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Histoire universelle de Marseille
De l’an mil à l’an deux mille
23 illustrations couleurs
Parution : 15/09/2006
ISBN : 2748900618
Format papier : 792 pages (12 x 21 cm)
28.00 €

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La cité médievale, porteuse d’une riche expérience d’émancipation, inspira tous ceux qui y voyaient la preuve que la démocratie ne vient pas d’en haut, de l’État, mais d’en bas, de la commune.
Si l’on regarde le monde à partir de ce lieu déterminé qu’est la ville, en prenant la peine de lever le voile que l’idéologie nationale a tendu entre le local et l’universel, on arrive à identifier où et comment agissent les mécanismes de la domination.
À présent que la ville elle-même est en voie de désintégration, comment est-il possible de partir du local pour atteindre à l’universel ? Cette analyse des rapports contradictoires d’une ville avec l’État-nation puis avec la mondialisation veut contribuer à poser la question.
C’est à une lecture inédite de l’histoire de la cité, abordée dans ses déterminations politiques, sociales, culturelles et urbanistiques, que nous invite ce livre.


> Lire le prologue

Alèssi Dell’Umbria

Alèssi Dell’Umbria a grandi à Marseille, où il vit, tout en partageant son quotidien avec d’autres villes de la Méditerranée. Impliqué dans la vie de son quartier de la Plaine, il multiplie tant les conférences que les interventions pratiques sur les questions d’histoire et de politique urbaines.
Il a collaboré à différentes revues de critique sociale et a notamment publié, C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis ! À propos de la révolte de l’automne 2005 (L’Echappée 2006), Échos du Mexique indien et rebelle (Rue des cascades, 2010).

Les livres de Alèssi Dell’Umbria sur le site

Foreign Rights

English notice

Universal History of Marseille

The medieval city, with its rich experience of emancipation, took all those who saw it as an evidence that democracy doesn’t come from the top, from the State, but from the base, the « commune ».
If we look at the world from the specific space we call the town, we can understand where and how the domination mecanisms are at work.
Now that the town is undergoing disintegration, how can we proceed to start from the local to reach the universal ? This analysis of the contradictory relationships of a town with the State, then with the globalisation, is a contribution to this question.

Notiz auf Deutsch

Universalgeschichte Marseilles : vom Jahr 1000 bis 2000

Die Universalgeschichte Marseilles erzählt von den politischen, ökonomischen und kulturellen Ereignissen, welche die Stadt vom Jahr 1000 bis ins Jahr 2000 gesäumt haben. Doch liefert Dell’Umbria mehr als das Porträt einer faszinierenden Stadt: die mediterrane Handels- und Hafenstadt Marseille, geprägt durch die okzitanische Kultur und als Anlaufstelle zahlreicher Einwanderer Sammelbecken verschiedenster Kulturen, kann auf eine lange Tradition kommunaler Autonomie und eine reiche Emanzipationsgeschichte vom erstarkenden Nationalstaat zurückblicken.
Dell’Umbria zeichnet den Prozess nach, innerhalb dessen die mittelalterliche Stadt zunehmend an politischer, kultureller und sprachlicher Autonomie gegenüber dem Zentralstaat einbüßen musste. Die Geschichte Marseilles wird so gesehen „universell“, da sie eine Entwicklung veranschaulicht, die sich ähnlich in vielen Städten Frankreichs zugetragen hat.
Damit ist vorliegendes Buch recht eigentlich auch die Geschichte des französischen Zentralismus – betrachtet von Marseille aus – und eine Analyse der widersprüchlichen Beziehungen einer Stadt zum Nationalstaat und schließlich zur Globalisierung.

Der Historiker und Autodidakt Alessi Dell’Umbria ist eng verbunden mit dem Lebensalltag Marseilles : hier wuchs er auf und ist heute engagierter Bürger seines Stadtviertels La Plaine, Streiter für die Belange der okzitanischen Kultur und Mitarbeiter bei verschiedenen sozialkritischen Magazinen.


SOMMAIRE

Prologue

Première partie
I — La Respublica de Marselha
II — La plume & l’épée
III — La Porte de l’Orient
IV — Marseille fait sécession
V — La Fronde marseillaise
VI — L’ordre classique contre l’esprit baroque
VII — Un port franc
VIII — La ville sans nom

Deuxième partie
IX — Adieu Saint-Lundi !
X — Changement de déhttp://agone.org/admin/livre?livre=805cor
XI — Pas de pitié pour les patois !
XII — Internationalistes & fédéralistes marseillais
XIII — La ville italienne
XIV — De la Chambre de commerce à l’hôtel de ville
XV — Protectionnisme et repli colonial
XVI — Une ville coloniale

Troisième partie
XVII — Reconstruction & désintégration
XVIII — Le bateau coule
XIX — Retour à Marseille
XX — La ville-frontière en crise
XXI — La dislocation du territoire

Épilogue

Dossier de presse
Marie-Hélène Bonafé
Journal César , Février 2014
Jean-Pierre Garnier
Espaces et Sociétés n°136-137 , 2009
André Donzel
www.lemensuel.net , février 2008
Propos recueillis par Olivier-Jourdan Roulot
Le Point n°1830 , 11/10/2007
René Diaz
Zibeline n°0 , septembre 2007
Michel Neumuller
Accents , juin 2007
Librairie Résistances
À contretemps , avril 2007
Michel Neumuller
Aquò d'Aqui , mars 2007
Alternative libertaire , mars 2007
Christophe Deroubaix
L'Humanité , 6/02/2007
François Ruffin
Le Monde diplomatique , janvier 2007
Offensive n°12 , décembre 2006
Oudilo Delmas
Li Nouvello de Prouvènço n°134 , 12/06
Christophe Deroubaix
L'Humanité , 23/12/2006
Propos recueillis par Fred Sturlesi
Marseille l'Hebdo , 20-26/12/2006
Michel Samson
Le Monde , 22/11/06
Roland Pfefferkorn
La Marseillaise , 19/11/2006
Patrick Coulomb
Marseille plus , 24/10/06
François Roux
Le Monde libertaire n°1453 , 2-8/11/2006
A. S.
La Marseillaise , 14/09/06
Marseille-Provence 2013, l'opération marketing

Alèssi Dell’Umbria n’est ni universitaire, ni historien officiel. Son Histoire universelle de Marseille, une somme de 700 pages, a pourtant été saluée comme l’un des travaux les plus ambitieux jamais effectué sur la cité phocéenne. Marseillais revendiqué, Alèssi a le goût du peuple et sa gouaille. Son analyse de Marseille Capitale est radicale et décoiffante !

Selon vous, de quoi l’opération Marseille Provence 2013, capitale européenne de la culture a-t-elle été emblématique ?

Alèssi Dell’Umbria – D’une volonté de transformer les centres villes de toute l’Europe en autant de Dysneylands culturels. C’est encore plus flagrant dans le cas précis de Marseille, vu que MP2013 est un accélérateur de Euromed. La logique de tout ça, c’est que la ville soit pensée comme une valeur marchande : non la ville réelle, qu’on ne veut plus voir, mais le spectacle de la ville ; non la ville habitée, dont on ne veut plus, mais la ville visitée. MP2013 est une opération de marketing visant, à travers diverses animations, à vendre un produit culturel global qui s’appelle « Marseille ».

La ville de Marseille et la Provence avaient-elles besoin de cette aventure pour se développer, comme l’affirment les organisateurs ?

Oui, dans la mesure où ce terme volontairement confus de « développement » couvre une stratégie de valorisation marchande. Depuis 2600 ans, cette ville vivait du négoce maritime ; à présent, c’est la ville elle-même qui est devenue l’objet du négoce. Autant dire que les petites gens qui vivent encore dans les murs de la ville, et qui y vivent avec peu d’argent, n’y ont plus leur place et la municipalité et la Chambre de Commerce l’ont clairement signifié. Je sentais venir tout cela quand j’achevais L’Histoire universelle de Marseille, mais je ne pensais pas que ça irait si vite. Nous sous-estimons toujours la puissance des dominants et leur capacité de nuisance toujours plus rapide. Ceci-dit, ce business dont Marseille est à présent l’objet échappe en grande partie aux élites locales : ils ne font que servir la soupe à de plus puissants qu’eux et ramasser les miettes qui tombent.

Qu’est-ce que la culture marseillaise selon vous ?

Ce que j’aime à Marseille, c’est précisément qu’on y a la liberté de parler pour ne rien dire, pour le pur plaisir du jeu qui entre dans la parole. C’est ce que tant de Français nous reprochent aigrement… Mais si Marseille est une ville où l’on parle volontiers, c’est aussi une ville où il est difficile de discuter. Cela vient du fait que les gens de Marseille ont pris l’habitude, au fil des générations, de se regarder dans un miroir. De là un sens salutaire de la dérision, mais qui dissimule aussi une indifférence à son propre sort. De la lucidité au cynisme, il n’y a souvent qu’un pas à Marseille. Qu’en sort-il sur le plan de la création, poétique, littéraire, musicale, cinématographique ? Des fulgurances, mais aussi beaucoup de démagogie, surtout à partir du moment où Marseille est devenue à la mode et où le miroir nous est désormais tendu par la France entière : prenez l’exemple calamiteux du « polar marseillais ». Mais même des expressions plus authentiques, venues de la rue, n’échappent pas à cette logique. Prenez Fonky Family, ce sont des rappeurs originaux et talentueux, mais ça finit fatalement sur la B.O d’un navet comme Taxi qui exploite Marseille comme décor.

Comment, selon vous, pourraient se développer Marseille et sa (ou ses) culture(s) ?

Il faudrait d’abord se débarasser de ces élites moisies qui ne laissent pas la ville réelle s’exprimer. Voyez donc cette année : s’il est bien une forme d’expression de la jeunesse prolétaire à Marseille, c’est le hip-hop, pour le meilleur comme pour le pire. N’est-il pas symptômatique que MP2013 l’ait méthodiquement ignoré dans ses programmations ? Mais je pense que, au lieu de pleurnicher sur ce mépris des élites –qui n’est certes pas nouveau– il faudrait en tirer les conclusions et s’organiser en conséquence. Je ne sais pas si le hip-hop marseillais en a vraiment la volonté et l’énergie – comme l’avaient eu les organisateurs de free parties à la grande époque de la techno indépendante…

Marie-Hélène Bonafé
Journal César , Février 2014
SUR LES ONDES

France Inter – « Là-bas si j’y suis », dans la série Société La reconquête de Marseille – 1 (20 septembre 2006)

France Inter – « Là-bas si j’y suis », dans la série Société La reconquête de Marseille – 2 (21 septembre 2006)

Radio Panik (105.4 FM Bruxelles) – « Microcité », Marseille, la rage (19 octobre 2006)

Radio Grenouille (88.8 FM Marseille) – Version sonore d’ « Une histoire universelle de Marseille » en 7 épisodes (du 24 au 30 juin 2007 à 10h)

Fréquence Paris Plurielle – “L’Intempestive”, 1ère partie des balades dans l’histoire populaire et urbaine de Marseille (5 novembre 2009)

Fréquence Paris Plurielle – “L’Intempestive”, 2e partie des balades dans l’histoire populaire et urbaine de Marseille (19 novembre 2009)

« La Provence, ce n’est plus qu’un produit, une étiquette » Interview d'Alèssi Dell'Umbria

Auteur d’une remarquée Histoire universelle de Marseille (Agone, 2006), militant de la langue occitane, Alèssi Dell’Umbria est un Marseillais qui combat « l’actuelle rénovation urbaine » de la ville. Il vient de publier la Rage et la Révolte (Agone).

La région Paca a-t-elle une identité ?

Mais de quelle région parle-t-on ? Récemment, on a eu droit à une polémique sur le nom. Moi, j’aime bien Paca. Ça fait logo, et ça dit bien la réalité des choses. La Provence, il y a longtemps que ce n’est plus qu’un produit, une étiquette. Et pour vendre un produit, il faut un logo.

A-t-elle une unité ?

Les régions obéissent à un découpage administratif qui ne correspond guère à la réalité des circulations humaines. Celles-ci s’organisent autour des villes, et que voit-on ? Les trois principales villes, Toulon, Nice et Marseille, s’ignorent, se tournent résolument le dos. La Provence est un pays disloqué, désarticulé, inféodé. S’il y a une unité, elle existe en termes de marketing : la Provence solaire et balnéaire. Dans les années 60, le territoire européen a été découpé en zones de compétences. Pour la Provence, cela consistait à devenir le bronze cul de l’Europe.

Et au niveau culturel ?

