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Années de rêves et de plomb
Des grèves à la lutte armée en Italie (1968-1980)
Parution : 14/10/2016
ISBN : 9782748902778
Format papier : 168 pages (12 x 21 cm)
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« Il n’y avait pourtant pas que le politique dans notre vie. “Le personnel est politique”, nous avaient appris nos camarades féministes. Et alors que nous plongions tête la première dans la dernière tentative de révolution communiste en Europe, nous révolutionnions aussi nos rapports interpersonnels… Nous avions un désir débordant de mordre la vie, d’aller au bout d’une aventure enivrante, de profiter de tout ce que le monde pouvait nous offrir, ici, tout de suite, sans attendre le paradis céleste, ni le grand soir. “Qu’est-ce que vous voulez ?”, nous demandait-on. On répondait : “Nous voulons tout !” »

En 1979, dans le Nord de l’Italie, la mort accidentelle de trois membres de l’Autonomie ouvrière donne lieu à une violente répression. Comment en est-on arrivés là ?
Revenant sur la longue histoire des combats ouvriers italiens, mai 68 et l’influence du Chili de Pinochet sur la militarisation des groupes socialistes, ce livre met au jour la continuité des luttes entre les années 1960 et les années 1970. De l’influence des Brigades rouges aux moyens d’action concrets, des limites de la lutte armée au rôle des intellectuels dans le militantisme, cet hommage à d’anciens camarades revendique le droit de se souvenir et la nécessité de perpétuer un combat pour un monde plus juste._

Alessandro Stella

Né en Italie en 1956, Alessandro Stella a été membre de Potere Operario puis d’Autonomie ouvrière. Réfugié en France au début des années 1980, il est aujourd’hui directeur de recherche en anthropologie historique au CNRS et enseignant à l’EHESS de Paris. Il est notamment l’auteur de La Révolte des Ciompi (1993) ; Histoires d’esclaves dans la péninsule ibérique (2000) ; Amours et désamours à Cadix aux XVIIe et XVIIIe siècles (2008), Le Prêtre et le Sexe. Les révélations des procès de l’Inquisition (2009).

Les livres de Alessandro Stella sur le site

Dossier de presse
Yves Tenret
La vie est un roman , 21 mars 2017
Laurent Ripart
Contretemps , 16 février 2017
Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences - dissidences.hypothesess.org , 10/01/16
Ernest Sanchez
www.sortirducapitalisme.fr , 09/01/17
Olivier Doubre
Politis , 5-11 janvier 2017
Juliette Rigondet
L'Histoire , décembre 2016
El pèsol negre
L'Autre Quotidien , 22/12/2015
Deux livres et une performance
Quels rapports y a-t-il entre les autonomes italiens de la fin des années 70, la jeunesse de Marine Le Pen et un lieu près de Saint-Eustache qui se consacre à la performance tous les premiers lundis du mois ? Votre émission La Vie est un roman…

Nous parlerons de "Années de rêve et de plomb", d’Alessandro Stella (éditions Agone), "La politique malgré elle", de David Doucet et Mathieu Dejean (éditions La Tengo), et « Lundis de la Performance » est un nouveau programme organisé par l’artiste performeurse Bonnie Tchien Hwen-Ying (Alias Miss China) dans l’espace « Rue Française, rue de La Performance ». Un lundi par mois un(e) artiste sera invité(e) en tant que maître(sse) d’événement, l’artiste assurera son solo et/ou invitera d’autres artistes à performer, et tout cela dans un esprit de laboratoire pour approfondir chacun, chacune son travail. La programmation se présente en Solo, Duo, Trio ou Quartet, avec de la Musique, de la Danse, la Littérature, la Poésie ou encore des expériences culinaires, l’occasion de voir l’Art dans toutes ses formes.

Emission disponible sur : http://aligrefm.org/evenements/a-l-antenne/deux-livres-et-une-performance.html
Yves Tenret
La vie est un roman , 21 mars 2017
Alessandro Stella et la mémoire de l’autonomie ouvrière
Directeur de recherche au CNRS et enseignant à l’EHESS, l’historien Alessandro Stella est un historien reconnu, en particulier par ses travaux sur les « Ciompi », autrement dit sur les ouvriers du textile florentins qui parvinrent à établir une brève république démocratique durant l’été 1378. Dans ce livre, il se fait lui-même sujet d’histoire, pour révéler et raconter son engagement dans les rangs de l’extrême-gauche italienne, durant ces « années de plomb » qui constituaient alors pour toute une génération des « années de rêve ». Se situant à mi-chemin entre histoire d’un mouvement social et mémoires militantes, Alessandro Stella a ainsi rédigé un très beau livre, servi par une plume à la fois pudique et passionnée.

Comme tout historien, Alessandro Stella connaît l’importance de l’événement et ouvre donc son livre par le récit de ce jour du 11 avril 1979, où trois de ses camarades et amis du groupe de Vicence, au sein duquel il militait, trouvèrent la mort dans l’explosion de la bombe qu’ils étaient en train de fabriquer. Désormais recherché par tous les services de police, Alessandro Stella comprit bien vite que cet événement dramatique ne constituait que l’un des aspects d’un retournement plus général de période : à la place du printemps attendu, la gauche révolutionnaire italienne dut rapidement constater que ce mois d’avril 1979 sonnait le début d’un très long hiver. Décimés par les arrestations, perdant progressivement leurs soutiens dans les masses, les militant-e-s se trouvèrent pris dans la spirale infernale de la défaite. Après deux années de clandestinité et d’échecs, Alessandro Stella n’eut bientôt plus d’autre choix que de sauver sa peau en prenant, comme beaucoup de ses camarades, le chemin de l’exil, d’abord en Amérique latine puis en France. Il lui fallut pour ce faire laisser derrière lui de nombreux morts mais aussi des milliers de camarades incarcéré-e-s, souvent condamné-e-s à de très lourdes peines.

Près de quarante ans après les faits, ces événements ne sont pas passés, comme en témoigne en premier lieu la soif inextinguible de vengeance dont l’Etat italien fait toujours preuve lorsqu’il continue à exiger l’extradition des militant-e-s exilé-e-s. Comme le souligne Alessandro Stella, cet acharnement est celui d’un pouvoir qui s’est construit par un déni de mémoire, en transformant la révolte de toute génération en une simple dérive criminelle de quelques petits groupes instrumentalisés par une poignée d’intellectuels marxistes et manipulés par les services soviétiques. Dans l’Italie du XXIe siècle, les événements des années 70 restent ainsi frappés d’une damnatio memorie et ses acteurs sont toujours placés au ban de la société, restant contraints au silence ou à ne s’exprimer que pour faire acte de repentir.

C’est cette vision imposée par en haut que le livre d’Alessandro Stella prend à contre-pied, en martelant l’essentiel : les pseudo-« années de plomb » ont en réalité été pour des millions de jeunes et d’ouvriers italiens des années d’espérance où se dessinait l’espoir d’une révolution sociale. Alimentées par la montée en puissance dans les années 60 de l’insubordination ouvrière, puis par la vague révolutionnaire qui toucha l’ensemble de la jeunesse, les années 70 furent marquées en Italie par une situation véritablement insurrectionnelle. Alessandro Stella en dresse un tableau par petites touches, évoquant par exemple ces ouvriers des usines Marzotto de la petite ville de Valdagno qui allèrent un beau jour d’avril 68 sur la grande place publique renverser l’odieuse statue en bronze du comte Gaetano Marzotto, qui avait créé l’usine familiale dans laquelle ils étaient contraints à perdre leur vie en la gagnant. A l’image de cette statue de bronze renversée, les fondements de l’ordre bourgeois se trouvèrent de toute part ébranlés durant cette longue décennie qui va de 1968 à 1980. Alessandro Stella restitue ces années d’insubordination dans le contexte de la riche histoire du mouvement ouvrier italien, qui n’avait jamais vraiment admis d’avoir été désarmé par le Parti Communiste Italien (PCI), lorsqu’il avait refusé en 1945-1948 de s’engager dans une stratégie de conquête du pouvoir pour mieux négocier son insertion dans une société italienne dont les fascistes n’avaient jamais été véritablement épurés.

Issu d’une famille démocrate-chrétienne qui, à l’image de la société italienne, se radicalisait et développait de nouvelles aspirations sociales, Alessandro Stella s’est lancé à corps perdu dès son adolescence dans ce tourbillon politique, empruntant un chemin qui fut aussi celui de centaines de milliers de jeunes italien-ne-s. Né en 1956, Alessadro Stella fit partie de cette deuxième génération de militant-e-s qui s’est conscientisée au tout début des années 1970, apportant un nouveau souffle aux organisations d’extrême-gauche qui s’étaient mises en place dans les années 1960. Alessandro Stella choisit la voie de « l’opéraïsme », cette relecture révolutionnaire et libertaire du marxisme qui, sous l’impulsion de Mario Tronti et Toni Negri, avait pris le contrepied du chemin tracé par un PCI aussi autoritaire qu’institutionnel et embourgeoisé. En rejoignant Potere operaio (Pouvoir Ouvrier), la plus radicale des organisations operaïste, Alessandro Stella fit sienne une stratégie révolutionnaire d’émancipation par le bas, centrée sur l’autonomie des luttes de la classe ouvrière et leur développement jusqu’au bout. Il participa aussi de ce processus qui amena Potere operaio à s’auto-dissoudre, pour s’engager dans une stratégie apartidaire qui centrait l’activité militante sur des groupes d’action ouvrière ancrés au cœur de la classe, scellant ainsi le passage de l’opéraïsme partidaire à ce que l’on appela « l’autonomie ouvrière ».

