Dans la collection « Mémoires sociales »

 
couverture
Jann-Marc Rouillan
De mémoire (1)
Les jours du début : un automne 1970 à Toulouse

Parution : 16/03/2007

ISBN : 9782748900699

Format papier
208 pages (12 x 21 cm) 14.00 €
Commander Livre papier Lire en ligne Format PDF Format EPUB Accès libre Lire en ligne PDF EPUB

Certains jours de bagarre, apparaissaient sur le campus de petites vieilles, un vol noir pareil à des étourneaux, toutes en deuil, avec de minuscules chapeaux de pailles et, sur les genoux, un sac à main de cuir verni. Cette fois-là, nous les découvrîmes près des anciennes arches du patio. Elles étaient cinq, assises sur un muret, serrées les unes contre les autres, cachant leur bouche et leur nez sous des mouchoirs au liseré de violette pour se protéger des gaz lacrymogènes.
« Mesdames, ne restez pas là, vous voyez bien que c’est dangereux… » leur conseilla le bon La Carpe, appuyé négligemment sur un manche de pioche.
« Merci mon petit, tu es bien agréable, mais tout ce tracas, vois-tu, ça nous occupe… »
Nous partîmes en souriant du « ça nous occupe », persuadés d’avoir croisé les fameuses « mémés qui aiment la castagne » chantées par Nougaro.

Dans ce premier volet « De mémoire », Jann-Marc Rouillan revient sur la fin de son adolescence, à Toulouse, en 1970. Les premiers amis, premières amours, premiers camarades, puis les premières armes ; mais aussi l’occasion de décrire une ville, une époque, des mœurs et des idéaux qui furent déterminants pour celui qui prendra bientôt le maquis contre la dictature franquiste.

Né en 1952 à Auch, Jean-Marc Rouillan a été incarcéré de 1987 à 2011 pour ses activités au sein du groupe Action directe. Il est vit aujourd’hui en liberté conditionnelle et travaille entre le sud de la France et le Venezuela. Auteur d’une quinzaine d’ouvrages, il a notamment publié chez Agone La Part des loups (2005), Chroniques carcérales (2008), De Mémoire I, II, III (2007, 2009, 2011). Dernier livre paru, la réédition de son premier, Je hais les matins (2015).

Foreign Rights

Rights already sold

Espagne : Virus editorial (2008)

English notice

Rememberings (volume number 1 – In the Aftermath of 1968)

In this first volume Jann-Marc Rouillan looks back on the end of his teenage years in Toulouse, in 1970: the first friends, the first loves, then the first weapons. But this is also the occasion to describe a town, a period, the mores and ideals that were the decisive factors for a man who would soon go underground to fight the Spanish dictatorship, and who was later convicted on the grounds of his activities with the Action Directe group.

Reseña en español

De Memoria I – Los comienzos : otoño de 1970 en Toulouse

«Desde Mayo del 68, como si no hubiésemos oído la campana que anunciaba el final del recreo, continuamos en perpetuo estado de insurrección. Nuestra revolución vibraba con esa rebelión sin reservas. Tanto en invierno como en verano, nosotros nos calentábamos con combustibles de primavera y adoquines. Y nuestras sediciones nos parecían eternas, en el acoso sin piedad a la claudicación y al tedio. Ni interpretación ni maquillaje. Éramos sinceros hasta las últimas consecuencias de nuestros sueños incendiarios.»

En esta primera entrega de sus memorias, Jann-Marc Rouillan nos acerca a los años del final de su adolescencia en Toulouse: los primeros amigos, los primeros compañeros, las primeras acciones militantes, pero también la vida en comuna, la contracultura, los primeros amores y, sobre todo, los deseos de vivir intensamente todas las facetas de la vida.

En De memoria (I) cobra vida una ciudad en la que el peso de la historia reciente se deja sentir aún con especial fuerza. La importante comunidad de refugiados españoles, el ocultamiento del papel de Francia en la Guerra Civil y durante la ocupación nazi, las atrocidades cometidas por el Ejército francés en la guerra de Argelia y otras guerras coloniales, la guerra del Vietnam, la agitación que precede y culmina en Mayo del 68 y el Proceso de Burgos son factores determinantes en la toma de conciencia del autor y sus compañeros.

El proceso de politización de Jann-Marc, que le llevará a seguir el camino de la lucha armada, está profundamente asociado a su rechazo de la historia edulcorada oficial de la Patria de los Derechos Humanos, su admiración por los obreros y obreras que en España intentaron hacer realidad la utopía en 1936, y el desengaño respecto a los aprendices de político que, pasados los calores de Mayo y tras recargados discursos ultrarradicales, anunciaban ya su impotencia y entreguismo. No es de sorprender que fuese la dictadura franquista el primero de los objetivos de su deriva guerrillera.

Dossier de presse
Jean-Marc Rouillan, une mémoire révolutionnaire Paco Le Post, 09/09/2009
La France se réveille tuméfiée de sa cuite mémorable de Mai 68... Jean-François Pénalva Dazibao, juin 2008
L'Après-68 à Toulouse: les années de braises de Jean-Marc Rouillan Jean-Manuel Escarnot Libération Toulouse, 19/02/2008
Embastillé depuis 1987... Noel Godin Journal du Mardi n°341, 5/02/2008
On pourrait commencer dans l’après 68... C. Goby Silence n°3654, février 2008
« Je me lance dans ce texte sans plan établi... » HF Gavroche n°152, octobre-décembre 2007
L'ouvrage, premier tome des mémoires de Jann-Marc Rouillan... Michel Perraudeau Anjou laïque, octobre 2007
Les jours du début: un automne 1970 à Toulouse... Eric Freidhe Infoblog des Luttes, 08/10/2007
L'ancien membre d'Action directe... Jean-Guillaume Lanuque Dissidences, août 2007
Jann-Marc Rouillan écrivain Chantal, OCL Toulouse Courant alternatif n°172, été 2007
Jann-Marc Rouillan, emprisonné depuis 1987... Clément (AL Paris-Sud) Alternative libertaire, juillet-août 2007
Jann-Marc Rouillan : Luttes de jeunesses Nicolas Offenstadt Le Monde des Livres, 28/06/2007
Un anarchiste dans Toulouse la rouge Jean-Marc Le Scouarnec La Dépêche du midi, 9/05/2007
Itinéraire d'un révolutionnaire Paco Le monde libertaire, 26 avril au 2 mai 2007
Itinéraire d’un révolutionnaire Paco lemague.net, 12/04/2007
La part oubliée d'une révolte française Frédéric Deshusses Le Courrier, 5/04/2007
Rencontre autour du livre de Rouillan C.L. La dépêche du midi, 15/03/2007
Jean-Marc Rouillan, une mémoire révolutionnaire

Jean-Marc Rouillan est incarcéré depuis le 26 février 1987 pour ses activités au sein du groupe Action directe. Sous le nom de Jann-Marc Rouillan, il est l’auteur de plusieurs livres passionnants. Dans le tome 1 de De Mémoire, publié aux éditions Agone, il revient sur une adolescence toulousaine marquée la lutte antifranquiste. Un ouvrage indispensable pour qui veut comprendre le cheminement du militant révolutionnaire.

« Pour mon malheur, j’ai la mémoire ancrée à nos vieux rêves. » Dans De Mémoire (1), Jann-Marc Rouillan, ce multi-récidiviste de la reconstitution de ligue dissoute, remonte le cours de son histoire. Bien entendu, de là où il parle, son livre n’a rien à voir avec le tourisme révolutionnaire post-soixante-huitard de certains dandys passés du col Mao au Rotary club. Rouillan n’est pas de ceux qui firent des omelettes sans casser d’œufs, de ceux qui passèrent entre les gouttes pour échouer dans de douillets cabinets ministériels…

Pour bien comprendre d’où vient Jann-Marc Rouillan, nous devons revenir à l’automne 1970, à Toulouse, ville inspiratrice de Claude Nougaro, mais aussi « capitale de l’Espagne républicaine ». La lutte antifranquiste s’y conjuguait au présent. Les échos de la Résistance contre le nazisme résonnaient aussi dans les rues. Tous les collabos n’étaient pas KO. L’ancien patron de la milice de Vichy, René Bousquet, dirigeait La Dépêche du Midi.

