couverture
De mémoire (3)
La courte saison des GARI : Toulouse 1974
avec un cahier photo de 16 pages
Parution : 14/10/2011
ISBN : 9782748901412
Format papier : 352 pages (12 x 21 cm)
22.00 €

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On expérimentait de nouvelles formes de lutte. Mais on ne partait pas de rien : nos racines venaient du vieux « guérillerisme » ibérique. On diffusait l’expérience acquise à Barcelone dans la lutte du MIL. Et en France, pour la première fois depuis la guerre d’Algérie, des militants révolutionnaires entraient dans la clandestinité les armes à la main. Ça n’était plus des théories sans pratiques véritables. La guérilla devenait l’arme de la lutte quotidienne. Faction incessante du sabotage et de la subversion. Sans aucun regret, on avait coupé les ponts avec la connivence et les bienséances bourgeoises.

Ce troisième volume des mémoires du prisonnier politique Jean-Marc Rouillan revient sur le quotidien du groupe toulousain des GARI (Groupes d’action révolutionnaire internationalistes) en lutte contre la dictature de Franco. Au-delà d’un récit d’aventures picaresques et insouciantes qui s’étendent sur tout le territoire européen, on voit se dessiner le point de non-retour vers l’engagement dans la lutte armée.

Jann-Marc Rouillan

Né en 1952 à Auch, Jean-Marc Rouillan a été incarcéré de 1987 à 2011 pour ses activités au sein du groupe Action directe. Il est vit aujourd’hui en liberté conditionnelle et travaille entre le sud de la France et le Venezuela. Auteur d’une quinzaine d’ouvrages, il a notamment publié chez Agone La Part des loups (2005), Chroniques carcérales (2008), De Mémoire I, II, III (2007, 2009, 2011). Dernier livre paru, la réédition de son premier, Je hais les matins (2015).

Les livres de Jann-Marc Rouillan sur le site

Foreign Rights

English notice

From Memory, volume 3 – The Gari and their short life. Toulouse 1974

This third volume of political prisoner Jann-Marc Rouillan’s (b. 1952) memoirs looks back on the daily life of the Toulouse GARI group (Internationalist groups for revolutionary action), and their struggle against Franco’s dictatorship. Over and above the account of their picaresque and carefree adventures throughout Europe, the point of no return for commitment to armed struggle was already beginning to show through…

Extraits

Les Gari sur Toulouse accumulaient une véritable expérience armée.
On ne prenait plus de risque sans pour autant éviter les mésaventures. Lors des braquages, la consigne absolue était de n’user d’aucune violence – même verbale – contre les clients et les employés. Ni coups de crosse, ni gifles, rien.
Cela exigeait des commandos plus de maîtrise et de contrôle de la situation. Un jour, j’assurai la protection d’un groupe attaquant la poste d’une petite ville de la banlieue toulousaine. Une affaire sans risque du moins du côté policier. Assis à l’avant du véhicule garé à une cinquantaine de mètres de l’entrée des bureaux, je profitai du soleil matinal, la Sten sur les genoux. Le Loulou m’imitait et avait dégrafé deux boutons de sa belle chemise satinée. Les rues étaient calmes. À la terrasse des cafés, les consommateurs sommeillaient sous les parasols multicolores. Un cri suraigu extirpa le voisinage de sa torpeur. Les hurlements d’une femme mettaient en émoi les alentours. Déjà sous les parasols, des ombres s’agitaient. Des hommes se redressaient. Des clients sortaient des boutiques.
À l’angle de la placette, le premier camarade est apparu, il galopait la perruque blonde de traviole et le pistolet à la main. Puis le second tout aussi affolé et le troisième qui se protégeait la tête de son bras. Et immédiatement derrière, courrait une baleine armée d’un balai ! Maintenant les clients des bars jetaient tout ce qui leur tombait sous la main, les canettes, les bouteilles, les cendriers… Une pluie de verre se brisait sur la chaussée. Les insultes fusaient. Et la grosse femme hurlait de plus belle : « Au voleur ! Au voleur ! »
Le Loulou releva son foulard sur le nez et passa la première. Moi j’étais paralysé par le fou rire. Les trois camarades ont embarqué en désordre et nous avons démarré sur les chapeaux de roue. Je riais toujours de cette fuite peu glorieuse. Le plus jeune m’engueula : « Eh Sebas ça te fait marrer ! » Et finalement il rit aussi comme bientôt tous nos compagnons. Le troisième se frottait le sommet du crâne en gémissant : « Putain elle m’a refilé un coup de balai par derrière ! » Et nous, on rigolait plus fort. Le Loulou m’interpella en se moquant :
« Eh Sebas, tu ne devais pas assurer la protection ? »…
— Moi j’assure la couverture contre les poulets mais pas contre les femmes de ménage !

***

On était à Amsterdam quand à Bruxelles la Fiat explosa. Les deux autres détonateurs firent long feu. On enragea contre les fabrications artisanales, mais bien vite, à l’écoute des radios, on changea d’avis. Les artères des centres d’Anvers et de Liège étaient bloquées, des zones entières évacuées. Des équipes de démineurs décortiquaient nos Citroëns. La Deudeuch apparu à la télévision. Une star ! Elle en rougissait de plaisir ! Le Premier Ministre parla en direct. Le Roi visita le lieu de l’explosion. Jusqu’à midi, la Belgique semblait plongée dans la plus grande confusion. De Paris, les fausses alertes se multipliaient. Les bâtiments étaient vidés. Les avions détournés. Les principaux axes déviés. Une grue tira la DS au milieu du boulevard. Un démineur ancien de la guerre coloniale du Congo fit un topo sur un tableau noir devant une centaine de caméras et d’appareils photo. Il expliqua preuve à l’appui que les terroristes avaient préparé la charge de manière que le moteur de la Fiat retombe avec fracas au quatrième étage sur le balcon du directeur de la Compagnie Iberia. Des champions ces terroristes ! Les hommes de cour rappelèrent que si les deux familles royales étaient liées, le brave cul béni de Baudoin se prononçait hypocritement contre la dictature de Franco et l’interrègne de son petit neveu Juan Carlos.

Dossier de presse
F. G.
À contretemps , juillet 2012
Christophe Goby
Tout est à nous ! , 14/06/12
Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences , Mars 2012
Jean-Manuel Escarnot
Libération , 15/02/12
Jean-Manuel Escarnot
Friture Mag , 03/02/12
Henri Cazales
Radio-Asso. Montauban , 01/12/11
Gérard Comité PSL
Motivé-e-s , décembre 2011
Jean-Manuel Escarnot
Libération , 30/11/11
El Gaubi
Blog fourmes de discours , 25/11/11
Un temps si joyeux