Entre le chemin de l’institutionnalisation, qui amena une partie de l’extrême-gauche à choisir la voie des urnes en se rassemblant en 1976 dans la coalition Democrazia Proletaria, et celui de la militarisation, qui avait donné naissance aux Brigades Rouges (BR) et à Prima Linea, les militants de l’autonomie ouvrière cherchèrent une troisième voie, fondée sur la construction d’une insurrection ouvrière de masse. Comme des dizaines de milliers d’autres jeunes italiens, qu’ils fussent ouvriers ou étudiants, Alessandro Stella participa de cette éclosion insurrectionnelle, appuyée sur des milliers de groupes militants établis au sein des usines et des universités. Utilisant les potentialités des nouvelles radios libres qui se développaient un peu partout en Italie, ces groupes, dont les actions allaient en se radicalisant, durent rapidement faire face à une très brutale répression de l’Etat. Cherchant à profiter de son bras de fer avec les Brigades Rouges pour éradiquer l’ensemble de la gauche révolutionnaire et remettre au pas les usines les plus avancées, le pouvoir se refusa à distinguer entre les unités de lutte armée et les mouvements sociaux extra-parlementaires, profitant de la législation d’exception qu’il avait fait adopter pour refermer les chaînes de la soumission ouvrière.

Le livre d’Alessandro Stella décrit avec force ce processus de montée en puissance de l’affrontement, qui amena progressivement les manifestations à passer du cocktail molotov au P38, tandis que les actions de rue contre la répression policière s’accompagnaient du plasticage des casernes de carabiniers. Il restitue ces actions dans le climat fertile des années 1970, alors que le féminisme et l’anti-autoritarisme dépoussiéraient les vieux schémas marxistes, dans cet état d’esprit festif propre à « la génération des fleurs » qu’entretenaient l’arrivée des drogues et l’émancipation sexuelle. Il décrit aussi la réalité quasi-insurrectionnelle que prenaient les luttes ouvrières, en racontant par exemple comment en 1978 les comités d’actions ouvrières étaient parvenus à mettre fin aux heures supplémentaires dans la province de Vicence, en installant le samedi des barrages ouvriers qui interdisaient l’accès aux usines. Combinée à une expulsion des jaunes et des fascistes des usines, mais aussi à des actions ciblées sur les patrons qui refusaient de se soumettre, cette stratégie put aboutir à la mise en place d’un début de contrôle ouvrier dans les usines les plus avancées de l’Italie septentrionale, même s’il faut sans doute relativiser la portée réelle de ce processus d’émancipation prolétarienne qui resta en réalité tout à la fois limité et embryonnaire.

Au-delà de la mise en avant de ces indéniables succès, le livre d’Alessandro Stella se refuse toutefois à dresser un véritable bilan stratégique de la ligne suivie par les militant-e-s de l’autonomie ouvrière. S’il affirme que l’auto-dissolution de Potere operaio donna un considérable coup de fouet aux luttes ouvrières, en permettant l’éclosion d’une multitude de groupes suractifs, ce livre donne pourtant à penser que la disparition de cet intellectuel collectif que constitue un parti, mais aussi le pas croissant que l’action prenait sur l’activité théorique, facilita la politique des BR qui s’attachait à soumettre l’ensemble du mouvement à l’hégémonie de leur désastreuse ligne politique. Par ailleurs, le développement d’une stratégie de contournement des organisations ouvrières, mais aussi la place croissante des actions illégales, à commencer par les braquages de banque indispensables au financement d’une organisation en voie de militarisation, amenèrent les militant-e-s à s’isoler des masses. Les militant-e-s autonomes furent amenés à en payer le prix, puisqu’ils ne parvinrent pas à trouver les soutiens de masse qui auraient été nécessaires pour faire face à la répression et à la baisse d’audience consécutives à cette faute morale et politique que constitua l’exécution par les BR de l’otage Aldo Moro, en mai 1978.

Au-delà de ces erreurs commises, l’un des points les plus importants du livre d’Alessandro Stella est sa mise en évidence de l’extrême violence du processus répressif que l’Etat italien employa pour anéantir l’extrême-gauche et avec elle les éléments les plus combattifs du mouvement ouvrier. Tous les moyens furent bons, de l’usage policier de la torture que le gouvernement laissa faire et parfois même encouragea, aux lois d’exception qui permirent de mettre en place ces procès politiques où les accusé-e-s, privé-e-s des garanties élémentaires de l’Etat de droit, furent condamné-e-s à des peines écrasantes sur la base de témoignages bidonnés par la police, grâce à l’utilisation de l’ignoble législation sur les « repentis ». Dans ce processus, le PCI mérite indiscutablement une mention spéciale, puisqu’il profita de l’opération pour achever son long processus d’intégration à l’Etat, en se transformant en une redoutable officine de mouchards et d’éradicateurs au sein de laquelle se recrutèrent souvent les juges et les flics les plus répressifs.

Ce beau livre qui se lit d’un trait a sans doute eu une fonction cathartique pour son auteur qui n’a rien renié de ses engagements de jeunesse et les actualise aussi au quotidien par le biais de ses recherches sur « le travail dépendant », un concept qui doit beaucoup aux théoriciens de l’opéraïsme. La lecture de ce livre permet de s’interroger sur ces années 70 où toute une génération italienne s’est retrouvée dans le combat de ces organisations révolutionnaires, qui comptaient chacune des militants par dizaines de milliers et furent en capacité de mobiliser pendant toute une décennie des centaines de milliers de sympathisant-e-s, dans des manifestations quasiment quotidiennes. Incontestablement, le livre d’Alessandro Stella montre qu’il y aurait beaucoup d’enseignements à tirer de cette expérience, qui offre une belle leçon stratégique pour toutes les organisations en recherche d’une voie révolutionnaire.

Le livre se termine enfin par les retrouvailles d’Alessandro Stella avec l’Italie, où il est autorisé depuis une quinzaine d’années à venir séjourner. La description qu’il en dresse est amère, car il souligne à quel point la société italienne du XXIe siècle lui est devenue étrangère. Il est vrai que la classe ouvrière ne finit plus de payer le prix de cette défaite majeure qu’a constitué l’éradication de l’extrême-gauche extra-parlementaire. Alors qu’à l’image de Berlusconi, le patronat a profité de la situation pour établir son hégémonie sur le pays, fermant les usines et asphyxiant financièrement les universités, le PCI est allé au bout de son processus historique de trahison de la classe ouvrière en se transformant en un parti néolibéral de destruction des conquis sociaux, tandis que les fascistes peuvent aujourd’hui défiler en toute tranquillité à drapeau déployé. Si la situation italienne a effectivement quelque chose de déprimant, il n’en demeure pas moins que la mémoire de ces « années de rêve » reste inscrite dans l’inconscient collectif des luttes italiennes, dans l’attente qu’une nouvelle génération vienne s’en saisir pour y trouver la source d’un nouveau projet d’émancipation.
Laurent Ripart
Contretemps , 16 février 2017
Alessandro Stella, Années de rêves et de plomb. Des grèves à la lutte armée en Italie (1968-1980)
Dans le grand roman d’Ivo Andric Le pont sur la Drina, figure une phrase qui résonne comme le raccourci du livre d’Alessandro Stella : « Ce fut une génération d’anges révoltés, dans ce laps de temps très bref où ils ont encore toute la puissance, tous les droits des anges mais aussi l’ardente fierté des rebelles. » Mais cette génération d’anges violemment révoltés fut aussi défaite. Et le propos de l’auteur tient exactement dans cette gageure : évoquer cette génération, quitte à verser dans la nostalgie (c’est le dernier mot du livre), sans jamais reconnaître une défaite, encore moins des fautes.

Le témoignage d’un militant révolutionnaire sur un engagement passé à la fois proche et révolu est un exercice difficile : sitôt que l’auteur signale une distance, il court le risque d’apparaître comme un traître pour ses anciens camarades ; mais s’il se refuse à battre sa coulpe, les gardiens de la mémoire d’État le vouent alors aux gémonies parce qu’il ne condamnerait pas le recours à la force et pourrait être un apologiste larvé de la violence révolutionnaire. Il est évident qu’Alessandro Stella a voulu surmonter ce double écueil, même s’il a choisi – et je serai le dernier à lui en faire grief ! – de se garder plus à droite qu’à gauche.

Car Alessandro Stella a souhaité retracer une trajectoire individuelle et collective, la sienne et celle de quelques-uns de ses camarades, autour de Vicence et en Vénétie, qui, à l’instar de milliers de jeunes Italiens, ont été emportés dans les mouvements contestataires des années 68 et qui, confrontés à ce qui leur apparaissait comme une situation à la fois révolutionnaire mais bloquée, ont progressivement basculé dans la lutte armée. C’est donc une séquence d’une dizaine d’années qu’il retrace à gros traits, de la révolte de Valdagno en avril 1968 – quand des ouvriers renversent la statue du comte Marzotto, le fondateur d’une entreprise textile paternaliste – jusqu’à l’été 1979 et à la mort tragique de camarades révolutionnaires décédés de l’explosion de la bombe qu’ils ont confectionnée ou qui choisissent le suicide. De ce fait, le livre navigue sans cesse entre l’autobiographie individuelle et l’évocation, dans une manière d’autoportrait de groupe [2].