La culture d’un pays est toujours liée à sa langue. De toutes les régions de l’espace occitan, c’est celle qui a le plus perdu sa langue. Le provençal n’existe plus que dans les marges, de façon presque clandestine. La culture ? C’est, d’une part, une stratégie d’entertainment, la Provence des festivals. Et d’autre part, des villes qui ne vivent qu’en commercialisant les reliquats de leur passé : voyez Arles ou Avignon. Pour le reste, la culture d’en bas, des indigènes, est en voie de disparition accélérée, et dans les zones rurales encore plus. La région ne vit plus qu’en représentation. Et quand les nucléocrates décident d’un projet aussi calamiteux qu’Iter1, c’est en Provence qu’ils vont logiquement le réaliser, vu l’image de la Californie européenne qui colle à cette région. Ici, le pays a disparu. Il ne reste plus qu’un environnement.

Donnez-nous un exemple.

Un ouvrier des carrières de Fontvieille [Bouches-du-Rhône, ndlr] me racontait récemment – en provençal ! – comment, en quelques décennies, tous les liens communautaires autour des pratiques de chasse ou de cueillette ont disparu, simplement à cause du fait que l’espace s’est retrouvé clôturé. Les gens des villes qui achètent clôturent : rien ne doit troubler leur quiétude estivale. Ils s’enferment dans leur Provence solaire. Le rapport à l’espace s’en trouve complètement bouleversé. Un berger du Var m’a dit avoir rencontré les mêmes problèmes, à cause des clôtures qui ferment les passages habituels des troupeaux, les drailles.

Autre exemple : la préfecture a fait détruire les cabanons ouvriers de Beauduc, en Camargue, et sur la plage de Fos [Bouches-du-Rhône, ndlr]. À Marseille, la ville les fait démolir. Au nom de l’accès au littoral ! Quand on pense à tout ce qui a pu être construit par les promoteurs, à ces barres de béton qui défigurent pour toujours la côte, dans le cadre du Plan, et on vient nous mettre la misère pour quelques cabanons ! Là, c’étaient les gens des environs qui s’appropriaient l’espace, en douceur, avec de petits moyens, et qui développaient une forme de vie commune. Un espace habité, non un territoire aménagé, comme à Port-Camargue [Gard] ou Palavas [Hérault]… Mais cette façon de vivre au bord de la mer n’a plus sa place. Il faut un littoral libéré des indigènes, pour laisser place à l’industrie touristique.

Récemment, Jean-Claude Gaudin, maire UMP de Marseille, a créé la polémique en déclarant, après un match de foot Algérie-Egypte : « Nous nous réjouissons que les musulmans soient heureux du match, sauf que, quand après ils déferlent à 15 000 ou à 20 000 sur la Canebière, il n’y a que le drapeau algérien et il n’y a pas le drapeau français, cela ne nous plaît pas. »

Mais c’est au contraire assez plaisant de voir Marseille assumer un tel statut d’extraterritorialité ! Il y a là quelque chose d’intéressant, une faille dans l’édifice verrouillé de l’Hexagone. Certains de ces jeunes sont algériens, c’est normal de voir des immigrés s’enflammer pour l’équipe du pays d’origine, non ? Mais beaucoup sont nés à Marseille. Pour eux, l’Algérie n’est pas un pays réel, mais une sorte de référence utopique. Parce qu’ils ne se sentent pas français.

Est-ce pour autant une forme de communautarisme ? Non, parce qu’au quotidien un Arabe marseillais est plus proche d’un Marseillais d’origine italienne, provençale ou corse, que de quelqu’un qui vient de débarquer d’Algérie. Beaucoup de ces jeunes disent : on n’est pas français, on n’est pas algériens, on est marseillais. Moi-même, je ne me sens pas français. Je me sens marseillais. C’est la seule appartenance qui a un sens pour moi. Au quotidien, je parle français (à la marseillaise), occitan et italien. Avec quelques mots d’arabe.

La région ne souffre-t-elle pas surtout de ses pouvoirs limités, en tant qu’institution ?

On a créé les régions uniquement pour décongestionner l’administration d’État. Certainement pas pour laisser apparaître des espaces d’autonomie et de contre-pouvoir. En dernière issue, c’est toujours la stratégie d’aménagement décidée par l’État central et les eurocrates de Bruxelles qui tranche. Et, de toute façon, les élus qui gèrent les grandes villes ont tous la tête en forme d’hexagone. En plus de leurs responsabilités municipales ou régionales, ils occupent tous des charges politiques nationales : députés, sénateurs, ministres… De façon générale, la région n’est pas un espace de contre-pouvoir. En France, elle ne l’a jamais été. Quant aux élections régionales à venir, qui s’en soucie ?

1 Ce méga projet d’expérimentation scientifique vise à créer de l’énergie à partir de la fusion thermonucléaire. Il est en cours de construction à Cadarache (Bouches-du-Rhône). Coût prévu : 10 milliards d’euros.

