Dans la collection « Mémoires sociales »

 
couverture
Miguel Chueca
Déposséder les possédants
La grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire (1895-1906)

Parution : 12/09/2008

ISBN : 9782748900941

Format papier
272 pages (12 x 21 cm) 18.00 €
Commander Livre papier Lire en ligne Format PDF Format EPUB Accès libre Lire en ligne PDF EPUB
Textes d’Édouard Berth, Henri Girard, Jean Jaurès, Hubert Lagardelle, Paul Louis, Fernand Pelloutier, Émile Pouget, Georges Sorel et Henri Van Kol

Réunis & présentés par Miguel Chueca

La grève générale exprime, d’une manière infiniment claire, que le temps des révolutions de politiciens est fini. Elle ne sait rien des droits de l’homme, de la justice absolue, des constitutions politiques, des parlements ; elle nie le gouvernement de la bourgeoisie capitaliste. Les partisans de la grève générale entendent faire disparaître tout ce qui avait préoccupé les anciens libéraux : l’éloquence des tribuns, le maniement de l’opinion publique, les combinaisons de partis politiques. Ce serait le monde renversé, mais le socialisme n’a-t-il pas affirmé qu’il entendait créer une société toute nouvelle ?

On ne sait plus grand-chose de ce que furent les origines du syndicalisme français, et notamment du débat qui vit s’affronter les porte-parole du tout jeune mouvement syndical et ceux du socialisme politique, alors faible et divisé. Comme on a oublié la différence radicale entre le socialisme par en haut et le socialisme par en bas, fondé sur la grève générale.
Ce recueil permettra de mieux connaître la nature et les mobiles d’un mouvement qui tenta de donner à la classe ouvrière le sentiment de la formidable puissance dont elle dispose. Ce même sentiment qui, dès 1879, avait inspiré à un ouvrier cette pensée : « Les patrons s’inclineront devant nous car nous sommes les producteurs, et quand les bras ne se mettent pas au travail, le capital tombe. »

Sommaire

Introduction, par Miguel Chueca

I. Les partisans de la grève générale
1. La genèse de l’idée de grève générale, Émile Pouget
2. Qu’est-ce que la grève générale, Fernand Pelloutier & Henri Girard
3. Les anarchistes et la grève générale, Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes

II. Le débat sur la grève générale : syndicalistes & socialistes
4. La charge de Jean Jaurès contre la grève générale
5. Réponse à Jaurès, Commission de propagande de la grève générale
6. Grève générale & social-démocratie, Édouard Berth

III. Les socialistes : pour ou contre la grève générale
7. Le refus d’un social-démocrate hollandais, Henri van Kol
8. Réponses d’un socialiste aux adversaires de la grève générale, Paul Louis

IV. « Le Mouvement socialiste » & la grève générale
9. Le point de vue de Hubert Lagardelle
10. Le point de vue de Georges Sorel

Dossier de presse
SUR LES ONDES
Compte-rendu André Narritsens Les Cahiers de l'institut CGT d'histoire sociale, juin 2010
Aux temps héroïques de la grève générale A. B. Éléments, été 2009
Compte-rendu Dominique Viaux Libresens n°182, mars-avril 2009
Compte-rendu HF Courant alternatif n°186, janvier 2009
Compte-rendu Vincent Chambarlhac Dissidences.net, janvier 2009
Compte-rendu Guillaume Davranche Alternative Libertaire n°180, janvier 2009
Éloge du monde renversé Freddy Gomez À contretemps n° 33, janvier 2009
Grève générale et social-démocratie L'Émancipation syndicale et pédagogique, décembre 2008
Offensive n°20, décembre 2008
Vive la grève générale ? Sylvain Boulouque L'OURS n°383, décembre 2008
La grève générale au tournant du siècle Baptiste Eychart Lettres françaises, 06/12/2008
Vaincre l’ignorance ! Jean-Luc Debry Divergences, décembre 2008
Compte-rendu Jean-Pierre Garnier Monde diplomatique, novembre 2008
Compte-rendu N'autre école, automne 2008
Pour ou contre la grève générale ? François Jarrige laviedesidees.fr, 31/10/2008
La Révolution Prolétarienne, septembre 2008
Une belle idée, la grève générale Paco Le Mague, 21/09/2008
SUR LES ONDES

France culture – « La Fabrique de l’histoire », dans la série « Histoire du syndicalisme » (3) avec notamment Miguel Chueca (20 mai 2009)
Radio Grenouille – dans le cadre de « L’Offensive sonore #5 », émission consacrée au thème de la grève générale et des luttes au travail, avec une interview de Miguel Chueca, disponible à l’écoute ici (mars 2009)
Radio Grenouille – dans le cadre de la thématique « L’An 08 », émission « On arrête tout et on recommence », la grève générale vue par Charles Jacquier, directeur de la collection Mémoires Sociales aux éditions Agone, disponible à l’écoute ici (mai 2008)

Compte-rendu

Dans ses « considérations pour introduire à un débat inachevé », Miguel Chueca juge utile de remettre dans ses origines les questions de la grève générale. Celle-ci est en effet très souvent invoquée aujourd’hui comme une volonté de confrontation sociale de grande ampleur, mais ne s’entend guère comme visant à une révolution sociale. Au début du XXe siècle, pourtant, les courants les plus radicaux du mouvement ouvrier lui donnaient cette signification.
Douze textes permettent de parcourir ce que fut, entre 1895 et 1908, le débat sur la grève générale. Le lecteur découvrira le climat polémique dans lequel la question a été débattue : la grève générale ne s’affirme pas comme la conséquence d’une théorie, mais bien comme le résultat d’un bon sens ouvrier. Au fond, l’idée est simple : la cessation généralisée du travail doit conduire à l’asphyxie rapide de la société bourgeoise. Le rêve d’un processus pacifique, initialement porté par le mouvement chartiste anglais, est très vite contesté et l’hypothèse d’une confrontation sévère avec la bourgeoisie s’impose bientôt.
Certes, on ne se raconte pas d’histoire (la grève générale expropriatrice ne sera pas un dîner de gala), mais on reste confondu par l’illusion d’une issue sociale peu coûteuse en violences et, de toute façon, infiniment moins sanglante que les confrontations armées qui ont scandé le XIXe siècle. En tout cas, la grève générale est pensée comme un moment social de grande tension que les producteurs doivent maîtriser parce qu’ils l’ont préparé.
Si les textes rassemblés donnent la part belle à ceux qui prônent la grève générale comme l’ultime et efficace méthode de l’action révolutionnaire, on saluera la reproduction du texte hostile que Jaurès publia en 1901 dans le quotidien socialiste La petite République, sous le titre « Grève générale et révolution », ainsi que les réponses qui lui furent faites par la Commission de propagande de la grève générale de la CGT. On notera aussi l’importance accordée aux réflexions d’Edouard Berth et de Georges Sorel, en particulier sur la grève générale pensée comme « mythe social ».
Une bibliographie, un glossaire des noms cités et une chronologie essentielle des années 1879–1909 bouclent un ouvrage utile à l’éclairage du passé et à quelques-uns des débats d’aujourd’hui.

André Narritsens
Les Cahiers de l'institut CGT d'histoire sociale, juin 2010
Aux temps héroïques de la grève générale
Trop oublié aujourd’hui, le syndicalisme français des origines avait fait de la grève générale son cheval de bataille. Ce recueil de textes de l’époque, dont beaucoup sont parus dans Le Mouvement socialiste ou dans La voix du peuple, retrace l’émergence de ce qu’on appelait alors le “grève-généralisme”, doctrine dont on attribue généralement la paternité au légendaire “compagnon Tortelier” (Joseph Tortelier) et dont les principaux théoriciens furent Fernand Pelloutier, Emile Pouget et Georges Sorel. À l’origine, la grève générale est une alternative à la stratégie “barricadière” des premiers révolutionnaires du XIXe siècle, mais aussi une façon de récuser les partis politiques et le réformisme de la démocratie bourgeoise. En 1898, la CGT la définit comme “l’outil suprême qui doit se substituer victorieusement aux luttes parlementaires et aux barricades”. C’est ce qui explique que, parmi ses adversaires, on trouve aussi bien les disciples de Jules Guesde que les amis de Jean Jaurès. Georges Sorel en fera le “mythe” mobilisateur de la classe ouvrière, mot qui sera parfois mal compris. Dominant le mouvement ouvrier à l’époque de la charte d’Amiens (1906) et de la répression sanglante des grèves de Draveil et de Villeneuve-Saint-Georges de l’été 1908, le syndicalisme révolutionnaire décline à l’approche de la Première Guerre mondiale. À partir de 1917, la sociale-démocratie et le bolchevisme prennent la relève. Le discrédit dans lequel l’un et l’autre sont aujourd’hui tombés justifie à lui seul que l’on prête attention à ces débats auxquels participèrent Sorel, Pouget, Édouard Berth, Hubert Lagardelle, Paul Delesalle, Pierre Monatte et quelques autres. Ils sont moins inactuels qu’on ne le croit.
A. B.
Éléments, été 2009
Compte-rendu

