couverture
De mémoire (2)
Le deuil de l’innocence : un jour de septembre 1973 à Barcelone
Parution : 17/03/2009
ISBN : 9782748900965
Format papier : 192 pages (12 x 21 cm)
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Le 17 septembre, en fin d’après-midi, dans le Nord, près de la frontière, la Guardia Civil a capturé des camarades. Nous n’en savons que ce qu’en ont dit la presse et quelques contacts. La fusillade n’aurait pas fait de morts. Deux auraient été pris… Depuis, nous prévoyons le pire. Près de l’aérateur, nos trois musettes sont alignées en rang d’oignons. Quelques munitions, des chargeurs de rechange, une ou deux liasses de billets de mille pesetas, des papiers, un paquet de cartes d’identité comme un jeu de tarot, un couteau, une boussole et les cartes d’état-major Alpina. Si nécessaire, nous partirons à pied par le maquis jusqu’au camp de base le plus proche. En cavalant, nous l’atteindrons dans la journée. Sur les chemins entre Barcelone et la Cerdagne, nous avons installé des caches avec des sacs de couchage plus la nourriture indispensable à quatre ou cinq jours de marche…

Après les années d’insouciance à Toulouse, voici celles de la formation sous la dictature de Franco. Ici, la dernière journée en Espagne pour échapper à la souricière montée par la Guardia Civil.

Jann-Marc Rouillan

Né en 1952 à Auch, Jean-Marc Rouillan a été incarcéré de 1987 à 2011 pour ses activités au sein du groupe Action directe. Il est vit aujourd’hui en liberté conditionnelle et travaille entre le sud de la France et le Venezuela. Auteur d’une quinzaine d’ouvrages, il a notamment publié chez Agone La Part des loups (2005), Chroniques carcérales (2008), De Mémoire I, II, III (2007, 2009, 2011). Dernier livre paru, la réédition de son premier, Je hais les matins (2015).

Les livres de Jann-Marc Rouillan sur le site

Foreign Rights

Rights already sold

Espagne: Virus editorial

English notice

From Memory (volume 2)
The End of Innocence: Barcelona One Day in September 1973

After the carefree years in Toulouse, this second volume of Jann Marc Rouillan’s From Memory focuses on the formative years under the dictatorship of Franco. In his account of the last day in Spain escaping from the trap set by the Guardia Civil, the author recalls his clandestine existence, the revenge against the leaders of the movement to oppress the working class, the dreams of real social change and the friendship uniting all the protagonists.
Sociologist Alain Accardo has published, amongst other works, Introduction à une sociologie critique / Introduction to a Critical Sociology (Agone, 2006) and Journalistes précaires, journalistes au quotidien / The Precarity of Journalists: Their Day-to-Day Lives (Agone, 2007).

Reseña en Español

De Memoria II – El duelo de la inocencia : un día de septiembre de 1973 en Barcelona

A finales de los años sesenta y principios de los setenta, España era un hervidero político en el cual los cuadros de la vieja izquierda y de la ultraizquierda nacida al calor de las movilizaciones obreras y del movimiento estudiantil se preparaban para dar el salto a la legalidad y al nuevo-viejo régimen de democracia monárquica tutelada por los militares. Este iba a recompensar la desmemoria y el colaboracionismo de la oposición domesticada o domesticable con un reparto generoso de cargos en la administración pública y la política, y con espléndidas subvenciones y chanchullos a los sindicatos «adictos» al nuevo régimen. El resultado era previsible, pero pocos fueron los que se opusieron de verdad a las traiciones de la Transición.

Jann-Marc Rouillan en esta segunda parte de sus memorias aborda los trepidantes días de discusión y acción en Barcelona con sus compañeros del MIL, en la última etapa de esta organización revolucionaria. A la necesidad de recuperar el hilo de la lucha insurreccional iniciado en julio del 36 y continuado tras la guerra por los grupos guerrilleros, se añadía la intención de superar los esquemas clásicos del vanguardismo armado, que no hicieran del MIL un fin en sí mismo. Se trató, ciertamente, de uno de los intentos más importantes de renovar las estrategias de confrontación con el orden económico y político en todas sus formas, pero que toparía tanto con la mezquindad de «los demócratas» como con la indecisión de buena parte de la ultraizquierda. Una tentativa ambiciosa y prometedora en muchos sentidos, pero que quedaría grabada en la memoria colectiva por la detención de Salvador Puig Antich y su ejecución el 2 de marzo de 1974, tras una serie de incidentes que se inician —tal como relata el autor— el 16 de septiembre de 1973 con la caída de dos militantes del MIL tras un atraco en Bellver de Cerdanya. Antes de esto, el MIL ya había decidido su autodisolución, pero no es hasta esta sucesión de acontecimientos que Jann-Marc Rouillan y Jean-Claude Torres se ven obligados a huir a Francia, donde proseguirían su acción revolucionaria.

Dossier de presse
Daniel Bensaïd
Revue Contretemps , Décembre 2009
Freddy Gomez
A contretemps n°36 , janvier 2010
Louise
Courant Alternatif , été 2009
Barricata , été 2009
Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences , juin 2009
Laurent Bonelli
Le Monde diplomatique , juin 2009
Le combat syndicaliste , mai 2009
Noël Godin
Siné Hebdo , 15/04/2009
Raul M. Riebenbauer
elpais.com , 25/03/09
Ignacio Cembrero
El País , 22 mars 2009
Michel Henry
Libération , 11/03/2009
Le deuil de l'innocence

Le deuxième volume des mémoires de Jean Marc Rouillan est très justement sous titré : Le deuil de l’innocence: un jour de septembre à Barcelone1. Il est construit comme une remémoration organisée, à la manière d’une tragédie classique ou d’un rituel de corrida (le thème de la corrida revient de façon lancinante en contre-point du récit), autour d’une unité de temps et de lieu : le jour fatidique de septembre 1973 où Salvador Puig Antich, « El Metge », est tombé à Barcelone. Ce jour fait écho à un autre jour tragique de la semaine précédente, le 11 septembre 1973 à Santiago du Chili.

Introduit par la complainte d’un prisonnier à la mémoire de Puig Antich, chaque chapitre évoque une séquence de la journée (l’aube, le matin, midi, l’heure du repas, l’après-midi, le rendez-vous, la nuit) qui s’écoule vers un dénouement annoncé : « En septembre 1973, seule la terminologie tauromachique décrit exactement la situation du combat. Nous sommes rendus au troisième tercio de lidia, celui de la faena, rythmé par la muleta agile et palpitante. Chaque jour, chaque seconde est peut-être notre jour, notre seconde. Déjà, nous nous habillons de lumière. » [p. 19] Jusqu’au temps du duende, et jusqu’à l’heure du descabello [p. 135].

Ce qui nous parle encore, près de quarante ans plus tard, c’est l’innocence intacte de ces jeunes gens rebelles, réunis pour une conjuration minuscule contre l’ordre établi. Ils ont entre vingt et vingt-trois ans, et un culot monstre. Au début des années 1970, contrairement aux personnages du film inspiré de Jorge Semprun (futur ministre de Felipe Gonzales) La guerre est finie, pour eux comme pour nous, la guerre civile espagnole n’était pas finie. Elle continuait. La dictature franquiste était toujours là. Les exécutions (de Julian Grimau en 1962) et les procès (Burgos en 1970) continuaient. Cela faisait moins de dix ans que les derniers guérilleros étaient tombés les armes à la main, Quico Sabaté en 1960, Caraquemada en 1963.

À Toulouse, les vétérans et les rescapés de la Retirada sortaient en silence, l’œil humide et le cœur serré, des cinémas où l’on projetait le Mourir à Madrid de Frédéric Rossif. Chaque dimanche, la Bourse du travail bruissait des récits toujours recommencés de la bataille de Teruel ou de la défense de Madrid. On évoquait mai 1937, l’assaut de la Telefónica, le siège du Poum à l’hôtel Falcon sur les Ramblas. Les jeunesses communistes espagnoles comptaient plus de militants dans cette capitale de l’exil que les jeunesses communistes françaises. Et puis, il y eut les braises de 68 : « Notre colère est porteuse de la croyance en un autre avenir. Pour nous, mai 1968 n’était pas un accident, mais une répétition. La révolution est possible, à portée de main et de rêve. » [p. 66] Une répétition générale, pour nous aussi, qui étions pressés d’écrire la suite, car l’histoire nous mordait la nuque et nous étions convaincus que l’heure de la revanche contre le nazisme, la collaboration, les guerres coloniales, la révolution espagnole abandonnée et trahie, allait bientôt sonner. La frontière était proche. L’Espagne, ce n’était pas la destination exotique des vacances à bon marché, ni une simple affaire de solidarité. C’était notre cause, passionnément. En 1973, nous aurions très bien pu croiser Rouillan et ses camarades à Barcelone. Il est probable que nous n’aurions pas échangé que des amabilités. Nous menions notre guerre différemment. Pourtant, nous avions bel et bien le même ennemi. Nos camarades ont partagé les mêmes prisons, y compris la même évasion de la prison de Ségovie, en 1976, au cours de laquelle Oriol Solé fut assassiné et la plupart des fugitifs, dont bon nombre de nos camarades de la LCR/ETA VI, repris. Le deuil de l’innocence ? Jusqu’alors, les actions succèdent aux actions, l’audace le dispute à l’intrépidité. Au prix de risques démesurés, l’enlèvement d’un policier terrorisé sert seulement à faire un pied de nez à la flicaille. Il y a de l’humour, de l’insouciance, et ces amitiés sans effusions inutiles, scellées dans le combat et le danger partagés. C’est avec pudeur, sans épanchements, sans héroïsation démonstrative que Rouillan évoque Puig Antich, ce jeune homme de vingt-trois ans que l’on voit sur la photo de couverture (qui semble extraite de La Fureur de vivre) au guidon d’une moto, chemise ouverte, mèche en bataille, mégot aux lèvres. Il sera le dernier condamné exécuté par étranglement, le 2 mars 1974, le supplice du garrote vil2 : « Il mit longtemps à mourir. Dix-huit minutes avant que le docteur ne le considère comme mort. » [p. 163] Comme si le temps s’était arrêté sur l’image du Metge chevauchant sa motocyclette, il a rejoint le cortège des « professionnels de la jeunesse », de tout ces révoltés figés à jamais dans l’élan intact de leur générosité.

