Dans la collection « Mémoires sociales »

 
couverture
Victor Serge
Carnets (1936-1947)

Parution : 23/11/2012

ISBN : 9782748901672

Format papier
864 pages (12 x 21 cm) 30.00 €
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Édition intégrale préparée et présentée par Claudio Albertani et Claude Rioux

Fruits d’une discipline militante et littéraire, ces carnets, livrés à la lecture sans médiation ni correction a posteriori, font alterner analyses politiques, témoignages et réflexions personnelles. L’ensemble propose les éléments d’une contre-histoire des années capitales du XXe siècle. Et on y retrouve à la fois les qualités d’écrivain de Victor Serge (finesse des portraits, description inspirée des villes et des paysages traversés) et l’originalité de ses analyses politiques (permanence de l’espérance socialiste malgré l’isolement et la défaite)
De Bruxelles à Mexico, en passant par Paris et Marseille, Serge porte un regard lucide sur une période particulièrement dramatique : alors qu’il était « minuit dans le siècle », il fait la preuve qu’on peut ne jamais abdiquer devant la force brute ni renoncer à l’espérance socialiste.

Né à Bruxelles dans une famille d’exilés anti-tsaristes, rédacteur à l’anarchie, Victor Serge (1890–1947) rejoint la Russie à l’annonce de la révolution après avoir participé en juillet 1917 à une tentative de soulèvement anarchiste à Barcelone. Membre de l’opposition de gauche du parti bolchevique, il connaît la prison puis la relégation en Oural. Expulsé d’URSS après des années d’interventions de militants et d’écrivains, il arrive à Bruxelles en avril 1936. En 1941, il réussit à fuir la France et rejoindre l’Amérique centrale avec son fils Vlady grâce au Centre américain de secours (Varian Fry, Marseille). Il meurt à Mexico en 1947.

Extrait

Visages de Mexico
9 décembre 1941.
Églises. En vieille pierre rougeâtre qui font penser à la terre indienne – l’argile rouge des pays tropicaux – et à la chair indienne. Pierre et brique. D’assez hautes murailles sans ornementation, nues et tristes, rongées par la tristesse du temps, au-dessus une coupole assez basse quelquefois ornée de faïences déteintes ; un portail très richement orné de sculptures bien vivantes, une tour baroque dont on a souvent enlevé les cloches, presque toujours enlevé la croix, cela fait une haute ruine, impression de démantèlement. Des plantes sauvages poussent dans les angles, au sommet de la tour découronnée. Quelque chose de désolé en tout cela, et de tragique, un souffle volcanique a passé sur ces églises et elles s’accordent parfaitement avec la vieille Indienne au visage immobile, presque noir, accroupie à l’entrée, dans son sarape noir.
Prostituées. La calle del Órgano, longue ligne brisée, dans un quartier de marchés, bordés de murs nus et lépreux et de basses maisons de misère, la plupart à un étage. Tavernes aux portes vitrées – carreaux cassés. Dans les portes ouvertes sur le trottoir, ateliers (menuiserie), minuscules boutiques où l’on voit dans la pénombre une antique Indienne, nez crochu et cheveux blancs, servir aux filles des galettes de farine, des poivrons noirs et du Cola-Cola. Des filles vivent au bord même du trottoir, le lit est derrière la porte, elles sont accroupies sur le seuil, cousent, tricotent ou fument. Métisses, peu de types fins, la plupart jeunes, beaucoup de gamines aux corps bien faits, aux visages épais de paysannes. Leur type me fait surtout penser à des visages d’Océanie, larges, plats, avec des nez camus, des lèvres épaisses, d’abondantes chevelures, une force végétale.
À une fenêtre, deux filles de dix-sept et dix-huit ans, la plus jeune aux traits fins, au teint doré, nez mince, ovale bien découpé du visage, petits yeux noirs allongés – charmante, mais avec une expression dure et déjà avilie. Elle est debout dans une robette d’indienne rose, et elle épouille la tête lourde et grise d’une femme âgée, endormie. Elle fait sans que ses mains s’arrêtent de chercher les poux un sourire et une invite de la tête. L’autre fille accoudée à la fenêtre, contre la grille, est jolie, mais vulgaire. Le lit est derrière elles.
La rue est bizarrement dénudée, des murs bas sous un ciel blanc. De loin en loin le long du mur des filles accroupies sur des briques. Il y en a d’épaisses et d’aveulies et de toutes jeunes, résignées. Elles fument.
Universalité de la misère du mâle et de la femelle dans la grande-ville-sans-évasion-possible. Cette calle est semblable à une rue qui monte du boulevard de la Chapelle vers la Basilique du Sacré-CSur ; à des ruelles d’autrefois près du Khitrov rynok à Moscou, à des coins de la Ligovka ou de la Pouchkinskaïa à Leningrad…

***

Otto et Alice Rülhe
19 avril 1942.
Ils habitent à Coyoacán, colonia Acacias, dans des lotissements formant une cité-jardin, une petite maison grise et carrée entourée d’un jardinet. Des cactus, nopals, órganos, vigoureux l’entourent, assez espacés pour ne point faire haie. Dans de petits carrés de terre rocheuse d’autres cactées, petites boules grises hérissées de longues épines presque blanches. Quelques-unes fleurissent ; elles ont de minuscules fleurs rouges émergeant en forme de cercle, autour de la plante.
L’intérieur de la maison est clair, bien organisé, meublé à l’allemande, avec un goût moyen, un souci minutieux et intelligent du confort modeste. Des planches posées sur brique forment bibliothèque. GSthes Werk, naturellement, Heine, la bonne marque. La Chronique des Pasquier de Duhamel qui est un ami. Rühle, en vieille flanelle blanche, corpulent, la tête couleur de brique claire, le crâne lisse, la face dure et charnue (lèvres) mais les traits plutôt fins, l’Sil bleu-gris vif et froid, une grosse moue boudeuse, de la force dans les mâchoires, un front de pierre. On sent l’homme consistant jusqu’à la dureté, tenace, qui ne lâchera jamais plus ce qu’il a bien mordu.
Allemand à un degré extraordinaire. Il me dira au cours de l’entretien que les Allemands sont le seul peuple de l’Europe accoutumé à la pensée sérieuse – et quel contraste avec la barbarie, le crétinisme standardisé des Américains ! « Voyez pourtant où les a réduit le nazisme ! » (Laurette me fait observer, un soir que nous sortons ensemble, le style parfait de ses vêtements, la couleur gris-vert, vaguement feldgrau d’un imperméable légèrement velouté, dont le tissu rappelle le loden, le petit chapeau vert foncé auquel ne manque que la plume bavaroise, le complet à carreaux bruns, la cravate brune à pois. Alice, en tailleur gris garde à Mexico une allure de passante de la Potsdamer Platz.)
Il est au fond très amer et même douloureux. Sa forte tête ronde et rougeaude de bon bouledogue (le regard droit est par moments aussi dur que ses os : il y a du bélier en lui) est travaillée par des tics continuels qui lui déforment la bouche et il se passe alors la main sur le visage. Soixante-huit ans, je pense au tragique d’une fin de telle vie à notre époque. Grandi, formé en un temps de hautes espérances et plus rien dans l’immédiat qui justifie ou même permette de maintenir vivantes ces espérances-là, sinon une ténacité désespérée. Il dit : « La liberté était pour nous un besoin, une valeur essentielle. La jeune génération ne sait même plus ce que c’est : besoin perdu d’une époque révolue. »
Nous parlons des États-Unis. « Ils sont totalitaires sans le savoir. Des millions d’hommes lisent le Reader’s Digest, cette basse saloperie, aliment intellectuel de centième ordre. Cela tue l’intelligence. Mêmes journaux, même TSF partout, mêmes savons, mêmes villes, cela fabrique des hommes standards qui ont un totalitarisme d’êtres chétifs, émasculés, dans les veines. Celui qui tente de s’évader un moment n’a plus qu’à devenir fou, tant il se sent nul. Les États-Unis sont plus près qu’aucun autre pays d’un totalitarisme de fourmis. » Je réponds que les contradictions sociales font naître des minorités éveillées par le sentiment et l’esprit d’opposition ; que cette civilisation surchauffée et standardisée est celle de quelques grands centres entourés, fort heureusement, de vastes régions arriérées, frustres, où l’on vit traditionnellement, en contact avec la prairie et la forêt ; où les gens n’ont encore souvent qu’un livre qui est la Bible. Je dis que ces réservoirs humains non modelés par la grande presse et la grande ville, pour décevants qu’ils soient dans le présent, gardaient une santé inintelligente mais intacte. Il fait non, non, de la tête, en grimaçant, avec indignation. J’ajoute que le progrès mécanique dégrossit de grands nombres d’hommes et constitue la base d’une nouvelle formation des caractères et des esprits. Il s’emporte et me prend au mot : « Le progrès ? Je ne suis pas progressiste. Le fascisme aussi, avec sa concentration technique, est un progrès, un grand progrès – mais je suis socialiste, moi, socialiste ! »
Sa pensée est que le totalitarisme va s’imposer, du fait de la civilisation industrielle et broyer l’homme pour longtemps. Le socialisme est essentiellement humanisme.
Dans les régimes nazis et soviétiques, il ne voit que des apogées du capitalisme, caractérisé par l’exploitation du travail. La révolution russe ne pouvait accomplir que l’œuvre nécessaire d’une révolution bourgeoise. Il ne veut pas admettre que les formes collectives de la propriété constituent un changement énorme. « Elles sont pires car elles désarment encore l’individu. » Je le sens si buté, je vois si bien le fond affectif de sa pensée que j’interromps le débat en changeant de sujet. Nous parlons de l’opposition en URSS.
Il peint à l’aquarelle des cartes de Christmas, Happy New Year, etc. du genre mexicain, un petit arbre de Noël en cactus, un carrousel, la vendeuse d’oranges, coin de marché, « made in Mexico, registered… » Enfantin et minutieusement bien fait. « Ce petit commerce ne va pas fort en ce moment », me dit Alice. Elle, quarante-huit ans, maigre, les yeux vifs, le profil âpre, décidée, vend des bricoles en ville, enseigne quand elle peut, tient le ménage, soigne son grand vieil enfant, réussit à leur maintenir une dignité matérielle et ne cesse pas de penser.

