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Detroit : Pas d’accord pour crever
Une étude de la révolution urbaine (1967 - 1975)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Mistral
Parution : 23/04/2015
ISBN : 9782748902266
Format papier : 368 pages (12x21 cm)
24.00 €

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"La tension est montée avec l’incident « Scott-Ashlock ». John Scott était un ouvrier noir de petite taille. Son chef d’équipe, Irwin Ashlock, un grand gars baraqué du Mississippi. Au cours d’une dispute, Ashlock a ramassé un engrenage à pignons et a menacé Scott de lui faire sauter la cervelle avec. Scott s’est plaint au délégué, et le syndicat a fait remonter l’information à la direction, qui a déclaré qu’Ashlock avait le droit de se défendre, et que, plutôt que de le sanctionner, elle allait virer Scott. Ça a déclenché une grève sauvage et la fermeture de l’usine pendant toute une semaine. C’était une sacrée réussite, cette grève. On retrouvait l’unité d’autrefois – jeunes et vieux, noirs et blancs, hommes et femmes. Tout le monde était impliqué. Comme l’entreprise avait besoin de nos boîtes de vitesses, elle a cédé."

Classique de l’histoire sociale et politique américaine, Detroit : pas d’accord pour crever revient sur les luttes que mena dans les années 1970, au sein des usines automobiles de « Murder City », la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires. Accordant une place de premier plan aux témoignages des acteurs de ce mouvement, il met crûment en lumière la réalité des conditions de travail à la chaîne, la corruption des appareils syndicaux, le racisme quotidien de la société américaine, mais aussi le développement à la base de luttes pour la justice sociale.

Si Detroit incarne aujourd’hui la faillite absolue du capitalisme industriel et l’abandon de toute une population par les élites politiques et économiques, les auteurs de ce livres invitent à considérer son histoire comme un modèle réduit de ce qui menace l’ensemble de la société américaine, voire des pays industrialisés – mais aussi un lieu où pourrait s’expérimenter une société plus juste et solidaire.

Spécialiste des politiques urbaines, Marvin Surkin a fait partie de la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires. Dan Georgakas est écrivain, historien et militant, spécialiste de l’histoire orale et du mouvement ouvrier américains.

Dan Georgakas

Dan Georgakas est écrivain, historien et militant, spécialiste de l’histoire orale et du mouvement ouvrier américains.

Les livres de Dan Georgakas sur le site

Marvin Surkin

Spécialiste des politiques urbaines, Marvin Surkin a fait partie de la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires.

Les livres de Marvin Surkin sur le site

Dossier de presse
Benoit Bréville
Le Monde diplomatique , Décembre 2015
Sébastien Banse
JSD Hebdo , 12/10/2015
Zones subversives , 7 juin 2015
Alfred Garnett
L'Anticapitaliste , 28 mai 2015
Compte-rendu
Contrairement au mouvement lié à Martin Luther King, la Ligue était laïque et urbaine. Contrairement au mouvement lié à Malcolm X, la Ligue engageait une action directe pour réaliser l’égalité raciale quand les circonstances s’y prêtaient. Contrairement aux Black Panthers, qui s’appuyaient sur la jeunesse et rejetaient sans cesse la faute sur les Blancs, la Ligue se concentrait sur les ouvriers et rejetait sans cesse la faute sur le capitalisme. » C’est ainsi que l’historien Dan Georgakas et le spécialiste des politiques urbaines Marvin Surkin, lui-même ancien membre de l’organisation, décrivent la Ligue des travailleurs révolutionnaires noirs. Né à Detroit en 1969, ce mouvement tenta de combattre tout à la fois la dégradation des conditions de travail dans les usines automobiles, les discriminations qui frappaient les Afro-Américains et le projet d’embourgeoisement du centre-ville conçu par l’élite de la ville après les émeutes urbaines de 1967. Son histoire, retracée dans ce livre paru en 1975 et qui vient enfin d’être traduit, est celle d’une inlassable volonté de forger une conscience de classe chez les ouvriers noirs.
Benoit Bréville
Le Monde diplomatique , Décembre 2015
SUR LES ONDES

DECLIC
Diffusion du 16 octobre 2015
http://www.associationdeclic.org/archives/2602

Débat des usines de Détroit à PSA

Mercredi 7 octobre, Marvin Surkin était à la Maison de quartier Floréal à l’invitation de Sciences POP pour parler de la récente traduction en français (chez Agone) de son ouvrage, co-écrit avec Dan Georgakas sur la « Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires », formée par les ouvriers de l’industrie automobile. Le livre, Detroit : pas d’accord pour crever retrace l’histoire de ce mouvement syndicaliste radical, qui a tenté d’articuler les questions de race et de classe.

