Dans la collection « Mémoires sociales »

 
couverture
Marcel Martinet
Culture prolétarienne

Parution : 16/03/2004

ISBN : 2910846873

Format papier
192 pages (12 x 21 cm) 16.00 €
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Avant-propos de Charles Jacquier - 3e édition revue et augmentée
Écrites entre 1918 et 1923, ces pages publiées en 1935 et dédiées à la mémoire de Fernand Pelloutier, « serviteur de la classe ouvrière », s’inscrivent dans la tradition d’auto-émancipation du prolétariat du syndicalisme révolutionnaire français. Réédité en 1976 par François Maspero, et depuis longtemps épuisé, ce livre est « tout entier occupé par les problèmes que pose cette nécessité de la culture ouvrière ».

Écrivain, poète et militant révolutionnaire, Marcel Martinet (1887–1944) collabora à La Vie ouvrière et à L’École de la fédération durant la Première Guerre mondiale. Premier directeur littéraire de L’Humanité (1921–1923), il quitta le PCF en 1924 et participa aux combats du petit noyau de militants syndicalistes groupés avec Pierre Monatte autour de la revue La Révolution prolétarienne.

« Comme toutes les époques d’écroulement social, la nôtre pourrait être également une époque de reconstruction. Cela dépend des hommes. Mais il faut que ces hommes soient des hommes : non des machines, non des soldats, non des esclaves. Il faut que chaque individu soit une personne libre et voulant accomplir le maximum de son destin dans une société riche qui permettra à tous les hommes ce maximum d’accomplissement. La révolution prolétarienne, c’est cela. Pour qu’elle triomphe, il faut que les hommes appelés à sauver le monde en se sauvant eux-mêmes, il faut que les hommes de la classe ouvrière s’instruisent et s’éduquent, méditent et développent leur capacité ouvrière et sociale. Pour acquérir cette culture nécessaire, ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes : “Ni dieu, ni césar, ni tribun.” »
Dossier de presse
Madeleine Rebérioux Cahiers Jaures, n°181-182, 07-12/2006
André Not Revue ADEN n°5, 10/2006
La précarité au risque de la culture Yoann Debuys N’autre école-Un autre futur, hiver 2005
HF Alternative libertaire, 06/2005
Jérôme Martinez Débattre, printemps 2005
Dossier Marcel Martinet A contretemps n°19, janvier 2005
Une conférence sur la vie hors du commun de l'écrivain-militant Marcel Martinet S. G. Presse Océan, 09/12/2004
Stéphane Julien Ensemble pour le SNUipp, n°30, 01/07/2004
Miguel Chueca La Question sociale, 06/2004
Christophe Patillon Le Monde diplomatique, 03/2004
Deux classiques sur la culture et le prolétariat Jean-Michel Palmier Le Monde, 02/04/1976
J’ai grande joie à parler aujourd’hui de la réédition de Culture prolétarienne : ce livre essentiel, même s’il ne s’agissait que d’un simple recueil d’articles, a plongé dans les limbes de la mémoire à plusieurs reprises déjà. Ce fut d’abord le cas lorsque la prise de pouvoir par Hitler et ses hommes – de sac et de corde, de masse aussi – rendit peu visibles les pacifistes de l’entre deux guerres, y compris ceux qui avaient parlé et agi au lendemain du très grand massacre : poète et militant, ancien élève de l’ENS, Martinet était de ceux-là. Puis vint le temps où le dénigrement du mouvement communiste toucha toute son histoire. Nous devons, pour une large part, à Jean-Richard Bloch et aux Études qui portent son nom depuis 1994, la réapparition de Marcel Martinet : c’est dire notre reconnaissance à Michel Trébitsch, dont la disparition nous laisse sans voix. Tout travail sur Martinet, un des militants de l’Europe franco-allemande, renvoie à celui qui fut son ami, de façon indéfectible, malgré les choix politiques qui parfois les opposèrent.
Il n’en était encore ainsi ni en 1918 – la très grande guerre battant encore son plein –, ni en 1923 lorsque parut la préface de Martinet aux Réflexion sur l’Éducation d’Albert Thierry, un jeune enseignant, un jeune penseur mort à la guerre en 1915. Certes la discussion continuait de faire rage : qui avait eu « raison » en 1914 ? Et qui au lendemain de la guerre ? Nous devons, pour lire ces pages, nous déshabituer de la lumière violente que l’hitlérisme a projetée plus tard sur ces années atroces. Nous le devons d’autant plus que Marcel Martinet a réuni ces textes en décembre 1935 et, qu’à aucun moment il ne se réfère aux menaces nées du nazisme. Ce n’est pas qu’il soit, en quelque façon, favorable à Hitler, à ses pompes et à ses œuvres. Ni qu’il méconnaisse, sans doute – quoiqu’il n’en dise rien –, l’ampleur des voix ouvrières qui deux ans plus tôt ont contribué à mettre les nazis au pouvoir en 1933 ; c’est que son monde renvoie au communisme, cette grande espérance, trahie à ses yeux par l’URSS et le communisme : il ne les nomme pas. Cependant, ce silence même témoigne de ses hésitations, de son angoisse. Il avait été membre du PC, directeur littéraire de L’Huma entre 1921 et 1923. Ce livre en fait exprime une longue déception, mais [aussi] un attachement plus fort encore. Martinet se rattache à la cohorte de ceux qui, ayant eu confiance en l’URSS, s’en sont éloignés. Et à ceux,plus rares qui n’ont pas tiré gloire de leur déception. Un autre monde était-il possible ? Très malade (il meurt en 1944), il n’en a rien dit.