Il est vrai que la grève générale, défendue par le syndicalisme révolutionnaire, est peu et mal connue. L’oubli et l’amnésie des syndicats eux-mêmes se sont conjugués avec le peu d’intérêt que les historiens et les intellectuels de gauche et d’extrême-gauche ont consacré à ce moment très court de l’histoire du mouvement ouvrier français pour la faire tomber dans les oubliettes.
La genèse de ce moyen d’action possible est difficile à dresser. Mais il est assez évident qu’il a été forgé dans les luttes des ouvriers eux-mêmes et non pas par les théoriciens du socialisme, et même probablement contre eux. L’émancipation ouvrière doit être le fait des ouvriers eux-mêmes, loin des politiques réformistes, parlementaires, socio-démocrates. Elle ne peut plus se faire par des tactiques insurrectionnelles qui ont échoué au XIXe (référence à la Commune).
Michel Chueca a rassemblé chronologiquement et thématiquement des textes qui ont trait à la grève générale dans les années qui courent de 1890 à 1918. Chaque texte est précédé d’une introduction qui situe l’auteur, le contexte, les conditions dans lesquelles il a été produit. Tour à tour sont exposés les thèses qui défendent la grève générale, les débats entre socialistes et syndicalistes sur ce sujet, les points de vue des socialistes sur la grève générale : on voit défiler quelques grands noms du socialisme français (Pelloutier, Lagardelle, Sorel…) à côté de moins connus ou d’anonymes. A signaler, le texte de Jean Jaurès, un article paru en 1901, remarquable argumentation contre la grève générale, une analyse à la fois réaliste et profondément convaincue des risques que la grève générale ferait courir au mouvement ouvrier français dans son ensemble.

Dominique Viaux
Libresens n°182, mars-avril 2009
Compte-rendu
Pressentie par Mirabeau – « N’irritez pas ce peuple qui produit tout et qui pour être formidable n’aurait qu’à être immobile » –, la grève générale se formalise en Angleterre. L’idée séduit le mouvement ouvrier français renaissant vers 1880 des ruines de la Commune. Cette action directe du prolétariat, née des luttes de terrain et synonyme de révolution sociale, devient la pierre angulaire du syndicalisme révolutionnaire entre 1895 et 1906.
Les anarcho-communistes et les syndicalistes révolutionnaires convaincus que la cause de la misère provient de l’organisation capitaliste elle-même désirent la supprimer à la racine. Il en découle une alliance unique d’anarchistes et de marxistes en accord pour mettre le communisme en pratique en s’emparant des moyens de production. Toutefois la divergence persiste entre étatisme et anti-étatisme. Les sociaux-démocrates, malgré une hostilité foncière, doivent composer avec un principe adopté en 1901 par la quasi-totalité des syndicats et ratifié en 1906 dans la Charte d’Amiens.
Miguel Chueca propose dans ce recueil des textes de ses partisans et de ses détracteurs de gauche. Emile Pouget, une des « têtes » de la C.G.T d’alors, rappelle la genèse de l’idée grève-généraliste et son processus historique en France et à l’étranger. Aux U.S.A son usage réformiste permet à la puissante fédération des syndicats d’obtenir la journée de huit heures. Fernand Pelloutier, créateur des Bourses du Travail, et, comme Pouget, libertaire notoire, développe l’essentiel de la doctrine grève-généraliste sous la forme d’un dialogue entre ouvriers. Ils y évoquent une révolution décentralisée « qui soit partout et nulle part » pour mieux déjouer la répression. L’expropriation réalisée, l’économie mise au service des besoins réels s’y refonde sur la base de groupes de production libres et fédérés. Cette tactique purement prolétarienne s’applique plus favorablement dans le cadre d’Etats modernes, centralisés et démocratiques. Mais le refus de toute inféodation aux partis politiques ou aux états-majors révolutionnaires en quête de troupes dérange nombre d’ambitions. Pour détourner les ouvriers vers une conquête du socialisme par les urnes, « Jules Guesdes attaque et Jaurès flatte ». Le comité de la grève générale de la C.G.T rétorque aux objections du tribun socialiste que « le progrès n’est jamais que la réalisation du vouloir des minorités » et qu’au final « c’est toujours la force qui décide ». Aucun militant ne nourrissait l’illusion d’un capitalisme s’inclinant de bon gré devant la volonté populaire ! ceci bien avant la démonstration in situ dans l’Espagne de 1936 et le Chili de 1973. Sans caution intellectuelle, la grève générale trouve en Edouard Berth un philosophe du syndicalisme qui en exprime la vision théorique. L’État, quintessence du capitalisme, et les gouvernements toujours protecteurs du patronat doivent disparaître avec lui. Dans Réflexions sur la violence, Georges Sorel oppose l’utopie du bonheur facile promis par les politiciens à l’idéal d’une grève générale qui renferme le socialisme tout entier, quelles que soient les formes de lutte de l’avenir. Si le capitalisme sans plan, ni chef, ni raison a réussi à imposer la folie de sa loi du profit illimité en utilisant la voie matérialiste, le prolétariat doit procéder sur le même mode. Il basera sa force révolutionnaire sur l’autonomie des révoltes ouvrières « en se précipitant sur tous les débouchés qui lui sont offerts ».
L’esprit grève-généraliste décline dès 1908 et se disloque dans la tuerie de 1914-1918 . En un siècle, de faible et divisé, le socialisme parlementaire a prospéré aux dépens des intérêts des dépossédés. Réglementées et codifiées, avec la collaboration de syndicats cantonnés au corporatisme, les grèves, jadis outil de la lutte des classes, participent désormais du maintien de la paix sociale.
Émeutes étudiantes, manifestations de masse, grèves pacifiques qui paralysent l’économie capitaliste… Les événements internationaux de 1968 offraient la plupart des caractéristiques requises pour basculer dans la grève générale.
Si la révolution sociale ne s’organise pas elle se prépare. L’idée phare du syndicalisme révolutionnaire d’il y a un siècle reste à redécouvrir et à propager pour que renaisse le créateur esprit de révolte.
HF
Courant alternatif n°186, janvier 2009
Compte-rendu

Miguel Chueca rassemble et présente ici des textes sur la grève générale, la grève généraliste des contemporains d’Emile Pouget, Victor Griffuelhes. L’anthologie présente d’abord les partisans de la grève générale (Pouget, Pelloutier, Girard) puis s’attarde un court moment sur les anarchistes des Etudiants Socialistes Révolutionnaires (ESRI). Place est ensuite donnée aux débats sur ce thème entre syndicalistes et socialistes, l’ensemble s’articulant autour de la charge de Jaurès contre la grève révolutionnaire. On appréciera le surplomb théorique que donne Edouard Berth sur ce point (p. 156–177). La valse-hésitation de la social-démocratie européenne sur cette question est évoquée grâce à la confrontation des points de vue du Hollandais Henri Van Kol et du Français Paul Louis. Un dernier chapitre, Le Mouvement socialiste et la grève générale , s’attache à partir des conclusions de l’enquête de la revue sur cette question et d’extraits de textes de Georges Sorel ( L’avenir des syndicats, Réflexions sur la violence) à démontrer comment une pratique sans blason idéologique (p. 199) fut théorisée a posteriori. En quelques pages, M. Chueca revient sur les débats autour de l’œuvre de Georges Sorel et la condamnation du syndicalisme révolutionnaire qu’ils portaient. Plus qu’un hypothétique et labile syndicalisme sorélien, l’auteur marque l’importance des réflexions soréliennes pour comprendre une part du syndicalisme révolutionnaire.