Puisant ses origines dans les émeutes de 1967, ce mouvement est né dans les usines Dodge à l’occasion d’une grève sauvage, s’est développé et aessaimé jusqu’à ce que les dissensions internes mènent à la scission en 1971. Avec Abdallah Moubine, militant de l’Association des travailleurs maghrébins de France et ancien ouvrier chez Citroën,et Boubou Soumaré, président de la coordination des foyers de travailleurs migrants de Plaine Commune, le chercheur américain a échangé sur les problèmes bien actuels de la violence dans les luttes sociales et du traitement des travailleurs étrangers.

La discussion, ponctuée de morceaux de Motown fondé à Detroit en 1960, a été enregistrée par Radio Déclic, qui la diffusera le 16 octobre, à 18 h, sur Fréquence Paris Plurielle (106.3). On peut aussi la télécharger sur le site de l’association (http://www.associationdeclic.org/lasso/la-radio).

Sébastien Banse
JSD Hebdo , 12/10/2015
Black workers’ power. Vie et mort de la Ligue des Travailleurs Noirs Révolutionnaires

Il aura fallu 40 ans pour que Détroit : pas d’accord pour crever (Editions Agone, 2015), de Dan Georgakas et Marvin Surkin, soit traduit en français. L’ouvrage revient sur l’histoire exceptionnelle de l’ascension fulgurante et de la chute précipitée de la Ligue des Travailleurs Noirs Révolutionnaires, fondée en juin 1969. Une histoire riche en enseignements stratégiques sur la manière d’organiser la frange la plus exploitée et la plus opprimée du prolétariat au cœur de l’impérialisme américain.

Inner City Voice (ICV), la voix des exploité-e-s

Quelques mois après les émeutes de 1967 à Détroit, révoltes parmi les plus violentes et les plus meurtrières qu’aient connues les États-Unis, le mensuel Inner City Voice était lancé, avec pour sous-titres « Journal de la communauté noire de Détroit » et « La voix de la révolution ». A l’origine du journal, une poignée de militants qui voulaient donner une expression à l’état d’esprit de la population noire locale après les « riots ». Ils ne voulaient cependant pas se contenter de faire de la contre-culture, en vogue à l’époque, car celle-ci était en passe de devenir un marché de biens de consommation au lieu d’une alternative politique au capitalisme américain. Ceux qui ont lancé ICV n’étaient pas des nouveaux venus en politique, ni des journalistes under-ground. La plupart d’entre eux avaient participé aux principaux mouvements sociaux de l’époque et – c’est là la différence avec la contre-culture de l’époque – presque tous étaient ouvriers dans l’industrie automobile.

Le journal, qui atteint un tirage de 10.000 exemplaires en 1969, fonctionnait comme une tribune ouverte à tout individu ou groupe politique engagé activement dans la lutte pour la libération des Noirs : « l’élément fédérateur consistant en la volonté farouche de définir une stratégie pour aboutir à la prochaine lutte de libération des noirs, qui à son tour devait préfigurer et déclencher une deuxième révolution américaine » (p. 37).

L’une de leurs références politiques étaient les élaborations de Lénine sur les journaux révolutionnaires et notamment un article intitulé « Par où commencer ? », paru en 1901 et préfigurant le Que faire ? de 1902. Après une vague de grèves importantes en Russie, en 1901, Lénine tire la conclusion pour le mouvement révolutionnaire russe qu’il fallait, pour construire une organisation révolutionnaire à l’échelle de toute la Russie, commencer par créer un « organisateur collectif », c’est-à-dire un journal. « A notre avis, écrivait Lénine, le point de départ de notre activité, le premier pas concret vers la création de l’organisation souhaitée, le fil conducteur enfin qui nous permettrait de faire progresser sans cesse cette organisation en profondeur et en largeur, doit être la fondation d’un journal politique pour toute la Russie. » C’est dans ce sens que réfléchissaient les révolutionnaires noirs qui sont regroupés autour de ICV après les émeutes de 1967. Pour Lénine, et pour les révolutionnaires de ICV, il ne s’agissait pourtant pas de fonder n’importe quel journal. Celui-ci devait être l’expression politique des exploités, une tribune à partir de laquelle ils puissent parler, c’est-à-dire le cœur d’une organisation permanente qui allait permettre d’aller dans le sens de la fondation d’une organisation révolutionnaire des travailleurs Noirs, la principale minorité raciale de Détroit.