Poursuivant sa déjà longue remémoration d’une époque optimiste où la lutte contre la finissante dictature de Franco donnait des couleurs à l’assaut contre le Vieux Monde, Jann-Marc Rouillan s’arrête, pour cette troisième saison de De mémoire, sur les aventures incertaines que vécurent, en 1974, les membres du noyau toulousain des Groupes d’action révolutionnaire internationalistes (GARI), dont il fut, bien sûr, l’un des principaux protagonistes. Fidèle à sa manière, mi-nostalgique mi-grandiloquente, il travaille sur le souvenir brut d’un temps matriciel où la noblesse de la cause balayait le jusant du doute, et tout acquis à l’idée que ce que cette époque charria d’effervescence mérite, désormais, d’être conté aux jeunes générations. Louable tâche, au demeurant, à condition que cette transmission ne se limite pas à la seule auto-célébration mélancolique de ses hauts faits supposés.
En vérité, pour qui a suivi, à bonne distance, en ces années de ferveur, les tours et détours de ces guérilleros de la « relève », les souvenirs de Rouillan ont au moins la douce vertu de faire comme si, rétive aux effets du temps, l’épique réminiscence d’une trajectoire de jeunesse suffisait à lui donner sens. Le sens qu’il lui attribue, et qu’on respecte, bien sûr, comme on respectait hier, à l’heure où d’aucuns néo-révolutionnaires déjà post-modernes s’en gaussaient, le récit légendé d’anciennes conquêtes espagnoles. « À cette époque, nous dit Rouillan, toutes nos histoires toulousaines terminaient dans le rire. C’était il y a bien longtemps, avant les drames, avant les morts, les prisons, les déchirures et les renoncements. Certains oubliaient déjà. Moi je n’ai jamais su. Je n’ai aucun mérite. Je suis incapable de perdre de vue ce que j’ai vécu. Comme si toutes mes aventures passées me guidaient dans mes choix. » Ce rire, parfois mo-queur, souvent nerveux, résonna très fort, en effet, en ces années où la critique en actes d’un certain militantisme rejeté comme aliéné, se devait d’être jouissive. Comme allait l’être, de même, la révolution à venir, celle qui devait poétiser le prolétaire. « Le maintien du désordre est notre seul amusement », écrivait déjà le jeune Debord, quelque vingt ans plus tôt, lorsqu’il avait à peu près le même âge que celui où Rouillan confectionna son premier cocktail Molotov. C’est donc entendu : la toulousaine bande des quatre – Sebas, Mario, Cricri et Ratapignade – s’amusa beaucoup en cette année 1974 où, garrotté Salvador Puig Antich – que rien ne parvint à sauver –, les GARI connurent une évidente notoriété.
Quand l’adversité s’en mêle, chacun tient à sa manière. Pour Rouillan, condamné à perpette et jamais sûr d’en sortir définitivement, la mémoire est un fil, celui qui le relie à l’infini combat des résistants à l’oppression, dont il se veut l’héritier et dont l’Espagne fut une des terres promises. D’où l’affection immodérée qu’il voue aux compañeros, ces combattants d’une autre guerre, qui lui au-raient fait l’ « indicible honneur » de lui passer le témoin de l’histoire en lui léguant le colt 45 de Sabaté. Pourtant, à lire Rouillan, un doute affleure, non pas sur la sincérité de ses sentiments à l’égard des compañeros ni même sur l’aide logistique que quelques-uns d’entre eux auraient pu lui prêter, mais plutôt sur les propos que l’auteur de De mémoire (3) leur attribue et qui – même avec l’accent – cadrent assez mal avec la rhétorique minimaliste de cette génération d’activistes espagnols très peu portée aux envolées discursives. À l’évidence, ces compañeros ressemblent plus, sous la plume de Rouillan, à l’idée visiblement légendée qu’il s’en fait. Car laisser accroire qu’il exista, au-delà de l’aide ponctuelle accordée par tel ou tel, une sorte de connivence d’imaginaires entre les dépositaires de la mémoire de Sabaté ou de Facerías et la joyeuse, mais confuse, bande toulousaine des GARI, relève pour beaucoup de la reconstruction et un peu de la mégalomanie. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que, au moins dans les marges d’une CNT en exil mise en coupe réglée par son orthodoxe bureaucratie, quelques-unes des opérations des GARI, dont celles qui ciblèrent le Tour de France 1974, suscitèrent de la sympathie.
Le compte rendu de ces actions – méthodiquement listées en fin de volume – tisse la toile d’un récit alerte, parfois enjoué, où pointent même, quoique ra-rement et jamais venant de l’auteur, certaines interrogations sur les limites à poser à l’activisme révolutionnaire, notamment en matière de prises d’otage ou de braquages. Face à ces questionnements éthiques généralement portés par des libertaires, et plus précisément par les vieux de la vieille de la glorieuse CNT, la réponse de Rouillan, qui a dû goûter en ses jeunes années les délices de Leur morale et la nôtre, fuse comme l’éructation d’un tchékiste : « Je m’en fous, je suis communiste. » Ce qu’il n’est pas vraiment, d’ailleurs, ou alors aussi vaguement qu’on pouvait l’être, à l’époque, en épiçant Pannekoek de Guevara ou, aujourd’hui, en adhérant au NPA au prétexte qu’ « un communiste doit agir en parti […] même si c’est un mauvais parti ». Comprenne qui pourra …
Pour le reste, ce témoignage apporte quelques éléments d’information non négligeables sur le fonctionnement des GARI, le choix des actions, les mécanismes de prises de décision, les alliances tissées avec un ancien du groupe Primero de Mayo aux « qualités politiques » trop vantées pour être vraies, les ratages et les embrouilles internes. Il en ressort que cette très informelle mouvance anarcho-autonome – au vrai sens du terme, pour le coup – fut sans doute, une « courte saison » durant, la dernière expression d’un activisme encore capable d’hésiter sur le choix des armes et de rire de lui-même, jusque dans les coursives de la Santé ou de la Modelo.
Au fil des pages de De mémoire (3), on sent pointer, sous la plume de l’auteur, un évident regret de ce temps si joyeux où, d’actions en dérives, cette « guérilla » plus existentielle que militaire fut d’abord une manière de vivre, « hors du commun de la non-vie des hommes », une existence aventureuse. Mais toujours il se retient comme pour bien nous signifier que, regret ou pas, c’est assurément reculer que d’être stationnaire et que, partant de là, cette « guérilla » approximative ou ce qu’il en resterait – c’est-à-dire lui – se devait, un jour futur, d’opérer le grand saut stratégique vers le « mouvement armé pour le communisme ». On ne doute pas que cette nouvelle aventure, plus sanglante que réjouissante cette fois, fera l’objet d’un autre volume de ses Mémoires.

> voir le site de la revue À contretemps

F. G.
À contretemps , juillet 2012
Compte-rendu
Jean-Marc Rouillan vient de sortir le troisième volet de sa trilogie De Mémoire. Et quelle mémoire. Après l¹audace du MIL (Mouvement ibérique de Libération), cette courte saison des GariI semble la plus heureuse, et plus réussie. La plus drôle aussi avec ce slogan ravageur : « J’aime les Gari et la saucisse ». Braquages de banques, attentats burlesques comme ceux de douze cars de pèlerins incendiés à Lourdes, gigantesque perturbation du Tour de France ; cette lutte armée parviendra à faire libérer de nombreux prisonniers en Espagne et en France. Car rappelons-le, l’engagement de Rouillan et de ses camarades sera tourné vers la chute de Franco, dans la Reconquista inaboutie de l’Espagne révolutionnaire. Ce livre est de rigueur dans une époque furieusement insurrectionnelle.
Christophe Goby
Tout est à nous ! , 14/06/12
Compte-rendu

Ce troisième tome des mémoires de Jann-Marc Rouillan complète son retour sur ses années 1970, après Un automne 1970 à Toulouse et Le deuil de l’innocence : un jour de septembre 1973 à Barcelone. Ce voyage dans les souvenirs, plus encore que pour les précédents volumes, est fait d’allers et retours dans le temps, mêlant considérations actuelles (l’adhésion au NPA faute de mieux) et mises en abyme, à la manière d’un autre de ses livres récents, Infinitif présent.