Foreign Rights

English notice

Notebooks
(1936–1947)

These notebooks with entries alternating between political analysis, eyewitness accounts and personal reflections, are the disciplined result of a literary militant and are published here without any alteration or a posteriori corrections. Taken as a whole, they offer the main points of a counter-history of the 20th century’s most crucial years, revealing both Victor Serge’s qualities as a writer (the delicate insight of his pen portraits, his inspired description of the towns, cities and landscapes he goes through) and the originality of his political analyses (his eternal faith in socialism in spite of isolation and defeat).
From Brussels to Mexico by way of Paris and Marseilles, Serge brings his lucidity to bear on a particularly dramatic period: at a moment when “the gloom of midnight reigned over the century”, he is the proof that in the face of brute force, it is always possible to carry on without ever giving up nor renouncing one’s faith in socialism.

Dossier de presse
Sur le fil des derniers temps Victor Keiner À contretemps, juillet 2013
Présentation Gérard Cogez RadioCampusLille, "Contre-courant", 10 juin 2013
Compte-rendu Frédéric Thomas Dissidences, 6 mai 2013
Les indispensables Carnets de Victor Serge Jean-Yves (AL 93) Alternative libertaire, janvier 2013
Victor Serge et les temps noirs, 1936-1947 Critique sociale, 07/01/2013
La dernière vie de Victor Serge François Roux Divergences, 06/01/2013
Gilles Bounoure Tout est à nous !, 03/01/2013
Un chef d'œuvre signé Victor Serge Fabrice Nicolino Planète sans visa, 31/12/2012
Sur le fil des derniers temps

« Au fond de la défaite, il nous reste encore le non-consentement à l’inhumain, le refus de fermer les yeux, le refus de désespérer de nous-mêmes et dès lors de tout. » (Victor Serge)

C’est une corde de sisal que personne n’avait touchée depuis plus de soixante ans qui attache le trésor : des calepins, cahiers et agendas où étaient consignées les années 1941, 1942, 1943 et 1946 des Carnets de l’apatride Victor Serge, né à Bruxelles en 1890 et mort à Mexico en 1947. Une corde qui se désagrège sitôt dénouée par Ivonne Chávez, archiviste à la Fondation Orfila-Séjourné d’Amecameca (Mexique), et Claudio Albertani, sergien érudit. On aime bien la force symbolique de l’image : une corde lâchant prise et libérant, enfin, le récit des derniers temps de l’auteur d’_Il est minuit dans le siècle_. Des mots écrits au plus noir des défaites et sur le fil d’une histoire tragique dont l’entêté Victor Serge pensait qu’elle pouvait encore accoucher d’un autre socialisme – disons libertaire ou simplement, mais essentiellement, démocratique.

La découverte, en 2010, du « fonds Victor Serge » d’Amecameca provenant des archives de Laurette Séjourné, sa dernière compagne, et son exploitation par Claudio Albertani et Claude Rioux ont permis d’établir cette édition – sinon définitive1, du moins la plus complète à ce jour au vu de ce qu’il existait2 – des Carnets de Victor Serge couvrant les onze dernières années de son existence3. Une édition au demeurant fort soignée puisqu’elle est enrichie d’un appareil critique précis et d’un glossaire conséquent.

« Les Carnets, indiquent Claudio Albertani et Jean-Guy Rens en introduction d’ouvrage, sont le laboratoire où l’on voit s’élaborer l’univers du “moi” de l’auteur, en relation permanente avec le “nous” qui l’environne ; la scène tragique des révolutions trahies mais sans cesse renaissantes. » C’est, en effet, là, dans cette écriture du quotidien, dans cette traversée au jour le jour des « années sans pardon », que Serge se donne à voir pour ce qu’il est : un résistant de chaque instant oscillant, en permanence, dialectiquement, entre une volonté implacable de lucidité sur les désastres qui le cernent et le désir de cultiver, sans faillir, la flamme d’un espoir toujours possible dans un monde où le socialisme devra se réinventer. Ainsi, chacune des entrées de ses Carnets est une entrée en résistance. Contre l’abjection des bourreaux et de leurs complices (principalement intellectuels) et pour la mémoire des vaincus, ces êtres qui ont prouvé leur capacité de « tout affronter, tout subir et tout accomplir ». Des « âmes victorieuses », en somme, parmi lesquelles se compte, avec raison, Victor Serge. Victorieuses parce que, même défaites, humiliées, calomniées, elles ont tenu.

Tenir, se maintenir, c’est le leitmotiv de ces Carnets. Lorsqu’ils s’ouvrent, à l’automne 1936, l’Espagne en révolution représente encore, pour Serge, l’espoir du monde, la possibilité en tout cas d’en inverser le cours en freinant la résistible ascension des fascismes et en inventant, du même coup, un autre communisme qui serait le contre-exemple de celui qui, en URSS, a fini par écraser, sous la botte stalinienne, toute perspective d’émancipation. Il est alors membre du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) qui structure, en terre ibère mais surtout catalane, ce courant marxiste révolutionnaire auquel, de cœur et d’esprit, il adhère et qui représente, à ses yeux, une sorte de synthèse des deux aspirations – contradictoires – qui l’ont conduit, simultanément, à se revendiquer de l’anarchisme (version individualiste) à l’époque de sa jeunesse, puis du bolchevisme conquérant au temps où la révolution russe rallia à sa cause, mais pour peu de temps, nombre d’anciens libertaires.