Michel Henry
Libération , 16/02/2010
La fin de l’exception marseillaise

Ce qui arrive à Marseille, au sens de ce qui a lieu dans cette ville, mais aussi de ce qu’elle est en train de subir et, par suite, de devenir, est déjà arrivé à Toulouse, à Lyon ou à Paris, comme dans la plupart des grandes villes européennes. Sous bien des aspects, en effet, la mutation en cours dans la métropole phocéenne n’est que l’aboutissement d’un processus global de dé-civilisation urbaine fait de dislocation territoriale, de désintégration sociale et d’aliénation culturelle. Et de dépossession de leur ville pour les habitants qui s’y étaient enracinés.
Telle est, du moins, la thèse soutenue dans cet ouvrage à tout point de vue hors du commun. Pour l’étayer, pour décrire et expliquer une évolution qui a tout l’air, s’agissant de Marseille, d’une involution, il fallait remonter les méandres de son histoire mouvementée, connaître par le menu les multiples composantes de son identité, être en mesure de saisir les logiques sociales, les mécanismes institutionnels et les dynamiques spatiales à l’œuvre dans l’affaiblissement puis l’effacement de cette identité. Il fallait également, pour éprouver cette perte, en dégager le sens, et en faire partager le sentiment, être profondément impliqué dans la vie quotidienne de la cité. Autant de réquisits auxquels Alessí Dell’Umbría satisfait sans conteste, si l’on en juge par cette Histoire universelle de Marseille.
Ce livre d’environ sept cents pages est véritablement une somme. Mais, à l’encontre de ce que ce terme pourrait suggérer, il est tout sauf assommant. Certes, l’auteur y brasse une quantité impressionnante de données, chiffrées ou non, de citations et de références puisées aussi bien dans la littérature savante et les rapports d’experts, que dans les récits de voyages et les reportages de presse ou encore dans les discours des personnalités politiques, des chefs d’entreprise, des aménageurs et même des publicitaires. Le tout au service d’une analyse ne négligeant aucune des dimensions de ce qui constitue la réalité d’une ville : historique, bien sûr, mais aussi économique, sociologique, anthropologique, géographique, urbanistique, architecturale, esthétique, linguistique, et, inévitablement, politique. Toutefois, cette érudition n’a rien de livresque. D’un style enlevé de bout en bout rehaussé d’expressions et d’extraits de poèmes ou de chansons en provençal — traduits en bas de page ou dans un glossaire annexe —, nourri d’observations témoignant d’une familiarité étroite avec les lieux et les gens, ponctué de remarques percutantes et de formulations aussi lapidaires qu’assassines, faisant alterner l’évocation lyrique des temps forts de la saga du petit peuple marseillais, et les réquisitoires menés tambour battant contre les tyrannies venues “ d’en haut et d’ailleurs ” ou leurs relais locaux, l’ouvrage d’A. Dell’Umbría se lit comme un roman, bien que la fiction n’y ait aucune part.
L’intitulé, de même que le sous-titre, ne manqueront pas d’intriguer. En quoi l’histoire de Marseille peut-elle être « universelle » ? Pourquoi la faire débuter en l’« an mil » quand on sait que l’antique Massalia a surgi bien des siècles auparavant sur les bords de la Méditerranée ? Répondre à la seconde question devrait dispenser d’avoir à poser la première.
L’« an mil » coïncide, selon l’auteur, avec le moment où « Marseille était redevenue une ville », quand, à l’instar d’autres cités occitanes, elle s’affirmait de nouveau « après une longue absence historique », quand ses habitants, « affranchis de toute servitude par leur appartenance à la cité » sur le mode consulaire à l’italienne, « entendaient maîtriser leur destin ». Ce qui impliquera de leur part une résistance opiniâtre pour préserver une liberté qui « n’était plus là un privilège individuel, mais un privilège territorial », en butte à des politiques qui, à un titre ou à un autre et selon des modalités diverses, n’auront de cesse de la grignoter au cours du millénaire qui suivra, au point de l’annihiler.
L’histoire de Marseille, en effet, telle que A. Dell’Umbria la perçoit et la conçoit, est avant tout le récit de l’inexorable déchéance d’une ville qui « finit par succomber à la démesure des rapports marchands, devenue son unique mesure » pour disparaître « au profit de l’agglomération, dont l’unique caractéristique identifiable est de s’étaler à l’infini ». Or, ce « modèle de l’agglomération », qui marque la « rupture avec mille ans d’histoire urbaine occidentale », serait, si l’on en croit l’auteur, en phase avec le « capitalisme mondialisé » qui ne produit plus que de l’espace interchangeable comme le sont d’ailleurs les populations destinées à y séjourner ou y transiter, sans produire de lieux portant l’empreinte des pratiques collectives autonomes de leurs habitants. En cela aussi l’histoire de Marseille reste malgré tout universelle, même si cette universalité-là tourne le dos à celle qui lui a été si longtemps déniée.
Détenu pendant des siècles par l’État Nation, qu’il soit royal ou républicain, à plus forte raison dans un pays où la centralisation a atteint — si l’on peut dire — des sommets, le monopole de l’universel dont l’instance étatique s’était prévalue pour réduire le local au « provincial » n’aurait dû sa crédibilité qu’au fait que l’histoire a toujours été écrite du point de vue des vainqueurs. Cela vaut, bien sûr pour l’histoire des villes. Or, c’est une lecture inverse de l’histoire de sa cité qu’A Dell Umbria propose. Il entreprend de montrer que le local n’est pas antinomique avec l’universel, qu’il n’est pas synonyme de repli localiste et borné : « le sentiment d’appartenance à une ville ne signifie pas que notre vision du monde se rétrécisse, mais bien au contraire, qu’elle s’enrichit de toute l’expérience humaine qui s’y concentre. » À une condition, cependant, et c’est là l’enjeu à la fois théorique et politique du livre : que cette ville en soit réellement une. Ce qui n’est quasiment plus le cas pour Marseille qui, après bien d’autres, achève de se diluer dans l’« agglomération » pour se soumettre, « mondialisation » aidant, à la « puissance universelle du capital » face à laquelle, ironise l’auteur, « chaque État n’est plus que l’intendant général d’une province de l’Europe ».
Avant d’en arriver là, et que la personnalité de leur ville passe sous le « laminoir » de l’uniformisation imposée par des pouvoirs extérieurs soutenus par leurs alliés sur place, les Marseillais ont résisté. Aux chercheurs qui s’évertuent, comme c’est devenu la mode en cette ère post-politique, à refuser toute pertinence au concept de domination, le livre apporte un cinglant démenti. Chapitre après chapitre, c’est une lutte populaire pluriséculaire, à la fois de classe et « communaliste », menée sur plusieurs fronts (économique, institutionnel, culturel, urbanistique…), pour échapper à l’assujettissement, qui est retracée. Fort de son ample documentation, l’auteur met un soin extrême à restituer le jeu des acteurs, des forces et des intérêts en présence, un jeu d’autant plus complexe qu’il prend place à des échelles variables (locale, régionale, nationale ou, de plus en plus, européenne). L’affrontement fut le plus souvent larvé, à l’image des manœuvres insidieuses des pouvoirs en place pour imposer leurs programmes ou leurs projets sans susciter l’opposition de la population qui en ferait les frais. Mais il a pu revêtir des formes ouvertes allant jusqu’à la guerre civile, épisodes sanglants reconstitués de main de maître : depuis la rébellion de la Republica de Marselha contre la Maison d’Anjou cherchant à intégrer la Provence au royaume de France, jusqu’à la révolte ouvrière, presque insurrectionnelle, de novembre 1947, sévèrement réprimée à l’instigation du maire gaulliste appuyé par son futur successeur, le « socialiste » Gaston Defferre, en passant par le soulèvement de la ville contre la dictature politico-administrative jacobine en 1793, et la Commune de Marseille, écrasée peu après celle de Paris.
Ensuite, c’en sera fait de l’autonomie citadine fondée sur la démocratie directe ou, à défaut, sur le contrôle rapproché des mandataires par les mandants : « la participation politique ne se fera plus qu’à travers des institutions par nature abstraite de toute détermination locale, les partis politiques ». À cet égard, la décentralisation mise en œuvre au début des années 80 « ne changea rien à la centralisation française » : en conférant de nouvelles compétences et des moyens accrus au maire, au président du conseil général et à celui du conseil régional, notable venu s’ajouter aux deux précédents, elle « renforça seulement les prérogatives de la classe politique hexagonale au niveau local ». Quant aux Comités d’intérêt de quartier, une spécificité marseillaise instituée dès la fin du XIXesiècle, leur fonction est restée conforme à leur raison d’être initiale : loin de constituer un contre-pouvoir face à la municipalité, ils ne sont « que la courroie de transmission de celle-ci dans la vie locale ». Pour avoir lui-même à maintes reprises contribué sur le terrain à mettre quelques grains de sable dans ce rouage « démocratique », A. Dell’Umbria en résume à sa manière le principe de fonctionnement demeuré inchangé : « Pendant que les CIQ dévidaient l’écheveau de leurs petites doléances auprès d’un élu local compatissant, nul ne remettait en cause les grandes opérations d’urbanisme qui devaient aboutir à la désintégration de la ville ».
Aux yeux de l’auteur, en effet, le bilan desdites opérations ne peut être que globalement négatif. Dans les lointaines périphéries pavillonnaires où ils ont été déportés, les prolétaires chassés du centre-ville par la rénovation publique conjuguée à la spéculation privée ont été rendus dépendants de la voiture, de l’hypermarché et de la télévision, l’entraide et la solidarité n’ayant pas survécu à l’atomisation et isolement. Dans les parties centrales « reconquises », le remodelage opéré par les planificateurs et les promoteurs avec l’appui de la mairie s’est soldé par l’« anéantissement du patrimoine urbain », architectural mais aussi culturel, pour ne pas dire civilisationnel.
Forgés tout au long d’une histoire commune, les liens de voisinage, un usage des espaces publics propre aux villes méditerranéennes et même l’oralité directe qui leur était liée, à laquelle a succédé un langage parlé calqué « sur la voix plate et édulcorée des présentateurs du journal télévisé », sont « condamnés à s’éteindre avec le quartier ». Et tout cela en vue d’« attirer le touriste et le bourgeois branché, qui apportent l’argent facile », pour lesquels « on a composé le décor attendu » : l’ancien hospice de la Charité « muséifié », la Friche Belle-de-mai « culturalisée », l’Estaque sur le point d’être convertie, après le Vieux Port, en parc à bateaux « typique et pittoresque » pour une « néo-population descendue coloniser le bord de mer », en attendant que la Joliette se transmue en « quai de prestige », comme le claironne la propagande d’Euroméditerrannée, ponctué d’édifices signés par des stars de l’architecture internationale, à l’instar de tant de friches portuaires « requalifiées » de par le monde « globalisé ». « L’érection de la tour CMA-CGM en front de mer », note à ce propos A Dell’Umbria, « symbolise […] une nouvelle forme de domination impériale : le capitalisme délocalisé. Pour une telle multinationale, Marseille n’est pas un lieu mais un nom ». Or, précise l’auteur, « la ville ne peut devenir “célèbre” que quand elle a perdu toute consistance : quand le nom est devenu une marque déposée ».
On se doute qu’il n’y a guère de place, dans un tel panorama, pour les habituels discours d’accompagnement à prétention savante qui, sous couvert de mettre en lumière les dernières « mutations urbaines » en date, ne font qu’œuvrer à la promotion de l’urbanisation capitaliste telle qu’elle se déroule aujourd’hui, quitte à en pointer quelques « dysfonctionnements » à l’intention des « décideurs ». L’auteur se garde ainsi de reprendre à son compte les thématiques imposées actuellement en vogue parmi les chercheurs : le « mode de vie périurbain », la « mobilité citadine », la « métropole des individus », la « démocratie participative » ou encore le « développement durable ». Non que les questions qu’elles recouvrent ne soient pas abordées. Au contraire. Mais la façon dont elles sont traitées ici va à contre-courant de la doxa scientifique. Ce qui nous vaut quelques réjouissants morceaux de bravoure alliant la rigueur de la démonstration et l’alacrité du ton pour démolir ce que tant de thuriféraires s’emploient… et sont employés à accréditer.
Car le goût d’A. Dell’Umbria pour la polémique ne l’empêche pas d’en remontrer, en matière d’argumentation, à la plupart des spécialistes autorisés du fait urbain. Ainsi, pour ceux qui ont fait leur fonds de commerce des « problèmes » de l’immigration, du racisme, du communautarisme et autres « violences urbaines », Marseille constitue, comme chacun sait, un terrain de recherche ou, pour les solutions, un laboratoire tout désigné. Or, ce qu’il en est dit dans ce livre tranche quelque peu avec les lieux communs ou les contrevérités qui parsèment d’ordinaire les écrits publiés à la chaîne sur le sujet, sans, pourtant, que l’on puisse reprocher aux appréciations de l’auteur, qui connaît les « cités » comme sa poche, de manquer de base empirique. Il est vrai que son point de vue renvoie à une position assez « excentrée » dans le champ social et par rapport au champ scientifique, en particulier. Mais il est bien d’autres domaines où les analyses incisives et documentées d’A. Dell’Umbria rompent avec les problématiques convenues.
Le décorticage du système clientélo-affairiste qui régit depuis des lustres l’action de la municipalité, quelle qu’en soit la couleur politicienne, pourrait, par exemple, une fois expurgé des tournures de langage facétieuses qui en rendent la lecture moins ardue, parfaitement figurer aux côtés des analyses émanant de politologues consacrées à la « démocratie locale ». De même, à partir de l’étude du cas marseillais, l’approche de la désindustrialisation de l’économie et du déclin de l’activité portuaire, l’auteur rappelle ce qu’il en a coûté à la bourgeoisie locale, et plus encore aux travailleurs, qu’ils soient ouvriers, marins ou dockers, de n’avoir pas su faire le deuil de la « vocation coloniale » de la ville pour insérer son économie dans les nouveaux flux maritimes qu’allaient capter ses deux rivales méditerranéennes, Gênes et Barcelone. Il ne restera plus alors qu’à miser des flux d’investissements déterritorialisés censés prendre le relais. Après le fiasco du complexe industrialo-portuaire de Fos, c’est maintenant au tour d’Euroméditerranée, enclave principalement vouée au tourisme de luxe et à la consommation haut de gamme, de « redynamiser » la ville. Les conclusions qu’en tire A. Dell’Umbria rejoignent celles du géographe David Harvey à propos de la « géographie de la domination » à l’ère de l’accumulation flexible. Notamment celle-ci : « La gestion globale qui caractérise le capitalisme instrumentalise le local, produisant des territoires sans pouvoirs, soumis à un pouvoir sans territoire ».
Autre apport, d’ordre anthropologique celui-là, de l’ouvrage à la connaissance de l’univers urbain contemporain : la manière dont la perte de l’identité de Marseille en tant que ville, se traduit dans les comportements et l’imaginaire de ses habitants. Plus précisément, ceux des couches populaires, car les « classes moyennes supérieures qui ont imposé leur hégémonie dans toutes les villes » avec l’aval de la bourgeoisie mondialisée qui les a vassalisées ne suscitent, de la part de l’auteur, qu’un mépris sarcastique que l’on ne manquera pas de trouver outré. Sur bien des points, les observations de A. Dell’Umbia recoupent, en leur donnant une illustration concrète, les théorisations du sociologue Zygmund Baumann sur la « société liquide ». Voué à la mobilité, car mobilisable et déplaçable à volonté au gré de stratégies subordonnant les humains à la circulation du capital, l’« homo metropolitanus » « ne traverse que des territoires neutralisés » dans lesquels il ne se reconnaît plus, au deux sens du terme, « dissociation entre l’individu et l’environnement vécue comme un drame intérieur par nombre de ceux qui la subissent ». Les dispositifs culturalo-consuméristes mis à leur disposition dans un espace urbanisé devenu « stérile » ne parviendront, tout au plus, qu’à rendre ce manque d’enracinement inconscient, incitant le « néo-citadin délocalisé » à « zapper » d’un espace « thématisé » à un autre au fil de ses pérégrinations motorisées.
Autant dire, à l’issue de la lecture de l’ouvrage, que le principe — déjà oxymorique dans sa formulation — du « développement durable » appliqué à Marseille, apparaît comme une farce ou une sinistre plaisanterie. Ce qui se développe depuis quelques décennies, si l’on suit Alessi Dell’Umbria, ce n’est plus Marseille, mais une « aire métropolitaine », comme le voulait, dans les années 60, la « techno-bureaucratie parisienne » en charge de l’aménagement du rivage méditerranéen, « ultime expédition coloniale, menée, cette fois, à l’intérieur de l’hexagone ». Planifiées ou non, la standardisation et la banalisation ont gommé à un tel point la singularité du paysage urbain qu’« on finit par se demander où est passée la ville ». Et il serait illusoire de compter, pour qu’elle se perpétue dans son être, sur les rares restes du passé miraculeusement préservés qui lui confèrent une identité visible. Corollaire d’une « urbanisation désurbanisée », comme aurait dit Henri Lefebvre et de la multiplication d’espaces dotés d’une urbanité factice pour donner le change, « la pseudo-découverte et la valorisation commerciale de sites constituant encore des lieux identifiables, à défaut de constituer encore des lieux habités » ne peut qu’encourager la « fuite en avant dans spéculation immobilière et la gentrification […], jusqu’au jour où ce qui reste de la ville aura disparu derrière la vitrine ».
Quant à la pollution proprement dite — si l’on peut dire —, c’est-à-dire autre que visuelle ou mercantile, ses « pics » de plus en plus fréquents rythment dorénavant l’écoulement du temps à Marseille. Ce qui inspire à l’auteur la remarque qui suit : « Les hommes du Moyen Âge disaient que “l’air de la ville rend libre” : ceux de notre époque peuvent surtout constater qu’il empoisonne. » C’est d’ailleurs sur la pollution que se clôt l’ouvrage. Alors que les « potentats locaux » rêvent de faire de Marseille un San Diego au rabais destiné à une « clientèle ciblée » venue du Nord, « pétrochimie, sidérurgie et circulation automobile additionnent leurs fumées pour voiler peu à peu la légendaire lumière provençale ». Sous cet angle, la ségrégation socio-spatiale qui est de règle dans l’agglomération et aux alentours souffre d’une exception : riches et pauvres baignent dans les mêmes émanations. « Ainsi, à défaut d’en constituer le décor, ce territoire sinistré donne un peu plus à la région l’“air” de la Californie ».
Nul doute que ces diatribes contre la dévastation entraînée par une « reconstruction radicale » de la ville, « sans attache avec le passé et l’environnement », feront grincer quelques dents. En particulier chez les aménageurs ou certains chercheurs ainsi que leurs employeurs. Néanmoins, quelles que soient les réactions que la position résolument dissidente affichée par A. Dell’Umbria pourra susciter chez le lecteur, celui-ci devrait tout de même savoir gré à celui-là de le gratifier de pages superbement écrites. Vibrantes d’empathie lorsqu’il fait revivre les ripostes de la « plèbe » marseillaise aux atteintes des autorités à l’autonomie communale ; élégiaques jusqu’à l’amertume pour accompagner la déchéance d’une cité qui, privée de son port et des « horizons magiques » que celui-ci lui ouvrait, est en passe de devenir, de manière assez paradoxale alors qu’on cherche à l’ériger en « métropole européenne », « une ville provinciale » pour « n’être plus que la capitale de PACA », ce qui « ne fera jamais rêver », au dire de l’auteur que l’on aura du mal à contredire sur ce point.
Inclassable, à vrai dire, tant les spécialistes des différentes disciplines peuvent y trouver leur compte pour peu qu’ils aient l’esprit ouvert, l’ Histoire universelle de Marseille mérite en tout cas de figurer parmi les classiques de l’histoire urbaine, aux côtés de ceux d’un Louis Chevalier sur Paris. Peu importe, en l’occurrence, que le centrisme libéral de ce dernier différait notablement, au plan idéologique, de l’anarcho-marxisme assumé du premier. Les vitupérations au vitriol contre la « destruction programmée » du cœur populaire de Marseille par les artificiers de la Wehrmacht en cheville avec les envoyés de Vichy, et parachevée par les urbanistes d’État fonctionnalistes de l’après-guerre, auraient pu êtres rédigés par l’auteur de L’Assassinat de Paris. Trois qualités communes autorisent à rapprocher l’éminent professeur du Collège de France et de Sciences Po et le militant engagé pour sauver ce qui reste de l’esprit émancipateur de sa ville après que l’on en a « lobotomisé la mémoire historique » à coups de « rénovations », « requalifications » et autre « renouvellement urbain » : une connaissance intime du terrain, l’acuité d’un regard peu soucieux du qu’en-dira-t-on et un égal talent littéraire.

Jean-Pierre Garnier
Espaces et Sociétés n°136-137 , 2009
Marseille, les métamorphoses de la cité

Parmi les récentes publications consacrées à Marseille, un ouvrage retient plus particulièrement l’attention : l’ Histoire universelle de Marseille d’Alèssi Dell’Umbria1.