Un des seuls points fixes n’est autre que la ville de Toulouse, le récit y prenant place aux lendemains de la décapitation du MIL. Outre la confirmation de l’importance des relations entre les jeunes clandestins et les anciens combattants de la guerre civile espagnole, on est immergé dans la poursuite de la lutte armée antifranquiste : formation des jeunes, braquages, projets qui échouent (l’enlèvement visant à faire libérer Salvador Puig Antich) ou réussissent. Les actions des GARI visent d’abord les entreprises espagnoles installées à Bruxelles, les lieux du pouvoir (le consulat espagnol de Toulouse) et même des cibles plus médiatiques, comme une étape pyrénéenne du tour de France 74. A travers ces pérégrinations dans la mémoire de Jann-Marc Rouillan, on découvre que les GARI possédaient une structure totalement décentralisée, éclatée, les divers groupes s’en réclamant n’ayant finalement que des objectifs communs minimes (ceux dont Jann-Marc Rouillan faisait partie n’écrivirent ainsi jamais de textes signés des GARI). L’ouvrage se termine avec l’arrestation de son auteur en décembre 1974, son séjour en prison et l’investissement, après sa libération, dans les rangs de l’autonomie offensive, à la veille de la création d’Action directe, avec le projet avorté d’assassinat du dernier premier ministre de Franco.

Tout au long des chapitres, on retrouve la verve de Jann-Marc Rouillan, critiquant les « théoriciens » de la révolution (les situationnistes toulousains), la religion de la légalité, et surtout la transition en douceur entre le fascisme et la démocratie en Espagne, fruit de la trahison des directions politiques du mouvement ouvrier et de la complicité de la CEE, assurant la continuité du personnel dirigeant et l’amnistie des soutiens du régime franquiste, avec quelques exemples frappants (voir en particulier la note du bas de la page 102). Son éloge de la lutte armée, vue à la fois comme accélération de la maturité et préservation de la jeunesse, insiste sur l’enthousiasme, la joie de vivre et la soif de liberté qu’elle incarnerait. On ne peut toutefois s’empêcher de trouver son exigence trop forte, au point de le voir s’isoler derrière de belles formules (« Le pouvoir et les lois sont les meilleurs refuges des peureux. Décidément, vous n’étiez pas de ceux qui désirent aller explorer derrière l’horizon », p.46). Quelques documents d’époque BD réalisée en prison au milieu des années 70, affiches et tracts d’époque, cahier de photographies en noir et blanc complètent ce témoignage dont on aimerait voir la poursuite au cœur des années Action directe.

> lire en ligne sur le site de Dissidences

Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences , Mars 2012
Pourquoi les éditions Agone publient Jean-Marc Rouillan

Entretien avec Thierry Discepolo, à l’occasion d’une rencontre à la librairie Terra Nova (Toulouse, 15/02/2012)

Après 23 ans de prison Jean-Marc Rouillan est en liberté sous surveillance électronique depuis le 19 mai 2011. Une mesure assortie de l’interdiction de s’exprimer en public et dans les médias. C’est dans des conditions que le troisième tome de “De mémoire” consacré à la lutte des groupes d’actions révolutionnaires internationaliste (Gari) à Toulouse est sorti au mois d’octobre 2011.

Une histoire que Thierry Discepolo a choisi d’éditer non pas en défenseur des positions de son auteur mais «pour leur importance dans un débat public digne de ce nom». Entretien :

Pourquoi publiez-vous les livres de Jean-Marc Rouillan ?

Les trois volumes “De mémoire” de Jean-Marc Rouillan constituent un témoignage assez rare sur un moment récent de l’histoire européenne pour qu’il mérite d’être rendu aussi disponible que possible : l’engagement dans la lutte armée autour des années 1970. En face de ces faits, les médias dont l’édition peuvent faire le choix de l’effacement des mémoires ou de leur recouvrement par les analyses de spécialistes autorisés à diffuser la version officielle, celle des Etats et des classes dominantes. On peut à l’inverse donner à lire les analyses d’un militant qui s’est donné les moyens de mettre en récit, y compris littéraire, ses années de lutte. Et l’éditer non pas en défenseur de ses positions d’auteur et d’acteur politique, mais pour leur importance dans un débat public digne de ce nom : au service d’une vison conflictuelle de la démocratie dont on sait bien à qui le consensus est favorable

L’autre thème des livres de Jean-Marc Rouillan, souvent tissé avec le premier, relève d’un double portrait : celui du monde de la prison vu depuis l’intérieur (avec l’acuité de vingt-cinq ans de pratique assidue) ; et celui du monde de l’extérieur vue depuis la prison. Là encore, l’éditeur donne à lire un point de vue informé, aux intentions claires et en contradiction avec l’idéologie dominante : abolir le système carcéral. Sans parler du regard d’un prisonnier sur notre liberté...

Est-ce difficile pour un éditeur de publier un auteur interdit de parole ?

Question paradoxale adressée à l’éditeur de sept livres de cet “auteur interdit de parole”, qui en a signé une demi-douzaine de plus chez six autres éditeurs et dispose d’un blog rassemblant une vingtaine de ses textes. Si on mesure la liberté de parole à la capacité (non pas théorique mais en pratique) de tout un chacun à être entendu, plus de vingt-mille exemplaires des livres de JMarc Rouillan ayant été aujourd’hui vendus, le plus grand nombre se fait rarement aussi bien “entendre”

Maintenant, il est certain que l’interdit qui est fait à Jean-Marc Rouillan de toute intervention publique n’est pas favorable au travail de diffusion de ses livres. La raison est bien connue : par prévenance, on doit protéger le prévenu des médias, après qu’un entretien paru dans L’Express l’ait renvoyé en prison avant la fin de sa semi-liberté en octobre 2008. En même temps, on peut se demander pourquoi la protection de la justice ne s’étend pas à l’ensemble des citoyens ? Et dans un élan égalitaire : en limitant la liberté (de nuire) de la presse ?

Que pensez-vous de l’interdiction faite à Jean Marc Rouillan de s’exprimer sur les faits pour lesquels il a été condamné ?

S’il s’agit de donner un avis sur cette loi, qui s’applique à tout condamné, je vais manquer de compétence, et nous sortirions du cadre de cet entretien. En revanche, il pourrait être intéressant de comparer l’interdit qui pèse sur Jean Marc Rouillan avec la grande liberté d’intervention médiatique de ceux qui déjugent son passé et ses engagements politiques comme ses prises de position et ses écrits présents.

Propos recueillis par Jean-Manuel Escarnot

Jean-Manuel Escarnot
Libération , 15/02/12
Les Mémoires de Rouillan

« En France, pour la première fois depuis la guerre d’Algérie, des militants révolutionnaires entraient dans la clandestinité » : depuis plusieurs années Jean-Marc Rouillan écrit son passé de militant engagé dans la lutte armée anti-franquiste au début des années 70. Ce sont les seuls faits sur lesquels l’ex-membre d’Action Directe, condamné en 1989 à la réclusion à perpétuité pour les assassinats du PDG de Renault Georges Besse et du Général Audran, est autorisé à s’exprimer.