Telle quelle cette anthologie est précieuse. Elle restitue à la grève généraliste une épaisseur pratique et historique que l’historiographie du mouvement ouvrier avait délaissée1. La grève générale apparaît comme une double alternative à la stratégie barricadière des révolutionnaires et à la stratégie réformiste d’une partie de la social-démocratie. La grève générale réfléchit donc ce moment singulier de l’histoire du mouvement ouvrier français des lendemains de la Commune à la Belle époque. Les textes choisis par Miguel Chueca sont une pièce versée aux Considérations pour introduire à un débat inachevé que constitue son introduction. Séduisantes, militantes dans le droit fil de la collection Mémoires sociales qui accueille l’ouvrage chez Agone, ces considérations se révèlent parfois également agaçantes. D’une part, si le sous-titre indique les temps héroïques du syndicalisme révolutionnaire , celui-ci n’apparaît jamais exactement comme tel mais toujours saisi à partir de ses composantes politiques, les anarchistes, les socialistes. Dans ce constant balancement qui ressuscite le sel des polémiques d’antan, le syndicalisme révolutionnaire paraît finalement une pratique dont la grève généraliste serait le blason, plus qu’une construction idéologique possible, fracassée sans doute par la première terreur clemenciste de 1906, brisée par la Grande Guerre. Pourtant, Pierre Monatte, toujours en lisière de l’ouvrage, défendit cet étendard jusqu’aux années 60, contribuant d’ailleurs aux côtés d’Alfred Rosmer à sa reconnaissance par une histoire scientifique du mouvement ouvrier qui prenait son essor2. Derechef, à lire l’introduction, les jeux sont trop rapidement analysés : les guesdistes préfigurent les communistes, les socialistes restent rivés au réformisme. Il y a là une généralisation abusive qui esquive d’ailleurs la question de la part prise par les syndicalistes révolutionnaires à la création du mouvement communiste ; posons, à lire la Vie ouvrière de 1920, que celui-ci représentait alors une extension des possibles d’un syndicalisme révolutionnaire transformé par la guerre3. Vint la bolchevisation… Ce sont là des remarques mineures, inscrites d’ailleurs dans l’horizon du débat inachevé que souhaitent susciter ces considérations de Miguel Chueca. Le constant refus de citer Jacques Julliard dans le corps du texte paraît plus irritant : nonobstant la périphrase alambiquée qu’est l’évocation de tel spécialiste reconnu de l’histoire sociale (p. 32), on saisit mal l’enjeu de cette esquive. S’agit-il de récuser une part des travaux qui permirent la redécouverte du syndicalisme révolutionnaire (Fernand Pelloutier, Clémenceau briseur de grèves, Études sur le syndicalisme d’action directe) ? Puisqu’une part de ceux-ci – dans les notes de bas de page – fonde la contextualisation du propos de Miguel Chueca, la raison en est ailleurs, militante. Comparant explicitement le syndicalisme révolutionnaire de la Belle époque accepté par ses adversaires et le sort de l’idée d’autogestion après 1968 (p. 33), l’auteur désigne une part de sa cible, entre deuxième gauche syndicale et Parti socialiste. L’histoire de cet intérêt, entre historiographe scientifique et positionnement politique, pour le syndicalisme révolutionnaire et la grève générale reste à écrire. Pour autant, elle constitue à mes yeux l’extension du propos même de l’anthologie. Celle-ci se conclut sur Georges Sorel théorisant a posteriori l’objet grève générale. Jacques Julliard et d’autres, aux confins de la CFDT, du PSU, du PS, firent de même, ajoutant un nouveau chapitre à l’histoire de la grève générale, de son idée. Celle-ci ressurgit de manière intempestive en 1995, 2003. Elle ne naît pas de rien, ne s’enracine pas seulement dans les tréfonds de la Belle époque… L’idée court le siècle, autour de 1936, 1947, 1968… Reprendre son cheminement, ses usages par les textes dans l’introduction mesurerait davantage l’inachevé du débat.

1 Deux projets distincts portés par Les cahiers d’histoire, revue d’histoire critique d’une part, et Dissidences d’autre part, devraient à l’orée de 2010 rouvrir ce débat autour des Bourses du travail, des liens du mouvement ouvrier au syndicalisme révolutionnaire.

2 M. Chueca connaît ce moment puisque l’ouvrage s’ouvre une citation de Pierre Monatte tirée de ses souvenirs publiés d’abord dans L’Actualité de l’histoire en 1956.

3 Vincent Chambarlhac, « Culture de guerre et communisme : les syndicalistes révolutionnaires français (1917–1921). », in Serge Wolikow, Dir. Cultures communistes au XXe siècle, Paris, La Dispute, 2003.

Lire l’article sur dissidences.net

Vincent Chambarlhac
Dissidences.net, janvier 2009
Compte-rendu
À la fin des années 1880, la grève générale s’est imposée au mouvement ouvrier français comme la méthode révolutionnaire par excellence, adaptée à l’ère industrielle, et devant supplanter les méthodes insurrectionnelles prisées jadis, de la Révolution française à la Commune de 1871.
Avant de triompher, cette idée fut pourtant au centre d’une controverse passionnée. Il y eut un temps où, dans le mouvement ouvrier, on ne pouvait être que pour ou contre. C’était le maître-étalon, la question sommitale qui vous rejetait dans un camp ou dans un autre.
Certaines fractions socialistes (réformistes, parlementaires ou marxistes orthodoxes) comprirent le danger. En prônant l’action directe de la classe ouvrière pour son émancipation, le « grève-généralisme » rendait inutiles les députés et autres représentants élus. Pour cette raison, d’autres fractions socialistes (antiparlementaires, anarchistes, insurrectionnels) furent au contraire ardemment grève-généralistes. De part et d’autre, les arguments s’affûtèrent. Jules Guesde, Jean Jaurès et leurs épigones prirent la plume. Fernand Pelloutier ou Émile Pouget leur rétorquèrent avec brio.
Miguel Chueca ressuscite cette controverse avec une sélection de textes choisis. Et, comme à son habitude, il fait le point, en introduction, sur les interprétations historiographiques qui en ont été faites.
Un livre à méditer. On en tirera la conclusion que, pour redonner de l’allant aux mouvements sociaux d’aujourd’hui, il nous manque une idée du même calibre, ayant la même force évocatrice, fédératrice et mobilisatrice. Quelle pourrait être cette idée ? Son absence ne fait que creuser le lit d’un électoralisme déprimant.
Guillaume Davranche
Alternative Libertaire n°180, janvier 2009
Éloge du monde renversé

À chaque rendez-vous raté du mouvement social, c’est-à-dire souvent, montent des marges des cortèges syndicaux, depuis 1995, des appels répétés à la grève générale. Ainsi évoqué, le mythe d’une ancienne puissance ouvrière a au moins le mérite de réchauffer l’imaginaire défaillant de quelques minorités si peu agissantes qu’elles en sont réduites à implorer de leurs très bureaucratiques directions un passage à l’acte « grève-généraliste ». Si le retour sur le passé a quelque intérêt – et, indiscutablement, il en a –, les textes rassemblés et présentés par Miguel Chueca dans cet ouvrage devraient faire un tabac du côté de ces marges, mais aussi les inciter à inscrire leurs pratiques dans une démarche autonome un peu plus affirmée. Car si la lecture de ce livre atteste de la richesse argumentaire des partisans de la grève générale aux « temps héroïques » de la CGT, elle prouve surtout que ce moment tout à fait exceptionnel de l’histoire sociale n’exista que sur la base d’un profond désir d’autonomie ouvrière.

Pour Miguel Chueca, auteur d’une lumineuse introduction à cet ouvrage, l’idée de grève générale prônée par les syndicalistes de cette époque reposait, en effet, sur deux convictions : « faire pièce aux illusions entretenues par le socialisme politique », d’une part, et offrir, d’autre part, « une alternative révolutionnaire purement ouvrière à la stratégie de conquête des pouvoirs publics ». Mûrement réfléchie et résolument conquérante, cette démarche procédait également d’une critique « des anciennes tactiques insurrectionnelles », dont l’écrasement de la Commune de Paris avait sonné le glas. Ainsi désembourbés du réformisme parlementaire et du mirage « barricadier », les travailleurs coalisés se devaient aussi de dépasser l’idée naïve qu’une grève générale « pacifique et légalitaire » – dite des « bras croisés » – suffirait à inverser le rapport des forces entre le Travail et le Capital. Aux yeux de ces partisans acharnés de l’autonomie ouvrière, c’était, en effet, à la seule condition de comprendre que la grève générale ne pouvait qu’être expropriatrice et gestionnaire que la classe ouvrière en ferait cette « révolution de partout et de nulle part » dont parla Fernand Pelloutier. On est bien loin, on l’avouera, des appels désespérés à la grève générale adressés, aujourd’hui, à qui sont précisément les héritiers dégénérés de ces « réalistes » d’hier qui -– à partir de 1908 en passant par la grande trahison de 1914, et au-delà – s’évertuèrent à enterrer, par étapes, l’aspiration première de la CGT à l’auto-émancipation ouvrière.

Si ce « moment inaugural » du mouvement ouvrier français, parenthèse d’à peine vingt ans (1890–1908) dans son histoire, garde encore un tel pouvoir d’évocation, c’est sans doute parce qu’il s’appuya sur une génération militante hors du commun – d’où émergent, à la lecture de ce livre, les grandes figures de Fernand Pelloutier et d’Émile Pouget. Extraordinaires furent, en effet, leurs capacités à penser les enjeux du combat émancipateur, mais aussi à les énoncer clairement. Sur cet aspect de la question, Déposséder les possédants, qui accorde une grande place aux textes des partisans de la grève générale, atteste de leur parfaite maîtrise argumentaire et pédagogique. En regard, ceux de leurs détracteurs – également publiés dans ce recueil, quoique en moindre nombre – paraissent plus convenus et moins sincères, même si la qualité de leur prose, particulièrement celle de Jean Jaurès, se situe à des années-lumière de la littérature de nos actuelles et pathétiques rosières « socialistes ». Quant aux analyses d’Edouard Berth et de Georges Sorel, ces deux têtes pensantes du syndicalisme d’action directe de l’époque, leur excellence révèle, a contrario, à quel niveau de médiocrité sont tombés les modernes « experts » en sciences sociales.