Ce livre témoigne pour bien d’autres acteurs, j’allais écrire auteurs, et je me suis reprise. J’ai eu beaucoup d’amis qui ont passé par là. Certains s’en sont, comme on dit, « sortis ». D’autres, non. Quelle douleur ! Vainqueurs ou vaincus – on discutera à perte de vue, sur le sens de ces mots –, c’est de leur souffrance, et de leur espérance, que témoignent les textes rassemblés ici. Ceux qui les ont écrit avaient en commun d’avoir eu confiance dans le mouvement ouvrier, d’avoir aimé Fernand Pelloutier, le père fondateur des bourses du travail, d’avoir été liés à Pierre Monatte, un de leurs accompagnateurs, et les instituteurs qui, comme d’autres ouvriers, avaient fait confiance à la « culture prolétarienne » pour unifier les travailleurs de l’outil et ceux de la plume. Marcel Martinet « intellectuel » de profession, communiste de choix, de plus en plus réservé à l’égard du parti, fut de ceux que dominait la conviction d’une « culture prolétarienne » autonome, portée par les conditions de vie des prolétaires. Le prolétariat pour lequel il témoigne ici et dont il avait cru que le Parti l’exprimerait, c’est celui de la vieille classe ouvrière. Celle des métiers qualifiés, de Pelloutier et de Monatte. Celle de la petite chambre sous les toits, de la planchette à livres, et des syndicats de métier. Pourtant Martinet a été communiste : il connaît « les obligations contradictoires auxquelles [a dû] faire face la culture prolétarienne ». Les textes ici rassemblés par ses soins attestent cette contradiction : nous ne sommes plus au début du siècle. La guerre, les fascismes, le communisme, la « bolchevisation » du mouvement ouvrier ont passé par là. La « culture » et les combats ouvriers en ont été transformés. Ce livre pose ces problèmes. Il ne les résout pas : ils étaient historiquement et ils restent sans doute insolubles. Mais un livre n’est pas fait pour résoudre les problèmes. C’est déjà beaucoup qu’un intellectuel, un écrivain, que la maladie conduisit à se retirer du monde, un ami intime de Jean-Richard Bloch témoigne pour ceux qui souffrirent de ne pouvoir les résoudre.
Madeleine Rebérioux
Cahiers Jaures, n°181-182, 07-12/2006
Pour ceux qui abordent aujourd’hui les questions relatives aux rapports du prolétariat avec la littérature, cet ensemble de textes, rédigés entre 1918 et 1923 et publié en 1935 par la “ Librairie du travail ”, a longtemps constitué une référence plus ou moins mythique. Il faut donc saluer l’initiative des éditions Agone qui nous permet d’y accéder sous le format pratique et soigné qui est le propre des livraisons de cet éditeur.
Marcel Martinet partagea avec Nizan une sorte de communauté de destin. Renonçant à une carrière universitaire, il pratique ce refus de parvenir que Poulaille posait – sans trop se l’appliquer à lui-même – comme condition incontournable de l’écriture prolétarienne, évoquant “ le temps où, à l’Ecole normale de la rue d’Ulm, je rêvais de jeter mon froc secondaire aux orties et de partager avec les enfants de la classe ouvrière et non avec les fils de la bourgeoisie, le peu que m’avait appris les livres ” (p. 24). Ce n’est donc pas à un de ces intellectuels qui “ ne pensent qu’à se réchauffer l’âme et qui, pour cela, mettraient le feu au monde ” (p. 27) que nous avons à faire, mais bien à un militant, conscient et informé, soucieux de penser la spécificité d’une culture autonome du prolétariat qui ne renoncerait à rien, pour autant de l’ “ héritage humain ” (p. 24). Le premier texte – “ Le prolétariat et la culture ” – comporte un examen serré, admiratif mais toutefois sans concession, des positions de Jean Guéhenno. Cette quarantaine de pages démontre que les difficultés posées par le sujet ne relèvent d’aucune attitude dogmatique et a priori, mais ne trouvent de solution que dans un dialogue jamais achevé et jamais conclu.
Les conditions de la praxis sont envisagées dans “ Pour une organisation de la culture ”. Martinet commence par y mettre bas le masque de l’école publique, qui se dit émancipatrice mais qui dispense au prolétaire “ une instruction proportionnée au profit qu’elle veut tirer de lui ” (p. 75). La formule mériterait d’être érigée en épigraphe au texte d’Antoine Bloyé… Méfiant face à la logique des Universités Populaires suspectées d’être “ des entreprises détournées de conservation sociale et de sournoise collaboration de classes ” (pp. 84-85), Martinet pose que la conquête de la culture passe par la référence essentielle au métier et nécessite le recours concret à un local, “ refuge des instants de liberté ” (p. 94), cellule initiale dans laquelle l’accès à la culture n’est pas vécu comme consommation mais comme partage.
Complété par la description de La Plèbe et des Cahiers du Travail, deux organes culturels ouvriers ainsi que par la présentation des “ Réflexions sur l’éducation ” d’Albert Thierry, le volume est assorti d’un avant-propos de Charles Jacquier qui cerne très efficacement le rôle et la personnalité de Marcel Martinet en confrontant son parcours à celui de Jean-Richard Bloch.
Ce volume constitue ainsi une pièce indispensable à la compréhension des enjeux politiques et littéraires des années 30 et permettra sans aucun doute de dissiper bien des à-peu-près et des malentendus. André Not


Revue ADEN. Paul Nizan et les années Trente, n° 5, 10/2006 (dossier thématique sur les « intellectuels, écrivains et journalistes aux côtés de la République Espagnole (1936-1939).
http://paul.nizan.free.fr/ADEN.htm
André Not
Revue ADEN n°5, 10/2006
La précarité au risque de la culture
Lire Culture prolétarienne de Marcel Martinet – édité pour la première fois en 1935 – en ce début de XXIe siècle relève sans doute du défi et de l’absurde. Du défi parce que les mots utilisés par Martinet, « culture », « prolétaire », « masses ouvrières », sont galvaudés, vieillis ou complètement tombés en désuétude. Il s’agira alors d’aller au-delà de ces mots, non pas pour les oublier, mais pour les dépasser. S’en éloigner, puis y revenir pour mieux les habiter. De l’absurde car toute lecture de Culture prolétarienne qui entrerait sans cette pointe de non-sens aboutirait à coup sûr à la remiser sur les étagères poussiéreuses des vieilleries historiques ou des utopies improbables. Impossible de lire Martinet alors ? Et pourtant… pourtant en se glissant dans ses mots limpides, simples, efficaces et beaux à la fois, pourtant en s’y glissant sans y chercher un bréviaire syndical ou une doctrine politique, en lisant dans ses pas mais aussi contre Martinet lui même, la porte qui semblait étroite pourrait peut-être s’ouvrir.