Après plus de 23 ans de prison dont six à l’isolement total, Jean-Marc Rouillan est en liberté sous surveillance électronique depuis le 19 mai 2011. Dans ces conditions, il vient de sortir le dernier tome de la trilogie “De mémoire” publié aux éditions Agone. Les deux précédents volumes, consacrés aux années 1970–1973 de guérilla entre Toulouse et l’Espagne, s’achevaient avec l’arrestation à Barcelone du militant anarchiste Salvador Puig Antich. Le 2 mars 1974, il sera le dernier condamné à subir le supplice du garrot vil.
“La courte saison des Gari” (Groupe d’actions révolutionnaires internationalistes) revient sur cette période. A Toulouse, les rescapés du Mil (Mouvement Ibérique de Libération) se réorganisent dans l’urgence pour tenter d’obtenir coûte que coûte la libération de leurs camarades emprisonnés dans les geôles de Franco. Braquages, enlèvement du banquier Baltasar Suarez, attentats en Belgique, en Hollande et en France : le groupe de copains, formé sur les bancs du Lycée Berthelot et dans la foulée des bastons « contre les fachos et les condés » en marge des manifs étudiantes, multiplient les actions de “propagande armée”. Planques, armes : à Toulouse, capitale des réfugiés espagnols les Gari peuvent aussi compter sur le soutien d’une partie des anciens, « sortis des livres d’histoire pour partager leurs expériences ». Teofilo, le cordonnier du Pont des Catalans, vétéran de la colonne Durruti ; Maria, petite femme sèche, résistante rescapée de la Retirada et des camps de concentration nazis. « Même si on avait une conscience d’appartenir au nouveau mouvement émergeant en Europe pour une lutte armée anti-capitaliste et anti-impérialiste, on participait encore à la vieille guerre, une guerre qui commençait sur les barricades de 1936 », écrit Rouillan. Des appartements du Mirail à ceux d’Amsterdam, la clandestinité n’interdit pas la rigolade. « Nous n’étions pas des moines soldats. Beaucoup d’entre nous avaient à peine plus de 20 ans. Notre lutte était faite de partage d’amitiés et de rires. Il y avait des moments de tension. Comme la vie, c’était une aventure de tous les instants », raconte Michel, un ex Gari. Les actions des Gari ne firent aucun mort, sinon quelques blessés. Elles n’empêchèrent pas non plus l’exécution de Salvador Puig Antich. Le gouvernement de Franco annonça cependant le rétablissement de la loi sur la libération des prisonniers politiques arrivés aux trois quarts de leur peine. Arrêtés et incarcérés à la Prison de la Santé à Paris, les membres du groupe obtinrent le statut de prisonniers politique. Ils seront libérés après la mort de Franco.
Ni prêchi-prêcha ni fascination pour la violence, la mémoire de Rouillan ne renie pas la nostalgie. « mais elle lui préfère l’espoir, ses dangers, ses intempéries » écrit l’écrivain uruguayen Eduardo Galano en ouverture de cette courte saison des Gari. Elle mérite le détour.

> voir le site de Friture Mag

Jean-Manuel Escarnot
Friture Mag , 03/02/12
La courte saison des GARI...
Pour qui n’a pas caressé amoureusement la Sten résistante du grand-père dénichée au grenier avant de l’offrir au compagnon catalan chargé de lui faire franchir les Pyrénées, n’a pas pleuré de rage en apprenant le supplice de Salvador Puig-Antich, ne s’est pas saoulé avec les anciens de la CNT, pourtant si abstinents d’habitude, en apprenant la mort du tyran, n’a pas refait le monde autour d’un cassoulet mal cuit dans de vielles fermes en ruine et néanmoins communautaires ou connu l’amour dans des galetas poussiéreux ouverts sur le ciel toulousain, n’a pas éprouvé la trouille dans la 404 qui chauffe en grimpant le Somosierra, le dernier livre de Jann-Marc Rouillan édité chez Agone est à classer sur l’étagère consacrée aux œuvres des nostalgiques des lendemains qui auraient du chanter, aux anciens combattants combattus et vaincus de la guerre sociale. Pourtant à y regarder de plus près et en conservant un minimum d’objectivité, ce que j’ai du mal à faire ayant croisé jadis et souvent apprécié les personnages décrits, le lecteur y trouvera la description d’une époque où l’engagement radical se confondait avec la joie de vivre d’une jeunesse pour qui la solidarité avait du sens et pour laquelle elle n’hésitait pas à prendre des risques énormes. Quelle qu’est été la suite de l’histoire des gens des GARI, que l’on adhère ou non à leurs pratiques, l’honnêteté révolutionnaire veut qu’on leur reconnaisse au moins le mérité de nous avoir fait rêver et bien souvent grandir. Pour ces nuits passées à coller les affiches demandant votre libération, pour la chaleur du meeting de la Mutu, pour les copains morts ou blessés, pour n’avoir jamais capitulé, je vous salue compagnons …
Henri Cazales
Radio-Asso. Montauban , 01/12/11
Compte-rendu
Jean Marc Rouillan incarcéré depuis février 1987 pour ses activités au sein du groupe « Action Directe » a finalisé cet ouvrage au cours de l’été 2011 aux Éditions Agone ou il travaille dans le cadre d’un placement sous surveillance électronique depuis le mois de mai.
L’ouvrage avait été commencé en détention à Muret entre en janvier et octobre 2010. Ce troisième et dernier tome de la Trilogie « De mémoire» revient sur le quotidien du groupe des GARI (Groupes d’action révolutionnaire internationalistes), c’est la suite d’un cheminement de révolte, d’insoumission nourri par une culture de lutte anti-franquiste, de rencontres et de lectures révolutionnaires. Il fait suite à l’engagement anti-franquiste avec le MIL (Mouvement Ibérique de Libération). Il n’est pas inutile de rappeler que cette période était marquée par la répression et la torture des syndicalistes et des militants de gauche en Espagne et particulièrement en Amérique latine : Argentine, Chili, Bolivie.
Jean Marc (alias Sébas) et ses camarades empruntaient les chemins escarpés de la guérilla qu’avaient parcouru avant eux les anciens de la CNT, de la FAI, de la FIJL. En France, pour la première fois depuis la guerre d’Algérie un groupe révolutionnaire entrait dans la clandestinité les armes à la main.
Pour nous sortir de la grisaille automnale et de l’apathie politique dans laquelle nous plonge cette période préélectorale, suivons les péripéties explosives de Sébas, Ratapignade, Cricri, Mario et les autres, tous militants révolutionnaires, antifascistes et anticapitalistes. L’humour et la camaraderie sont aussi au rendez-vous.
Pour celles et ceux qui ne l’ont pas connu, ou qui l’ont oublié, le camarade Rouillan aujourd’hui militant au NPA, nous offre un témoignage vivant sur cette période qui nous rappelle, au-delà du choix de la lutte armée, que « la soumission n’est pas une fatalité ».
Gérard Comité PSL
Motivé-e-s , décembre 2011
Sous le silence, la mémoire vive de Rouillan