La défaite de la révolution espagnole n’étonna pas Serge. Et pas davantage celle, finale, du camp républicain, si lourde de conséquences pour l’avenir du monde. Elles le surprirent d’autant moins qu’il fut l’un des seuls à comprendre que, dans les coulisses de l’histoire, se tissait, à rebours des fausses évidences, quelque chose qui ressemblait à un compromis historique entre Hitler et Staline – compromis dont le pacte germano-soviétique allait révéler, en août 1939, et l’existence et l’infamie. Dès lors, c’est à l’effondrement d’un monde qu’on assiste, un monde que rien désormais ne sauvera d’une guerre inévitable aux effets assurément dévastateurs. Pour Serge, l’enjeu est clair : il faut, dans ce maelström à venir, tenir encore, sans rien renier de sa lucidité, sans rien céder non plus à l’esthétique du désastre que favorise toujours le temps lourd des capitulations. Cette attitude, la sienne, c’est celle qu’exprime l’un de ses doubles littéraires, le docteur Simon Ardatov, dans son admirable roman Les Derniers Temps : « Le courage consiste à durer : continuer le combat même quand cela paraît impossible, même s’il faut pour cela se sauver comme un lapin… Ni geste ni pose, ni panache ni grands mots, rien que l’utilité4 »

Se rendre utile, c’est d’abord et avant tout survivre, mais c’est aussi, quand on est un écrivain de la trempe de Serge, consigner par écrit, au fil des étapes de cette lutte pour la survie qui le conduira de Marseille à Mexico, tout ce qui un jour fera sens et pourra servir, à l’occasion, comme matériau pour de futurs travaux, romanesques ou historiques. Car, pour Serge, qui est le contraire d’un vaincu ou d’une victime, l’avenir n’est jamais clos. Dans ce combat contre l’abdication, le marasme, la veulerie, la lâcheté, il n’est pas vain de dire que l’écriture des Carnets fut sans doute indispensable à Serge pour tenir, et ce sans jamais sombrer, ce qui est exceptionnel quand on s’adonne à ce genre d’exercice littéraire, dans le puits sans fond du ressentiment et de la plainte. Ce qu’il retient de ces temps innommables, ce sont des instantanés de vie et des fragments de mémoire, des analyses (méticuleuses) sur l’état d’un monde en guerre, des comptes rendus de lecture, des retours sur le passé vécu (si intense), sur les camarades disparus (si nombreux), sur le basculement d’une folle espérance de transformation sociale dans la fosse à purin du stalinisme, sur le sens d’une histoire auquel il continue de croire (malgré ses doutes). Toutes choses qui font la trame de son rapport désespérément tonique à l’existence et qui excluent, par avance, on l’a dit, tout refuge dans l’intime, toute auto-fascination geignarde vis-à-vis de lui-même, tout glissement vers un « moi » hypertrophié. Bien sûr, il arrive, ça et là, que pointe, dans ses Carnets, le découragement, dont les causes sont généralement liées à la misère matérielle dans laquelle il se débat, mais Serge ne s’y soumet jamais complètement. Même quand il constate qu’il ne lui « reste en somme qu’un cerveau, dont personne n’a besoin à cette heure et que beaucoup préféreraient troué d’une petite balle définitive » (Mexico, 28 février 1943). Ou encore quand, subissant les premières défaillances de son cœur malade, il note, à Morelia, le 16 mai 1946 : « Toutes nos idées sur la mort sont des idées de vivants. Penser à la mort c’est faire acte de vie, acte de foi en la vie. Rien n’existe que la vie. […] Une heure vient où l’instinct de mort doit devenir assez fort pour prévaloir presque : les choses sont faites, la vie accomplie, les forces usées, le temps usé. » Serge résistera encore dix-huit mois, vaille que vaille et armé de cette même conviction dont il a doté son double des Derniers Temps, Simon Aradatov : « On peut surmonter beaucoup de défaillances avec la pensée claire, la volonté de tenir, le sens de l’histoire qui nous prépare des revanches, le raidissement de l’opiniâtreté5. »

Il faut lire ces Carnets pour ce qu’ils sont – une leçon d’exigence politique et un exemple de rectitude intellectuelle –, mais on doit aussi, surtout, les lire pour ce qu’ils offrent de détails et d’enseignements sur un monde souterrain, celui de la dissidence anti-stalinienne, dont Serge est un témoin majeur, pour ne pas dire unique. Car où trouve-t-on ailleurs que dans ces pages – hormis chez Jean Malaquais, mais sur un autre registre6 –, un tableau aussi fouillé, aussi pertinent, aussi critique parfois (Serge peut avoir la dent très dure), de ces groupes, sous-groupes, chapelles et sous-chapelles qui dessinaient, dans la plus totale indifférence des masses, le spectre des révolutions vaincues et des révolutions à venir. Le Mexique fut, en ces temps meurtriers, la terre de refuge de ces dissidents, un refuge relatif d’ailleurs quand on sait, et Serge le prouve amplement, combien les staliniens et leurs affidés les traquèrent infiniment. Et avec l’idée fixe de leur réserver le même sort qu’à Léon Davidovitch.

Au sein de cette diaspora anti-stalinienne, Serge occupe, en réalité, une place à part ; il est une sorte d’empêcheur de penser en rond, convaincu que « le socialisme mourra s’il ne réussit pas à se renouveler ». Refusant l’intransigeance idéologique fondée sur la « démagogie insurrectionnelle », il se désespère de constater que ses camarades, « les hommes les mieux disposés, professant en principe le respect de la pensée libre, l’esprit critique, l’analyse objective, ne savent pas en réalité tolérer la pensée différente de la leur » (Mexico, 2 octobre 1944). C’est ainsi qu’au sein du groupe Socialismo y Libertad7, il combat, avec force et constance, l’idée simpliste que la défaite du nazisme va forcément ouvrir le champ des possibles sur une période révolutionnaire du type de celle qui suivit la Première Guerre mondiale. Pour Serge, ce genre de postulat relève d’une profonde incapacité à comprendre l’histoire telle que cette guerre l’a modifiée – faiblesse majeure à ses yeux – et par là même d’un aveuglement dont il subodore la conséquence : « Si la gauche socialiste patauge dans l’extrémisme sans influence, avec un langage guère intelligible aux gens et une idéologie périmée, les staliniens fabriqueront un faux socialisme souple, et sans scrupules, qui peut très bien l’emporter » (Mexico, 13 septembre 1944). On peut aisément admettre, aujourd’hui, qu’il n’avait pas tort.

Sur d’autres points d’ailleurs, et assez nombreux, ces Carnets révèlent, chez Serge, une indiscutable acuité d’analyse. C’est ainsi qu’il y pressent, par exemple, en quoi l’extermination des Juifs – « ce crime unique dans l’histoire des hommes » – confère un caractère éminemment singulier (d’anéantissement de la civilisation humaine) à cette guerre que quelques marxistes lourdement matérialistes s’entêtent encore à qualifier de conflit inter-impérialiste. Ou encore qu’il y prévoit que l’ « énergie russe » et le général Hiver finiront par creuser la tombe du nazisme, mais aussi par conférer une nouvelle légitimité au stalinisme. Ou enfin qu’il y révèle, avant tout le monde et sur la base d’informations circulant dans les milieux espagnols, la véritable identité (Ramón Mercader) de « Jackson-Mornard », l’assassin de Trotski. Toutes choses qui font de ce livre un témoignage impressionnant d’intelligence. Indépendamment du reste, tout le reste : des portraits d’une grande finesse psychologique, des marques d’amitié indéfectible, des réflexions tranchantes, des récits de voyage à travers le Mexique. Un très grand livre, en somme.

