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Grain de sable sous le capot
Résistance & contre-culture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972-2003)
Préface de Michel Pialoux. Réédition revue et augmentée (première édition La Brèche, 1990).
Parution : 13/10/2006
ISBN : 274890060X
Format papier : 432 pages (12 x 21 cm)
23.00 €

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D’autres ouvriers auraient pu écrire cette chronique de la chaîne à Peugeot-Sochaux, que j’ai signée du pseudonyme de Marcel Durand pour ne pas m’approprier cette mémoire collective. Je prenais des notes à l’occasion d’événements marquants : prises de gueule avec le chef, rigolades entre collègues, débrayages, grèves. Je voulais garder une trace de cette vie à la chaîne, décrire l’ambiance du travail. Pour moi. Pour les copains de galère aussi. Pour faire une sorte d’album de famille de la dizaine de vrais copains de la Carrosserie.
Huit heures par jour au boulot, ce n’est pas rien. Même si on résiste, la chaîne déteint sur nous. En ville, on continue de courir comme si on était toujours à s’agiter autour des carcasses de bagnoles. On parle fort parce que les machines ne s’arrêtent jamais de nous vriller les oreilles. On laisse des plumes au boulot. Plusieurs copains y ont laissé leur peau.

> Lire aussi Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue

Marcel Durand

Écrit par un ouvrier de Sochaux, Hubert Truxler (alias Marcel Durand) a passé trente ans en chaîne. ce livre raconte la vie au jour le jour d’un OS de base. Il montre comment l’usine ne cesse d’exercer sa violence et comment une résistance, à la fois spontanée et organisée, se manifeste sous des formes toujours nouvelles face aux « innovations » du management.
La singularité de ce texte tient à ce qu’il nous fait entendre la voix d’un « ouvrier ordinaire », c’est-à-dire celui qui d’habitude n’est pas entendu parce qu’il n’a pas de légitimité particulière pour prendre la parole.
L’auteur, incarne la figure du travailleur récalcitrant, conscient qu’il vaut autant que les autres.

Les livres de Marcel Durand sur le site

Dossier de presse
Nicolas Hatzfeld
Revue internationale des livres et des idées , mars 2008
Evelyne Leveque
AMD - Les Amis du Monde diplomatique , février 2008
Pierre
Incendo n°1 , novembre 2007
Fabien Delmotte
Les Temps maudits n°26 , mai-décembre 2007
Florent Le Bot
L'OURS n°370 , été 2007
Charles Heimberg
Le Courrier , 05/06/2007
Lucie Mercier
A babord ! , avril / mai 2007
À contretemps , avril 2007
A. S.
La Marseillaise , 28/03/2007
Marie-Claire Calmus
L'émancipation syndicale et pédagogique , 7 mars 2007
Dominique Campistron
L'Est Républicain , 27/01/2007
Anne
JCR-RED , 10/01/2007
Renaud Lambert
Le Monde diplomatique , 01/2007
Guillaume Davranche
Alternative Libertaire , 01/2007
Naïri Nahapétian
Alternatives Economiques , 01/2007
Actes de la recherche en sciences sociales n°165 , décembre 2006
Marcel Cornier
L'Echo des Vosges , 24/11/2006
Denis Chollet
Le Patriote , 10/11/2006
Sophie Dougnac
L'Est républicain , 19/10/2006
Roland Pfefferkorn
La Marseillaise , 12/10/2006
Sonya Faure
Libération , 09/10/2006
Thierry Chauffour et David Martin
France 3 Franche-Comté , 2004
Christine Rondot
Est Républicain , 28/11/90
Jean-Paul Molinari
Quinzaine littéraire , 16-31/10/90
SUR LES ONDES
Radio Panik 105.4Microcité Rencontre avec Michel Pialoux et Marcel Durand, émission enregistrée à La maison du Livre, Roubaix, le 3 février 2007 (diffusion le 26 février 2007)
30 ans d’usine

Avec la réédition augmentée de Grains de sable sous le capot, ce sont trente-cinq années d’usine et d’écriture – en permanence entre opposition et sécession, négociation et sabotage, délimitation des territoires intimes et des territoires communs – qui nous sont données à lire.

Il faut s’offrir Grains de sable sous le capot. Pour le plaisir de la lecture d’abord. Voilà en effet un auteur bien installé dans son bonheur d’écrire, irrépressible. Une écriture économe, précise, efficace, guidée par l’action. Une sobriété industrielle ? Une construction sachant varier le rythme, s’arrêter à bon escient, multiplier les notes et saynètes pour tantôt composer un tableau, tantôt dérouler un récit. Une plume qui, sachant suggérer là où point trop n’en faut, offre au lecteur d’innombrables occasions de prolonger l’esquisse, entrer dans la scène, finir les personnages. Une vraie générosité d’écrivain sûr de ses ressources, du monde qu’il a à proposer et sachant cadrer l’imagination pour lui éviter de s’embourber dans les stéréotypes. Il parle d’un monde qu’il connaît sur le bout des doigts.

Il faut s’offrir ce livre pour le moral. Parlant de l’usine, ce livre prend le contre-pied des images les plus courantes. Si l’écriture de Marcel Durand (Hubert Truxler pour l’état civil) remonte à ses jeunes années, l’idée de construire et, peu ou prou, de faire oeuvre remonte à la nécessité de faire pièce aux discours managériaux des années 1980. Il fallait faire face aux argumentaires sur la nécessité de moderniser les entreprises et, pour ce faire, d’introduire les méthodes japonaises qui fascinaient le patronat et l’encadrement. Une partie des sociologues du travail baissaient pavillon, au motif que les pertes d’emploi rendaient obsolète la critique du travail. Et puis, au fil des années 1990, l’image de l’usine s’est trouvée prise entre la nostalgie branchée et la dénonciation de la souffrance ouvrière. Un regain de sympathie pas toujours exempte de condescendance, et qui n’est pas sans susciter malaise : au-delà des discours qu’on tient sur eux, comment les ouvriers vivent-ils leur situation, qu’en disent-ils et que font-ils ? Et voilà qu’Hubert Truxler nous apporte la chronique truculente d’une résistance ouvrière. Effet roboratif immédiat facilité par l’inventivité lexicale du texte : l’atelier est la scène où ils réinventent sans cesse leur rôle en réaction au script que l’encadrement s’évertue à leur faire jouer.

Le gang des planches de bord, les trois K et les Hen-Heins

Après quelques brèves pages d’entrée en matière, les présentations se font sans ambages. D’abord, sur le lieu du travail – les chaînes de montage – le gang des planches de bord avec qui tout commence, dont les principaux personnages sont le Gros, Nanard et l’Arpette, auxquels s’agrègent Michou, Alaing, le Chti, Gringo, la Flèche, Yougo, etc., autant d’individualités qui forment le socle du récit des premières années, les années de jeunesse, les années 1970. Cela suffit pour entamer l’initiation, à base de gags : gazole dans le tuyau d’air comprimé, boîte à outils garnie au munster, noix de graisse dans la poignée de main. C’est le tarif « copains ». Vis-à-vis des carrosseries, on entre dans le « lancer de planches de bord », le cacher de composants rares, l’interversion de pièces. Contre les autres secteurs, cela se règle à coups d’arrosages ou de concours de chant, tandis que des cris d’animaux saluent les visiteurs. La chaîne, parfois, a droit aux discrets sabotages qui font les meilleures pauses. À l’égard des gens déplaisants, fayots et autres rouleurs de mécaniques, avec les chefs surtout, le gang applique le « régime dur », variante autochtone du principe du bizutage. Ainsi s’installe ce qu’un anthropologue allemand, Alf Lüdtke, appelle le sens de soi, l’Eigensinn, qui se décline à toute échelle, de la personne au groupe de copains et du groupe au collectif des OS, les ouvriers spécialisés qui forment la piétaille de l’usine. Et qui s’éprouve sans cesse. Tout geste est ainsi mis en perspective : « Les fayots font la séance apéritive quand la journée est terminée. (…) Nous entamons le Ricard tôt en journée – et ça se passe au poste [de travail]. Un Ricard, ça se déguste. Il sert à créer une ambiance. L’avaler cul sec après le boulot, il faut être dingue ! »

Avec les années 1980, la transition est rapide : « Tout le monde attend que Mitterrand agisse à notre place. La direction Peugeot se presse de nous presser comme des citrons ; mais elle est trop pressée et nous sommes trop mûrs. On lui saute à la gueule. L’automne sera chaud. Il est chaud. Il fut chaud. » Arrivent les trois K qui dominent la partie suivante : les kamarades, les kadres et les kons. Décalé par rapport à cette représentation militante d’un konflit auquel il participe, Marcel Durand conte par le menu, par le ras de terre du poilu récalcitrant, la bataille de 1981, longue série de débrayages quotidiens d’une minorité d’ouvriers. L’enjeu est double : les attentes ouvrières vis-à-vis de la gauche d’une part, et, de l’autre, l’impact d’un net mouvement d’intensification du travail visant à faire face à des pertes se chiffrant par milliards de francs. On fait connaissance avec les cravates : les tenants du commandement, que la direction réquisitionne pour leur faire faire pression sur les ouvriers grévistes. Serrant de près les cortèges de grévistes qui sillonnent les ateliers, les Kadres se transforment en « suivettes ». Les manœuvres varient, des pressions des chefs au poste des grévistes, aux quolibets voire aux coups qui se perdent : « Une cravate est à trois pas devant moi, légèrement détachée du cortège qui reprend son allure normale. Je me rapproche, décoche un coup de pied au cul bien placé et rentre dans les rangs, sifflant innocemment. » Semaine après semaine, la grève s’essouffle. Toutefois, elle desserre l’étau répressif mis en place au cours des années qui avaient suivi 1968.

Troisième partie : exploration du monde des « hen-heins », ces réfractaires auto-désignés d’après le bruit d’une visseuse qui visse, puis tourne dans le vide. Retour de l’impertinence qui, cette fois, conforte les liens de solidarité et de respect formés dans la grève. Création d’une contre-culture, explique Durand, qui décrit les cercles concentriques de cette reprise collective. Et qui cible le repoussoir : « Siap ! », le nom du syndicat maison claque comme une insulte. « Traiter un gars de Siap déborde largement sa signification syndicale, déjà peu reluisante. Pour les ouvriers de Sochaux, siap signifie surtout fayot, fumier, feignant, Cravate. Bref, tout ce qui est pourri. » Les Hen-heins forment des réseaux à travers l’atelier, se rendent visite de chaîne en chaîne, « parlent du dernier coup fumant » et préparent le suivant. Badges du CDM (Club des mécontents) sur les bleus d’entreprise, détournements des systèmes qualité, ripostes aux nouveaux modes de management et réactions à l’emploi discriminatoire des ouvriers immigrés. « Les Hen-Heins sont le grain de sable de cette mécanique trop bien huilée ». Contre l’alourdissement des charges de travail, récits de refus pied à pied, d’ouvrier à chef, au fil des jours. Des combats pour réfractaires aguerris, le grand art de la résistance. Et, plus facile, plaisant même, les mille et une façons de ridiculiser les fayots, ou de garder à distance les chefs qui font ami-copain. Pourtant, les marges se resserrent : STO (samedis de travail obligatoire), lutte contre l’absentéisme, etc. Face à cela, la résignation affecte des ouvriers qui vieillissent, depuis la fermeture de l’embauche en 1979. La chronique est mitigée, de ce fait.

Nanard part à la retraite

Ici s’arrêtait le livre initial, publié en 1990 aux éditions de La Brèche et fort peu remarqué à l’époque. Mais la faconde ne s’est pas tarie. Cette seconde édition comprend deux nouvelles parties. La première retrace une grève survenue en 1989, touchant d’autres sites de Peugeot, sous forme d’arrêts de travail quotidiens. S’il s’agit là de salaires, le récit reste campé au ras des débrayages quotidiens. Un point de vue exceptionnel sur les tergiversations, les élans, les réticences ainsi que sur les pressions hiérarchiques et, là encore, les frictions avec les « suivettes ». La seconde reprend les événements ordinaires par lesquels tout change sans que rien ne change. Transfert vers un nouvel atelier aux techniques ultramodernes et échec d’un management convivial, changements de costume et autres réformes cosmétiques, catastrophe des 35 heures exposée par le menu, systématisation de l’intérim, mais aussi guerre des transistors entre ouvriers sur les chaînes. Et toujours, au coin de la page, Charlot réinventé. Le final, départ à la retraite de Nanard, se fait en costume en serge peignée, noeud papillon et chapeau.

Dans une remarquable préface, Michel Pialoux présente l’auteur, avec lequel il est devenu ami. L’écriture, tôt venue à Albert Truxler, s’est très longtemps limitée à de brèves notes, adressées depuis l’enfance à des proches. L’usine n’a rien modifié à cette écriture incessante et modeste, pratiquée sur des feuilles disparates, et souvent de récupération. Des feuilles que, pour distraire les copains, il faisait parfois passer à ses proches. Puis, lors de la grève de 1981, c’est un ami qui lui suggère d’écrire sur le mouvement auquel tous deux participent. L’écriture change de statut : exprimer un point de vue gréviste ne se réduisant pas à l’expression syndicale. De là, par la suite, tout en continuant sa chronique, il reconstitue avec les anciens copains le bon vieux temps du gang des planches de bord, dont l’exceptionnelle pétulance s’explique. La suite se fait, comme naturellement. Au point qu’on en oublierait presque que l’ensemble s’étend sur plus de vingt ans, que derrière l’apparente légèreté, nous avons là un travail ouvragé avec soin.