Et si le monde du travail pouvait produire une pensée. Non pas celui des décideurs de l’organisation du travail, non pas celui formant un tout observable scientifiquement de l’extérieur, mais plutôt celui des travailleurs, de ceux qui se lèvent tôt pour aller bosser comme on dit, ou de ceux qui rentrent tard coincés dans les transports parce qu’ils reviennent d’être « allés bosser », de ceux qui après la journée de travail continuent une autre journée pour s’occuper, fatigués et stressés, des enfant qu’il faut aller chercher, puis faire manger, puis faire dormir. A-t-on le temps de jouer avec eux dans tout cela ?
Certes au travailleur qui lirait ces lignes sans douter de ses capacités intellectuelles répondrait sans doute, ce qu’on comprend facilement, ces mots que Martinet prête à un ouvrier à qui l’on est en train de parler de culture : « On s’en fout ! la journée faite, on n’en peut plus, on se repose ! » La tâche devenant complètement illusoire lorsqu’on s’aperçoit que la critique sociale est affaire de spécialistes du syndicalisme, spécialistes de la politique, de la sociologie, de la pensée. À quoi bon penser après la journée de travail alors qu’il suffit au pire de regarder une émission vaguement politique au mieux d’aller lire l’étude d’un autre qui a eu le temps.
Mais Martinet est là qui nous rappelle que les travailleurs, les exploités, les prolétaires sont eux aussi capables de produire une culture, une pensée. Il ne s’agit pas pour lui de laisser croire que la culture peut atteindre les exploités. Il ne s’agit pas non plus de remettre au centre de la culture « la question du social ». Mais à l’image du slogan si célèbre qu’il revendique et transmet, « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », il s’agit pour Martinet de placer au centre des relations sociales la culture et de rappeler par là cette idée toute simple que la culture est une construction sociale des hommes et non une entité abstraite qui se serait établie au-dessus d’eux.

Des cultures ou la culture
C’est ainsi qu’il évoque l’intérêt d’autres cultures, la culture bourgeoise, la culture féodale, la culture de cour, en soulignant pour la culture bourgeoise qu’elle se caractérise par « sa puissance conquérante avide et enivrée de tout comprendre et de tout posséder de la vie » avant de rappeler les limites de chacune d’elles. Dès lors qu’une culture ne défend plus qu’un privilège matériel au détriment de l’autre, des humains, d’autres êtres humains, dès lors qu’elle défend un pouvoir qui cache sa vraie nature par une image tronquée de la culture, la culture n’est plus qu’un corps en putréfaction dont les serviteurs les plus zélés sont vilipendés par une verve critique et gouailleuse que je ne résiste pas à partager : « des profiteurs ou victimes, des maîtres d’hôtel ou des gâte-sauces de la culture, enfin de tous ceux qui vivaient sur elle ou mouraient d’elle, avaient été formés ou déformés par elle et, du sommet de la plus haute université ou de la plus altière cime de l’art pur à la plus perdue des communes d’illétrés, la présentaient et l’exploitaient au grand bénéfice des intérêts matériels du monde tel qu’il cheminait alors, c’est-à-dire au bénéfice des plus puissants, des plus roués ou des plus délirants de ses maîtres. »
La culture pour ne pas galvauder son nom se doit d’être partagée par tous et donc partageable par des conditions matérielles de vie égales. Dès lors qu’une inégalité se crée, c’est la possibilité même de culture qui vacille puis la pensée qui s’écroule.
Dans cette configuration, Martinet voit tout naturellement dans les prolétaires les seuls capables de construire la culture. Certes, un représentant d’une autre classe peut à l’occasion aider, mais seule, selon Martinet, la condition de classe du prolétaire permet cette « culture prolétarienne ouverte à l’humanité tout entière ». Martinet tire ce présupposé de l’image qu’il construit du prolétaire. Il en fait un homme nu qui n’a qu’un seul bien, sa force de travail, son professionnalisme. Voudrait-il entrer dans la culture pour y défendre un pouvoir sur quiconque ? Il ne peut pas car il n’en a pas. Il ne faut pourtant pas lire chez Martinet un quelconque messianisme qu’il placerait chez les ouvriers. La situation pour le mouvement ouvrier et ses possibilités de construire cette culture est même, au moment où il écrit et selon lui, très mal en point. Mais il place en cet homme nu qui ne se caractérise que par son savoir-faire sur le monde le salut de l’humanité. La parole prolétaire n’est ni parole d’or contre une pensée bourgeoise ni un cri désordonné contre un ordre ordonné mais tout simplement parole à prendre si on le décide.
« C’est la grandeur de la révolution prolétarienne, que la culture qu’elle comporte, alors même qu’elle s’adresse aujourd’hui à une classe, au prolétariat qu’elle veut bien libérer, a pour principe, pour justification et pour but de ne pas viser à une nouvelle hiérarchie entre les hommes, entres les peuples, entre les races, mais au contraire de détruire toutes les hiérarchies temporelle et sociale, de comprendre tout l’homme, tous les hommes de la terre. Et nous devons donc proclamer avec orgueil que l’humanisme qu’elle propose à l’effort des hommes est, de loin, le plus grand, le plus beau qui fut jamais. »

