Dans la collection « Manufacture de proses »

 
couverture
Victor Serge
Les Années sans pardon

Parution : 15/09/2011

ISBN : 9782748901504

Format papier
352 pages (14 x 21 cm) 22.00 €
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Première édition française François Maspero, 1971, 1979 puis La Décourverte, 2003

S’il y avait eu, s’il y avait encore quelque part dans le monde une autre réalité, elle ne tenait plus dans la mémoire humaine que la place d’un souvenir plus teinté de doute et de peine que de regret. Les vieilles gens gardaient le mieux l’empreinte du passé mais leur rabâchage en devenait exaspérant. Il leur faisait plus de mal encore qu’à ceux qui se demandaient comment les faire taire. Combien de guerres y a-t-il eu, Monsieur ? La révolution, c’était aussi une guerre, rendez-vous compte ! Les réponses de ceux qui, en un demi siècle, semblaient avoir vécu tant d’événements qu’ils exagéraient certainement, restaient obscures ; et le prix d’un bon dîner, le confort des voyages en chemin de fer, devenaient des contes à dormir debout ou plus exactement des bobards de cinglés.

Évocation apocalyptique de la Seconde Guerre mondiale, ce roman posthume terminé en 1946 dut attendre 1971 avant d’être publiée par François Maspero. Quatre grands volets évoquent tour à tour le Paris irréel des derniers jours de l’avant-guerre, les mille jours de Léningrad assiégée par les nazis, le Gotterdämmerung des derniers jours de Berlin dévastée et les volcans mexicains où se confondent la vie et la mort. Dans cet univers de catastrophe, les protagonistes – communistes sans illusions étouffés par le totalitarisme stalinien – combattent le fascisme, essayent de sauver leurs amours et cherchent à « s’évader d’un monde sans évasion possible ».

Né à Bruxelles dans une famille d’exilés anti-tsaristes, rédacteur à l’anarchie, Victor Serge (1890–1947) rejoint la Russie à l’annonce de la révolution après avoir participé en juillet 1917 à une tentative de soulèvement anarchiste à Barcelone. Membre de l’opposition de gauche du parti bolchevique, il connaît la prison puis la relégation en Oural. Expulsé d’URSS après des années d’interventions de militants et d’écrivains, il arrive à Bruxelles en avril 1936. En 1941, il réussit à fuir la France et rejoindre l’Amérique centrale avec son fils Vlady grâce au Centre américain de secours (Varian Fry, Marseille). Il meurt à Mexico en 1947.

Foreign Rights

English notice

The Implacable Years

The itinerary of undesirable characters in a Europe heading straight for disaster, this posthumous novel recalls the last days of pre-war Paris and the siege of Leningrad via the fall of Berlin, before ending in the Mexican sierra. In the face of implacable terror, the protagonists try and save their love-life by attempting “to escape from a world where escape was totally impossible…”
Victor Serge, born in 1890 into a family of anti-Tsarist exiles, went back to Russia once the revolution was announced. As a member of the Left opposition, he went to prison, was then sent away to the Urals, and was finally expelled from the USSR after years of pleas and intercession from militants and other writers. He returned to France in time to see its disastrous collapse, then went on to Mexico, where he died in 1947.