Il faut s’offrir ce livre qui, en bousculant les repères, provoque la réflexion. Dès leur mise en circulation, les feuillets bricolés suscitent des réactions diverses. Les copains les apprécient. Ils sont remarqués et soutenus par l’écrivain Jean-Paul Goux, auteur des Mémoires de l’enclave, et par Michel Pialoux. Mais cela n’a rien à voir avec l’engouement qui a parfois entouré d’autres auteurs ouvriers, pittoresques ou emblématiques d’un destin engagé, Léonard le maçon-député, Constant Malva le mineur courtisé, Augustin Viseux le militant exemplaire, etc. Là, les éditeurs renâclent. Les syndicats ignorent ce spécimen inassimilable. Et les lecteurs, au premier abord, sont souvent désarçonnés. Grains de sable détonne par rapport aux canons de la dignité ouvrière. Les comportements exubérants, les facéties parfois discutables, le langage radicalement non conformiste déroutent le lecteur qui cherche la classe ouvrière, ou sa disparition. Il devient lumineux, par contre, pour celui qui accepte de suivre des personnes en train de se recomposer sans cesse pour résister à l’incessante tendance de l’usine à les intégrer, les assimiler, les ingérer. Le combat ne se résume pas aux voies balisées de la revendication syndicale, qui sélectionne tant les thèmes recevables que les adversaires dicibles. Le cas des dénonciations ciblées de chefs indignes dans les tracts de Lutte Ouvrière – une rubrique que, de la Direction des ressources humaines aux vestiaires ouvriers, l’on commente en faisant mine de ne pas y toucher – montre combien les controverses sociales étouffent dans les canaux officiels de la communication et de sa contestation. Des canaux qui, de façon symétrique, façonnent une même image de la dignité ouvrière : sens du devoir, amour du travail et de la qualité, discipline et dévouement. Autant de conventions que Marcel Durand ignore, par principe. Il s’agit d’abord de soi, de son corps, de son âme, de l’image de soi. La tenue de travail peut devenir enjeu, aussi bien que la caisse à outils, les suggestions de modification de geste ou d’équipement, les temps chronométrés ou l’entretien d’évaluation.

Moi, Nous et Eux

Vivre à l’usine consiste aussi à composer de l’entre-soi, à faire vivre du lien social autonome et, parce que c’est nécessaire, du lien alternatif aux systèmes intégrateurs. Pour éclairer l’enjeu, on peut se référer à une formulation élaborée par l’historien Pierre Laborie à propos de l’opinion des Français sous l’occupation-collaboration, parlant de « penser double ». À l’usine, vivre suppose d’arbitrer sans cesse dans ce jeu d’acceptation et de refus. De repositionner ses propres repères, de délimiter les territoires du « moi » et du « nous », surtout du « nous » et du « eux », d’en définir la consistance et le contenu. À ce jeu vital, trop de raideur épuise, trop de relâchement abaisse la garde. Quand un mot d’ordre syndical de grève est trop désinvolte et ne mérite pas d’être suivi, on reste au poste. Mais pas question pour autant d’en prévenir le chef, habitué à vous faire remplacer systématiquement et qui se trouve interdit, avec son remplaçant inutile. La dignité, ici, se réaffirme avec classe. Faire de l’entre-nous suppose aussi, à chaque instant, de promouvoir le bon liant, de refuser les autres. De tenir tête au racisme d’un copain, de jeter devant les yeux du directeur un sandwich offert à l’inauguration du nouvel atelier, de disqualifier les tentations du fayotage. De repousser, encore et encore, le chef sans cesse relancé par l’encadrement dans des offensives de reconquête. Étalées sur trente-cinq ans de pratique, les chroniques rétablissent le travail quotidien qui s’effectuait dans les années 1970 comme celui des années 2000, réduisant singulièrement l’écart entre les époques supposées de l’apogée de la classe ouvrière ou de sa destruction.

Durand – Truxler fait ressortir également l’articulation des échelles. Le livre articule le temps lent du mouvement quotidien et le temps intense du conflit collectif. Ce dernier, considéré par l’en-bas, ne perd pas toute signification stratégique. Durand n’est pas Fabrice perdu dans le chaos de Waterloo, ni Georges Séguy se prenant les pieds dans le tapis de Billancourt au sortir des discussions de Grenelle en mai 1968. Ni stratège ni troupier, il participe, intervient parfois, suit aussi. L’enjeu gréviste sans cesse retravaillé prend de la consistance à travers les réseaux sociaux qu’il mobilise. Surtout, le livre montre comment l’empreinte d’une grève affecte le monde de l’atelier, comme épreuve d’une vérité forte. Cette empreinte perdure, traversant la répartition des gens sur les chaînes et la distribution des fonctions. Le respect qui s’est étalonné alors reste dans les esprits, et sous-tend une carte sociale aussi présente qu’invisible au néophyte. Pour la maîtrise, l’héritage gréviste est une eau dormante qu’il faut ne pas réveiller. L’image des syndicats est elle aussi modifiée. Entre eux et les réfractaires, le lien n’est ni naturel ni mécanique. Le livre de cet ouvrier, longtemps syndiqué sans plus, fait plutôt ressortir la fragilité du syndicalisme, souvent vu comme une structure malgré le soin que met une forte minorité à le soutenir dans les moments de tension.

L’épaisseur temporelle de ce journal d’une vie d’usine pourrait nourrir d’autres réflexions. Si Durand – Truxler reste, de bout en bout, ouvrier spécialisé puis agent de fabrication dénué de toute réelle promotion en 35 ans d’activité, son cas ne représente qu’une partie des trajectoires qu’il évoque. À côté de ceux qui, comme lui, doivent perdurer avec un corps dont le vieillissement est de moins en moins adapté à l’organisation du travail, quelques autres bifurquent, certains tournent casaque. Beaucoup plus nombreux sont ceux qui ne font que passer dans ce monde que parfois ils rejettent et où, plus récemment, ils n’arrivent pas à se faire embaucher. Original par son écriture, exemplaire par regard, l’écrivain ouvrier apparaît entouré de compagnons de passage. Son point de vue n’en est que plus précieux. Il illustre combien vivre dans un système aussi sophistiqué qu’une usine automobile est affaire de sécession avant que d’opposition. Face à ce que le psychiatre Bernard Doray appelait une folie rationnelle en parlant du taylorisme, il faut marquer la désaffiliation. D’où les mille façons de faire le fou pour ne pas le devenir. Réaction personnelle, réaction collective. Hors de l’usine, au demeurant, notre homme est fort civil. Passionné de rencontres, il rencontre aux Antilles une femme qu’il épouse. Entraîne, plus tard, ses enfants adolescents dans des voyages en auto-stop. Il a lu des livres en tous genres et nombreux, en a aimé certains avec force. Il ne campe pas dans son pré carré. Son rappel n’en prend que plus de force : l’usine fabrique des ouvriers qui, jamais, ne se réduisent à un collectif salarié et reprennent prise sur eux-mêmes en produisant à leur tour leur contre-culture. Une part de notre monde que Marcel Durand rappelle à notre bon souvenir. Merci l’artiste.

Nicolas Hatzfeld
Revue internationale des livres et des idées , mars 2008
Retour sur la condition ouvrière

C’est en enquêtant aux usines Peugeot de Sochaux Montbéliard que Michel Pialoux rencontre Hubert Truxler alors ouvrier à la chaîne. Il n’existe pas beaucoup d’ouvriers qui écrivent leur travail quotidien à l’usine. Huber Truxler précise « D’autres ouvriers auraient pu écrire cette chronique de la chaîne à Peugeot -Sochaux, que j’ai signée du pseudonyme de Marcel Durand pour ne pas m’approprier cette mémoire collective. »

Ce témoignage de trente ans à la chaîne chez Peugeot d’un libre penseur nous plonge dans le quotidien et alimente ainsi une analyse sociologique.

Le récit commence au début des années 1970, dans cette usine « grande comme une ville », où « environ trente-cinq mille ouvriers s’esquintent la santé sur des chaînes grinçantes ». Cette édition augmentée s’achève en 2003. Ce n’est pas un livre de combat. Juste un livre de résistance et c’est déjà beaucoup. Une résistance silencieuse. Une résistance qui s’entend si peu hors des murs de l’usine. Et qui pourtant devrait tous nous concerner.

Michel Pialoux a su clarifier la portée et la différence de ce texte avec des discours militants où syndicaux. Ici on est « au ras de la chaîne » avec comme unique perspective celle de l’entourage immédiat ; les collègues, les petits chefs, les amis, « les fayots ». Michel Pialoux insiste sur le fait qu’un tel témoignage, portant sur la longue durée d’un itinéraire d’OS, constitue une précieuse source d’information sur des aspects des mutations du travail que les sciences sociales ont beaucoup de peine à mettre à jour. Il s’agit d’une mémoire inédite, d’une mémoire enfouie, mais surtout d’une mémoire sans laquelle on ne comprendrait rien à l’histoire de la production automobile. Par ailleurs, l’écriture de soi est un acte d’appropriation culturelle qui est loin d’être évident pour un ouvrier.

Dans cet ouvrage tout y est : le travail, son découpage, les horaires, la distribution des heures supplémentaires, les salaires, la précarité, la flexibilité, les recompositions de poste, la répression, la sous-traitance, etc. Une mine d’information précieuse pour le sociologue et pour nous tous. On y perçoit aussi l’analyse patronale d’intensification du travail, d’augmentation de la productivité, des chronométrages qui les sous-tendent et de leurs effets. C’est à travers les gestes de la vie quotidienne qu’Hubert Truxler rend compte des augmentations de productivité de 25 % que Peugeot a réussi à aller chercher au début des années 1980, le tout sous couvert de « modernisation ». Même la question de la santé et de la sécurité du travail et son corollaire, les accidents du travail y apparaissent. C’est une préoccupation constante des ouvriers de la chaîne qui sont fatigués parce que soumis à des cadences infernales.

Michel Pialoux apporte dans son livre « retour sur la condition ouvrière » une analyse historique et politique des conditions de travail à l’usine et les transformations opérées sur une période de trente ans. Pour mener le plus intègrement possible son investigation sociologique il utilise les entretiens, dans la ligne de la « Misère du monde » de Bourdieu afin de surmonter l’écart entre l’ouvrier et les « experts », dont il fait partie. C’est le langage qui fait obstacle, et qui dénonce le fossé entre le monde des intellectuels et celui des ouvriers. Mais en encourageant la publication de « grain de sable sous le capot » Michel Pialoux réussit le pari politique et linguistique de jeter un pont entre les deux mondes, ouvrier et intellectuel. Ainsi pousser un ouvrier à publier ce qu’il écrivait pour lui-même et à rejoindre par ce travail la littérature qui jusqu’ici ne semblait dévolus qu’à ceux qui avaient fait des études. C’est dans ce travail sur le langage que la résistance au broyage de la machine capitaliste prend corps, écrire un livre là où on en était réduit à griffonner ses impressions. Décidément cette complicité intellectuel du sociologue et de l’ouvrier justifie complètement les dernières pages de « grain de sable sous le capot » ou à propos de la destruction de la bibliothèque ouvrière Durand/Truxler nous dit : « Il faudrait placer une stèle à l’endroit originel de la bibliothèque. Et surtout y graver cette épitaphe : « un ouvrier qui lit est dangereux ».

C’est contre cette destruction et contre la démolition physique et psychologique, entraînée par des conditions de travail aggravées, que se dressent ces deux livres.

Pour préparer cette conférence/débat vous pouvez aussi lire :
Carnets d’un intérimaire de Daniel Martinez Ed. Agone.
Les gens d’usine, 50 ans d’histoire à Peugeot Sochaux Nicolas Hatzfeld. Ed de l’Atelier.

Evelyne Leveque
AMD - Les Amis du Monde diplomatique , février 2008
Compte-rendu

« Ceux qui luttent peuvent perdre, mais ceux qui ne luttent pas ont déjà tout perdu »
Grévistes de Peugeot, 1989.

Trente années passées sur les chaînes de montage de l’usine Peugeot de Sochaux, une « vie » à l’usine ! Voilà ce que raconte un ouvrier spécialisé (OS) dans ce terrible bouquin, un témoignage très éloigné de celui du classique militant syndicaliste ou politique, plutôt celui, plein de vie et de vrai, d’une « forte tête » (hostile à la hiérarchie, l’embrigadement et toujours prêt à faire grève) qui est resté à l’écart de la culture militante et des idéologies déformantes. Marcel Durand fait bien sûr le très cruel et très classique portrait de l’usine, lieux de mort où l’ouvrier doit « perdre sa sensibilité, tuer sa personnalité, s’abîmer moralement et physiquement » ; mais il nous montre aussi comment, en trente ans, se sont transformés le travail, l’usine, le s ouvriers et de leurs pratiques.
Le plus passionnant est sans doute la description, parfois très drôle, de la résistance quotidienne des ouvriers sur la chaîne (résistance individuelle mais bien souvent collective, entraide, combines, etc.). Résister pour tenir le coup face aux restructurations successives et à l’intensification des cadences. Les années 70 voient l’explosion de ce qu’on a appelé « l’antitravail ». Cela peut-être le simple refus de saluer son chef, le retard, l’absentéisme (parfois organisé collectivement), la malfaçon pour quitter plus vite cette « saloperie d’usine » ou faire chier le chef, le fait d’aider un gars sur la chaîne pour qu’il puisse aller se reposer, les jeux et les blagues (« faire le fou pour ne pas devenir fou »), le blocage de la chaîne afin d’aller boire un café), etc. , une résistance aux formes multiples que l’encadrement combat de son mieux mais qui s’adapte aux nouvelles mesures de contrôle…. une course de vitesse.
Mais parfois c’est le ras-le-bol et la grève éclate, l’occasion de « manifester son mécontentement et relever la tête en adulte responsable », de s’exprimer. Grève d’autant mieux suivie si elle est à l’initiative de « la base » et non des syndicats qui dans ce témoignage n’échappent pas à la critique. Eux qui doivent « courir pour rattraper, endiguer, canaliser et récupérer les débordements », dont les « cuisines habituelles » entraînent la méfiance et dont les revendications ne collent pas avec les problèmes réels des ouvriers.

Au fil des pages on découvre comment, à partir des années 80, le patronat introduit de nouvelles méthodes de travail (robotisation et informatisation qui en fait ne font qu’accroître la charge de travail, stocks zéro, flux tendu, etc.) et de management afin de briser la résistance ouvrière et d’augmenter sans cesse la productivité.
C’est notamment sur le contrôle du temps que va se jouer l’affrontement. Le patronat grignote chaque jour, chaque minute : réduction/suppression des poses, heures supplémentaires, rattrapage, travail le samedi, flexibilité, annualisation, intensification du travail, augmentation des contrôles, répression, sanction (contrôle plus serré des arrêts maladies), etc. Les rares moments de « liberté » disparaissent, on ne peut plus boire un café, fumer une clope, discuter avec un collègue… Du point de vue du rapport au temps, la victoire du capital semble écrasante et ruine bien des pratiques de résistance ou de survie : « Les OS ne s’amusent plus, il n’ont plus le temps », « l’heure est à la morosité ».