Cette somme de plus de 700 pages se remarque tout d’abord par l’ampleur de son érudition en relatant avec beaucoup d’aisance et de précision les différents évènements politiques, économiques et culturels qui ont jalonné l’histoire de cette ville « de l’an mil à l’an deux mille ». Ce travail se singularise aussi par l’originalité de son projet : aborder l’histoire de cette ville, non pas, de façon monographique, pour dresser une nouvelle fois l’inventaire des particularismes locaux, mais pour contribuer à la généalogie d’une forme politique universelle, celle de la cité.

Cette perspective évoque l’approche de Max Weber qui, dans son analyse de la ville occidentale, avait plus que d’autres insisté sur le lien entre le phénomène urbain et celui de la cité2. Pour A. Dell’Umbria, « il est possible de revenir au concept fondamental, celui de la cité. En effet, l’Europe occidentale a été porteuse d’une expérience unique, caractérisée par le fait que l’urbs et la civitas aient pu y coïncider » (p. 13). Marseille est, de fait, un repère important dans cette genèse, puisque dès l’Antiquité elle fut une cité indépendante sur le modèle grec. Mais « pour tenter de résoudre l’énigme que constitue Marseille, il faut revenir au bas Moyen Age, quand les villes s’affirmaient à nouveau après une longue absence historique » (p. 19). C’est alors, dans le contexte du mouvement d’émancipation communal du XIIIe siècle et conformément aux modèles culturels propres aux pays occitans, que les Marseillais vont développer un type civique original, très différent du modèle de la « cité patricienne » qui s’impose alors dans les grandes villes marchandes européennes.

Parallèlement à l’affirmation de la souveraineté politique locale, les assises sociales du pouvoir municipal seront largement étendues : outre le fait qu’elle octroyait très facilement le droit de cité aux étrangers et ne pratiquait pas de discriminations à l’égard des Juifs, « l’originalité de la république de Marseille tenait au rôle joué par les métiers au sein de l’institution communale » (p. 29). Les confréries de métier, imprégnées d’esprit communautaire et égalitaire, vont alors contribuer à démocratiser fortement la vie publique locale en faisant contrepoids à l’hégémonie du grand négoce maritime sur la ville.

Par delà les vicissitudes de son histoire, le peuple de Marseille n’eut de cesse de réactiver cette tradition. Après la domination des Angevins puis des Rois de France sur la cité – et les résistances qui en découleront -, le point d’orgue de l’affirmation de cette aspiration démocratique fut atteint sous la Révolution française lorsqu’en 1793 les sectionnaires marseillais inventèrent le concept de « souveraineté populaire »3.

Sans remettre en cause le principe de la souveraineté nationale auquel ils avaient souscrit dès les premières heures de la Révolution, les Marseillais n’en revendiquent pas moins une démocratisation du pouvoir exécutif, ce qui suppose un rapport plus égalitaire entre le centre et la périphérie de la nation. Se référant aux travaux de l’historien Jacques Guilhaumou, l’auteur rappelle que « bien qu’ils affirmassent respecter l’unité et l’indivisibilité de la République, ils y introduisaient un élément de subversion. Les sectionnaires considéraient les assemblées locales comme le fondement de la République : le local non comme ce niveau subalterne et accessoire de la vie politique (ce qui reste quand on a épuisé l’universel) mais comme l’élément d’où part et où revient sans cesse l’universel ; non l’universalité abstraite des idéologues mais l’universalité concrète des citoyens assemblés » (p. 233). Cette audace politique, outre qu’elle vaudra à Marseille de perdre temporairement son nom pour devenir la « Ville sans Nom », fera longtemps peser sur la ville le soupçon de « fédéralisme ».

L’esprit civique des révolutionnaires marseillais allait cependant demeurer très présent dans les luttes politiques et sociales du mouvement ouvrier français tout au long du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe. L’épisode de la Commune en 1871 en fut une illustration. A Marseille, comme dans d’autres villes, tous les éléments de la « cité populaire » se remettent alors en place : en faisant de la Commune l’unité de base de la vie politique, « le mouvement communaliste apparaît comme l’héritier des sections populaires de 1793, brisées par la Convention montagnarde » (p. 370). A Marseille, ses racines étaient encore plus profondes : « Pour la première fois depuis le début du XIIIe siècle, les gens de métier siégeaient au gouvernement de la ville ; sur les six membres de la Commission mise en place le 23 mars 1871 se trouvaient un portefaix, un ajusteur et un cordonnier (…). Mais s’il plongeait ses racines dans le passé, le mouvement communaliste allait au-delà, porteur d’un concept universel de la cité » (p. 371).

Cette tradition civique se manifestera une nouvelle fois avec force à la Libération alors que la ville, après les épreuves de la guerre, doit procéder à sa reconstruction. Sur fond de reconquête de l’autonomie municipale après la mise sous tutelle préfectorale des institutions locales en 1938, la population ouvrière y tiendra le premier rôle : « La Libération lui avait ouvert un espace inédit : de 1944 à 1947, on la vit en effet se dépenser sans compter, depuis les combats contre l’occupant jusqu’aux réquisitions d’entreprises et la reconstruction des quartiers par des équipes de volontaires » (p. 498).

Mais l’hégémonie ouvrière sur la ville fut de courte durée. A partir de 1947, vont s’accumuler tous les signes d’une désintégration de la cité. « On pourrait dire, en schématisant, que si la liquidation de la civitas fut le fait de l’État, celle de l’urbs fut le fait du capitalisme. Si la première phase avait pris plusieurs siècles, la seconde alla beaucoup plus vite » (p.14). De fait, toute l’histoire de la ville fut un long processus de décapitation politique. L’Ancien régime l’avait déjà privé d’une grande part de ses prérogatives. La mise en place de l’Etat républicain intensifia encore la tendance. Et les récentes expériences de décentralisation, même initiées par Gaston Defferre, n’infléchirent guère le processus : « La loi de 1982 ne changea rien à la centralisation française, elle renforça seulement les prérogatives de la classe politique hexagonale au niveau local (…), la loi conférant de nouveaux pouvoirs à ces notables » (p. 612).

Bien que plus récent, le processus de déstructuration urbaine n’en fut pas moins brutal. « Pour l’essentiel, la ville a été bâtie de façon artisanale : selon un rythme lent et mesuré, à échelle humaine – à Marseille, cela s’exprime dans la combinaison de la ruelle et du cours : la première est d’inspiration moyenâgeuse et le second baroque. (…) Les discours modernistes commencèrent à répandre, dans l’entre-deux-guerres, l’idée qu’il fallait faire table rase et tout reconstruire ; idéologie qui allait s’exprimer finalement dans la rocade autoroutière et le zonage de l’espace » (p. 15).

Il en résultera une dissolution progressive de la centralité urbaine dans l’agglomération, ou, selon un concept emprunté à la City of Quartz de Mike Davis, dans la Suburbia4. Comme dans le « modèle vitrollais » qui, dans la région marseillaise, fournit l’illustration la plus achevée de cette néo-ville, la diffusion de l’habitat pavillonnaire et la multiplication des centres commerciaux périphériques allait entraîner « une rupture irréversible avec la sociabilité traditionnelle qui, en Provence, avait toujours été liée à un modèle communautaire d’habitat regroupé, dans le village, le bourg ou le quartier » (p. 573). C’est sur ce fond de fragmentation urbaine, d’isolement social et d’abandon politique que vont prendre corps les idéologies sécuritaires qui porteront l’extrême-droite à des sommets inégalés aux élections.

On l’aura compris, A. Dell’Umbria dresse un tableau plutôt sombre de l’évolution générale de Marseille au cours des dernières décennies. De surcroit, les élites locales – politiques, économiques et même culturelles -, désormais largement acquises, à se yeux, à la cause de la gentrification urbaine, ne semblent guère en mesure de relever le défi de la reconstruction de la cité. Il n’en demeure pas moins que « de façon étonnante, ce territoire fragmenté et étalé qu’est Marseille constitue, littéralement, un pays auquel on a le sentiment d’appartenir.

« Les jeunes relégués des quartiers nord et est se sentent marseillais et non banlieusards. Ce sentiment d’appartenance à une ville fait que la révolte de la jeunesse n’est pas aussi furieuse que dans ces banlieues où l’on a seulement, quand on est jeune et d’origine étrangère, le sentiment d’être mis au ban » (p. 594). En dépit des apparences, c’est peut-être là la preuve que la Cité n’est pas encore entièrement défaite à Marseille.

par André Donzel, chercheur en sociologie au CNRS, membre du LAMES

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1 Alèssi Dell’Umbria, Histoire universelle de Marseille – De l’an mil à l’an deux mille, Editions Agone, Marseille 2006.

2 Cf. M. Weber, La Ville, Paris, 1982.

3 Comme l’a montré Jacques Guilhaumou, c’est en effet à Marseille que cette notion est apparue pour la première fois dans le vocabulaire politique. Cf. J. Guilhaumou, Marseille républicaine (1791–1793), Presses de Fondation Nationale des Sciences Politiques, Librairie du bicentenaire, 1992.

4 Mike Davis, City of quartz, La Découverte, 1997.

http://www.lemensuel.net/Marseille-les-metamorphoses-de-la.html

André Donzel
www.lemensuel.net , février 2008
« Une culture de la fronde »

Acteur engagé de son quartier de la Plaine, militant de la cause occitane, Alessi Dell’Umbria collabore à différentes revues de critique sociale. Dans « Histoire universelle de Marseille », l’historien relate l’évolution de la cité phocéenne, du premier millénaire à nos jours, et les relations complexes entre la France et cette ville résolument indépendante.

Le Point : Quand on évoque Marseille, on parle généralement d’un particularisme. En quoi consiste-t-il ?
Alessi Dell’Umbria : Ce que vous appelez le particularisme marseillais est d’abord lié à une vieille tradition d’autonomie communale et de lutte contre le centralisme. Il tient aussi au fait que Marseille appartient à l’univers culturel de la langue d’oc, majoritairement parlée ici jusqu’au début du XXe siècle. Enfin, il y a la proximité avec les autres régions de la Méditerranée. Tout cela donne à cette ville une dimension assez énigmatique. Inexplicable à l’intérieur de l’Hexagone. Il y a indéniablement une psychologie du quotidien différente, qu’il s’agisse du rapport au travail ou à des notions comme la famille, l’honneur ou la pudeur. Avec également un fort sentiment égalitaire.

Vous écrivez que Marseille se situe dans le camp des villes mal-aimées. Pourquoi ?
Il y a cette réputation de ville de voyous et de truands. De lieu d’exercice de l’illégalité, pour résumer. En réalité, à partir du moment où elle s’est retrouvée intégrée au royaume de France, c’est vrai que Marseille a toujours cherché à contourner la loi. Ainsi, le château d’If est édifié contre cette tradition de tenter de frauder la fiscalité royale. Pour surveiller les petits trafics des Marseillais… Par la suite, tout est à l’avenant : le compromis colbertiste du port franc, puis l’industrialisation, la prolétarisation, le chômage, l’arrivée de populations déracinées, confrontées à des conditions de travail et de logement extrêmement dures… Ces phénomènes génèrent fatalement de la délinquance. La combinaison de facteurs typiquement modernes à d’autres plus anciens, liés à la culture commerçante de la ville – qui est toujours un peu une culture de la fraude –, produit une image assez négative à Paris et ailleurs. Sans oublier les épisodes des années 30, avec Spirito et Carbone, suivis des Guerini, de la French Connection et d’un tas de choses qui alimentent la chronique, contribuant à nourrir cet imaginaire.