En ce XXe siècle naissant, l’idée de grève générale s’était imposée de telle façon au sein de la CGT qu’elle représentait un authentique danger pour les idéologues du socialisme politique. D’un côté, les partisans de Jules Guesde, passés d’un révolutionnarisme vaguement insurrectionnel à un réformisme platement parlementaire, n’y voyaient qu’une « idée grotesque » – ou une « duperie » – née dans le cerveau malade de quelques « fumistes » anarchistes et ne méritant que le plus parfait mépris. De l’autre, les héritiers du blanquisme, Édouard Vaillant en tête, et les partisans du courant réformiste incarné par Jaurès, optaient pour une sorte d’accommodement, au demeurant impossible, entre la stratégie grève-généraliste et la leur propre, celle de la conquête patiente des pouvoirs publics.

Mis en contexte par Miguel Chueca, les textes réunis dans ce volume permettent de se faire une idée précise de la teneur de ce débat qui, à l’aube d’un siècle dont personne ne prévoyait les ravages, opposa deux conceptions antagoniques du socialisme : l’une par en haut, subordonnée à la stratégie électorale de conquête du pouvoir ; l’autre par en bas, fondée sur l’autonomie ouvrière et portée par la grève générale.

« Quand le peuple ne se laisse pas dériver de sa route par des “directeurs de conscience”, il est rare que son bon sens ne lui suggère la meilleure orientation. » Extraite d’une réponse à une enquête sur la grève générale publiée, en 1904, dans la revue Le Mouvement socialiste, cette entrée en matière d’Émile Pouget résume exactement le point de vue syndicaliste : là où l’ « orientation politicienne » prônée par les « élites socialistes » obscurcit toute perspective auto-émancipatrice, seul le terrain économique permet aux exploités d’acquérir la conviction, lutte après lutte, que la solution de la question sociale passe par « l’expropriation capitaliste ». « Quand la classe ouvrière délaisse l’illusion politique », poursuit Pouget, elle s’en remet – « logiquement et fatalement » – à elle-même et envisage, par elle-même, de se préparer à « l’œuvre libératrice », dont la grève générale, cette idée sans « blason idéologique », constitue le plus sûr levier. Cette autosuffisance ouvrière et ce refus de la médiation politique définissent précisément le cadre du syndicalisme d’action directe.

Dans une perspective similaire, la « Leçon faite par un ouvrier aux docteurs en socialisme », texte paru en 1895 et signé par Henri Girard et Fernand Pelloutier, met en scène une discussion entre ouvriers, « un samedi soir, après la paie ». Admirable de bout en bout, cet exercice de haute volée pédagogique permet de répondre, sous une avenante forme dialoguée, à toutes les objections des opposants à la grève générale et de préciser le rôle, immense, que les syndicalistes accordent aux minorités agissantes. Dans un registre plus classique, un texte d’excellente facture élaboré en 1901 par le Groupe des étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI), alors d’inspiration anarchiste-communiste, s’intéresse à la genèse de l’idée de grève générale et se penche sur les rejets ou les atermoiements qu’elle suscite dans les différentes composantes du socialisme français de l’époque.

Du camp franchement hostile à la stratégie grève-généraliste, Miguel Chueca a retenu la courte et prétentieuse réponse du député néerlandais Henri Van Kol à l’enquête déjà citée du Mouvement socialiste. La prose de Van Kol n’a, en effet, d’autre fonction que de légitimer la voie parlementaire en mettant en garde la classe ouvrière contre ce « moyen anarchiste […] dangereux, nuisible et impuissant ». Caricaturale et disqualifiante, cette réaction indique pourtant clairement combien les sociaux-démocrates fonctionnarisés furent paniqués par la progression de l’idée indépendantiste au sein du mouvement ouvrier. C’est sans doute cette même inquiétude, mais plus maîtrisée, qui poussa Jaurès, contrairement aux guesdistes, à entrer dans la danse, en s’attaquant de front aux thèses des partisans de la grève générale.

Comme le texte du blanquiste Paul Louis, extrait de L’Avenir du socialisme et également reproduit dans ce volume, « Grève générale et révolution », écrit par Jaurès en 1901, repose sur une volonté de ne pas couper les ponts avec cette partie du mouvement ouvrier de plus en plus méfiante à l’égard du socialisme politique. Plus que de disqualifier les théoriciens de la grève générale, il s’agit, donc, pour Jaurès, de les mettre en porte-à-faux avec leurs partisans. Pour ce faire, il joue habilement sur la corde de la manipulation, en opposant la « ruse » des premiers à la naïveté des seconds. Ce n’est pas tant la grève générale que critique Jaurès – elle peut être réformiste, après tout , mais la grève générale transformée en « artifice » par des syndicalistes d’action directe convaincus de pouvoir « créer par un moyen factice une excitation révolutionnaire que la seule action des souffrances, des misères, des injustices sociales n’aurait pas suffi à produire ».

La réponse à la charge de Jaurès ne se fit pas attendre. Émanant du Comité de la grève générale de la CGT – et selon toute probabilité rédigée par le seul Pouget –, elle occupa, quelques semaines plus tard, la « une » de La Voix du peuple, hebdomadaire de la CGT. Vive, caustique, parfaitement étayée, elle ne se contente pas de réfuter point par point les « arguments spécieux » de Jaurès, elle le renvoie à sa propre « ruse » de politicien professionnel surtout préoccupé de préserver son pré-carré. Sur un plan beaucoup plus théorique – et à la faveur d’une recension d’un livre d’Henriette Roland-Holst, alors social-démocrate –, Édouard Berth reviendra, quatre ans plus tard, dans Le Mouvement socialiste d’août 1905, sur les critiques émises par le « citoyen, ouvrier ciseleur… en phrases » Jaurès à l’endroit des syndicalistes révolutionnaires. Ce texte fort, qui puise à la fois à la meilleure tradition marxiste et proudhonienne, constitue sans doute l’un des plus sûrs plaidoyers qui soit en faveur de l’autonomie ouvrière et de la grève générale – « acte souverainement libre de [la] spontanéité collective ». Pour Berth, ce que le syndicalisme révolutionnaire reproche, avec justesse, au socialisme politique, « c’est de travailler à contresens du mouvement ouvrier […] et [de] substituer aux méthodes de lutte, seules fécondes et seules révolutionnaires, des méthodes de pacification sociale ».

Un point de vue de Hubert Lagardelle, directeur du Mouvement socialiste, et deux contributions de Georges Sorel – l’une de 1898, l’autre de 1906 – complètent ce très pertinent choix de textes. C’est à cette occasion que Sorel proposa sa théorie, souvent mal comprise, de la grève générale comme « mythe social », c’est-à-dire comme moyen « d’agir sur le présent ». Et Sorel précisait : « La grève générale exprime, d’une manière infiniment claire, que le temps des révolutions de politiciens est fini. […] Les partisans de la grève générale entendent faire disparaître tout ce qui avait préoccupé les anciens libéraux : l’éloquence des tribuns, le maniement de l’opinion publique, les combinaisons des partis politiques. Ce serait le monde renversé, mais le socialisme n’a-t-il pas affirmé qu’il entendait créer une société toute nouvelle ? »

Prolongé d’une chronologie précise de ces riches années où prospéra l’idée de grève générale et accompagné d’un glossaire des principaux acteurs de ce débat essentiel, ce livre, en tous points exemplaire, devrait décidément intéresser quiconque croit encore que ce renversement du monde est nécessaire, mais refuse de se laisser déposséder, par avance, du choix des armes. Quant aux « directeurs de conscience » actuels, il suffit de chercher un peu pour les trouver. Ils sont légion.

Freddy Gomez
À contretemps n° 33, janvier 2009
Grève générale et social-démocratie

Au “temps héroïque” du syndicalisme…

Déposséder les possédants recueille les principaux textes des propagandistes de l’idée de grève générale – la pierre d’angle du syndicalisme des “temps héroïques” -, syndicalistes libertaires comme Fernand Pelloutier ou Émile Pouget, anarchistes du groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI), socialistes-syndicalistes (Hubert Lagardelle) et intellectuels proches du courant syndicaliste (Georges Sorel et Édouard Berth). Le recueil vise aussi à donner un aperçu du débat de l’époque entre les porte-parole du socialisme politique – dont Jean Jaurès, auteur d’une des premières tentatives de réfutation de l’idée-force du syndicalisme – et les partisans du “grève-généralisme”, les syndicalistes de la Commission de la grève générale (CGT) ou le publiciste socialiste Paul Louis, opposé au légalisme jauressien.