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1 Il manque notamment, pour l’année 1936, la documentation saisie à Victor Serge lors de son expulsion d’URSS en avril.

2 « Pages de journal (1936–1938) » et « Pages de journal (1945–1947) » Paris, Les Temps modernes, n° 44 (juin 1949) et n° 45 (juillet 1949) et Carnets, Paris, René Julliard, 1952, 222 pp., textes choisis par Maurice Merleau-Ponty – ouvrage réédité sous le même titre, avec une préface de Régis Debray, « Le beau métier de vaincu » : Arles, Actes Sud-Hubert Nyssen, 1986, 184 pp.

3 La période 1936–1939 reprend les « Vieux Carnets » de l’édition Julliard (1952), complétés d’un texte de 1938 en mémoire de Maurice Parijanine paru dans la revue Les Humbles (n° 8–12, août-décembre 1938) ; la période 1940–1943 provient du « fonds Victor Serge » d’Amecameca ; l’année 1944 reprend les « Nouveaux Carnets » de l’édition Julliard déjà citée ; la période 1945–1947 regroupe des textes retrouvés dans le « fonds Victor Serge » de Yale University, les « Pages de journal » publiées en 1949 dans Les Temps modernes et les inédits du fonds « Victor Serge » d’Amecameca.

4 Victor Serge, Les Derniers Temps, Paris, Grasset, « Les Cahiers rouges », 1998, p. 320. Rappelons que ce roman fut écrit à Mexico entre 1943 et 1945 et qu’il constitue, sans doute, l’une des descriptions les plus subtiles de cette époque d’effondrement.

5 Ibid, p. 64.

6 Auteur des indispensables Journal de guerre 1939–1942 (Phébus, 1997) et Planète sans visa (Phébus, 1999).

7 Sur ce groupe et les débats qui l’agitèrent, nous renvoyons le lecteur à l’étude de Claudio Albertani, « Le groupe Socialismo y Libertad. L’exil anti-autoritaire d’Europe au Mexique et la lutte contre le stalinisme (1940–1950) », publiée dans le n° 43, 2010, de la revue Agone, pp. 241–261.

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Lire l’article sur le site À contretemps

Victor Keiner
À contretemps, juillet 2013
Présentation

« Conceptuellement, nous pouvons appeler la vérité ce que l’on ne peut pas changer ; métaphoriquement, elle est le sol sur lequel nous nous tenons et le ciel qui s’étend au-dessus de nous. » (Hannah Arendt)

« Le sens de l’histoire, écrivait Victor Serge, c’est la conscience de la participation au destin collectif, au constant devenir des hommes ; il implique la connaissance, la tradition, le choix et, partant, la conviction, il commande un devoir — car, du moment que l’on sait, que l’on a compris, que l’on a discerné les directions possibles, il faut que l’on vive (agisse) selon cette prise de conscience. » Cette citation est extraite des Carnets (1936–1947), qu’il a rédigés régulièrement depuis sa sortie d’Union Soviétique en 1936, jusqu’à sa mort en 1947.
C’est évidemment cette conscience du destin collectif qui est brouillée, parasitée, attaquée à toute occasion par les grands moyens de propagande aux mains des puissances financières. Lesquelles n’ont rien de plus pressé que de semer la division entre les salariés, de promouvoir l’individualisme, de décourager toute action unitaire, en laissant croire à chacun qu’il peut s’en sortir seul avec un peu de débrouillardise et de courage ! Toujours cette vieille idéologie du self made man en somme. Idéologie contre laquelle s’inscrivent tous les écrits de Victor Serge, en particulier dans ses romans.
——
Mais ce n’est pas sans quelque paradoxe, puisque le roman est justement le genre où les individus sont mis en scène dans ce qu’ils ont de plus personnel. Certes les individus existent. Encore ne faut-il pas oublier ce qui s’avère primordial, à savoir une juste appréciation par chacun de son appartenance sociale et de ce qui constitue ses véritables intérêts, malgré tous les hochets que les dominants lui ont généreusement octroyés en ce XXe siècle (voiture, football, télévision, fanatisme du fait-divers, etc.), pour le détourner d’une colère légitime à l’égard de ceux (très minoritaires mais possédant tous les moyens de coercition) qui accaparent les richesses de la nation.
À la fin de sa vie, dans les années quarante, Victor Serge s’interrogeait (déjà !) sur les moyens et les objectifs de la lutte sociale qui, selon lui, devront être forcément nouveaux par rapport à l’expérience de la révolution de 1917. Il ne se faisait guère d’illusions quant aux nouveaux régimes qui verraient le jour après la guerre. Tout au plus les dominants seraient-ils obligés de lâcher un peu de lest. Très révélateurs à cet égard les propos, rapportés à Victor Serge en 1944, d’un financier new-yorkais s’occupant des “questions françaises”. Voici ce qui avait été décidé outre-Atlantique pour la France : « Nous avons en vue une économie dirigée constituée en trois zones : zone nationalisée, les banques, transports, etc. ; zone contrôlée des grandes industries capitalistes soumises au plan ; zone abandonnée à l’initiative privée, petite industrie, moyen et petit commerce, etc. » En somme ce fut presque exactement le programme du Conseil National de la Résistance ; avec l’espoir pour les dominants de tout refaire glisser au secteur privé lorsque les rapports de force le permettraient. C’est en cours.
Parmi les éléments inédits qui se trouvent dans ces Carnets figurent d’une part toutes les réflexions et tribulations de l’écrivain pendant sa traversée de l’Atlantique qui l’a conduit de Marseille au Mexique ; on découvre également dans ce livre toutes les réflexions historiques de Serge pendant son séjour au Mexique, ces réflexions intervenant comme une manière de bilan de tout ce qu’il a vécu pendant la première moitié du XXe siècle.
Ce recueil est aussi un remarquable récit de voyage à travers le pays, ses sites précolombiens et ses volcans en particulier ; voyage également à la rencontre des populations, de leurs modes de vie, leurs usages. Les grands thèmes de ce journal, on ne s’en étonnera pas, sont ceux qui hantent Victor Serge depuis son départ d’URSS en 1936, départ libération, sauvetage in extremis auquel ont participé quelques intellectuels, au premier rang desquels Romain Rolland et André Gide ; R. Rolland ayant évoqué le cas de Serge lors d’un entretien avec Staline lui-même. Les thèmes dominants sont évidemment les événements d’Union Soviétique et la continuation d’un régime qui est devenu l’exact contraire de tous les rêves de 1917, les morts continuant à s’accumuler sous la dictature jusqu’à ce que l’élimination de tous les vieux bolchéviques soit achevée. L’assassinat de Trotski au Mexique en août 1940 suscite d’abondants commentaires de Serge qui évoque également les dangers que courent les opposants au stalinisme réfugiés au Mexique. L’écrivain conçoit aussi de nombreuses réflexions sur la seconde guerre mondiale, la manière dont on peut prévoir sa fin et ce que l’on peut en attendre comme conséquences pour les peuples. Ces réflexions rédigées à chaud prennent évidemment le risque de l’erreur. Ce recueil fourmille en outre de portraits de tous les personnages — et ils sont nombreux — que Serge a côtoyés dans sa vie, de manière plus ou moins proche ou durable.