Prolétaires des temps modernes, unissons-nous !
C’est bien là que se situe la difficulté à lire Martinet au XXIe siècle, mais là aussi que se situent toutes les potentialités de cette mémoire sociale dont on peut se saisir à tout moment, en toutes circonstances. Cet homme nu porteur possible de la culture prolétarienne n’existe plus, ou si peu. Son image a disparu. Le seul aspect qui le constituait, son identité professionnelle, a été battu en brèche de toute part.
Des secteurs à forte identité professionnelle comme par exemple celui du bâtiment ou de la restauration sont marqués par une grande précarisation des contrats de travail. Seul l’artisanat tire son épingle du jeu, mais au prix d’une image professionnelle basée sur la qualité individuelle plutôt que sur l’esprit collectif.
Dans d’autres secteurs où l’on parle de métiers émergents (les « emplois de service à la personne » si bien nommés), l’on empêche toute construction de l’identité professionnelle en ne prosposant que des contrats précaires.
À l’autre bout de l’échiquier, l’identité professionnelle malgré des contrats de travail plus stables n’en est pas moins malmenée. Le savoir-faire professionnel est considéré comme une évidence, un point mort acquis dont on ne parle pas au profit d’un savoir-être. Il ne s’agit plus de bien travailler mais de montrer, de donner l’impression au regard des collègues, de la hiérarchie qui se camoufle qu’on sait bien travailler. C’est alors plus l’image de soi au travail qui est mise en avant que des qualités proprement professionnelles. Non seulement le professionnalisme est précarisé en n’étant plus mis au premier plan mais les nouvelles qualités de savoir-être requises précarisent encore plus le travailleur dans son humanité même (quel que soit le poste de travail par ailleurs) par le jeu constant d’une relation de travail construite sur la compétition et le regard de l’autre. Il faut toujours en vouloir, se donner toujours plus à fond. Recherche de l’excellence qui se fait au détriment de la vie sociale, de la vie de famille et au prix d’une surconsommation de biens à valeur psychotique. La culture ne joue plus son rôle d’épanouissement personnel et collectif pour ne devenir qu’un palliatif à des vies frustrées.
Il est évident que le monde du travail mélange les deux types de précarisation comme l’illustre parfaitement l’Éducation nationale où se côtoient contrats de travail précaires et image professionnelle précarisée. Dans cette perspective, c’est le combat syndical qui en prend un coup. On se battra, tout à fait à juste titre, pour de meilleurs contrats de travail pour les plus précaires d’entre nous ou pour des améliorations matérielles traduites par une demande de hausse de salaire pour les autres. Mais on négligera malheureusement la dignité du travailleur et son rôle social pour la collectivité. L’égalité des conditions de vie, l’égalité sociale est une idée qui peine à trouver sa traduction et chez les syndicats et chez les travailleurs mêmes, tout comme la réappropriation et l’aménagement du temps de travail, sans parler de sa diminution. Et que dire du combat pour une gestion collective des lieux de travail au détriment d’une gestion hiérarchique. Dans tous les cas, c’est la civilisation capitaliste qui y gagne et financièrement et culturellement en déshumanisant un peu plus les travailleurs, précaires ou non, au cœur même de leurs revendications.