L'Émancipation syndicale et pédagogique, décembre 2008
Vive la grève générale ?
Ce livre est un remarquable recueil de document sur un sujet aujourd’hui oublié : la grève générale. Notons en outre que l’ouvrage est utilement complété par une brève chronologie et un dictionnaire permettant au non initié de camper le décor. Dans son propos liminaire Miguel Chueca présente des aspects de cette controverse entre les différentes tendances du socialisme, de l’anarchisme et du syndicalisme. Quel rôle attribuer à la grève générale et comment cette idée est elle reçue par les principaux théoriciens sociaux de la fin du XIXe siècle ?
L’idée de la grève générale est née vers 1895, avec le développement de la Fédération des bourses du travail et la CGT balbutiante. Scrupuleusement, et pour rendre la lecture plus agréable, Miguel Chueca présente la version la plus aboutie de certains textes, même si les premières moutures peuvent être de dix ans antérieures. Ainsi du côté des partisans, les textes d’Emile Pouget ou du groupe des ESRI soutenant la Grève générale. Deuxième temps les attaques de Jaurès contre la grève générale qui ont paru dans la Petite république en 1901 où il la dénonce comme illusoire et, en fin de compte, servant les intérêts des classes dirigeantes. On imagine sans peine les réponses des partisans. Enfin terminons par une citation extraite d’un dialogue imaginaire rédigé par Pelloutier qui résume les positions : « ou la grève générale est impossible, et il est stupide de la combattre, parce que la conspiration du silence la détruirait, tandis que les attaques la fortifient. […] Ou bien elle est possible, et criminel qui la combat parce qu’elle ruine le système autoritaire. J’ai dit. Maintenant, allons prendre un verre et examiner comment nous pourrons serrer la vis au patron ».
Visiblement, le train de l’histoire est allé prendre un verre mais a oublier de serrer la vis…
Sylvain Boulouque
L'OURS n°383, décembre 2008
La grève générale au tournant du siècle

Alors que les voies d’une difficile mais indispensable abolition du capitalisme font de nouveau l’objet de recherches actuelles, il est troublant de constater qu’un débat revêtant les mêmes enjeux a déjà été tenu il y a un siècle. Ce sont les termes et le contenu de ce débat que Miguel Chueca a choisi de présenter aux lecteurs d’aujourd’hui, en rassemblant et un commentant avec érudition un ensemble de textes, prenant la forme d’un recueil intitulé Déposséder les possédants.

Entre la fondation de la CGT (1895) – alors d’obédience syndicaliste révolutionnaire -, et celle de la SFIO (1905) – officiellement marxiste -, les différentes composantes du mouvement ouvrier français se sont affrontées sur un point : la place de la grève générale comme hypothétique voie vers la révolution sociale. Durant quelques années, la CGT en fit l’horizon incontournable de sa stratégie, au point de créer un Comité de la grève générale, dont l’objectif était d’assurer la propagation de ce que les partisans du socialiste Jules Guesde appelaient avec mépris le « grève généralisme ». La virulence des propos échangés entre syndicalistes et socialistes fut d’emblée un des aspects du débat ; une virulence qui tranche par ailleurs avec l’œcuménisme que l’on trouve de nos jours au sein de la pensée critique et radicale.

Or si la critique à l’époque a tourné à la polémique voire aux anathèmes, elle a conservé un noyau rationnel qui explique la fécondité d’une relecture, un siècle plus tard, des arguments des partis en présence. Il s’agissait alors de trouver une stratégie de substitution aux révolutions du XIXe siècle, – celles des pavés et des barricades -, et la grève générale est apparue aux yeux d’un Fernand Pelloutier ou d’un Georges Sorel comme la seule solution réaliste stratégiquement, et émancipatrice politiquement. Résumons sommairement les raisonnements : face à un État bourgeois et policier plus efficace que jamais, il est indispensable de diffuser partout dans le pays, dans chaque cellule de son corps économique, la subversion qu’occasionnerait un arrêt généralisé du travail. La grève générale multiplierait les fronts de lutte à tel point que la concentration des forces de répression ne serait plus opérante. Par ailleurs, face aux prétentions des socialistes parlementaires à monopoliser la représentation ouvrière pour mieux la canaliser à l’intérieur des processus électoraux, la grève générale poserait comme décisive l’activité autonome des travailleurs.

On voit ici qu’outre la stratégie révolutionnaire se jouait aussi la question de l’hégémonie d’un groupe politique – syndicaliste ou socialiste – sur tout le prolétariat de l’époque. L’hostilité des guesdistes ou celle, plus argumentée, d’un Jaurès à la stratégie de la grève générale, se comprenait très logiquement. Mais cette hostilité n’excluait pas une pertinence réelle dans les critiques : dans un article reproduit ici, Jaurès objectait que la stratégie de la grève générale éparpillerait les forces révolutionnaires plus qu’elle ne les regrouperait, et évacuait, dans tous les cas, la question de la conquête d’une majorité populaire réelle acquise à la cause du socialisme. Toutefois Jaurès n’excluait pas le recours ponctuel à l’arrêt du travail, et l’on sait d’ailleurs que le déclenchement de la grève générale faisait partie des modes de riposte envisagés par l’Internationale socialiste face à un risque de conflit mondial. En 1914, il n’en fut rien, mais l’idée semblait avoir perdu de son actualité plus tôt, dès 1909, après l’échec des grèves de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges. La révolution d’Octobre, concrétisant la stratégie de double pouvoir des bolcheviques, entraîna finalement la marginalisation durable de l’idée de grève générale. Il n’en reste pas moins que les questions qu’elle posait implicitement ou explicitement (rôle des producteurs et place de la violence dans la révolution, rythmes révolutionnaires et modes de contrôle des moyens de production, etc.) ne sont pas dépassées. Ce recueil nous le rappelle sans doute au bon moment.

Baptiste Eychart
Lettres françaises, 06/12/2008
Vaincre l’ignorance !

L’histoire du syndicalisme révolutionnaire est, nous avons pu le constater à l’occasion du centenaire de l’anniversaire de la charte d’Amiens, assez mal connu. Dans le meilleur des cas, sa connaissance parcellaire et lacunaire est réduite à quelques clichés, poncifs et autres approximations sans grandes significations. Un slogan tout au plus ! Une incantation sans lien avec la réalité des rapports de force qui animent les mouvements sociaux actuels ! Une façon de se dédouaner des défaites annoncées, sans doute ! L’ignorance du contexte politique de cette époque – et son extrême décalage avec la nôtre – n’est pas seule en cause. Peu nombreux sont ceux qui, en effet, bien que se présentant comme les héritiers de ce mouvement, savent encore se donner la peine de redécouvrir les termes des débats qui agitaient les éléments les plus combatifs de la classe ouvrière. Qui connaît Édouard Berth, Paul Louis, Fernand Pelloutier, Émile Pouget et Georges Sorel ? Eux dont les écrits semblent avoir été à jamais oubliés dans un coin d’une bibliothèque réservée à quelques thésards perdus dans une recherche savante dont personne ne lira jamais les conclusions et qui, dans le meilleur des cas, feront l’objet d’une publication confidentielle. Lors du colloque organisé par la CNT en 2006 à l’occasion du centenaire de la charte d’Amiens, l’absence quasi totale des militants auxquels on aurait pu croire que ces figures syndicales s’adressaient au-delà des ans était révélatrice d’une réalité bien attristante. Absence qui s’apparentait à un quasi boycott de ces jeunes militants se réclamant pourtant, du moins était-on tenté de le croire, de cette tradition syndicale. Absence qui était significative du désintérêt pour une histoire dont on eut pu croire qu’elle fut la leur. Triste constat en vérité !

Au désintérêt des uns, s’ajoute le fait que les syndicalistes traditionnels se sont depuis longtemps détournés des idéaux de leurs aînés et que le stalinisme a fait son œuvre révisionniste au point de parvenir à en effacer toute trace, jusque et y compris au sein de la partie la plus combative du prolétariat. On ne peut que constater que la défaite est totale. Voilà une victoire que la bourgeoisie n’aurait jamais osé rêver aussi parfaite. Où l’on mesure que l’ignorance crasse est source de bien des trahisons et tue aussi sûrement qu’une batterie de mitrailleuses manœuvrée par des franquistes. Pris en tenaille entre la sanglante défaite de la Commune de Paris et l’incapacité dans laquelle se trouva le mouvement révolutionnaire européen d’empêcher la boucherie de 1914–1918, les tenants de l’action syndicale comme moyen révolutionnaire ont été balayés de la culture commune, comme si un vent mauvais avait chassé jusqu’au souvenir de leur influence au sein du mouvement révolutionnaire de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Les moyens qu’ils envisageaient pour parvenir à leur fin, leurs interrogations, leur colère aussi, sont de ces héritages laissés en déshérence. En ces temps où slogans et postures se sont substitués au sens même du mot engagement, ils eussent pu nous instruire de l’importance des moyens dans l’objectif poursuivi. Vieux débat dont Bakounine en son temps s’empara pour dénoncer les risques encourus par le mouvement révolutionnaire dès qu’ils s’organisaient, au nom de l’efficacité, sur un modèle autoritaire et centralisé ; pratique qui caractérisera le léninisme, toutes tendances confondues, pour qui la fin justifie les moyens.