Pour aller sur le site de l’émission (10 juin 2013 à 15h), cliquer ici

Gérard Cogez
RadioCampusLille, "Contre-courant", 10 juin 2013
Compte-rendu

Ces Carnets constituent, comme l’affirme la préface, un « journal de bord en prise directe sur la réalité » (p. VII) et « la première couche de son [Serge] œuvre littéraire et historique » (p. X). Ces pages, accompagnées d’un important appareil critique – glossaire, index des noms et des lieux – couvrent douze années de la vie (celles de 1936–1940 sont les plus maigres, tandis que les années 1943 et 1944 sont les plus prolixes) de Victor Serge, qui nous le montrent sous un angle plus immédiat et intime à la fois.

Les pages écrites à bord du Capitaine Paul-Lemerle (le même bateau où se trouvent André Breton et Claude Lévi-Strauss), quittant la France occupée, puis dans les Caraïbes, sont traversées de déclarations d’amour pour Laurette Séjourné, sa compagne, qui ne pourra le rejoindre avec leur fille que plus tard. « Je me couche avec ton ombre » écrit-il le soir du 31 mars 1941 (p. 67). Et il est vrai que l’ombre de ses proches – Laurette, comme ses enfants Vlady et Jeaninne – est plus visible dans ces pages. Elle resitue également son combat au plus près de sa vie de tous les jours. Ainsi, apprenant le suicide de Stefan Zweig et de sa femme au Brésil, il écrit : « Je le comprends et l’approuve. Moi je t’aime et t’attends et tu m’aideras à garder une envie acharnée de travailler et de me battre. Cela vaut mieux, quelle que soit l’époque. La solution de l’en-avant est toujours la meilleure, tant qu’elle est disponible » (p. 179).

L’intérêt de ces Carnets est multiple. Victor Serge y dresse de nombreux de portraits de contemporains qu’il fréquente : André Breton, Julían Gorkin, Alice et Otto Rühle, Natalia Sedova (la veuve de Trotsky)… D’autre part, il décrit longuement, en partie sous l’influence de Laurette, archéologue, les sites historiques et, tel un ethnologue, la culture et la vie quotidienne en ces années là au Mexique et au sein du milieu des exilés. Il nous informe également de l’ambiance dans laquelle il évoluait et écrivait. Et le terme « ambiance » est bien léger pour dire la charge de menace, de précarité et de désespérance qui pesait sur lui. Ainsi, il note à la date du 22 janvier 1943 : « j’existe trop fortement et [que] je suis en ce moment complètement isolé, matériellement vaincu, sans argent, sans tribune, sans parti, sans appuis » (p. 268). Et quelques semaines plus tard, à propos de la difficulté de trouver un éditeur pour Mémoires d’un révolutionnaire et, plus globalement, pour tout livre critiquant le régime soviétique, alors dans le camp des alliés : « Cela changera sans doute, et peut-être bientôt, mais comment vivre en comptant sur ce bientôt qui peut contenir une époque, alors que chaque semestre pèse son poids de loyer et de pain quotidien ? » (p. 281).

Si, globalement, les réflexions sur ses propres romans sont peu nombreuses, il revient à plusieurs reprises sur les raisons et la difficulté d’écrire, sur son propre parcours – « … C’est à Leningrad, à l’hôpital Marie, en 1928, mourant (je l’étais réellement et le savais), que je pris la résolution d’écrire et si possible des choses durables, en tout cas des choses méritant au moins une certaine durée » (p. 525) –, et, de façon plus générale, sur le rôle, la place de l’art et de la littérature. Cela nous vaut des pages incisives sur Le Procès de Kafka – « Ce pourrait être la satire visionnaire d’une époque à venir. Kafka semble avoir pressenti les machineries totalitaires, leur écrasement parfait de l’homme, leurs égorgements et c’est en ce sens que son roman est d’un visionnaire-prophète » (p. 494–495) – et le film Superman (p. 342), en passant par une longue et répétée confrontation avec le surréalisme. En effet, Serge est un critique attentif de ce mouvement. Non seulement, il a croisé ou connu plusieurs de ses protagonistes – André Breton, Benjamin Péret, Victor Brauner, Pierre Mabille, Leonora Carrington… –, lu ou vu nombre de leurs ouvrages et de leurs tableaux, participé aux jeux surréalistes – notamment, avec Breton sur le bateau quittant la France, au jeu des questions-réponses, donnant à la question « Qu’est-ce que le matérialisme historique ? », l’étonnante réponse : « Une défaite que nous transformerons en victoire lumineuse » (p. 85) – et en discute régulièrement dans ces pages. Son jugement, très sévère, mériterait d’être plus nuancé. Il n’en demeure pas moins pertinent. Il parle d’une rébellion « entièrement manquée » (p. 156) et d’une « découverte intéressante, dans le domaine de l’art, faite dans les plus mauvaises conditions, dans les cafés de Paris et l’atmosphère déliquescente du lendemain de la Première Guerre mondiale » (p. 159). Mais de rajouter et de conclure plus d’un an plus tard : « Et il y avait, il y a pourtant quelque chose de profond, de vivant, une sorte de révélation douloureuse et audacieuse dans le surréalisme. Seulement, les surréalistes sont bien petits à côté de leur découverte » (p. 376–377).

Mais ces Carnets sont aussi, évidemment, le lieu d’intenses réflexions politiques, où Serge tente de dégager les contours de la défaite contre laquelle il se bat. Il revient sur sa rupture avec Trotsky et ce qu’il nomme le « bolchévisme de la décadence » (p. 259) : « La IVe Internationale a quelques groupes aux États-Unis et de faibles noyaux dans le monde. Sa doctrine reste celle du bolchévisme de 1917–1927, gravement déformée par la persécution et appauvrie par le manque d’hommes ; sclérosée et dépassée » (p. 249). Et d’arrêter que « le vrai drame en tout ceci est celui de la perversion d’une mentalité révolutionnaire » (p. 259). Il est d’ailleurs possible de déceler dans la reprise du terme « totalitarisme » une légère inflexion. Confronté à la censure, aux falsifications et aux menaces bien réelles des stalinistes, Serge tend parfois à donner du régime de l’URSS une description trop unilatéralement policière, et à proposer des pistes en-deçà de ce qu’il dénonce. « Un totalitarisme collectiviste éclairé, avec forte tendance à la technocratie » (p. 340) comme alternative à la bureaucratie stalinienne dans les années 1920, et le militantisme au sein des organisations socialistes modérées après 1945. En tous les cas, Serge appelle à un renouvellement du marxisme au vu des transformations économiques et des avancées de la psychologie.

Dur métier que celui de vaincu note Serge, dont le combat a des affinités avec ce que Walter Benjamin – dont Serge apprend le suicide sur le Capitaine Paul-Lemerle et dont il a lu le « remarquable » essai sur Baudelaire – analysa dans ses thèses sur la tradition des vaincus. Serge n’en demeure pas moins inflexible, attaché à une éthique dont il a fait son code de conduite : « Où prendre, il est vrai, un critérium, dans les époques confuses ? Il n’y faut point, je crois, trente tomes de dialectique. Les occasions de comprendre ne nous ont pas manqué depuis une trentaine d’années et elles exigent moins de l’intelligence que du simple courage. Au fond de la défaite, il nous reste encore le non-consentement à l’inhumain, le refus de fermer les yeux, le refus de désespérer de nous-mêmes et dès lors de tout. Lâchée cette dernière corde, l’on tombe au domaine de la putréfaction » (p. 618).