L’histoire entre la France et Marseille ne relève-t-elle pas du jeu du chat et de la souris ?
Marseille tend à s’affirmer comme une république indépendante, à l’instar de ses proches cousines d’Italie. Longtemps, elle a eu cette prétention. On assiste pendant des siècles à une négociation permanente avec le pouvoir central. Une stratégie d’arrangements réciproques. Évidemment, ça ne fonctionne plus dans les périodes de crise, soit parce que l’État central souhaite étendre ses prérogatives, soit au contraire parce que la ville essaie d’élargir son autonomie. Cette culture de la fronde, Marseille la conserve très nettement jusqu’à la Révolution française. Elle se retrouve d’ailleurs dans son engagement en faveur de la Révolution, lors de la rupture avec la Convention montagnarde au printemps 1793… Par la suite, Marseille a été la ville de France la plus hostile au second Empire. N’oublions pas que les paysans ont pris les armes à ses portes contre le coup d’État de Napoléon III et que la ville s’est retrouvée préventivement sous occupation militaire…

À quel moment l’histoire bascule-t-elle ?
Avec l’échec de la Commune. Il s’agit alors de décider sur quelles bases bâtir la Nation. Marseille défend l’idée d’une association d’autonomies fédérées. Cette vision est battue avec la IIIe République, très centraliste, militariste et colonialiste… Sur l’échiquier de cette grande puissance qu’est la France, Marseille se trouve marginalisée, réduite à un rôle de pion : celui de port colonial. Ce destin n’avait rien d’évident. Même les négociants et armateurs marseillais n’ont pas manifesté beaucoup d’enthousiasme sur la question de l’expansion coloniale. Ça se fera bon gré mal gré et certaines fractions de la bourgeoisie marseillaise finiront par y trouver leur compte. Évidemment, le problème de ce choix se posera de façon cruelle avec la décolonisation, quand il s’agira de scier la branche sur laquelle on avait obligé les Marseillais à s’asseoir…

Au XIIIe siècle, la République de Marseille incarne le rêve d’un autre avenir. Ses statuts – « Celui qui prêterait serment de fidélité serait puni d’une amende » – gravent dans le marbre le principe de l’Insoumission du peuple marseillais. Peut-on parler de moment fondateur ?
En effet. Au XIe siècle, Marseille redevient véritablement une ville. Pendant plusieurs siècles, après les invasions des Francs, elle se résumait à quelques centaines d’habitants. Ces gens qui se donnent des statuts et s’érigent petit à petit en République sont des bâtisseurs, conscients de participer à une œuvre collective. C’est une lutte pour se dégager de toute ingérence seigneuriale et une lutte contre l’Église, seule puissance hégémonique de l’époque. Ce sera ensuite la lutte contre l’impérialisme des rois de France. Ce qui cimente tout cela, c’est un très fort sentiment d’appartenance collective. À côté de la noblesse d’épée ou d’une bourgeoisie négociante, la plèbe et les gens de métiers sont très impliqués dans la chose publique. Cette spécificité génère une culture assez égalitaire. La République de Marseille sera finalement trahie par les négociants, quand Charles d’Anjou devient comte de Provence par le jeu des manipulations matrimoniales. Son développement politique et commercial est brisé en plein élan.

Vous montrez comment Marseille finit par s’essouffler face à la dynamique centralisatrice. Au fond, ce que cette ville a apporté à la France, son offrande principale, n’est-ce pas sa résistance, son refus obstiné, à travers les époques, de rentrer dans le rang ?
Si on lit cette histoire à l’aune de celle de la France, c’est indéniable : Marseille se singularise par une résistance permanente à la tendance centralisatrice lors de périodes déterminantes de l’histoire de France : la Révolution, évidemment, la Commune… Avec les événements de 1947, à un degré moindre. Mais, là aussi, dans les grèves insurrectionnelles, la ville est la première sur la ligne de départ. Ça démarre à Marseille et c’est là que ça va le plus loin… En réalité, 1947 est même le dernier moment où Marseille joue un rôle décisif. Ensuite, c’est une ville vaincue. Une ville cassée, qui a perdu sa capacité à riposter. Elle ne cesse de décliner. Avec les années 60 et 70, la fatalité et la culture de la défaite s’installent vraiment.

Propos recueillis par Olivier-Jourdan Roulot
Le Point n°1830 , 11/10/2007
Marseille, une histoire de vaincus!

Alèssi Dell’Umbria s’est jeté dans une immense entreprise : raconter l’histoire de Marseille depuis l’an mil

A la base, un constat amer : la cité s’est désintégrée. L’auteur remonte le temps de Marseille pour nous en convaincre. Le Moyen-Age est le moment fondateur : la ville s’ébauche. Elle s’organise dans l’espace tandis que sa population prend l’habitude de se charger d’apports migratoires successifs. Alors qu’elle devient une République indépendante, l’arrivée des Angevins, puis le rattachement au royaume de France, l’arrache à la civilisation occitane. À l’intérieur de la ville une lutte féroce oppose les « métiers » (les travailleurs), qui veulent l’indépendance, au négoce, qui se réjouit des perspectives économiques offertes par l’intégration nationale. La résistance et la soumission au pouvoir centralisateur français devient un des fils directeurs de l’histoire marseillaise. De ce fait l’opposition avec Aix-en-Provence, ville noble et ville du roi (le Parlement de Provence s’y tient) apparaît comme un leitmotiv tenace.

La ville rétive

Au XVIe siècle le destin se trace : Marseille la Révoltée va devenir Marseille la Soumise. Cazaulx, chef ligueur catholique, meurt assassiné en résistant, avec sa ville, au « bon roi » Henri. Louis XIV détruit les remparts et construit des fortifications qui surveillent davantage ce peuple remuant qu’elles ne le protègent. Il refuse aussi à Puget la construction de projets urbanistiques trop somptueux pour une ville rétive. La Révolution Française, pourtant porteuse de renouveau, maintient les clivages. Marseille qui veut garder sa démocratie locale affronte la Convention et son centralisme : réduite par la force des armes, elle est rebaptisée par le pouvoir républicain la « Ville sans nom ». Le même épisode se rejoue avec la Commune. Dans les entrailles de la ville, les classes dirigeantes affolées par les revendications communardes usent de l’hydre centralisatrice pour soumettre les métiers et leur démocratie. Dans les années 30, les mêmes élites ne s’indignent pas de voir s’établir un système mafieux à la tête de la mairie avec Simon Sabiani, puisqu’il garantit leur quiétude politique. A partir des années 60, alors que tout le système industrialo-portuaire s’effondre, les décideurs quittent les lieux, poursuivant des logiques économiques nationales ou mondiales. Ce long parcours s’achève sur un constat navrant : la ville n’est plus un espace de civilisation mais un espace économique.

Lecture politique de la ville

L’auteur ne se contente pas d’une simple narration des événements, il poursuit un projet : regarder le monde à travers le prisme marseillais. Écrire une histoire « universelle » à travers celle de la ville. L’étudiant comme un être vivant, il met en exergue sa singularité. Il s’attache à dépeindre l’envers d’un décor fait de rivalités sociales, économiques et politiques. On pourra lui reprocher ses partis-pris, sa construction historique : il est hors des canons de l’histoire universitaire. Mais en proposant une version obstinément marseillaise, l’auteur nous convie à une lecture politique de la vie de la cité, et de l’écriture de son histoire. Réflexions de combats qui nourriront utilement la vie du citoyen marseillais.

René Diaz
Zibeline n°0 , septembre 2007
Marsiho, ciéuta prouvençalo ?
Deux livres d’histoire parus en 2006 ont pour thème Marseille. Pour Alessi Dell’Umbria, la ville a souffert d’une relation exclusive et contrainte avec l’État centraliste. Pour Émile Temime, elle a manqué d’espace et ses élites n’ont pas investi dons son avenir. Mais pour tous deux, le développement de Marseille ne passe pas forcément par la Provence.

Soun istòries un sujèt qu’apassiouno lei Marsihés. Aquéstei mes n’en fouguèron embouca emé dous libre basti sus d’idèio proun diferènto. Premié l’autoudidate Alèssi dell’Umbria qu’a tout aprés d’esperéu sus lou sujèt, au trefouns dei biblioutèco e dins lei rescontre. Publico eis edicien Agone un pastounas : Histoire universelle de Marseille. Universalo ? « Es-ti que dins l’istòri ouficialo, Marsiho si pòu veire soulamen dins l’encastre de sa relacien emé Paris » que dis dins uno counferènci, l’autour. Éu l’agrado mai d’aluca sa vilo dins sa relacien emé lou mounde. Sa counclusien : Marsiho es d’à founs poupulàri, e foundejarello. Se la coulounisacien avié pas ourienta soun negòci, tant aurié enrega un autre camin, soun port, e serié vuei dins lei bouénei draio internaciounalo.
D’uno autro meno es l’obro d’Emile Temime. L’istourian universitàri s’es interessa à sa vilo dins un libre courtet, nouma simplamen Histoire de Marseille. Se debano 26 siècle, lou libre s’interesso foueço au siècle dès-e-nou, aquéu del’ endustrialisacien e dei grand chantié, aquéu tambèn de la coulounisacien. E, fau bèn dire que sa bourgesié a pas envesti dins l’aveni loucau. Pèr Emile Temime, la ciéuta alargo soun enfluènci fin qu’à Lien, que lou Rose es soun camin naturau dedesvouloupamen vers l’Éuropo. Pèr Dell’Umbria, es la Mieterrano que tèn l’aveni de la vilo-port.
Es de remarco que, se soun proun desparié, aquélei dous libre tènon pamens Marsiho coumo à despart de Prouvènço. E toutei dous soun edita à Marsiho, en francés.
Michel Neumuller
Accents , juin 2007
Compte-rendu

Une analyse passionnante des rapports contradictoires d’une ville avec l’Etat-nation, puis avec la mondialisation, de l’an Mille à l’an 2000. L’auteur, impliqué dans la vie de son quartier de la Plaine, à Marseille, a enquêté sur les dimensions politiques, sociales et urbanistique d’une cité qui a été porteuse d’une riche expérience d’émancipation, et qui se trouve désormais en voie de désintégration. Histoire d’une fronde, d’une sécession, d’un port franc, d’une ville italienne, d’une ville coloniale, jusqu’à Marseille ville-frontière en crise, en pleine “dislocation”, en passant par la réquisition des usines à la Libération, le débordement des syndicats et du PCF par les grèvistes en 1947, la “reprise en main de L’Etat” par le biais de la reconstruction du centre-ville et la planification bureaucratique, qui transformèrent la physionomie du teritoire marseillais, et provoquèrent l’effondrement du système industriel et portuaire, vidant la ville de sa substance vive, les travailleurs. L’auteur montre également très bien comment Marseille est devenue à la mode, grâce aux films de Guédiguian, qui ont entraîné une flambée des prix de l’immobilier, alors que les scènes de ses films (Marius et Jeannette, L’estaque…) n’avaient plus rien à voir avec la réalité.

voir l’article original sur le site de la librairie Résistances

Librairie Résistances
Compte-rendu
« Le voisinage d’Alger a rendu Marseille trop barbare », écrivait, en 1647, la très precieuse Mlle de Scudéry. Un bon siècle plus tard, et au lendemain d’une révolution, un conventionnel montagnard insistait : « Marseille est incurable à moins d’une déportation de tous ses habitants et d’une transfusion d’hommes du Nord » Peu de villes, écrit Alèssi Dell’Umbria, ont subi « un tel rejet de la part de leurs élites » et expérimenté, à ce point, leur « mépris ». Fruit d’un patient travail, cette Histoire universelle de Marseille fort documentée dévoile, par le menu et de façon inédite, comment fonctionnent les « mécanismes de domination », mais aussi comment naissent les aspirations émancipatrices au sein d’une ville que l’auteur aime visiblement beaucoup.
À contretemps , avril 2007
L’Istòria universala vista de la plana.

Alessi Dell’Umbria brise, à travers un pavé de 750 pages, l’histoire de Marseille vue par l’œilleton centraliste français. Son « histoire universelle » adopte un point de vue particulier : la ville perçue dans son rapport au monde, à elle-même, et, par force, à la France. Grapillons dans les dits de l’auteur.

E perque pas alucar l’istòria coma aquela d’una clutat puslèu que l’agachar au caire de la capitala ?
Le titre initial de mon livre, c’était : «Histoire marseillaise ». Mais comme on ne par1e pas d’une sous préfecture de province, mais bien d’une ville qui a eu des relations avec le monde bien avant les autres, j’ai préféré: «Histoire universelle de Marseille ». En France, certes, seule l’histoire de France est universelle, les autres ne pouvant être conçues que comme l’histoire locale, jamais en résonance avec le reste du monde. Mais ne pas mettre Marseille en résonance avec le monde serait une aberration. La cité a eu une relation contradictoire avec l’Etat Nation en construction, et elle n’a pas évolué, longtemps, dans un espace français, mais occitano-catalan, avant d’être soumise aux appétits des Capétiens.

L’agach istoric, aqueu de Paris, n’en serià lo solet pertinent?
La construction du récit historique est celle d’un espace géographique. Et en France, on parle donc en général de Paris, parce que c’est là que se modèle le pays. A Marseille pourtant, on parlait tout aussi volontiers, de Barcelone ou de Saigon, mais on n’a pas écrit l’histoire avec ce point de vue. Alors moi qui veut parler au monde à partir de mon quartier de La Plaine, je ne pouvais avoir la même façon de voir. Il est sain de partir d’en bas pour observer. Moi, mon quartier, c’est ma capitale, et c’est de là que je parle au monde.

Marselha se viu coma una ciutat autonòma dins son economià, e autanben sa politica.
La cité de Marseille entendait établir son propre espace commercial, et faire ce qu’il fallait pour cela, sur le plan politique. Elle a même envisagé son rattachement à l’Espagne. Au moment de la Fronde, la révolte ici s’est voulue autonome, et les révolutionnaires ici ont eu une autre vision de la République que celle de la Convention. On a même parlé à leur propos de «jacobinisme fédéraliste. Il m’a semblé que des relectures étaient obligatoires.