Les Noirs, au plus bas de l’échelle capitaliste américaine

Détroit, dans les années 1960 et 1970, c’était le centre manufacturier de la plus grande puissance industrielle du monde organisée autour de l’industrie automobile. Pour l’extrême-gauche de l’époque, il s’agissait d’une sorte de Pétrograd américain. On y retrouvait 250.000 Noirs travaillant sur les chaînes de production de l’industrie automobile, principalement aux postes les plus bas et les plus difficiles. Par exemple, à l’usine Dodge Main de Chrysler, 99% des chefs d’atelier étaient blancs, de même que 95% des chefs d’équipe, 100% des surveillants, 90% des ouvriers qualifiés et 90% des apprentis en qualification. Les effectifs de Dodge Main reflétaient ceux de la ville dans son ensemble.

C’est l’époque de « négromatisation » (niggermation) et non de l’automatisation des chaînes de production, c’est-à-dire de l’embauche et de la surexploitation de la main-d’œuvre noire. C’est cette « négromatisation » qui a permis à Chrysler et à la puissante industrie automobile américaine de créer cette « immense accumulation de marchandises » dont parle Marx pour parler des sociétés capitalistes. En effet, l’usine de Chrysler Eldon Avenue employait plus de 4.000 personnes au début des années 1970, dont 40% de Noirs. Les conditions étaient particulièrement dures. Selon un rapport de 1973 rédigé par deux médecins, chaque jour 65 ouvriers du secteur automobile mourraient sur leur lieu de travail, soit 16.000 par an. Il y avait donc plus d’ouvriers tués ou blessés chaque année sur leur lieu de travail que de soldats tués ou blessés chaque année pendant la guerre au Vietnam. Mais l’usine de Eldon occupait aussi une place particulière dans le système Chrysler. Produisant des essieux et des boîtes de vitesse, elle pouvait bloquer la totalité de la production de Chrysler.

Poser la question du parti

A la fin des années 1960, l’United Auto Workers, principal syndicat de l’automobile, avait perdu la combativité par laquelle il s’était fait connaître dans les années 1930. Le syndicat ne faisait plus d’efforts pour organiser les ouvriers de la sous-traitance, ni pour syndiquer les Noirs et les femmes dans l’automobile : « Noir ou Blanc, jeune ou vieux, homme ou femme, l’UAW n’offrait pas de solution » (p. 58). Cet état de faits a pour conséquence que le débrayage massif de 4.000 ouvriers, le 2 mai 1968, à l’usine Dodge Main de Chrysler soit le premier en quatorze ans. S’il s’agit d’un mouvement plus ou moins spontané, les révolutionnaires organisés autour de ICV au sein de l’usine étaient à la tête de la grève. Forts de leur succès, ils se dotent d’une organisation au sein de l’usine, le Dodge Revolutionary Union Movement (DRUM).

Lorsque le DRUM a commencé à sortir ses premiers tracts, très vite l’UAW accuse l’organisation de diviser la classe ouvrière selon des critères raciaux. Le DRUM contournait l’UAW, qui refusait de se pencher sur la condition des ouvriers noirs, pour leur permettre de s’élever au rang de sujets politiques. Mais, surtout, le DRUM ne partageait pas la stratégie de la direction de l’UAW : « le DRUM n’avait aucune intention de partager le gâteau avec Chrysler, et faire du profit grâce aux voitures ne l’intéressait pas. Ce qu’il voulait, c’était que les ouvriers prennent tout le gâteau et qu’ils produisent juste de quoi satisfaire leurs besoins sociaux. Et si le DRUM concentrait ses efforts d’organisation sur les ouvriers noirs, il était conscient de la nécessité, à long terme, de coordonner tous les travailleurs » (p. 65).

Après le succès de la grève de mai, le DRUM attira des centaines d’ouvriers noirs dans des manifestations et des meetings. Le DRUM en arriva même à organiser des piquets devant Solidarity House, le siège de l’UAW, pour faire entendre les revendications des travailleurs, pour réformer le syndicat, en dénonçant la politique irresponsable de la direction de l’UAW et les salaires des responsables du syndicat, tout en dénonçant l’embauche discriminatoire à l’usine, la dangerosité du travail, l’accélération des cadences, l’absence de progression dans les catégories, et défendant le contrôle ouvrier sur la production, etc.

Très vite le DRUM a vu que son action ne pouvait pas se limiter à une seule usine et à la seule industrie. C’est ainsi que des RUM (Revolutionary Union Movement) se sont créés partout dans la ville : ELRUM, à l’usine d’Eldon Avenue, FRUM, à l’usine Ford de River Rouge, JARUM, à l’usine d’assemblage de Chrysler à Jefferson Avenue, entre autres. Mais également dans les services, comme UPRUM, dans le secteur poste et télécommunications, HRUM dans le secteur de la santé, ou encore NEWRUM, chez les journalistes. La Ligue des Travailleurs Noirs Révolutionnaires devait les regrouper à partir de juin 1969.