Plutôt laconique, il avait eu le pressentiment de sa fin. Évoquant Ravachol qui n’aurait pas pu, sous le couteau de la guillotine, achever son cri, « Vive la révo… », il s’était promis de crier à la face des bourreaux « Vive l’anarchie ! », bien qu’il ne fût pas anarchiste, mais parce que « ça sonnait plutôt bien » [p. loi]. La retenue de Rouillan est sans doute le plus profond hommage qui puisse lui être rendu. Au lieu de mythifier le martyre de son camarade, il l’associe à la longue cohorte des maquisards, des centaines et des centaines de communistes et d’anarchistes, tombés sous les balles de la Guardia Civil. Évoquant les lendemains amers le la transition négociée après la mort de Franco, il écrit : « Dans cette ambiance de grand renoncement, les sœurs de Salvador ont tenté de le faire réhabiliter par les nouveaux tribunaux militaires. On peut comprendre leur démarche. Mais au fond de moi, je sens qu’elles sont en contradiction avec les résolutions de notre camarade. Il n’était pas innocent. Aucun de nous ne l’était. Du fait de notre choix d’affronter la dictature par les armes. » [p. 161] les vainqueurs n’ont pas à décider de l’innocence ou de la culpabilité des vaincus : la responsabilité assumée des actes que l’on a voulus est au-delà de cette logique binaire. Contre le nazisme, rappelait David Rousset dans Sur la guerre, les « victimes innocentes » se « défaisaient très vite » : « Nous étions des coupables, c’est ce qui faisait notre force. » Coupables, c’est bien sûr le vocabulaire des juges pour condamner la responsabilité assumée d’une action consciemment choisie.

Ce que l’on comprend très bien, au fil des pages de Rouillan, c’est que la journée fatale de septembre 1973 marque le passage irréversible du jeu – l’enlèvement cocasse du policier chargé de porter au commissariat la revendication d’une expropriation de banque [p. 70] – à la tragédie. L’affaire Puig Antich est de celles sur lesquelles on ne se réconciliera jamais.

1 Jean-Marc Rouillan, De mémoire 2. Le deuil de l’innocence, un jour de septembre 1973 à Barcelone. Agone, 2009.

2 Les cinq derniers militants assassinés par la dictature franquiste, en 1975, ont été fusillés.

Daniel Bensaïd
Revue Contretemps , Décembre 2009
UN préalable s’impose. On ne peut évoquer le nom de Jann-Marc Rouillan, auteur de l’ouvrage qui nous occupe ici, sans indiquer que son état de prisonnier à vie témoigne, de la part de la République, d’une authentique volonté d’acharnement. En d’autres temps, le sort – d’exception – qui lui est réservé aurait soulevé, dans les rangs mêmes des adeptes de l’ordre républicain, une levée de boucliers. Aujourd’hui, le silence des petits clercs médiatiques et des éditorialistes du consensus est assourdissant. On les savait lâches, c’est vrai, mais pas à ce point.
Partant de cette humaine constatation, De mémoire (2) s’ouvre donc sur un opportun « Avant-propos de circonstance », signé des éditeurs, qui rappelle le plus objectivement du monde les faits et gestes qui conduisirent J.-M. Rouillan là où il est depuis vingt-cinq ans. Et revient sur sa « semi-liberté », obtenue le 6 décembre 2007 et subordonnée, selon les termes en usage, et parmi d’autres obligations de « bonne conduite », à celle de « s’abstenir de toute intervention publique relative à l’infraction commise ».
Engagé, le 17 décembre, par les Éditions Agone, comme fabricant, l’ennemi public numéro un quitta donc quotidiennement, six mois durant, sa cellule des Baumettes, à 7 heures du matin, pour se livrer à ses activités de salarié « semi-libre » avant d’y retourner à 19 heures. Six mois durant, donc. Jusqu’au jour où, drôlement piégé par un jeune carnassier pigeant à L’Express, le « semi-libre » Rouillan tomba dans le panneau. À une question du Rouletabille de poubelle sur d’éventuels regrets quant à ses actes, l’ex-guérillero, omettant de botter simplement en touche, lâcha un très laconique : « Je n’ai pas le droit de m’exprimer là-dessus… Mais le fait que je ne m’exprime pas est une réponse. Car il est évident que, si je crachais sur tout ce qu’on avait fait, je pourrais m’exprimer. Par cette obligation de silence on empêche aussi notre expérience de tirer son vrai bilan critique. » Le reste relève de la curée médiatico-judiciaire. Pour qui n’aurait pas accordé la nécessaire attention à cette affaire fabriquée de toutes pièces, cet « Avant-propos de circonstance » fournit une édifiante revue de presse des dégueulis journalistiques qu’elle suscita. Le résultat est connu : le 16 octobre 2008, le tribunal de l’application des peines révoqua, sans hésiter, le régime de semi-liberté de J.-M. Rouillan, décision confirmée en appel.
En ces temps de progressive substitution « d’une justice imparfaite par une justice d’exception » – dite « anti-terroriste » –, cette affaire révèle exemplairement – comme celle de la « cellule invisible » de Tarnac, quelques mois plus tard – à quel niveau de bassesse est tombée une presse assumant, désormais, sans le moindre état d’âme, un rôle de supplétif de police.