Rouillan a dix-huit ans. Il emménage avec deux potes dans un pavillon, rue d’Aquitaine. Enric est fils de réfugiés espagnols. Henry, un prolo objecteur de conscience. Jann-Marc, dont le père était opérateur radio dans l’Armée secrète, est insoumis total. « La mémoire palpitait si fort en nous. Nous étions convaincus d’appartenir au bon camp, à celui que le pays taisait ou censurait dans de fausses commémorations », confie Jann-Marc. Commence une saga nourrie aux lectures de Jules Vallès, de Louise Michel, de Bakounine, en passant par Steinbeck, Miller (Henry, pas Arthur), Artaud, Bataille, Kerouac…

Les clochards célestes écoutent Leonard Cohen, Léo Ferré, Dominique Grange, Woody Guthrie, Sun Ra, King Crimson, regardent les films de Pasolini ou de Mocky. Nous sommes entre Easy Rider et La Chinoise… Les quatre cents coups, Rouillan les a donnés un peu partout. Lors du festival de l’île de Wight (pour la gratuité des concerts), contre les fachos et les flics, contre les monuments aux morts, contre les bénitiers où les mécréants versent du bleu de méthylène… Parfois, ça tourne à la blague de potache ou à la déconfiture façon Marx Brothers… Le récit d’une expropriation dans un dépôt de rhum restera dans les annales de la cambriole. « Parfois, je me demande si notre imagination soixante-huitarde tant vantée par les générations suivantes est bien à la hauteur de sa renommée », s’amuse l’auteur.

Qu’on ne se méprenne pas. L’époque n’est pas toujours à la rigolade. Certains jeunes sont bel et bien enragés. « Nous étions sans concession », résume Rouillan. Il fréquente toute la faune gauchiste toulousaine, sauf les trostkos, les « flics du mouvement protestataire ». Le massacre de Cronstadt n’est pas oublié. Restent les groupes et groupuscules maos, guévaristes, conseillistes, anars… plus ou moins orthodoxes avec qui il est possible d’agir, de frapper, fort. Orthodoxe, Rouillan ne l’est pas. Ses copains non plus. Ils ont la révolte à fleur de peau. Prêts à tout, tant que ça bouge. Les lascars, à la fois anarchos et proches de la GP (Gauche prolétarienne – maoïste), sont capables de vendre Tout, le canard de VLR (Vive la révolution), l’organisation mao rivale… À l’occasion, ils diffuseront Hari-Kiri Hebdo quand le journal satirique sera interdit pour sa Une historique (Bal tragique à Colombey : un mort) juste après le décès du général de Gaulle.

Le trio a créé le groupe Vive la Commune et ça pulse avec le renfort des « Rouges » (exilés espagnols). Le pavillon est transformé en arsenal. La bande se déplace rarement les poches vides. Les fafs qui attaquèrent une réunion féministe doivent s’en souvenir. Ils n’imaginaient pas que les copines iraient demander aux teigneux de Vive la Commune d’assurer leur protection… Les fascistes n’avaient pas intérêt non plus à trop emmerder les vendeurs de La Cause du Peuple, de Rouge ou du Monde libertaire, sinon, gare à eux ! La riposte pouvait vite devenir brutale. Les drapeaux noir et rouge cachaient assez mal les manches de pioche auxquels ils étaient accrochés.

Quêteur d’absolu révolutionnaire, avec un orgueil adolescent trop chargé, Jann-Marc exige beaucoup des autres… et de lui-même. L’ambiance se gâte dans le pavillon de la rue d’Aquitaine. « Nourri à la littérature des classiques, je refusais le quotidien des fausses passions, des fausses rebellions, les prétendus communistes, comme les autoproclamés anarchistes, le dandysme situationniste et les amourettes à deux ronds. Contre les tartuffes, je prêchais le romantisme jusqu’au bout des ongles. » Les conversations militantes tournent autour des Palestiniens, des Tupamaros, des Panthères noires… « Nous étions les enfants de l’ère concentrationnaire et nucléaire. À nos yeux, tous les pouvoirs d’État portaient la marque indélébile des criminels. Pour Vive la Commune, la lutte armée était conçue comme un moment de la lutte politique. Inéluctable si le camp des ouvriers voulait triompher », explique Rouillan.

À ce stade, le « western » espagnol l’appelle. Le cow-boy toulousain va rejoindre les peaux rouges basques. Jann-Marc hérite d’un pseudo, Donostia (nom basque de Saint-Sébastien) qui devint Sébastian, puis Sebas. Franc-tireur toujours, il intègre un groupe autonome d’appui à ETA. C’est la naissance du MIL (Movimiento Iberico de Liberacion). Le sigle, 1000 sur sept fusils, rappelle la revue cubaine Tricontinental. Le mot « ibérique » lui convient, en souvenir de la vieille fédération anarchiste ibérique. Sebas part alors pour « vivre totalement »… en sachant que la mort l’attend peut-être au prochain virage.

Un livre indispensable, superbement écrit, pour qui veut connaître les raisons qui ont pu pousser un jeune militant révolutionnaire à s’engager, en 1970, dans le maquis antifranquiste. Voici une belle tranche d’histoire contemporaine, ignorée par les manuels officiels, sauvée de l’oubli.

Paco
Le Post, 09/09/2009
La France se réveille tuméfiée de sa cuite mémorable de Mai 68...

La France se réveille tuméfiée de sa cuite mémorable de Mai 68, et revient sur toutes ses promesses romantiques du printemps. Jann-Marc Rouillan, avec sa bande d’anars idéalistes, nous fait revivre la naissance d’une lutte, les prémices d’un combat. Dans un Toulouse agité où plane l’ombre voisine de l’Espagne franquiste, on retrouve toute l’essence de la révolte gauchiste et le terreau d’un engagement sans concession.
De mémoire est une chronique à vif de l’après 68. C’est aussi une radioscopie de l’extrême gauche et de ses branches les plus radicales, où le romantisme et le romanesque ont leur place aux côtés des amitiés viriles. C’est la chronique d’un homme dans l’histoire d’une France mal connue, une France qui entre dans le marché commun avec l’Espagne franquiste, une France où un certain René Bousquet anime la direction de La Dépêche du Midi, une France où les facs de droit abritent des milices fascistes, une France que J.M. Rouillan décide de combattre.
Avec une écriture qui claque, arrondie par une poésie trempée en Occitanie, l’auteur livre un premier volet de son autobiographie, qui redéfinit les contours de notre pays, nous oblige à regarder en arrière, mais aussi devant nous avec une toute nouvelle acuité.

Jean-François Pénalva
Librairie Le Petit pois, Manosque

Jean-François Pénalva
Dazibao, juin 2008
L'Après-68 à Toulouse: les années de braises de Jean-Marc Rouillan

Jean-Marc Rouillan, 55 ans, co-fondateur d’Action Directe (AD) est désormais en semi-liberté après vingt et une années de détention. En prison la nuit, il travaille le jour comme secrétaire d’édition chez l’éditeur marseillais Agone.
Dans De mémoire (Editions Agone, 2007), Jean-Marc Rouillan raconte les débuts de son engagement révolutionnaire à Toulouse en 1970. Premiers amis, premières amours, premiers camarades et premières armes. Mais aussi description d’une ville et d’une époque.
Ce sont les seuls faits sur lesquels son régime de semi-liberté l’autorise à parler. Il lui est interdit de s’exprimer sur les faits qui ont deux fois conduit à sa condamnation à perpétuité avec dix-huit ans de sûreté en 1989 et 1994 pour complicité d’assassinat de l’ingénieur général René Audran et du PDG de Renault Georges Besse.
Le verbe vif, l’allure solide, l’homme ne semble pas porter le poids des années de détention à l’isolement « du premier au dernier jour ». « Grâce à l’écriture », dit-il. Pour LibéToulouse Jean-Marc Rouillan revient sur « les jours du début » : un automne 1970 à Toulouse. Entretien.

Raconter ces années de braises à Toulouse était donc si important pour vous ?
À Toulouse, l’année 70 a sans doute été la plus contestataire de la période. Et j’ai toujours eu dans l’idée d’en faire revivre l’ambiance. Après la disparition d’Henry Martin, dernier vieux copain de notre maison de la rue d’Aquitaine, je me suis dit qu’il était temps de se mettre au travail.
Comme bon nombre de participants à la révolte de Mai 68, j’en ai marre d’entendre les « anciens combattants » psalmodier l’historiette factice. Non ! Mai ne s’est pas pitoyablement terminé lorsqu’ils sont rentrés de vacances à la fin de l’été 68. Dans les usines, dans les facs et dans la rue, la rébellion anti-autoritaire s’est prolongée des années durant. Et Mai 68 ne se résume aucunement à un phénomène sociétal né d’un problème de dortoir à la fac de Nanterre.
L’insurrection de la jeunesse était dirigée contre l’agression impérialiste du peuple vietnamien, contre le quotidien mortifère du « métro, boulot, dodo », celui de la consommation de masse et contre la vie perdue à la gagner… Mai 68 dans ce pays doit être impérativement resitué dans le vaste soulèvement des exploités et des opprimés au niveau international.