Privé de parole, Jean-Marc Rouillan continue néanmoins d’écrire. L’ex-membre fondateur du groupe Action Directe condamné en 1989 à la réclusion à perpétuité assortie d’une période de sureté de dix-huit ans pour les assassinats du PDG de Renault Georges Besse et du Général Audran, aura finalement passé plus de 23 ans en prison.
En effet, après avoir bénéficié d’un régime de semi-liberté le 17 décembre 2007, Jean-Marc Rouillan était à nouveau incarcéré le 2 octobre 2008 pour des propos tenus lors d’une interview au journal L’Express. La libération conditionnelle dont il bénéficie depuis le 19 mai 2011 est assortie de règles encore plus strictes que la précédente. Outre l’obligation de ne pas s’exprimer sur les faits pour lesquels il a été condamné en 1989, il lui est formellement interdit de s’exprimer en public et de parler aux journalistes.
Dans ces conditions, vient de sortir le dernier tome de la trilogie “De Mémoire” publié aux éditions Agone. Le précédent volume nous avait laissé en septembre 1973, le jour où le militant anarchiste Salvador Puig Antich était arrêté à Barcelone au cours d’une fusillade avec la police de Franco.
“La courte saison des Gari” (Groupe d’actions révolutionnaires internationaliste) revient sur l’année 1974. L’objectif de la bande de copains est d’obtenir la libération des anti-franquistes condamnés à mort en Espagne. Braquages, attentats, enlèvement : les actions de “propagande armée” en France et Belgique se multiplient contre “tout ce qui touche de près ou de loin à l’Espagne Franquiste”.
La mémoire vive de l’écrivain Jean Marc Rouillan n’a rien oublié de cette histoire. Son récit raconte de l’intérieur la trajectoire de Pierre, alias “Tonton”, Michel “Rata Pinhade”, Christian “le Loulou”, Aurore, Mario, Cricri. Le choix de la lutte armée n’empêche pas les délires sous influence du Velvet Underground et des bd des Freaks Brothers.
Les actions des Gari ne firent aucun mort, sinon quelques blessés. Elles n’empêchèrent pas non plus l’exécution de Salvador Puig Antich, garrotté le 2 mars 1974 dans la prison de la Modelo à Barcelone. Face à l’impressionnante vague d’attentats, le gouvernement de Franco annonça cependant le rétablissement de la loi sur la libération des prisonniers politiques arrivés aux trois quarts de leur peine.
Arrêtés et incarcérés à la Prison de la Santé à Paris, les membres du groupe obtinrent le statut de prisonniers politique. Ils seront libérés après la mort de Franco.
Libé Toulouse a rencontré Michel, l’un des membres des Gari. «Notre engagement dans la lutte armée n’avait rien de mortifère», raconte-t-il. Entretien

LibéToulouse: Pourquoi avez-vous choisi la lutte armée ?

Michel : 37 ans après, faut-il rappeler qu’en 1974 l’Espagne de Franco vivait sous une dictature militaire? Pour moi, il s’agissait plus de propagande armée. L’objectif de nos actions (attentats, enlèvements, braquages) n’était pas de faire des victimes, mais d’attirer l’attention sur la situation des prisonniers politique condamnés à mort en Espagne par le régime de Franco. Nous savions que le cadre légal ne les empêcherait pas. A ce moment-là, l’urgence des condamnations à mort de camarades emprisonnés en Espagne, l’imposait.
La lutte armée est un moyen d’arriver à un résultat. Ce n’est pas un but. Les armes et les explosifs étaient les outils. Nous n’avons jamais fantasmé là-dessus.
La forte mobilisation partout en Europe n’avait pas empêché l’exécution de Salvador Puig-Antich militant du Mouvement Ibérique de libération (MIL) exécuté le 2 mars 1974. En janvier 1974, 4 membres d’un groupe qui préparait des attentats contre des avions au sol et sans passagers de la compagnie espagnole Iberia étaient arrêtés à Paris. Cette opération aurait-elle pu empêcher l’exécution de Salvador? Je n’en sais rien. En tout cas après cet échec et l’exécution de Puig Antich il était évident d’intensifier nos actions.

Que répondez-vous à ceux qui considéraient que votre engagement était mortifère ?

Michel : A eux, rien du tout ! Les GARI n’ont tué personne. Ils se sont battu contre un régime qui, lui, était mortifère. Nous ne sommes pas entrés en religion pour devenir des moines soldats. Beaucoup d’entre nous avaient à peine plus de 20 ans. Notre lutte était faite de partage, d’amitiés et de rire. Il y avait des moments de tension. Mais il y avait aussi des moments de rigolade. Comme la vie, c’était une aventure de tous les instants. Il ne s’agit pas seulement de ceux qui un jour ont fait le choix des armes. Les grandes grèves, les manifestations servent aussi à se réapproprier sa propre vie. Je me méfie tout autant de ceux qui idéalisent la lutte armée. Il y avait dans notre entourage de l’époque des gens qui en parlaient beaucoup plus qu’ils n’y participaient.

“La courte saison des Gari” s’est déroulée pendant l’année 1974. En quoi cette époque a-t-elle influencé votre engagement politique ?

Michel : Toulouse en 1970 est une grande métropole et ce qu’on y vivait ressemblait à ce qui se passait ailleurs. Il y avait de nombreuses luttes sociales, des grèves lycéennes, une grande richesse militante. L’ensemble de la société était plus politisé qu’aujourd’hui. La consommation à outrance n’avait pas encore lessivé les esprits. Nous n’avions pas des centaines “d’amis” sur Facebook mais de nombreux copains que l’on côtoyait dans les manifs et les concerts.
Beaucoup de chose se passaient sur le mode de l’anti-conformisme et de la rigolade. Je ne sais pas si nous étions raisonnables mais nous étions vivants. Nous étions les enfants d’une époque qui n’était ni triste ni morose. Nous avions aussi en tête les récits de nos ainés résistants. C’était aussi le moment de la guerre du Vietnam. Aux Etats-Unis, c’était aussi l’époque des luttes des Black Panters et des Weathermen. L’épopée cubaine était encore toute proche.
La particularité de Toulouse était aussi d’être la deuxième capitale de l’Espagne. Celle des exilés opposés au régime de Franco. On baignait là-dedans. Alors, pour beaucoup d’entre nous l’engagement était une évidence.

Paradoxalement, certains exilés républicains espagnols étaient opposés à vos actions…

Michel : Je me souviens surtout du large soutien et des témoignages de sympathie. Mais plus tard, après la mort de Franco et notre sortie de prison, pendant la période dite de “transition” en Espagne, au nom de la négociation en cours, certains parmi les exilés espagnols, ont estimé que ce n’était plus le moment de recourir à la violence. Pour ces derniers, nous sommes peut-être devenus gênants. Nous dérangions leur confort d’opposants institutionnalisés.

Pour la police et l’Etat vous étiez des terroristes…

Michel : Pour la police, nous étions d’abord un gibier qu’il fallait arrêter très vite. L’État nous présentait comme des terroristes professionnels. Les autorités avaient tout intérêt à dire cela. Il faut bien que le pouvoir désigne la révolte de façon négative. Aujourd’hui, la régression est telle que l’on entend même parler de prises d’otages lors de certaines grèves.
Le mot terrorisme évoque bien évidement des attentats sanglants. Pour ma part je n’ai pas le sentiment d’avoir été un terroriste. Nous prenions beaucoup de précautions et de risques pour nous mêmes dans la préparation et les repérages pour éviter qu’il y ait des victimes. Il y a pourtant eu des blessés. Cela ne nous a pas réjouis, mais nous savions que cela pouvait arriver.

Que pensez-vous du silence imposé à Jean-Marc Rouillan ?

Michel : C’est la double peine. Je ne comprends pas ce que feint de craindre la justice à son égard. Que Jean-Marc Rouillan libre de parler monte sur une barricade pour appeler à la révolution? Que le peuple sensible à son charisme et à son charme naturel prenne les armes et plante les têtes de banquiers au bout de piques? Jean Marc Rouillan a purgé sa peine. C’est aujourd’hui un écrivain ; les magistrats et l’Etat le savent bien. Ils lui font payer son refus de passer au confessionnal. Pas de repentance : pas de pardon.

Aujourd’hui quels sont les luttes qui vous paraissent justes ?

Michel : Celles qui résistent et combattent face à un système économique et politique basé sur le déni de la vie. Le pouvoir explique au prolétariat pressé comme un citron que c’est inévitable, que c’est la faute à la crise et à l’indispensable compétitivité. Ce discours semble de moins en moins convaincant. Le mouvement des Indignés partout dans le monde en est un signe. L’indignation est peut-être le prélude à la conscience….