Vers un lyrisme collectif
Quelles pistes s’offrent alors à nous ? Suivre Martinet à la lettre ? Ce serait une erreur car Martinet lui-même empêche toute lecture doctrinale de ses réflexions. On cherchera en vain un programme, tout au plus des exemples (qui font rêver comme les 10 000 exemplaires qu’il prévoit pour une revue de réflexion) bien ancrés dans la réalité de leur époque et peut-être non transférable à notre époque, très certainement d’ailleurs, tout au plus une ébauche de piste, cachée par modestie derrière les paroles d’amis. « Les révolutions qui comptent sont celles qui ajoutent à la dignité des hommes », écrit Martinet en citant Guéhenno.
On y lira cependant un immense espoir et un optimisme robuste à une époque où le syndicalisme révolutionnaire avait déjà vécu ses plus belles heures. Martinet écrit entre des « temps maudits », la guerre de 14, et des temps obscurcis, la montée du fascisme. Une époque bien plus sombre que la nôtre en somme. Et pourtant Martinet croit, une foi inébranlable en la capacité de l’homme à s’émanciper. Une foi certes mais qui pourrait plaire aux plus anti-cléricaux des anti-cléricaux car Martinet a l’intelligence de faire partir sa pensée du monde des travailleurs sans parler pour eux. Martinet ne parle pas pour les exploités, il parle de lui et de l’espoir qu’il place en eux, il offre ainsi à toute lecture ce qu’il ne cesse d’expliquer, les conditions de la propre émancipation du lecteur d’une série de textes qui ne l’emprisonne pas dans des utopies castratrices et frustrantes.
En offrant sa voix – car Martinet, dans un texte militant qui parle de masses ouvrières, ose dire « je » –, il exprime un lyrisme discret mais très certainement présent, un lyrisme modeste. Un lyrisme qui touche sans étouffer. Un lyrisme qui ouvre l’individu à…
Yoann Debuys
N’autre école-Un autre futur, hiver 2005
Avant 1914, le romancier et poète Marcel Martinet (1887-1944) appartient à l’avant-garde politique et artistique regroupée autour de la revue L’Effort qui considère que l’art n’est « plus une annexe de la politique [mais] l’un des outils de la transformation sociale » dans une société occidentale entrée en décadence que seul le mouvement ouvrier peut régénérer – le prolétariat sauvant la civilisation en se sauvant lui-même.
Lors de la Première Guerre mondiale, contrairement à beaucoup de pacifistes qui se rallieront à l’Union sacrée – de « ceux qui sont pour les nations et la guerre entre les nations » –, il reste de la poignée de « ceux qui ont pour but l’émancipation de l’homme par la guerre des classes ». Il s’engage alors sans retour dans le syndicalisme révolutionnaire du groupe qui édite La Vie ouvrière autour de Pierre Monatte et Alfred Rosmer. Durant ces années , il participe aux différentes associations et revues qui s’opposent à la guerre et au bourrage de crâne nationaliste. Après 1918, il participe à la relance de La Vie ouvrière et se retrouve avec quelques amis à l’initiative d’un journal, La Plèbe, et d’une revue, Les Cahiers du travail, qui publie notamment la première traduction des Lettres de la prison de Rosa Luxemburg. Convaincu brièvement par la révolution russe, nommé premier directeur littéraire de L’Humanité, il s’éloigne du PCF en 1924 pour s’opposer au stalinisme, lutter contre le fascisme renaissant et le colonialisme en Indochine. Culture prolétarienne, édité en 1935, rassemble ses pensées d’un quart de siècle sur le sujet dominant son œuvre de militant : une libération du prolétariat par lui-même qui s’enracinerait dans la culture. S’y ajoute ses commentaires des Réflexions sur l’éducation d’Albert Thierry, un auteur qu’il admirait. Culture prolétarienne, sans apporter de solutions miracle, définit des buts « d’une extrême modestie et d’une ambition extrême », signale les pistes à suivre et les écueils à éviter. L’auteur qui, à vingt ans, alors qu’il est étudiant à l’École normale supérieure, rêve d’aller vivre avec les jeunes ouvriers de la rue Mouffetard « pour étudier le monde avec eux et partir avec eux à la conquête du monde » refusera toujours de sortir du peuple pour parvenir à titre individuel. Le poète des Temps maudits craint d’y perdre sa conscience de classe et d’abandonner les siens. Avec l’écrivain Jean Guéhenno, il pense que la culture n’est pas un présent que l’on puisse nous faire. Elle est un merveilleux domaine à reconquérir ». Dans la société de classe qu’il refuse, l’instruction truquée concédée au peuple est conçue en fonction des besoins de la bourgeoisie, dans le sens de la conservation des privilèges, pour imposer sa vision dominatrice…
Pas plus que les femmes, le prolétaire n’a « la science de son malheur ». En digne continuateur de Fernand Pelloutier, Marcel Martinet juge essentiel que les ouvriers prennent conscience qu’ils sont porteurs d’une culture qui n’est pas celle des maîtres. Avant de s’affronter à la culture bourgeoise pour en tirer « les aliments » nécessaires à leurs luttes, ils doivent acquérir une connaissance approfondie du sens, des effets de leur travail, et connaître leur propre histoire. Cette science ne devra jamais être déversée d’en haut par ceux qui savent sur ceux d’en bas. Cette éducation sans états-majors « implique leurs suppressions et la transformation radicale de l’idée même de chefs ». Une élite ouvrière de militant(e)s instruira ses camarades dans une entraide fraternelle et mutuelle.
L’individualisme ambiant et le rôle anodin du syndicalisme institutionnel actuel (1) peuvent faire paraître, au premier abord, ces idées désuètes. Mais, comme Martinet l’écrivait : « Quand l’homme découragé gémit qu’il n’y a plus rien à faire, c’est toujours que tout reste à faire ou à recommencer et c’est le moment de s’y coller sans délai ». La mainmise du capitalisme sur la planète rend plus que jamais d’actualité l’appel de Martinet à faire vivre, dans une perspective révolutionnaire, des outils culturels créés par les intéressé(e)s eux/elles-mêmes pour leur propre émancipation.

Signalons enfin que, parallèlement à cette nouvelle édition de Culture prolétarienne, plusieurs revues ont consacré des dossiers à Marcel Martinet, remettant à jour quelques-uns de ses articles, malheureusement tombés dans l’oubli. Ainsi celui de la « revue d’histoire populaire » Gavroche (n ° 134, mars avril 2004) – « Marcel Martinet au service de la classe ouvrière » – a publié son article de 1926, « Contre le courant », qui définit parfaitement sa position de résistance et de refus devant les dérives d’une époque marquée par l’échec de la révolution russe et des insurrections européennes de l’après-guerre. Cet article est suivi par le bel hommage de Pierre Monate qui, en 1936, soulignait que ce qui guidait son action c’était « le besoin de ne pas se duper soi-même pour ne pas duper les autres », avant de conclure sur l’éthique militante de son camarade : « Il ne crie pas au triomphe quand c’est encore la défaite. Il n’accepte pas de s’asseoir à la table des puissants pour chanter leur gloire. Il reste fidèle à ses Temps maudits. C’est le meilleur moyen, et peut-être le seul, de préparer le triomhe véritable de nos idées et de notre classe. »
Agone (n° 31/32, 2004) a également publié un substantiel dossier, « Marcel Martinet, contre le courant », reprenant sa brochure « Civilisation française en Indochine », sa mise au point avec un Romain Rolland rallié sans conditions au stalinisme et sa réaction indignée à l’annonce du procès de Moscou d’août 1936. Enfin, le « bulletin de critique bibliographique » À contretemps (n° 19, mars 2005), a réédité son étude « Le chef contre l’homme – nécessité d’un nouvel individualisme », paru dans Esprit en 1934, qui analyse de façon novatrice les processus amenant les dicateurs et les systèmes hiérarchiques.