Cet aspect matériel s’accompagne aussi d’une offensive de type idéologique pour casser les liens de sympathies, les groupes, désagréger les formes de solidarité construites dans les ateliers, brouiller les repères. Des cabinets de consultants sont appelés à la rescousse, des méthodes managériales américaines ou japonaises introduites : imposer de faux consensus, faire adhérer l’ouvrier aux nouvelles valeurs de l’entreprise (autocontrôle, motivation, responsabilité, publicité, esprit d’équipe, compétitivité entre équipe, entre ouvriers), l’intégrer par un véritable « bourrage de crâne ». On utilise même un nouveau vocabulaire, véritable novlangue, et l’OS devient un « opérateur ».

L’apparition du chômage de masse à partir des années 80 et la multiplication des licenciements contribuent à cette débâcle1. Une partie de la production est alors réalisée à l’étranger et filialisations, délocalisations, externalisations, sous-traitance, temps partiel (loi Aubry) et intérim se développent. La loi sur les 35 h officialise ensuite des années d’expérimentations patronales visant à intensifier l’exploitation.

Ce qui se perçoit aussi à la fin du bouquin, c’est bien la modification de la classe ouvrière elle-même que provoque cette vaste restructuration. Les nouveaux ouvriers embauchés sont bien souvent des intérimaires, « la nouvelle race des exploités, les immigrés de l’intérieur ». Ils n’ont pas l’expérience du « vieux » mouvement ouvrier et, bien que dans la quasi-impossibilité de faire grève, ont bien conscience de l’insécurité et de la précarité de leur situation. En découle un je-m’en-foutisme évident et un retour de l’indiscipline qui inquiète les patrons car les « jeunes des cités » ne sont « pas timorés » et ont « du répondant verbal et le réflexe vif des poings ».

Le livre est frappant de par le contraste avec le discours dominant sur les ouvriers qui auraient, paraît-il, disparu. Il n’en est rien. Si, à l’échelle mondiale, la classe ouvrière est en perpétuelle expansion, en France le nombre d’ouvriers est aujourd’hui proche de celui des années soixante : autour de 6,5 à 7 millions d’ouvriers selon les statistiques officielles (contre 7,5 en 1962). De part l’accroissement de la population active, leur importance relative a diminué, ne représentant plus que 27% des travailleurs. Toujours aussi nombreux donc, mais bien moins visibles car les concentrations industrielles regroupant des dizaines de milliers d’ouvriers ont disparu pour laisser place à des myriades de PME sous-traitantes2. C’est surtout « l’identité ouvrière » qui a disparu, cette reconnaissance personnelle, collective, officielle et culturelle de la masse des travailleurs en bleu3.
En tout cas, après cette lecture, on ne voit plus la voit ure comme un sale objet inutile mais comme une incroyable somme de gestes, de travail, de sueur, de peine et de souffrance.

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1 Entre 1982 et 1987, sous la présidence de Jacques Calvet, l’effectif des usines Peugeot passe de 65 000 à 40 000 salariés. Chez Renault c’est Georges Besse qui s’est chargé du boulot.

2 En 1979, les usines Peugeot de Sochaux comptaient 43 000 salariés, contre 15670 en 2003.

3 Ce n’est d’ailleurs probablement pas un hasard si dans les années 90 Peugeot décide d’affubler ses ouvriers de combinaisons vertes. Il y a certes l’influence (parait-il stimulante) de cette couleur sur le psychisme, mais sans doute un autre objectif : « effacer le bleu de notre mémoire ouvrière ».

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Pierre
Incendo n°1 , novembre 2007
Compte-rendu
Ce que décrit ce livre original n’est pas d’un genre propre à attirer le feu des projecteurs. Sous le pseudonyme de Marcel Durand, Son auteur y narre des épisodes marquants d’une trentaine d’années de travail à la chaîne, comme ouvrier spécialisé à l’usine Peugeot de Sochaux. Le récit commence au début des années 70, dans cette usine « grande comme une ville », où « environ trente-cinq mille ouvriers s’esquintent la santé sur des chaînes grinçantes ». Il est à remarquer que le texte avait déjà paru en 1990 (La Brèche) et s’achevait initialement à la fin des années 80, tandis que cette édition augmentée lui donne un terme en 2003.
Les différentes périodes parcourues amènent à réfléchir sur les transformations historiques du monde du travail au cours de ces dernières décennies et à faire un « retour sur la condition ouvrière », pour reprendre le titre d’un livre du sociologue Michel Pialoux (et de Stéphane Beaud), qui signe la préface de l’ouvrage. En tant que témoignage de première main, le texte est d’ailleurs assez rare, puisque peu d’ouvriers prennent la plume. Dans un style frondeur, renforcé pat un humour omniprésent, Durand – de son vrai nom, Hubert Truxler – offre une peinture détaillée des différents rapports entre OS et avec la hiérarchie, ainsi que des méthodes successives de « management » ou des opérations de travail.
A l’écart du discours politique (voire syndical) traditionnel, l’ originalité du livre réside dans l’insistance à repérer des formes, même apparemment anecdotiques, de contre-culture ouvrière et de résistance quotidienne à la logique d’organisation du travail (enjeu de la cadence, du chronométrage – en donnant l’impression de travailler vite de façon à faire croire que nous avons une surcharge de travail » – des méthodes d’autocontrôle, etc.) et contre la hiérarchie : « le non-salut d’un chef s’inscrit dans la lutte quotidienne ». Ces descriptions concernent plus particulièrement quelques groupes d’ouvriers, les « copains de galère » que sont « le clan des planches de bord », ou les « hein-hein ». Opposition aux « petits chefs » et aux « cravates » (l’encadrement), mais aussi à la complaisance des collègues « fayots » sont leurs signes distinctifs. Bien que Durand ait adhéré un temps à la CGT (le syndicat le plus « potable » de l’usine), il définit la démarche des ouvriers comme une « rebuffade un chouia syndicale, un poil révolutionnaire mais sans base politique définitive. Mouvance anarchisante, alors ? Une pincée sans doute ».
L’aspect chronologique permet néanmoins d’appréhender des changements très significatifs selon les périodes. Une opposition assez nette apparaît entre les années 70 et 80, séparation encore renforcée dans les années 2000 : « En 1973, dans la microsociété du clan des planches de bord, les ouvriers tiennent encore tête à leur chef. S’il hausse le ton, le chef se retrouve devant un bloc déterminé. » Cette période est marquée par une humeur blagueuse, qui donne lieu à de nombreuses descriptions de farces ou d’actes de sabotage. Tour cela ne se présente pas comme la contre-culture révolutionnaire qui dégénérera le monde, puisqu’il s’agit d’abord de « faire le fou pour ne pas le devenir », mais constitue l’indice, dans l’après-68, d’un rapport de force favorable aux ouvriers et d’un esprit réfractaire qui se retrouve à travers l’utilisation d’un langage propre, souvent savoureux.
Durant la période suivante, sur fond de désillusion mitterrandienne, s’imposent les restructurations, la cessation de l’embauche, la dispersion des militants, la rationalisation accrue du travail et le développement du management. Le livre décrit bien la généralisation, au nom de la modernisation, de l’autocontrôle par des dispositifs « participatifs », de la recherche du consensus où le chef tutoie et demande d’intérioriser les valeurs de l’entreprise, des entretiens personnalisés et d’un vocabulaire euphémisant (« opérateur » pour « ouvrier », « ligne » pour chaîne, etc.). Dans un contexte de désenchantement et de peur (chômage, précarité), tout cela aboutit à l’« ambiance pourrie » des années 2000, où se normalisent l’usage de l’intérim (en brandissant la carotte de l’embauche), de l’externalisation et de la flexibilité (notamment suite à l’instauration des 35 heures), l’intensification du travail et finalement l’« envie de se barrer ». Inutile, on le voit, d’adhérer à un ouvriérisme naïf, pour se féliciter de l’éclairage donné ici à un groupe social toujours important en France. Ce livre, d’ailleurs prenant, n’essaie pas de vanter les vertus intrinsèquement révolutionnaires d’un ouvrier générique et ne nie pas, par exemple, l’existence du sexisme ou du racisme chez certains ouvriers. Néanmoins, il participe, comme le note Michel Pialoux, de l’ambition de « donner des ouvriers une autre vision que celle qu’on a habituellement d’eux, comme des gens soumis, aliénés » et y réussit. À cet égard, les longues descriptions des deux grèves importantes de 1981 et 1989 constituent sans doute aussi des moments forts du livre, car on y découvre la jubilation que provoque la rupture même provisoire avec cet ordre, notamment dans les tentatives de blocage, et ce dans l’unité des grévistes hommes/ femmes et français/immigrés, bien que les résultats décevants posent à l’auteur le problème de l’efficacité stratégique et d’une bonne « dynamique de combat qui galvanise ». Enfin, décrivant également un parcours générationnel, ce livre de combat autorise une mise en perspective du présent par le passé, qui pose en outre une interrogation sur l’avenir : « N’est-il pas trop tard pour passer le relais aux générations montantes ? Que les jeunes défendent leurs droits, préservent les acquis obtenus au prix de deux siècles de luttes ! La précarité est une arme terrible, les grands groupes industriels en usent et en abusent. Il faut trouver d’autres formes de parades à l’exploitation de l’homme par le capitalisme ».
Fabien Delmotte
Les Temps maudits n°26 , mai-décembre 2007
Témoignage d'un OS déchaîné

C’est un beau livre, que celui de Marcel Durand (en fait le pseudonyme d’Hubert Truxler) ; un livre fort et âpre à la fois ; servi par une langue inventive, ingénieuse, subtile, subversive, celle d’ouvriers attachés à des chaînes d’assemblage, inféodés à la contrainte de plus en plus resserrée des impératifs dictés par les dirigeants de leur entreprise (ceux-ci diraient « les contraintes de l’économie réelle, de l’économie mondialisée » !).

Ce n’est pas un livre de combat. Non. Juste un livre de résistance et c’est déjà beaucoup. Une résistance silencieuse. Ou plutôt très bruyante, puisqu’il faut pouvoir se fait entendre du camarade de poste, criant, hurlant parfois, pour couvrir le bruit du transporteur. Il faut pouvoir lui crier son rejet des pratiques d’encadrement, ses contestations, ses envies de rire, ses canulars aussi ; vivre, tout en poursuivant malgré tout le boulot imparti par la direction, les cadres, les contremaîtres, les chefs,les chronométreurs, etc., « les cravates ». Une résistance qui s’entend si peu hors des murs de l’usine. Et qui pourtant devrait tous nous concerner.
Il faut dire que le livre nous conduit dans un inframonde, qui nous est rarement, si ne n’est jamais, présenté. Il ne s’agit pas ici de l’écriture calibrée d’un syndicaliste mêlant témoignage factuel et point de vue sur le monde du travail et des conflits, réécrit au prisme du discours militant. Ces récits, reconnaissons-le ont également leurs qualités et leurs nécessités. Il s’agit ici d’un témoignage au ras de la chaîne, avec comme unique perspective celle de l’entourage immédiat ; les collègues, les petits chefs, les amis, « les fayots ». La préface lumineuse du sociologue Michel Pialoux clarifie parfaitement la portée de cette différence de perspective.

Une vie d’OS
Travaillant depuis l’âge de 14 ans, Marcel Durand est entré comme OS chez Peugeot à Sochaux-Montbéliard en février 1968, à 21 ans. Il en est ressorti, fourbu, cassé, 35 ans plus tard, en 2003. Durant les années 1970, il découvre le plaisir de la lecture (Germinal, Élise ou la vraie vie, L’herbe rouge, etc.), échappatoire aux longues journées de labeur. Il griffonne aussi de petites historiettes qui composent la première partie de l’ouvrage. Il nous y décrit l’usine comme une ville ou plutôt comme une caserne, avec ses 35 000 ouvriers en 1973 et ses six portières principales (Sochaux, Montbéliard, autoroute, etc.). Il nous raconte ses proches « le clan des planches de bord » leurs plaisanteries, parfois de mauvais goût, mais si utiles pour survivre. « Faire le fou pour ne pas le devenir » précise-t-il. L’époque reste encore malgré tout empreinte d’une certaine légèreté.
Le projet du manuscrit date quant à lui de l’automne 1981, quand ses collègues, enchantés à la lecture de gags rédigés sur des bouts de papiers de récupération et décrivant leur quotidien, lui suggèrent de raconter plus gros ; la grève de l’automne 1981 (deuxième partie). Celle-ci débouche sur bien des désillusions. Mais, dans l’entre-deux que furent ces quelques semaines, quel charivari ! Grévistes hélant leurs camarades plus timorés (« les mouillés »), se répandant dans l’espace de l’usine, les « cravates » à leur trousse. Grévistes exprimant leurs revendications, encadrés par des militants syndicaux parfois dépassés, rejoints par les syndicats maisons légèrement « jaunis » par l’habitude de la « conciliation ». Grand monôme qui se déverse jusque dans la ville alentour pour affirmer sa fierté combative. La « colère » se répète huit ans plus tard, à l’automne 1989, à Sochaux, mais aussi à Mulhouse (quatrième partie). La pression pour les gains de productivité semble à son comble. Les salaires demeurent désespérément bas. L’échec reste toutefois là encore au rendez-vous.