Marselha pasmens, deu son desvolopament economic e sa prosperitat au comerci internacionau bèn definit per l’espandiment coloniau de França. La bèla pròva, se relenquirà ambé la descolonisacien.
Je suis né en 1957, et on me disait que ce déclin était normal, en effet, car corrélé au déclin colonial. Or, c’est bien la France du XIXe siècle qui assigne à Marseille son rôle de port colonial africain et asiatique. Ce faisant, Marseille ratera ses autres possibilités, et va se retrouver en marge des grands circuits économiques du commerce maritime.

Marselha, ciutat crentosa, qu’a paur de tot ço que vèn d’alhors, bèu premier deis immigrants.
Les élites marseillaises ont trahi en permanence son destin. Les luttes ont toujours été assumées par les classes moyennes soutenues par la plèbe. Or c’est la ville de France où la proportion à la fois d’ouvriers et d’immigrés est la plus forte de France. C’est surtout vrai pour la période de l’entre deux guerres. Nombre de ces immigrés ont subi la xénophobie. La reportent-ils ensuite? Est-ce pourquoi la xénophobie trouve ici une expression politique dès les débuts de la IIIe République? Les gens n’ont pas été accueillis ici les bras ouverts, c’est vrai pour les prolétaires italiens du XIXe siècle, et pour les rapatriés d’Algérie il y a quarante ans. Cette réaction détermine en tout cas une psychologie de la méfiance.

Una vila per seis estajants ?
Le pouvoir financier est parisien, depuis longtemps. On le voit avec le destin de la Rue de la République. Au XIXe siècle on détruit le cœur historique pour tracer cette rue impériale. Mais ce sera un échec retentissant, les hôtels resteront déserts, en particulier parce que la ville plébéienne subsiste autour de cet axe, qui n’attire donc pas le public plus en fonds. Ce qu’on voit se jouer actuellement c’est un remake, mais il ne se déroule pas dans une ville en plein épanouissement économique, mais au contraire dans une ville brisée. On n’y a plus besoin d’ouvrier comme en 1864. La ville est aujourd’hui plus conçue pour ses visiteurs que pour ses habitants. La politique d’éloignement des points d’arrivée des croisières, celle d’attirance d’une population de cadres supérieurs y participe. Je me suis aperçu que l’argent public dévolu à la culture va désormais au brillant plutôt qu’au maintien ou à la reconstruction des vies de quartier. La Fiesta des Suds en est un exemple, et la stratégie culturelle passe maintenant par de gros budgets. Le pognon pour la culture doit servir à attirer des gens à pognon, c’est ce que j’entends dire du côté de la délégation municipale à la culture.

Marselha capltala !
Les élites marseillaises ont toujours pensé que les murs de la ville n’avaient pas de valeur, on a donc détruit pour faire place à l’époque suivante, il a même été question de raser Belsunce! Pas étonnant qu’il reste si peu de choses des manifestations artistiques de la ville; notamment dans son ère baroque. Le pouvoir, lui, a mis la capitale régionale à Aix, plus rassurante dans l’ensemble, moins instable politiquement. Imaginez un peu que les comtes de Barcelone aient choisi pour capitale Sabadell ! Barcelone serait-elle ce qu’elle est aujourd’hui? A cause de cela, on a pu avoir, comme Georges Sand, l’impression « que Marseille est une ville de marchands et d’épiciers ».

Lo relarg vertadier de la ciutat foceana.
Après guerre, il fallait faire de Marseille un port franc. Notre espace c’est la méditerranée, nous avons plus de choses en commun avec des gens du sud méditerranéen qu’avec ceux du nord de la France.

Agone, maison d’édition marseillaise (et universelle !) s’est fait connaître en publiant voici quelques années, l’ouvrage d’Howard Zinn : Histoire populaire des États-Unis, de 1492 à nos jours. On trouve aussi chez cet éditeur les mémoires de Charlie Bauer : Fractures d’une Vie. Charlie Bauer a passé plus de vingt ans de sa vie incarcéré, à la suite de braquages et divers délits qui n’étaient jamais des crimes de sang. Sa conscience sociale très aiguisée a fondé sa critique du système carcéral, mais l’a aussi amené à interroger le développement de sa ville, Marseille, et à privilégier la notion de justice dans le développement urbain. Très lié au photographe Robert Doisneau, on lui doit aussi un livre d’images atypique avec ce dernier, sur notamment le quartier de l’Estaque.

contact du journal Aquò d’Aqui : aquodaqui@club-internet.fr
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Michel Neumuller
Aquò d'Aqui , mars 2007
Un parcours millénaire dans la respublica de Marselha
À l’heure de la mondialisation et de sa possible désintégration, Alèssi d’Umbria interroge les rapports contradictoires de Marseille, la plus ancienne ville de France, avec l’État-nation.

Pourquoi une « histoire universelle » de Marseille n’appréhende-t-elle que mille des deux mille six cents années d’existence de la ville ? « Pour tenter de résoudre l’énigme que constitue Marseille, il faut revenir au bas Moyen-Âge quand les villes s’affirmaient de nouveau après une longue absence historique », stipule Alessi Dell’Umbria, auteur de cette remarquable somme inédite sur l’histoire de Marseille.
Il faut donc repartir de la « respublica de marselha » et suivre le parcours de la plus ancienne ville de France à travers quelques matrices : le rapport omniprésent à la Méditerranée, le rapport conflictuel à la France et son rapport contradictoire à elle-même dans une expérience de la cité assez unique. On ne déroulera pas de nouveau ici le fil de l’Histoire événementielle pour mieux s’attarder sur quelques « leçons » de ce temps long. « Un des poncifs les plus ressassés prétend que Marseille n’aurait jamais cessé de faire table rase de son passé (...). L’absence de mémoire ne signifie évidemment pas l’absence d’histoire mais simplement que cette dernière est écrite par les vainqueurs ; et que Marseille, en tant que cité, a été vaincue. Cette absence est donc en elle-même un fait historique », écrit Alessi Dell’Umbria. Autre « marqueur » de l’histoire de cette « capitale manquée », selon l’historien : « On trouvera peu de villes, en Europe occidentale, qui aient subi un tel rejet de la part de leurs élites, et qui soient peuplées à ce point de gens qui ont fait, d’une manière ou d’une autre, l’expérience du mépris (...). Aussi n’est-il pas fortuit qu’à l’inverse ce soit dans les milieux socialement modestes que l’on affiche le plus virulent sentiment d’appartenance à la ville. » Mépris ? En 1647, Mlle de Scudéry écrivait : « Le voisinage d’Alger a rendu Marseille trop barbare. » En 2003, un adjoint de Jean-Claude Gaudin ose : « On a besoin de gens qui créent de la richesse. Il faut nous débarrasser de la moitié des habitants de la ville. Le coeur de la ville mérite autre chose. » L’expérience cumulée des siècles passés pourrait donc expliquer cette identification, parfois mystérieuse, de ses habitants à Marseille. Autre remarque qui attire l’attention : « On pourrait dire, en schématisant, que, si la liquidation de la civitas (l’entité politique) fut le fait de l’État, celle de l’urbs (la forme bâtie) fut le fait du capitalisme. » L’aspect, en effet schématique de cette affirmation maintient l’espoir que le « concept fondamental » de la cité, pourtant souligné par l’auteur, ne soit pas, à Marseille, tout à fait mort.
Christophe Deroubaix
L'Humanité , 6/02/2007
Comment épurer Marseille, l’« incurable » ?

Une histoire de Marseille. C’est ce que nous livre Alèssi Dell’Umbria, et c’est bien davantage aussi. C’est comme un creuset, encore chaud, où toutes les sciences sociales se seraient fondues, la linguistique, les arts, l’ethnologie, l’urbanisme, l’économie, etc., projet total d’humaniste touche-à-tout qui passe, en quelques pages, parfois dans le même chapitre, de l’industrie des oléagineux au rôle de l’automobile, des navires à double coque aux « pagnolades » littéraires. L’auteur embrasse mille ans et tant de champs, mais qu’on ne croie pas qu’il se perde en route. Des fils demeurent, solides, qui nous conduisent à bon – ou mauvais – port.
C’est l’histoire d’une réalité devenue utopie, d’abord : de la Respublica de Marsalha aux frondes, aux sécessions, aux révolutions en Provence, l’espoir a longtemps perduré chez le peuple marseillais, espoir qui nourrit ses combats, que le pouvoir reviendrait entre ses mains, local, municipal, librement élu, plutôt que de s’échapper vers le nord, arbitraire et lointain. L’ironie voudra que le rêve se brise, définitivement, au moment où Paris formulait les mêmes vœux, en 1871, aspirant après Mikhaïl Bakounine, après Joseph Proudhon, à une « fédération libre de communes autonomes ».
C’est l’histoire aussi, en filigrane, de la construction d’une nation, mais vue d’ailleurs que de la capitale. Au fur et à mesure que l’État français s’établit, se renforce, se renferme, Marseille perd son espace de respiration, entre Gênes et Barcelone, au cœur de la Méditerrannée, et la cité devient l’appendice méridional de Versailles, puis de Paris. Les gouvernements en feront leur port colonial, avant que le soleil des indépendances ne se lève sur le Maghreb, et ne conduise la ville au déclin.
C’est l’histoire, enfin, d’une élite provinciale qui s’allie aux affairistes parisiens, aux ministères, aux militaires, afin que disparaisse, pan après pan, toute la Phocée antique et son esprit avec, tout le Marseille médiéval, dédale de ruelles remplacées par des avenues haussmanniennes, ou par rien du tout, car mieux vaut le néant, un terrain vague, que ces nids de gueux où s’agitent les idées malsaines. Et si la plus vaste opération immobilière fut, certes, menée par la Wehrmacht, le Vieux-Port rasé en février 1943, mille quatre cent quatre-vingt-deux maisons dynamitées, « tout le berceau historique rayé de la carte » en deux semaines, si l’armée allemande se chargea de la sale besogne, ce fut avec le plein accord des autorités françaises, avec l’adhésion silencieuse des notabilités locales, en suivant un projet architectural, officiel, rendu avant guerre.

« On va épurer Marseille, qui en a bien besoin », annonçait Pierre Laval en janvier 1943. C’est Bruno Le Dantec qui nous rappelle cette promesse (tenue) dans Psychogéographie.1 Ce recueil de citations souligne bien la continuité d’une histoire, de Louis XIV, qui fait tourner les canons vers la cité « de peur que la fidèle Marseille, trop souvent en proie aux criminelles agitations de quelques-uns, ne mène à leur perte la ville ou le royaume, par une trop grande passion de la liberté », au proconsul de la Convention Louis Fréron, qui déclarait : « Je crois que Marseille est incurable à jamais, à moins d’une déportation massive de tous les habitants et d’une transfusion d’hommes du nord », en passant par M. Jean-Claude Gaudin et son adjoint à l’urbanisme, qui rénovent au Kärcher : « On a besoin de gens qui créent de la richesse. Il faut nous débarasser de la moitié des habitants de la ville. Le cœur de la ville mérite autre chose2. » Car c’est une histoire encore en cours que nous conte Alèssi Dell’Umbria, et la dernière partie de son ouvrage, chargée de mélancolie et de colère, décrit Marseille, mais tout aussi bien Lyon, Bruxelles ou Paris, dresse le tableau époustouflant d’une ville vidée de son port et de ses industries, désormais livrée aux touristes et aux attachés-cases, avec le soleil pour dernière ressource.



1 Antoine d’Agata (photographies) et Bruno Le Dantec (texte), Psychogéographie, Le Point du jour, Paris, 2005, 70 pages, 30 euros.

2 Le Figaro, 18 novembre 2003.

François Ruffin
Le Monde diplomatique , janvier 2007
Compte-rendu
Cet imposant ouvrage retrace mille ans d’histoire de la plus ancienne ville de l’hexagone pour tenter de résoudre l’énigme que constitue Marseille dans l’histoire nationale. De la Respublica de Marsella du Moyen Age, sorte de République autonome dans une Provence qui ne faisait pas encore partie de la « France », à la crise de la ville-frontière actuelle, normalisée et reléguée aux marges de la mondialisation capitaliste, il veut contribuer à une déconstruction de l’histoire politique et sociale de l’État-nation français. Partant du local, et de l’expérience de la cité médiévale comme lieu où la démocratie vient d’en bas, de la commune, et non d’en haut, de l’Etat, il interroge les rapports contradictoires de la ville avec l’État-nation pour identifier où et comment agissent les mécanismes de la domination. L’ouvrage se lit aussi comme une histoire de la plèbe et du « petit peuple » de la ville contre des élites locales toujours promptes à rallier le camp du plus fort, c’est à dire celui de l’État central et de sa capitale.
Offensive n°12 , décembre 2006
Se Marsiho m'èro countado
Avian, adeja, remarca lou caratère eicepciounau de l’annado 2006, pèr lis estùdi prouvençau, quouro pareiguè « La perlo dey musos et coumedies prouvensalos » de Gaspard Zerbin, edicioun critico de Flourian Vernet. Après la literaturo de Prouvènço, vuei, es soun istòri qu’es avalourado em’un libre de grando qualita : « Histoire universelle de Marseille de l’an mil à l’an 2000 », d’Alèssi Dell’Umbria.