Venons-en au livre de J.-M. Rouillan. Commentant le premier volume de ses souvenirs de jeunesse, nous avions pointé « le peu d’intérêt » que représentait, à nos yeux, « ce récit auto-complaisant […] où le mythe du héros sans retour se nourri[ssait] des tics d’une époque ressassée jusqu’à l’écœurement » [1]. Et souhaité, dans un même mouvement, que la suite fût, si possible, désencombrée de cette funeste prédisposition à l’auto-légende.
Lecture faite de ce second volume, ce travers, sans être tout à fait dissipé, paraît fortement atténué. C’est sans doute que son auteur tient mieux son récit – concentré sur une seule journée de septembre 1973 – et qu’il s’y dégage une part de vérité documentaire indéniable sur une époque où la lutte armée n’avait de sens que pour les quelques combattants qui la menaient. Ceux que décrit ce livre appartiennent au Mouvement ibérique de libération (MIL). Ils sont trois – Cricri, le Metge et Sebas – et forment, après les récentes arrestations qui ont frappé l’organisation, son dernier « noyau ». Autour d’eux, la souricière est en train de se refermer.
À lire ces pages, on saisit tout d’abord, ce que l’existence de ces clandestins, réglée comme un perpétuel empêchement de vivre, peut avoir de triste. Isolés, coupés du monde, dépendants les uns des autres, ils ne survivent que par l’idée qu’ils se font de leur mission historique. De la guerre d’Espagne, ils cultivent le souvenir d’une épopée magnifique. De la Résistance, l’idée de la plus juste des causes. De 68, la mémoire « d’une ancienne histoire de guerre ». Le reste est affaire de foi : l’Histoire, forcément majuscule, « a un début » et doit avoir une « fin ». « Aussi certainement que la Garonne naît tout en haut du Val d’Aran et vient mourir dans l’estuaire de la Gironde. » Comme si l’existence des hommes suivaient les mêmes méandres que celle d’un fleuve…
Cette foi, c’est celle d’une jeunesse qui ne s’encombre pas de demi-mesures. Pour elle, le monde relève de l’esthétique tauromachique : sol y sombra. Au fond, ces trois copains de tout juste vingt ans n’ont de la vie qu’une idée vague. Ils sont sortis de l’adolescence et ont plongé dans la mare aux certitudes politiques. Car nous sommes loin, ici, des déconnades des années d’insouciance toulousaine. Le « deuil de l’innocence » – qui fait l’excellent sous-titre de ce livre – est passé par là. En marquant un point de non-retour. L’entrée dans la cohorte fantasmée des martyrs de la noble cause, c’est la marche vers la mort. Violente ou lente, au gré des partitions.
Comme à son habitude, J.-M. Rouillan cède volontiers à la grandiloquence, assénant, ici ou là, de fortes sentences à la vérité contestable. On n’insistera pas sur ce point. Il faudrait trop de place pour les consigner. On indiquera, en revanche, que cette prédisposition à la péroraison donne très exactement le ton d’une époque. La question qui se pose, et qui reste en suspens, est de savoir si l’auteur continue de l’adopter par fidélité à ce qu’il pensait alors, ce qui serait simplement honnête, ou s’il continue de penser de même, ce qui serait simplement stupéfiant. La question est d’importance, car, pour qui sait lire, il est évident que pointe, ici ou là et par petites touches, dans ce récit, une volonté d’ouvrir les yeux sur les effets dévastateurs de cette impossible guerre menée par une « poignée de gamins » déguisés en « fidèles du drame épique ». « À part les proches du mouvement et les flics des deux côtés de la frontière, écrit l’auteur, personne n’a jamais entendu parler du MIL. » Ce qui est juste, comme est juste ce : « On se sent bien seuls. Mais libres. D’une liberté vertigineuse ! » Celle qui précède la chute, elle aussi vertigineuse.
Le panégyrique guérillero de J.-M. Rouillan n’est, par ailleurs, pas très regardant. Il y inclut, sans sourciller, la « Mano Negra » – machine de guerre créée de toutes pièces par les autorités pour fomenter, en 1882, un complot anti-anarchiste dans la province de Cadix –, le très limite (et limité) Jean Genet, adorateur de la force virile, et le très discuté Cristino Garcia qui, pour avoir été fusillé par les franquistes, n’en fut pas moins un stalinien de la pire espèce. Comme quoi le goût du martyrologe ne remplacera jamais la capacité d’analyse ou de jugement.
Au bout de cette journée de septembre 1973, le Metge – Salvador Puig Antich – sera arrêté au cours d’un affrontement avec la police. Six mois plus tard, il sera garrotté à la Modelo de Barcelone. Cricri – Jean-Claude Torrès – et Sebas – J.-M. Rouillan – parviendront à passer en France. Condamnés à mort par contumace, en décembre, ils retourneront clandestinement en Espagne pour s’y livrer à des activités subversives. Jean-Claude Torrès décida d’en finir avec la vie au début des années 1980. J.-M. Rouillan, lui, s’enfonça chaque fois davantage dans cette folle « action armée », dont il croyait sans doute encore qu’elle rencontrait « un formidable écho dans la jeunesse rebelle européenne ». À moins qu’il ne crût, plus simplement, que cesser était trahir. Et que, d’une certaine façon, il continue à penser aujourd’hui, malgré ses vingt-cinq années de cabane et la très faible perspective d’en sortir, qu’il est désormais le dernier représentant d’une race éteinte.
Il faut être décidément obtus comme un garde-chiourme, un magistrat ou un journaliste pour croire que cet homme, malade et laissé sans soins, n’a pas suffisamment payé ses engagements de jeunesse.
Freddy Gomez
A contretemps n°36 , janvier 2010
De l’aube à la nuit, au tempo du rituel indigène de la corrida, s’égrène la dernière journée avant l’action. Dans un appartement des faubourgs de Barcelone, trois militants du MIL (Mouvement ibérique de libération) préparent l’attaque d’une banque et le dynamitage du commissariat central. En bréviaire peu catholique, le Manuel du guérillero urbain de Carlos Marighella réactualise les anciennes théories de la propagande par le fait : Les aspirations de l’humanité se feront jour – mais au grondement du canon, à la crépitation de la mitrailleuse, à la lueur des incendies » (Kropotkine).

Malgré leur jeunesse, leur motivation ne doit rien à l’inconscience juvénile qui fabrique les repentirs de l’âge mûr. Acteurs lucides d’une phase historique de lutte année agitant l’Occident et l’Amérique latine, ils assument de tuer et de mourir pour sauver l’Espagne, l’Europe et le monde des abîmes du capitalisme. Convaincus que les tyrannies ne s’écrouleront que par l’action des minorités, ils bravent la lâcheté camouflée en prudence et la soumission troquée contre la survie. Destinée à financer leur organisation et son imprimerie clandestine, Mayo 37, l’opération va achopper sur les risques inhérents et les aléas défavorables. Seulement deux d’entre eux repasseront la frontière en catastrophe vers Toulouse pour poursuivre la lutte, sauver leurs camarades ou les venger.

Trente-cinq ans plus tard, Jann-Marc Rouillan, le dernier survivant de ce trio formé avec Cricri, son ami d’enfance, et Salvador Puig Antich, dit le Metge, nous replonge dans le vif de ces heures de l’histoire sociale espagnole.

« Le tam-tam de l’incohérence mentale résonne dans le plus reculé village… C’est une guerre où les ensanglantements véritablement recherchés sont des millions d’esprits saccagés par une guerre blanche sans nom » (Armand Robin). Au-delà d’événements déjà connus – Salvador Puig Antich fut le dernier prisonnier politique immolé sur ordre du caudillo –, le témoignage vaut par le prisme inédit de l’un de ses principaux protagonistes. Le narrateur complète son travail d’exemple d’hier de son indissociable grille de lecture – celle ôtée par les falsificateurs patentés qui transmutent toutes les résistances au pouvoir en faits-divers criminels. Dans le monde d’Orwell, déjouer l’amnésie et le contrôle des esprits se paient plus cher que le sang versé.

L’avant-propos de circonstance des éditeurs revient sur le retour à l’enfermement à perpétuité de l’auteur par une cour de justice spéciale. En attendant les couronnes de laurier tressées aux icônes défuntes, Rouillan endure celles d’épines que la vengeance d’Etat réserve aux hommes libres des goulags démocratiques.
Louise
Courant Alternatif , été 2009

« Condamné à vie, je survis à l’ombre de murs depuis février 1987. Après plus de vingt ans de prison, les juges me reprochent la “permanence de ma conviction extrémiste et radicale” Je ne sort liai pas cette année, ni la prochaine. »
Ainsi s’achève le deuxième volet des Mémoires de J-M Rouillan, l’ancien leader d’Action directe réincarcéré en novembre 2008 alors qu’il jouissait d’un régime de semi-liberté depuis près d’un an. Dans son récit, il revient plus particulièrement sur les dernières semaines du Mouvement ibérique de libération (MIL) dont il fut membre. En filigrane, on suit le parcours de son camarade Salvador Puig Antich, qui fut le dernier condamné à mort politique à subir le supplice du garrot dans l’Espagne de Franco. Depuis Je hais les matins (Denoël, 2001), J-M Rouillan a publié huit livres. Dans celui-ci, on retrouve tout ce qui lit la force de cet auteur d’exception : une écriture très imagée, qui mêle expression des sens et souvenirs, apprentissage politique et mémoire militante. J-M Rouillan raconte ses années post-68, celles du « Mai piu senza fucile » (« plus jamais sans fusil »), celles où tout semblait possible. On a hâte de lire la suite. Libérez-le !

« Derrière un pilier près de l’entrée, quelques vétérans s’approvisionnent en revues avant de retourner dans la salle ravitailler en douce de vieilles connaissances. Tous en habit du dimanche, ils sont plus vieux les uns que les autres. Ce sont nos compagnons illégalistes, ceux de juillet 1936 de mai 1937, ceux de la collectivisation et du front d’Aragon, ceux de la Retirada et des camps de concentration, ceux des maquis et de la guérilla des années 1950. Ceux que nous appelions encore (malgré les quatre-vingt-dix ans passés de certains) les Juventudes, les « Jeunesses », parce qu’ils resteront affiliés à leurs organisations du temps de la révolution jusqu’à leur dernier souffle. À y regarder de près, ces vieux là sont plus frais que de nombreux jeunes libertaires de l’arpès-68. À toute heure du jour et de la nuit, les Juventudes se tiennent prêts à l’aventure. Avec eux, impossible de rester désarmés – au cas où…; sans faux papiers – au cas où… ; sans appartements clandestins – au cas où…Je suis certain que quelques-uns se sont fait enterrer avec leurs pistolets – au cas où… »

Barricata , été 2009
« Après son premier volume de mémoire… »

Après son premier volume de mémoire centré sur sa jeunesse toulousaine, Jann-Marc Rouillan, ancien leader d’Action directe, nous en livre deux ans plus tard la suite. Deux ans durant lesquels il a pu connaître une brève période de semi-liberté en travaillant chez Agone, justement, avant d’être réincarcéré suite à « l’affaire Rouillan » en début d’automne 2008. Les éditeurs reviennent justement dans leur « Avant-propos de circonstance » sur ces événements de manière fort pertinente, relativisant les propos de Rouillan lui-même et dénonçant la récupération intéressée qui en a été faite à la fois par la presse et la justice, tant le traitement par l’Etat des détenus d’extrême gauche partisans de la lutte armée diffère de celui de ceux d’extrême droite1

L’ouvrage lui-même est centré sur la journée du 18 septembre, décrite au fil de la course du soleil, et entrecoupée de divers souvenirs évoquant l’engagement dans la lutte armée au sein du MIL. C’est cette journée qui se conclut par l’arrestation de Salvador Puig Antich, un des compagnons d’armes de l’auteur, première étape vers son exécution au garrot. N’en déplaise à certains de ses détracteurs, Rouillan fait ici preuve d’un indéniable talent de romancier (belle utilisation de la métaphore tauromachique), parvenant au fil d’une écriture pleine de vie, véritablement charnelle, à nous plonger dans la réalité quotidienne de ceux qui ont fait le choix de la guérilla urbaine. A cet égard, les citations du Manuel du guérillero urbain , de Carlos Marighella, qui entrecoupent le récit, illustrent bien son importance dans leur formation, ainsi que le démontrent les descriptions d’expropriations de banques, de passages clandestins de la frontière ou les préparations d’exécutions individuelles.