La fin de la Ligue et des leçons pour l’avenir

Après plusieurs succès rencontrés, deux sensibilités commencent à s’exprimer au sein de la Ligue. La première est « pro-usine », et souhaite privilégier l’action sur les lieux de travail. La seconde, sur la base des succès, cherche à étendre l’audience et l’influence de la Ligue, voire à participer plus activement aux actions. La rupture est consommée entre ces deux orientations en juin 1971, seulement deux ans après la fondation de l’organisation.

On pourrait pointer également d’autres limites, notamment le rapport aux ouvriers blancs et aux femmes. Si l’un des buts de la Ligue devait être d’organiser tous les travailleurs, l’insistance excessive et permanente sur les oppositions entre ouvriers blancs et noirs les plaçait en porte-à-faux. Un ouvrier membre de la Ligue raconte ainsi qu’il distribuait secrètement les tracts rédigés par DRUM à ses collègues blancs, par peur de se faire mal voir de ses camarades. A l’usine Eldon, ELRUM refusait toute participation blanche et même celle des ouvriers non révolutionnaires, une grave erreur lorsqu’il s’agissait de construire un large front contre la répression suite aux débrayages. Alors que la Ligue avait formellement cessé d’exister en juin 1971, des grèves sauvages éclatent à l’été 1973 à l’usine de Jefferson Avenue contre sa fermeture, sauf que cette fois-ci ouvriers noirs et blancs ont été parfaitement capables de coopérer dans un but commun, mettant en avant leur appartenance de classe.

De la même manière, les tracts de la Ligue parlaient souvent des « sœurs » noires à l’usine, mais ils n’ont jamais eu une politique spécifique vis-à-vis des ouvrières. Une infirmière, membre de la Ligue, témoigne qu’au sein de l’organisation, les femmes étaient cantonnées au seul rôle de soutien à l’autorité masculine : « Les places ne manquaient pas pour les femmes dans la Ligue, aussi longtemps qu’elles acceptaient d’obéir et de rester invisibles. L’homophobie, bien sûr, était omniprésente » (p. 332).

La particularité de la Ligue a été d’organiser et de mettre en mouvement massivement les ouvriers noirs de Détroit, à une époque où ils étaient marginalisés par toutes les organisations politiques et les syndicats. L’une des expériences les plus intéressantes d’organisation des Noirs sur une base de classe aux États-Unis, à méditer en ces temps de nouvelles révoltes.

On pourra également se référer à la présentation de l’ouvrage faite par Xavier Guessou, le 30 mai, à la Brèche : https://www.youtube.com/watch?v=D2XpvUU6Wms

Seb Scorza
RévolutionPermanente , 22 juin 2015
Les Luttes des ouvriers noirs à Détroit

La ville de Détroit devient un foyer de contestation dans les années 1968. Des ouvriers noirs s’organisent dans les usines pour impulser des mouvements de lutte.

De Ferguson à Baltimore, les africains américains participent activement aux émeutes et aux mouvements sociaux. L’histoire du mouvement des noirs aux États-Unis insiste sur les étudiants et les jeunes des Blacks Panthers. Sous couvert d’intersectionnalité, la lutte des classes est éludée. Pourtant, les africains américains sont très souvent des ouvriers, capables d’attaquer l’appareil de production. Dan Georgakas et Marvin Surkin décrivent les luttes ouvrières à Détroit, bastion de l’industrie automobile, de 1967 à 1974.

La Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires insiste sur la stratégie de la grève générale pour bloquer la société. La Ligue privilégie l’implantation dans les usines et dans l’UWA (United Auto Workers), le syndicat de l’automobile, pour coordonner l’action dans les lieux de production. Mais c’est aussi tout un bouillonnement politique qui permet un développement des luttes sociales. « Des idées autrefois réservées aux marxistes, aux jeunes de la contre-culture et aux groupes féministes se retrouvent alors à l’usine, à l’origine d’innombrables revendications et actions pour accéder à un mode de vie humain. L’éthique du travail capitaliste a été discréditée », soulignent Dan Georgakas et Marvin Surkin. Les ouvriers refusent un travail sans intérêt, monotone et répétitif.

Des journaux et des luttes

Le journal Inner City Voice diffuse des idées ouvertement révolutionnaires à partir de l’actualité locale, nationale et internationale. Le premier numéro donne le ton à travers la description des conditions de vie et de travail dans la ville. Les conflits sociaux sont évoqués de manière très pratique et quasi militaire, avec la question du ravitaillement. Le ton des articles et des photos révèle un journal délibérément provocateur. Malcolm X et Che Guevara demeurent les influences majeures de ce journal possédé et rédigé par des noirs. L’esprit libérateur de la Grande Rébellion de 1967 alimente ses analyses, notamment des conditions de travail dans les usines automobiles. L’ICV n’évoque pas un pouvoir noir abstrait mais agite le spectre d’un soulèvement des travailleurs noirs en marge des syndicats.