La sintèsi istourico que defautavo

Aquéu libre d’aqui, pèr un Prouvençau, fai mestié, vertadieramen mestié, de lou legi. D’efèt, li qualita rigourouso de l’analiso istourico presentado permeton de coumoula un trapalas dins l’istouriougrafio de Marsiho. L’oubrage, proun vièi e proun courtet de Pèire Guiral, « Histoire de Marseille », avié pas pouscu, à soun epoco, jouga lou role de libre de referènci sus lou sujèt.
Pamens, faren une pichoto critico au libre d’Alèssi, bord que trato rèn que de la pountannado de l’an 1000 à l’an 2000, quouro Marsiho espeliguè vers 600 avans Jesus-Crist... manco à pau près 1.600 an pèr agué une visto entiero de l’istòri de la ciéuta. Adounc lou travai de qualita de Dell’Umbria s’ameritarié d’èstre coumpleta ’m’ un estùdi de l’epoco d’avans l’an 1000.
Aquéu libre leissara pas indiferènt, qu’à coustat de l’istòri de Marsiho, es la persounalita d’Alèssi Dell’Umbria, militant prouvençau e pouliti dóu quartié de la Piano que parèis.

Un oubrage bèn basti

L’icounougrafio de l’oubrage, es simplo e forto, ni trop, qu’es pas une B.D., nimai pas proun. Trento-dos pajo coulour coumplèton utilamen lou tèste.
L’avèn leva lou plan di destrucioun sucessivo di quartié dóu cèntre, entre 1920 e 1982 : quartié en rèire la Bourso, aclapa dins lis annado 20, quartié Sant-Jan e de la Coumuno, rascla en 1943 pèr lis Alemand, quartié di Carme, escracha entre 1975 e 1982. Es ansin que se vèi un plan lougi, metoudi d’amenajamen que d’ùni diran de destrucioun e meme de destruturacioun dóu passat.
La bibliougrafío dicho « Notes de références » es vertadieramen coumplido. Pamens, s’utiliso eisa, qu’es partejado en chapitre courrespoundènt à-n-aquéli dóu libre. Permetra de recerco à la lèsto sus tóuti li sujèt. Lou libre éu-meme se coumpauso de 21 chapitre crounoulougi, parti en tres.
La proumiero partido vai de l’an 1000 au cabus de Napouleoun 1é, la segoundo de la Restauracioun (1815) à la destrucioun di quartié vièi pèr lis Alemand en 1943, e la tresenco de l’insurreicioun de Marsiho contro lis Alemand (19 d’avoust de 1944) jusqu’à 2000. Coume es pas poussible de parla dóu libre dins soun entié, n’avèn leva dous escapouloun que nous an forço agrada.

La Republico de Marsiho souto Cazaulx

Es ansin que, dins la parti do proumiero, vous recoumandan lou chapitre IV : « Marseille fait sécession » que trato de la Republico Marsiheso souto Cazaulx (?-1597).
Alèssi ié mostro tras-que bèn lou trahimen de l’aristoucracio dóu negoci marsihés, qu’avié chausi lou Rèi de Franço pèr fin de countunia, planplan, sis afaire. Li tenènt de Cazaulx èron dou pople pichot e mejan. Carle de Cazaulx, elegi proumié conse, avié la maje part di Marsihés em’éu. Assajè de reviéuda une Republico Marsiheso vertadiero, emé touti li founcioun d’un Estat : aubouramen de fourtificacioun à l’intrado dou Port-Vièi fin de l’apara di bastimen turc liga au Rèi de Franço ; agrandimen de l’Hôtel-Dieu ; croumpo de blad e destribucioun au mendre cost « de sorte que les accapareurs ne fassent plus la loi sur le marché marseillais ».
Aubourè, pièi, uno empremarié que se i’estampara l’obro de Bellaud de la Bellaudiero « Obros et Rimos Prouvenssalos » (1595). S’agissié d’uno chausido que devié rèn à l’asard : « publier non dans la langue des rois de France mais dans celle de la cité... les Marseillais affirmaient haut et fort la dignité de leur langue ». Cazaulx e soun ajoun paguèron l’estampage.
En mai d’aco, lou counsèu de la ciéuta decidè de plus faire paga l’impost i paure, coume se fasié, mai i negouciant li mai drud : « Il fut décidé que tous les possédants auraient à verser 5 % de leurs biens à la ville ». Se coumpren que, despièi aquelo pountannado, Cazaulx aguèsse agu e ague encaro une marrido reputacioun demié li richas de la ciéuta.

Libertat lou mau nouma

Arrivè alor lou moumen qu’Enri IV aguè besoun d’establi soun poudé sus touti sis estat, croumpè dins lou Reiaume li chèfe dou partit catouli radicau emé 32 milioun de liéuro, valènt-à-dire uno annado de rintrado fiscalo. Pèr-ço-qu’es de Marsiho, coume « Tous avaient fini par se rendre, sauf Charles de Cazaulx. Ne pouvant l’acheter, Henri IV résolut de le faire assassiner ».
Estrenèron l’un di proche dòu menaire marsihés, Pèire Baglione, que lou tuè pèr engano. Fuguè tras-que bèn gramacia pèr lou titre de viguié à vido emé la pago, li revengut d’un granié à sau, 160.000 escut, li dre de doua no sus li mai drùdis intrado de merço... « II fut anobli et c’est sous le titre de Pierre de Libertat qu’il passa à une postérité exceptionnelle pour un tueur à gages ». Ansin s’acabè un assai d’independènci de la ciéuta fouceienco apiela pèr la maje part de la poupulacioun.
L’agudesso de l’analiso de Dell’Umbria provo que : « Cazaulx avait compris qu’il ne pouvait sauvegarder l’autonomie de sa ville qu’en la sortant de l’espace politique français ». Acò, lou poudié faire rèn qu’en s’apielant sus lou pople, éu, vertadieramen marsihés, contro l’aristoucracìo dóu negòci que couneissié rèn que si benefice.

Un proujèt que venié de liuen

Dins lou chapitre XVI de soun libre, l’Alèssi trato d’un sujèt toujour doulourous pèr li Marsihés de la bono. D’efèt, s’agis de la destrucioun, en 1943, pèr lis Alemand, dóu cor istouri de Marsiho que permetra à la bourgesié de coumpli si proujèt urbanisti d’avans-guerro. Pareirié que l’armado alemando siguèsse estado estrumentalisado pèr d’interès loucau.
De doucumen, qu’emplegon lis istourian coume Alèssi, establisson l’encadenamen di fa. Quàuqui persounage soun au bèu mitan de tout acé : d’abord, Jaque Gréber, architèite parisen carga pèr lou Municipe Ribot-Sabiani, d’establi de plan d’urbanisme. Adeja, soun proujèt, presenta en 1932, voulié, demié d’àutris aclapamen, lou rascla (quet asard !) dóu quartié tout entié... à l’entour de la Coumuno.
Dous àutri persounage enregaran la memo draio : Gastoun Castel, presidènt de la coumessioun cargado d’establi « le plan directeur de la région marseillaise » ; Jan Ballard, baile principau di « Cahiers du Sud ». Es ansin que, dins aquesto revisto, un article de Gastoun Castel e Jan Ballard esplico coume :
« ... la seule solution que nous croyons équitable consisterait, à notre avis, à tout raser et, sur ces emplacements, construire des quartiers neufs (...). Ces terrains doivent être, à notre avis, livrés aux grands capitaux, qui, convaincus de l’avenir de cette zone, transformeront par la sorcellerie de l’urbanisme ces terres tondus et pelés en un centre de bruit, de lumière et de richesse (..). Nous ne voyons pour cela qu’un seul moyen raser tout et vite, et, sur les ruines de ces vieilles masures, bâtir une ville nouvelle ».

Lou gouvèr de Vichy intro en sceno

Coume lou dis - e a resoun - l’autour de « Histoire universelle de Marseille » :
« Il n’était pas fortuit que les propositions de Castel aient été publiées par les Cahiers du Sud, et que Ballard, l’animateur de la revue, y ait participé (...). Marseille, principal port colonial de France, devait représenter, pleinement et sans complexe, la culture française. Et ce qui valait pour la culture littéraire s’appliquait aussi bien à la culture urbaine ».
Fin finalo, aquésti gènt d’aqui voulien leva de cassolo la culturo emai la vilo prouvençalo pèr uno culturo em’ uno vilo à la franceso.
Mai, i Municipe que se sucedisson, li dardèno ié defauton (faudrié esproupria)... Lou gouvèr de Vichy reviéudo alor lou proujèt. L’agensamen de la ciéuta es fisa au caparchitèite dóu gouvèr, Eugèni Baudoin, que repren, à la lèsto, li proupousicioun de Castel e Ballard. D’ùni bourgés de Marsiho saludon lou plan Baudoin.
Es ansin que, dins la revisto municipalo d’óutobre de 1942, l’academician Louis Gillet questiounè : « Ces quartiers jadis patriciens, abandonnés à la canaille, à la misère et à la honte, quel moyen de les vider de leur pus et de les régénérer ? ».

La destrucioun di quartié vièi

Lou 14 de janvié de 1943, lis autourita alemando e franceso decidèron la raflo. Aquelo d’aqui coumencè lou 22 de janvié de vèspre : 25.000 estajan di quartié Sant-Jan e de la Coumuno fuguèron rabaia, 12.000 mena au camp de Frejus... pèr verificacioun. En seguido, 1.650 partiguèron pèr li camp de councentracioun alemand d’ounte gaire revenguèron. Dintre éli, 782 Jusiòu fuguèron estermina à Sobibor.
Es lou 1é de febrié que coumencèron li dinamitage : « Tout le berceau historique de la ville venait d’être rayé de la carte : le site de l’antique Massalia, où était apparu au Moyen-Age la république de Marseille ».
Vaqui li dato que permeton de coumprene la significacioun dis evenimen :
- 24 de janvié de 1943 : coumençamen de l’aclapamen dóu quartié nord dóu Port-Vièi pèr lis Alemand.
- 25 de janvié de 1943 : coustitucioun e depost dis estatut d’uno soucieta inmoubiliero cargado de la recoustrucioun. Se pourgiguè tóuti lis ouperacioun de recoustrucioun à-n-aquesto regìo inmoubiliero. Li quartié qu’anavon èstre aclapa courrespoundien em’ aquéli previst pèr li plan Baudoin e Castel-Ballard.

Mai lou libre d’Alèssi s’acabo pas aqui. Dins la partido tresenco, nous a agrada lou retra de l’auvàri ecounoumi em’ ecoulougi representa pèr l’espelido de la zouno de Fos.
Se l’istòri de Prouvènço vous apassiouno, devès legi « Histoire universelle de Marseille ».
Oudilo Delmas
Li Nouvello de Prouvènço n°134 , 12/06
Compte-rendu
Pourquoi une « histoire universelle » de Marseille n’appréhende-t-elle que mille des deux mille six cents années d’existence de la ville ? « Pour tenter de résoudre l’énigme que constitue Marseille, il faut revenir au bas Moyen-Age quand les villes s’affirmaient de nouveau après une longue absence historique », stipule Alessi Dell’Umbria, auteur de cette remarquable somme inédite sur l’histoire de Marseille. Il faut donc repartir de la « respublica de marselha » et suivre le parcours de la plus ancienne ville de France à travers quelques matrices : le rapport omniprésent à la Méditerranée, le rapport conflictuel à la France et son rapport contradictoire à elle-même dans une expérience de la cité assez unique. On ne déroulera pas de nouveau ici le fil de l’Histoire événementielle pour mieux s’attarder sur quelques « leçons » de ce temps long. « Un des poncifs les plus ressassés prétend que Marseille n’aurait jamais cessé de faire table rase de son passé (…). L’absence de mémoire ne signifie évidemment pas l’absence d’histoire mais simplement que cette dernière est écrite par les vainqueurs ; et que Marseille, en tant que cité, a été vaincue. Cette absence est donc en elle-même un fait historique », écrit Alessi Dell’Umbria. Autre « marqueur » de l’histoire de cette « capitale manquée », selon l’historien : « On trouvera peu de villes, en Europe occidentale qui aient subi un tel rejet de la part de leurs élites, et qui soient peuplées à ce point de gens qui ont fait, d’une manière ou d’une autre, l’expérience du mépris (…). Aussi n’est-il pas fortuit qu’à l’inverse ce soit dans les milieux socialement modestes que l’on affiche le plus virulent sentiment d’appartenance à la ville. » Mépris ? En 1647, Mile de Scudéry écrivait : « Le voisinage d’Alger a rendu Marseille trop barbare. » En 2003, un adjoint de Jean-Claude Gaudin ose : « On a besoin de gens qui créent de la richesse. Il faut nous débarrasser de la moitié des habitants de la ville. Le cœur de la ville mérite autre chose. » L’expérience cumulée des siècles passés pourrait donc expliquer cette identification, parfois mystérieuse, de ses habitants à Marseille. Autre remarque qui attire l’attention : « On pourrait dire, en schématisant, que, si la liquidation de la civitas (l’entité politique) fut le fait de l’État, celle de l’ urbs (la forme bâtie) fut le fait du capitalisme. » L’aspect, en effet schématique de cette affirmation maintient l’espoir que le « concept fondamental » de la cité, pourtant souligné par l’auteur, ne soit pas, à Marseille, tout à fait mort.
Christophe Deroubaix
L'Humanité , 23/12/2006
« La capitale manquée »
Dans son livre « Histoire universelle de Marseille », Alessi Dell’Umbria retrace mille ans d’évolution de la ville et analyse son antagonisme avec le pouvoir central.