Extraits

Je dus dormir longtemps et je ne me réveillai pas. J’entrai par le sommeil dans la fièvre, les visions, l’autre réalité délirante qui me guettait. Ce fut magnifique. La chaleur pesait sur les vieilles briques et s’insinuait dans la chambre blanche ; le soleil, le désert, la fièvre me consumaient ensemble sur un calme bûcher blanc ; et j’étais par moments baigné de fraîcheur, de pure joie, d’amitié, d’amour sans égoïsme – de tout ce qu’à vrai dire je n’avais jamais connu. Si je faisais le tour de mes souvenirs antérieurs, j’y trouverais peu de bonheur, pas de sérénité, beaucoup d’âpreté, d’exaltation dure, de labeur, de faim, de saleté, de danger, de moments déchirés ainsi qu’à coups de couteau ; une foule de morts chers dont la mémoire écarte plutôt les traits (parce qu’ils valaient souvent mieux que moi), des femmes d’une nuit ou d’une saison, et celle que j’ai cru aimer la première m’a trahi pendant que j’étais en prison, et celle qui m’a été fidèle est morte du typhus pendant un hiver de famine, et je suis arrivé trop tard pour la revoir, ayant fait cinq cents kilomètres par les neiges ; plus rien ne me restait d’elle, les voisins avaient volé les draps de lit de l’agonie, les planches du lit, les quatre livres que nous avions, jusqu’à la brosse à dents. Je rassemblai des hommes barbus, taciturnes, des femmes aux faces dures de culpabilité, des enfants qui se rongeaient les ongles, et je leur dis : « Citoyens ! Vous ne nous avez rien volé. Vous avez pris ce qui vous appartient. Le bien des morts est aux vivants et d’abord aux plus pauvres des vivants. À peine si nous sommes des vivants ! Nous vivons pour les hommes de l’avenir… » Je parlais mal en ce temps-là. Quelques-uns vinrent me serrer la main en me disant : « Merci, citoyen, pour ta bonne parole, ta parole humaine. Que veux-tu que nous te rendions ? » Je leur criai : RIEN ! et c’est alors que je compris la grandeur du mot rien. Je pensai que toutes les paroles sont humaines, même les pires, et qu’il ne reste rien. J’entrai dans une colère sans remède contre la mort inhumaine. « Un fait biologique ! me répétais-je. Valentine, où es-tu ? » Je regrettais les chants d’église, biologie du néant ! Je déraisonnai. J’ouvris les grands dictionnaires à l’article Mort. L’Encyclopédie disait : « Cessation des fonctions de la vie, désagrégation de l’organisme… » Ces articles imprimés étaient morts.

***

Mais qui est-ce qui mettra un commencement d’ordre dans le chaos, une lumière dans les cavernes, un espoir sur les tombes, un baume sur les blessures, un amour incarné parmi les êtres anéantis, une raison irréfutable sous les cataractes de l’absurdité ? Qui, si ce n’est l’artiste ? Réponds !
Erna répondit faiblement :
— … le révolutionnaire.
— Tu crois ? Montre-m’en un, nomme-m’en un, vivant bien entendu, car des morts on en ferait un catalogue éblouissant… J’ai navigué dans l’Est, d’évasions en captivités, j’ai passé les lignes avec des réfugiés allemands. J’ai été dévalisé, passé au bleu et cætera par les camarades, je ne leur en veux pas. Je sais ce qu’ils ont souffert, ce qu’ils continuent de souffrir et je connais l’homme maintenant. J’ai cherché parmi eux des hommes de foi, des hommes d’idées, des hommes de justice. J’avais au début les illusions fraîches, protégées par un bon cuir de pachyderme idéologique. J’ai fini par trouver ceux que je cherchais. C’étaient des condamnés. Toutes les machines leur passaient dessus. De petits lieutenants qui étaient de grosses brutes leur brûlaient de temps en temps la cervelle pour l’exemple. « Il me faut de la cadence, de la cadence au travail ! », criait un de ces assassins. Je regardais travailler les équipes de la réparation des routes, des femmes, des gosses, des vieux, des je ne sais qui, je ne te parle pas des prisonniers ennemis. Je les voyais patauger, les entrailles creuses, dans la boue lithuanienne, une boue de haute qualité. Il leur était facile de s’évader en s’ensevelissant dedans au risque de n’en plus sortir et de faire fusiller des copains de la brigade… Je travaillais là, moi aussi, par hasard. Une fois, sur un talus coulant et croulant, je rencontrai un ex-marin qui parlait français, qui connaissait Marseille, qui revenait du Kamtchatka dont il regrettait les pêcheries pénitenciaires. « Combien êtes-vous donc derrière les barbelés de la grande patrie ? », lui demandai-je. « Des millions », me répondit-il sans avoir l’air de dire quelque chose de sensationnel. Je me mis en colère. « Tu te fous de moi, contre-révolutionnaire ! On aurait bien fait de te trouer l’occiput ! »
« Ça, peut-être oui, dit-il sérieusement, car je ne sais pas pourquoi je m’acharne encore à durer quelque temps… On nous promet des grâces et des primes… Mais écoute-moi, vieux, avant de me condamner toi aussi sans savoir. » Nous avons fait ensemble, pendant une petite heure, sous la pluie, des statistiques approximatives par catégories sociales et régions d’Eurasie… C’était un exclu du parti, un militant de 1920, Il avait entendu Lénine dans les usines… Patriote et socialiste malgré tout ! Dis-moi que ce n’est pas vrai !
— C’est vrai, dit Erna. Je le sais mieux que toi.
Alain parut tristement apaisé.
— J’ai connu autrefois quelqu’un d’authentique. Un homme qui servait. Qui sans doute servait aussi parfois à faire de sales besognes. Un homme qui savait et voulait. Un fort. J’ai cru en lui. Et j’ai cru qu’il trahissait. J’aurais été heureux de le tuer. Maintenant, j’ai compris. C’était moi qui trahissais sans y rien comprendre. Il y a une vérité sur l’homme et pour l’homme, figure-toi.