Il est donc tout à fait urgent de saluer comme il se doit le travail remarquable de Miguel Chueca dans la collection Mémoires sociales des éditions Agone dirigée par Charles Jacquier. Qu’ils en soient remerciés. Miguel Chueca a en effet rassemblé un corpus de textes dans un souci de réhabilitation tout à son honneur. Chaque texte est précédé d’une courte présentation, souvent bienvenue, qui contextualise les propos qui suivent. L’ouvrage est divisé en trois parties. La première met en avant les partisans de la grève générale. La deuxième, essentiellement articulée autour d’un texte de Jean Jaurès, insiste sur le débat entre les syndicalistes et les partis socialistes. La troisième revient sur la forme que prit ce débat au sein même du mouvement socialiste. La quatrième partie donne la parole à Hubert Lagardelle et Georges Sorel, théoriciens du syndicalisme révolutionnaire. Ils défendent « l’autonomie des révoltes ouvrières » comme levier révolutionnaire. La guerre, puis malgré quelques parenthèses vite refermées – 1936, 1947, 1953 et 1968 –, la toute puissance des organisations léninistes renverra ces débats loin de la curiosité des militants. L’oubli et l’absence de volonté de savoir feront le reste.

L’appel à la grève générale naît dans un climat social où les grèves se multiplient et sont devenus l’arme à laquelle ont recours les ouvriers pour imposer leurs revendications. Cette multiplication des conflits sociaux crée un rapport de force tout à fait nouveau et permet d’obtenir de belles victoires. Elles sont certes coûteuses, mais elles donnent naissance à des pratiques et des habitudes de lutte qui structurent une conscience politique combative. Elles favorisent des débats qui vont bien au-delà de la simple amélioration partielle des conditions de vie. On y apprend la solidarité, et « la lutte de classes » revêt une forme concrète qui structure toute une génération de militants. Elles sont si nombreuses, ces grèves, qu’Henri Girard et Fernand Pelloutier, dans un dialogue plaisant intitulé « Qu’est-ce que la grève générale ? Leçon faite par un ouvrier aux docteurs en socialisme » (1892) parle avec ironie du risque que représente la création d’un Ministère de la grève – vision prémonitoire d’un syndicalisme institutionnalisé – qui « gèrerait », avec toutes les ambiguïtés que cela suppose, les grèves à travers ses caisses de solidarité. En devenant relativement courantes dans les usines, et dès lors que l’immense majorité du prolétariat semble s’être rallié à cette pratique, la grève apparaît comme un moyen d’action qui peut prendre deux chemins bien différents. Il peut en effet, comme nous pouvons le constater avec le recul, prendre celui du chartisme anglais, versus social-démocratie. À ce propos, il faut souligner que les textes de Jean Jaurès et du socialiste néerlandais Henri Van Kol que Miguel Chueca a eu l’intelligence d’insérer dans son corpus nous éclaire sur cet aspect. Par ailleurs, le développement d’un patronat « pragmatique » de plus en plus conquis par les thèses issues du christianisme social, d’un patronat convaincu de l’impérieuse nécessité d’instaurer les conditions d’une « paix sociale » favorable à l’accroissement de ses profits, fut-ce au prix de quelques sacrifices, va renforcer ce courant en concédant, toutes choses égales par ailleurs, de meilleures conditions de vie aux ouvriers.

Il acceptera de négocier, allant même parfois au-devant de certaines revendications et coupant, pour ainsi dire, l’herbe sous le pied aux militants syndicaux les plus engagés dans un combat mobilisateur. Il s’agit bien sûr de les isoler. Comment ne pas penser à la fameuse encyclique Rerum Novarum (1891) du Pape Léon XIII qui marque l’entrée officielle dans le discours de l’Église catholique de la question sociale, et surtout marque un tournant important dans la gestion des conflits qui opposent le Capital au Travail. Le goupillon préconise dès lors de remplacer le sabre par la plume avec laquelle on signe des accords « en bonne justice ». L’encyclique insiste sur la notion de salaire « juste » et de « logement décent ». Ce n’est pas encore le fordisme, mais les bases en sont jetées avec la bénédiction de Rome. Mais dans une optique diamétralement opposée, Fernand Pelloutier, Émile Pouget et Georges Sorel pensent que la pratique de la grève peut offrir des perspectives révolutionnaires entièrement nouvelles. D’une part, parce qu’au cours d’une grève, quelque soit son contexte politique et son issu, on apprend à s’organiser, à débattre ; d’autre part parce qu’en paralysant, puis en s’appropriant les moyens de production on assisterait, pensaient ses partisans, à la création d’un rapport de force dont le but ne serait plus d’obtenir gain de cause sur telle ou telle revendication, mais de renverser l’ordre social qui créa cette situation d’injustice dont ils pensaient qu’elle était structurelle et non conjoncturelle, comme leurs adversaires.

Par ailleurs, pour les syndicalistes de la fin du XIXe siècle, nous rappelle Miguel Chueca dans son introduction, la grève générale incarne une alternative à la stratégie barricadière et purement militaire qui était entrée dans le domaine du mythe et de la nostalgie sans aucun rapport avec le renforcement des moyens répressifs de l’État moderne bien mieux préparé à affronter ces situations insurrectionnelles qu’au cours des décennies précédentes. C’est aussi, sur le plan politique une réponse à la conquête du pouvoir prônée par les partis socialistes, et à ce titre la réponse de Jaurès – publiée en page 111 – est significative. À le lire on comprend à quel point dans toute action la question des moyens est inséparable de celle de la fin. Jaurès, en 1901, s’y montre cohérent avec son projet, enfermé dans une logique politicienne obsédée par le pouvoir. Où il devient évident, à sa lecture que la social-démocratie, puis les partis staliniens, et néostaliniens comme le seront les officines trotskistes, sont littéralement obnubilées par la question du pouvoir, et visent à déposséder le prolétariat des fruits de son action en instituant des partis chargés de contrôler un État qui sera aux services de leurs ambitions, au nom de la classe ouvrière.

Rhétorique dont on sera gavé jusqu’à nos jours. Il est donc tout à fait remarquable que les militants révolutionnaires de la Belle époque aient eu à ce point l’esprit critique affuté et la prescience des menaces qui pesaient sur l’autonomie des organisations ouvrières naissantes. Il n’était pas encore question d’un syndicat « courroie de transmission du Parti », mais les termes du débat montraient bien à quel point le pas fut facile à franchir dès lors qu’on laissait « aux partis » le soin de diriger la classe ouvrière – l’apparition du singulier traduira une évolution dogmatique qui placera le Parti dans une situation de transcendance avec toutes les conséquences que l’on sait. Considérant les choses d’un tout autre point de vue, les syndicalistes révolutionnaires de l’époque défendent l’idée que la simultanéité des grèves sur l’ensemble du territoire et son corollaire, l’absence de centre décisionnel, permettront de résister plus efficacement à la répression de l’État. Ce faisant, ils insistent sur l’apprentissage de l’autonomie ouvrière telle qu’elle préfigure la destruction de l’Etat au profit de la création d’une société socialiste. Ce sera une semblable conception qui, plus tard, sera défendue par certains communistes de gauche hollandais et allemands lorsqu’ils prôneront « la République des conseils ouvriers ». La question de la grève générale oppose donc ceux qui n’y voient qu’une « utopie anarchiste » inconséquente et suicidaire, et ceux qui, comme Paul Louis, s’efforcent de développer des positions plus conciliantes, désireux avant tout d’éviter l’éclatement du mouvement, sentant bien qu’il pouvait dégénérer en lutte de chapelles. Cette division a pourtant quelque chose d’inéluctable. En s’y enfermant, faute de pouvoir traduire dans la réalité un rêve qu’ils ne furent pas si loin de réaliser, toutes les composantes du mouvement ouvrier, donnaient à son repli sur soi une dimension tragique.

Pour parfaire notre connaissance, Miguel Chueca, nous propose à la fin de l’ouvrage un glossaire où figurent les noms de ces inconnus qui, de Jean Allemane le communard à Pierre Monatte le fondateur de La Vie ouvrière, donnèrent naissance et firent vivre ce débat qui était, faut-il le rappeler, le fruit de militants ouvriers engagés. On y trouve aussi une fort utile chronologie qui court de 1879 à 1909.

Jean-Luc Debry
Divergences, décembre 2008
Compte-rendu

C’est peu dire que les questions auxquelles ont voulu répondre les propagandistes de la grève générale à la charnière des XIXe et XXe siècles sont plus actuelles que jamais. Cent ans plus tard, étant donné l’impasse où se trouve, en France et ailleurs, ce que, faute de mieux, on peut encore nommer « la gauche », elles sont devenues véritablement incontournables pour peu que l’on souhaite non pas changer la société — le capitalisme y pourvoit —, mais de société.

Dans une présentation éclairante de ce recueil de textes, Miguel Chueca met en évidence les fondements du syndicalisme révolutionnaire : refus des voies insurrectionnelles, synonymes d’échecs sanglants, ou parlementaires, synonymes de captation du pouvoir par des politiciens ; action directe des exploités pour se réapproprier leurs conditions d’existence. Au fil de ces pages perce l’horizon du « grève-généralisme » : le communisme libertaire, formule qui n’apparaîtra oxymorique qu’à ceux qui ne s’en tiennent qu’à l’histoire officielle ou ont oublié la signification, pour les dominés, du terme « émancipation ».