Aliénation
Il faut souligner que deux chapitres intercalaires (troisième et cinquième partie) nous font percevoir l’insinuation des nouvelles méthodes d’encadrement et de contrôle du personnel, de maîtrise et d’intensification des cadences, d’atomisation des liens de sociabilité et de solidarité entre les ouvriers, d’association perverse de ceux-ci à leur propre aliénation, de stratégie de culpabilisation face aux éventuelles difficultés de l’entreprise, sans véritable gratification par ailleurs lors de ses succès. Et puis il y a le risque de chômage, la montée de l’emploi intérimaire, la précarisation. Finie la légèreté ! Ainsi, Marcel Durand raconte-t-il par exemple, comment un ouvrier tourmenté car n’arrivant pas « à faire la production » en vient à demander à sa femme de venir l’aider dans sa tâche. Précisons que celle-ci n’est pas une ouvrière Peugeot et qu’elle intervient sur la chaîne à titre… bénévole. Pensons à ces salariés de l’automobile qui, durant ces derniers mois et confrontés à la pression productiviste croissante, se sont suicidés sur leur lieu de travail…
Une fois refermé le livre de Marcel Durand, nombre de lecteurs voudront en savoir plus sur l’arrière-fond historique et sociologique de ces évolutions des conditions de travail telles qu’elles apparaissent à travers ce témoignage. Nous les encourageons vivement à lire le très bel ouvrage de Nicolas Hatzfeld, Les gens d’usine. 50 ans d’histoire à Peugeot-Sochaux, éditions de l’Atelier, 2002.

Florent Le Bot
L'OURS n°370 , été 2007
La mémoire ouvrière de la chaîne de montage

Grimper, visser, s’accroupir, s’arcbouter, se relever, vérifier, se dépêcher. La vie à la chaîne est exténuante et il faut résister à cette pression. Il y avait donc quelques trucs pour la bloquer et souffler un peu. Surtout à l’époque où on ne rattrapait pas encore les pannes.

La chaîne, c’est un monde où « plus on grimpe les échelons hiérarchiques, moins on est productif… et plus on est payé ». Les petits chefs ont parfois été ouvriers, ce qui les rend encore plus terribles. Ils chronomètrent, ils harcèlent leur monde et ils parlent bien, comme de ce « balayeur de chiottes » devenu un « agent d’hygiène » ; mais surtout pour évoquer la « qualité » à tort et à travers.

L’usine génère ses réseaux de solidarité. À Sochaux, c’est celui des « Hen-Hein », opposé à tous les fayots de l’autre camp. Mais la boîte, c’est aussi un monde où, femmes ou immigrés par exemple, on trouve toujours encore plus exploité que soi.

Le récit des grèves est scandé par des enthousiasmes et des déceptions. Chez Peugeot, c’est en novembre 1989, après la dernière grande grève, que les ouvriers ont constaté que la fête était terminée. Et ce qui allait suivre a été à l’image de la dégradation sociale de cette époque. « Retroussez vos manches, camarades ! Baissez la tête et foncez ! Vous allez vous bousiller la santé, mais les actionnaires seront satisfaits ! »

L’écriture de soi est un acte d’appropriation culturelle qui est loin d’être évident pour un ouvrier spécialisé. Et quand il a pu s’accomplir, comme pour ce travailleur de Peugeot, on comprend qu’il soit restitué au nom de tous et signé d’un pseudonyme désignant toute la communauté ouvrière.

Un tel témoignage, portant sur la longue durée d’un itinéraire d’OS, constitue une précieuse source d’information sur des aspects des mutations du travail que les sciences sociales ont beaucoup de peine à mettre à jour. Il s’agit là d’une mémoire inédite, d’une mémoire enfouie, mais surtout d’une mémoire sans laquelle on ne comprendrait rien à l’histoire de la production automobile.

Charles Heimberg
Le Courrier , 05/06/2007
Travail et résistance

« Que les jeunes défendent leurs droits, préservent les acquis obtenus au prix de deux siècles de luttes! la précarité est une arme terrible. Les grands groupes industriels en usent et en abusent. Il faut trouver d’autres formes de parades à l’exploitation de l’homme par le capitalisme. »
Tel est le message que lance l’auteur de Grain de sable sous le capot, Marcel Durand, pseudonyme d’Hubert Truxler, un ouvrier spécialisé (OS). Il a travaillé chez Peugeot à Sochaux (France) de 1968 jusqu’à sa retraite prématurée en 2003, à l’âge de 56 ans. Écrit par un ouvrier donc, cet ouvrage nous entraîne dans le monde de la chaîne de montage automobile.
Il ne s’agit pas de l’ouvrage d’un syndicaliste militant. Il faudrait plutôt le classer comme celui d’un résistant, sorte de chronique de la résistance ouvrière. Les différents aspects de la vie de travail y sont regroupés sous de multiples thèmes succincts. C’est la vie quotidienne par courts épisodes. Dans Grain de sable, tout y passe: le travail, son découpage, les horaires, la distribution des heures supplémentaires, les salaires, la précarité, la flexibilité, les recompositions de poste, la répression, la sous-traitance, etc. Mais au-delà de ces multiples facettes, ce qui apparaît particulièrement réussi, c’est l’analyse des stratégies patronales d’intensification du travail, d’augmentation de la productivité, des chronométrages qui les sous-tendent et de leurs effets. C’est à travers les gestes de la vie quotidienne que Marcel Durand rend compte des augmentations de productivité de 25 % que Peugeot a réussi à aller chercher au début des années 1980, le tout sous couvert de « modernisation » – faut-il s’en étonner ?
Les grèves de 1981 et de 1989 y occupent également un large espace, bien que les résultats concrets aient été plus que décevants. La question de la santé et de la sécurité du travail et son corollaire, les accidents du travail, n’y apparaissent qu’en filigrane, bien qu’ils constituent au bout du compte une préoccupation constante des travailleurs de la chaîne, fatigués parce que soumis à des cadences infernales. Il faut encore signaler l’excellente préface de Michel Pialoux, sociologue du travail, qui a lui-même travaillé à l’usine de Sochaux-Peugeot. En complément de Marcel Durand, Pialoux apporte une analyse historique et politique sur l’usine et les transformations opérées sur une période de trente ans. Bref, un livre unique tant pour le regard qu’il pose sur la réalité ouvrière que par sa facture !

Lucie Mercier
A babord ! , avril / mai 2007
Compte-rendu
Hubert Truxler (alias Marcel Durand), qui a pris sa retraite en 2003, a passé quelque trente ans comme OS de base chez Peugeot (Sochaux). De cette vie volée par le capital, il a gardé quelques pépites sous forme d’écrits, rédigés au quotidien, sur le travail à la chaîne, la violence patronale et la resistance ouvrière. Le tout fait un fort livre – initialement publié à La Brèche, mais très augmenté dans cette édition où, sous la plume de l’ouvrier « recalcitrant », s’agitent les feux des espoirs et les ombres des défaites d’une classe ouvrière brinquebalée au gré des impératifs de la restructuration capitaliste, mais désireuse d’y resister. Dans une intéressante préface à l’ouvrage, Michel Pialoux, sociologue, écrit : « Grain de sable sous le capot est un livre en rupture en ce sens qu’il donne à voir et à comprendre un ensemble de processus sociaux qui sont occultés ou niés dans les travaux des sociologues-experts (...). C’est pour cette raison, et au-delà de son apparence de chroniques sur la vie au travail des OS, qu’il s’agit d’un livre profondément politique sur l’usine. » Un livre rare par les temps qui courent.
À contretemps , avril 2007
Ouvrier, c'est pas la classe
La condition ouvrière au centre du débat, vendredi à Marseille.

Peugeot vu par Nanard, le Gros et l’Arpette. Des gars ayant quitté l’école à 14 ou 18 ans, sans trop d’autres possibilités professionnelles que l’usine. A Sochaux dans les années 70, Peugeot c’est 35.000 personnes. « Une ville » comme dit Marcel Durand, l’auteur sous pseudo – pour ne pas s’approprier cette mémoire collective – de Grain de sable sous le capot. L’ouvrage vient d’être réédité par les éditions marseillaises Agone qui, vendredi, organisent avec la LCR une soirée au Polygone Etoilé : Ouvrier, c’est pas la classe.
Un débat permettra de discuter avec l’auteur de cet ouvrage qui dans un style très personnel raconte la vie quotidienne d’un OS du montage des planches de bord, à Sochaux des décennies 70 et 80. De la description du poste, des relations avec les collègues, des blagues, du rapport avec les chefs, des combines pour faire travailler plus, des stratégies pour les contourner ou au moins les minorer, des pseudo victoires syndicales et, surtout, de la réalité des conditions de travail... Le discours n’est pas militant dans le sens traditionnel du terme et ne reprend que très peu les revendications syndicales. Si bien que sa première sortie, en 1990, ne sera pas forcément bien reçue.
Pourtant, comme le souligne Michel Pialoux, sociologue assurant la préface de la nouvelle édition, si beaucoup d’experts se sont exprimés sur la condition ouvrière, rares et précieux sont les « témoignages de première main ». Tel cet ouvrage. Plus encore, le sociologue qui sera présent vendredi, voit le Grain de sable comme le livre d’une génération.
La soirée de vendredi sera aussi l’occasion de découvrir Avec le sang des autres, un film de Bruno Muel toujours sur Sochaux. Il s’agit d’une des expériences du groupe Medvedkine, des cinéastes militants qui dans les années 80 décident de former les ouvriers aux techniques cinématographiques pour leur permettre de prendre eux-mêmes la parole.
A. S.
La Marseillaise , 28/03/2007
Compte-rendu

Le pari de Michel Pialoux, sociologue qui a beaucoup travaillé sur la condition ouvrière chez Peugeot Sochaux, notamment à partir d’entretiens, dans la ligne de La misère du monde de Bourdieu, est de surmonter l’écart entre Ouvrier Spécialisé – la classe des OS – et les « experts », dont lui-même, pour mener le plus intègrement possible son investigation. C’est pourquoi il s’entremettra pour trouver un éditeur aux cahiers que lui confie Marcel Durand, de son vrai nom Hubert Truxler, dont l’intérêt et la singularité le frappent. Après bien des essais infructueux, le manuscrit sera publié par la Brèche. Il couvre 25 ans de vie d’usine à l’atelier de « finition » de la chaîne automobile. Les éditions Agone publient aujourd’hui ce « journal » augmenté de deux parties.

Comme Michel Pialoux l’expose dans son excellente préface – petit livre en soi aux lisières de l’autre – c’est le langage qui fait obstacle, en même temps qu’il dénonce le fossé entre le monde des intellectuels et celui des travailleurs ; et lorsque Christian Corouge, ancien délégué CGT, et lui-même montrent aux intéressés le résultat d’une interview réalisée auprès d’eux, ceux-ci sont déroutés, car ce qu’ils lisent d’ordinaire à ce propos sous la plume des journalistes transcende leur condition alors que la transcription brute, dans leurs propres mots, de ce qu’ils vivent, leur paraît quelque part insoutenable. « C’est exagéré » disent-ils. Ce qui l’est, c’est cette représentation sans transformation de ce qu’ils arrivent à supporter quotidiennement.

Pari politique et linguistique
Ils éprouvent donc à la fois une satisfaction de voir qu’ils n’ont pas été trahis, et une déception à l’égard de ce qu’ils attendaient d’embellissement et donc de soutien de la part d’une mise en forme quelque part littéraire qu’eux-mêmes ne pratiquent pas.
Et c’est là que le pari de ce livre est gagné. Pari politique : jeter un pont entre deux mondes, ouvrier et intellectuel – en même temps que linguistique : pousser un ouvrier à publier ce qu’il écrivait pour lui-même et à rejoindre par ce travail la littérature qui jusqu’ici ne semblait dévolue qu’aux autres, à ceux qui avaient fait des études.
C’est dans le travail sur le langage que la résistance au broyage de la machine capitaliste, au-delà des mille et une ficelles souvent humoristiques (les « gags » exposés dans la première partie, dans « l’esprit de 68 »), prend corps : écrire un livre là où on en était réduit à griffonner ses impressions quasi-clandestinement pour ne pas mourir.
Cette résistance par la création langagière faisait déjà partie du quotidien des ouvriers : ainsi de l’invention des « Heins-heins » pour désigner les battants, les contestataires, par opposition aux « Siap » pour désigner les lèche-culs, les jaunes. Ce code établit une complicité entre les résistants, les mots de passe étant à la fois protection à l’égard de l’adversaire et ciment de la révolte, de la préparation de l’action. Sur le plan de la création littéraire proprement dite, on remarque aussi ce jeu sur l’écriture phonétique auquel s’adonnaient des écrivains comme Vian (Durand dit avoir été « accro » à L’herbe rouge) et Queneau, théoricien et praticien du fameux style parlé-écrit, mélangeant tournures littéraires et de langue parlée.
« Ainsi s’instaure le klimat de terreur, déguisé en paternalisme. Celui ki a peur s’écrase de lui-même. Celui ki n’a pas peur se fait écraser encore plus durement. On voudrait nous faire travailler à la japonaise ; on en vient à nous kulpabiliser. » Ce K est celui de Kamarade mais aussi des Kadres et des Kons qui ne veulent pas bouger comme l’explique l’auteur dans le prologue les trois K à son récit des grèves de l’automne 81. Le K aussi du Kapo des camps, celui peut-être du personnage de Kafka. Le K de l’oppression brutale ou insidieuse contre laquelle l’ouvrier doit défendre sa peau. Les poèmes ou chansonnettes dont le récit est émaillé participent à la même offensive. À partir de cette invention verbale et littéraire – celle des échanges de l’atelier et celles du récit, ce qui rend le lecteur complice de la résistance – sont restituées les luttes d’une classe en voie d’élimination.
Contre le harcèlement des chefs, les accélérations de cadence sous couvert de modernité, la flexibilité des horaires aggravée par une application perverse de la loi Aubry sur les trente-cinq heures, les travailleurs développent toutes sortes de menues ruses : blocage de la chaîne, retards systématiques, congés bidons, farces diverses, affrontements résolus de la hiérarchie en période de grève.
Le journal de la grève, en 81 et en 89, encadre la chronique quotidienne du travail ; celle de l’automne 89 se terminera par les mêmes déceptions que la précédente – ce qui justifie l’adverbe « douloureusement » dont Durand caractérise la rédaction tardive de ces parties. Sans entamer pourtant cette volonté de lutte, entre deux tentations : « terrorisme et passivité ».
Le patronat va tenter de parer au mouvement par ses stratégies habituelles, notamment l’appel aux intérimaires, non qualifiés, ce qui va entraîner des déboires dans la production ; et le soudoiement des grévistes par des promesses de primes, promotion etc. Dans toutes ces journées comme dans le quotidien de l’usine, résistance du corps et de l’esprit vont de pair.