Quid de la transmission de votre expérience militante ?

Michel : Je me méfie de la supposée transmission d’une expérience militante aux générations suivantes. Les vieux exilés espagnols ne sont pas venus nous tirer par la manche pour poursuivre leur combat. Nous sommes allés les chercher et nous nous sommes forgés notre propre expérience. Nous avons voulu mettre un grain de sable dans le système, c’était déjà pas mal. Pour ma part je ne regrette rien.

Jean-Manuel Escarnot
Libération , 30/11/11
J'aime les Gari et la saucisse

A l’époque René Bousquet dirigeait le quotidien toulousain, les français allaient en vacances en Espagne sous Franco, à l’époque de jeunes révolutionnaires revenus de Barcelone créèrent les GARI, Groupes d’Action Révolutionnaire Internationaliste.

Jann Marc Rouillan vient de sortir le troisième volet de sa trilogie « De Mémoire ». Et quelle mémoire. Après l ‘audace du MIL (Mouvement ibérique de Libération) cette courte saison des GARI semble la plus heureuse et la plus réussie. La plus drôle aussi. Braquages de banque, attentats burlesques comme ceux des douze cars de pèlerins incendiés à Lourdes, gigantesque perturbation du Tour de France ; cette lutte armée réelle parviendra à faire libérer de nombreux prisonniers en Espagne et en France. Car rappelons-le, l’engagement de Rouillan et de ses camarades, Ratapignade, Loulou, Muriel, Aurore, Mario, sera un engagement tourné vers la chute de Franco, dans la Reconquista inaboutie de l’Espagne révolutionnaire. Il ne manquera pas de héros anarchistes et d’enfants de Rouges pour repartir incendier Barcelone, et pour mourir à Madrid.

« I am un immense provocateur » d’avoir adhéré au NPA alors que tous ses soutiens l’attendaient chez les autonomes, les anarchistes insurrectionnalistes, ceux qui l’avaient soutenu durant vingt ans de placard. Que dit Rouillan qui ne va pas faire grincer des dents ici ou là ? : C’est une charge contre ceux, post situs, déclamateurs de bistrots, bureaucrates, qui n’ont pas agi, ni jeunes, ni vieux, les entravés et les immobiles : « L’essentiel est de garder bien en vue les buts à atteindre et d’éviter toujours le sectarisme. Faire, oui faire. Dans la mesure de ses moyens actuels. Agir en parti, affirme-t-il « et même si c’est un mauvais parti comme le soulignait Rosa Luxembourg. » En contradiction avec Vaneigem qu’il apprécie et qui dans son Traité n’aurait pour rien abdiqué sa radicalité dans un parti, Jean Marc agit dans la mesure de ses maigres moyens, lui qui a brulé de tous ses feux pendant dix ans. Rouillan n’est pas d’un parti, mais de celui de l’action.

L’essentiel est ailleurs, ni dans son bonnet de laine Lacoste, ni dans son blouson noir mais dans cette aventure que furent les GARI, avant qu’il ne sente comme ce vieux pont sur la Garonne, « Je ne supporte plus la circulation » après trop d’années d’isolement où il a écrit comme Villon en labourant, sillon après sillon, comme il a fait sa prison.

Il fait le choix des armes rue des Lois à l’hiver 1970 après une opération ratée contre la venue de Pompidou à Toulouse. La ville rose plus prégnante que jamais dans ce volume, une Beyrouth du sud ouest, la capitale du terrorisme international selon Radio Nacional. Toulouse ville du retour impossible, avec le bar le Florida où il entend Ferré lui chanter, …avec des problèmes d’homme simplement. Alors on boit un verre en regardant loin derrière la glace du comptoir. Et l’on se dit qu’il est bien tard…

Si vous n’êtes pas sensible à cette nostalgie, ni à la révolution, refermez ce livre . En 1974, c’en est fini des envolées lyriques, il faut agir pour ses jeunes de 20 ans qui veulent conjuguer leur futur au présent, un présent plein de joie et de rires mais un futur qu’il voit sombre avec une perspicacité divinatoire. Un présent à trucs et patacs, une baston de demis de mêlées qui sied aux gascons. Ces cadets qui ne sont pas « de cette trempe de navet. » et qui veulent invariablement « se battre sans trêve ni repos. » Et les moments de rire sont bien au rendez vous, avec ses dix litres de coke fabriqués dans des bouteilles incassables et qui n’explosent pas dans la rue Valade. Avec Léon roi de Bayonne chanté durant une fuite qui faillit être mortelle dans la Save en crue, avec les flics ridiculisés quand après un braquage Ratapignade et Mario viennent pointer au commissariat à 17 heures pile pour leur contrôle judiciaire!

Le slogan impayable « J’aime les Gari et la saucisse » est une bravade fantastique à tous les bureaucrates du monde et à tous les tristes sires qui officient des deux côtés de la barricade. Ce slogan qui porte en lui une contradiction énorme, un burlesque faisant contraste entre le sérieux du titre des GARI et cette saucisse toulousaine si populaire comme le devenait le groupe armé. L’effet accordéon est ravageur. D’ailleurs « On n’était ni des saints ni les culs bénits d’un quelconque ordre nouveau, on était pleinement les enfants d’une époque de liberté. » A lire les pétards surdosés qu’ils fument en Hollande, on s’éloigne encore de l’image anthropométrique affichée dans tous les commissariats de France au temps d’Action Directe. Leur vie de guérilleros s’étire comme une vie épicurienne, faite de visites au musée comme de grillades prise entre deux bombes. En effet, loin de l’image étriquée d’une vie monacale et morbide. Témoigne encore Mario qui prend son accent le plus prononcé pour stopper le Tour de France : « Escoultez, si Lopez Carril il porté lé maillot de la dictatura sur lé dos, on l’abat como un perro ! Bous sabez que existé el fousil à lounet ! » ou l’irrésistible Ratapignade imaginant un titre après l’incendie d’une douzaine de cars de pèlerins à Lourdes : « Miracle à Lourdes : Les pèlerins arrivent en car et repartent à pied ».

Les effets littéraires apparaissent sans que l’auteur les ai voulus, lui qui ne veut que transmettre une expérience aux plus jeunes. Ainsi cet automne qui s’achève à Toulouse reflète dans l’eau verte de la Garonne un état d’esprit intérieur. Comme un chevalier c’est au bord de l’eau que les choix se font. « …Je portais déjà mon armure invisible… Rouillan ne s’attarde jamais sur ses intérieurs. Rien ne tel pour se remettre en selle que les guérilleros espagnols, objets d’admiration jusqu’au moment où ce sont eux qui reconnaitront leurs fils dans ceux du MIL et des GARI. Pourtant il avoue aujourd’hui ses flips dans l’action : « …impossible de l’avouer car les méchants terroristes n’ont ni peur ni du vide ni des rafales de tramontane… ».

La fracture sera la mort de Salvador Puig Antich, une mort qu’on se reproche, qu’on n’arrive pas à avaler et qui sera intériorisée par tous ses compagnons comme un échec. Les remerciements sont égrenés dans ce livre, pour Hellyette Bess, pour les camardes qui ont planqué à Toulouse ou Paris, pour Maître Etelin qui défend les faucheurs volontaires aujourd’hui. Le livre s’achève cinématographiquement à l’angle de Consejos de Ciento et de la carrer de Girona, sur une tache de sang, et au carrefour de la vie et de la mort.