En mai 1946, malade du cœur, il évoquait la mort, s’affirmant tout à la fois en « état de disponibilité tranquille » et marqué d’« un attachement sensuel à la vie » (p. 653–654). Ce sera un peu plus d’un an plus tard, le 17 novembre 1947, seul, dans un taxi, qu’il devait mourir. La préface des Carnets annonce que cette édition « n’est ni complète ni définitive » et que « d’autres documents pourraient resurgir » (p. X). Souhaitons-le, tout en nous réjouissant déjà de l’effort de publication de ces dernières années, qui rend justice à l’écrivain et au révolutionnaire que fut Victor Serge.

Lire l’article sur Dissidences

Frédéric Thomas
Dissidences, 6 mai 2013
Les indispensables Carnets de Victor Serge

Issu d’une famille de terroristes anti-tsaristes, anarchiste emprisonné en France et combattant à Barcelone, libertaire honni des anarchistes pour son ralliement au parti bolchevique en pleine révolution russe, militant de l’appareil de la III° Internationale emprisonné pour trotskysme par Staline, mis en quarantaine par les sectes trotskystes lorsqu’il soutient qu’aucune 4° Internationale ne peut être créée sans quelques partis nationaux sérieusement implantés, Victor Serge reste jusqu’à son dernier souffle en recherche d’une révolution à laquelle il consacre d’abord sa vie puis ses « Mémoires » ainsi que plusieurs romans portés par un vrai souffle et d’authentiques qualités littéraires. Lui l’ignore probablement mais il est sans nul doute l’un des premiers « communistes libertaires », tentant l’improbable pari de faire vivre le meilleur des traditions marxistes et anarchistes, à chaud, dans le torrent de l’histoire qui se construit. Quand la moindre erreur se paie cash.

Les Carnets publiés cet hiver témoignent de la vivacité et de la rigueur morale et intellectuelle du militant vieillissant. Très largement inédits, ils couvrent la période 1936–1947 de son départ en exil au Mexique puis aux USA où il meurt en 47. Au jour le jour, se succèdent des considérations artistiques, des tentatives de prévisions géopolitiques sur la guerre et l’après-guerre, des descriptions touristiques, des réflexions toujours pointues sur l’actualité, des échos de son militantisme dans l’émigration, et puis à l’occasion de tel ou tel décès, pas toujours naturel, le portrait de dizaines de dirigeants révolutionnaires de toutes nationalités qu’il eut l’occasion de fréquenter. Se dessine un monde empli de militants qui s’entrechoquent mais où les masses se font rares laissant les uns et les autres à leurs erreurs ou à leurs crimes.

On peut lire ces épais Carnets comme un blog d’hier ou un dictionnaire en piochant de ci de là. Une manière de s’imprégner de la violence des espoirs et désespoirs forgés dans la fournaise des révolutions du court 20° Siècle ; une introduction sans les lourdeurs d’un manuel. Pour celles et ceux qui connaissent déjà bien leur sujet, on trouve ici mille détails, précisions, personnages, sensations vécues, points de vues personnels qui enrichissent en profondeur la réflexion. Nöel c’est dans un an, achetez le livre sans attendre !

Jean-Yves (AL 93)
Alternative libertaire, janvier 2013
Victor Serge et les temps noirs, 1936-1947

Les carnets de Victor Serge viennent d’être réédités, dans une version largement augmentée puisque la plus grande partie du texte était inédit, ces éléments n’ayant été retrouvés qu’en 2010 dans un carton au Mexique.

Victor Serge (1890–1947), écrivain et militant francophone d’origine russe, a traversé les courants et les évènements révolutionnaires de son époque : anarchiste en France, puis rallié aux bolcheviks en Russie, il participe ensuite à l’opposition de gauche en URSS – ce qui lui vaut plusieurs emprisonnements. Libéré en 1936 suite à une campagne internationale de protestation, il continuera jusqu’à sa mort à défendre une orientation révolutionnaire anti-stalinienne [1].

Dans ses carnets, Serge note ses rencontres, ses impressions, ses réflexions. En 1936, il voit ainsi André Gide qui vient d’écrire Retour de l’URSS. Gide, attiré sur le tard par l’idée communiste, s’étant rendu en URSS et y ayant trouvé l’inverse du communisme, est alors selon Serge « une homme extrêmement scrupuleux, troublé jusqu’au fond de l’âme, qui voulait servir une grande cause – et ne sait plus comment. »

En 1941, Victor Serge parvient à prendre un bateau pour échapper au nazisme, et franchit l’Atlantique. Pour Serge, le voyage sera sans retour : il s’installe ensuite au Mexique, jusqu’à la fin de sa vie. Cette traversée est, d’un point de vue littéraire, la partie la plus réussie du livre. Il décrit par la suite à de nombreuses reprises sa découverte du Mexique, et de son passé précolombien.

Mais l’essentiel reste pour lui de combattre les Etats totalitaires, en particulier de dénouer les nœuds des mensonges du stalinisme, ces derniers étant répétés par ceux qui – par ignorance ou par intérêt – se laissent abuser, et ils sont nombreux. Il note que « la supériorité des staliniens vient de ce qu’ils ont énormément d’argent », et observe par ailleurs, en 1943, que « des capitalistes américains et mexicains, conservateurs » sont « devenus de fervents admirateurs de Staline », ce qu’il explique par « la tendance des hommes simples, surtout des réactionnaires, à l’admiration des seigneurs de la guerre ».

Victor Serge ne cesse pas de s’interroger, de vouloir tirer des enseignements du passé, y compris des défaites. Ses réflexions aboutissent à un plaidoyer pour un socialisme humaniste, pour allier l’esprit critique et la tolérance, avec l’exigence de ne pas répéter de vieilles formules sans interroger leur validité (ainsi écrit-il que « les vieilles idées de parti avec leurs systèmes fermés, qui satisfirent autrefois les besoins de certains milieux sociaux, ne sont plus qu’inertie, par conséquent obstacle à l’expérience et à la pensée »).

Il fait alors partie du groupe Socialisme et Liberté, qui défend un socialisme démocratique et révolutionnaire [2]. Il rend compte des agressions staliniennes perpétrées au Mexique contre la gauche anti-stalinienne. Il relate surtout les discussions avec les camarades d’exil, dont Julián Gorkin, Otto Rühle, Fritz Fränkel, Marceau Pivert, Jean Malaquais, Natalia Sedova, etc. Les discussions entre exilés sur les perspectives d’avenir sont parfois tendues, parfois fumeuses, mais sont un moyen de tenir quand on est « au fond de la défaite », et que « le grand bateau Civilisation risque de couler à pic ». Victor Serge rend également hommage à ses camarades tués, que ce soit par les nazis (comme Henk Sneevliet) ou par les staliniens (dont David Riazanov). Il se rappelle comment ce dernier, avec « le style même de Marx », opposait « l’humanisme marxiste, textes à l’appui, à la dureté et à l’autoritarisme bolcheviks ».

A l’occasion, Victor Serge parle de ses souvenirs, surtout en Russie – que ce soient les rencontres avec des écrivains, les activités de l’opposition dont il était membre, ou encore son séjour dans les prisons staliniennes. Mais il ne va pas toujours au fond des choses quand il parle des débuts du bolchevisme au pouvoir, semblant rester en partie prisonnier de la vision qu’il avait à l’époque, de l’intérieur du régime. Cela alterne cependant avec d’autres passages, parfaitement lucides sur cette période.

Serge nous fournit même un exemple de rigueur intellectuelle, constatant par exemple que « la distorsion des faits vérifiables, le refus de les constater par admiration des puissances du jour, par inclination à suivre de grands courants d’opinion modelés par les puissances du jour constituent des faillites complètes ». C’est un élément d’une éthique socialiste appliquée : fin 1944 – l’issue de la guerre étant désormais assurée – il avertit que « si le socialisme ne maintient pas vigoureusement sa physionomie démocratique et libertaire (au sens étymologique et non anarchiste du mot), il sera déchiré et broyé ». Les « alliés naturels » du socialisme lui paraissent être « les masses démocratiques », l’ennemi étant le stalinisme.