Jean-Pierre Garnier
Monde diplomatique, novembre 2008
Compte-rendu
En nous proposant une anthologie de textes sur la grève générale, Miguel Chueca nous fait revivre la genèse de cette « espérance » qui s’empara de la classe ouvrière au seuil du siècle dernier et que les exploités, comme l’a rappelé le mouvement du printemps 2003, n’ont jamais tout à fait abandonnée. L’émergence de la grève générale a bousculé tant de certitudes : les illusions électoralistes comme les égarements insurrectionnalistes. À l’heure de la crise du capitalisme, l’histoire de la grève générale peut offrir une clé à tous ceux qui la considère toujours comme une arme d’avenir.
N'autre école, automne 2008
Pour ou contre la grève générale ?

Chaque conflit social de grande ampleur voit resurgir le mot d’ordre de grève générale. Cette idée, apparue à la fin du XIXe siècle, fit l’objet de vifs débats entre syndicalistes révolutionnaires et socialistes. Miguel Chueca publie un recueil de textes de l’époque qui permet de restituer les enjeux de cette controverse intellectuelle et politique.

La grève générale subsiste de diverses façons dans la mémoire collective et militante. Chaque conflit social de grande ampleur et chaque manifestation de masse voient refleurir le mot d’ordre de grève générale, parfois transformé en « rêve général » comme lors du mouvement anti-CPE de 2006. Pourtant, note Miguel Chueca, l’éditeur de cet ouvrage, beaucoup de ceux qui en appellent ainsi à la grève générale « ignoraient à coup sûr l’importance qui fut la sienne dans la création du syndicalisme ouvrier français » (p. 7). Les mutations du capitalisme à l’œuvre depuis trente ans, le refoulement de la question ouvrière du débat public et le processus de réhabilitation de l’entreprise qui a coïncidé avec les « adieux au prolétariat » de nombreux intellectuels marxistes ont contribué à rendre incompréhensible et exotique cette notion de grève générale.

L’intérêt de ce livre est de proposer un retour aux sources en présentant les différentes opinions émises sur la grève générale à la Belle Époque. En partant des textes de l’époque et des paroles des acteurs, on évite les jugements à l’emporte-pièce et les simplifications caricaturales auxquels on réduit souvent la grève générale. Néanmoins, plus qu’une fidèle restitution des positions qui s’exprimèrent à l’époque, l’éditeur a privilégié le point de vue de ses partisans puisque seuls deux textes (ceux de Jean Jaurès et du socialiste néerlandais Henri Van Kol) présentent le point de vue de ses adversaires. La perspective militante du livre privilégie donc les partisans de la grève générale, ceux que l’histoire a rejetés dans le camp des vaincus. C’est l’un des intérêts de ce livre que de donner la parole à des acteurs largement méconnus du syndicalisme révolutionnaire.

Pour reconstituer le débat et les différentes opinions qui s’exprimèrent, l’auteur a regroupé les textes de l’époque en quatre parties. Il donne d’abord la parole aux partisans de la grève générale comme Émile Pouget, Fernand Pelloutier ou le groupe des étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes. La deuxième partie présente le débat sur la grève générale en donnant la parole à Jean Jaurès, qui en formule la première critique construite et systématique en 1901, et aux syndicalistes révolutionnaires qui lui répondent. La troisième partie présente les tensions qui divisent les socialistes sur la question de la grève générale : face à ceux qui n’y voient qu’une « utopie anarchiste » dangereuse, d’autres comme Paul Louis, plus proche du mouvement syndical, s’efforcent de développer des positions plus conciliantes. Enfin, la dernière partie donne la parole à Hubert Lagardelle et Georges Sorel, les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire. Après 1901, en effet, la grève générale est considérée comme un acquis du mouvement syndical. Les syndicalistes ne croient plus nécessaire de s’étendre sur le sujet et il revient alors aux intellectuels d’en proposer une traduction plus théorique. Plutôt que de présenter chacun de ces textes, peut-être est-il plus utile de reconstruire les grandes lignes de leur argumentation. La controverse portait sur plusieurs points : la question des origines de l’idée de grève générale, les modalités de sa mise en application et ses conséquences prévisibles.

Une idée portée par le syndicalisme révolutionnaire

La question des origines de l’idée « grève-généraliste », comme on disait à l’époque, est sans doute ce qui suscite le moins de débat. La genèse de l’idée de grève générale est au cœur de l’article d’Émile Pouget, l’un des principaux animateurs du syndicalisme révolutionnaire, qui ouvre le recueil. Pouget, par ailleurs célèbre théoricien du sabotage, rappelle que « l’idée de grève générale n’a pas de blason idéologique. Elle vient du peuple et ne peut prétendre à une noble origine. Ni sociologues ni philosophes n’ont daigné élucubrer sur son compte » (p. 50). Pour Pouget, la grève générale émerge d’abord lors des premiers congrès de l’Internationale ouvrière à la fin du Second Empire. Dans sa généalogie intellectuelle, il néglige néanmoins l’origine anglaise de ce mot d’ordre à l’époque du chartisme : il n’était sans doute pas bon de rappeler l’origine britannique de ce thème alors que l’Angleterre s’impose à la fin du XIXe siècle comme l’un des pays-phares de la social-démocratie.

Par-delà cette généalogie intellectuelle qu’il faudrait approfondir, l’émergence du thème de la grève générale est inséparable de l’enracinement du syndicalisme de masse et de l’acculturation à la pratique gréviste. C’est pourquoi tous les auteurs s’accordent pour y voir une émanation du mouvement ouvrier lui-même. C’est le sens de la définition de la grève générale comme « mythe social » proposée par Sorel. La grève générale naît donc de l’expérience de la grève qui entre alors dans le quotidien des travailleurs : de la fin du Second Empire à la veille de la Première Guerre mondiale, le nombre de grèves augmente de 1667 %. De quelques dizaines par an jusqu’à la fin des années 1860, le nombre de grèves alterne ensuite entre 200 et 300 jusqu’au début des années 1890 avant de franchir le cap des 1000 en 19041. La grève générale est donc le reflet de cette transformation du répertoire d’action collective. En devenant banale dans les ateliers et les usines, la grève apparaît à certains comme une stratégie d’action possible à généraliser.

« Pour nous, écrivent ainsi les étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes en 1901, la grève générale se confond avec la Révolution » (p. 92). Les textes rassemblés montrent le foisonnement des débats sur la Révolution et ses significations au début du XXe siècle. Le développement de l’idée de grève générale est également inséparable du contexte de réorganisation stratégique qui suit la répression de la Commune. Pour les syndicalistes de la fin du XIXe siècle, la grève générale incarne une alternative à la stratégie barricadière comme à celle de la conquête du pouvoir par les partis, d’où son indéniable succès dans le monde du travail. Grâce à sa simultanéité sur tout le territoire et à l’absence de centre décisionnel, la grève générale doit déjouer les stratégies de répression de l’État : « Il y a là sur les révolutions précédentes une supériorité que je n’avais pas aperçue », admet l’un des ouvriers dans le dialogue fictif rédigé par Girard et Pelloutier (p. 77).

Les critiques socialistes

Contre l’enthousiasme exprimé par les syndicalistes révolutionnaires et certains ouvriers, les socialistes se montrent beaucoup plus réticents à l’égard de la grève générale. Si les guesdistes se contentent d’injures et de sarcasmes, Jaurès publie une réfutation argumentée dans la Petite République en 1901. Ce texte présente à l’état condensé les principaux arguments contre le mot d’ordre de grève générale. Pour Jaurès, la grève générale est trompeuse et vaine. Pour être viable, elle nécessiterait des conditions difficilement réalisables. Soucieux de ne pas se couper du monde du travail, Jaurès lui reconnaît néanmoins une vertu : « La grève générale, impuissante comme méthode révolutionnaire, n’en est pas moins, par sa seule idée, un indice révolutionnaire de la plus haute importance. Elle est un avertissement prodigieux pour les classes privilégiées, plus qu’elle n’est un moyen de libération pour les classes exploitées » (p. 127).

Plus qu’une stratégie révolutionnaire efficace, la grève générale est donc un spectre, une épée de Damoclès qui pèse sur les possédants, une menace latente qui doit les inciter au compromis. Alors que Jaurès est prudent et modéré, le député néerlandais Henri Van Kol manifeste un refus beaucoup plus brutal. Là où le syndicalisme révolutionnaire est peu influent et où les syndicats ne se posent pas en rivaux des organisations politiques socialistes, la critique est en effet plus aisée. C’est pourquoi Van Kol écrit sans ambages que « la grève générale n’est qu’une utopie anarchiste, une idée qui surgit dans les pays où le mouvement socialiste est faible ou encore dans l’enfance, une fantaisie dangereuse d’ouvriers mal organisés » (p. 179).