Alessandro Stella naît donc dans une famille d’enseignants, qui votent en faveur de la démocratie chrétienne, comme la majorité des habitants de cette région blanche. Mais dans cette période où joue à plein la centralité ouvrière, y compris à l’intérieur de l’Église (p. 67), la contestation née dans les usines déborde et emporte aussi l’institution scolaire et bientôt tout le pays. L’un des intérêts du livre tient au double décentrement qu’il opère en regard de ce qu’on connaît bien en France : d’abord, en évoquant la vague révolutionnaire dans la petite ville de Thiene et toute la région de Vicence, au lieu des grandes villes industrielles du Nord-Ouest ou de Rome ; mais aussi, et cela correspond à ce que l’auteur a connu, en insistant sur la phase entre 1975 et 1979, marquée par une croissance de la violence politique. De ce fait, Alessandro Stella ne cesse de revenir sur l’allégresse et la rage de vivre de ces jeunes révolutionnaires qui s’aiment et se brûlent, dont la vie est scandée par la musique, les discussions et, de plus en plus, par la consommation de drogues. Cette militance collective a pour théâtre des squats transformés en centres sociaux, et déploie un répertoire d’actions extrêmement variées, iconoclastes et ludiques parfois, mais illégales de plus en plus : avec les baisses autoritaires de prix baptisées auto-réductions, l’installation d’une radio (radio Sherwood 3, hommage à Robin des bois oblige), les braquages bientôt pour financer la lutte armée. Elle appuie également jusqu’au bout la gauche syndicale et prolonge la révolte ouvrière en menant au printemps 1978 une campagne victorieuse contre les samedis travaillés.

Mais le livre est évidemment hanté par le basculement dans la lutte armée. À cet égard, il insiste sur l’importance de la mémoire antifasciste, notamment la figure fascinante d’Igino Piva, brigadiste en Espagne, partisan qui prend d’assaut la prison de Schio en juillet 1945 pour y « exécuter 54 membres du parti fasciste » (p. 80) [3], et qui doit ensuite repartir en exil en Tchécoslovaquie entre 1948 et 1974 (ce qui prouve au passage qu’il n’est pas totalement abandonné par le PCI, contrairement à ce qu’écrit l’auteur). Il évoque aussi naturellement le poids de massacres d’État, comme la tradition des armes transmises par d’anciens partisans (p. 83).

Dans ces passages, le lecteur contemporain est un peu surpris de l’absence de distance en regard du sujet. Est-il à ce point nécessaire de reprendre tous ces mythes sans les interroger ? Les auto-réductions par exemple ne relèvent-elles pas d’un simple désir de consommer, quand elles ne visent plus les factures d’électricité ou les montants des loyers mais les additions dans les restaurants (p. 116) ? De même, Stella omet complètement d’évoquer la violence politique d’extrême-droite, à la redoutable fureur homicide, et qui coexiste pendant toute la séquence [4]. Plus gênant sans doute, les cibles de cette violence ne sont jamais évoquées, sinon pour être fondues dans un flou rassurant pour les militants de l’époque, ou rangées dans la vaste catégorie des adversaires, rassemblant pêle-mêle les forces de l’ordre, les tenants de l’État bourgeois, les militants communistes, etc. Évidemment, le différend politique, et même le litige, avec le PCI est immense, mais il n’est ni analysé, ni mis en perspective. On pourrait dire, à cet égard, que l’auteur peine à intégrer le PCI dans « l’album de famille » [5].

En tout cas, le défi lancé par la lutte armée a été relevé par l’État, au prix d’une législation d’exception. Alessandro Stella rappelle à juste titre combien les « repentis » ont servi à affaiblir les groupes révolutionnaires, mais aussi la violence d’État qui participa de cette répression. Et la fin de la séquence fut donc la défaite, à la fois politique et militaire, qui précipita l’exil, en Amérique latine d’abord puis en France : les études d’histoire et une thèse remarquée sur la révolte des Ciompi à Florence, malgré l’impossibilité de rentrer en Italie jusqu’au début des années 2000. Dans l’intervalle, les transformations politiques, sociales, économiques et démographiques de la péninsule furent gigantesques. Mais dans ce pays si différent, les plaies consécutives à cette « guerre civile de basse intensité » restent béantes pour quelques-uns des acteurs qui s’y sont brûlés, comme le montre le livre d’Alessandro Stella.

[1] http://agone.org/memoiressociales/anneesderevesetdeplomb/.

[2] Allusion au livre, très différent dans le propos, mais portant presque sur la même période d’une autre historienne italienne, Luisa Passerini, Autoritratto di gruppo, Florence, Giunti, 1988.

[3] Cet épisode est évoqué à plusieurs reprises dans le livre. L’auteur omet de préciser que parmi les victimes figuraient aussi 14 femmes. Cf. Mirco Dondi, La lunga liberazione. Giustizia e violenza nel dopoguerra italiano, Rome, Editori Riuniti, 1999, p. 142-144.

[4] Par exemple, Guido Panvini, Ordine nero, guerriglia rossa. La violenza politia nell’Italia degli anni Sessanta e Settanta, Turin, Einaudi, 2009.

[5] Par analogie avec la démarche de Rossana Rossanda, figure du communisme critique qui considérait que les Brigades rouges appartenaient aussi à l’album de famille, i.e. de la gauche communiste.
Xavier Vigna
Territoires contemporains , 15 novembre 2016
Compte-rendu
Alessandro Stella, chercheur au CNRS, est surtout connu pour son travail de thèse consacré à la révolte des Ciompi, dans la Florence du XIVe siècle (1). Dans ce petit ouvrage, il revient sur son passé, celui d’un acteur des « Années 1968 » en Italie. Plus que d’une véritable étude historique, il s’agit d’un témoignage autobiographique, qui bénéficie de l’expérience de l’historien, sans pour autant chercher à livrer une analyse incontestable sur cette question (on n’y trouve quasiment aucune référence de documents d’époque, essentiellement des notes bibliographiques).

Son récit débute en 1979 par une tragédie, la mort de camarades dans l’explosion d’une bombe qu’ils préparaient, suivie par des arrestations et le suicide d’un autre compagnon. Alessandro Stella est alors contraint de passer dans la clandestinité, même si son groupe, distinct des Brigades rouges ou de Prima Linea, en cela que ses membres pratiquaient militantisme public et lutte armée en parallèle, n’était responsable d’aucun mort, sinon dans leurs propres rangs. Leur pratique, faite de vols de voitures, d’auto-financement, ne peut selon lui être comprise et donc jugée qu’en lien avec le contexte dans lequel elles ont eu lieu, analyse pour laquelle on reconnaît bien l’approche de l’historien.

C’est ce qui amène Alessandro Stella à effectuer un retour en arrière, vers la fin des années 1960, marquées par un état d’esprit puissamment contestataire et l’espoir d’un autre communisme (l’exemple d’Il Manifesto, dissidence du Parti communiste italien [PCI], est cité). Il prend surtout comme événement emblématique le 19 avril 1968, lorsque dans la province de Vicence, celle de sa famille, à Valdagno plus précisément, les ouvriers de l’usine textile Marzotto déboulonnent la statue du fondateur de l’entreprise et revendiquent la mise en place de conseils d’usines. C’est cette organisation par en bas, ces mobilisations diverses et générales, poussant vers des réformes de plus en plus radicales, qui constituent pour Alessandro Stella autant de germes de ce qui allait devenir l’Autonomie ouvrière. De parents enseignants, incarnant l’ascension sociale de la famille, et votant plutôt pour la démocratie-chrétienne, Alessandro Stella, né en 1956, a pu être influencé par leur sensibilité à la misère ; tous deux ont d’ailleurs témoigné à son égard d’une solidarité sans faille, malgré leurs désaccords. Il commence à militer à l’âge de quinze ans, d’abord contre l’autoritarisme du système éducatif. Sa culture se forge alors aussi bien par ses lectures que par la musique, dont l’importance cruciale est soulignée avec une grande justesse. Participant à des manifestations, des grèves, des distributions de tracts de toutes sortes, il adhère finalement au groupe Potere Operaio en 1971, après un bref passage dans les jeunesses du PCI. Mais en 1975, le groupe local se divise en deux : « Classe et parti » regroupe les militants les plus âgés, dans une optique plus théorique, plus intellectuelle, classiquement léniniste, tandis que l’autre branche à laquelle appartenait Alessandro Stella, baptisée « Collectif politique », s’avère plus jeune et plus motivée par des actions pratiques, plus unitaire également.

C’est dans ce contexte de radicalisation générale que la lutte armée devient une option naturelle. Pour expliquer ce « (…) son de tam-tam, de plus en plus fort et diffus, d’appel aux armes. » (p. 81), l’auteur effectue un très utile retour sur l’histoire récente de l’Italie, les occasions manquées de la Libération, génératrices de frustrations (ainsi de l’insurrection avortée de 1948), l’importance de la mémoire révolutionnaire et de certaines figures héroïques de lutte contre le fascisme, ainsi que le massacre de la piazza Fontana et la peur générée par le coup d’État chilien. Ce que l’on retient en particulier de ces analyses, c’est que la lutte armée n’est en aucune manière un phénomène extérieur et étranger aux mouvements de ces longues années 1968, mais au contraire sa prolongation, sa continuation sous d’autres formes. C’est là ce qui fait la singularité de la situation italienne, par rapport à la France, par exemple, où les luttes connaissent un reflux dès la seconde moitié des années 1970. En Italie, l’apogée du mouvement ouvrier et des conquêtes qu’il avait réussi à obtenir – l’échelle mobile des salaires, en particulier – se situe au mitan de la décennie, et dans la continuité de ce mouvement ascendant, l’Autonomie ouvrière, myriade de groupes décentralisés, avança des revendications plus poussées, telles les 35h de travail payées 40, le salaire garanti, ou le salaire domestique. Il y a là, également, un phénomène générationnel, selon les dires d’Alessandro Stella, un désir de révolution totale, qui passait, dans le cas de son groupe, par la consommation de stupéfiants, la pratique de l’amour libre, la mise en place d’une radio clandestine, les auto-réductions, les « rondes ouvrières » afin de lutter contre les heures supplémentaires du samedi, ou l’isolement d’un quartier afin d’y mener des actions symboliques. Ce mouvement multiforme connut une forme de climax en 1977, de par son activité tous azimuts et le soutien populaire dont il bénéficiait.