« La direction basée sur la démocratie directe appartient à ceux qui luttent » rappelle l’auteur qui nous laisse sur notre fin sur le chapitre des aventures amoureuses comme dans un grand film et on se demande qui est cette belle italienne retrouvé à Barcelone avec ses trois chargeurs et son pistolet. Una masiste lénouniste pour sûr !

voir le site : http://fourmesdediscours.over-blog.org/

El Gaubi
Blog fourmes de discours , 25/11/11
Jean-Marc Rouillan, une mémoire à vif

Le second tome de De mémoire nous amenait jusqu’en septembre 1973, le crépuscule du MIL (Mouvement Ibérique de Libération). Tombé dans un piège, le militant anarchiste Salvador Puig Antich fut gravement blessé pendant une fusillade avec la guardia civil espagnole dans les rues de Barcelone. Le 2 mars 1974, il sera le dernier supplicié à subir le garrot. Si ce drame marquait le « deuil de l’innocence », il annonçait aussi une nouvelle étape dans la radicalisation d’un réseau de jeunes militants, parmi lesquels Jean-Marc Rouillan, alias Sebas pour les amis ou Dominique Moran pour les flics.

Le dernier tome de la trilogie, écrit entre janvier et octobre 2010 au centre de détention de Muret, revient sur l’année 1974. Sebas avait alors moins de 22 ans, mais, fort de son expérience clandestine en Espagne, il était déjà un « ancien ». De vrais anciens, des Espagnols, prêtaient une vive attention à la relève. Teofilo, militant de la FAI, ancien de la colonne Durruti et membre de l’état major de la 26ème division. Maria, survivante de la révolution, de la Retirada et des camps de la mort nazis. Un ancien chef maquisard qui avait été pris en photo avec de Gaulle dans la cour du Capitole. L’appui des « terroristes espagnols » avait en effet été décisif pour libérer Toulouse en 1944… Toulouse que l’on nommait alors « la capitale de la seconde Espagne ». « On participait à une guerre qui commençait sur les barricades de juillet 1936 », note Rouillan qui avait eu pour arme un colt 45 de Quico Sabaté, combattant de la CNT-FAI qui a poursuivi la lutte armée antifranquiste jusqu’à son exécution sommaire en 1960.

« Dans le MIL, les positions radicales communistes de gauche et anarcho-communistes se conjuguaient sans sectarisme notable, même lors des crises organisationnelles inhérentes au fonctionnement d’une guérilla », se souvient Rouillan. Les militant-e-s des GARI de Toulouse avaient gardé la même fibre unitaire. « Qu’on soit anarchiste ou communiste, on appartenait à la gauche asambleista. Une gauche reposant sur les comités de base et les groupes de résistance. » Dans ce tome 3, nous vivons de l’intérieur les multiples péripéties (braquages, attentats, courses poursuites…) qui ont marqué des mois d’agitation orchestrés notamment par les anciens du groupe autonome libertaire Vive la Commune !, rejoints par des Espagnols, des Parisiens de l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA) et quelques autres, pour exiger la libération des prisonniers torturés dans les geôles de Franco.

Le slogan de ces ex-soixante-huitards incontrôlables pourrait être : L’imagination contre le pouvoir. « Tout ce qui touchait de près ou de loin à l’Espagne franquiste se convertit en cible. » Rouillan se concentre sur les opérations que le groupe toulousain a mené en France et au-delà. « Pour la première fois depuis la guerre d’Algérie, des militants révolutionnaires entraient dans la clandestinité les armes à la main. » Les pages sont pour le moins explosives. La gravité des événements n’excluait pas des moments de franches rigolades. Les lascars ont un humour détonnant en plus d’être des as de la réappropriation et du feu d’artifice.

À leur copieux palmarès, notons par exemple l’attentat contre un pylône en Andorre (le jour de la mort de Pauline Carton…) qui déclencha la mobilisation générale des forces armées. Un trio de gamins roulant en R8 attaqua la caravane du sacro-saint Tour de France et mit en émoi tous les médias. Les petits chimistes étaient rarement à cours de poudre. Ils en fabriquaient des kilos en mélangeant les ingrédients dans de pleines baignoires. Les objectifs étaient nombreux et symboliques. Le but : rappeler sans cesse la réalité de l’Espagne franquiste et porter atteinte à l’économie espagnole nourrie par le tourisme. Tous les salauds allaient en vacances sur la Costa Brava, comme le disait un célèbre dessin de Cabu. « Les alertes se multipliaient. Dans les trains, les avions, contre les établissements bancaires, les représentations du gouvernement de Madrid, en France, mais bientôt dans l’Europe entière… », précise Rouillan.

Pour les GARI de Toulouse, le consulat espagnol était évidemment une cible centrale. « Gangrénant le cœur de la capitale des rouges, cette verrue dressait le drapeau des ennemis nacionalistas dans le ciel toulousain. Combien d’attentats manqués depuis la fin de la guerre ? Combien de camarades arrêtés avant de passer à l’action ? Le fief des fascistes narguait le petit peuple de la Retirada depuis trop longtemps. » Après plusieurs tentatives acrobatiques, la partie semblait perdue. Puis, « une explosion sourde, pareille au passage d’un avion à réaction, secoua l’atmosphère ». Quatre pompiers furent malheureusement blessés légèrement. Les GARI téléphonèrent à la caserne pour présenter leurs excuses… et donner l’emplacement d’une caisse de champagne que les flics démineurs firent exploser. Une autre caisse fut envoyée.

Les actions des GARI étaient applaudies par de nombreux vieux espagnols. « Un commandante nous prévint qu’il suffirait désormais de presque rien pour que le gouvernement de Madrid cède sur la libération des prisonniers ayant accompli les trois quarts de leur peine. Vous poubez sortir tous ces compagnons. Ne lâchez surtout pas maintenant ! » Sur les murs de Toulouse, un nouveau slogan était apparu : « J’aime les GARI et la saucisse ». Ce qui n’est pas rien dans le royaume du cassoulet. « Si on avait eu des structures adaptées, on aurait pu intégrer deux cents jeunes fils et filles de rouges en une journée », estime Rouillan. Même les gauchistes légaux qui n’estimaient pas trop les incontrolados étaient forcés de saluer certains exploits.

Après Barcelone, la « bande des Sten » s’est implantée à Toulouse. Pour financer la clandestinité, banques et agences postales étaient mises à contribution. « On repérait. On frappait. Jusqu’à plusieurs banques par semaine. » Tout se passait bien en général. Sebas, Ratapignade (fils de gendarme), Mario (fils d’une famille d’anarchistes catalans), Loulou et les autres connaissaient bien leur affaire. « La consigne absolue était de n’user d’aucune violence – même verbale – contre les clients et les employés. Cela exigeait des commandos plus de maîtrise et de contrôle de la situation. » Exception qui confirme la règle, un accroc survint dans un bureau de poste près de Toulouse. Une femme de ménage munie d’un simple manche à balai mit en déroute un trio de Pieds Nickelés surarmés.

Dans le genre burlesque, signalons encore une virée à Amsterdam dans le cadre d’actions prévues en Belgique pour appuyer l’enlèvement, à Paris, du PDG de la banque de Bilbao. Ne résistant pas à l’envie de goûter à un buvard imbibé de LSD représentant un « Mister Natural » de Crumb, Sebas, Ratapignade, Loulou et Tonton s’offrirent un décollage maousse. L’un d’eux était persuadé qu’ils avaient réussi à pénétrer dans la photo de la pochette d’Atom Heart Mother, le disque des Pink Floyd. Après douze heures de trip, six heures d’errances dans les polders et cinq heures de sommeil, les Freak Brothers retrouvèrent leurs esprits. Quoi qu’il en soit, au bout du compte, face à l’impressionnante vague d’attentats, le gouvernement de Franco annonça le rétablissement de la loi sur la libération des prisonniers politiques arrivés aux trois quarts de leur peine.