Chrysler demeure le principal employeur de Detroit. La firme automobile entend bien maintenir son taux de profit sans investir dans l’innovation et dans le cadre d’un marché saturé. Pour cela, l’entreprise augmente les cadences pour les ouvriers. Les syndicats collaborent avec la direction. « Ce que les firmes attendent – et reçoivent – du syndicat, c’est une certaine prévisibilité dans les relations de travail », décrit le journaliste William Serrin. Les syndicats se contentent de défendre les salaires des ouvriers, mais sans dénoncer les conditions de travail particulièrement éreintantes et mauvaises.

L’université d’État de Wayne comprend de nombreux africains américains, environ 10%. Les militants noirs s’emparent du journal de la fac : le South End. Ils déclarent que ce média n’appartient pas à l’Université, à l’État, ni même aux étudiants. Le journal doit devenir celui de toute la population. Le South End s’adresse aux étudiants en tant qu’ouvriers et habitants des bidonvilles. Le journal se place du côté des exploités pour soutenir les mouvements des femmes et des noirs. Chacun doit pouvoir s’exprimer.

Crée en 1969, la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires regroupe différents secteurs de lutte. Des petits noyaux de militants se regroupent dans chaque usine. La Ligue tisse des liens avec des organisations de blancs de la gauche radicale mais privilégie l’implantation locale à Détroit, plutôt que de construire un mouvement national. L’autofinancement permet d’imprimer tract et journaux mais aussi d’organiser des grèves.

Une contestation dans les usines automobiles

Le nombre d’ouvriers noirs ne cesse d’augmenter à Chrysler et dans l’industrie automobile. Les noirs sont affectés aux postes les plus pénibles et dangereux, comme la fonderie ou la carrosserie. Ils exercent des métiers physiques particulièrement sales, bruyants et à risques. La direction alimente le racisme structurel avec des petits chefs qui sont tous des blancs. Le syndicat défend surtout les ouvriers blancs. Malgré leurs mauvaises conditions de travail, les travailleurs blancs considèrent que leurs intérêts personnels sont imbriqués à ceux du syndicat, de la compagnie et des pouvoirs publics. Ils sont liés aux mouvements progressistes et au Parti démocrate. Le racisme permet de briser la solidarité de classe.

Le syndicat de l’UAW défend les acquis sociaux mais ne lutte pas contre la précarité ou pour améliorer les conditions de travail. Sa direction comprend peu de femmes et de noirs. Les chefs syndicalistes regardent les grèves avec paternalisme. Ils défendent leur petite place dans le pouvoir local. Au contraire, Drum regroupe des ouvriers noirs pour lutter contre l’exploitation. Ce groupe lance un mouvement de grève en 1968. Ses tracts dénoncent tous les problèmes que subit la classe ouvrière.

L’usine d’Eldon apparaît comme le talon d’Achille de Chrysler. Dans cette entreprise, les conditions de travail et les cadences semblent particulièrement dures. La negromatisation désigne les effets néfastes pour les travailleurs noirs de la mise en place de l’automatisation. Une grève à Eldon peut paralyser le groupe Chrysler. Dans cette usine, une unité locale de la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires, appelée Elrum, parvient à s’implanter.

Elrum distribue des tracts pour dénoncer les petits chefs blancs et soutenir les grèves sauvages. Mais le groupe de noirs refuse de donner des tracts aux ouvriers blancs. Ils organisent des grèves avec uniquement les ouvriers noirs. Ce groupe est alors perçu comme raciste et ses modes d’action sont jugés inefficaces. Les noirs qui ont des amis blancs ne respectent pas les piquets de grève mis en place par Elrum et regrettent une lutte partielle et séparée. Des groupes marxistes-léninistes distribuent des tracts à Eldon depuis l’extérieur de l’usine. Ils s’adressent aux ouvriers avec un ton condescendant. Évidemment, les travailleurs de l’usine ne les apprécient pas. La Ligue des travailleurs noirs se coupe des autres mouvements de contestation et semble s’enfoncer dans le sectarisme.

Les contre-cultures à Détroit

A Détroit, la culture populaire accompagne les rébellions politiques. Le blues urbain décrit la souffrance du quotidien industriel. La musique noire devient un véritable phénomène culturel à Détroit. A côté de la Motown et de l’industrie du disque, des centaines d’anonymes chantent, écrivent et produisent partout dans la ville. Des troupes de théâtre indépendantes se produisent sur des avant-scènes, dans des cafés ou des sous-sol d’églises. Des fresques murales évoquent la saga des luttes noires en Amérique. « Comme toujours à Motor City, on découvrait, entremêlées dans le même coin obscur, les traces de l’histoire de la classe ouvrière, du conflit racial et des arts populaires », décrivent Dan Georgakas et Marvin Surkin.