Quelles étaient les raisons de votre engagement en ce début de septembre 1970 ?
Jusque-là trop jeune, je suivais le mouvement. Je manifestais et je « réunionnais ». Mon adolescence était indissociable de la révolte ambiante. Mais au fil des mois, j’ai accumulé de l’expérience et lu beaucoup. Et en m’éduquant, j’ai pris conscience de la distinction fondamentale qui existe entre le protestataire et la contestation. Entre le verbiage alambiqué et l’action directe. Entre une position de principe plus à gauche que le voisin et le développement réel d’une pratique de rupture antisystème…
Comme une bonne partie de la jeunesse du continent à la même époque, je me posais la question « Que faire maintenant ? ». Que faire pour sortir du rituel de la protestation et des élections « piège à con » ? Au mois de Mai, une chanson très « désirante » enregistrée à la Sorbonne alors occupée, répondait à notre interrogation par son refrain : « Des fusils par milliers, des canons et des fusils par centaines et par milliers ». Car contrairement à ce qu’en disent les exégètes, dès le début, les armes ont hanté le mouvement. Et dans ce premier volume de De mémoire, je tenais précisément à décrire le climat nous ayant conduit à sauter le pas et à revendiquer : Plus jamais sans fusil !

Pourquoi et comment cet engagement s’est-il orienté vers la lutte antifranquiste ?
À Toulouse, dernière capitale des républicains Espagnols, ce fut très naturel. Les deux grands thèmes de l’extrême gauche d’alors affirmaient que nous allions reprendre les armes que « des traîtres nous avaient volés en 1945 » et que nous nous apprêtions à affronter le nouveau fascisme.
Dans notre ville, leur traduction ne pouvait en être que dans l’action de l’autre côté des Pyrénées. Nous vivions à 80 kms à vol d’oiseau d’un vrai fascisme héritier des années 30. Une dictature liée au nom de Mussolini et d’Hitler et qui s’était reconvertie dans le soutien inconditionnel à l’impérialisme américain. C’était bien pensé politiquement car, dans la péninsule pointait une réelle situation révolutionnaire qui, d’ailleurs, s’est concrétisée au Portugal quelques mois plus tard.
En 70, notre petit réseau a donc commencé à agir avec les basques d’ETA et avec l’autonomie ouvrière de Barcelone.

De mémoire se déroule à Toulouse juste après 68. Quels souvenirs gardez-vous de la ville à cette époque ?
La ville n’avait pas connu la transformation urbaine qu’elle a subie au cours de la décennie suivante. Les quartiers gardaient encore leur caractère propre, je dirais presque de leurs autonomies. Et le centre ville battait tel un cœur à nu.
Nous vivions aux Minimes et nous fusionnions à ses pulsations collectives en entrant par Arnaud Bernard ou les Chalets. Nous devions ainsi franchir une série de frontières invisibles. Quand nous rencontrions un copain au pied de la passerelle sur le canal, nous l’interpellions : « Et où vas-tu ? » Il répondait invariablement : « hébé ! je m’en vais en ville ». Notre quartier n’était donc ni la ville ni la campagne. Campagne qui prenait ses aises après le quartier de la Salade où se déroulaient les exécutions à l’époque féodale. Dans les rues, nous nous disions encore « bonjour » et « bonsoir » même si nous connaissions à peine la personne de vue. J’ai ainsi le souvenir d’une ville à dimension humaine et encore profondément marquée par sa nature occitane, grammaticalement parlant, et par passion du verbe.
Une nature populaire.

La présence importante des réfugiés Espagnols est-elle, à votre sens, une des raisons qui ont fait de Toulouse une ville fortement contestataire ?
Je sais que pour les plus jeunes, il est impossible d’imaginer un Toulouse populaire et contestataire. Mais les décennies de néolibéralisme n’étaient pas encore passées par là. La trouille ne brouillait pas l’entendement.
À cette époque, lors d’un braquage ayant mal tourné sur le boulevard Lascrosses, des CRS ont été appelés en renfort non pour encercler la banque mais pour contenir la foule apportant son soutien aux preneurs d’otage. Ces derniers ont d’ailleurs filé sous les applaudissements de plusieurs centaines d’habitants du quartier.
Bien sûr la présence de milliers de réfugiés de la révolution espagnole est pour beaucoup dans ce climat. Nous ne sommes qu’à 150 km de Barcelone, l’une des principales villes révolutionnaires du XXe siècle ayant connu trois insurrections majeures. Avec les réfugiés, la ville avait, en quelques sortes, hérité de cette expérience.
En 68, nous avons connu le phénomène extraordinaire de deux générations dans la rue, le père avec la fille et la mère avec le fils. Les « Rouges » comme nous appelions à l’époque les réfugiés, sans distinction, qu’ils soient communistes ou anarchistes, étaient les témoins directs d’une vraie Révolution. Lorsqu’ils nous en parlaient, à nous « les petits », ils abordaient immanquablement les problèmes avec tout le concret requis par un tel événement.

Que vous ont transmis ces réfugiés, au bout du compte ?
Ils m’ont appris que la préparation de la révolution n’était pas à rêver ou à idéaliser mais qu’il s’agissait bel et bien d’une tâche à assumer pratiquement.
Ils avaient connu les barricades, le front d’Aragon, la résistance en France et en suivant la guérilla contre Franco. Leur génération était d’une richesse révolutionnaire inouïe. Quelques fois, je regrette de pas avoir davantage sollicité leur témoignage. J’aurais sans doute gagné plus de temps encore dans mon expérience.
Quoiqu’il en soit, ils m’ont appris la leçon qui allait dominer ma vie militante. On peut la résumer ainsi. Les bourgeois ne se laisseront pas déposséder de leurs pouvoirs et de leurs richesses sans combattre. Tôt ou tard, le prolétariat devra employer les armes. Dès les débuts de tout processus révolutionnaire, les militants doivent accumuler une expérience concrète des armes et de leurs utilisations. Un vieil aragonais ayant connu la lutte armée des années 20 et 30 souriait en m’expliquant : « il ne faut pas avoir peur de se battre à une poignée, ni même d’échouer 20 fois, nous en sommes la preuve vivante, car notre expérience a été déterminante quand il a fallu arracher Barcelone aux militaires insurgés…»

Quelles périodes couvriront les prochains tomes de De mémoire ?
Le tome II raconte le dernier jour de notre groupe de guérilla à Barcelone, en septembre 73. Où tout s’achève par la fusillade au cours de laquelle Salvador Puig Antich a été blessé et capturé. Salvador a été le dernier supplicié au garrot de l’histoire ibérique. De nombreux livres ont été écrits sur le MIL, le Mouvement Ibérique de Libération. Pourtant jamais l’un des acteurs ne s’est exprimé directement sur cette expérience. Mais là encore, je ne veux pas raconter simplement des faits ou rétablir la vérité contre la version officielle, je m’attache simplement à l’atmosphère de la ville et de la résistance. Quand nous pensions réellement que la révolution était vraiment au bout de nos armes et au coin de la rue.
Le tome concluant la trilogie revient à Toulouse, le Toulouse de l’été 74, l’été des GARI (groupes d’action révolutionnaires internationalistes). Le livre s’attache à suivre notre bande de copains, celle des Comités d’Action Lycéens de 68, ceux du lycée Nord ou de Berthelot, une bande recomposée après la guérilla à Barcelone. C’est un livre d’amitié et de camaraderie extrêmement joyeuse (presque légère) contredisant les discours sinistres des renégats décrivant la lutte armée comme l’existence sombre de moines soldats.

Jean-Manuel Escarnot
Libération Toulouse, 19/02/2008
Embastillé depuis 1987...
Embastillé depuis 1987, le très craquant fer de lance d’Action Directe n’a pas eu le temps de compter les clous de la porte. Au quartier des “détenus particulièrement surveillés” de Fresnes, il s’est attaqué au premier volet de ses mémoires qui décrit avec mordant son après 68 au coeur de Toulouse (premières camaraderies, premières amours, premières fauches, premiers complots, premiers scandales). A la centrale de Lannemezan, il a parachevé Le Capital humain (L’Arganier, 60 rue Saint-André-des-arts, 75006 Paris), un roman embrasant autour des nouvelles mutineries ouvrières dont le protagoniste, qui vient d’obtenir une conditionnelle, constate que, dans nos sociétés libérales-avancées, quand on sort de prison, on est toujours en prison. Et il a préfacé rageusement la réédition chez Libertalia de La vie des forcats qu’Eugène Dieudonné de la bande à Bonnot, déporté dans les bagnes coloniaux pendant quinze ans, avait réussi à publier en 1932.
Noel Godin
Journal du Mardi n°341, 5/02/2008
On pourrait commencer dans l’après 68...