Dans l’exaspération des événements, leur dénouement en une course folle vers l’abîme, Alessandro Stella incrimine au premier chef la politique étatique de répression forcenée, s’exonérant des lois, pratiquant la torture et ce qu’il compare aux purges staliniennes dans le processus judiciaire, visant à extraire « (…) la « maladie » révolutionnaire » du corps social (p. 42). Mais il souligne également les responsabilités des médias et du Parti communiste italien, ligués également contre eux, ainsi que la trahison de bien des intellectuels « révolutionnaires », n’ayant pas osé aller jusqu’au bout de leurs analyses radicales. Sans oublier la dynamique propre que génère l’usage des armes et de la violence. Dans son cas personnel, après une période de clandestinité, il choisit l’exil (2), d’abord en Amérique latine, puis, après la promesse d’un asile faite par François Mitterrand, en France, parmi les premiers Italiens à en bénéficier. Comme d’autres auteurs (3), Alessandro Stella contribue par son témoignage à une meilleure appréhension et compréhension de ces « années de plomb », expression éminemment réductrice et intéressée ; loin d’une lecture au filtre « terroriste » ou complotiste, il démontre avec conviction la nature profondément politique de cette période (il évoque un « conflit social politico-militaire », p. 138). Cet amour de la vie, c’est toujours ce en quoi Alessandro Stella croit, même si cela s’incarne aujourd’hui, paradoxalement, avant tout dans des myriades d’autonomies individuelles, bien loin des élans collectifs autour d’un « pouvoir ouvrier ».

(1) Alessandro Stella, La Révolte des Ciompi : les hommes, les lieux, le travail, Paris, éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1993.

(2) Il défend cette position contre ceux qui estiment que la solidarité exigeait de demeurer en Italie, en faisant, sans doute de manière légèrement exagérée, une manifestation de lutte collective, par les réseaux que cet exil impliquait et sollicitait.

(3) Voir l’article « Romans, lutte armée et terrorisme contemporain », à paraître dans le volume 16 de Dissidences.
Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences - dissidences.hypothesess.org , 10/01/16
Années de rêve et de plomb : des grèves à la lutte armée en Italie
Alberto, Angelo, Antonietta, Lorenzo. C’est sur ces quatre noms que s’ouvre le passionnant récit, publié aux éditions Agone, d’Alessandro Stella, militant de Potere operaio, l’organisation opéraiste fondée par Oreste Scalzone et Toni Negri en 1969, puis de l’Autonomie ouvrière, et aujourd’hui directeur de recherche au CNRS-EHESS, également auteur de La révolte des Ciompi. Ces noms, enfin ces prénoms puisque c’étaient des compagni, des camarades, sont ceux de la mémoire officieuse, populaire, révoltée. Cette mémoire que l’histoire officielle, celle de l’État et des syndicats, des universitaires et de la presse bourgeoise, a tout fait pour enterrer en accolant la lourde et viciée étiquette de terrorisme sur tout ce qui pourrait venir écorner le discours dominant. Le texte s’ouvre sur ces quatre noms, les noms de ces quatre camarades, morts au printemps 1979 ; les trois premiers lors de l’explosion d’une bombe qu’ils étaient en train de concevoir, le quatrième suicidé en prison. Membres du groupe des compagni de Thiene, petite ville du nord de l’Italie, leurs proches eurent à peine le droit de se recueillir à leur mort et la qualification de terroristes contribuera à enterrer leur mémoire aussi vite que leurs corps. C’est cette mémoire qu’Alessandro Stella souhaite contribuer à exhumer, dans la lignée d’un Marcello Tari dont l’important ouvrage Autonomie ! a permis à de nombreux jeunes militants de se saisir d’une histoire que les manuels ne racontent pas. Si le récit dominant tend à résumer la décennie 1970 (1968-1980) sous le titre d’années de plomb en référence au seuil de violence révolutionnaire atteint ces années-là en Italie, Stella nous rappelle que des milliers de vies furent bouleversées par l’intensité du Mouvement et que si l’on se contente d’évoquer les violences qui ponctuèrent cette période ce n’est que pour mieux taire les moments de joie et d’espoir d’un monde à venir, « le souvenir continue d’habiter ce rêve de communauté heureuse ».

Les deux premiers chapitres, à travers l’histoire de la mort de ces compagni, l’explosion de la bombe le 11 avril 1979 qui prit les vies d’Alberto, Angelo et Antonietta et le suicide de Lorenzo, son compagnon, quelques semaines plus tard en prison, posent le contexte italien de la fin des années 1970. Le printemps 1977 qui fut marqué par de grandes manifestations et l’entrée des blindés dans Bologne marque un tournant dans la dérive répressive du gouvernement. Alors que de plus en plus de militants semblent prêts à prendre la voie de l’insurrection armée, l’État fait la démonstration de sa supériorité militaire. S’en suit une vague de répression policière et judiciaire sans précédent conduisant à l’arrestation des grandes figures de l’Autonomie ouvrière ainsi qu’à un accroissement continu de la violence de la police qui n’hésite plus à se comporter comme une véritable milice para-militaire. En face, les attentats se multiplient contre les forces de la répression. Juges et carabiniers sont les principales cibles. Rien que sur la région de la Vénétie, ce sont 302 actions de violence politique qui sont perpétrées entre janvier et octobre 1979. C’est dans ce contexte que nous plongent les deux chapitres qui composent le début du livre de Stella.

Les arrestations se multiplient, les morts aussi, poussant les figures connues du Mouvement à la clandestinité ou à l’exil. Les rêves de révolution s’éloignent tous les jours un peu plus dans cette Italie du début des années 1980. « Ce rêve collectif qui nous semblait se réaliser, le désir de construire des rapports sociaux alternatifs, de détruire les cages autoritaires qui nous enfermaient dans une vie réglée de travail, de consommation et de conformisme, paraissait se décomposer comme le corps de nos amis morts ». L’anonymat, l’impossibilité de prendre part aux actions ou même d’assister à de simples réunions est une épreuve terrible pour ceux qui, comme Alessandro Stella, feront l’expérience de la clandestinité. Beaucoup feront le choix de l’exil, vers la France ou l’Amérique du Sud, pour ne pas risquer de se faire arrêter ou simplement pour cesser de vivre avec la peur comme unique compagnie. 1979 est l’année où le gouvernement italien entre dans une guerre frontale avec l’Autonomie ouvrière, considérant les mouvements subversifs comme un ennemi à éliminer même s’il faut pour ça recourir à des moyens extra-légaux. La justice procède à des milliers d’arrestations qui déboucheront sur des centaines de peines de prison, dans des procès souvent complètement biaisés. Le plus emblématique étant celui dit du « 7 avril » où plusieurs dizaines de militants de premier plan comme Toni Negri, Nanni Balestrini, Franco Piperno ou Oreste Scalzone sont arrêtés, décimant par là même la plupart des grandes revues de l’Autonomie comme Metropoli. Pour Pietro Calogero, le substitut du procureur qui commandita ces arrestations, par ailleurs membre zélé du Parti Communiste Italien (PCI), les intellectuels du mouvement, en tant qu’idéologues influents se trouvent, de faits, responsables des attaques commises par les franges armées du Mouvement comme les Brigades Rouges. Les différents procès menés entre 1979 et 1986 seront, pour la plupart, des mascarades d’une justice qui se comporte en machine à condamner. Des peines de prison très lourdes sont prononcées, souvent sur de simples témoignages de repentis et en faisant fi de preuves matérielles et tangibles qui pourraient disculper certains accusés. Stella écope de six ans fermes. La criminalisation du mouvement, les inculpations sous l’étiquette de « terrorisme », la guerre médiatique lancée par le gouvernement et les médias bourgeois; tout cela a contribué à disqualifier cette partie de l’histoire contemporaine de l’Italie, le gouvernement ne se battant pas seulement pour éradiquer toute forme de contestation radicale mais pour empêcher l’émergence d’une mémoire « positive » de cette période. Il lui fallait faire oublier que l’on pouvait encore rêver de révolution dans une démocratie occidentale au milieu des années 1970. Quoi de mieux pour cela que de réécrire cette histoire dans la novlangue usuelle : « terrorisme », « violence », « mal-être de la petite bourgeoisie », « années de plomb », autant d’expressions qui composent ce discours dominant qu’Alessandro Stella nous invite à remettre en cause dans ce récit, subjectif, évidemment situé mais surtout précieux dans la constitution d’un contre-discours sur cette période éminemment actuelle.

Après cet excursus dans la fin des années 1970, Stella nous ramène aux origines de cette histoire, en l’année 1968. Nous sommes dans la province de Vicence, où grandit l’auteur, marqué par les luttes des ouvriers de l’usine Marzotto, du nom du comte local dont l’entreprise fonctionne sur un modèle paternaliste qui semble dater d’un autre temps et instaure une dépendance quasi-servile au patron. Dans la même vague qui saisit toute une partie de l’Europe, à Vicence, la mi-avril est marquée par une série de grèves et d’affrontements avec les carabiniers. Les ouvriers de Marzotto ne se limitent pas à des revendications portant sur leurs conditions de travail mais expriment une profonde critique des fondements même du système économique et social italien. Ceci facilite la jonction avec les étudiants et lycéens de la région qui partagent un même rejet de l’ordre social dominant ainsi que le soutien de toute une frange de la population. Cette région, réputée conservatrice et très attachée à l’Église se retrouve être l’un des berceaux de la contestation sociale qui traverse l’Italie en cette décennie: « Celle qui jusqu’alors apparaissait comme une petite ville tranquille et laborieuse, dévouée au patron, à l’Église et à la Démocratie chrétienne, se transforma en berceau de la révolte sociale ». En effet, cette province du nord de l’Italie est un bastion industriel très important, avec Turin et Milan, où le textile (Marzotto, Lanerossi) qui emploie près de 20 000 ouvriers à cette époque n’est que le deuxième secteur d’activité derrière la métallurgie. Lequel secteur sera également un terreau de la contestation, réhabilitant la vieille tradition du conseil ouvrier en passant au-delà des dissensions syndicales.