Le courage d’en rire
L’humour des plaisanteries et des farces – celles-ci le plus souvent à l’adresse des « fayots » et des jaunes – est une forme de courage : trouver la force de rire de l’absurdité du système… et éviter de trop se prendre au sérieux dans la mesure où la victimisation ôte des forces pour les vrais combats.
De temps en temps, cris de colère, d’indignation et de souffrance percent ce blindage souriant : « Pour le directeur de Sochaux, se trouver en contre-toumée dans le cortège des grévistes est un abus de droit de grève. Et les salariés venus des autres usines remplacer les grévistes, et les casseurs de grèves qui prolongent, eux aussi, leur journée de travail, c’est légal ? » ; « Christian Driano, délégué CGT et militant de Lutte Ouvrière, prend cinq jours pour avoir assourdi une suivette au mégaphone ; quelles sanctions pour le patron qui assourdit ses ouvriers à longueur d’année ? Les abrutit, les presse comme des citrons ? ».
Dans les dernières pages, cette éloquence grave prend le relais de l’humour à propos de la destruction de la Bibliothèque ouvrière où Durand a parachevé sa culture : « II faudrait placer une stèle à l’endroit originel de la bibliothèque. Et surtout y graver cette épitaphe : « un ouvrier qui lit est dangereux ».
C’est contre cette destruction – déni du droit de tous au savoir comme à l’expression – et contre la démolition physique et mentale entraînée par des conditions de travail aggravées que se dresse ce livre – et, en ces sombres jours de plans sociaux et de liquidation des emplois, grâce à la ténacité et à la complicité de l’attelage sociologue-acteur de terrain, on peut dire, victorieusement.

Marie-Claire Calmus
L'émancipation syndicale et pédagogique , 7 mars 2007
Mémoire de la chaîne
Quand un ouvrier de la Peug’ prend la plume : « Grain de sable sous le capot », signé Marcel Durand est enfin réédité. Chroniques des années de dur labeur.

Il a de la nostalgie dans la voix, Marcel Durand, plus connu sous le pseudo de « Bébert », lorsqu’il évoque sa carrière professionnelle à Peugeot-Sochaux. Durant toutes les années qu’il a passées le long des chaînes de montage à partir de 1968, il s’est évertué et visiblement amusé à griffonner sur un carnet, notes et anecdotes. Sans autre prétention que de garder en mémoire les coups de gueule des petits chefs aux ordres, les bonnes blagues faites aux camarades, les histoires drôles qu’on se racontait une visseuse ou un maillet à la main.
Car à l’époque, bien avant les années 80, l’usine de la Peug’ offrait un tout autre visage. On ne parlait pas alors de lignes mais de chaînes, les agents de maîtrise n’étaient que des simples chefs et le concept de cadence de production n’avait pas encore germé dans les esprits des gestionnaires de flux.

Une ambiance – une camaraderie
Comme il l’a raconté lors d’un forum organisé à la Fnac de Belfort, « On passait beaucoup de temps à fabriquer une bagnole, il ne fallait des heures pour monter une auto. Résultat : on parlait beaucoup entre collègues, on échangeait, on communiquait ».
L’ambiance, selon Bébert, était loin d’être détestable. Certes le boulot était répétitif est sans plaisir, mais la pénibilité quotidienne était compensée par l’esprit de camaraderie qui régnait sur la chaîne. Les ouvriers formaient alors une grande famille. Attachante, un peu hétéroclite. Et fortement syndicalisée.
Mais l’arrivée de J. Calvet au début des années 80 a tout bouleversé. Peugeot était au bord du gouffre. La faillite paraissait inexorable. Le grand capitaine d’industrie a instauré très rapidement un plan de sauvetage basé sur l’instauration des fameuses cadences. Il fallait produire plus et surtout plus vite. L’informatique a également fait son entrée dans les ateliers.

« Fliquer les ouvriers »
Un outil indispensable certes, mais aussi « un moyen de fliquer les ouvriers, de suivre leurs faits et gestes sans aucune difficulté. Les gars en chaînes ont commencé à se refermer un peu sur eux-mêmes. Ils ne pouvaient pas faire autrement ».
Bébert n’a rien raté de ces évolutions en profondeur de l’usine Sochalienne.
Peu de temps après, on a commencé aussi à parler ergonomie sur le lieu de travail, à mettre en place des cercles de qualité associant tout le personnel. Bébert a tout noté sur ces carnets, souvent avec humour et une certaine forme de détachement et de distance.
Aujourd’hui il est retraité et son livre a rencontré d’ores et déjà un franc succès.
Quelques passages n’ont pas été sans faire grimacer quelques collègues, quelques petits chefs n’ont pas du se délecter à sa lecture, mais « Grain de sable sous le capot », réédité et enrichi, constitue un formidable témoignage sur une époque révolue.
Mais pas si lointaine.
Dominique Campistron
L'Est Républicain , 27/01/2007
Compte-rendu

Grain de sable sous le capot, c’est d’abord un livre retraçant la vie de Marcel Durand, un OS qui travaille à la chaîne, à l’usine Peugeot de Sochaux-Montbéliard. Celui-ci raconte les événements qui ont marqué ces 30 ans passés à l’usine : les conflits avec les « cravates » (les patrons) ; les rigolades entre copains? ; les grèves, la lutte…

Cette lutte, c’est le quotidien de tous les ouvriers. Parce que la chaîne, c’est surtout synonyme d’ennui, de fatigue, de violence ; la chaîne c’est l’enfer, et il faut se battre pour s’en sortir.

Ce livre, c’est donc aussi le récit de toutes les stratégies mises en place par les ouvriers pour organiser leur résistance (contre la tyrannie du patron, l’hébètement de la chaîne) : il s’agit de « faire les fous pour ne pas le devenir », d’animer une véritable contre-culture permettant à tous les ouvriers de se reconnaître dans une identité nouvelle et commune.

Il s’agit donc de transmettre une mémoire collective, c’est pourquoi l’auteur écrit sous le pseudo de Marcel Durand parce que, nous dit-il, cette chronique aurait pu être écrite par d’autres. S’il prend la plume, c’est surtout pour rendre hommage à tous ceux qui ont vécu avec lui et qui vivent encore la souffrance qu’est l’usine, pour ses « vrais copains, ceux qui sont en bleus ». Écrit dans un registre burlesque et plein d’ironie, triste parfois, Grain de sable sous le capot se lit comme un roman où l’on suit captivé les aventures de l’ouvrier au jour le jour…

À noter que cette deuxième édition (renouvelée après 15 ans, revue et augmentée) contient une préface – passionnante – du sociologue M. Pialoux, qui avait lui-même interviewé M. Durand dans son Retour sur la condition ouvrière.

Anne
JCR-RED , 10/01/2007
Compte-rendu
C’est un ouvrier qui prend son stylo. D’abord pour partager, entre copains, les quatre cents coups des « camarades » de la chaîne de montage de l’usine « Pijo », à Sochaux. À l’époque, tout est bon pour résister aux « cravates » (la direction), aux « cons » (les fayots), bref, à l’usine. Le rapport de force ouvriers-patronat le permet : ce sont les années 1970, il y a une éternité… Bientôt, la situation change, mais l’auteur ne lâche pas sa plume : l’amuseur devient chroniqueur. Il s’agit de donner vie à une « mémoire collective » : celle de la résistance d’une poignée d’ouvriers face à l’offensive d’une entreprise qui parfait son système d’exploitation. Alors que la gauche de gouvernement réhabilite l’entreprise, Peugeot « sort ses griffes » : ouvriers fichés, activité « rationalisée », cadences augmentées. Les syndicats deviennent des « partenaires sociaux » ; la chaîne, une « ligne » ; les ouvriers, des « collaborateurs ». Pourtant, même s’il est de plus en plus intériorisé, le refus des « rebelles » d’accepter l’aliénation et la soumission reste intact. Eux n’oublient pas que le mot « révolution » ne s’applique pas uniquement aux dernières innovations techniques de l’automobile…
Renaud Lambert
Le Monde diplomatique , 01/2007
Compte-rendu
Les éditions Agone ont déterré un petit trésor en rééditant ces chroniques, rédigées par un ouvrier spécialisé, de la contre-culture sur les chaînes de montage de Peugeot-Sochaux, entre 1972 et 2003.

Trente ans d’anecdotes qui sont bien plus que des anecdotes, on pourrait résumer ainsi Grain de sable sous le capot, le livre hors norme que viennent de rééditer les éditions Agone. L’auteur, Marcel Durand (de son vrai nom Hubert Truxler) est entré en février 1968, à l’âge de 21 ans, à Peugeot-Sochaux, cette usine immense, véritable ville dans la ville : 43 000 salariés en 1979, moins de 16 000 fin 2003. Des centaines de visages, d’histoires personnelles, de conflits ; des hommes, des femmes, un certain nombre immigré-e-s, des petits chefs, des syndicalistes, des fayots, des gens-comme-tout-le-monde…
En 1972, Hubert est un ouvrier spécialisé (OS) « de base » qui prend le stylo et se lance dans l’écriture. Sur des bouts de papier, au dos de tracts, sur tout ce qui lui passe par la main. « Je prenais des notes, explique-t-il dans l’avant-propos du livre, à l’occasion d’événements marquants, prise de gueule avec le chef, rigolade entre collègues, débrayage. Je voulais garder une trace de cette vie à la chaîne. » Les éditions La Brèche, liées à la LCR, publient une première fois l’ouvrage en 1990.

« Au ras de la chaîne »

La première partie du livre (1973-1977) relate « les anecdotes, les combines, les magouilles et les gags d’un petit groupe d’ouvriers de l’empire Peugeot pendant la période faste. À travers ce clan, il vous fait découvrir l’ambiance ouvrière au ras de la chaîne. Ce qu’est un OS. Ce qu’il fait. Ce qu’il pense. Car un OS… ça pense. Oui monsieur ! Tout ça en bloc, sans respect de la chronologie des événements ». La seconde partie est centrée sur la grève avortée de l’automne 1981. La troisième sur la résistance passive et opiniâtre au « management participatif » mis en place sur le modèle japonais dans les années 1980. Les deux derniers chapitres, dont un sur la grande grève de 1989, ont été ajoutés à l’occasion de cette réédition, préfacée par le sociologue Michel Pialoux qui avait déjà largement utilisé les témoignages de Truxler pour son excellent Retour sur la condition ouvrière en 1999.
L’authenticité est le principal atout de ce livre, qui dépeint une véritable contre-culture. À titre d’exemple, ce chapitre sur « la résistance des Hen-Heins », une onomatopée imitant le bruit d’une visseuse, et qu’on glisse dans ses phrases à tout bout de champ pour rigoler. « Hen-Hein samedi ? (tu travailles samedi ?) […] Hen-Hein canette ? (t’as une canette ?) » Spectacle baroque auquel assistent des chefs déconcertés, exclus de ce mode de communication. « Ce langage sommaire n’a rien à voir avec l’espéranto. C’est le mode d’expression d’une poignée d’OS agités, qui s’obligent à rêver d’autre chose qu’à l’esprit Peugeot. »
Qu’est la philosophie hen-hein au bout du compte ? Être tout sauf un « Siap » ! Le Siap, c’est le Syndicat indépendant des automobiles Peugeot, structure jaune créé par les patrons. « Pour les ouvriers de Sochaux, Siap signifie surtout fayot, fumier, feignant, cravate. Bref, tout ce qui est pourri. » Les Hen-Heins se reconnaissent entre eux et entre elles, méprisent les Siap . « C’est vachement important que chaque Hen-Hein sache qu’il n’est pas tout seul. Même s’il en chie. Et ça c’est sûr qu’il en chie. »
Ce sont ces mille petits gestes de refus et de solidarité quotidienne, entre autres, qui permettent de ne pas craquer face à la terrible pression des cadences, de la hiérarchie, des horaires flexibilisés, à la violence de l’exploitation.
Observateur avisé des innovations du management, Marcel Durand montre comment les différentes catégories d’OS sont mises en concurrence. Ainsi une partie des hommes qui, victimes de leur machisme, ne veulent pas se montrer moins productifs que les femmes. Ainsi l’importation massive de travailleurs immigrés, parqués dans des cahutes en préfabriqué, à huit par F4, syndiqués d’office au Siap, est censée casser la cohésion culturelle des OS. La grève de 1981 va aider à aplanir les barrières. Mais bientôt se posera le problème de la multiplication des intérimaires, nouvelle stratégie de la direction.
Durand était le type même de l’ouvrier récalcitrant et espiègle, dont le goût immodéré pour la dérision tous azimuts irritait les chefs, mais agaçait aussi un peu les militantes et les militants syndicaux. Un humaniste également, qui a pris sa retraite en 2003. C’est l’épilogue du bouquin. Bye bye à la « Galère Pijo » !
Guillaume Davranche
Alternative Libertaire , 01/2007
Compte-rendu
« Connaissez-vous cette usine grande comme une ville, avec son administration, ses lois, sa police ? Une vraie fourmilière, régie par une hiérarchie militaire : grades, appel du début de journée, sanctions, aboiements du sergent (pardon… du chef), fayots, découpage du travail à la fraction de seconde… C’est le centre de production des automobiles Peugeot de Sochaux. Une usine, une ville. » Ainsi démarre l’ouvrage de Hubert Truxler, alias Marcel Durand, OS à Sochaux, délégué CGT, qui a publié Grain de sable sous le capot en 1990. En voici une réédition, avec une longue préface de Michel Pialoux. Il y raconte l’intensification du travail obtenu grâce aux nouvelles méthodes de management, mais aussi l’ambiance et, surtout, les formes de résistance que les ouvriers ont forgées (d’où le titre) et qui se sont peu à peu étiolées. Un très beau document sur la classe ouvrière.
Naïri Nahapétian
Alternatives Economiques , 01/2007
[Bonnes feuilles]