On pourrait commencer dans l’après 68 avec ces vers d’Hugo : « L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme. »
La question de la mémoire nous interpelle et celle des années 70 en est à ses premières analepses, premiers récits. De mémoire est celui d’un révolutionnaire toulousain.
Tout commence par des aveux ? « A cet âge j’ai toujours eu peur de trahir. je croyais[ ...] qu’il s’agissait d’un microbe [...] d’une blennorragie. » Aveux d’un homme qui ne baisse la garde devant rien, ni les femmes, ni les juges et chez qui la trahison est de l’ordre de la maladie. Aveux qui répondent à la sentence de Montherlant : « Vivent mes ennemis ! Eux du moins ne peuvent me trahir ! » Il n’en reste pas moins que Jean-Marc avoue avoir fumé un pétard à Soho avec Hendrix, picoré du speed pour le concert de Soft Machine à Toulouse et joué des coudes pour voir King Crimson à Paris. On est loin de la fiche anthropométrique affiché dans les commissariats de France pendant des années.
Charlie Bauer nous avait gratifié du récit de sa jeunesse marseillaise, de sa vie carcérale, au service d’un communisme illégaliste, en écrivant Fractures d’une vie. Olivier Rolin avait fait oeuvre poétique avec Tigre de papier évoquant son ami Tarzan à la Gauche Prolétarienne. Jean son frère ironisait avec L’Organisation. J-M Rouillan se propose d’écrire autre chose.
Avec l’ex-membre d’Action Directe, la parole est plus dure « les orteils dans le carrelage de Fresnes» et pour cause… du peuple. Il fait partie de ceux qui ont continué l’aventure et qui le paient depuis 1987 par un emprisonnement interminable.
D’abord Jann-Marc Rouillan est toujours en lutte et c’est sûrement la prison qui l’oblige à tenir dans un duel prolongé entre deux rigidités. Ce livre est écrit à la première personne mais du pluriel, un « nous », ce nous du pavillon de la rue d’Aquitaine , de ces amis et compagnons de jeunesse, ce « nous « des proches de la G.P, de Vive la Commune, un nous prêt à tout casser après 1968. C’est l’histoire d’une jeunesse reprenant René Char, qui agissait en primitif mais prévoyait en stratège.
Au-delà des querelles de chapelles sempiternellement reconduites par la génération suivante, c’est un récit de garçons bagarreurs, pas toujours à l’aise avec les filles et le sexe, et donc prêts à devenir des chevaliers errants défenseurs des bonnes causes, laissant leurs « pensées cavaler dans l’héroïque . Mais ces chevaliers n’ont nul besoin de dévaliser des moines ou de prendre des moulins pour des géants. La réparation des injustices est bien à prendre dans l’Espagne de Cervantès mais ce n’est plus la bataille de Lepante mais la défense de Madrid qui fait référence, ce n’est plus Torquemada qu’il faut ridiculiser, mais Franco.

Autant le récit de Bauer sentait le Mistral soufflant au dessus des docks de Marseille, la poussière des chantiers et l’ondoiement des vagues vers l’Estaque, autant Rolin roulant sur le périphérique parisien à bord d’une antique D.S nous faisait renifler du diesel, chez Rouillan c’est la porte de la ville antifranquiste qui nous est ouverte et elle sent la poudre. Toulouse la ville des rouges, la ville des réfugiés de l’après guerre civile et de la résistance, va marquer l’auteur. Il y a le respect pour les vieux anarchistes espagnols, mais aussi une reconnaissance de l’influence de la G.P, repaire sinon des plus authentiques révolutionnaires, en tout cas des plus castagneurs. En témoignent les rencontres avec l’ETA, le procès de Burgos, les combats dans l’université lors de cette fameuse journée d’insurrection décrétée par le haut-commandement de la GP.

De littérature ce livre en est à l’ébauche, emportée dans le discours et la justification politique mais il est vrai qu’il s’inscrit dans la collection Mémoires sociales. Inscrit aussi dans un respect pour Hugo, auteur exilé, révolté contre la peine de mort qui disait « Grattez le juge vous trouverez le bourreau. »
De l’amateurisme révolutionnaire qui fait chaud au cœur quand lui et la Carpe emmènent leurs fausses cartes d’identité à un vieux combattant espagnol : « Bien sur que ça peut passer [...] si c’est la nuit, si la lampe del gouardé est grillée… si le caporal n’a pas oun dixième à chaque oeil… »
Ce livre respire par moments la bonne humeur et les plaisanteries de la jeunesse. Rocard défendant un pays basque libre ou un jeune racontant au juge la fatigue de son bras qui avait trop jeté de pierres, voila quelques bons moments. Un visage de Rouillan que seuls les lecteurs de CQFD où il écrit chaque mois lui reconnaîtront. D’ailleurs il se met en colère pour rappeler que cette vie de combattant était belle et joyeuse.
Connaître celui qui fut aussi un ennemi public à l’instar de Jacques Mesrine à travers ses goûts pour le cinéma, avec Easy Rider, par la musique avec Léonard Cohen, change le regard sur celui qui fit sauter des commissariats ou exécuta le général Audran. L’amitié » avec Henry Martin, son ami qui ne prit pas le même chemin commence avec des chansons.
Ce premier volet finit sur l’évocation, à la dérobée, de ses enfants qu’il aimerait voir jouer avec ceux de ces compagnons, morts aujourd’hui. Sa fierté est dans ce « Je regrette » qu’il refuse de prononcer pour sortir de prison. C’est sa fidélité à l’histoire, à sa mémoire. Le « On ne trahit pas ce qui n’existe plus » de Salacrou s’oppose évidement à des serments tout aussi valables, tels ceux de la chevalerie. Ainsi Roland tentant de sortir de son défilé basque : « Tel qui trahit se perd et les autres avec lui ! »
Mais le sens révolutionnaire est un sens moral, n’est ce pas ?

C. Goby
Silence n°3654, février 2008
« Je me lance dans ce texte sans plan établi... »

« Je me lance dans ce texte sans plan établi. Je me jette à l’eau, je nage dans un océan d’amitié, de camaraderie, de passion et de vie… de mort aussi. »
Le premier opus des souvenirs de Jann-Marc Rouillan emporte nos renoncements dans le tourbillon – révolution, castagne et rock – des années 70. Adolescent de dix-huit ans enragé d’émancipation, non sevré des rêves du printemps 68, l’auteur largue les amarres familiales. En compagnie d’Henri l’ouvrier et d’Enric, le fils de réfugiés républicains, il s’installe en périphérie toulousaine. Devenu galion pirate, le pavillon abrite l’activisme permanent de ces « jours du début ». Les insurgés, Mario le lycéen, Cricri ou le Grand blond abandonnent à peine l’enfance. Sur la table de la cuisine, les tartines du goûter voisinent encore avec les cocktails Molotov. Leurs expéditions, toujours politisés, virent souvent à l’équipée burlesque. Les armes restent celles de Gavroche : galets de la Garonne et manches de pioches. L’âme d’artiste du jeune Rouillan s’émerveille de la beauté radicale des incendies et de « l’interdit jeté à terre ». Une précocité de pensée et une conscience politique issues d’une période et d’un milieu spécifiques. À Toulouse, capitale des « Rouges » en exil, collabos impunis et résistants spoliés se côtoient dans une atmosphère empoisonnée de vendettas inassouvies. Les enfants d’après-guerre y sont bercés des faits d’armes de la révolution libertaire espagnole ainsi que des exploits et des drames des résistances au fascisme. Héritiers des luttes de leurs pères, éclos au vent des lacrymos de mai 68, ils s’empoignent aussi avec celles de leur époque. Bombes US sur le Vietnam, septembre noir, exactions militaires en Afrique, dictatures sud-américaines. L’heure n’est pas à l’indifférence. Anars, maoïstes, guévaristes, trotskistes, des soubresauts de l’agitation lycéenne, étudiante ou ouvrière. Augmentée d’une vingtaine « d’enragés » les acolytes de la rue d’Aquitaine se baptisent Groupe autonome libertaire « Vive la Commune ». Un temps compagnon de route des maos de la Gauche prolétarienne, ledit groupe ne cède rien à quiconque de son indépendance.
« La musique électrisait alors nos vies, tel l’oxygène que nous respirions, le rythme du sang dans nos vaisseaux. »
De toute l’Europe, la jeunesse « lève le camp » en des migrations musicales vers les grands festivals rock. Rouillan veille à se maintenir dans l’œil du cyclone. Baston contre les Hells Angels sur l’île de Wight, photo underground aux côtés de Jimmy Hendrix. Infatigable, il balance des pavés le matin à la Mutualité ; avant de s’inviter le soir « à cour du roi musicien », King Crimson.
« Diminuer l’intensité de la vie c’est diminuer l’intensité du bonheur. Le bonheur entendu comme la plus large satisfaction de nos sens à toute heure de notre vie . » Amour libre, alcool, shit, LSD, sans fuir ni se perdre, cet ardent programme s’applique en de multiples expérimentations. Malgré la cadence échevelée donnée à son existence pointe le sentiment de s’enliser dans les revendications rituelles et la routine contestataire.
Le service militaire, rendu obsolète par l’efficacité de la castration éducative, cathodique et cybernétique, enrôlait encore pour un dernier dressage avant le salariat. Fidèle à son intransigeance, l’appelé Rouillan refuse de l’esquiver par les échappatoires autorisées : coopération, objection, réforme P4. Ce choix de l’insoumission se révèle une bifurcation cruciale ; chemin de radicalisation en ce qui concerne l’avant-garde de la gauche extrême, voie du compromis chez les moins résolus. En Allemagne, en Italie, d’autres se tournent vers la lutte armée afin d’atteindre les buts de la politique révolutionnaire. Près de la ville rose, la cause basque attire vers l’ETA jusqu’aux curés. Au-delà des Pyrénées, le moloch à gueule de Franco demeure insatiable du sang de ses adversaires. Le rapprochement avec les anciens guérilléros de 1936 anime l’utilisation d’armes et de faux papiers. D’incessants passages de frontière alimentent en matériel d’imprimerie volé en France les opposants à la dictature. Radicaux barcelonais et anarchistes du sud-ouest forment le Mouvement ibérique de libération-Groupe autonome de combat (MIL-GAC). Aux tabassages policiers hexagonaux et séjours initiatiques en prison se substituent la clandestinité, l’éventualité des tortures et de la mort aux mains des bourreaux franquistes.
Loin de la désespérance filtrant de ses chroniques carcérales, De Mémoire éclate en bombe incendiaire à la face du lecteur. Protagoniste, héraut et mémorialiste, Jann-Marc Rouillan dissipe l’oubli et les malentendus.
Présentée en fanatiques sans cause par les méthodes de désinformation habituelles, la génération du « changer la vie » et « transformer le monde » y retrouve ses origines, son identité intime. Celle de la dernière guérilla sociale du monde occidental. Un défi aux forces du pouvoir et de l’argent payé de mort et d’enfermement illimité par des milliers de militants. Un échec qui a comme conséquence le déferlement actuel du droit du plus fort sur les moindres recoins de la planète. « L’État a déclenché un fléau de balles de bombes et de mots incendiaires voici vingt ans, et a semé l’Asie d’Idées excrétées dans les toilettes de Washington. Maintenant la grande peur a fait le tour du monde et déborde dans l’air gris journal. » (Allen Ginsberg)
Rescapé du dernier carré de survivants, prisonnier depuis plus de vingt ans, Rouillan témoigne de l’impossibilité d’éradiquer la transmission des rébellions populaires. Fouettée au sang, la mémoire remonte à la surface. Aux Etats-Unis, un 11 septembre 2001 répond d’un 11 septembre 1973 meurtrier au Chili. En France, en 2007, sur les murs des usines occupées les ouvriers tracent le sigle, le nom, la date, d’une action directe comprise et retenue. Malgré l’adoubement des gens de lettres, séduits par le romantisme flamboyant de son écriture, et l’attrait charismatique qu’exerce la liberté de cet emmuré sur les consciences repenties, Rouillan demeure hors de portée de toute récupération littéraire ou politique. Négation vivante du principe d’autorité, il garde avec les siens, comme à vingt ans, « la pureté originelle, celle des anges révoltés définitivement débarrassés des funestes scories de la soumission ».