On touche également du doigt les motivations diverses qui peuvent expliquer la soif d’actions de ces jeunes militants : contexte favorable aux dictatures, en particulier dans la sphère hispanophone (le coup d’Etat de Pinochet est extrêmement présent) ; persistance du fascisme franquiste, soutenu par le bloc occidental, et mémoire des anciens combattants républicains ; autoritarisme de tous les Etats, réunis par leur nature commune de « bandes d’hommes armés », pour reprendre l’expression d’Engels ; volonté d’agir et de se tremper au feu de la révo lution sans se contenter de la préparer… Pas de retour critique sur ce passé, toutefois, passé dans lequel Jann-Marc Rouillan semble en partie figé, alors qu’il y aurait matière à s’interroger sur l’efficacité d’une telle stratégie de lutte armée et l’isolement qui l’accompagnait… Les nombreuses notes de bas de page apportent enfin un complément d’informations extrêmement précieux. Souhaitons en tout cas pouvoir bénéficier de volumes supplémentaires poursuivant cette démarche mémorielle.

***************

1 Ce dont a pu également témoigner, quelques semaines plus tard, le déclenchement de « l’affaire Coupat ».

Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences , juin 2009
De mémoire est d’abord une histoire de l’engagement. Celui de résistants antifranquistes en Catalogne au début des années 1970. Malgré la défaite militaire, la répression du régime et l’exil, les républicains n’ont jamais complètement déposé les armes. « Nous perpétuons trois décennies de guérilla, écrit Jann-Marc RouilIan, nous continuons à tisser le fil ténu nous rattachant à une épopée, à une armée en guenilles et en espadrilles, à l’espoir qui s’écrit en majuscules de poudre et de plomb. » Propagande, « expropriation » d’argent dans les banques alternent avec les arrestations et les escarmouches contre les forces de l’ordre. Des actions que ces militants clandestins ne jugent pas forcément suffisantes pour renverser la dictature, mais sait-on jamais… « Quand l’ordre est injustice, le désordre est déjà un commencement de justice », indique Rouillan. Son récit – souvent plein d’autodérision – éclaire les enchaînements qui ont pu le conduire à poursuivre dans la voie de la lutte armée en fondant, plus tard en France, le groupe Action directe, responsable d’une série d’attentats et de trois assassinats.
Laurent Bonelli
Le Monde diplomatique , juin 2009
« Condamné à vie, je survis à l’ombre de murs depuis février 1987. Après plus de vingt ans de prison, les juges me reprochent la “permanence de ma conviction extrémiste et radicale”. Je ne sortirai pas cette année, ni la prochaine. » Ainsi s’achève le deuxième volet des mémoires de J.-M. Rouillan, l’ancien leader d’Action directe, réincarcéré en novembre ,2008, alors qu’il jouissait d’un régime de semi-liberté depuis près d’un an. Dans son récit, il revient plus particulièrement sur les dernières semaines du Mouvement ibérique de libération (MIL) dont il a été l’un des membres. En filigrane, on suit le parcours de son camarade Salvador Puig Antich, qui fut le dernier condamné à mort politique à subir le supplice du garrot dans l’Espagne de Franco. Depuis Je hais les matins (Denoël, 2001), J.-M. Rouillan a publié huit livres. Dans celui-ci, on retrouve tout ce qui fait la force de cet auteur d’exception : une écriture très imagée, qui mêle expression des sens et souvenirs, apprentissage politique et mémoire militante. J.-M. Rouillan raconte ses années post-68, celles du « Mai piu senza fucile » (plus jamais sans fusil), celles où tout semblait possible. On a désormais hâte de lire la suite… Mais au lieu de le libérer, l’État applique sa vindicte, cruellement: non seulement en le réincarcérant, mais aussi en tardant à l’hospitaliser suite à une pneumopathie. La direction des Baumettes a, de fait, tardé à réagir et il a fallu une intervention extérieure et quelques pressions pour qu’il soit hospitalisé le 6 mars.
Le combat syndicaliste , mai 2009
Feu à volonté sur notre société suicidaire !

Une seule solution à « la course à l’abîme programmée » : la révolution !

Cette semaine, de préférence aux lugubres Attali ou Gallo, nous vous convions à lire deux satanés gibiers de potence actuellement sous les verrous. Dans son De Mémoire (2) (Agone), Jann-Marc Rouillan décrit de la plus palpitante manière les actions directes donquichottesques du MIL (Mouvement ibérique de libération), dont il fut un des fers de lance dans la Catalogne de 1973, « contre la dictature franquiste, contre le capital, contre l’État ». Rappelons pour les lecteurs encore en couches-culottes ou sucrant un peu les fraises que, quand il n’éditait pas les classiques du communisme libertaire (Pannekoek, Berneri, Ciliga ou les situs), le MIL, et les GARI (Groupes d’actions révolutionnaires internationalistes) qui lui succéderont, attaquaient les banques à la Durruti pour financer la guérilla, réduisaient en bouillie des bâtiments insalubres (la viguerie épiscopale d’Andorre-la-Vieille, la Banco Popular Espanol, les postes-frontières) ou kidnappaient des banquiers maqués avec le caudillo comme Baltasar Suerez le 3 mai 1974 à Paris. Éclairent foutrement bien cette période rocambolesque trois récits secouants snobés bien entendu par les tocasses de la critique littéraire trônante  : Histoire désordonnée du MIL. Barcelone (1967–1976) d’André Cortade, réédité par L’Échappée ; Le MIL : une histoire politique de Sergi Rosès Cordovilla (Acratie) et Il y a trente ans, Salvador Puig Antich de la bande à Nosostros (La Remembrance). Les souvenirs épicés de Rouillan complètent choucardement le tableau. Ils sont précédés d’un récapitulatif des épisodes de sa réexpédition au gnouf. J’ignorais que Ségolène Royal avait contribué à cette ignominie par des propos lyncheurs le 20 octobre 2008 sur Canal+. Tant pis pour elle si ça lui retombe sur la bouillotte ! Gloup ! Gloup ! […]

Noël Godin
Siné Hebdo , 15/04/2009
Les mémoires antifranquistes croisées de Jean-Marc Rouillan et Aurore la Toulousaine

Octobre 2008 : le régime de semi-liberté accordé au co-fondateur du groupe Action Directe, Jean-Marc Rouillan est annulé.

Conséquence d’une interview au journal L’Express pour laquelle il lui est reproché d’avoir enfreint l’interdiction de s’exprimer sur les faits pour lesquelles il a été condamné à perpétuité en 1989.

Depuis, Rouillan est à nouveau emprisonné dans une cellule de la maison d’arrêt des Baumettes. Victime d’un grave problème de santé, il a été transféré dans l’unité sécurisée de l’hôpital Nord de Marseille.

C’est dans ses conditions qu’il a terminé l’écriture du tome II de “De mémoire. le deuil de l’innocence” qui vient de paraître en librairie. Il y raconte son engagement dans la lutte armée antifranquiste au sein du Mouvement ibérique de libération (MIL), au début des années 70 en Espagne. Le récit s’achève avec l’exécution le 2 mars 1974, de Salvador Puig Antig, l’un des membres du groupe arrêté après une fusillade avec la police dans les rues de Barcelone.

Libé Toulouse a rencontré Aurore, une ex-membre du Mil. Elle témoigne sous son pseudo de clandestinité: «un prénom libertaire en opposition avec les saints du calendrier catholique». Mémoires croisées.

Les débuts. En 1973, âgée de 25 ans, Aurore, militante de la mouvance maoïste parisienne débarque à Toulouse. Elle y rejoint les militants du MIL dont Jean-Marc Rouillan. Elle y rencontre aussi les réfugiés Espagnols de la Confédération nationale du travail (CNT) et de la Fédération anarchiste ibérique (FAI): «Beaucoup d’entre eux s’étaient installés à Toulouse pour fuir la dictature de Franco, dit-elle. Leur présence donnait à la lutte antifranquiste un caractère très particulier. C’était très fort».