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(1) Lire le récent dossier sur le sujet de La Question sociale, n° 2, hiver 2004-2005.
HF
Alternative libertaire, 06/2005
Au lendemain de la boucherie de 14-18, Marcel Martinet, militant pacifiste et internationaliste, proche de Pierre Monate et de La Vie ouvrière, s’engage au soutien de la jeune révolution russe et en France à l’émergence du mouvement communiste. Il coordone pendant quelques mois une revue internationaliste, La Plèbe, avant de rejoindre en 1920 le tout neuf parti communiste et de devenir le directeur littéraire du quotidien L’Humanité. Dès les premiers effets de la bolchévisation du parti en 1924, Marcel Martinet s’éloigne du PC et rejoint Pierre Monate et Alfred Rosmer autour de la revue La Révolution prolétarienne, farouchement anti-stalinienne. Il se tourne alors vers le syndicalisme révolutionnaire « entendu comme instrument et comme projet de l’autonomie ouvrière ».
C’est pendant cette période qu’il publie dans plusieurs revues une série d’articles sur un thème cher à son engagement de militant, d’écrivain, poète, dramaturge et critique, celui de la culture prolétarienne.
C’est avec la trame profonde du mot d’ordre du mouvement ouvrier, « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », et les enjeux d’aujourd’hui qu’il faut relire Culture prolétarienne. Face à la montée du bolchevisme et du fascisme, de toute organisation totalitaire qui transforme les hommes en esclaves, en soldats ou aujourd’hui en marchandises, Marcel Martinet dessine la voie d’une émergence d’une culture autonome de la classe ouvrière. Combattant acharné de la propagande avilissante et de l’éducation bourgeoise, il tente de trouver la définition d’une éducation pour l’action qui ferait émerger une culture de masse émancipatrice, « une culture libératrice, personnelle, qui tienne [les prolétaires] en communion avec l’ensemble du monde ».
Décrivant, projetant et soutenant les universités sociales, les groupes ouvriers d’étude, les revues ouvrières ou l’instruction populaire, cet ouvrage fait beaucoup pour témoigner d’une histoire riche du mouvement ouvrier. Il donne à réfléchir sur les voies étroites qu’un mouvement révolutionnaire, avec les obstacles de son temps, devrait explorer pour contribuer à forger une perspective de transformation radicale de la société. Bien loin d’ATTAC et de son « éducation populaire » synonyme de capitulation aux lois du marché, Marcel Martinet recentre les enjeux : « ce qui manque le plus aux ouvriers, c’est la science de leur malheur ».
Jérôme Martinez
Débattre, printemps 2005
Dossier Marcel Martinet
http://www.plusloin.org/ac/spip.php?rubrique15
A contretemps n°19, janvier 2005
Une conférence sur la vie hors du commun de l'écrivain-militant Marcel Martinet
À l’occasion de la réédition de Culture prolétarienne, le Centre d’histoire du travail (CHT) de Nantes accueille Charles Jacquier, auteur et chargé de la rubrique « Histoire radicale » au sein de la revue Agone .
« Nous proposons cette conférence parce que Marcel Martinet avait des liens avec Fernand Pelloutier, notamment dans l’idée d’ouvrir la culture plus largement pour que les masses se l’approprient. Par ailleurs, c’est le rôle du CHT de présenter d’autres travaux sur le mouvement ouvrier », explique Christophe Patillon, permanent du CHT. L’occasion de revenir sur l’année 1914, celle de « la grande boucherie » et « année terrible pour le mouvement ouvrier révolutionnaire ».
« C’est la mise à mort de certaines idées centrales comme l’antimilitarisme et l’antipatriotisme. Ceci a été remis en cause dès le début de la guerre avec le ralliement à l’Union sacrée. L’idée d’une grande grève générale a été oubliée, il y a eu un changement de cap de révolutionnaires, d’intellectuels et d’anarchistes », poursuit Christophe Patillon.
Dans ce contexte patriotique, peu de militants résistent. Marcel Martinet est de ceux-là. « C’était un militant engagé dans le pacifisme. Il a rejoint le syndicalisme révolutionnaire et il a milité pour la démocratisation de la culture et de l’art. C’était aussi un intellectuel animé du refus de parvenir », résume Lucien Seroux, chercheur et adhérent au CHT.
Poète, écrivain, essayiste, journaliste, préfacier et dramaturge, Marcel Martinet défend ainsi, et sans relâche, la « culture prolétarienne » et l’éducation populaire, en considérant que les hommes doivent se sauver eux-mêmes en s’instruisant et s’éduquant, en méditant et en développant leur capacité ouvrière et sociale. « Dans son œuvre, il fait preuve d’un talent très original. Tous ses écrits sont porteurs de sens, d’idées et de chaleur humaine », observe Lucien Seroux, qui à l’occasion de la conférence prête divers journaux et revues de l’époque : Le Petit Journal illustré de 1915, Le Rire rouge, Le Bonnet rouge, Aux enfants de France, Les on dit, Le Bulletin des armées de la République, Les Hommes du jour
Parallèlement, le CHT présentera divers ouvrages en lien avec le sujet et les personnalités évoquées autour de Marcel Martinet, comme Gustave Hervé (L’Antipatriotisme), Marcel Sembat (La Victoire en déroute), Pierre Monate (Où va la CGT ?) ou encore Georges Sorel (Matériaux d’une théorie du prolétariat).
L’occasion de découvrir cette période de troubles et l’itinéraire hors du commun de Marcel Martinet.
S. G.
Presse Océan, 09/12/2004
Heureuse initiative que d’avoir réédité ce livre qui regroupe des articles d’après la Première Guerre mondiale, Martinet étant devenu directeur littéraire de L’Humanité tout en restant porteur des espoirs du syndicalisme révolutionnaire, espoirs d’émancipation culturelle par les travailleurs eux-mêmes, l’école d’alors n’apprenant aux pauvres qu’à lire, mais des groupes actifs dans les syndicats pouvant, sans confondre culture et propagande, aider à la construction d’une culture ouvrière de masse qui n’ignore pas la « science de son malheur ».
La réflexion sur l’école et son insuffisance constitutive dans une perspective émancipatrice pour les ouvriers est omniprésente dans ces pages. Si la réponse, sous la forme d’une éducation secondaire syndicale, fera probablement sourire certains, c’est que le syndicalisme d’aujourd’hui a perdu de vue tout rôle éducateur tel que le concevaient ses fondateurs, tel Fernand Pelloutier.

Ces articles, organisés et présentés par Martinet en 1935, alors qu’avec le noyau syndicaliste de La Révolution prolétarienne de Monatte il avait su prendre à temps ses distances vis-à-vis d’un bolchevisme stalinisé, portent témoignage et respirent le souffle des espoirs de la génération militante qui a construit la CGT, toute animée avec ardeur par la devise de la première Internationale : l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Cette clé de lecture et de compréhension, cette clé simple et puissante a, oui, vraiment animé les générations militantes pré-staliniennes, dans la tradition de tout le mouvement ouvrier français.