HF
Gavroche n°152, octobre-décembre 2007
L'ouvrage, premier tome des mémoires de Jann-Marc Rouillan...
L’ouvrage, premier tome des mémoires de Jann-Marc Rouillan, est sous-titré Les jours du début : un automne 1970 à Toulouse. Il rapporte la jeunesse militante de celui qui deviendra le co-fondateur d’Action Directe. Les années soixante-dix furent celles d’une activité politique bouillonnante narrée par l’auteur avec une grande tendresse. « Après mai 68, la vie s’ouvrait à nous gigantesque, chargée d’aventures comme les cerisiers de fruits au printemps. » C’était l’époque où « même si nous le chahutions quant il nous visitait, Ferré chantait si bien ce que nous avions sur le cœur ». C’était aussi l’époque où déjà certains se préparaient à rompre avec la révolte pour viser des places dorées dans les ministères, dans les médias, dans la publicité ou les affaires. Il faut noter que Jann-Marc Rouillan, toujours détenu depuis vingt-deux ans alors que la peine de sûreté est dépassée, a écrit plusieurs ouvrages dont Je hais les matins (Denoël), vibrant plaidoyer contre la prison, et Lettre à Jules, magnifique texte, paru également chez Agone, maison d’édition marseillaise dont il faut saluer la grande qualité du travail éditorial.
Michel Perraudeau
Anjou laïque, octobre 2007
Les jours du début: un automne 1970 à Toulouse...

Les jours du début: un automne 1970 à Toulouse : quel efficace sous-titre pour ce captivant premier tome des mémoires de Jann-Marc Rouillan, prisonnier d’Action Directe mais avant tout auteur et bientôt éditeur pour le compte amical et militant de la remuante maison d’édition marseillaise Agone.
Dans le Toulouse des 70’s, les vétérans ibères réfugiés de la guerre civile tiennent toujours le haut du pavé de la mémoire tandis que leurs enfants maintiennent la pression dans la rue face aux nazillons et autres bourgeois réactionnaires entre bagarres, squatts, expropriations modestes mais concrètes et pratiques, manifestations antifranquistes dantesques ou s’agitent Autonomes, Libertaires et Marxistes et d’ou émergera le GARI, Groupe d’Action Révolutionnaire Internationaliste suite à l’exécution de Puig Antich, un activiste catalan ami proche de JM Rouillan.
Un bouquin passionnant, d’une lecture aisée, regorgeant d’anecdotes savoureuses et souvent drôles, les minots militent et vivent, ça part dans tous les sens entre histoires d’amour, “guerre” d’organisations et répression s’abattant dru, tout ne fait que commence ! Vivement le tome 2 !

Voir le site de l’Infoblog des Luttes

Eric Freidhe
Infoblog des Luttes, 08/10/2007
L'ancien membre d'Action directe...

L’ancien membre d’Action directe, qui avait déjà fait paraître plusieurs livres écrits de prison, entame avec cet ouvrage un récit de sa jeunesse militante, en se basant uniquement, ainsi qu’il le dit lui-même, sur sa mémoire. Il fustige au passage ceux qui ont trahi leur engagement révolutionnaire d’antan, témoignant de sa révolte toujours aigue. A l’aide d’une plume incontestablement talentueuse, à la fois poétique et colorée, il nous fait revivre de manière très rythmée l’existence à Toulouse dans les lendemains de mai 68, et évoque les influences qu’il a subies cette époque, avec les récits des républicains espagnols ou de la résistance. Insoumis vis-à-vis du service militaire, il écorne au passage les anciens collaborateurs durant la guerre, ayant conservé des postes de responsabilités sans être inquiétés, une injustice qui constitue incontestablement une clef pour comprendre son hostilité à l’égard de l’Etat « bourgeois ». Vivant en marge du fonctionnement orthodoxe de la société, Rouillan était également le fruit de son époque, féru de musique, assistant au festival de l’île de Wight et à bien d’autres concerts, et consommant nombre de drogues variées. On découvre également ses contacts avec divers groupes d’extrême gauche, trotskystes, situationnistes, marxistes-léninistes ou ultra-gauches, qui ont tous droit à des commentaires peu amènes. Son désir urgent d’action n’y trouva pas à s’exprimer, lui-même préférant se définir comme un autonome libertaire, filiation de son groupe local Vive la Commune. C’est ce qui l’amena à sympathiser un temps avec les militants de la Gauche prolétarienne, et à participer avec eux au grand affrontement du 26 novembre 1970, plusieurs jours de combat entre jeunes, militants ou non, et forces de police dans le cadre du campus universitaire. Leurs activités allaient alors de la confection de cocktails Molotov à l’affrontement contre les militants d’extrême droite, et à la participation musclée à diverses manifestations. Mais avec les événements de novembre, l’engagement de Rouillan et de ses camarades va se radicaliser : stockant armes et explosifs, le petit groupe se fixe comme première cible l’Espagne franquiste. Mis en contact avec des militants d’ETA, ils profitent de leur formation, tout en les aidant dans certaines de leurs actions, avant de fonder le MIL (Mouvement Ibérique de Libération). Ce passage vers la clandestinité et la lutte armée, Rouillan le fait sans ses copains de location, de qui il se sépare. On attend avec intérêt la suite de ces mémoires. La collection dirigée par Charles Jacquier confirme en tout cas le soin qu’elle apporte à ses éditions : outre de précieuses notes de bas de page, un glossaire est présent en fin de volume.

www.dissidences.net

Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences, août 2007
Jann-Marc Rouillan écrivain