«Ces vieux-là, plus frais que de nombreux jeunes libertaires de l’après 68, nous transmettaient leur armes et tout l’espoir qui les conduisaient, écrit Jean-Marc Rouillan. On perpétuait une promesse, celle du retour, qui fut scellée le poing dressé par des files de vaincus en 1939».

Les militants du MIL passent à l’action. Á Toulouse: l’édition de textes censurés par le régime franquiste et destinés au mouvement ouvrier espagnol. En Espagne: les braquages de banques pour financer la lutte armée. Aurore fait le lien entre les deux structures: «Je convoyais la propagande imprimée en France, des traductions du «Que faire?» de Lénine et des écrits de Camillo Berneri et de Pannekoek, raconte-t-elle. J’accompagnais aussi les passages de militants de part et d’autre de la frontière».

La lutte armée. À Barcelone, elle loge avec le «noyau dur» composé de Jean-Marc Rouillan alias «Sebas», 21 ans, Jean-Claude Torrès, «Cricri», 22 ans, et le «Metge», Salvador Puig Antich, 24 ans. Traqué par la Brigada Politico Social, la police politique de Franco, le trio vit dans la clandestinité : planques, faux papiers, voitures volées ou louées chez Walter Spanghero à Toulouse, piège à la grenade dégoupillée devant la porte pendant leur sommeil, bâtons de dynamite dans les placards. Leurs sorties sont limitées aux rendez-vous avec les contacts dans l’opposition ouvrière et étudiante et aux braquages de banques revendiqués et réalisés à visages découverts.

«C’était très cloisonné, raconte Aurore. Chacun d’entre nous ne connaissait les autres militants que par leur pseudo. En cas d’arrestation, même sous la torture, tu ne pouvais rien dire car tu ne savais rien».

À Toulouse base arrière du Mil, «l’ambiance était plus détendue, poursuit-elle. Malgré la surveillance de la police française qui collaborait avec ses homologues espagnols en leur fournissant les photos des militants antifranquistes». Entre les réunions «baptisés pompeusement congrès, litanies d’enguelades, d’alliances passagères et de ruptures suivies de réconciliation, écrit Rouillan, On croisait des compagnons de barricades et de bastons de rue. On se saluait d’un sourire ou d’un regard complice. ..L’ancienne compagne d’un copain faisait la cuisine au restaurant de la rue des Pharaons. Quand on s’attablait, elle annonçait à la serveuse : Cette table, ils payent pas»

Le deuil de l’innocence. Ce deuil tombe comme un couperet avec l’arrestation de Salvador Puig Antich et son exécution le 2 mars 1974. Le 25 septembre 1973 à Barcelone, la brigade anti-Mil piège le militant à l’un de ses «rendez vous de sécurité». Salvador est arrêté. Dans la bousculade il réussit à dégainer l’une des deux armes qu’il porte en permanence. Les balles du guérilléro du MIL et celles des policiers ricochent. Salvador est grièvement blessé. Un policier meurt. Rouillan et Torrès réussissent à s’échapper et à repasser en France.

«Ce jour la, un ressort s’est cassé. Jusqu’alors, on se croyait quasi invincibles, commente Aurore. Malgré les risques, c’était un peu le jeu du gendarme et des voleurs». Le lendemain, elle s’exfiltre en catastrophe de Barcelone par le train. «A la frontière j’étais prête à me jeter dans les bras du premier douanier français au moindre geste suspect des policiers espagnols».

Le 8 janvier 1974, Salvador Puig Antich est condamné à mort. Il est garrotté le 2 mars 1974. «La mobilisation pour empêcher cette exécution a été difficile. La plus grosse manif de soutien a eu lieu à Paris le jour de sa mort», raconte Aurore. «Il mit longtemps à mourir. 18 minutes avant que le docteur ne le considère comme mort, écrit Rouillan. Il n’était pas innocent. Aucun de nous ne l’était. Du fait de notre choix d’affronter la dictature par les armes… Deux ans après est venue la démocratie en Espagne… Une succession en douceur… Aucun responsable de la dictature n’a été inquiété ni même jugé depuis».

35 ans plus tard, Aurore dit «ne rien regretter à (son) engagement passé». Jean Marc Rouillan conclut son récit en écrivant : «Condamné à vie je survis à l’ombre des murs depuis février 1987. Après plus de 20 ans de prison, les juges me reprochent la permanence de ma conviction extrémiste et radicale. Je ne sortirai pas cette année, ni la prochaine».

Lire sur le site de Libé Toulouse

Jean-Manuel Escarnot
LibéToulouse , 11/04/2008
Irresponsabilidad e inexactitud

(traduction française à la suite du texte espagnol)

Todavía estoy perplejo, desde que he leído el reportaje Puig Antich disparó. En él se afirma, como si de una revelación se tratara, que Salvador Puig Antich disparó su arma contra los policías que trataban de detenerle. ¿Eso es noticia? Debería saber el periodista que firma el artículo que ni Puig Antich, ni ninguno de los abogados que le defendieron en la época, ni tampoco los que solicitaron recientemente la revisión del caso que supuso su ejecución, ninguno de ellos, digo, negó que hubiera disparado. Eso sí, lo hizo después de recibir en la cabeza siete u ocho golpes con la culata de una pistola por parte de un agente.

Lo que la familia de Puig Antich ha sostenido siempre, como sus abogados y él mismo, es que la bala o balas que acabaron con la vida de un policía pudieron haber salido del arma de otros agentes. De hecho, Francesc Barjau, el primer médico que examinó el cuerpo del agente muerto, vio más impactos en el cuerpo que balas salieron del arma de Puig Antich.

Así pues, ¿qué aporta de nuevo el testimonio de Jean Marc Rouillan como para que un medio de referencia como El País –al que se presupone rigor y exactitud– titule de esa manera, alarmista, afirmando que hay “nuevos datos de un caso controvertido”? ¿Olvida el periodista que los tribunales militares que le condenaron a muerte no aceptaron el testimonio de Barjau? ¿Olvida que la Sala de la Militar del Tribunal Supremo, que ha denegado la revisión, no consideró relevantes las palabras del ayudante de Barjau, el doctor Joaquín Latorre, en el mismo sentido? ¿Olvida que el cuerpo del agente muerto fue trasladado a una comisaría para practicarle una autopsia oculta? ¿Olvida que las pruebas de balística fueron hechas desaparecer?

No se trata de glorificar la figura de Puig Antich, sino de saber si, incluso con la espantosa legislación de una terrible dictadura, debía ser ejecutado. Es obvio que no.

Lo cierto es que, como ha reconocido alguno de los ministros del Gobierno franquista que dio luz verde a la carnicería, “necesitaban dar una lección” después del atentado que acabó con Carrero Blanco. Para ello, Salvador fue la cabeza de turco perfecta. Tanto como el alemán Georg Welzel, que también fue ejecutado ese día como “la torna” (el complemento) de Salvador, con la falsa identidad del polaco Heinz Ches, algo que el régimen franquista también ocultó, como que tenía una familia, una nacionalidad, una identidad. Desde estas líneas pido más rigor, precisión y contextualización, para que quien lea pueda entender.

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Irresponsabilité et inexactitude

Je reste perplexe après la lecture du reportage « Puig Antich a tiré ». Il y est affirmé, comme s’il s’agissait d’une révélation, que Puig Antich a tiré avec son arme contre les policiers qui essayaient de l’arrêter. Est-ce une nouvelle ? Le journaliste qui signe l’article devrait savoir que ni Puig Antich ni aucun des avocats qui le défendirent à l’époque, et pas non plus ceux qui ont sollicité récemment la révision du cas que représente son exécution, aucun d’eux, j’insiste, nia qu’il avait tiré. Cela, oui, il le fit après avoir reçu dans la tête sept ou huit coups avec la culasse d’un pistolet de la part d’un agent.
Ce que la famille de Puig Antich a toujours soutenu, comme ses avocats et lui-même, est que la balle ou les balles qui mirent fin à la vie d’un policier pourraient être sortis de l’arme d’autres agents. De fait, Francesc Barjau, le premier médecin qui examina le corps de l’agent mort, a vu plus d’impacts dans le corps que de balles qui sortirent de l’arme de Puig Antich.

Ainsi, qu’apporte de nouveau le témoignage de Jean-Marc Rouillan pour qu’un média de référence comme El País – auquel on présuppose rigueur et exactitude – titre de cette manière alarmiste, affirmant qu’il y a de « nouvelles données sur un cas controversé » ? Le journaliste oublie-t-il que les tribunaux militaires qui condamnèrent Puig Antich à mort n’ont pas accepté le témoignage de Barjau ? Oublie-t-il que la cour militaire du Tribunal suprême, qui a débouté la révision du procès, n’a pas jugé importantes les déclarations de l’assistant de Barjau, le docteur Joaquín Latorre ? Oublie-t-il que le corps de l’agent mort fut transféré dans un commissariat pour faire l’objet d’une autopsie clandestine ? Oublie-t-il que les preuves de l’analyse balistique ont disparu ?