Qu’est-ce-qui a fait que cette culture, non de la masse mais de l’« avant-garde » militante ouvrière, s’est tarie ; que le militantisme a perdu cette exaltation d’une contre-culture populaire à construire tous les jours, pas à pas ; que le syndicalisme n’est plus l’outil émancipateur tous azimuts d’une classe en lutte ? Vastes questions que ne règlera pas ce petit livre mais dont la lecture éclairera à coup sûr le déploiement historique : Martinet vit encore ses rêves d’avant la Première Guerre mondiale quand le syndicalisme des années trente n’est déjà plus (et définitivement plus) cela.
Stéphane Julien
Ensemble pour le SNUipp, n°30, 01/07/2004
Né en 1887, Marcel Martinet appartient à cette nouvelle génération d’intellectuels gagnés à la cause du syndicalisme révolutionnaire – qu’il découvre tout jeune encore, en 1909, dans les pages de La Vie ouvrière, la « petite revue à couverture grise bien présentée et surtout bien faite » animée par Pierre Monatte et ses amis, à laquelle il apportera bientôt sa collaboration – qui succède à la génération des Berth et Lagardelle, contemporaine de la première et plus belle époque du mouvement syndicaliste révolutionnaire de France. Comme tant d’autres syndicalistes d’avant-guerre, Martinet rejoint très tôt le PCF, mais sans s’y attarder outre mesure : après avoir occupé les fonctions de directeur littéraire de L’Humanité entre 1921 et 1923, il quitte le Parti dès 1924 pour rejoindre le groupe de Pierre Monatte – en qui il voit le véritable successeur de Fernand Pelloutier – et œuvrer, au sein de la revue La Révolution prolétarienne, à la défense des idéaux du syndicalisme révolutionnaire.
Les essais rassemblés dans Culture prolétarienne, écrits entre 1918 et 1923 et complétés du long texte « Le prolétariat et la culture », daté de 1934, avaient été publiés à l’origine dans la Librairie du travail en 1935, avant d’être repris, plus de quarante ans plus tard, par les éditions Maspero. Les plus anciens d’entre eux, regroupés dans le chapitre « Expériences », font foi de la participation de Marcel Martinet à deux petites publications militantes, La Plèbe, « syndicaliste, libertaire, socialiste », un « obscur petit brûlot » lancé au printemps 1918 auquel les autorités ne permirent pas de dépasser quelques semaines d’existence, et les Cahiers du travail, fondés en 1921, qui devaient publier une douzaine de fascicules. De 1921 sont aussi les articles recueillis dans le chapitre « Pour une organisation de la culture », où M. Martinet, tirant la leçon de l’échec des UP (Universités populaires), abordait très humblement la méthode pour que le prolétariat puisse se donner à lui-même « la science de son malheur », selon la formule de F. Pelloutier. Par ailleurs, le présent volume donne à lire la préface qu’il écrivit pour la publication des Réflexions sur l’éducation, où Martinet reconnaît la dette qu’il a contractée à l’égard d’Albert Thierry (1881-1915) et de ses méditations sur une éducation qui ne serait pas une « préparation à diriger » et respecterait ce « “refus” de parvenir du prolétaire capable de parvenir [qui] n’a de sens, écrit-il, que doublé par la “volonté de parvenir” du prolétariat » (p. 153).
Enfin, avec le très beau texte qui ouvre le volume, « Le prolétariat et la culture » (daté de 1934) – où, entre autres choses, il commente assez longuement les réflexions de Jean Guéhenno touchant à la relation du peuple à la culture –, M. Martinet procède, avec le recul que lui donne le temps passé, à une évaluation de l’actualité de ses réflexions sur la nécessité, la possibilité mais aussi les difficultés de cette « culture intérieure au prolétariat » – située à mille lieues de la « culture-propagande » impulsée par ce qu’il appelle alors le « communisme orthodoxe » – dont on voit bien qu’elle est, à ses yeux, la condition sine qua non de la création d’une véritable société d’hommes libres, comme elle l’était pour Fernand Pelloutier.
Ici encore, il convient de savoir gré à l’éditeur et à Charles Jacquier, le responsable de la collection Mémoires sociales, d’avoir tiré ces textes de l’oubli : il fallait d’ailleurs une bonne dose de courage pour faire paraître un livre aujourd’hui sous un titre pareil. Il serait pour le moins dommage, d’ailleurs, que les lecteurs potentiels de ce livre s’arrêtent à un vocabulaire qui pourrait sembler d’un autre âge à nombre d’entre eux. Au-delà des formulations désuètes, ils feront l’effort de s’attacher au sens profond, et toujours valable pour nous, de la recherche de M. Martinet : c’est-à-dire à la nécessité – pas moins impérative de nos jours qu’à l’époque où il écrivait –, pour les dominés, de s’opposer à « la culture concédée au peuple », aussi mutilante et nocive aujourd’hui qu’elle l’était hier (1), et de résister à l’uniformisation de la pensée imposée à présent aux mêmes fins mais avec d’autres outils, autrement puissants, de « façonnement industriel des esprits » (Hans-Magnus Enzensberger) que ceux que dénonçait Marcel Martinet dans les années 20 et 30 du siècle passé.