Jann-Marc Rouillan est connu des médias et de toutes celles et ceux qui les lisent. Selon le genre de presse vous connaissez soit le militant révolutionnaire du groupe Action Directe soit le prisonnier condamné à perpétuité pour la mort d’un PDG et d’un Général. Il faut ajouter une autre approche, résultat d’une vie passée emmuré à résister toujours et donc à exister et créer, c’est ainsi que JM Rouillan est devenu écrivain. Au début on peut juste penser à l’écriture comme nécessité politique, puis existentielle et en persévérant c’est une création qui émerge, de celle qui est pensée et action toute à la fois et qui s’impose à la lecture dans nos esprits. JM Rouillan a déjà publié depuis 2001 cinq ouvrages* ; aujourd’hui il publie aux éditions Agone (mémoires sociales) De mémoire (1). Les jours du début, un automne 1970 à Toulouse, livre qui reste dans la même veine d’écriture que les précédents, on y retrouve toute une histoire de révoltes, de jeunesse et d’amitiés. JM Rouillan fait revivre les morts, plus particulièrement Henri Martin, mais c’est aussi une histoire sociale, contée par le menu du quotidien avec juste assez de poésie pour imaginer, de rage pour s’indigner, d’anecdotes pour comprendre. Un trio de copains dans la ville et dans une période historique de remises en causes diverses, on les suit dans leurs actions pour dénoncer et/ou démolir ce monde de consommation bourgeoise, d’exploitation. Ils pratiquent la réappropriation grâce à d’utiles complicités, participent aux manifs jusqu’au bout là où il y a affrontement physique avec la police armée. La solidarité est réelle face à la répression, un réseau de débrouilles existe de manière informelle. Ils sont jeunes, moins de vingt ans, et Jann-Marc parle ici de lui sans artifices. C’est un récit historique dans lequel il déroule le fil de sa vie militante. On est plongé, sans fausse nostalgie ni embellissement dans ce monde d’aventures d’une jeunesse masculine, même si la mémoire est sujette à reconstruction. Ce témoignage montre le décalage qui s’est opéré entre les gestes de révoltes des années 1970 et l’autocensure actuelle consécutive au contrôle et à la répression à l’œuvre de nos jours : retourner une voiture de flics, lancer des molotovs ou mitrailler les locaux du patronat… ! Autant de gestes de cette jeunesse en colère, qui, de nos jours déboucheraient sur des peines de prison ferme et trop longues ; de fait ces actions ne sont plus monnaie courante, la rébellion n’est plus sauvage et autonome. Le glossaire en fin de livre est bien utile et nous informe sur l’histoire de groupes politiques à l’existence éphémère autour d’un journal, d’une organisation…
« Le rien, c’est encore quelque chose : une marchandise, une mise sur le tapis vert. Alors que le néant est une conscience bien trop humaine »

*Je hais les matins, Denoël, 2001 – Le Prolétaire précaire, Acratie, 1971 (avec N. Ménignon, R Schleicher, J. Aubron), 2001 – Paul des Epinettes, L’insomniaque, 2002 – Le roman de Gluck, L’esprit Frappeur, 2003 – Lettres à Jules, Agone, 2004 – La part des loups, Agone, 2005.

Chantal, OCL Toulouse
Courant alternatif n°172, été 2007
Jann-Marc Rouillan, emprisonné depuis 1987...

Jann-Marc Rouillan, emprisonné depuis 1987 pour sa participation au groupe armé Action directe publie le premier volet de ses souvenirs. En revenant sur son parcours de jeune enragé c’est tout un pan du militantisme post 1968 qu’il nous transmet. Avec une bande de joyeux potes et camarades, Jann-Marc est partie prenante de nombreux coups fumants qui émaillent la scène politique toulousaine en cette année 1970 : bastons mémorables avec les flics ou les fachos, bombages, manifs qui partent en vrille, manches de pioches, cocktails Molotov… auxquels se mêlent amours furtifs, séances de ciné chaotiques, trip sous LSD et déambulations nocturnes qui font se sentir libre. Mais c’est surtout la révolte contre l’ordre établi qui transparait au fil des pages. Quand l’État français recycle d’anciens collabos, que ses légionnaires traquent des rebelles au Tchad et au Cameroun, que des ouvriers africains meurent dans l’incendie d’un foyer à Aubervilliers, l’insoumission s’impose comme une évidence et la lutte devient le quotidien. C’est sous le nom de Groupe autonome libertaire que Rouillan et ses amis vont sévir, parfois en collaboration avec les maos de la Gauche prolétarienne et toujours en se heurtant aux « gauchistes officiels » et aux « états-majors protestataires », à leur prudence et leur soif de respectabilité. De l’autre côté des Pyrénées, la dictature tient l’Espagne d’une main de fer avec la bénédiction des « démocraties européennes » et Toulouse, « capitale de l’Espagne républicaine », manifeste contre la répression franquiste. Nourris des récits des anciens combattants de la guerre d’Espagne et des guérilleros qui ont agit dans l’Espagne franquiste dans les années 1945–1960, Jann-Marc et sa bande « vivent et s’arment Burgos ! »1. En association avec ETA, vient alors le temps des premières missions clandestines en Espagne et la participation aux activités du Mouvement ibérique de libération (MIL), groupe armé révolutionnaire formé en janvier 1971 et issu des luttes ouvrières de Barcelone2.
A suivre…

fn 1. Le 3 décembre 1970 s’ouvre à Burgos (Castille) le procès de 16 militant-e-s de l’organisation indépendantiste basque ETA. Six d’entre eux seront condamné-e-s à la peine capitale et les neuf autres à un total de 724 années de prison.

2 Pour une histoire du MIL, fondé sur des témoignages d’anciens militants, dont celui de Jann-Marc Rouillan, lire : Jean-Claude Duhourcq et Antoine Madrigal, Mouvement ibérique de libération, mémoires de rebelles, Editions CRAS, Toulouse, 2007, 22 euros.

Clément (AL Paris-Sud)
Alternative libertaire, juillet-août 2007
Jann-Marc Rouillan : Luttes de jeunesses

Les années de formation des révolutionnaires « professionnels » sont toujours des moments passionnants à analyser. On y cherche naturellement ce qui peut mener à la radicalité des engagements : milieu d’origine, rencontres, lectures… L’enjeu est de taille lorsqu’il s’agit d’un militant d’Action directe (ce groupe révolutionnaire qui recourait à la lutte armée dans les années 1980) comme Jann-Marc Rouillan, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour sa participation à des assassinats politiques et toujours incarcéré. Déjà auteur, en prison, de plusieurs ouvrages, celui-ci livre maintenant ses souvenirs de jeunesse à Toulouse en 1970–1971. Au-delà de son histoire propre, Rouillan entraîne le lecteur dans le monde militant de la ville à l’époque. Soucieux de lier son propos à la topographie urbaine, il évoque les lieux avec précision. De la faculté de droit aux cafés d’Esquirol ou de la place du Capitole, Rouillan conduit ainsi une véritable promenade rebelle dans Toulouse.

L’engagement de l’auteur se marque d’emblée par la révolte brute : « Nous n’étions plus qu’excitation électrique, courses dératées dans les rues, nuit et jour en permanent état d’urgence insurrectionnelle », d’où les bagarres avec la police, l’extrême droite ou les rivalités entre groupes gauchistes. Les discussions théoriques ne jouent pas ici un grand rôle. En revanche, Rouillan et ses proches s’inscrivent dans la grande histoire et la légende révolutionnaires : on discute abondamment de la Commune de Paris (1871), de la désobéissance des soldats en 1914–1918, ou de la Résistance. Mais c’est sans doute la guerre d’Espagne, prolongée par la lutte contre le franquisme, qui, dans une ville traversée encore aujourd’hui par cet héritage, constitue l’horizon le plus prégnant, d’autant plus que d’anciens guérilleros servent de relais. C’est aussi par l’Espagne que l’action de Rouillan change de dimension en soutenant l’activisme des militants basques dans leur combat contre le franquisme. L’ambiance se durcit ; quelques compagnons décrochent. Le combat et l’illégalité n’empêchent pas des épisodes plus légers, tel ce détournement d’un camion Blédina : « Notre association de conspirateurs s’est longtemps gavée de petits pots pour bébés. » D’ailleurs, Rouillan garde une image positive de ce temps-là : « Nous étions si heureux de combattre. » La suite est à venir.

DE MÉMOIRE (1). LES JOURS DU DÉBUT : UN AUTOMNE 1970 À TOULOUSE de Jann-Marc Rouillan. Agone “Mémoires sociales”, 206 p., 14 euros.

Nicolas Offenstadt
Le Monde des Livres, 28/06/2007
Un anarchiste dans Toulouse la rouge

Écrit en prison, “De mémoire” raconte la fin de l’adolescence de Jean-Marc Rouillan, en 1970. Parcours sensible, des Minimes au Florida, de l’Arsenal au Saint-Agne.

