la vie à plusieurs centaines de milliers de Philippins.

Voici quelques-uns des commentaires écrits par Twain et qui pourraient s’appliquer à l’Irak de 2003.

« Nous étions supposés les délivrer de la tyrannie espagnole afin qu’ils puissent mettre en place leur propre gouvernement et nous devions rester à proximité afin de vérifier qu’il avait toutes ses chances. Cela ne devait pas être un gouvernement conforme à nos idées mais un gouvernement qui représentait les sentiments de la majorité des Philippins, un gouvernement conforme aux idées philippines. Ce qui aurait été une mission digne des Etats-Unis. Mais maintenant – eh bien, nous avons mis notre doigt dans l’engrenage, dans un bourbier où à chaque nouveau pas il devient plus difficile encore de nous extirper » (6 octobre 1900).

« Je n’étais pas anti-impérialiste il y a un an. Je pensais qu’il était magnifique de donner beaucoup de liberté aux Philippins, mais je pense maintenant qu’il vaudrait mieux qu’ils se la donnent eux-mêmes » (15 octobre 1900).

Les textes de Mark Twain dénoncent aussi bien les agressions contre les Chinois aux Etats-Unis que la pratique du lynchage, les pratiques religieuses que les crimes commis par le roi belge Leopold II au Congo, les turpitudes tsaristes que le patriotisme, sans jamais se départir de son humour et de sa verve. De son indignation aussi quand, durant une conférence sur les mineurs de Sibérie, il s’exclame : « Si un tel gouvernement ne peut être renversé autrement que par la dynamite, alors, Dieu merci, heureusement que la dynamite existe. »

Alain Gresh
Blog du Monde diplomatique , 19/09/2011
Compte-rendu
Ceux qui ne gardent de Mark Twain qu’un souvenir d’enfance seront surpris. Ces vingt-trois textes de l’auteur des Aventures de Tom Sawyer forment autant de brûlots incendiaires. Écrits entre 1870 et 1908, ces articles de journaux, extraits de carnets de notes ou déclarations à la presse sont de très féroces pamphlets. Avec un humour décapant, Twain combat l’hypocrisie, l’avidité. Il s’en prend à l’impérialisme, au colonialisme, au délire patriotique. Il désigne clairement le racisme, les exclusions, les violences policières. Il dénonce l’esclavagisme, les tortures, les crimes contre l’humanité. Au sens le plus près du terme, il est un indigné. Cette indignation, il l’exprime avec une liberté de ton qui, au temps de notre politiquement correct et de nos autocensures, laisse rêveur. Quel auteur américain à succès aujourd’hui proposerait « de peindre en noir les bandes blanches du drapeau et de remplacer chaque étoile par l’insigne des pirates » ? Guerre contre le Mexique, interventions militaires en Argentine, au Nicaragua, en Angola, en Chine, politique hégémonique à Cuba. Partout, pour lui, flotte la bannière aux têtes de mort. Mais ses attaques ne visent pas que son propre pays. L’Espagne, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie : « l’auguste compagnie » des États puissants en prend pour ses méfaits, tous se suivant dans cette Prodigieuse procession qui donne le titre au recueil. Mark Twain se sert de la drôlerie cynique comme d’un couteau à désosser l’horreur. La traduction est guidée d’une main sûre par Bernard Hoepffner. C’est grâce à lui, d’ailleurs, qu’on avait redécouvert que les Aventures de Tom Sawyer (Tristram, 2008) était loin d’un livre juste divertissant. Plutôt, comme l’avait dit Twain, « un roman pour enfants, pour adultes ».
Xavier Houssin
Libération next , 03/09/2011
Libre Mark Twain

Le père de Tom Sawyer et d’Huckleberry Finn, ces « romans pour enfants pour adultes », selon le mot de Mark Twain lui-même (1835–1910), fut tour à tour typographe, aventurier et journaliste. Il donna de nombreux articles et conférences à travers les Etats-Unis sur des sujets aussi peu enfantins que le racisme antichinois en Californie, les lynchages des Noirs, un massacre de Philippins – hommes, femmes, enfants – par l’armée américaine en 1904 ou les quinze millions de morts du roi Léopold au Congo. Partout ce constat : « Le massacre pacifie mieux que tout » !
Dénonçant les « voleurs titrés » et l’impérialisme hypocrite, Twain excelle ici dans l’ironie cinglante ; chez lui, la farce littéraire est mise au service de la liberté des peuples opprimés par cette « prodigieuse procession » des nations dont il imagine le défilé grotesque. Leurs méfaits en bandoulière, chaperonnées par la chrétienté, elles se sont installées derrière un XXe siècle dont la maxime est : « Prenez ce que vous pouvez, gardez ce que vous avez pris ».

Gilles Bastin
Le Monde , 01/09/2011
Portrait du traducteur en caméléon
Le vendredi 6 avril 2012    La Ciotat (13)
Portrait du traducteur en caméléon
Le jeudi 5 avril 2012    Marseille 1 (13001)
Rencontre avec Bernard Hœpffner, traducteur
Le samedi 17 décembre 2011    Paris (75)
Mark Twain, « La prodigieuse procession »
Le jeudi 29 septembre 2011    Paris 19 (75)
Réalisation : William Dodé