La Ligue des travailleurs noirs réalise un film, Finally Got the News, qui décrit ses activités en 1969–1970. Ce film propose un discours marxiste. Les noirs des États-Unis continuent d’être exploités en premier lieu parce qu’ils sont des ouvriers. Les noirs demeurent majoritaires dans l’industrie et peuvent bloquer l’ensemble de la production par la grève. Le film montre également le racisme qui divise la classe ouvrière. Les ouvriers blancs, qui dénoncent pourtant l’exploitation, préfèrent dénigrer les noirs plutôt que leur patron.

La contre-culture des années 1960 attaque le cadre rigide, matérialiste et frustrant de l’Amérique moyenne. Avant sa récupération marchande, la contre-culture est soutenue par les mouvements révolutionnaires. « Ils se rendaient compte que la contre-culture défiait l’autorité de l’État, la famille nucléaire et la politique traditionnelle en soulevant des questions de fond dérangeantes sur le sens de la vie de tous les jours », soulignent Dan Georgakas et Marvin Surkin. Sexe, drogue et musique deviennent des armes révolutionnaires pour une jeunesse insurgée selon John Sinclair, fondateur du White Panther Party pour soutenir les luttes des noirs. Mais les militants de Détroit n’apprécie pas cet esprit ludique et libertaire. En revanche, les révolutionnaires s’appuient sur la créativité artistique et culturelle à travers les peintures murales, la poésie et d’autres formes d’art pour exprimer des opinions anticapitalistes et anti-élitistes.

Une dérive autoritaire

Le Black Workers Congress (BWC) vise à construire un mouvement noir sur des bases révolutionnaires. Le contrôle de la production par les travailleurs, l’éradication du racisme, le démantèlement de l’appareil policier et la condamnation du sexisme fondent le programme du manifeste. Mais des militants de la Ligue privilégient l’implantation dans les usines et la coordination des luttes locales plutôt que la fondation du nouveau Parti avec une idéologie grandiloquente.

Les femmes demeurent marginalisées au sein de la Ligue. Les nombreuses militantes ne participent pas aux instances décisionnelles de la Ligue. Les femmes sont considérées comme secondaires et ne sont pas censées avoir un rôle moteur dans la révolution. La Ligue critique le mouvement de libération des femmes et ses dirigeants professent des discours ouvertement machistes. Au contraire, le BWC insiste sur l’importance de l’égalité entre hommes et femmes.

En revanche, le BWC ne dispose d’aucune véritable base militante et se contente de professer un marxisme rigide à base de Staline et de Mao. Le petit chef du BWC, assène sa prose rébarbative et bureaucratique. Il se vit en leader de la révolution et passe son temps à voyager. Il préfère la pédagogie et l’avant-gardisme plutôt que les luttes sociales à la base. Il est particulièrement contesté par les ouvriers noirs qui dénoncent son égotisme et son goût du pouvoir.

La Ligue quitte cette mascarade mais n’en sort pas indemne. Une nouvelle Ligue se conforme au modèle de la discipline bolchevique. « L’organisation stricte, l’auto-discipline et l’accent mis sur l’idéologie marxiste constituaient un dispositif destiné à résoudre certains des problèmes qui avaient causé la perte de l’ancienne Ligue », précisent Dan Georgakas et Marvin Surkin. Au contraire, l’ancienne Ligue se rapproche davantage du syndicalisme de base incarné par les IWW. La multiplication des luttes locales doit déboucher vers une insurrections ouvrière.

Le BWC et la Ligue communiste rejettent le réformisme mais aussi les pratiques libertaires et l’autonomie ouvrière incarnées par les IWW. L’échec du souffle égalitaire et anti-autoritaire des années 1960 aboutit dans les années 1970 à un sectarisme fondé sur des concepts rigides de hiérarchie et de centralisme. La Ligue des travailleurs noirs n’insiste plus sur l’indépendance de ses membres et des unités de base.

Une dérive réformiste

Les violences policières semblent particulièrement banalisées à Détroit. La population noire subit l’hostilité des policiers blancs. Après la Grande Rébellion, la bourgeoisie fait tout pour empêcher de nouvelles émeutes. « Les détenteurs du pouvoir dans les villes américaines ont toujours manipulé les différences et les violences raciales pour diviser leurs opposants, réduire les critiques et garder le contrôle, au risque de voir parfois la situation leur échapper », indiquent Dan Georgakas et Marvin Surkin.