Sureffectif et dégraissage

[…] Sur-effec-tif ! Voilà le leitmotiv de la direction, son obsession. Malades, gaffe à vous. Logiquement, s’il y avait sureffectif, il n’y aurait plus de problème pour prendre un jour de congé ou un bon de sortie. Or, même pour se rendre à l’infirmerie, quel cirque pour se taire remplacer! Les jours d’ancienneté, il faut les demander six semaines à l’avance. Jean-Miche fait le forcing. Il demande une permission de congé seulement dix jours avant. Pour le vendredi suivant. Le chef va consulter son planning.
« Vendredi 6, je peux pas mais le jeudi 5 c’est possible.
— Bon, OK », marmonne Jean-Miche.
Le jeudi en question, Jean-Miche se pointe à son poste comme d’ordinaire. Le chef surpris lui demande ce qu’il a fait là. Feignant la surprise, Jean-Miche s’excuse :
— Oh merde ! j’ai oublié de pas v’nir. »
La journée s’est passée cool puisque le remplaçant prévu est resté. À deux, le boulot passe mieux. Jean-Miche est présent au boulot le lendemain, le fameux vendredi 6. Tout de même, il est contrarié de ne pas profiter d’un week-end à rallonge comme prévu. Dès le lundi, il va consulter. Son médecin lui trouve une petite mine. Il lui prescrit une semaine de repos.
« Va bien trouver à me remplacer le chef ! » […]
Si l’obsession de Pijo est de nous faire produire toujours davantage, quelques anciens se repassent dans la tête et en boucle la première séquence des « Temps modernes ». Un troupeau de moutons cavale vers son destin.
Moins de personnel. De surcroît, l’écart se réduit entre ceux qui sont au front de la production et ceux qui l’organisent. Un qui décide pour deux qui bossent, c’est ce qu’on en déduit si l’on compare l’effectif cadres-chefs à celui des ouvriers spécialisés, pompeusement nommés agents de fabrication.
Et hop ! encore un cran de plus sur la vitesse de la chaîne… « Erreur! éructe Calvet en 1992. Pas un cran. Cette année, j’exige 12 % de productivité en plus. » Dérisoire rebuffade, manière de ne pas baisser les bras : diverses coupures de presse sont trafiquées pour réaliser des textes inédits. À l’exemple de cette publicité distribuée discrètement dans l’usine : Madame, mademoiselle, monsieur, vous souhaitez perdre du poids ? sans faim, sans médicament ? Vous avez tout essayé et vous avez été déçu ? Vous voyez votre cas sans solution ? Vous aimeriez perdre quelques kilos ? Vous pouvez retrouver la ligne !!! Peugeot
Et ça continue. À partir de juillet 1994, par bidouillage du chronométrage et des temps de repos, les nouvelles normes d’engagement du personnel (en modifiant le calcul des coefficients de repos) permettront à la direction de porter l’activité maxi d’un salarié de 366 minutes à 438 minutes par jour, soit une augmentation de presque 20 %. En 2001, la CGT a calculé qu’en une journée de travail un ouvrier en chaîne doit produire l’effort équivalent à une course de 42 kilomètres. « Alors ? fier d’être sportif ? » Lessivé, ça c’est sûr !
C’est que la robotique a ses limites et au prix où ça coûte ! Quand on sait qu’il y a par ailleurs tant de bras robustes et agiles ! Que l’on peut jeter et remplacer une fois usés. Il suffit juste d’installer un ou deux robots ci et là. Pour imposer la cadence. Si l’ouvrier ne suit pas le rythme, il sera remplacé par un autre tout neuf, tout frais. […]

Poste adapté

Jésus, lui, a de sérieux problèmes de vertèbres. Comme thérapie, il est assigné à ficher les centaines de cartons et de bacs avant qu’ils ne soient triés (« dégroupés », en jargon Pijo) puis dispatchés vers les chaînes de montage.
Économie oblige, la colle en aérosol a été supprimée. Un bout de scotch suffit. Les palettes sont parfois empilées sur trois niveaux. Se baisser. Se hisser sur la pointe des pieds. Pas de doute, ça muscle le dos ou ça achève de le bousiller. Tous ces code-barres qui se ressemblent en plus. Si tu vas trop vite, tu te plantes forcément. Il faut recommencer le fichage depuis le début. Parfois, des colis ont déjà été livrés. À une mauvaise adresse. À la bonne, la chaîne est à court de pièces. Le bordel. Du coup, ce sont les chefs qui cavalent, et ça, c’est bon pour notre moral. La livraison se tait par à-coups. Rien à faire pendant vingt minutes puis les fenwicks arrivent de tous les côtés. Ils déversent une quantité astronomique de palettes. L’encombrement grossit, s’étire presque jusqu’à l’atelier des portes.
Le chef aussi est débordé. À courir après ses gars, il finit par en réquisitionner deux pour donner un coup de main, mettant lui-même la main à la pâte. C’est que les chaînes sont gourmandes. Encore, encore. C’est sans fin c’t’histoire. T’as fini un tas de colis. Tu te retournes. Il y en a toujours autant. […]

Travaille et crève

Si policier est un métier dangereux – 12 tués en 1999 -, être ouvrier, c’est bien pire… 67 collègues de la métallurgie sont morts cette même cuvée 1999. Et toutes professions confondues, 627 personnes sont décédées au travail cette année-là.
À Sochaux, en septembre 1995, c’est Joseph qui est mort sur la chaîne de Peinture. En décembre de la même année, c’est Yvon, à Habillage-Caisses. Sans parler des deux ouvriers qui seront transpercés par un câble de 6 000 volts en septembre 2000… Piste d’essai de Belchamp, février 1991. Jean-Jacques devait remettre les clés du véhicule essayé à la fin de sa journée de travail (13 h 12). 14 h 30, sa femme s’inquiète de ne pas voir son mari descendre du car de ramassage. Elle téléphone à l’usine : « N’y a-t-il pas de conflit dans votre couple ? » susurre l’interlocuteur au bout du fil. La voiture accidentée n’est retrouvée qu’à 17 h 53, en contrebas de la piste d’essai. Jean-Jacques est à l’intérieur, grièvement blessé. Il décède au cours de son transport à l’hôpital.
Mais la plus horrible des morts est celle de Rachid, vingt-sept ans. Les boulots les plus dégueulasses, les plus dangereux, Pijo les sous-traite dès que c’est possible. Ça lui coûte moins cher, et s’il y a un problème ce n’est pas lui le responsable. L’usine moderne cache des bas-fonds. Le mot n’est pas exagéré pour désigner l’atelier Ecospace. Depuis plusieurs années, le recyclage des cartons, boîtes plastique, containers est sous-traité. Pour l’usine Montage, l’atelier Ecospace se situe au rez-de-chaussée, entre l’atelier Châssis (MV) et de celui de préparation des portes (X 09).
Le nuage de poussière prend à la gorge. Le bruit est assourdissant. Les fenwicks évoluent sur le sol cimenté-défoncé, zigzaguant au milieu des piles de containers vides et en équilibre instable. La machine à broyer les cartons est vétuste, défectueuse. La CGT l’a signalé à maintes reprises à la commission Hygiène et Sécurité. En vain. Ce vendredi soir, le 23 novembre 2001, les trois systèmes de sécurité n’ont pas fonctionné. Rachid s’est fait avaler puis déchiqueter par le monstre. Tout le monde est choqué, scandalisé par cet accident atroce.

Actes de la recherche en sciences sociales n°165 , décembre 2006
Une vie à la chaîne
D’origine vosgienne, un ouvrier témoigne : trente années de travail à la chaîne à Sochaux- Peugeot. Signé Marcel Durand, Grain de sable sous le capot est un document capital.
D’abord quelques mots sur l’auteur d’un livre unique, Hubert Truxler, qui a choisi le pseudonyme de Marcel Durand pour ne pas s’approprier « cette mémoire collective ». L’ex-OS qui vit à Montbéliard est né en 1947, douzième et dernier enfant d’une famille de Cornimont, apparentée à celle des Jeangeorges. Le père est artisan forgeron, ancien marin de 1917 à 1920. Timide et malingre, Hubert obtient son certif en 1961 et il entre à quatorze ans à l’usine locale de tissage. Après le service militaire et quelques voyages en stop, il gagne Sochaux-Peugeot où travaille déjà l’un de ses frères. Marié à une Martiniquaise, il aura deux enfants. Dans les années 70 il découvre la lecture, son charme et son importance : elle rime avec une autre Culture. Il décide de prendre des notes pour « garder une trace de cette vie à la chaîne (…), de l’exploitation de l’homme par le capitaliste ». Son cahier devient un livre publié en 1990. Il reparaît aujourd’hui, largement revu et augmenté. On obtient donc une chronique, au jour le jour, passionnante, des années 1972-2003.

Violence et résistance

Les trente-quatre pages de la préface signée Michel Pialoux sont importantes. Le sociologue montre l’originalité de ce « livre d’ouvrier » écrit par un auteur autodidacte. C’est ce qui en fait « tout son prix mais aussi sa saveur, sa rareté même (…) Ce livre est centré sur la transformation du groupe ouvrier depuis vingt-cinq ans ». Cet ouvrage d’une génération met aussi en cause une façon d’être ouvrier dans les années 80. Contées avec humour, les anecdotes émaillent le récit qui défend les valeurs humanistes et ouvrières. Elles montrent comment « l’usine ne cesse d’exercer sa violence et comment une résistance à la fois spontanée et organisée ne cesse de se manifester sous des formes nouvelles ». Truxler se refuse à toute posture héroïque : son objectif est de dire ce qui ne se dit jamais « sur le travail, sur l’ambiance, sur la violence, sur la solidarité telle qu’elle est ressentie et vécue ».
Ses mots contre les maux font mouche : classe, lutte, patron, syndicat, politique, fayot, trahison, refus du compromis, etc. Certains passages du texte « sont comme un miroir » dans lequel on n’aime pas se regarder.
« Il s’agit d’un livre de combat, d’un coup de griffe contre le lion Peugeot », écrit le préfacier. Au-delà, c’est une dénonciation du système qui déshumanise l’humain ; c’est aussi une profession de foi en l’Homme fondée sur la certitude que chacun vaut autant que l’autre.
Marcel Cornier
L'Echo des Vosges , 24/11/2006
Un livre, un éditeur

L’admirable de ce livre est que sa forme, le journal satirique, redonne de la culture ouvrière à travers 30 ans de travail en chaîne (chez Peugeot) une dimension qu’elle a rarement. Ils ne sont pas nombreux les ouvrages critiques du monde du travail sous une approche littéraire, les récits qui ne soient pas des récits de mémoire hagiographiques, dans lesquels on transmet avec quelques trémolos de père en fils le sens du bel ouvrage et l’amour fou du labeur. Chez Marcel Durand, qui a choisi un pseudonyme banal afin de restituer la parole ouvrière collective, le talent littéraire du satiriste est égal à son sens de l’observation des milliers d’hommes et de femmes qui ont contribué à la fabrication des automobiles, c’est à dire d’une partie de notre malheur et du leur : le gaz carbonique inhalé sur les routes, le week-end et tous les jours de la semaine.
Il s’agit d’une seconde édition augmentée, éclairée par une remarquable préface du sociologue Michel Pialoux, édition dont on verra si elle sera mieux reçue par les uns et les autres : les patrons qui ne le liront pas, les mecs de la CFTC qui diront que c’est pour rire, les compagnons de route qui ne s’y retrouveront pas sous les sobriquets comiques, les contremaîtres honteux d’avoir été victimes de blagues. On l’a compris, il faut lire ce récit qui va bien au-delà du descriptif des conditions de travail en usine. Une anxiété cachée par la fabrique de gags (oh le papier ayant contenu du fromage munster planqué sous le bureau d’un petit chef qui ne comprend pas les rires sous cape des employés !) qui devient justement une subversion de la fabrique, pour des lendemains qui ne chantaient pas mais qui donnaient envie de vivre un autre lendemain, voilà la politique au jour le jour. Journées harassantes qu’il fallait bien oublier au plus vite dans des comportements dignes de Jerry Lewis : « Il arrive qu’absorbé par une plaisanterie passée ou à venir, ou bien par une autre pensée, un gars saute une caisse et prépare celle du copain, c’est-à-dire à peu près la moitié du travail… Pendant que l’étourdi va chercher la planche, le vrai propriétaire (d’un moment) monte dans la caisse. Il n’a plus qu’à saisir la planche qui lui tombe dans les bras et terminer la fixation ». Mais l’essentiel de la philosophie de ce récit tient dans cette formidable solidarité que pouvaient vivre les travailleurs en usine dans les années 70. Une conscience de classe. Par exemple, le masquage systématique de son nom sur la tenue de travail (le bleu) avait le don d’irriter les contremaîtres, ou les « siap », suprême injure qui confond en une seule onomatopée le travailleur indigne qui a fayoté auprès du patronat et prêt à collaborer.
Humanisme qui court tout au long des grèves de 81, détaillées avec un soin, contestation toujours exemplaire d’un patronat pervers, idéal d’une vie sans obsession du travail obligatoire. Un homme, Hubert Truxler – son vrai nom – sans illusions exagérées mais qui restera employé à la Carrosserie chez Pijo jusqu’à sa retraite, avec les mêmes convictions : bosser le moins possible. « Travailler tue. Au Japon, les ouvriers, les employés, les techniciens meurent de trop bosser et l’économie du pays subit le syndrome du château de cartes. Ça monte, ça monte et patatrac ! tout dégringole. »
Et comment ça se termine le film ? Marcel Durand s’en ira sans avoir dégringolé de sa vie, sans se retourner, l’ironie plus intacte que la tôle des autres qui a fini par se froisser ou rouiller. Grain de sable sous le capot est à lire comme l’évolution originale de la classe ouvrière et donc de la société française de la fin du XXe siècle. Un auteur à placer à côté de Jack London, Pierre Sansot ou Louise Michel.