Ce livre, doté par ailleurs d’un riche appareil critique et d’un très utile glossaire, permet donc au lecteur de plonger au cœur des débats qui traversent le mouvement syndical et socialiste au tournant du XXe siècle et de retrouver la passion qui animait les révolutionnaires du temps. L’éditeur affirme dans son introduction que le mot d’ordre de grève générale a disparu avec la guerre et qu’après 1918 « il ne cessera plus de perdre du terrain » (p. 35). Cette disparition rapide serait due au triomphe des deux modèles de socialisme politique – le modèle insurrectionnel et le modèle réformiste – auxquels la grève générale et le syndicalisme révolutionnaire s’étaient opposés. Pour Miguel Chueca, la tradition oubliée de la grève générale offre une troisième voie pour dépasser les apories de notre temps. Il conclut par une invitation à imaginer ce qu’aurait été le XXe siècle si l’appel à la grève générale contre la guerre avait réussi en 1914. Ce regard nostalgique ne nous paraît être ni pertinent ni très utile pour comprendre les enjeux contemporains. Le thème de la grève générale est né à un moment très singulier de l’histoire du mouvement ouvrier. Son épanouissement correspond à l’univers de la seconde industrialisation qui voit se développer la pratique gréviste dans un contexte marqué par la faiblesse des organisations politiques structurées. Plutôt que de déplorer la mort de l’idée de grève générale après 1918, il serait sans doute intellectuellement plus fructueux d’analyser les reconfigurations de cet idiome. Il n’a cessé, en effet, d’être instrumentalisé par les combats les plus divers, signe de la persistance des attraits mobilisateurs de cette expression. Plutôt que de proclamer abruptement, et de façon quelque peu nostalgique, sa disparition entre 1908 et 1913, il serait plus utile de suivre sa résurgence et son évolution jusqu’aux combats les plus actuels, tel cet appel récent à la « grève générale de la consommation » pensée comme arme contre les dérives du capitalisme contemporain à l’ère de la crise écologique2.

—————

1 Michelle Perrot, Les Ouvriers en grève, France (1871–1890), Paris, La Haye, Mouton, 1974, p. 261–263 ; Edward Shorter et Charles Tilly, Strikes in France, 1830–1968, Cambridge, Cambridge University Press, 1974 ; Stéphane Sirot, La Grève en France. Une histoire sociale (XIXe-XXe siècle), Paris, Odile Jacob, 2002, p. 28.

2 Paul Ariès, No Conso : vers la grève générale de la consommation, Lyon, Éditions Golias, 2006 et « Pour une grève générale de la consommation », texte publié sur le site de la revue Mouvements le 24 novembre 2007.

François Jarrige
laviedesidees.fr, 31/10/2008
Une belle idée, la grève générale

Que savons-nous des origines du syndicalisme français ? En remontant aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire, Miguel Chueca nous donne au passage, dans son livre Déposséder les possédants, des idées pour les luttes de demain.

Durant les manifestations de ces dernières années, il n’était pas rare d’entendre des dizaines de milliers de personnes défiler en appelant à la « grève générale ». Parfois, avec un humour agréablement rebelle, les slogans et les banderoles militaient même pour le « rêve général ».

Flash back. Dans son livre, Miguel Chueca nous invite à revenir aux années 1900, époque où la CGT faisait de la grève générale l’outil fondamental de l’émancipation de la classe ouvrière. Loin d’être ringard, le syndicalisme de la Belle époque était animé par des gens nommés Émile Pouget, Georges Yvetot, Victor Griffuelhes, Jean Allemane (ancien communard)…, anarchistes, blanquistes ou socialistes révolutionnaires souvent gommés des livres d’histoire. Tout comme l’anar Fernand Pelloutier qui était le principal animateur de la Fédération des Bourses du travail.

La propagande en faveur de la grève générale allait bon train en ces temps-là. Miguel Chueca rappelle cependant que des ouvriers n’ont parfois pas attendu la Charte d’Amiens, en 1906, pour être adeptes du grève-généralisme, comme on disait alors. Parmi les précurseurs, il y avait notamment un terrassier blanquiste du nom de Boulé et Joseph Tortelier, anarchiste et président de la commission de grève des menuisiers, qui formula, en 1879, une vérité toujours d’actualité : « Les patrons s’inclineront devant nous, car nous sommes les producteurs et quand les bras ne se mettent pas au travail, le capital tombe. »

Le grève-généralisme s’opposait aux illusions entretenues par le socialisme parlementaire et se présentait comme une alternative à la stratégie de conquête du pouvoir conduite par les partis politiques. Pour les syndicalistes révolutionnaires, l’émancipation des travailleurs doit être le fait des ouvriers eux-mêmes et doit échapper aux professionnels de la politique.

Par ailleurs, les massacres contre la Commune de Paris restaient gravés dans les esprits. Le grève-généralisme était donc également vu comme une alternative pacifique à la stratégie barricadière des révolutionnaires du XIXe siècle. Comme l’écrivait Fernand Pelloutier en 1893, « La guerre des rues, les barricades, les coups de fusil, tout cela n’est plus qu’une amusette historique. La guerre civile, n’en déplaise aux révolutionnaires classiques, est devenue impossible le jour même où les ingénieurs militaires ont substitué au fusil Chassepot le fusil Lebel et la poudre sans fumée… »

Textes à l’appui, Miguel Chueca revient sur les grandes manœuvres politiciennes qui entourèrent le grève-généralisme en France et ailleurs. Communistes autoritaires et, après un temps de confusion, sociaux-démocrates firent feu de tout bois pour stigmatiser une stratégie qualifiée avec mépris d’« utopie anarchiste ». Et quand certains sociaux-démocrates semblaient favorables au grève-généralisme, ses adeptes faisaient la grimace. Dans la brochure La Grève générale éditée par la CGT en 1901, sont dénoncées les tentatives de récupération de l’idée grève-généraliste par les politiciens socialistes. « Les social-démocrates, qui toujours ont repoussé la grève générale de leurs congrès, essaieront, comme toujours, d’exploiter ce mouvement révolutionnaire. Comme toujours, les politiciens suivent le vent qui tourne. Comprenant qu’ils font fausse route, ils vont essayer aujourd’hui de se revendiquer de ce mouvement afin de le faire mieux avorter. » Air connu.

Les partisans de la grève générale partageaient une méfiance absolue à l’égard de l’État, ils détestaient les politiciens et le parlementarisme, ils étaient antimilitaristes, antipatriotes, avaient un goût pour l’action directe… Autant d’éléments qui révèleraient une forte présence anarchiste. Les détracteurs accusèrent même la CGT d’être devenue un parti ouvrier anarchiste. Miguel Chueca démontre que les choses sont plus complexes. Tous les anarchistes n’étaient pas syndicalistes. Loin de là. Émile Pouget, une des figures de l’anarchisme français, refusait aussi la critique en expliquant que les ouvriers n’ont pas forgé leurs idées en lisant tel ou tel théoricien anarchiste, mais dans les luttes qu’ils ont menées eux-mêmes.

De crises en défaites, le syndicalisme grève-généraliste français va perdre du terrain. Le « modèle français » s’exporta néanmoins dans le monde. L’Industrial Workers of the World (IWW) créé en 1905 à Chicago était l’un des adeptes du genre en affirmant que « si les travailleurs du monde entier voulaient l’emporter, il leur suffisait de prendre conscience de leur solidarité, de croiser les bras pour que le monde soit paralysé. » Chiche !

Après 1917–1918, la parenthèse grève-généraliste s’est refermée. Le « débat » était clos. Le syndicalisme perdait ses capacités de transformation sociale et laissait la classe ouvrière sous la tutelle des politiciens. « Ils ont perdu, donc ils avaient tort », ricanaient les réformistes. En quoi les prédictions de Jules Guesde ou de Jean Jaurès ont-elles été plus réalistes que celles des syndicalistes révolutionnaires ? En quoi l’antimilitarisme des syndicalistes révolutionnaires était-il utopique ? « Le lecteur pourra prendre la peine d’imaginer ce qu’aurait pu être l’histoire du XXe siècle sans le bain de sang de la Première Guerre mondiale », conclut Miguel Chueca en introduction à ce livre qui comprend également des repères sur les grands moments de cette période (répression militaire à Fourmies, à Chalon…, grèves et manifestations célèbres, attentats, procès des Trente, affaire Dreyfus, création des journaux L’Humanité, le Père peinard, L’Anarchie, le Libertaire, la Vie ouvrière…) ainsi qu’un glossaire très utile.

En ces temps de guerres sociales et de guerres tout court, il ne serait pas idiot que les travailleurs du monde pensent un jour à croiser leurs bras… On arrête tout. On éjecte les vautours qui nous saignent. Et après, rêve général ?

Paco
Le Mague, 21/09/2008
Le samedi 11 octobre 2008    Aubervilliers (93)
Rencontre avec Miguel Chueca

Débat « Les outils de la lutte sociale. Agir ? Comment? »
Suivi de la projection de deux films dont « Les LIP, l’imagination au pouvoir » de Christian Rouaud

15h. Villa Mais d’Ici, 77 rue des cités/rue Sadi
(à 5 mn du métro – 4 chemins)
club-de-la-timbale@googlegroups.com

up
Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D