Ce que l’on connaît de Jean-Marc Rouillan ne le rend pas très sympathique. Cofondateur d’Action Directe en 1979, l’anarchiste élevé dans le Gers a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en 1987 pour trois assassinats, dont celui de Georges Besse, PDG de Renault. Incarcéré depuis, Jean-Marc Rouillan n’a rien renié de ses idéaux passés, consacrant l’essentiel de son énergie à combattre l’« inhumanité » des prisons. Témoin d’une époque troublée, il offre un tout autre visage dans « De mémoire », le premier volet d’une autobiographie écrite entre Fresnes et Lannemezan. On y découvre un Jean-Marc Rouillan au seuil de l’âge adulte, bouillonnant face à l’injustice dans le Toulouse très chaud de 1970. Car c’est la grande surprise de ce livre juste et émouvant : la redécouverte d’une ville plus rouge que rose, l’apprentissage des combats de rues, la fièvre révolutionnaire qui agitait alors bien des esprits.

Deux ans après un mai retentissant, Jean-Marc Rouillan habite rue d’Aquitaine, aux Minimes, avec quelques copains. Lycéen dilettante, il préfère regarder « les ouvrières des ateliers Froufrou à l’heure de la pause, assises sur des chaises, leurs blouses roses entrouvertes » et contempler « les longues péniches noires comme des cormorans en partance pour l’Atlantique ».

La passerelle sur le canal du Midi, Jean-Marc Rouillan la franchit souvent pour gagner le centre ville, son université et ses bars. Avec la cafétéria de l’Arsenal et le Saint-Sernin, « fief dominical des gauchos amateurs du combat urbain », le Florida est l’un de ses QG, troquet à l’ancienne où les étudiants refont le monde. « La décoration n’avait pas encore été refaite ; et l’ambiance vieillotte renvoyait aux tableaux arlésiens de Van Gogh. Sauf que, dans la soirée, le patron prenait davantage la tête d’un personnage de Breughel. Sa femme, décolorée et despotique, l’avait condamné à deux bocks de bière pression. Dès qu’elle tournait le dos, il la mélangeait au pastis, au whisky, au gin… »

Toulouse, en 1970, c’est la présence très forte des réfugiés espagnols, luttant contre un pays encore sous le joug de Franco ; ce sont aussi des manifs répétées et des vitres brisées rue d’Alsace ; le face-à-face nerveux avec les CRS. Et puis il y a le Saint-Agne, « vieille salle discrète, tenant davantage de Fellini Roma que des cinés art et essai », curieux espace de liberté « où les joints tournaient dans les travées et au balcon ». Loin du brûlot pesant, même s’il détaille tous les courants révolutionnaires d’alors, « De mémoire » bruisse de notations vibrantes et sensibles, suite de portraits colorés de nostalgie. Quelles que soient leurs idées politiques, beaucoup de Toulousains y retrouveront quelque chose de leur jeunesse enfuie.

Jean-Marc Le Scouarnec
La Dépêche du midi, 9/05/2007
Itinéraire d’un révolutionnaire

Jann-Marc Rouillan est incarcéré depuis le 26 février 1987 pour ses activités au sein du groupe Action directe. Il est l’auteur de Je hais les matins (Denoël, 2001), Lettre à Jules (Agone, 2004), La Part des loups (Agone, 2005) et Le Capital humain (L’Arganier, 2007). Chez Agone, il vient également de publier le premier volet d’une saga tourmentée, De Mémoire.

« Pour mon malheur, j’ai la mémoire ancrée à nos vieux rêves. » Dans De Mémoire, Jann-Marc Rouillan, ce multi-récidiviste de la reconstitution de ligue dissoute, remonte le cours de son histoire. Bien entendu, de là où il parle, son livre n’a rien à voir avec le tourisme révolutionnaire post-soixante-huitard de certains dandys passés du col Mao au Rotary club. Rouillan n’est pas de ceux qui firent des omelettes sans casser d’œufs, de ceux qui passèrent entre les gouttes pour échouer dans de douillets cabinets ministériels. Pour bien comprendre d’où vient Jann-Marc Rouillan, nous devons revenir à l’automne 1970, à Toulouse, ville inspiratrice de Claude Nougaro, mais aussi « capitale de l’Espagne républicaine ». La lutte antifranquiste s’y conjugue toujours au présent. Les échos de la Résistance contre le nazisme résonnent aussi dans les rues. Tous les collabos ne sont pas KO. L’ancien patron de la milice de Vichy, René Bousquet, dirige La Dépêche du Midi…

Rouillan a dix-huit ans. Il emménage avec deux potes dans un pavillon, rue d’Aquitaine. Enric est fils de réfugiés espagnols. Henry, un prolo objecteur de conscience. Jann-Marc, dont le père était opérateur radio dans l’Armée secrète, est insoumis total. « La mémoire palpitait si fort en nous. Nous étions convaincus d’appartenir au bon camp, à celui que le pays taisait ou censurait dans de fausses commémorations », confie Jann-Marc. Commence une saga nourrie aux lectures de Jules Vallès, de Louise Michel, de Bakounine, en passant par Steinbeck, Miller (Henry, pas Arthur), Artaud, Bataille, Kerouac… Les clochards célestes écoutent Leonard Cohen, Léo Ferré, Dominique Grange, Woody Guthrie, Sun Ra, King Crimson, regardent les films de Pasolini ou de Mocky. Nous sommes entre Easy Rider et La Chinoise… Les quatre cents coups, Rouillan les a donnés un peu partout. Lors du festival de l’île de Wight (pour la gratuité des concerts), contre les fachos et les flics, contre les monuments aux morts, contre les bénitiers où les mécréants versent du bleu de méthylène… Parfois, ça tourne à la blague de potache ou à la déconfiture sauce Pieds Nickelés… Le récit d’une expropriation dans un dépôt de rhum restera dans les annales de la cambriole. « Parfois, je me demande si notre imagination soixante-huitarde tant vantée par les générations suivantes est bien à la hauteur de sa renommée », s’amuse l’auteur.
Qu’on ne se méprenne pas. L’époque n’est pas toujours à la rigolade. Certains jeunes sont bel et bien enragés. « Nous étions sans concession », résume Rouillan. Il fréquente toute la faune gauchiste toulousaine, sauf les trostkos, les « flics du mouvement protestataire ». Le massacre de Cronstadt n’est pas oublié. Restent les groupes et groupuscules maos, guévaristes, conseillistes, anars… plus ou moins orthodoxes avec qui il est possible d’agir, de frapper, fort. Orthodoxe, Rouillan ne l’est pas. Ses copains non plus. Ils ont la révolte à fleur de peau. Près à tout, tant que ça bouge. Les lascars, à la fois anarchos et proches de la GP (Gauche prolétarienne – maoïste), sont capables de vendre Tout, le canard de VLR (Vive la révolution), l’organisation mao rivale… A l’occasion, ils diffuseront Hari-Kiri Hebdo quand le journal satirique sera interdit pour sa Une historique (Bal tragique à Colombey : un mort) juste après le décès du général de Gaulle. Le trio a créé le groupe Vive la Commune et ça pulse avec le renfort des « Rouges » (exilés espagnols). Le pavillon est transformé en arsenal. La bande se déplace rarement les poches vides. Les fafs qui attaquèrent une réunion féministe doivent s’en souvenir. Ils n’imaginaient pas que les copines iraient demander aux teigneux de Vive la Commune d’assurer leur protection… Les fascistes n’avaient pas intérêt non plus à trop emmerder les vendeurs de la Cause du Peuple, de Rouge ou du Monde libertaire, sinon, gare à eux ! La contre manif pouvait vite devenir brutale. Les drapeaux noir et rouge cachaient assez mal les manches de pioche auxquels ils étaient accrochés.

Quêteur d’absolu révolutionnaire, avec un orgueil adolescent trop chargé, Jann-Marc exige beaucoup des autres… et de lui-même. L’ambiance se gâte dans le pavillon de la rue d’Aquitaine. « Nourri à la littérature des classiques, je refusais le quotidien des fausses passions, des fausses rebellions, les prétendus communistes, comme les autoproclamés anarchistes, le dandysme situationniste et les amourettes à deux ronds. Contre les tartuffes, je prêchais le romantisme jusqu’au bout des ongles. » Les conversations militantes tournent autour des Palestiniens, des Tupamaros, des Panthères noires… « Nous étions les enfants de l’ère concentrationnaire et nucléaire. A nos yeux, tous les pouvoirs d’Etat portaient la marque indélébile des criminels. Pour Vive la Commune, la lutte armée était conçue comme un moment de la lutte politique. Inéluctable si le camp des ouvriers voulait triompher », explique Rouillan.