Editions Agone. (Marseille)
Parmi les éditeurs qui ont choisi de dire plutôt que de publier pour ne rien dire. Chomsky, Bourdieu, Orwell, Karl Kraus, Wittgenstein, Albert Libertad, Stig Dagerman, Harry Martinson, la manipulation de l’opinion, les multinationales, l’insécurité sociale, la publication d’essais, de romans ou de réflexions en revue périodique. Un catalogue chaudement conseillé à tous ceux qui ne croient pas que l’expression de la pensée se limite à la production de vérités premières sur Amadeus Mozart derrière le tube cathodique, en tirant sur son fume-cigarette nerveusement.
www.agone.org

Denis Chollet
Le Patriote , 10/11/2006
Ouvrier, c'est pas (toujours) la joie !

Marcel Durand, alias Hubert Truxler, vient de publier une nouvelle édition de Grain de sable sous le capot. La chronique de trente ans de chaîne à Peugeot-Sochaux. À la fois vivant et édifiant.

« Le titre ? Oui, c’est moi qui l’ai trouvé. Le grain de sable est celui qui enraye la machine. Quoique, au final, on n’a pas enrayé grand-chose… Mais c’est une idée qui nous permettait de tenir ». Parfois même très longtemps : Hubert Truxler a travaillé plus de trente ans dans « la grande maison ». Des années passées en majorité à la chaîne.

En pré-retraite depuis 2003, l’homme vient de sortir un livre, Grain de sable sous le capot. Une nouvelle édition en réalité puisque cette chronique avait déjà été publiée en 1990. Cette fois, l’ouvrage, toiletté, corrigé, agrémenté d’une nouvelle partie, est préfacé par le sociologue Michel Pialoux (auteur de remarquables travaux sur la condition ouvrière). « C’est lui qui m’a poussé à le refaire », explique Hubert Truxler. « À me convaincre de son intérêt ». Comme précédemment, l’ancien ouvrier publie sous le pseudonyme de Marcel Durand. Pas tant une manière de se dissimuler que de rendre hommage aux « copains ». « D’autres ouvriers auraient pu écrire cette chronique », souligne-t-il, « C’est un peu une mémoire collective ». Des souvenirs cependant sublimés par une écriture très vigoureuse, érudite, souvent teintée d’ironie et de réflexions très poussées sur la condition ouvrière.

Solidaire, solitaire

Tout a commencé en 1968 quand Hubert Truxler, alors jeune Vosgien de vingt ans entre à l’usine, en carrosserie. En raison notamment de l’influence de son frère et d’une paie, dans ces années, intéressante. « J’ai toujours aimé écrire, pour moi surtout », explique le Montbéliardais. « À l’époque, je voyageais énormément et je tenais des carnets de voyage. Je les ai fait lire à quelques copains (des turbulents !) qui ont apprécié. Alors j’ai commencé à prendre des notes sur le boulot : prises de gueule avec le chef, rigolade entre collègue, débrayage, grèves etc ». Mais c’est plus particulièrement à partir de 1981 – année d’une grande grève – que l’écriture, sous l’impulsion des collègues, devient systématique.

« Pour moi, c’est un peu un journal intime », explique-t-il « Le tenir au jour le jour m’a sans doute permis de vider la pression ». Surtout à partir de 1991 où l’ouvrier est muté dans la « nouvelle usine » où il a du mal à supporter les cadences et la déshumanisation. Cependant, même si le livre est l’illustration que la condition ouvrière est loin d’être rose, l’ambiance générale de l’ouvrage n’est pas au désespoir. Notamment dans la première partie, description des premières années à l’usine. « Avec ce témoignage, les plus jeunes peuvent voir l’évolution : ans les années 1970, il y avait une grande solidarité entre les gars. Aujourd’hui, c’est chacun pour soi, tout a été fait pour d’ailleurs. »

En 1990, quand la première édition de ce remarquable journal de bord est sortie, il n’a pas rencontré un succès foudroyant. Electron libre, en marge des syndicats (même si proche de la CGT) Marcel Durand, ouvrier ordinaire qui prend la parole, était inclassable. Et donnait à voir et à comprendre une réalité parfois peu riante. Comme le souligne Michel Pialoux dans sa préface, se regarder dans un miroir n’est pas toujours facile.

Quinze ans après, et quelques études plus tard, les choses ont tout de même changé. Ce qui laisse augurer un bon avenir pour les 3000 exemplaires de ce Grain de sable. Des extraits du livre seront par ailleurs utilisés dans un documentaire de 52 minutes en cours de préparation et qui s’intitule pour l’heure Dire l’usine. En attendant, Hubert Truxler reste fidèle à sa région et à ses camarades : la première dédicace du livre se fera ce samedi de 14 h à 18 h au Forum Montbéliard.

Sophie Dougnac
L'Est républicain , 19/10/2006
Compte-rendu

Un livre passionnant sur le monde de l’usine, écrit par un ouvrier, publié la première fois en 1990 par un petit éditeur militant avec une préface du sociologue Michel Pialoux, mais épuisé depuis des années, est à nouveau disponible en librairie grâce à l’initiative d’un éditeur marseillais : Agone. Cette nouvelle édition revue comprend en outre une nouvelle partie couvrant les années 1990–2003.
Le titre de ce grand livre : Grain de sable sous le capot. Écrit par un ouvrier de Sochaux qui a passé trente ans chez Peugeot, il raconte la vie au jour le jour d’un OS de base et de ses copains de travail.

Le nom de l’auteur, Hubert Truxler, est inconnu de la plupart des lecteurs de la première édition puisque cette dernière, comme d’ailleurs aussi cette seconde édition, est signée d’un pseudonyme : Marcel Durand. Le pseudo s’explique parce que l’auteur travaillait chez le constructeur automobile jusqu’à sa retraite récente en 2003, mais aussi parce qu’il ne veut pas s’approprier la mémoire collective de ces années de travail.
La force de ce texte tient à ce qu’il nous fait entendre. « Je prenais des notes à l’occasion d’événements marquants : prises de gueule avec le chef, rigolades entre collègues, débrayages, grèves. Je voulais garder une trace de cette vie à la chaîne, décrire l’ambiance du travail. Pour moi. Pour les copains de galère aussi. Pour faire une sorte d’album de famille de la dizaine de vrais copains de la Carrosserie. Huit heures par jour au boulot, ce n’est pas rien. Même si on résiste, la chaîne déteint sur nous. En ville, on continue de courir comme si on était toujours à s’agiter autour des carcasses de bagnoles. On parle fort parce que les machines ne s’arrêtent jamais de nous vriller les oreilles. On laisse des plumes au boulot. Plusieurs copains y ont laissé leur peau ».
Cette chronique de la chaîne à Peugeot-Sochaux est exceptionnelle car il est rare d’entendre la voix d’un « ouvrier ordinaire », une voix qui d’habitude n’est pas entendue d’abord parce qu’un ouvrier n’a pas de légitimité particulière pour prendre la parole, a fortiori pour publier des livres sur sa vie, sa vie de travail.

Chronique de vie, chronique de travail. Chronique de la violence usinière, chronique de la domination ordinaire. Chronique de résistance aussi. Ecrit libre, écrit singulier sans aucun doute, c’est aussi le résultat d’un travail collectif, car dans ce texte ce sont des groupes qui prennent la parole : par exemple le « clan des planches de bord » ou les « Hen-Heins ». Oeuvre individuelle donc, mais discutée et enrichie par un groupe d’OS proche de l’auteur, c’est aussi un acte de lutte pour affirmer une dignité ouvrière que blesse et désoriente la violence du tournant libéral opéré au cours des années 1980/1990 par les partis de « gauche » et de droite au pouvoir. La crise actuelle de la classe ouvrière et son isolement symbolique se donne à lire en creux dans ces pages. L’écriture des différents chapitres rend compte de l’ambiance de travail et de la vie de l’atelier au cours de chaque période. Le livre montre comment l’usine ne cesse d’exercer une violence et comment une résistance, à la fois spontanée et organisée, se manifeste sous des formes toujours renouvelées face aux « innovations » du management.
Grain de sable sous le capot témoigne enfin de l’usure physique des ouvriers et de la déstabilisation croissante du monde de l’usine accompagnée de la précarisation, du chômage et de l’intensification du travail.
Signalons aussi un livre collectif d’enquêtes et de récits de vie qui vient de paraître : La France invisible (sous la direction de Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard, La Découverte, 2006) qui, plus largement, met à nu la violence sociale qui s’exerce sur des millions d’hommes et de femmes qui sont quotidiennement niés par la mise en scène médiatique dominante.

Roland Pfefferkorn
La Marseillaise , 12/10/2006
L'ancien ouvrier témoigne de trente ans « à la botte du Lion »

Libre penseur et prolétaire engagé, Hubert Truxler nous plonge avec son ouvrage Grain de sable sous le capot dans le quotidien des employés de Peugeot-Sochaux. Ou quand le journal de bord d’un ouvrier alimente une analyse sociologique au vitriol.

Pour la première publication de son ouvrage il y a quinze ans de cela, Hubert Truxler s’était fendu d’un nom d’emprunt, « pour ne pas m’approprier injustement cette mémoire collective », explique-t-il, même si cet anonymat lui évitait aussi à l’époque de s’attirer les foudres de la direction de Peugeot.

Chroniques d’un « OS de base »

Entré sur le site de Sochaux à une époque charnière (1968) en tant qu’ouvrier spécialisé, Hubert Truxler passera l’essentiel de sa vie sur les chaînes de montage, entre les carcasses de voitures et les chefs de tous rangs que l’on appelle entre ouvriers « les cravates », en référence au précieux signe de ralliement qu’ils portent autour du cou. Au fil des années, Hubert se décide à empoigner la plume et ne la lâchera plus. « D’autres auraient pu écrire cette chronique, confie-t-il, au départ je faisais ça juste pour moi, pour garder une trace ». D’un journal intime, d’un florilège d’anecdotes, de gags et de combines nés au ras de la chaîne, l’« OS de base » fini par faire une vraie saga sociale. Humour, souffrance, exploitation, histoires de sexe ou de lutte syndicale acharnée… c’est tout un univers que l’auteur dépeint ici. Un récit sans contrainte, formé au gré des événements et dont l’écriture fleure bon le vécu, les rires et la sueur.

Poil à gratter

L’ouvrage s’ouvre sur une description du site de Peugeot-Sochaux, cette ville-usine dans laquelle s’agite une petite troupe d’OS de l’atelier de finition-carrosserie pendant la période faste (1972–1977). Une bande de collègues et de copains qui multiplie tant les rigolades que les prises de bec avec les chefs, remplit son rôle au sein de la chaîne mais ne perd jamais une occasion de titiller la hiérarchie, de jeter du poil à gratter au cou de la sacro sainte productivité. Au fil du récit, la bande traverse les époques marquantes du site de Sochaux, de la grande grève de 81 à l’augmentation des cadences en passant par l’arrivée des innovations du management. Avec la mutation des méthodes de travail imposé après 1983, le groupe se dissout, les perspectives collectives disparaissent et Hubert Truxler voit peu à peu l’individualisme forcené faire son entrée sur les chaînes de montage. « Avant il y avait une certaine forme de solidarité, explique-t-il, avec le temps c’est le repli sur soi qui a pris le dessus ». Les mains dans le cambouis ou la tête plongé dans le capot d’une 405, Hubert Truxler n’en reste pas moins un rêveur. « Je ne me suis jamais investi dans mon boulot, je me suis juste engagé à travailler à peu près bien contre un certain salaire. Après ces huit heures de travail, je commençais enfin à vivre ». Un constat acide que beaucoup verront comme un juste retour de bâton.

Vivian Millet
Le Pays , 10/10/2006
Les mots dits de l'usine

« Le dur labeur du matin au soir mobilise nos facultés et dompte les individus. Le travail sans plaisir est vulgaire.» Un OS de l’industrie automobile (trente ans de chaîne dans les phalanges) qui cite Nietzsche… pas courant. Grain de sable sous le capot, c’est pourtant ça : un témoignage, une fresque des métamorphoses du travail ouvrier sur vingt-cinq ans, « un coup de griffe au lion Peugeot » . Les carnets d’un ouvrier de Sochaux qui retrace sa vie à l’usine, de 1972 à 2003. Il est aujourd’hui à la retraite, s’appelle Hubert Truxler, a signé son livre Marcel Durand « pour ne pas [s]’approprier cette mémoire collective ».
Au départ destinés aux copains d’atelier, les textes de Truxler ont paru une première fois, en 1990, à la librairie La Brèche. Dans leur nouvelle édition, deux chapitres ont poursuivi les lignes d’origine, et une préface – passionnante – de Michel Pialoux a été ajoutée. Le sociologue a bien connu Hubert Truxler, dès les années 80, lors de son enquête avec Stéphane Beaud sur Peugeot-Sochaux1. « Connaissez-vous cette usine grande comme une ville, avec son administration, ses lois, sa police ? » introduit l’ouvrier. Les collègues (l’Arpette, le Gros, Nanard…), le travail, les blagues, les femmes, les grandes grèves, les nouvelles méthodes de management, « à la japonaise », l’arrivée des intérimaires, les 35 heures…

Lors de sa première parution, le livre n’est pas lu, ni apprécié par tous les ouvriers, loin s’en faut. Les militants syndicaux sont souvent gênés par ce quotidien raconté, ces anecdotes éloignées de la posture syndicale traditionnelle. « Au fond, si le livre ne plaît pas au-delà du cercle des copains, c’est qu’il donne des ouvriers une image que ceux-ci n’aiment pas », analyse Pialoux. Trop ironique, trop proche. On y voit la violence et la fatigue, induites par les nouvelles formes de travail imposées. Et les nouvelles résistances qui y ont répondu. Comme cette « linguistique subversive » des Anciens, rempart contre la novlangue managériale, dont parle Michel Pialoux. Aux « fiches défauts », aux « briefings », ils opposent les « Hen-Heins » (du bruit de la visseuse) désignant une poignée « d’OS agités » et les « Siap », qui signifie tour à tour fayot, fumier, feignant… « Faire le fou pour ne pas le devenir, voilà l’objectif des Hen-Heins.»