A Détroit, les policiers n’hésitent pas à agresser la foule. Ils défendent les mouvements racistes. Les personnes qui commettent des violences racistes semblent peu inquiétées par la justice. Les flics tirent avant de poser des questions.

L’avocat Cockrel et le juge Ravitz pensent qu’il est possible de changer le système de l’intérieur. Ils soutiennent les noirs mais veulent agir depuis les institutions, notamment à travers l’élection d’un juge marxiste. Mais les mouvements noirs dénoncent cette dérive réformiste qui consiste à se plier à la logique du pouvoir pour, au final, ne rien changer. Les exemples de dérives de militants qui ont accédé au pouvoir demeurent nombreux. La lutte dans les usines doit demeurer prioritaire. Mais Cockrel et le juge Ravitz pensent qu’une action depuis les institutions peut accompagner le mouvement de masse.

Le juge Ravitz, une fois élu, semble plus calme et mesuré que les autres magistrats. Cependant, les mouvements radicaux estiment qu’un juge marxiste, malgré ses idées, continue malgré tout à réprimer et à prononcer des peines. Un maire issue de la gauche libérale est élu à Détroit. Mais la situation ne change pas, même si la police semble un peu moins brutale. Les illusions réformistes d’un changement depuis les institutions s’effondrent progressivement.

Une vague de grèves sauvages éclate durant l’été 1973. La dimension raciale de la lutte disparaît pour mettre en avant une dimension de classe. Tous les ouvriers, quelle que soit leur origine, se solidarisent dans la lutte pour défendre leurs intérêts de classe. « Parce que le problème ce n’est pas la race. C’est le système, qui est le système capitaliste. Il oppresse tout le monde : noirs, blancs, chicanos, tout le monde y passe, jaunes, bruns. Et c’est de cette manière que nous devrions voir les choses », déclare un gréviste.

Les limites des luttes

Les parties du livre rajoutées dans l’édition de 1998 se révèlent médiocres. Les auteurs resservent un gauchisme rance bien éloigné du bouillonnement contestataire de la fin des années 1960. Ce sont toujours les mêmes vieilles recettes étatiques et réformistes : l’État doit aménager le capitalisme pour rendre l’exploitation plus acceptable. Mais les annexes fournissent des éclairages indispensables.

Herb Boyd préfère évoquer ses souvenirs à travers « une époque où nous menions des luttes sur les fronts culturels et politiques afin d’éradiquer l’injustice et le racisme généralisés qui étranglaient nos vies ». Ce moment politique reste animé par une perspective révolutionnaire.

Edna Ewell Watson revient sur quelques limites du mouvement des noirs. Le patriarcat et l’homophobie sont dénoncés par le féminisme radical noir. Mais, dans la Ligue, les femmes doivent renoncer à leurs désirs individuels pour se plier à l’autorité masculine. Elles sont considérées comme sans cervelle et instables émotionnellement. Elles doivent également se soumettre à la norme de la monogamie. « Les femmes qui voulaient s’exprimer sexuellement ou faire des expériences dans ce domaine étaient taxées de “légères”, “faciles” ou “racoleuses” », témoigne Edna Ewell Watson. Même les militantes se contentent d’avoir un mari, des enfants et un petite famille. Elles doivent obéir et rester invisibles.

La Ligue apparaît également comme une avant-garde sur le modèle bolchevique, fondée sur la discipline et la prise de décision imposée par un groupe de dirigeants. « La Ligue a eu l’audace de se proclamer formation d’encadrement, mais son style de communication nous faisait paraître autoritaires et moralisateurs », reconnaît même Edna Ewell Watson. Seule l’implication d’une majorité d’exploités peut permettre un véritable changement. Le modèle avant-gardiste favorise au contraire la délégation et la prise de pouvoir. « Nous devons comprendre que notre succès dépend des actions et des décisions collectives, et cela veut dire impliquer réellement chacun », souligne Edna Ewell Watson.

Michael Hamlin insiste sur l’importance de la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires. Cette organisation attire en masse les ouvriers noirs qui semblent alors peu politisés. Les gauchistes semblent échouer à nouer le contact en raison de leur posture autoritaire et de leur sentiment de supériorité. Un langage accessible et un discours radical permettent la rencontre et l’organisation de la lutte. « Nous avons appris à nous exprimer simplement dans un langage qu’ils comprenaient, sans pour autant les prendre de haut. Nous comprenions qu’il fallait parler avec passion. Il fallait la ressentir, cette passion », décrit Michael Hamlin.
Au contraire, le syndicalisme s’est enfermé dans une routine militante qui exclue toute forme de passion. La dimension de classe disparaît en raison de la dérive bureaucratique et de l’absence de mouvements de lutte. Les frontières de race et de classe doivent être dépassées. La théorie et les groupes de réflexions ne s’appuient pas sur des abstractions mais sur le vécu de l’exploitation et du racisme.