Ses carnets sont ainsi traversés de réflexions fructueuses. Il écrit par exemple que « la « spontanéité des masses », c’est leur initiative délibérée, faite d’innombrables initiatives individuelles. Ce ne peut être que le résultat d’une longue éducation, non scolaire, certes, mais sociale, par la lutte, par les mœurs, par la démocratie ». On retrouve là l’idée d’une « auto-éducation » des masses par leur participation active à la lutte de classe, nécessaire à l’auto-émancipation généralisée.

Espérons en tout cas que cette publication entraîne un regain d’intérêt pour les écrits politiques du Victor Serge de cette période.

A plusieurs reprises, Victor Serge qualifie son époque de « temps noirs ». Mais il nous dit aussi ce qu’écrivit Alice Rühle-Gerstel, avant de mourir en 1943 : « J’espère que vous verrez les temps meilleurs auxquels nous avons pensé, les temps socialistes… »

[1] Nous avons republié « Une réponse de Victor Serge à Trotsky » (datant de mars 1939) dans Critique Sociale n° 7, septembre 2009.

[2] Voir Charles Jacquier, « Victor Serge (1890–1947) : de la jeunesse anarchiste à l’exil mexicain », et Claudio Albertani, « Le groupe Socialismo y Libertad », Agone n° 43, 2010.

Lire l’article sur le site de Critique sociale

Critique sociale, 07/01/2013
La dernière vie de Victor Serge

Le refus de parvenir

Rares sont les écrivains révolutionnaires qui ont vécu dans l’action autant que Victor Serge et ont laissé une œuvre littéraire comparable à la sienne. Écrite dans un style limpide, cette œuvre — une trentaine d’essais et romans [1] — est toute entière au service d’une cause, celle de la révolution trahie. Serge décrit avec une précision d’entomologiste la dérive totalitaire de l’URSS dont il a été le témoin direct au moment même où les écrivains et artistes « compagnons de route » des partis communistes du monde entier encensent le « génial Staline » et le « paradis soviétique »...

Ce choix d’une littérature de combat à une époque où les thuriféraires de la dictature soviétique imposent leurs ukases dans le monde des lettres condamne l’auteur des Mémoires d’un révolutionnaire à la marginalité, même si de grands écrivains — André Gide ou Romain Rolland, entre autres — l’ont depuis longtemps reconnu comme l’un des leurs. Serge ne s’en plaint jamais. Lui qui a écrit toute sa vie et ne possède rien de plus précieux que les valises dans lesquelles il transporte ses manuscrits d’exil en exil, assume sans regret le « refus de parvenir » cher aux syndicalistes révolutionnaires de sa jeunesse [2]. La réédition de ses carnets écrits entre 1936 et 1947, mais principalement à partir de 1941 et de son arrivée au Mexique [3] avec son fils Vlady [4], ramène à la lumière une histoire mal connue, celle des révolutionnaires pourchassés par les polices de tous les fascismes pendant la Seconde Guerre mondiale [5]. Elle est également l’occasion de découvrir les multiples facettes du talent d’écrivain de Serge, polémiste, analyste, mais aussi observateur fin et sensible, capable en quelques phrases de brosser un portrait incisif comme de restituer l’ambiance colorée d’un marché, d’une fête indienne, ou la quiétude d’un port de pêche endormi sous la lune.

Une vie de lutte

Lorsque débutent ces derniers carnets, Victor Serge a déjà plusieurs vies derrière lui. Anarchiste dans sa jeunesse, à Bruxelles, à Paris [6] — dont quatre années en prison pour complicité avec la « Bande à Bonnot » — à Barcelone pendant l’insurrection de juillet 1917 et encore à Paris — à nouveau en prison — sa deuxième vie débute avec l’année 1919 et son arrivée à Petrograd, après un échange de prisonniers politiques. En adhérant (« en tant qu’anarchiste ») au parti communiste russe (mai 1919), Serge déclare accepter « toutes les nécessités de la lutte — organisation, usage de la violence, dictature révolutionnaire… », nécessités au nom desquelles il refusera de condamner — sur le moment [7] — la répression de la commune libre de Cronstadt (mars 1921). Mobilisé un temps dans l’Armée rouge, il effectue au début des années vingt des missions en Allemagne pour le compte du Komintern, travaille avec Zinoviev, sympathise avec Trotsky et s’engage dans l’opposition de gauche à Staline. Il est exclu du PCUS en 1928 « pour activité fractionnelle ». Commence alors sa troisième vie, de procès en déportation. En 1936, il échappe de peu à la mort grâce à une campagne internationale de soutien qui obtient sa libération avant que s’ouvre le premier des quatre grands « procès de Moscou » : déchu de la nationalité soviétique, il est banni d’URSS.

La dernière vie de Victor Serge, que racontent ces carnets, sera celle d’un paria en sursis dont les camarades tombent les uns après les autres — il écrit : « Mon parti tout entier ayant été fusillé ou assassiné, je suis seul et bizarrement inquiétant. » — mais qui ne renonce jamais.

Carnets de résistance

L’environnement des exilés antistaliniens que décrit Victor Serge semble la toile de fond d’un roman de John le Carré : atmosphère glauque peuplée d’agents infiltrés, de traîtres, d’hommes de main, où chaque rendez-vous peut se transformer en piège mortel. Le ton est donné dès les premières pages des carnets : le 6 septembre 1937, l’espion soviétique Ignace Reiss qui vient d’annoncer sa défection et que Serge doit rencontrer le jour même est retrouvé mort près de Lausanne, le corps criblé de balles. L’élimination des opposants à Staline qui ont échappé à la fusillade dans les caves de la Loubianka est la priorité des tueurs du NKVD. Après son fils Sedov, mort à Paris deux ans plus tôt dans des circonstances suspectes, Léon Trotsky a été assassiné en août 1940 à coups de piolet dans sa villa-bunker de Coyoacàn. Chocolats empoisonnés, accidents de la circulation, enlèvements et « suicides » par défenestration, tous les moyens sont bons pour exterminer les « hyènes trotskistes ». La presse communiste internationale applaudit servilement chaque liquidation et le PC mexicain multiplie les appels au meurtre contre la « cinquième colonne hitléro-trotskiste ». Serge manque d’ailleurs de tomber aux mains d’une bande de nervis armés qui manifestent « spontanément » leur indignation un jour qu’il doit prendre la parole pour protester contre l’exécution en URSS de deux ex-dirigeants bundistes [8].

Ces carnets sont donc d’abord le témoignage d’une résistance. Serge, qui fait office de trait d’union entre anarchistes, trotskistes et autres bêtes noires du stalinisme, collecte les informations sur le sort des vieux bolcheviks victimes des purges en URSS, sur les antinazis allemands et les révolutionnaires espagnols pourchassés en France par la police de Vichy, sur les transfuges du Komintern menacés partout où ils se trouvent. Bien que malade – son cœur fatigué supporte mal l’altitude de la capitale mexicaine – et dans une situation matérielle plus que précaire, il se dépense sans compter et sollicite inlassablement les rares journaux qui lui ouvrent encore leurs colonnes pour faire connaître le sort de tel ou tel dont la vie ne tient qu’à un fil.