Il ne s’agit pas de glorifier la figure de Puig Antich, mais de savoir si, même sous l’épouvantable législation d’une terrible dictature, il devait être exécuté. Il est clair que non.
Ce qui est certain, comme l’ont reconnu quelques-uns des ministres du gouvernement franquiste qui donnèrent le feu vert à la boucherie, c’est qu’« ils avaient besoin de donner une leçon » après l’attentat qui tua Carrero Blanco. Dans cette optique, Salvador fut la tête de Turc parfaite. Tout comme l’Allemand Georg Welzel, qui fut aussi assassiné ce jour-là comme le complément de Salvador, sous la fausse identité du Polonais Heinz Ches, ce que le régime franquiste occulta aussi, comme le fait qu’il avait une famille, une nationalité, une identité. Par ces lignes, je demande plus de rigueur, de précision et de contextualisation, pour que ceux qui lisent puissent comprendre.

Traduit de l’espagnol par les éditeurs

Raul M. Riebenbauer
elpais.com , 25/03/09
La bonne mémoire de Jean-Marc Rouillan

Alors que Jean-Marc Rouillan est toujours hospitalisé, les éditions Agone viennent de publier De Mémoire (2). Un ouvrage indispensable pour qui veut comprendre le cheminement de l’ancien militant d’Action directe.

Commencé durant l’automne 2005 à la Maison centrale de Lannemezan, poursuivi en 2008 dans les bureaux des éditions Agone où il était employé dans le cadre de sa semi-liberté et terminé, pour les raisons que l’on sait, au Centre de détention des Baumettes pendant l’hiver 2009, le dernier livre de Jean-Marc Rouillan est la suite directe et logique du précédent De Mémoire (1).

Après une fin d’adolescence tumultueuse, le jeune toulousain va être confronté à une réalité brutale. Celle de l’Espagne franquiste des années soixante-dix. De Mémoire (2) nous emmène à Barcelone en 1973. Propagandistes révolutionnaires maniant aussi bien la critique des armes que les armes de la critique, les guérilleros urbains du Mouvement ibérique de libération (MIL) naviguaient entre expropriations de banques et publications de brochures parfumées à la nitroglycérine. Avec un humour un peu potache, « ceux de Toulouse » ont appelé leur revue illégale CIA, pour Conspiration internationale anarchiste. Articles politiques et dessins détournés de Gotlib circulaient des deux côtés de la frontière.

Le MIL était une organisation armée créée en janvier 1971 par des groupes radicaux marxistes révolutionnaires barcelonais et des libertaires toulousains. À ce stade, pour les jeunes générations et pour les amnésiques, il n’est pas inutile de faire un point sur la situation d’alors. La répression et la torture frappaient les militants de gauche à travers le monde, notamment au Chili, en Argentine, en Bolivie… « Partout sur le continent sud-américain, les militaires fusillent les syndicalistes et assassinent les opposants communistes, rappelle Rouillan. Les récits de massacres alimentent les bulletins clandestins et les feuilles ronéotypées qu’on transporte sous nos blousons. » Quant à l’Espagne…

A 21 ans, Jean-Marc Rouillan, alias Sebas, alias Negrito, forme avec une poignée de militant-e-s le noyau d’une organisation traquée par les polices espagnole et française. Dans la bande, il y a un jeune catalan qui aurait pu concourir pour le prix de « gendre idéal », Salvador Puig Antich, le Medge. Au guidon d’une énorme moto trouvée dans un surplus de la Wehrmacht, cigare au bec, Puig avait des faux airs de Jean-Paul Belmondo dans L’Homme de Rio lors de sa première rencontre avec Rouillan. La différence avec le cinéma, c’est que les armes n’étaient pas chargées à blanc. « Le MIL se parfume à la poudre noire. »

Sebas et ses amis insoumis sont toujours bardés d’armes. Le 9 mm est à portée de main dès le petit-déjeuner. Les mitraillettes sont toujours prêtes. La nuit, une grenade dégoupillée est posée dans un verre derrière la porte d’entrée pour accueillir d’éventuels intrus. Le groupe a adopté les règles de la clandestinité : ne pas boire d’alcool, ne pas sortir la nuit, ne pas se coucher tard, éviter de frôler les inconnus pour ne pas qu’ils sentent la présence d’armes à feu sous les habits, conduire avec les vitres ouvertes pour mieux viser et éviter les projections de verre en cas de fusillade, cloisonnement, messages codés. « L’usage de la torture dans les commissariats et les casernes impose de camoufler les noms, les adresses, les contacts, les lieux de rendez-vous… »

Dans les moments calmes, en écoutant les Moody Blues ou Brigitte Fontaine, les jeunes de la « bande des Sten » lisent Jean Genet, Max Stirner, Wilhelm Reich, les mémoires de Nestor Makhno… ou une biographie de Francisco Sabate, el Quico. Sabate le « bandolero », militant de la CNT-FAI, ne déposa pas les armes en 1939. Avec son groupe, il continua la lutte armée contre Franco jusqu’au 5 janvier 1960 date où, à 45 ans, il tomba sous les balles de la garde civile espagnole.

Quico Sabate n’était pas « el ultimo guerrillero ». Nourri par les récits des vieux illégalistes anarchos de la CNT, de la FAI, de la FIJL ou par ceux des vétérans des maquis communistes réfugiés à Toulouse, Rouillan marchait dans les pas des anciens activistes espagnols. « Le MIL brûle d’une flamme révolutionnaire ancienne… » Le souvenir des maquisards ne le quitte jamais. « On perpétue une promesse, celle du retour, qui fut scellée le poing dressé par des files de vaincus sur la frontière en février 1939 », déclare Jean-Marc Rouillan. Par fidélité, par envie d’appartenir à la même épopée, les armes sont celles qu’utilisaient les anarchistes dans les tranchées d’Aragon, sur les barricades devant l’hôtel Colon et du central téléphonique de Barcelone. En déballant des armes enveloppées dans des journaux des années 50, les guérilleros ont également des pensées pour les amis de Quico qui ont mis à l’abri un joli stock. Les fils de la Retirada voulaient que l’histoire se perpétue et les perpétue.

L’écriture de Rouillan fredonne une musique méditerranéenne où cris et rires se mêlent. Des épisodes sont dignes des Pieds Nickelés. Comme l’explosion d’un WC dans une cache. Informés par de vieux espagnols qui eux-mêmes tenaient le tuyau de résistants qui terminaient leur carrière au commissariat central de Toulouse, Rouillan et ses amis apprirent qu’une de leurs bases allait être investie par les condés le lendemain. Selon les principes de la terre brûlée, les militants incinérèrent à pleines brassées des documents compromettants dans les toilettes. Éclatement de la cuvette, geyser et mollet d’un compagnon cisaillé par un éclat de faïence. « Trépasser de l’explosion d’un cacader ! Tu parles d’une gloire… »

Après la farce, le drame. En septembre 1973, la brigade anti-MIL a mis fin à l’épopée. Puig Antich tomba dans une souricière. Grièvement blessé à la mâchoire et à l’épaule, Salvador sera remis sur pied pour passer au supplice du garrot le 2 mars 1974. Le guérillero mit dix-huit longues minutes à mourir. Il fut le dernier prisonnier politique garroté du franquisme. Parfois, les amis évoquaient le sort qui les attendait à plus ou moins brève échéance. « Qu’est-ce que tu gueuleras devant le peloton ? » demandait Puig à ses camarades. Lui, il voulait crier : « Vive l’anarchie ! » parce que ça sonne plutôt bien.

Pour son engagement armé contre la dictature franquiste, en Espagne et en France, Jean-Marc Rouillan a été condamné à mort par un tribunal militaire en décembre 1973. Par contumace. Il a été amnistié le 14 mars 1977, mais il reste persona non grata à vie sur le territoire espagnol. Pour ses activités au sein d’Action directe, Rouillan a été condamné à vie. Comme nous l’avons récemment signalé sur Le Mague, l’auteur-éditeur semi-libéré depuis décembre 2007 pouvait légitimement compter sur une libération conditionnelle, mais il a été remis au trou le 4 octobre 2008. Depuis le 6 mars dernier, il survit dans l’Unité hospitalière sécurisée interrégionale (UHSI) de l’hôpital nord de Marseille du fait d’un défaut de soins au sein de la prison des Baumettes. « Je ne sortirai pas cette année, ni la prochaine, note Rouillan en conclusion à son livre. Les juges me reprochent la « permanence de ma conviction extrémiste et radicale ». »

En adhérant au NPA, il nous semble que Jean-Marc Rouillan a fait un grand pas vers sa « réinsertion politique ». Ce n’est pas suffisant pour la « justice », les politiciens et les médias. Sans aucun fondement juridique, on veut voir Rouillan avancer à genoux sur le chemin des regrets avec une cagoule de pénitent enfoncée dans la gorge. Pour mémoire, disons que les innombrables crimes du très catholique Franco la muerte n’ont jamais été sanctionnés. La vieille charogne fasciste est morte à 83 ans, dans son lit, le 20 novembre 1975.