A ce stade, le « western » espagnol l’appelle. Le cow-boy toulousain va rejoindre les peaux rouges basques. Jann-Marc hérite d’un pseudo, Donostia (nom basque de Saint-Sébastien) qui devint Sébastian, puis Sebas. Franc-tireur toujours, il intègre un groupe autonome d’appui à ETA. C’est la naissance du MIL (Movimiento Iberico de Liberacion). Le sigle, 1000 sur sept fusils, rappelle la revue cubaine Tricontinental. Le mot « ibérique » lui convient, en souvenir de la vieille fédération anarchiste ibérique. Sebas part alors pour « vivre totalement »… en sachant que la mort l’attend peut-être au prochain virage. Un livre indispensable, superbement écrit, pour qui veut comprendre comment un jeune militant révolutionnaire pouvait s’engager, en 1970, dans le maquis antifranquiste. Voici une tranche d’histoire contemporaine, ignorée par les manuels officiels, sauvée de l’oubli.

www.lemague.net

Paco
lemague.net, 12/04/2007
La part oubliée d'une révolte française
Dans le premier volume de son autobiographie, l’activiste Jann-Marc Rouillan revient sur l’origine de son engagement politique: Toulouse dans les années 1970 et l’antifranquisme.

L’automne 1970 fut pour Jann-Marc Rouillan une période d’activisme frénétique au sein du groupe autonome Vive la Commune et le moment de son entrée dans un mouvement de résistance armée au franquisme. Membre du groupe Action directe, aujourd’hui incarcéré, Rouillan raconte ces «jours du début» dans la première partie de ses mémoires qui paraît en ce moment chez l’éditeur marseillais Agone.

Les souvenirs de la guerre d’Espagne et de la résistance française au régime de Pétain baignent le récit de cette année 1970. Ils trouvent un double prolongement dans le présent toulousain du jeune Rouillan. D’une part, le combat contre le fascisme continue en Espagne et René Bousquet, haut-fonctionnaire de Vichy et organisateur de la rafle du Vel’ d’Hiv, plastronne à la direction de La Dépêche du midi. D’autre part, au hasard de rencontres dans cette «capitale de l’Espagne républicaine» qu’est Toulouse, la mémoire militante s’incarne: «Nous allions de plus en plus chez les vieux, écrit Rouillan, en particulier chez Théophile [...] qui nous racontait le 19 juillet 1936, les batailles d’Aragon et les camps allemands».

Ces rencontres et l’histoire qu’elles charrient sont déterminantes parce qu’elles conduisent Rouillan à un point où prendre les armes est non seulement envisageable idéologiquement, mais surtout réalisable concrètement. C’est en effet un groupe d’exilés espagnols qui forme Rouillan et son camarade Enric Olle aux techniques de la clandestinité – vol de voitures, armes, fabrication de faux papiers – puis les met en contact avec un réseau antifranquiste. Commence alors l’aventure du Mouvement ibérique de libération (MIL), un groupe de résistance armée antifasciste et anticapitaliste. C’est sur les débuts de ce mouvement que se clôt ce premier tome.

Le prélude à cet engagement c’est, pour Rouillan et Olle, le groupe Vive la Commune qu’ils fondent avec Henry Martin autour du pavillon dans lequel ils cohabitent. En marge des organisations, tenu à distance par les services d’ordre dans les manifestations, Vive la Commune pratique l’action directe: émeutes, jets de cocktail Molotov, attaque des bureaux de l’association des étudiants en droit... Et à Toulouse en 1970, les occasions ne manquent pas, comme lors de cette journée d’émeute à l’université qui marque, selon Rouillan, l’apogée et le terme de l’existence du groupe autonome.

La publication de ce volume vient tirer le l’oubli la part française d’une histoire européenne: celle de la violence révolutionnaire à la fin des Trente Glorieuses. Si le retour en Italie d’Oreste Scalzone ou la libération de Brigitte Mohnhaupt donnent lieu à des épanchements médiatiques, force est de constater que les militants d’Action directe, toujours incarcérés, restent relativement épargnés par ces sursauts de mémoire. Non qu’on leur souhaite d’avoir, comme Cesare Battisti, le soutien de Bernard-Henri Lévy, mais il ne paraît pas inutile de se souvenir dans quelles circonstances des groupes ont fait le choix des armes. Loin des chromos qui font de Mai 1968 une agitation étudiante rigolade et vaguement libertaire, l’ouvrage de Rouillan éclaire l’articulation de l’élan de révolte de Mai avec la tradition de résistance armée au fascisme.

Auteur de plusieurs autres textes et de chroniques carcérales pour le journal CQFD, Rouillan veut «écrire autre chose» que «les biographies que [s]es contemporains consacrent à leur tourisme révolutionnaire post soixante-huitard» et qui «l’emmerdent tant». Il est clair que le militant ne vient pas présenter ses excuses, en cela déjà il se distingue. Surtout, avec ces souvenirs de 1970, il montre une fraction de l’extrême-gauche qui est ignorée des historiens et des biographes. Vive la Commune n’est en effet pas une organisation bien structurée produisant textes et luttes de pouvoir internes. Ce que raconte Rouillan, c’est une manière de vivre contre l’ordre social, l’activisme n’étant alors en rien séparé du reste de la vie. Il est ainsi significatif que le noyau du groupe partage le gîte et le couvert dans ce pavillon commun.

Une large part des récit publiés sur les années 1970 proviennent au contraire de militants actifs dans des organisations très structurées – qu’on pense à Tigres en papier où Olivier Rolin retrace son passage au sein de la Gauche prolétarienne. La mémoire du milieu autonome est une mémoire fragile, d’une part parce que ces groupes éphémères et locaux se souciaient peu de laisser des traces et d’autre part parce que ceux qui composaient ce milieu n’ont pas accédé à des positions de pouvoir légitimant leur témoignage public. Ce récit des «jours du début» – qui profite de notes explicatives et d’un très utile glossaire – contribue à sauver un peu de cette mémoire.
Frédéric Deshusses
Le Courrier, 5/04/2007
Rencontre autour du livre de Rouillan
La librairie Le Vent des mots, rue Victor-Hugo à Lannemezan, accueille,samedi 17 mars, à 17 heures, Thierry Discepolo, des éditions Agone.
Il sera présent à l’occasion de la sortie du livre de Jean-Marc Rouillan, membre d’Action directe, emprisonné à la centrale pénitentiaire de Lannemezan pour les assassinats de Georges Hesse, P-DG de Renault, et du général René Audran.
De mémoire 1, sous-titré Les Jours du début : un automne 1970 à Toulouse, raconte la fin de son adolescence dans la Ville rose. Premiers amis, premières amours, premiers camarades, puis premières armes, sont autant de paliers décrits par l’auteur.
Mais son ouvrage est aussi prétexte à décrier une époque, ses mœurs,ses idéaux. Une façon de comprendre le cheminement de Jean-Marc Rouillan qui, peu après, prendra le maquis contre la dictature franquiste.
Jean-Marc Rouillan a été condamné en 1987, année de son arrestation, à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une période de sûreté de dix-huit ans. Cette période s’est achevée en février 2005. Chaque année, des sympathisants viennent à Lannemezan manifester pour la libération du prisonnier.
En prison, Jean-Marc Rouillan s’est distingué par sa détermination : soutien à ses camarades d’Action directe, grève de la faim, écriture.
Il a aussi publié des livres dont Lettre à Jules, ouvrage dans lequel il s’adresse à Jules Bonnot, chef de la Bande à Bonnot, militants illégalistes, qui ont écumé, au début du siècle, diverses banques, expropriant pour « la cause anarchiste ». Lettres à Jules est également édité chez Agone, ainsi que Les Voyages des enfants de l’extérieur, souvenirs de ses années espagnoles. Il publie également des Chroniques carcérales, recueil de textes mettant en exergue les conditions de vie dans les prisons françaises.

C.L.
C.L.
La dépêche du midi, 15/03/2007
Le vendredi 16 novembre 2012    Auch (32)
Rencontre avec Jann-Marc Rouillan

Rencontre avec Jann-Marc Rouillan autour de la trilogie De Mémoire et du livre Autopsie du dehors.

19h. Librairie Les petits papiers, 22 rue Dessoles.

Le jeudi 8 novembre 2012    Toulouse (31)
Jann-Marc Rouillan et sa trilogie « De mémoire »

Rencontre avec Jann-Marc Rouillan sur le thème « Témoignage littéraire et engagement révolutionnaire » et vernissage de l’exposition de Marie-Claire Cordat, « Les années de plomb ».

19h. Mix’art Myrys, 12 rue Ferdinand Lassalle.

Le samedi 2 juin 2007    SARRANT (32)
Rencontre avec Nicolas Grondin (éditions de l'Arganier)

autour des livres de Jann-Marc Rouillan
20h30. Librairie-Tartinerie Des livres et vous, Place de l’église
Tél : 05 62 65 09 51 / info@lires.org
www.lires.org

Le samedi 26 mai 2007    BORDEAUX (33)
Rencontre avec Philippe Geneste

autour des livres de Jann-Marc Rouillan
18h30. Librairie Olympique, 23 rue Rode
Renseignement : 05 56 01 03 90

up
Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D