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(1) Dans le texte « Misère de la culture concédée au peuple », M. Martinet s’en prenait à la seule lecture de « l’homme qui sait lire… le journal », qualifié de « grand abrutisseur des masses » (p. 76). Dans la même page, il se référait à cette « machine sociale… assez habilement réglée pour que le journal qui atteint la presque unanimité du peuple, Petit Idiot ou feuille locale, répande partout une opinion unique, l’opinion officielle, orthodoxe, le plus hideux triomphe de la médiocratie ». On sait que cette « machine sociale » n’a cessé de s’améliorer depuis.
Miguel Chueca
La Question sociale, 06/2004
L’œuvre de Marcel Martinet mérite mieux que son oubli actuel. Syndicaliste révolutionnaire opposé à l’Union sacrée, écrivain (Les Temps maudits rassemblent des poèmes pacifistes publiés en Suisse en 1917), cet intellectuel qui refusa de « parvenir » pour lier son sort à celui de la classe ouvrière s’est posé en continuateur de Fernand Pelloutier. Dans Culture prolétarienne (1935), il critique le militantisme de caserne (« Une propagande qui récite et qui fait réciter (…) est une trahison, trahison de l’homme et immédiatement trahison du prolétariat. ») et invite la classe ouvrière à se réapproprier collectivement la critique sociale en formant des groupes de travail et de réflexion. Martinet étant un ascète pour qui l’engagement se marie mal avec le dilettantisme et le refus de la culture de soi, il en fait également une démarche individuelle car « la pensée naît de la solitude, (…) voilà un égocentrisme obligatoire et sans quoi l’individu ne sera jamais qu’un suiveur d’autres individus ou de collectivités, et le jouet des circonstances ». Rejetant le mépris dont sont victimes les classes populaires (mépris leur déniant toute faculté d’analyse politique), Marcel Martinet affirme sa confiance dans la capacité créatrice de « ceux d’en bas ». De quoi faire de Culture prolétarienne un livre de combat toujours aussi pertinent.
Christophe Patillon
Le Monde diplomatique, 03/2004
Deux classiques sur la culture et le prolétariat
CULTURE PROLETARIENNE, de Marcel Martinet, « Petite collection », Maspero
LITTERATURE ET REVOLUTION, de Victor Serge, « Petite collection », Maspero

Bien que très différents par leurs visées et leurs inspirations, les essais de Marcel Martinet et de Victor Serge, que viennent de rééditer les éditions Maspero – classiques depuis longtemps inaccessibles, – développent une problématique commune et sont en rapport étroit avec les débats fondamentaux de l’esthétique des années 1930 : création d’une culture prolétarienne, fonction idéologique de la littérature, critique de la culture bourgeoise, rêve d’une union de plus en plus étroite entre les artistes et le prolétariat.
Marcel Martinet ne saurait être considéré comme un marxiste orthodoxe. Ses idées rappellent celles des socialistes du dix-neuvième siècle et tentent d’unir Proudhon, Marx, Jaures et Lénine. Militant internationaliste en 1914, directeur de la page littéraire de l’Humanité, il restera toute sa vie proche du groupe de la Révolution prolétarienne et du syndicalisme révolutionnaire. Ses articles, réunis en 1935, proposent une synthèse de ses idées, sur les rapports entre la culture et le prolétariat. Hostile au pessimisme Guéhenno, qui craignait que le prolétariat veuille s’éloigner de la culture considérée comme « bourgeoise » il tente de montrer que, si la sphère culturelle est traversée par la lutte des classes, l’esprit iconoclaste dont se targuent certains théoriciens est une absurdité. Conditionnée par une réforme de l’enseignement, une culture du prolétariat lui semble possible et nécessaire, bien que « malaisée, incomplète, instable et précaire », pour préparer la « culture de la société sans classes ». Assez floues, ses thèses semblent aller à l’encontre des positions de Lénine comme de Trotski, puisqu’elles réhabilitent en France un mouvement – dans la tradition anarcho-syndicaliste, et qu’il nomme assez vaguement « culture prolétarienne » – violemment critiqué en U.R.S.S. à la même êpoque. Mais Martinet n’est pas réellement un théoricien. Ce qui caractérise ses analyses, c’est avant tout une immense générosité. Conscient de la misère culturelle des ouvriers, il s’efforce de trouver une solution à partir de certaines expériences soviétiques qu’il semble ne connaître qu’assez vaguement. On chercherait en vain dans ses articles l’équivalent des thèses du Proletkult ou de l’agit-prop.
L’essai de Victor Serge : Litterature et révolution a beaucoup plus d’envergure. Victor Serge a réfléchi sur les écrits de Trotski concernant la littérature et la révolution ; il connaît bien les réalisations allemandes et soviétiques. Son point de départ est une mise en question du rôle et du statut de l’écrivain au sein de la société capitaliste. Il souligne l’étroite dépendance de l’écrivain par rapport à l’éditeur et à la classe sociale qui assure le succés d’un livre : la bourgeoisie. Ainsi regrette-il vivement que, depuis Zola, le prolétariat francais soit absent de la littérature et que, en dehors des romans de Vallès,la Commune ait laissé aussi peu de traces dans la littérature. Comme Martinet, mais avec plus de circonspection, Victor Serge pense que la création d’une « culture prolétarienne » permettrait à la fois le renouvellement de la littérature « simple amusement de riches » et l’union plus étroite des ouvriers et des écrivains. S’il accepte les critiques de Lénine et de Trotski à l’égard du Proletkult, il estime que, loin de constituer une création artificielle ou de sombrer dans l’ouvriérisme, une « culture du prolétariat en lutte » est possible.
Les textes les plus intéressants du volume sont sans doute ceux qu’il consacre à la littérature soviétique et à l’organisation de la vie culturelle à l’époque de Staline. Avec beaucoup de clairvoyance, il souligne le danger que le schématisme risque de faire peser sur les lettres soviétiques. S’en prenant aussi bien aux directives officielles qu’aux romans eux-mêmes, il montre que le type du « héros positif », qu’il s’agissent de l’ouvrier, du soldat, du paysan, de l’ingénieur, du tchékiste, ou celui de leur ennemi, « l’ingénieur saboteur », ne sont pas sans rappeler certains personnages des mélodrames de Belleville, avec « l’infâme traître à barbe noire ».
Si ses analyses n’ont ni l’élan ni la subtilité de celles de Trotski, bien que ce dernier fasse preuve dans le domaine des questions littéraires d’un incontestable dogmatisme, le cri d’alarme de Victor Serge concernant l’évolution de la vie culturelle soviétique aurait mérité, à l’époque, d’être écouté avec attention.
Jean-Michel Palmier
Le Monde, 02/04/1976
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