Les luttes ouvrières à Detroit permettent de sortir du folklore gauchiste autour des Blacks Panthers. Les luttes des noirs se révèlent bien plus efficaces lorsqu’elles s’inscrivent dans une perspective de grève et de lutte de classe. Cette contestation permet également de découvrir le foisonnement de la culture populaire à Detroit, avec une musique qui évoque le vécu de l’exploitation et incite à la révolte. Ce mouvement prend de l’ampleur lorsqu’il deviant global, à contre-courant de la separation des luttes et des collectifs spécialisés. L’ensemble de la classe ouvrière et du proletariat, y compris les femmes, doit participer activement à la lutte pour ouvrir des perspectives nouvelles.

Zones subversives , 7 juin 2015
Compte-rendu

Enfin disponible en français, Detroit : pas d’accord pour crever raconte une expérience militante hors du commun et peu connue en France, celle de la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires de Detroit.

Mai 68 : pour la première fois depuis 14 ans, l’usine automobile Dodge Main (Chrysler) connaît une « grève sauvage », non autorisée par la direction du puissant syndicat United Automobile Workers. Cette grève implique plus de 4 000 ouvriers, et à sa suite plusieurs ouvriers noirs sont licenciés. Le Dodge Revolutionary Union Movement (ou « DRUM » qui signifie percussion, tambour) est fondé dans la foulée de cette grève. Le combat des ouvriers révolutionnaires de DRUM est double : contre le racisme et pour le contrôle ouvrier.
DRUM va essaimer dans les entreprises de la ville : d’autres Revolutionary Union Movements regroupant des travailleurs noirs en colère vont être formés autour de bulletins d’entreprises à Eldon (Chrysler) mais aussi à Ford, à UPS et même à l’hôpital central de Detroit… Ces différents groupes se fédèrent en formant la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires. Ils attirent à eux des lycéens, des étudiants, et plus largement la meilleure partie de la jeunesse noire révoltée des quartiers déshérités de ce qui était à l’époque la 5e ville des États-Unis.
Leur écho se fait entendre dans de nombreuses autres villes du pays, et les militants de la Ligue tisseront des liens avec des groupes révolutionnaires jusqu’en Europe, notamment avec les Opéraïstes italiens qui s’implantent au même moment dans les entreprises automobiles de Turin et autres. La bourgeoisie ­étatsunienne les prend très au sérieux : le Wall Street Journal s’est dès le départ inquiété qu’un groupe d’ouvriers noirs révolutionnaires soit capable de paralyser des usines stratégiques dans le plus gros centre industriel du pays.

La force des travailleurs afro-américains
Detroit : pas d’accord pour crever montre bien comment les militants qui ont lancé DRUM et la Ligue ont pu effectuer une percée fulgurante au cœur de la classe ouvrière : les travailleurs afro-américains sont la force révolutionnaire par excellence, celle qui pourra entraîner tous les autres opprimés. Ils critiquent sévèrement les Black Panthers, dont les démonstrations de force, avec bérets noirs et armes au poing, sont à leurs yeux trop spectaculaires pour entraîner les masses dans l’action.
DRUM et la Ligue vont donner naissance à une série impressionnante d’activités militantes non seulement dans les entreprises, mais aussi dans les lycées, les quartiers… Ils seront capables de prendre le contrôle du journal quotidien de la fac de Detroit ; ils réuniront des centaines de personnes, Noirs et Blancs, dans un club de lecture ; ils réalisent un film, Finally got the news, qui permettra de diffuser largement leurs idées… La capacité de la Ligue à résister à la répression est exemplaire. Cependant, l’organisation s’effondre dès 1971 au milieu de débats marqués par une grande confusion idéologique.
Après Occupy Wall Street, des mouvements sociaux importants ont éclos dans la classe ouvrière étatsunienne : les grèves et manifestations pour des augmentations de salaires sous le slogan « Fight for 15 » et le mouvement « Black lives matter » contre les violences policières et racistes. L’histoire que raconte ce livre est pleine de leçons pour celles et ceux qui cherchent dans ce nouveau contexte à renverser le capitalisme dans son principal bastion américain, ou ailleurs.

Alfred Garnett
L'Anticapitaliste , 28 mai 2015
Conférence/ débat avec Marvin Surkin
Le mardi 29 septembre 2015    Lille (59)
Ils n'étaient pas d'accord pour crever
Le lundi 28 septembre 2015    Paris (75)
Rencontre autour de "Détroit : pas d'accord pour crever"
Le samedi 30 mai 2015    Paris (75)
Réalisation : William Dodé