Lire sur Le Mague

Paco
Le Mague , 25/03/09
Puig Antich disparó

(traduction française à la suite du texte espagnol)

Jean-Marc Rouillan, compañero de armas del joven anarquista, revela en sus memorias que éste disparó a los policías que le detuvieron

Salvador Puig Antich, el joven anarquista catalán al que sus compañeros de armas apodaban El Metge, divisó a su contacto en el lugar de la cita, en Consell de Cent [Ensanche barcelo-nés]. “Está ahí”, gritó y se bajó enseguida del vehículo sin tomar las precauciones habituales en aquella tarde del otoño de 1973. “Dad una vuelta, compro cigarrillos, me reúno con El Pequeño”, espetó al conductor, Jean-Claude Torres, y al copiloto, Jean-Marc Rouillan, que permanecieron en el coche. “Después nos recogéis en un pispás”, añadió. Nunca más le volvieron a ver.

“A mi izquierda, cuatro hombres irrumpen entonces de una amplia cochera”, prosigue Rouillan el relato de aquella tarde trágica. “Corren hacia el bar sin prestarme atención. El último hace un gesto que dispara mis temores: coloca su mano derecha en su costado, como cuando hay que salir corriendo sujetando un arma. Desenfundo enseguida mi revólver y me coloco en la alineación de los árboles (...). En medio del bosque de piernas distingo un cuerpo en el suelo. Mi instinto me dice que no es el de El Metge”. Es el de un policía.

A Salvador Puig Antich, de 25 años, sus dos compañeros de armas, los franceses Rouillan y Torres, que le condujeron en un Simca destartalado hasta el bar Funicular, nunca le recogieron en su vehículo ese 25 de septiembre de 1973. El Metge y otro miembro del extinto Movimiento Ibérico de Liberación (MIL), Xavier Garriga, fueron detenidos ese día por la Brigada Político Social (BPS).

Puig Antich recibió dos balazos, en la mandíbula y en el hombro, durante un tiroteo en el que murió un joven policía de 23 años, Francisco Anguas, de la BPS, cuyo cuerpo tendido Rouillan entrevió. Un tribunal militar consideró al anarquista culpable de la muerte del agente y le condenó a muerte. Fue ejecutado a garrote vil el 2 de marzo de 1974. El Metge, un apodo que se ganó en la mili porque administraba el botiquín, fue el último ajusticiado en España con este sistema medieval que provoca la asfixia del reo apretando su cuello una anilla de metal. La muerte tardó 18 minutos en sobrevenirle.

Treinta y seis años después de la emboscada del bar Funicular, Jean-Marc Rouillan, que junto con Torres logró escapar de la policía tras una espectacular persecución, da su versión de la detención de su amigo, con el que compartió piso, atracó bancos y planeó atentados en la Barcelona de finales del franquismo. Rouillan acaba de publicar en Francia el segundo tomo de sus memorias, El duelo de la inocencia: un día de septiembre de 1973 en Barcelona (Editorial Agone, Marsella).

Rouillan, que entonces tenía 21 años y era militante del MIL, huyó a Toulouse, mientras en España era condenado a muerte en ausencia. Aún tenía por delante en Francia una larga carrera como “revolucionario”. Fue cofundador del grupo terrorista Acción Directa y participó en los asesinatos de Georges Besse, presidente de Renault, y del general René Audran. Su fama suscita aún vocaciones. Hace tan sólo 10 días, los autores de un bombazo en Providencia (Chile) lo reivindicaron en nombre de Rouillan.

Condenado en 1989 a cadena perpetua, disfrutó de un régimen de semilibertad a partir de 2007, pero una respuesta ambigua, en una entrevista con L’Express, dio pie al semanario a afirmar que no se arrepentía de su pasado. El juez de vigilancia penitenciaria suspendió entonces su permiso para trabajar en una editorial de Marsella. Hace dos semanas que está ingresado en el Hôpital Nord. El Nuevo Partido Anticapitalista (extrema izquierda francesa) exige su liberación.

El segundo volumen de las memorias de Rouillan es un apasionante viaje por la Cataluña de los estertores del franquismo que se lee como una novela negra en la que los buenos son los ladrones – el autor narra emocionado el aplauso de decenas de obreros tras atracar una sucursal de Banesto – y los malos son policías.

Contiene además algunas relevaciones como los contactos que Puig Antich mantuvo, como representante del MIL, con la Asamblea de Cataluña, que reagrupaba a casi toda la oposición antifranquista, desde los democristianos hasta los comunistas del PSUC pasando por nacionalistas como Jordi Pujol. “Sus emisarios pidieron que les financiásemos con 50 millones de pesetas”, asegura Rouillan, a sabiendas – sostiene Rouillan – de que el MIL sólo podía conseguir tal cantidad mediante atracos. Se negó.

En su último capítulo, el autor del libro denuncia una Transición española en la que “ningún torturador, ningún asesino, ningún responsable de los tiempos de la dictadura tuvo motivo alguno de preocupación y, por supuesto, no ha sido juzgado”.

“En este ambiente de gran renuncia”, Rouillan afirma “poder comprender” la iniciativa de Imma, Montse, Carme y Merçona, las hermanas de Salvador, que durante años se esforzaron por obtener la revisión del juicio de su hermano alegando, entre otras cosas, que no era el autor de los disparos que causaron la muerte del policía.

“Dispararé, y si no consigo abatirles acabarán conmigo”, recuerda Rouillan haberle escuchado decir a El Metge cuando evocaban el día en que la policía les diese al alto. “No nos íbamos a dejar detener sin resistirnos con nuestras armas”, afirma el fundador de Acción Directa. “No era una consigna de la organización, sino la opción de cada uno de nosotros”. ”Él no era inocente”. “Ninguno de nosotros lo era”. “Habíamos elegido combatir a la dictadura con las armas”.

Pero este chaval con un aire al actor francés Jean-Paul Belmondo, como lo describió Rouillan tras su primer encuentro, preveía que la dictadura acabaría pronto. “Franco ha preparado su sucesión. El joven Príncipe, educado con paciencia, ocupará su lugar. Todo está listo para los primeros pasos de la Monarquía constitucional y la entrada en el Mercado Común Europeo (...)”, repetía.

“Y todos y todas olvidarán lo contentos que estuvieron con la dictadura. Todos aquellos que nos darán lecciones baratas de democracia apenas habrán movido un dedo cuando el fascismo imperaba”. Tras pronunciar esta frase, El Metge bajó el cristal trasero del automóvil y escupió al suelo.

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Puig Antich a tiré
Nouvelles données sur un cas controversé

Compagnon d’armes de Salvador Puig Antich, Jean-Marc Rouillan révèle dans ses Mémoires que le jeune anarchiste catalan a tiré sur les policiers qui l’on arrêté

Salvador Puig Antich, le jeune anarchiste catalan que ses compagnons d’armes appelaient « el Metge » (« le Médecin », en catalan), fut aperçu avec lui au lieu de rendez-vous, sur Consell de Cent. « Il est là ! » cria-t-il en descendant du véhicule sans prendre les précautions habituelles en cette après-midi de l’automne 1973. « Faites le tour, j’achète des cigarettes et je rejoins le Petit », lança-t-il au conducteur, Jean-Claude Torres, et au copilote, Jean-Marc Rouillan, qui restèrent dans la voiture. « Ramassez-nous au vol », ajouta-t-il. Jamais plus ils ne le reverront.
« Sur ma gauche, quatre hommes surgissent d’une large porte cochère », poursuit Rouillan dans le récit de cette tragique après-midi. « Ils galopent vers le bar sans me prêter attention. Le dernier fait un geste qui sonne comme une alarme : il a porté sa main droite à son flanc, comme lorsqu’on doit déguerpir en s’assurant de son arme. Je dégaine aussitôt mon colt et me glisse dans l’alignement des arbres. […] Entre la forêt de jambes, je distingue un corps à terre. Mon instinct me dit que ce n’est pas le Metge. » C’est celui d’un policier.
Les Français Rouillan et Torres, compagnons d’armes de Salvador Puig Antich, 25 ans, qu’ils conduisirent dans une Simca déglinguée jusqu’au bar Funicular, ne le récupéreront jamais dans leur véhicule ce 25 septembre 1973. Le Metge et un autre membre du défunt Mouvement Ibérique de Libération (MIL), Xavier Garriga, seront capturés ce jour par la Brigada Politico Social (BPS).
Puig Antich avait reçu deux balles, une dans la mandibule et l’autre dans l’épaule, lors d’une fusillade dans laquelle mourut un jeune policier de 23 ans, Francisco Anguas, de la BPS, dont le corps étendu fut aperçu par Rouillan. Un tribunal militaire jugea l’anarchiste coupable de la mort de l’agent et le condamna à mort. Il fut exécuté au garrote vil le 2 mars 1974. Le Metge (un surnom qu’il gagna lors de son service militaire parce qu’il s’occupait de l’infirmerie) fut le dernier à être exécuté en Espagne par ce système médiéval qui provoque l’asphyxie du condamné en serrant son cou dans un anneau de métal. La mort mit dix-huit minutes à survenir.