1 Retour sur la condition ouvrière, Fayard.

Sonya Faure
Libération , 09/10/2006
Peugeot 15 ans après la grève

À l’automne 1989, le Canard Enchainé publie la déclaration d’impôts de Jacques Calvet, le PDG de Peugeot. Stupeur chez les ouvriers qui se mettent en grève. Plus de 15 ans après, quelles sont les conditions de travail chez Peugeot ? De l’avis des ouvriers et des responsables syndicaux, tenir les cadences est de plus en plus difficile.

http://bourgogne-franche-comte.france3.fr/emissions/40ansdetele/1985-1995/13205358-fr.php
Thierry Chauffour et David Martin
France 3 Franche-Comté , 2004
Peugeot d’hier et Peugeot d’aujourd’hui

L’auteur du livre Grain de sable sous le capot paru en août dernier a d’abord voulu témoigner.
« Faire la différence entre l’entreprise d’avant et d’après 81 ». Tel était l’objectif de Marcel Durand lorsqu’il a entrepris d’écrire Grain de sable sous le capot, il y a bientôt dix ans. Au départ, un jeu entre copains, quelques mots griffonnés sur un cahier : « Nous avions passé de bons moments à la chaîne mais ils devenaient de plus en plus rares. Certains ont même changé d’entreprise. Les potes m’ont suggéré de prendre des notes au moment des grèves de 81 pour ne pas oublier et faire notre propre point sur la situation dans l’entreprise. La hiérarchie faisait circuler des informations fausses ou déformées. Elle sous-estimait par exemple le nombre de grévistes. Nous avons voulu laisser des traces. Entre nous ».
Ainsi commence le premier épisode des écrivains amateurs. Ils tiennent des réunions informelles tous les six mois. entre « anciens », retrouvent des anecdotes et les confrontent pour obtenir une seule et même version. Ils sont tous d’accord pour dire que Peugeot, « c’est de pire en pire ». Au centre des discussions, les conditions de travail : « Avant on avait le temps de rire un peu et de faire des blagues. C’est fini depuis le début des années 80. Et ça ne s’arrange pas. Les cadences sont augmentées sans arrêt, ça devient infernal. C’est le robot qui donne le rythme ». L’époque des casse-croûte le long de la chaîne est révolue. « Le contraste est tellement fort qu’il nous semblait inévitable de le montrer ».

Révolte et vengeance
Les notes deviennent paragraphes en 1985. « Lorsque Calvet a déclaré qu’il fallait gagner 50 % sur la production en cinq ans, on est entré dans l’engrenage des cadences ». Marcel Durand décide alors de décrire,de façon plus complète ce qu’il a vécu pour essayer de comprendre la situation actuelle. « Notre seul moyen de contrer la direction et de nous révolter. À notre façon, sans organisation particulière ». Défoulement, rigolade, vengeance. Le cahier circule dans certains ateliers. « On voulait réveiller ceux de l’intérieur ».
En 1988, un membre du groupe des rédacteurs propose d’éditer l’ouvrage. « Des ouvriers se retrouveront en nous. Ceux qui sont contre les nouvelles pratiques : le système des notes, des cadences, le chef plus sympa mais sournois ». Ce livre était en somme une nécessité : « Il fallait tout dire ou ne rien dire ».

Christine Rondot
Est Républicain , 28/11/90
L’espace-Peugeot du dedans

Travailler sur la chaîne, écrire sur la chaîne : d’une peine à l’autre, l’expérience ouvrière de vingt ans de frustration et de résistance, aujourd’hui livrée par Marcel Durand, O.S. chez Peugeot, usine de Sochaux.

Plusieurs ouvrages savants, autobiographiques, romanesques ont paru ces dernières décennies sur le travail ouvrier et ses conflits dans les usines d’automobiles. Historiens, sociologues, romanciers, syndicalistes, journalistes d’investigation ont interrogé, décrit, analysé les logiques disciplinaires d’entreprise et les formes de réaction individuelles et collectives que ce soit chez Citroën, Renault, Peugeot ou encore Simca et Talbot… On trouve dans le livre de Marcel Durand cette même veine descriptive, dense, concrète, cette même mise à jour, ou à nu, du corps des grands systèmes d’organisation du travail, ce même effort de dévoilement du mécanisme des conflits. Toutefois l’approche du réel et le style d’écriture rendent ici un ton nouveau, pour un objet et une recherche eux-mêmes radicalement différents des autres récits ou études.
Au principe de ces différences : l’épaisseur personnelle d’une expérience directe, mise à distance d’elle-même, au fil des jours de travail, par une conscience aiguë et acide de l’exploitation psychologique des ouvriers, par une volonté permanente d’y résister, et, au bout de la chaîne, par l’acte d’écriture. À partir de ce point de vue, privilégié – si l’on ose –, l’auteur installe son lecteur dans une exploration et une découverte de l’environnement de son poste de travail, dans le cosmos bruyant et grouillant des acteurs usiniers, de leurs relations, de leurs sentiments, et de leur intimité. Rêve impossible, et cependant réalisé du romancier-créateur, qui se glissant dans les consciences, dévoile les ambivalences de ses personnages. Cependant, il s’agit ici d’autre chose que d’un roman. « Une chronique de la chaîne à Peugeot » annonce le sous-titre. Sans doute. Mais autant une chronique de l’esprit de la chaîne, qu’une relation objectivée des évènements qui font l’actualité de celle-ci. Il fallait vivre et avoir vu ce long processus pour pouvoir en restituer, outre les moments et les anecdotes, la charge affective, émotionnelle, parfois explosive, qui donne son ton à l’ouvrage, en constitue le matériau propre, en nourrit le style. Grain de sable sous le capot, c’est le cristal de cet esprit-là, corrosif, décapant, agissant et réagissant, de mille façons, sur le béton d’un système, contre le ciment idéologique des rationalisations fordiennes et des modernes formes de la culture participative d’entreprise. Grain qui, du même jet, en brèves et fortes pulsions de plumes, saccades narquoises, bouffées de satire, et autres traits mordants, s’expose en un tir de grenaillage de 300 pages, entrecoupées, ça et là, de respirations réflexives, où l’auteur fait ses comptes, et les règle, avec l’empire Peugeot.

Ces salves incessantes, à chaque page contées comme en chaque jour répétées, procèdent d’un art ouvrier complexe et original. Dans la continuité du temps de travail, sur les presque vingt années ici couvertes, on en voit la genèse. De la jeunesse ouvrière de l’auteur et de ses compères du « clan des planches de bord » à la maturité des années de résistance du clan des « Hen-Heins », tribu insolite parente des Hacs, et encore plus des Emanglons (« le travail est mal vu des Emanglons, et, prolongé il entraîne souvent chez eux des accidents », écrit Henri Michaux), on retrouve un même acharnement à travailler-triturer les relations d’usine, leur hiérarchie pesante, leur absurdité et leurs bassesses, pour en faire jaillir des feux d’artifice de dérisions, d’actes manqués, de glissades et de dérapages . Toute une recherche obstinée s’élabore là qui vise, jamais satisfaite, à instituer l’ironie, comme une folie permanente et autonome, dans l’autre logique, qui se veut implacable et impeccable. Art d’artilleurs-artificiers retournant contre les contraintes et sanctions usinières, et leurs agents les plus immédiats,les « chefs », les mille et une ressources de l’univers d’atelier : celles de l’appareillage instrumental (pièces, outils, machines…), celles des relations hiérarchiques (ordres, fiches, discours…), celles des liens de la sociabilité ouvrière (mille commerces, anecdotes, fêtes, farces, tours et attrapes…).

Ce qui n’est encore dans l’enfance de cet art de la dérision que pulsions débridées, et occasions de profonde jubilation collective, trouve au fil du temps et de l’expérience accumulée, son âge mûr et son essence propre. Deuxième âge de la folie, en lequel les artilleurs francs-tireurs se muent en stratèges, pour une lutte sourde, quasi secrète et clandestine, à équidistance de la réaction individuelle et du combat syndical. C’est l’époque des Hen-Heins, contemporaine de l’introduction du management participatif.

« Hen-Heins » ? Mot « magique », onomatopée d’ouvrier visseur qui devient l’emblème et le signe de ralliement d’un groupe d’O.S. « incorruptibles, indisciplinés, insoumis, indésirables ». S’il s’agit toujours de rire ensemble et de tourner en dérision la hiérarchie et le système, le dessein devient plus ambitieux : « Il y a les vrais Hen-Heins, les purs, ceux qui sentent qu’il y a là les bases d’une véritable contre-culture ». La nouvelle tribu se dote d’un langage codé, conquiert son territoire, conforte sa philosophie, raffine son esprit, peaufine ses modes d’intervention, conclut des alliances avec des organisations syndicales (CGT, CFDT) et avec des groupes politiques (LCR, LO) présents dans l’usine.
« Contre-culture permanente », interjective, où s’affirme la distance prise avec toutes les formes de la culture d’entreprise, cette culture particulière ne se manifeste que dans des actes fugaces, imprévisibles, diffus. Elle dérange la « maîtrise », l’organisation, et l’esprit maison dans l’exacte mesure où elle contrevient sans cesse à l’ordre qu’ils expriment, sans qu’il soit possible d’en identifier clairement la source, la cohérence, ni le noyau perturbateur. Pour quelle efficacité ? L’auteur ne s’arroge le droit de l’évaluer, mais il montre bien comment l’entretien de cet esprit là aide à conquérir des espaces d’autonomie dans un univers hostile. Comment aussi s’opère, dans un conflit permanent entre la sujétion et la résistance ouvrières, un lent processus d’accumulation de mécontentement,de frustrations, de micro prises de conscience, qui ne vient à s’exprimer avec force et cohésion, en grèves massives, souvent longues, qu’à intervalles très espacés (68 bien sûr, et 1981,1989). Les grains de sable, interjetés en appel de dignité et de justice, y auront joué leur rôle.

Sous un propos d’apparence anecdotique et farceuse, c’est donc bien de résistance culturelle et de combat idéologique dont il est question en ce livre construit comme un montage kaléidoscopique de flashes, écrit par un ouvrier monteur, amoureux de ces formes-choc, -vertige, -rythme et -sport, de l’esprit de jeu propre à la culture ouvrière.

Le vocabulaire peut bien y apparaître parfois scatologique. Il l’est, et parfois aussi sexiste, par bouffées vite contrôlées (sur le harcèlement sexuel des ouvrières par exemple). Transcription du langage parlé dans l’atelier, le discours ouvrier ici rapporté se comprend pourtant aussi comme un autre mode de la même résistance à la discipline, ici de langue, imposé par le système Peugeot. Tenir sa langue quand on a envie de protester, subir le tutoiement des chefs, accepter de se taire quand il faudrait crier, se lire « fiché » en huit critères personnalisés à l’envers du sentiment de sa propre identité : autant pousser des cris de singe, « gueuler » en chœur ou chanter à tue-tête, travestir le langage clean de la direction qui fait de l’ouvrier un agent de production et de la nettoyeuse un agent de surface, et proférer ce qui passe d’ordinaire pour grossièreté afin de se soulager.

En ces processus et joutes de « désinfection des mots » pour reprendre l’expression de l’historien de la classe ouvrière anglaise, Edward P. Thompson, qui dira de quel côté se trouve l’hygiène et la salubrité ?
Le livre de Marcel Durand soulève des questions essentielles. Sur la vanité des managers qui « vont au Japon découvrir les secrets de la productivité et reviennent les appliquer » en France. Plus généralement encore sur la longue tradition entrepreneuriale des industriels français, qui les conduit aujourd’hui à vouloir imposer des « cultures d’entreprise, qui sont non seulement des insultes à la dignité des individus mais aussi de formidables freins à la productivité » (Bernard Cassen, Le Monde Diplomatique, août 1987). Sur le sens profond de la grève de l’automne 1989 dans les usines Peugeot de Sochaux et de Mulhouse. Sur la citoyenneté à l’usine.
Sur la dignité morale et la qualité intellectuelle des ouvriers enfin. Car, comme l’écrit Marcel Durand à plusieurs reprises à l’adresse du patronat, « sachez que même pendant ces huit heures, vous ne nous empêcherez pas de penser. »

Jean-Paul Molinari
Quinzaine littéraire , 16-31/10/90
Défendre les salariés et combattre le salariat ?
Le samedi 9 juin 2012    Roanne (42)
Projection-débat
Le mardi 5 juin 2012    Montbéliard (25)
Paroles d'ouvriers
Le samedi 10 décembre 2011    Marseille 1 (13)
Résister à la chaîne ! Luttes et vies ouvrières chez Peugeot
Le vendredi 9 décembre 2011    Lyon 7 (69)
Rencontre-débat « La souffrance au travail »
Le jeudi 3 novembre 2011    Besançon (25)
Rencontre avec Marcel Durand
Le samedi 2 mai 2009    Avignon (84)
À bas le travail !
Le samedi 14 février 2009    Lyon (69)
Fête de Lutte ouvrière
Du samedi 10 au lundi 12 mai 2008    Presles (95)
Rencontre avec Marcel Durand
Le vendredi 11 avril 2008    Belfort (90)
Rencontre avec Marcel Durand et Michel Pialoux
Le mardi 11 mars 2008    Genève (Suisse)
Rencontre avec Marcel Durand
Le samedi 9 février 2008    Versailles (78)
Salon de l’Autre livre
Du vendredi 19 au dimanche 21 octobre 2007    SAINT-ETIENNE (42)
Rencontre avec Marcel Durand et Michel Pialoux
Le samedi 15 septembre 2007    VERSAILLES (78)
Rencontre avec Marcel Durand et Michel Pialoux
Le mercredi 12 septembre 2007    PARIS 11 (75)
Rencontre avec Marcel Durand et Michel Pialoux
Le vendredi 30 mars 2007    MARSEILLE 2 (13)
Rencontre avec Marcel Durand et Michel Pialoux
Le samedi 17 février 2007    BORDEAUX (33)
« La classe ouvrière, c'est pas du cinéma »
Le vendredi 16 février 2007    BORDEAUX (33)
Rencontre avec Marcel Durand et Michel Pialoux
Le samedi 3 février 2007    ROUBAIX (59)
Rencontre avec Marcel Durand et Michel Pialoux
Le vendredi 2 février 2007    PARIS 20 (75)
Rencontre avec Marcel Durand et Michel Pialoux
Le vendredi 26 janvier 2007    BELFORT (90)
Réalisation : William Dodé