La troisième force

De l’anarchisme illégaliste au bolchevisme, puis de l’opposition de gauche à la rupture avec Trotski, dont il rejette le sectarisme, le parcours de Serge a suivi un mouvement de balancier qui s’est stabilisé après la guerre d’Espagne sur ce qu’il appelle le « socialisme-libertaire », un équilibre entre la nécessaire organisation de la classe ouvrière et le refus de la dictature de parti. Selon Serge, les enseignements de la révolution russe et de la guerre d’Espagne montrent que les internationalistes révolutionnaires doivent mettre de côté leurs divergences et se réunir sur l’essentiel afin de constituer une troisième force assez puissante pour offrir une alternative à la social-démocratie réformiste et à la dictature bureaucratique stalinienne. Un projet qui passe d’abord par la démystification de l’URSS « patrie des travailleurs » et par la réhabilitation des victimes de la terreur stalinienne, qu’ils soient vieux bolcheviks, socialistes-révolutionnaires, anarchistes, « poumistes » ou trotskistes.

Soixante-cinq ans après sa mort, Victor Serge qui n’appartenait à aucune chapelle et défendait sans exclusive les militants persécutés, apparait comme l’un des rares révolutionnaires historiques à faire l’unanimité à la « gauche de la gauche ». Mais qu’en est-il de ses combats ?

Un simple coup d’œil sur l’annuaire des partis et groupes d’extrême gauche suffit pour constater que son vœu d’un rassemblement des révolutionnaires est hors d’actualité. Quant à la vérité sur le cauchemar stalinien et à la reconnaissance des crimes commis à l’égard de ses opposants, le constat est au moins aussi amer. A-t-on jamais entendu le parti communiste français admettre qu’il a été pendant plus de trente ans au service d’une dictature monstrueuse, que ses dirigeants et les intellectuels qui mangeaient à son râtelier ont effrontément menti aux militants et aux travailleurs français sur la réalité de l’URSS — qu’ils connaissaient parfaitement et dont certains d’entre eux : Duclos, agent du Guépéou, Marty, le « boucher d’Albacete », etc., étaient les agents — et, pour finir, que l’appareil du PCF tout entier a activement calomnié et persécuté les révolutionnaires antistaliniens parce qu’ils disaient, eux, la vérité ? Est-ce trop demander aux grands donneurs de leçons de repentance que sont les héritiers de Thorez et Marchais qu’ils reconnaissent enfin la responsabilité éminente de leur parti dans l’imposture stalinienne et qu’ils s’inclinent devant la mémoire de Victor Serge et de tous les révolutionnaires que l’Humanité a tant de fois traînés dans la boue ?

On ne saurait finir de présenter ces carnets sans souligner, une fois encore, l’exceptionnel travail des éditions Agone pour exhumer, année après année, des textes magnifiques tombés dans l’oubli ou qui n’avaient jamais bénéficié d’une mise en valeur à la hauteur de leur intérêt. Les carnets de Victor Serge sont accompagnés de notes et d’index précis, complets, que vient compléter un glossaire des noms cités, soit quelque quatre cent cinquante rubriques biographiques où défile la grande armée des fusillés encadrée par la petite cohorte des assassins. Un bel hommage à Victor Serge et à son combat pour que la vérité demeure.

[1] Entre autres : S’il est minuit dans le siècle, Le Livre de Poche, 1976 ; Mémoires d’un révolutionnaire (1901–1941), Robert Laffont, Bouquins, 2001 ; L’Affaire Toulaev, Lux, 2010 ; Retour à l’Ouest – Chroniques (juin 1936 – mai 1940), Agone, 2010 ; Les Années sans pardon, Agone, 2011.

[2] D’un autre écrivain révolutionnaire qui sacrifia sa « carrière » à son idéal, lire : Marcel Martinet, Culture prolétarienne, Agone, 2004.

[3] Sur la filière d’exfiltration qui permit à Victor Serge et à des dizaines d’intellectuels et de militants antifascistes de s’évader de France via Marseille, lire Varian Fry, « Livrer sur demande… ». Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940–1941), Agone, Marseille, 2008.

[4] Vladimir Kibaltchich, dit Vlady, vécut au Mexique où il réalisa une œuvre picturale aussi riche qu’originale. Lire À Contretemps n° 44 (novembre 2012) et visiter le site : www.vlady.org

[5] Lire Louis Mercier Vega, La Chevauchée anonyme. Une attitude internationaliste devant la guerre (1939–1941), préface de Charles Jacquier, Agone, coll. « Mémoires sociales », Marseille, 2006.

[6] Victor Serge et Rirette Maîtrejean prirent la suite d’Albert Libertad à la rédaction de L’Anarchie en 1911 (Libertad, Le Culte de la charogne. Anarchisme, un état de révolution permanente (1897–1908), Éditions Agone, 2006).

[7] Il écrira quelques années plus tard : « […] même quand le combat avait commencé, il aurait été facile d’éviter tout cela : il était seulement nécessaire d’accepter la médiation offerte par les anarchistes (notamment Emma Goldman et Alexandre Berkman) qui avaient des contacts avec les insurgés. Pour des raisons de prestige et par un excès d’autoritarisme, le Comité central refusera cette possibilité. »

[8] Sous l’empire tsariste, le Bund, ou Union générale des travailleurs juifs, était un mouvement socialiste et laïque de la minorité juive de Lituanie, de Pologne et de Russie. Le Bund était opposé au sionisme et au bolchevisme dont il critiquait l’autoritarisme. Il cessa d’exister en tant que mouvement en URSS en 1922 et la plupart de ses anciens leaders furent éliminés durant les purges staliniennes. Le reste du mouvement, en Pologne et en Lituanie, disparut pendant le génocide.

Lire l’artcicle sur le site de Divergences

François Roux
Divergences, 06/01/2013
Ne serait-ce pas un signe des temps actuels, appelant l’interprétation à lui seul, que le récent regain d’intérêt pour les écrits de Victor Serge (1890-1947), marqué par une bonne douzaine de rééditions aujourd’hui disponibles en librairie ? À côté des historiens ou des passionnés des événements relatés comme acteur ou comme témoin par cet infatigable militant, et de ses lecteurs qui l’admirent aussi comme écrivain, il y a, plus nombreux à le lire certainement, tous ceux qui s’interrogent sur l’avenir d’un projet révolutionnaire obéré par le nombre et l’ampleur de ses défaites successives.
Qu’on l’aborde de ce point de vue ou des précédents, la « nouvelle édition » des Carnets due à Claudio Albertani et Claude Rioux est d’un intérêt exceptionnel. Ils ont retrouvé dans les archives de Laurette Séjourné, la dernière compagne de Serge, des centaines de pages manquant aux éditions précédentes et retraçant l’essentiel de sa vie intellectuelle et militante dans son exil mexicain (à partir de 1941) où le surmenage, la pauvreté et le mal d’altitude l’amenèrent à une mort prématurée. Ils ont muni leur publication de notes, d’appendices et d’index permettant aux novices comme aux spécialistes de se repérer dans la multitude des sujets brassés dans ces Carnets où Serge consignait pour lui seul des matériaux en vue de publications futures, plus à la manière des Log-books de Valéry qu’à celle des Cahiers de Stendhal, quoique « littérairement » un peu des deux s’y retrouve.
Causes probables et suites prévisibles de la Deuxième Guerre mondiale, inflexions à apporter au projet révolutionnaire du fait des dévoiements et des crimes staliniens (dont ce volume livre des échantillons effarants), développements technologiques rendant obsolètes maints outils d’action politique, ne forment que quelques-uns des thèmes rendant la lecture de ces vieux Carnets des plus utiles pour les militants d’aujourd’hui.
Gilles Bounoure
Tout est à nous !, 03/01/2013
Un chef d'œuvre signé Victor Serge
Lire l’article sur Planète sans visa
Fabrice Nicolino
Planète sans visa, 31/12/2012
up
Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D