Trente-six ans après l’embuscade du bar Funicular, Jean-Marc Rouillan, qui avec Torres réussit à échapper à la police après une poursuite spectaculaire, donne sa version de l’arrestation de son ami, avec qui il partagea un appartement, attaqua des banques et planifia des attentats dans la Barcelone des derniers temps du franquisme. Rouillan vient de publier en français le second tome de ses Mémoires, Le deuil de l’innocence : un jour de septembre 1973 à Barcelone.
Rouillan, qui avait alors 21 ans et était militant du MIL, s’enfuit de Barcelone et d’Espagne, où il était condamné à mort par contumace1. Il avait encore devant lui une longue carrière de « révolutionnaire ». Et sa renommée suscite encore des vocations. Il y a seulement dix jours, les auteurs d’un attentat à la bombe à Providencia (Chili) l’ont revendiqué au nom de Rouillan.
Condamné en 1989 à la réclusion criminelle à perpétuité pour, notamment, complicité d’assassinat de Georges Besse, président-directeur général des usines Renault, et René Audran, ingénieur général de l’armement, il a bénéficié d’un régime de semi-liberté à partir de 2007, mais une réponse ambiguë, dans une interview à L’Express, permit à l’hebdomadaire d’affirmer qu’il ne se repentait pas de son passé. Le juge de surveillance pénitentiaire [sic] suspendit alors son permis de travail [sic] dans une maison d’édition à Marseille. Cela fait deux semaines qu’il est admis à l’hôpital Nord. Le Nouveau Parti Anticapitaliste exige sa libération.

Le second volume des Mémoires de Jean-Marc Rouillan, passionnant voyage dans la Catalogne des opposants au franquisme, se lit comme un roman noir où les bons sont les voleurs (l’auteur raconte avec émotion l’éloge de dizaines d’ouvriers après l’attaque d’une succursale de Banesto) et les mauvais les policiers.
Il contient de plus quelques révélations comme les contacts que Puig Antich maintenait, comme représentant du MIL, avec l’Assemblée de Catalogne, qui regroupait quasiment toute l’opposition antifranquiste, depuis les démocrates-chrétiens jusqu’aux communistes du PSUC en passant par les nationalistes comme Jordi Pujol. « Ses émissaires demandèrent que nous les financions à hauteur de 50 millions de pesetas », assure Rouillan ; sachant, soutient-il, que seul le MIL pouvait obtenir une telle somme grâce aux hold-up. Il refusa.
Dans le dernier chapitre, l’auteur dénonce une transition espagnole où « aucun tortionnaire, aucun assassin, aucun responsable de la dictature n’a été inquiété ni même jugé ».
« Dans cette ambiance de grand renoncement », Rouillan affirme « pouvoir comprendre » l’initiative d’Imma, Montse, Carme et Merçona, les sœurs de Salvador qui, pendant des années, s’efforcèrent d’obtenir la révision du procès de leur frère en alléguant, notamment, qu’il n’était pas l’auteur des tirs qui avaient causé la mort du policier.
« Je tirerai, et après ils me descendront si je n’ai pas réussi à les avoir », se souvient Rouillan avoir entendu dire le Metge quand ils évoquaient le jour où la police les arrêterait. « On ne se laisserait pas arrêter sans engager un affrontement armé », affirme le fondateur d’Action Directe. « Ce n’était pas une consigne organisationnelle mais le choix de chacun. Il n’était pas innocent. Aucun de nous ne l’était. Nous avions choisi de combattre la dictature avec les armes. »
Mais ce gamin aux airs de Jean-Paul Belmondo, comme le décrit Rouillan lors de leur première rencontre, prévoyait que le dictature s’achèverait bientôt. « Franco a préparé sa succession. Le jeune prince, éduqué avec patience, occupera son poste. Tout est prêt pour les premiers pas de la monarchie constitutionnelle et l’entrée dans le Marché commun européen », répétait-il. « Et tous et toutes oublieront comment ils se sont satisfaits de la dictature. Tous ceux qui vont nous refiler des leçons à deux balles sur la démocratie n’auront pas fait grand-chose quand le fascisme commandait. » Après avoir prononcé cette phrase, le Metge baisse la vitre arrière de l’automobile et crache par terre.

1 Rouillan a toutefois été amnistié le 14 mars 1977 par le décret n° 388 du prince Juan Carlos – décision assortie d’une expulsion à vie du territoire espagnol. [nde]

Traduit de l’espagnol par les éditeurs

Ignacio Cembrero
El País , 22 mars 2009
Les heures espagnoles de Jean-Marc Rouillan

Le cofondateur d’Action directe, hospitalisé depuis vendredi, sort le tome 2 de ses mémoires.

Détenu aux Baumettes, Jean-Marc Rouillan a été hospitalisé en urgence, vendredi, à l’hôpital Nord de Marseille. Ses proches dénoncent une négligence de l’administration pénitentiaire, qui n’aurait pas pris à temps la mesure de son état de faiblesse, signalé selon eux depuis deux semaines. « Il maigrissait, il nous disait “je me sens mourir”, témoigne une proche. Ils ont été légers. » Il souffrirait d’une pneumopathie infectieuse.
Condamné deux fois à perpétuité pour complicité d’assassinats, le cofondateur du groupe armé d’extrême gauche Action directe avait bénéficié d’une semi-liberté en décembre 2007, avant de retourner à plein temps en prison en octobre 2008. La cause : des propos à L’Express, interprétés comme une absence de regrets sur des faits, les assassinats de Georges Besse et René Audran, qu’il n’a pas le droit d’évoquer. Son passé plus ancien, qu’il peut en revanche retracer, ressurgit avec la sortie d’un ouvrage1, où il revient sur ses activités de « guerillero » anti-franquiste à Barcelone, en 1973. « Ses livres répondent à la question à laquelle il n’a pas le droit de répondre : comment et pourquoi on prend les armes ?, explique Thierry Discepolo, des éditions Agone. Plus on est en désaccord avec la lutte armée, plus il faut essayer de comprendre pourquoi quelqu’un la choisit. »
En 1973, Rouillan a 21 ans. Plus jeune, « enragé […] descendu des barricades du Mai [68] toulousain », il lisait « le Genet des Black Panthers » et collait des affiches du Che et d’Angela Davis dans sa chambre. A Barcelone, il dort avec une mitraillette au pied du lit. Et il s’en sert. Hold-up, fusillades… pour lesquels il a été amnistié en 1977. C’est le « jusqu’au-boutisme des révoltes ». « La modération m’ennuie », écrit-il. Il côtoie Salvador Puig Antich, jeune homme aux allures du Belmondo de L’Homme de Rio, qui circule sur un side-car des surplus de la Wehrmacht et finira sous le garrot de Franco. Ils éditent une revue clandestine, CIA (Conspiration internationale anarchiste). Les « libertaires de l’après-68 », ces « légalistes respectueux du jeu de dupes des fausses démocraties », les font vomir. Eux croient à la révolution, que Rouillan a poursuivie « en vain » dans les rues de Toulouse et Paris.
Il la cherche à Barcelone, « guérillero urbain » qui veut s’inscrire dans l’histoire. Pour lui, l’espoir « s’écrit en majuscules de poudre et de plomb ». Il compte tuer les frères Creix, policiers et « tortionnaires », et le « hijo de puta de commissaire Peyo ». Il ne le fera pas. Les combattants s’épuisent, se font arrêter. « Nos pensées hésitent et nos idées balbutient. L’idéologie domine nos paroles. Nos contradictions nous tirent à hue et à dia. » Ils ne sont bientôt plus que deux, isolés, qui fuient de justesse à travers les Pyrénées. Ainsi s’achève ce septembre 1973. Trente-cinq ans plus tard, Rouillan adhère au NPA de Besancenot, ce qui dénote une évolution vers la politique légaliste, après plus de vingt-deux ans d’une vie en prison dont il n’est pas près de voir le bout : « Je ne sortirai pas cette année, ni la prochaine », écrit-il en conclusion.

Lire en ligne sur le site de Libération Marseille

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1 De mémoire (2). Le deuil de l’innocence : un jour de septembre 1973 à Barcelone

Michel Henry
Libération , 11/03/2009
Rencontre avec Jann-Marc Rouillan
Le vendredi 16 novembre 2012    Auch (32)
Jann-Marc Rouillan et sa trilogie « De mémoire »
Le jeudi 8 novembre 2012    Toulouse (31)
Résistance et lutte armée en régime dictatorial : de l'Espagne à l'Amérique du sud
Le dimanche 24 mai 2009    Montpellier (34)
De mémoire 2
Le mercredi 25 mars 2009    Marseille 1 (13)
Réalisation : William Dodé