Des milliers de vies seront bouleversées, prises dans le tourbillon de la contestation, emportées par le vent de révolte qui souffle sur l’Italie. L’auteur, issu de la « classe moyenne instruite » (une mère institutrice et un père professeur de philosophie), proche de la Démocratie chrétienne, nous raconte comment, dans un milieu qui ne l’y prédisposait absolument pas, il s’engage dans le mouvement révolutionnaire qui secoue la péninsule. Un certain humanisme chrétien, une propension à l’indignation devant les injustices, un caractère anti-conformiste mais aussi et peut être surtout une époque, des lectures, des rencontres, beaucoup de rencontres. L’engagement dès le lycée permet la rencontre de militants plus âgés, l’intégration dans des groupes militants. Luttes étudiantes, ouvrières ou internationales (Pinochet, la guerre du Vietnam…), de nombreux jeunes passent leur adolescence dans les manifestations, les blocages, les assemblées ou réunions militantes. Après un passage éclair chez les jeunes du PCI, Stella rejoint en 1971 le groupe vicentin de Potere operaio, parti opéraïste fondé par Negri et Scalzone en 1969. Le groupe, pour la majorité composé d’étudiants et d’enseignants, se dissout en 1975, et Stella fonde avec plusieurs camarade le Collectif politique de Vicence.

Dans la première moitié des années 1970, le climat social se tend en Italie. Les luttes ouvrières sont de plus en plus radicales et la répression policière et judiciaire du gouvernement démocrate-chrétien se fait toujours plus violente. Les carabiniers, appuyés parfois par les groupuscules fascistes, participent activement à l’instauration d’un climat de terreur dans le pays, multipliant les « massacres d’État ». Rapidement, chez les ouvriers et militants de la gauche radicale, la question de l’armement du mouvement, qui jusque-là restait une possibilité dont on ne faisait que discuter, va s’affirmer comme l’une des problématiques centrales. Dans de nombreuses régions, le souvenir de la résistance au fascisme des années 1930 et 1940 est réhabilité, fournissant là une sorte de filiation directe avec un mouvement contestataire qui eut à faire face à un régime autoritaire. En effet, le gouvernement multiplie les attaques, souvent illégales, parfois meurtrières, contre les différentes forces de contestation, cherchant à les étouffer par tous les moyens et instaurant là une « stratégie de tension ». Au niveau international, le coup d’État de Pinochet au Chili le 11 septembre 1973, dont beaucoup redoutent une dérive similaire dans la péninsule, viendra achever de convaincre de nombreux groupes militants de la nécessité de s’armer. La banalisation de cette idée de la violence comme mal nécessaire ne se manifeste pas qu’au niveau national ou dans des groupuscules isolés : « La tension, l’escalade dans l’affrontement social étaient palpables dans le plus petit coin de l’Italie… ». Si de nombreuses organisations et de nombreux militants revendiqueront des actions « violentes », un groupe se structure au niveau national qui se spécialisera dans ce type d’actions : les Brigades rouges. Néanmoins, ce choix ne sera pas sans conséquence dans le tournant que prendra la lutte dans les années qui suivront, l’arme n’étant pas neutre pour celui qui la porte: « La dynamique psychique et relationnelle introduite par l’emploi des armes peut parvenir rapidement à corrompre des âmes nobles… ».

Stella intègre le collectif de Thiene, petite ville de la province de Vicence, en 1975, à une période où le mouvement ouvrier est au summum de sa puissance. Il y fera la rencontre de nombreux jeunes ouvriers dont Lorenzo et Angelo qui décéderont dans l’explosion de la bombe, quatre ans plus tard. De nombreux groupes, plutôt jeunes, où se mêlent ouvriers et jeunes issus de la petite ou moyenne bourgeoisie se forment un peu partout en Italie. Mêlant souvent luttes « légales » et actions plus violentes on y expérimente aussi de nouvelles formes de vies : amour libre, vie collective… « Le personnel était politique ». L’auto-réduction, pratique consistant à se saisir de ce à quoi on estime avoir droit sans en payer le « prix de marché », se diffuse dans toute l’Italie. Loyers, factures de gaz et d’électricité mais aussi supermarchés, restaurants ou concerts, ces pratiques se répandent très vite chez les jeunes prolétaires italiens, faisant souffler le vent de la révolte en dehors des usines. Des radios indépendantes sont créées à l’initiative de groupes autonomes locaux comme radio Alice créée par Franco Berardi (« Bifo »). Dans la province de Padoue, des anciens de Potere Operaio créent Radio Sherwood qui connaîtra des déclinaisons locales comme radio Sherwood 3 à Thiene. Dans ce fourmillement contestataire, des pratiques d’une autre ampleur sont également mises en place comme le « contrôle territorial de quartier » consistant à isoler un quartier de la ville au moyen de barricades et de cocktails molotov pendant un laps de temps assez court pour pouvoir y mener des actions comme les expropriations de supermarchés. De nombreux militants se font arrêter, tabasser et condamner à des peines de prison très lourdes, nourrissant une rancœur qui ne sera pas pour rien dans l’escalade de la violence de la deuxième moitié des années 1970. En effet, en réaction à l’arrestation de camarades, les différents collectifs politiques de la Vénétie (dont celui de Vicence) répondront à partir de 1977 par la pose de charges explosives dans des lieux de pouvoir comme le commissariat central de Vicence.

En 1977, le mouvement atteint un niveau d’intensité jamais atteint. Si l’Autonomie s’appuie désormais sur une multitude de groupes, de locaux, d’imprimeries, de lieux occupés, de maisons d’éditions, de journaux, de cantines… c’est l’esprit de révolte qui s’est généralisé chez des centaines de milliers d’italiens tout au long de la décennie. Une simple réforme universitaire et la plupart des grandes universités italiennes sont occupées. Un vent de révolte qui n’attendait qu’un prétexte pour se déployer secoue l’Italie. Des manifestations toujours plus offensives ont lieu, reflétant le désir de centaines de milliers de personnes d’en finir non seulement avec ce gouvernement, mais plus largement avec cette société, avec l’État et avec l’économie. Les mobilisations les plus massives et les plus dures ont lieu à Rome et à Bologne, mais dans le Vicentin comme dans la plupart des provinces italiennes, 1977 est l’année du passage à un nouveau seuil dans le mouvement contestataire. « L’année 1977 avait vu l’émergence d’un mouvement de masse libertaire, créatif et insolent, sérieux et amusant, et en même temps l’éclosion sur tout le territoire italien de groupes armés qui organisaient désormais des attentats quotidiennement. » Face à une contestation généralisée et difficilement convenable, le gouvernement italien n’hésite pas à faire intervenir l’armée, l’image la plus symbolique étant celle des chars entrant dans Bologne pour réprimer un soulèvement populaire en 1977. On assiste également à un nouveau durcissement de la répression policière et judiciaire à l’encontre des opposants. L’année 1978, marquée par l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro, président du Conseil et membre de la Démocratie Chrétienne, est celle de la radicalisation de l’affrontement entre l’État et l’Autonomie dans son sens large, laissant planer un véritable climat de guerre civile. Situation dont le gouvernement sortira vainqueur, décrédibilisant l’action radicale, mettant en prison la plupart des figures de proue du mouvement et ralliant à sa cause une bonne partie de l’opinion publique, choquée par l’assassinat de Moro. Au sein même du mouvement, composé en partie de militants issus des mouvements hippie ou pacifiste, ceci contribuera à creuser le fossé déjà grand entre les Brigades Rouges et le reste des groupes. Néanmoins les groupes locaux, par leur activisme dans les usines et les quartiers populaires, continuent d’imposer l’Autonomie ouvrière comme une force avec laquelle tout le monde, syndicalistes compris, doit composer.

Dès le début des années 1980, le sentiment d’être arrivé à la fin du mouvement est de plus en plus partagé au sein des différents groupes, Prima Linea et les Brigades Rouges étant ceux qui s’accrocheront le plus longtemps. La bourgeoisie reprend peu à peu le dessus, faisant prendre à l’Italie le tournant néo-libéral que Thatcher en Grande-Bretagne et Reagan aux USA ont amorcé. Au sein même des organisations, les différents que le climat insurrectionnel des années précédentes avait contribué à enterrer ressurgissent. Les dénonciations se font plus nombreuses, certains fuient l’Italie, chacun essaye de sauver sa peau. Stella, comme beaucoup d’autres, choisira l’Amérique du Sud. L’exil n’est pas un choix aisé. Outre le fait de quitter son pays et ses proches, il laisse un sentiment de culpabilité, celui de laisser à leur sort ceux qui n’ont pas eu ce choix et passeront les prochaines années de leurs vie en prison, payant pour les autres. Rapidement Stella rejoint la France de Mitterrand qui a publiquement exprimé sa volonté d’accueillir les militants politiques italiens à condition qu’ils déposent les armes. Beaucoup feront de même et, rapidement, plusieurs centaines d’italiens rejoindront la France.
Ernest Sanchez
www.sortirducapitalisme.fr , 09/01/17
Un rêve brisé
Exilé en France pour échapper à la répression italienne de la fin des années 1970, le chercheur à l’EHESS Alessandro Stella revient sur sa jeunesse militante en Vénétie.