Dossier de presse
Compte-rendu Victor Keiner À contretemps, juillet 2012
Chronologie du chaos Bruno Colombari Blog Métaphores, 13/11/2011
Compte-rendu

C’est au creux du désespoir le plus accablant et alors que la mort le talonnait que Victor Serge, cloîtré dans une chambre de l’hôpital Marie de Leningrad, prit la résolution, en 1928, de devenir écrivain. Vingt ans durant, il se consacra à cette tâche nous donnant une puissante œuvre romanesque divisée en deux cycles. Le premier – dit « de la révolution » – rassemble Les Hommes perdus (manuscrit saisi par la Tcheka lors de son expulsion d’URSS), Les Hommes dans la prison, Naissance de notre force, Ville conquise et La Tourmente (également saisi par la Tcheka). Le second – dit « de la résistance » – regroupe S’il est minuit dans le siècle, Les Derniers temps, L’Affaire Toulaév et Les Années sans pardon. Neuf romans en tout, dont sept nous sont connus, écrits sur une durée de vingt ans et dans des conditions de survie très difficile, qui révèlent un auteur considérable, l’un des plus importants de son temps.
Dans ses Carnets de 1944, Serge notait : « Écrire devient une recherche de polypersonnalité, une façon de vivre divers destins, de pénétrer autrui, de communiquer avec lui. L’écrivain prend conscience du monde qu’il fait vivre, il en est la conscience et il échappe ainsi aux limites ordinaires du moi, ce qui est à la fois enivrant et enrichissant de lucidité. » Achevé en 1946 au Mexique, Les Années sans pardon est son dernier roman. Il y raconte l’effondrement halluciné d’un monde où, sur fond de conflit mondial, et de Paris à Mexico, en passant par Leningrad assiégé et Berlin capitale d’un IIIe Reich sur le point d’être défait, quelques anciens héros d’une ancienne révolution qui a tout dévoré d’elle-même – dont les deux agents secrets soviétiques D. et Daria – vivent les derniers temps de leur propre chaos intérieur et cherchent une évasion possible. À travers ces deux personnages et beaucoup d’autres, Serge s’interroge, une fois encore, sur ce moment de « rupture intérieure » où le doute conduit progressivement l’agent qui s’y abandonne au détachement de la « discipline cadavérique » imposé par les « services » et, invariablement, à sa propre perte. Inspiré, parmi d’autres histoires (Ignace Reiss, Alexander Barmine, etc.), de celle de Walter Krivitski, cet agent des renseignements soviétiques chargé des basses œuvres pendant la guerre d’Espagne qui rompit avec l’URSS en 1937, Les Années sans pardon restitue jusqu’au moindre détail ce temps où l’angoisse et la paranoïa délimitent, pour toujours, l’existence de ces hommes traqués. Ce climat où la mort rôde en permanence, Serge l’a bien connu, non comme agent mais comme dissident. Elle fut même son lot quotidien en ces années d’avant-guerre où l’assassinat de Rudolf Klement, la mort mystérieuse de Léon Sedov ou la disparition d’Andreu Nin agissaient comme autant de signaux à l’égard d’une génération perdue mais assez vaillante pour ne pas désespérer de l’idée de révolution.
Pour Serge, l’écriture romanesque fut une autre manière de « servir l’humanité » en se confrontant aux ressacs de l’histoire, mais aussi à ses cris et à ses plaintes. « L’essentiel, écrivit-il à Jean Guéhenno, était pour moi de montrer, de faire vivre des hommes, les hommes, presque une foule en marche dont chacun de nous n’est qu’un moment et qu’un atome ». C’est bien de cela dont il s’agit dans ce roman parfaitement maîtrisé où, un an tout juste avant sa mort mexicaine dans des conditions jamais éclaircies, Victor Serge, magnifique écrivain, descendit une dernière fois dans ses propres profondeurs narratives, pour nous parler d’un monde sombrant dans l’abîme, mais résistant encore et toujours à sa perte.

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Victor Keiner
À contretemps, juillet 2012
Chronologie du chaos
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Bruno Colombari
Blog Métaphores, 13/11/2011
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