Les GARI ne mobilisaient pas que des hommes. Des femmes adhéraient aussi au mouvement. Parmi elles, Aurore, la compagne de Rouillan qui faisait parfois des exercices d’accouchement sans douleur pendant que des copains posaient des charges explosives dans la campagne. Bientôt, après la naissance de son fils à l’hôpital de Clamart, Rouillan ajoutera la pose de couches à l’éventail de ses tâches. Quelques années plus tard, un commissaire tenta de coincer Rouillan sur sa fibre familiale. Voici le deal proposé au téléphone : « Tu te livres au commissariat central et je libère ta femme et ton fils. » Depuis six heures du matin, Aurore, enceinte jusqu’aux yeux de sa fille, et son fils âgé déjà de quatre ans étaient dans une cellule de garde à vue. Réponse de Rouillan : « Eh patate, bien sûr que je vais venir au commissariat, on est vendredi, et je dois pointer à dix-sept heures ! » La maison poulaga avait encore engagé un fin limier…

Au fil des chapitres, avec un impressionnant sens du détail et de l’épique, Jann-Marc Rouillan revient également sur des actions avortées (comme l’attaque contre le navire école de la marine espagnole en escale à Brest), sur les dissensions politiques et stratégiques, sur la morale révolutionnaire, sur la ligne de partage entre les discours et les pratiques anti-autoritaires, sur les arrestations. Rouillan raconte la sienne, le 5 décembre 1974, pendant le déménagement d’une planque parisienne qui stockait des centaines de litres d’acide sulfurique, des archives et la malle ayant servi à l’enlèvement du banquier. « Nous avons eu la fâcheuse idée de passer par la place du Colonel-Fabien. Nous ne savions pas que ce soir-là, de passage à Paris, le « camarade » Brejnev donnait une soirée au siège du parti communiste. A peine étions nous entrés sur la place qu’une Simca de condés nous a bloqués le long du trottoir et en deux coups de cuillères à pot on était menottés et emballés. » Direction le 26, quai des Orfèvres avec tentative d’évasion et bonne avoinée à la clef.

La Cour de sûreté de l’Etat condamna Rouillan pour dix-neuf attentats et cinq attaques à main armée. La justice française ne prenait pas en compte les faits survenus à l’étranger. L’addition était tout de même salée. En vertu des articles du code militaire, la sanction encourue était la peine de mort. « Ne t’inquiète pas trop, lui souffla le commissaire Ottavioli. Avec ton dossier, la lutte contre Franco. Et puis il n’y a pas mort d’homme. Par contre, si tu avais tué deux ou trois collègues… » Rouillan avait déjà été condamné à mort. En Espagne. Et il était toujours vivant.

À la Santé, Rouillan se retrouva dans la cellule de Roger Bontemps, l’un des deux derniers condamnés exécutés dans la cour de la prison. Pour obtenir un statut de prisonniers politiques, les GARI (Mario et Ratapignade étaient coffrés aussi) entamèrent une grève de la faim. Comme voisins, ils eurent l’ex-ennemi public n°1 Jean-Charles Willoquet, Jubin et Segard, Jacques Mesrine, le poète Tristan Cabral, mais aussi des espions des pays de l’Est, des militants Bretons, Corses, Palestiniens, des comités de soldats, des maoïstes… Les Quartiers de Haute Sécurité (QHS) allaient faire parler d’eux. Rouillan était bien sûr au rendez-vous. « Au hasard de mes détentions, j’ai ainsi participé à la première lutte des prisonniers contre les QHS et à la dernière en mai 1981 quand une trentaine de QHS de Fresnes ont lancé le mouvement pour la fermeture immédiate des quartiers spéciaux. Une lutte qui allait aboutir quelques mois plus tard à leur fermeture effective. »

Les dernières pages du livre brossent rapidement ce qui suivra en 1975, chaude année pour la lutte armée en Europe de l’Ouest. En Allemagne avec la Fraction Armée Rouge (RAF) et le Mouvement du 2 Juin. En Italie avec les Brigades rouges. En France avec les NAPAP qui abattirent Tramoni, le vigile de Renault assassin du militant maoïste Pierre Overney. Les Brigades internationales descendirent encore un tortionnaire fasciste uruguayen qui réprimait les Tupamaros. Un commando Che Guevara liquida un général Bolivien impliqué dans la mort du commandante… En Espagne, Franco cassait enfin sa pipe, dans son lit, le 20 novembre. « Bien qu’on ne soit pas particulièrement pratiquants de ce genre de cérémonies militantes, on s’est lentement redressés et on a levé le poing serré. La tête basse. Sans un mot. Sans un chant. Une solennité simplement pour nous. Entre nous. Intime d’un même souffle. Au plus profond d’un cachot parisien à mille kilomètres de la frontière. » En 2011, Rouillan est toujours persona non grata en Espagne où il est toujours considéré comme terroriste.

Enrichis par les expériences de leurs grands devanciers (Makhno, Victor Serge, Pancho Villa, Durruti, Ascaso, Marighella ou même le « prêtre rouge » Camilo Torres) et par leurs premiers pas franco-espagnols, les jeunes enragés avaient conscience d’appartenir au mouvement qui optait pour une lutte armée anticapitaliste et anti-impérialiste en Europe. À peine libérés provisoires, surveillés par la DST, ils remirent le couvert. Paris, Barcelone, Milan, Gênes, Naples… Braquages, attentats, discussions avec des intellectuels (Negri, Deleuze, Gattari…). Une vie riche et risquée qui laissait place à la farce. Durant l’hiver 1977–78, Sebas, Mario, Ratapignade et un autonome ont dévalisé une agence d’intérim très proche du bureau des libertés surveillés. Présents aussitôt au commissariat pour pointer, ils croisèrent la brigade antigang qui dévalait l’escalier. « Qu’est-ce qu’ils foutent encore là, ceux-là ?, brailla un inspecteur. Vous avez signé, alors barrez-vous ! »

« Lorsqu’elle est vraiment vivante, la mémoire ne contemple pas l’histoire, mais elle incite à la faire. (…) La mémoire vivante n’est pas née pour servir d’ancre. Elle a plutôt vocation à être une catapulte. » Cette citation d’Eduardo Galeano, écrivain uruguayen, ouvre De Mémoire (3). Elle aide à comprendre quelques-uns des ressorts qui conduiront à la création d’Action Directe. Jann-Marc Rouillan, ce « rouge vif » qui, en 1977, aurait pu devenir permanent de la CNT en Espagne et qui milite à présent au NPA, nous livre une nouvelle fois un témoignage essentiel sur un pan d’histoire contemporaine bien malmené par les médias-flics et les discours officiels. Un glossaire et une chronologie donnent des repères utiles au lecteur. Un cahier de seize pages dévoile les trombines des principaux combattants toulousains des GARI et les affiches d’époque produites par l’Atelier 34.

En ces temps amorphes englués dans les résignations et les capitulations, cette ardente mémoire des vaincus apporte paradoxalement une belle cure d’adrénaline.

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Paco
Le Post , 10/10/11
Rencontre avec Jann-Marc Rouillan
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Réalisation : William Dodé