Le 30 janvier 1986, la cour d’assises de Padoue condamne Alessandro Stella à six années de prison ferme. Une peine prononcée par contumace puisqu’il est depuis 1980 réfugié politique en France, protégé par la fameuse « doctrine Mitterrand ». Une disposition autorisant l’exil à plusieurs centaines de militants italiens fuyant la répression massive contre le grand mouvement social des années 1970. Stella ne retournera en Italie que vingt ans plus tard. Membre d’un groupe vénète de la mouvance de l’Autonomie ouvrière qui, comme bien d’autres, n’hésitait pas à recourir à des actions politiques illégales et bientôt à fomenter des attentats contre les associations patronales ou les casernes des forces de sécurité, il n’avait pourtant commis aucun crime de sang. Un bouclier juridique face aux demandes récurrentes d’extradition de l’État italien, la justice française reconnaissant le caractère politique des faits qui lui étaient reprochés. Jugé avec plusieurs dizaines d’autres activistes, dont beaucoup déjà emprisonnés en Italie, il fut condamné lors du procès dit « du 7 avril » (1979). Journée historique d’un immense coup de filet non plus limité aux seuls membres des groupes armés, mais étendu à des syndicalistes, à des avocats ou à des universitaires (dont le plus célèbre était le philosophe marxiste et professeur à Padoue Toni Negri). Procès politique s’il en fut, son « caractère spécial », note l’auteur, « se reflétait dans la scénographie de la cour d’assises : la salle du tribunal avait été édifiée à côté de la prison, ce qui faisait passer les prisonniers directement de la cellule à la cage en vitres blindées » du box des accusés, « ennemis intérieurs » coupables par avance.

Devenu directeur de recherche en anthropologie historique (EHESS/CNRS), Alessandro Stella se place en « témoin-acteur » dans cet ouvrage aussi personnel que précis. Sans doute l’un des plus documentés sur cette période troublée. Il s’efforce « de rendre compte du climat [de ces années 1968-1980], de la marée montante d’une révolution culturelle, des vagues sociales emportant tout sur leur passage et des bourrasques humaines bouleversantes ». À partir des premières effervescences de 1968, quand il n’est encore qu’un lycéen engagé dans un militantisme effréné, l’auteur revient sur ces « années de rêve » collectif qui, selon lui, chamboulèrent davantage les rapports interpersonnels et la vie quotidienne – marquée par les hiérarchies sociales – que l’ordre établi. Avant de devenir « années de plomb », avec leur cortège de morts, de blessés, d’interrogatoires musclés et d’années de détention. Reflétant autant les espoirs immenses, mais brisés, de sa génération que les dérives inévitables de « l’appel aux armes ». Lequel se révéla pour lui et ses camarades « une tragédie et un piège ». Stella montre avec brio comment le conflit dégénéra sous les coups de boutoir de la répression, alors que les luttes sociales « diffuses » remportaient aux quatre coins de la péninsule de nombreuses victoires. Jusqu’à devenir un affrontement « politicomilitaire », comme le reconnut bien plus tard le féroce ministre de l’Intérieur de l’époque, Francesco Cossiga, où « l’État eut recours à des méthodes extra-légales pour venir à bout des groupes armés de gauche ». Un témoignage majeur.
Olivier Doubre
Politis , 5-11 janvier 2017
Années de rêves et de plomb : des grèves à la lutte armée en Italie (1968-1980)
Il y a près de quarante ans, Alessandro Stella, dans un petit bout de territoire de la province de Vincence (à 100 km au Nord-Ouest de Venise), est un membre actif "d’Autonomia Operaia" (Autonomie ouvrière). Essayons de faire court : c’est un mouvement né en 1973, se définissant comme une lutte pour l’autonomie du prolétariat par rapport au capitalisme, à l’État, aux partis politiques et aux syndicats. Il se distinguera par ses pratiques alternatives ainsi que son refus des normes politiques dominantes. Progressivement "Autonomia Operaia" va basculer dans la lutte armée pour finir en 1979 avec l’incarcération de dizaines de milliers de militants et l’exil à l’étranger d’un très grand nombre d’entre eux, la plupart en France et en Amérique Latine. Nous sommes dans l’époque trouble qu’a connu l’Italie de la fin des années soixante jusqu’au milieu des années quatre-vingt que l’on appelle communément "les années de plomb". C’est avec humilité que notre auteur revient sur cette décennie, apportant un regard partiel puisque personnel, et on peut d’ailleurs imaginer aisément que son ouvrage ne fasse pas l’unanimité. Mais ce qui fait réellement la richesse de ce récit, c’est l’incroyable force du mouvement social qu’a connu l’Italie pendant cette période. Avec précision et finesse Alessandro Stella nous montre à quel point les luttes ouvrières ont pu établir un rapport de force aux seins des entreprises et qui, à ma connaissance, n’a aucun équivalent en Europe depuis l’après-guerre. On comprend d’autant plus sa tristesse et son sentiment d’échec lorsque l’on a touché de si près la possibilité d’établir une autre forme de lien social et qu’au final, quinze ans plus tard, l’Italie choisi Silvio Berlusconi comme premier ministre. Un beau témoignage sur une période qui n’a pas encore révélée tous ces secrets.
Xavier Capodano
Librest , 14 octobre 2016
Alessandro Stella : Le dernier des ciompi

L’historien des humbles et des opprimés, ancien militant d’extrême gauche en Italie, relate ces « années de rêves et de plomb ».

Le premier acte « d’insoumission publique » dont se souvient Alessandro Stella remonte à ses 10 ans. Cela se passe dans la cour d’école, à Vicence, dans le nord de l’Italie. Les élèves sont sommés de chanter l’hymne national pendant le lever du drapeau. Lui reste délibérément assis par terre, silencieux. Cette allergie à toute forme de contrainte et à l’intimidation de la loi est chez lui « presque instinctive ».

Ses parents sont pourtant des gens sans histoire : « Comme tous les pauvres, ils se sont toujours faits tout petits. » Son père, fils d’un manoeuvre émigré quelque temps en Autriche, a fait des études grâce à la protection du curé de son village (Asiago, en Vénétie). Destiné à devenir prêtre, il opta finalement pour la philosophie, qu’il enseigna au lycée de Vicence. Sa mère, aînée de douze soeurs dans une famille de paysans modestes d’Asiago, passa par l’école des bonnes soeurs et devint institutrice. Alessandro, né en 1956, est le dernier d’une fratrie de trois garçons et une fille. Dans la famille, on vote démocrate-chrétien et on va à la messe le dimanche.

Si quelqu’un lui a donné cette « vocation libertaire », c’est son père, qui l’a très tôt invité à prendre ses décisions « en âme et conscience ». « Ma mère avait davantage tendance à imposer les choses. » Mais le respect de la loi pour la loi de même que la croyance en un Dieu tout-puissant ne prennent pas chez Alessandro. Ce qu’il partage avec les siens en revanche, c’est son indignation contre le sort fait aux plus pauvres. Et quels que soient les choix de ce fils « anarchiste », sa famille « ne [l’]a jamais laissé tomber ». Dans le beau récit qu’il publie sur ces « années de rêves et de plomb » (Agone), il écrit de magnifiques lignes sur son père, qui, « chaque fois qu’[il] revenait à la maison, sortant de prison ou du commissariat, avant de [lui] demander quoi que ce soit [l’] embrassait longuement ». Ce père mort en 2000, au moment où Alessandro, après vingt ans d’exil, obtient le droit de retourner en Italie librement.

Quarante ans après cette époque d’activisme, Alessandro Stella en livre un récit pudique et poignant. Son ouvrage est dédié à Angelo, Alberto, Antonietta et Lorenzo, ses camarades morts au printemps 1979 : les trois premiers dans l’explosion de la bombe qu’ils préparaient, le quatrième suicidé en prison. Ce livre est aussi une tentative d’explication, suivant la méthode de l’historien, de ces années de combat. Marquée par un regret : celui d’avoir opté pour la lutte armée, choix « romantique » qui s’est révélé être « une tragédie et un piège ».

A 15 ans, Alessandro a voulu faire la révolution auprès des étudiants et des ouvriers. Il s’engage d’abord aux côtés de Potere Operaio (Pouvoir ouvrier), un groupuscule fondé par le philosophe Antonio (dit Toni) Negri en 1969. Après la dissolution de ce mouvement en 1975, il rejoint l’Autonomie ouvrière, coordination de groupes anarchistes qui réunissait ouvriers, étudiants, féministes, homosexuels, hippies… Face aux interdictions de manifester et aux répressions féroces dont ils sont victimes, Alessandro fait partie de ceux qui, en 1976, décident de « faire la guerre » aux carabiniers.

Fragilité de roseau et colère contenue

Il est troublant de se trouver devant un homme si doux et apparemment si timide et d’imaginer le militant d’alors appeler au combat ou fabriquer des bombes. Grand corps gracile et sourire avenant, Alessandro Stella a les yeux cernés de ceux qui préfèrent vivre debout même la nuit. Ses longues mains tiennent déjà la cigarette à venir. Son timbre pétri d’italien laisse pressentir une fragilité – et une résistance – de roseau, ainsi qu’une colère contenue, tout au fond. Il est toujours en guerre. Mais depuis son exil contraint d’Italie en janvier 1981 pour échapper à la prison, il a changé de manière et de terrain d’affrontement.

Lorsqu’il débarque en France en février 1982 après un détour par le Mexique, il « ne sai[t] rien faire ». Il avait bien été inscrit en philosophie à l’université de Padoue après son bac – où enseignait Antonio Negri -, mais ses jours et ses nuits d’alors étaient entièrement consacrés au militantisme révolutionnaire. Pour gagner sa vie, à Paris, il travaille sur des chantiers de maçonnerie. Conscient de ne pas être « très costaud » pour un travail si dur, il s’inscrit à l’université Paris-VIII, en histoire, tout en continuant à faire à côté des travaux de « mercenaire » pour s’assurer le gîte et le couvert.

De Paris-VIII, il passe à l’École des hautes études en sciences sociales, « une école de recherche plus souple que l’université ». Là, Christiane Klapisch-Zuber (spécialiste de l’histoire de la famille), qui a elle-même tâté de la prison pour s’être engagée dans la lutte anticoloniale en Algérie, le prend « sous ses ailes protectrices ». D’autres maîtres l’ont soutenu et guidé dans ses recherches : Philippe Braunstein, l’Américain Richard Trexler…

Alessandro prépare son mémoire de maîtrise puis sa thèse (sous la direction de Christiane Klapisch-Zuber) sur la révolte des Ciompi, ces travailleurs de l’industrie lainière au Moyen Age à Florence, dénués de toute représentativité politique et de tout bien dans une ville qui devait en grande partie son opulence à leur travail. Leur mouvement organisé, égalitaire, se diffuse à grande vitesse dans toute la ville en juin 1378 – comme la révolution des années 1970–1980 s’est propagée partout en Italie. Leurs comités, face à la répression violente des dirigeants, choisissent de prendre les armes et réussissent à s’emparer du pouvoir mais sont finalement vaincus au bout d’un mois. Condamnés à mort pour les uns, à la prison ou à l’exil pour les autres et, pour de longs siècles, à ce qu’en a fait l’histoire des vainqueurs : des « filous, des semeurs de mal » – comme les militants des années 1970–1980, réduits à des bandits, drogués et terroristes.

Les ciompi, comme les militants des « années de plomb », ont subi un « négationnisme de classe » : le pouvoir, les chroniqueurs contemporains puis les historiens leur ont dénié pour longtemps toute autonomie de pensée et d’organisation. Là est le « plomb », pour Alessandro : celui du couvercle qui recouvre, après coup, d’une unique version officielle la vérité de ces révoltes.

Devenu chercheur au CNRS et enseignant à l’EHESS, il se penche sur ceux dont le sort est pire encore que celui des ciompi : les esclaves en Europe à l’époque moderne. Puis sur la condition des Noirs dans un monde dominé par les Blancs. « Mes deux premiers fils sont métis, forcément ce sujet me touchait. » L’historien s’intéresse aussi aux questions de genre. Il étudie bientôt les procès en Inquisition des religieux pour forfaits et déviances sexuels – d’autres sortes d’opprimés, face à une autorité toute-puissante. Plus récemment, il travaille sur les procès menés par l’Inquisition au Mexique, au XVIIe siècle, contre les consommateurs d’une drogue appelée le peyotl. Procès qui s’attaquent avant tout aux femmes, aux Noirs, aux métis.

Son combat actuel : la légalisation des drogues. Parce que la guerre des stupéfiants, la répression des trafics font des milliers de morts par an – bien plus que leur consommation, qui tue quelques centaines de personnes – et remplissent les prisons. « Pourquoi ne pas laisser le choix aux gens, en leur ”âme et conscience” ? »

On l’a compris : les armes d’Alessandro sont aujourd’hui l’histoire, les idées, la parole et l’écriture. Et s’il n’a retrouvé qu’en « Nuit debout », au printemps 2016, une fraternité digne de celle qui le portait en Italie, il n’a jamais cessé, à l’image des ciompi vaincus, de voir en la politique un moyen de « raccommoder la Terre ». Sous l’oeil tendre de ses trois fils, qui « [l’]adorent ».

Juliette Rigondet
L'Histoire , décembre 2016
Ce que fut L'Autonomie ouvrière en Italie

Alessandro Stella a été un militant de l’Autonomie ouvrière italienne, issue du groupe Potere Operaio (Pouvoir ouvrier). Comme beaucoup d’autres, dans un contexte général de radicalisation, il avait opté pour la lutte armée. Il vient de publier un livre en espagnol aux éditions Virus, Días de sueños y de plomo (Jours de rêves et de plomb), un récit qui, au-delà de l’autobiographie, est une chronique des luttes de la génération des années de plomb. Le 17 décembre dernier, il a animé une intéressante conversation à l’Athénée anarchiste la Ruda de Manresa, en Catalogne. Nous en avons profité pour lui voler quelques précieuses minutes (que nous aurions aimé prolonger indéfiniment) pour une interview.

En quoi consistait – à grands traits – l’Autonomie ouvrière ? A quelles sources s’était-elle alimentée ?
Pendant le bienniorosso, les 2 années rouges (1919 et 1920) il y a eu un phénomène très répandu d’occupations d’usines, de champs, de grandes propriétés foncières. Les conseils ouvriers étaient la forme de représentation de la base ouvrière, sans implication des syndicats. Ce fut certainement une référence pour nous.

L’Autonomie ouvrière a été un mouvement qui a émergé dans les années 70 en Italie, issu du 68 et du 69 italiens, du mouvement ouvrier et des assemblées ouvrières qui sont nées dans certaines usines comme Alfa Romeo à Milan. Ce sont les ouvriers qui les premiers misé sur les conseils d’usine qui étaient déjà une innovation. Mais ensuite, principalement sous l’impulsion des jeunes dans les grandes usines, on a dit: “Nous devons aller plus loin, parce que les conseils ouvriers sont aussi des représentations des gens. Et nous voulons que chacun soit responsable. La forme de l’assemblée, c’est ce qui doit être mis en avant. Et il faut que ce soit l’assemblée qui prenne les décisions ”.

L’Autonomie ouvrière est une forme de d’auto-organisation de base, qui se fonde sur une longue tradition, qui est une tradition anarchiste (ou si vous voulez, anarcho-communiste). Elle définit l’action directe de chacun comme forme de lutte. Il n’est pas question de déléguer à d’autres pour qu’ils s’occupent de tes problèmes. Tu prends toi-même tes responsabilités et tu le fais.

Comment s’est-elle manifestée?
En 74 et 75, aux travailleurs de 68 et 69 se sont agrégés d’autres sujets sociaux: étudiants, prolétaires, gens des quartiers, hippies, les homosexuels, féministes… L’autonomie était un mouvement de divers mouvements. Elle n’a jamais été une organisation centralisée, mais tout ce qui pouvait être fait (et qu’on voulait faire). Bien sûr, ça a aussi suscité des débats : il y avait des gens qui voulaient faire une forme organisée plus orthodoxe, genre parti, qui était une ligne marxiste-léniniste. Mais il y avait aussi des anarchistes, il y avait de tout.

L’Autonomie ouvrière a fonctionné à l’échelle nationale comme une coordination. Personne n’osait donner des ordres. Le maximum de coordination qu’elle a fait a été de lancer des campagnes politiques à l’échelle nationale : campagnes contre les patrons, contre le travail au noir, contre la spéculation immobilière… ou celle que nous avons fait dans les années 75, 76 et 77, en pratiquant de ce que nous appelions les auto-réductions.

Les premières auto-réductions ont eu lieu au début des années 70 dans la banlieue de Rome et d’autres grandes villes. Des auto-réductions de loyers. Comme les gens n’avaient pas d’argent, ils auto-réduisaient leur loyer. Ils disaient donc au propriétaire : “On va payer 10 ou 15% de notre salaire, mais on ne peut pas payer plus.” Et bien sûr, les propriétaires l’avaient mauvaise et envoyaient la police. Mais les gens des quartiers ont résisté. Et à partir de là, on a commencé à pratiquer d’autres formes d’auto-réduction: des factures d’électricité, d’eau… Les jeunes en particulier ont commencé à pratiquer des auto-réductions au cinéma, aux concerts, dans les restaurants, ... Ces auto-réductions nous amusaient : on allait à 10 ou 15 dans un restaurant chic, on mangeait bien et on repartait tranquillement sans payer. Et durant les manifestations (en particulier pendant l’année 77), il y avait des groupes de gens qui entraient dans les magasins et se servaient. On s’amusait bien. Ça a évolué des auto-réductions à l’expropriation.

Comme tu l’as dit, une partie de l’Autonomie ouvrière venait de la vague hippie. Comment passe-t-on du “flower power” à des groupes armés ou d’agitation armée? Comment s’est passé le processus de politisation qui a conduit à ces pratiques politiques?

Moi, comme beaucoup d’autres, je venais du mouvement ouvrier. Je vivais dans la région de Vicenza (Vicence) qui était la capitale du textile, des usines de textile. En ce sens, dans les années 68 et 69, il y a eu des grèves et des luttes ouvrières très importantes. Ce mouvement a rencontré le mouvement des enfants des fleurs des années 70. Ils se sont unis principalement grâce aux jeunes travailleurs. Les travailleurs âgés, qui étaient souvent communistes (communistes-marxistes-léninistes-orthodoxes), se sont joints avec les jeunes travailleurs à ceux que le parti n’aimait pas du tout (les “hippies”), qui avaient d’autres idées et un autre mode de vie.

Il faut se rendre compte que, au début, nous avions (et moi aussi) des slogans comme «Faites l’amour, pas la guerre», dans les manifestations contre la guerre du Vietnam ou des Israéliens contre les Palestiniens. Des manifestations pacifistes. Et contre ces manifestations pacifiques, ils ont envoyé la police pour nous taper dessus. À partir de là, peu à peu, nous nous sommes saisis de tous les outils de la culture communiste révolutionnaire du mouvement ouvrier pour nous défendre.

Il y avait beaucoup de chansons qui circulaient (anciennes et nouvelles), chantées par des auteurs-compositeurs, aussi bien des sympathisants du parti (communiste) que des groupes extra-parlementaires, qui disaient : “Il faut prendre les armes!, “La révolution n’est pas un dîner de gala, c’est un acte de violence.” Et ce discours a pénétré au sein des groupes qui étaient pacifistes.

En 73 il y a eu le coup d’État au Chili qui nous a beaucoup frappés. Si les fachos font un coup d’État, il faut se défendre, allez! Et pour se défendre, il faut porter des armes.

En outre on connaissait toutes les expériences de Che Guevara, du guévarisme. En Italie, plusieurs groupes sont apparus, guévaristes comme les Groupes d’action partisane (GAP) de Feltrinelli, ou, plus “classiquement” marxistes-léninistes, comme les Brigades rouges (BR) ou d’autres.

Au début des années 70, les BR étaient le principal groupe armé. Mais au milieu des années 70, il avait plusieurs milliers de personnes qui avaient pris les armes. Diverses organisations et groupes se sont formés, qui soit étaient clandestins et armés comme les BR soit faisaient comme nous, menant d’une part des luttes de masse, sociales, publiques et d’autre part une lutte armée et des actions illégales…

Quelle influence ont eu les événements de Piazza Fontana? En quoi consistait la stratégie de la tension?
Une des raisons pour lesquelles plusieurs milliers de personnes ont pris les armes dans les années 70 et ont risqué leur vie (vu qu’il y a eu des morts), a été la stratégie de la tension. La bombede Piazza Fontana, la bombe dans le train de Bologne ou sur la place de Brescia en 74 contre une manifestation syndicale, faisaient partie d’une stratégie contre-révolutionnaire. Le grand capital et de la bourgeoisie ont collaboré avec les services secrets italiens (avec l’aide de la main d’œuvre fasciste) pour créer un état d’alarme justifiant l’État policier.

Jusqu’en 1975, personne, y compris les BR, n’avait choisi de tuer qui que ce soit. On n’y pensait pas. Mais les gens disaient toujours plus souvent : “Hé, ici, ils nous tuent.” À un certain moment il faut se défendre !

Il ne faut pas oublier que, de 1949 à 1975, il y a eu environ 200 morts dans des manifestations: des travailleurs, des syndicalistes, tués par la police. Cela nous a poussé à la radicalisation. Nous avons commencé à nous défendre dans les manifestations, dans ce que nous appelons le “service d’ordre”. De ces services d’ordre, plus tard, sont sortis les groupes armés. Armés d’armes à feu, parce qu’il y avait ce sentiment qu’il fallait se défendre.

Et le théorème Calogero?
Le théorème Calogero vient du nom d’un juge de Padoue affilié au Parti communiste italien (PCI). Cet homme a pris au sérieux ce que disait son parti, qu’il fallait arrêter à tout prix ce qu’ils appelaient les terroristes. Terroristes qui n’étaient rien d’autre que ceux qui étaient à sa gauche, qui menaient les luttes radicales et concurrençaient le PCI pour la sympathie et le soutien des classes populaires. Il a pris ça tellement au sérieux qu’il a dit que les BR et tous les groupes qui faisaient partie de l’Autonomie ouvrière, étaient un seul et même parti armé avec une direction unique. D’après lui, la direction, c’était les intellectuels de l’Autonomie ouvrière (Toni Negri, Oreste Scalzone, ...) qui ont été arrêtés dans une rafle en 1979. C’était un théorème complètement absurde. Au niveau juridique, il n’avait aucun fondement.

Il faut dire qu’il y avait des différences profondes entre nous, même si nous nous sentions comme faisant partie du même mouvement. Par exemple, nous avons choisi de ne jamais tuer quelqu’un pour des raisons politiques, tandis que les BR, à partir de 1976, l’ont envisagé et fait. Et Prima Linea (PL) aussi. Entre nous, nous appelions les BR les cousins, nous étions comme une famille, mais il y avait des différences. Et bien sûr, il n’y avait aucun commandement commun. Cela n’a aucun sens.
Et c’est avec ce théorème Calogero que l’État italien est arrivé à réaliser ce qu’on appelle “retirer l’eau au poisson”. Si l’État, pour réprimer un mouvement dit que ceux qui prennent les armes, ceux qui parlent à des assemblées ou qui luttent dans les usines sont les mêmes, il peut les arrêter tous. Et si nous les arrêtons tous, les poissons vont tomber, ils vont mourir.

Aucun juge dans un État de droit ne pourrait en venir à croire en une telle théorie, mais pour l’État italien à ce moment-là, elle est tombée à pic. Parce qu’il voulait nous massacrer. Et je dois dire qu’ils ont réussi. Ils ont réussi à nous arrêter.

C’est la même chose que l’Espagne a fait au Pays Basque. Ils ont mis en prison les gens de Herri Batasuna, en disant que c’était la même chose que l’ETA, alors que d’un point de vue juridique, ça n’est clairement pas la même chose. Mais comme ça on peut retirer l’eau au poisson.

Est-ce qu’il y a eu une participation des femmes ?
La participation des femmes dans tout le processus contestataire a été l’une des nouveautés importantes de ces années-là. J’ai regardé dans un livre récemment publié par Renato Curcio : sur 4 500 condamnés comme militants de groupes armés, entre 1/4 et 1/3 étaient des femmes. C’ est beaucoup, parce que jusque-là, dans les luttes ouvrières révolutionnaires, il y avait des femmes, mais elles étaient peu nombreuses et avaient un rôle dans l’ombre, derrière: un rôle logistique de “confort du guerrier quand il rentre à la maison”. Et dans les années 70 ce sont elles qui ont dit: non! Nous ne restons pas à la maison, nous voulons être en première ligne. Et ce fut une nouveauté très importante. Et nous, les “machos”, nous n’avions rien à dire. On savait qu’elles y allaient et c’est tout.

Y avait-il une quelconque relation avec d’autres groupes dans d’autres pays?
Il faut dire que, en termes de relations internationales, il y avait très peu de choses. La plupart d’entre nous étions des jeunes de 20 à 25 ans, il n’y avait pas Internet. C’était au siècle dernier. Et les médias étaient ce qu’ils étaient. Nous avions quelques contacts avec des autonomes français, avec des Allemands, quelques contacts au Pays basque, mais guère plus. Nous avions notre propre approche italienne, provinciale même, de la lutte.

Aujourd’hui, il en serait autrement, parce que regarder les choses dans une perspective internationale te permet de comprendre beaucoup de choses.

Pourquoi à ton avis, en Italie on a atteint à un degré de confrontation un peu plus élevé ?
Il y avait une tradition et une culture qui se sont réveillées. Une culture critique au sein du mouvement ouvrier qui s’est beaucoup développée dans les années 70. Il y avait un sentiment révolutionnaire qu’il y avait des centaines de milliers de personnes qui voulaient faire la révolution: la révolution, c’est tout changer. Avec l’élan de 68, des groupes armés ont surgi en France ou en Allemagne ou même en Espagne, c’est vrai. Mais c’ étaient des groupes armés minoritaires.

En Italie, ça a été un phénomène de masse. Et ça a duré jusqu’à la fin des années 70. Le mouvement de 77 en Italie était un mouvement très diversifié. C’ était un mouvement qui voulait vraiment se révolutionner, et il le démontrait dans les pratiques de tous les jours en ce qui concernait la vie quotidienne, les paradigmes et les valeurs de la société.

Quel héritage a laissé l’Autonomie, d’après toi ?
Il y a un héritage. Maintenant cet héritage prend la forme de centres sociaux et des formes d’organisation et de lutte autour des centres sociaux. Mais comparé à ce qu’ont été les années 70, l’impact est évidemment moins important.

La normalisation et la répression des années 80 ont conduit à un climat dans lequel aucune légitimité n’est reconnue à des actions illégales au nom de la révolution. Pour la moindre illégalité on te met en prison. Maintenant, la moindre affiche non autorisée dans la rue peut te conduire au commissariat.

Dans les années 70, l’État avait plus peur de mettre les gens en prison. Il y avait plus de tolérance, parce qu’il était contraint de nous tolérer. Parce que sinon, nous ripostions. Ils avaient peur.

Quelles ont été les principales erreurs commises, à ton avis ?
La radicalisation de la confrontation a été plus rapide que ce que le mouvement pouvait supporter.

Et en particulier l’assassinat d’Aldo Moro qui, en plus d’avoir été une faute éthique, a été une erreur politique majeure. Et cette radicalisation et les objectifs politiques poursuivis entre 78 et 80… Beaucoup de gens qui ont appuyaient et sympathisaient avec les groupes armés ont arrêté de le faire, quand les assassinats politiques se sont multipliés.

Il faut savoir qu’à l’époque, s’il y avait des milliers de personnes appartenant à des groupes armés, portant des armes, agissant illégalement, cela signifiait qu’il y en avait aussi des centaines de milliers dans les rues pour les manifestations. À Rome en 77, l’Autonomie ouvrière a organisé une manifestation avec 100 000 personnes et au cours de ces années-là, il y avait des manifestations dans jusque dans les toutes petites villes en Italie.

Beaucoup de gens venaient d’une éthique pacifiste, humaniste. Ils ont accepté l’idée qu’ils devaient se défendre, mais jusqu’à un certain point. Parce que si tu ne te défends pas, mais si tu attaques d’une manière dont il n’est pas entièrement clair si elle est juste ou non…

Bien sûr, c’est l’État qui a été responsable principalement de ce que l’eau a été retirée au poisson, mais l’eau s’est également dispersée d’elle-même.

Avec le temps, il faut dire qu’il est très facile de faire cette analyse, ce bilan, mais sur le moment, quand on était au milieu de la spirale, ce n’était pas si simple.

Traduit par Fausto Giudice

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Réalisation : William Dodé