En écrivant son Histoire universelle de Marseille, Alessi Dell’Umbria a tenté de « déconstruire l’histoire nationale en proposant un autre regard, celui de la France vue d’une ville frontière ». Cet autodidacte a consacré plus de dix années de sa vie à cet ouvrage monumental (plus de 700 pages !).

Pourquoi faire démarrer ce livre sur Marseille vers l’an 1000 ?
À la suite des invasions franques et de la piraterie barbaresque, il y a une rupture dans l’histoire de la ville. Vers 750, Marseille se trouve réduite à quelques centaines d’habitants dans une enceinte fortifiée, jusque vers l’an 1000. C’est un phénomène général sur les côtes de la Méditerranée, où il y a un effondrement complet du négoce maritime. Après l’an 1000, ça repart et on a une certaine cohérence jusqu’à nos jours.

Comment fonctionne la cité à cette époque ?
Au Moyen-Âge, dans les pays occitans qui ne sont pas encore français, la plupart des grandes villes vivent en république. En Provence, c’est le cas de Marseille, Avignon et Arles. Aix ne fait pas partie du lot c’est pour ça que les comtes de Provence installent leur capitale là-bas. C’est une ville qui ne bouge pas trop... La particularité de Marseille, outre le poids du négoce maritime dans le conseil de ville, c’est le rôle important des métiers, alors que la noblesse d’épée y joue un rôle moindre. Les règles d’héritage dans les seigneuries occitanes expliquent cet éparpillement du pouvoir.

Jusqu’au moment où la ville passe sous domination du roi de France...
Quand, en 1486, la Provence est annexée par le roi de France, il y a des discussions avec les élites, qui trahissent en quelque sorte la république de Marseille, et passent du côté des Angevins, puis des Français... Ce n’est pas une logique d’annexion pure et simple, comme on le verra tard dans la constitution des États-Nations. Les rois de France concèdent à Marseille des prérogatives et libertés énormes. Ensuite, pendant des siècles, il y aura double mouvement : de la part du pouvoir central, pour limiter cet espace de liberté, et des Marseillais, pour l’élargir.

Comment se fait l’intégration dans le royaume ?
Sur le plan culturel, la ville se francise vraiment à partir du 18e siècle, mais au niveau des élites uniquement. Au moment de la Révolution française, il faut traduire les textes de l’Assemblée nationale pour qu’ils soient compréhensibles ici… C’est le moment où l’on voit apparaître ce mot spécifiquement français, méprisant et dédaigneux, qui désigne tout ce qui n’est pas la capitale :la province. Une construction hiérarchique, avec le roi et plus tard l’État républicain au sommet, et puis le reste.

Comment se fabrique l’image de Marseille ville rebelle ?
Elle se construit au moment des guerres de religion, quand les Marseillais profitent de l’affaiblissement du pouvoir royal pour faire sécession. Ou en 1793, quand Marseille, pourtant ville révolutionnaire, entre en dissidence contre la Convention Jacobine, et qu’elle est carrément dépabtisée après la répression. C’est l’épisode de la « ville sans nom ». Après, au 19e siècle, pendant la Commune, mais aussi au moment de la bataille antiprotectionniste de 1890, quand on commence à enfermer Marseille dans les limites de l’empire colonial, alors qu’elle commerçait avant avec le monde entier.

Comment expliquer l’antagonisme récurrent entre Marseille et Paris ?
Parce que c’est une capitale manquée, une ville à qui on a ôté les moyens de s’affirmer, et qui n’a pas pu construire son espace territorial. Déjà, par le fait que la capitale de la Provence s’est faite à Aix, et pas à Marseille. Cette scission entre la ville du pouvoir et du savoir et la ville du commerce et de l’industrie, c’est un cas assez unique dans la Méditerranée, et ça donne un visage très particulier à Marseille.
Propos recueillis par Fred Sturlesi
Marseille l'Hebdo , 20-26/12/2006
Marseille vaut bien un hymne
Quand une histoire française ne décrit qu’une longue série de défaites, c’est bien qu’il ne s’agit pas de l’histoire nationale. En prenant pour objet Marseille, Alessi Dell’Umbria s’était promis de "jeter un éclairage inédit sur cette construction politique et culturelle qu’est la France". Pari tenu.

Les défaites qui ont façonné la cité phocéenne sont celles d’une civilisation originale, occitane et démocratique, brimée et vaincue par le centralisme français, qu’il fût celui des princes, des rois, de la Révolution ou de la République française. Un exemple ? Marseille, avant de donner son nom à l’hymne national, a été considérée comme une ennemie par les révolutionnaires. En 1794, pour la punir, la Convention décréta : "Le nom de Marseille que porte encore cette commune criminelle sera changé (...). Provisoirement elle reste Sans Nom."
M. Dell’Umbria soutient que, si les sections marseillaises se rebiffaient alors, ce n’était pas par volonté fédéraliste, donc réactionnaire, mais parce qu’elles défendaient "l’universalité concrète des citoyens assemblés "contre" l’universalité abstraite des idéologies".
Grâce à son érudition, immense, il relie de façon originale l’histoire économique à l’histoire de l’art, l’histoire politique à celle de l’urbanisme. Son point de vue, très affirmé, lui permet de dégager des perspectives inédites.
Son chapitre "L’ordre classique contre l’esprit baroque" remet par exemple en cause quelques-unes des thèses les plus rebattues sur l’absence de grands monuments dans la ville au profit d’une analyse passionnante des débats sur l’urbanisme de la fin du XVIIe siècle. Il lui offre l’occasion d’une réhabilitation passionnée de Pierre Puget et des raisons pour lesquelles l’exubérant peintre et sculpteur marseillais échoua à réaliser les plans grandioses qu’il avait pour Marseille.
Pour ce qui concerne la ville d’aujourd’hui, l’auteur livre une charge appuyée contre "l’urbanisme fonctionnaliste" qui produit une "juxtaposition de zones monofonctionnelles et imperméables l’une à l’autre" à la source des crises urbaines de ce début de siècle.
Cela paraît aussi incontestable que l’idée selon laquelle "le tissu de la ville préindustrielle révélait sa capacité d’accepter l’histoire et la lente sédimentation qu’elle opère". Sous cette évidence gît pourtant une discrète nostalgie qui affaiblit souvent le raisonnement : la question de la ville moderne, c’est d’abord celle de son extension, dont Alessi Dell’Umbria semble nier l’aspect inexorable.
Il défend aussi, pour ce qui concerne l’époque contemporaine, une vision à la fois manichéenne et méprisante de l’action politique, soutenant par exemple que le "changement de composition sociale de la ville", sa tertiarisation, a été favorisé par les équipes de Gaston Defferre afin de fonder un clientélisme sur des employés des services publics. Les faits sont indéniables.
Ce qui est plus contestable, c’est de supposer les acteurs politiques capables de créer, voire de maîtriser, des phénomènes aussi complexes et universels que le renouvellement radical d’une population urbaine lié aux changements affectant la production. Et surtout de croire que le clientélisme ne fonctionne que sur un type d’emplois. Au fond, Alessi Dell’Umbria soutient que les villes ont une "âme", qui traverse les siècles et serait même la clef structurante et permanente de compréhension de leur histoire.

On peut ne pas partager cette idée, mais on découvrira beaucoup en lisant cette brillante Histoire universelle dont l’intérêt dépasse largement la seule histoire d’une petite ville méditerranéenne.
Michel Samson
Le Monde , 22/11/06
Entretien avec Alèssi dell’Umbria

Alèssi dell’Umbria vient de consacrer un gros volume passionné et passionnant à Marseille1. Son titre annonce une fresque couvrant un bon millénaire. Le livre mêle histoire sociale, politique, culturelle et urbanistique. L’ouvrage de plus de 750 pages impressionne par son érudition. Sa facture éditoriale particulièrement soignée en fait un outil indispensable à quiconque s’intéresse à l’histoire de Marseille grâce à ses index (thématique, de noms de lieux et de personnes), ses plans de la ville à différentes époques, sa chronologie des rapports de force en Provence au Moyen-Âge, sa liste des maires de la ville, etc. Le titre de l’ouvrage renvoie aussi, au moins pour les connaisseurs, à l’œuvre de Guy Debord2. Une phrase de ce dernier figure en ouverture : « L’histoire universelle est née dans les villes ».

Roland Pfefferkorn – Pourquoi avez-vous adopté cette perspective d’ « histoire universelle »… et précisément pour Marseille ?

Alèssi dell’Umbria - Pourquoi Marseille ? Parce que c’est ma ville, celle à partir de laquelle je regarde le vaste monde. Et pourquoi une histoire universelle ? Parce que l’histoire d’une ville maritime, qui a été en relation avec les cinq continents et s’est trouvée elle-même au centre de convoitises multiples, intéresse le monde entier. Évidemment, une bonne part de l’histoire locale n’a qu’un intérêt local. Mais quand, par exemple, j’évoque la destruction des quartiers populaires, cela intéresse tous les citadins qui, dans le monde, ont subi des violences analogues et se sont trouvés dépossédés de leur environnement urbain (voyez ce qui se passe à Shanghai en ce moment-même…). Et parler de ça, c’est faire de l’histoire universelle. Ou bien lorsque je parle de l’immigration, de la xénophobie et des voies d’intégration à la ville, n’importe qui dans le monde, qu’il vive dans une grande ville dilatée par l’immigration ou une zone rurale désertifiée par l’émigration, peut faire le lien avec sa propre expérience.

Quels sont, selon vous, les grands moments historiques qui ont fait Marseille et qui ont, pour partie au moins, construit son image ?

Les grands moments historiques où s’est construite l’image de Marseille ? J’en vois deux. D’abord, au moment de la Révolution française, où l’on invente le Midi et où Marseille se fait remarquer par son esprit d’indépendance persistant, qui aboutit à l’insurrection du printemps 1793. Ensuite, les années 1930, avec la thématique Marseille-Chicago et celle de « l’invasion étrangère ». Le système sabianiste a contribué à cette image négative ; et, dans un tout autre registre, le côté Marseille ville rouge. Et aussi son côté « porte d’entrée des envahisseurs étrangers »…

Partagez-vous l’analyse de l’historien Robert Mencherini3 des conditions d’ascension au cours des années 1930 d’un personnage comme Sabiani ?

Ma connaissance du cas Sabiani vient surtout de l’ouvrage de Nicolaï4. Sabiani était adjoint au maire depuis 1928, mais il vire vraiment à droite en 1931, date à laquelle il se retrouve à occuper cette fonction dans la nouvelle municipalité Ribot : cette même année il rompt avec les groupuscules d’extrême-gauche qu’il avait animé, il participe au lancement du quotidien Marseille-Matin, financé par les armateurs marseillais, Fabre, Fraissinet etc., et il contribue à faire élire Eugène Pierre, ancien maire de droite, lors d’une partielle.

Pourquoi un changement aussi radical ?

Mon impression est que Sabiani était avant tout… sabianiste. Et que n’ayant pas trouvé sa place à l’extrême-gauche, il l’a trouvée à l’extrême-droite. A gauche, il était marginalisé par une SFIO puissante et par un PCF encore faible mais très actif. Mais à droite Sabiani demeura aussi marginal : il n’intégra ni les Croix-de-Feu ni l’Action Française. Sa trajectoire ressemble à celle de Jacques Doriot, qu’il retrouvera d’ailleurs au sein du PPF. Mais il n’a pas l’envergure nationale de ce dernier. Je crois que l’élément fondamental, chez Sabiani, c’est la relation clientélaire établie avec ses électeurs du Panier et de la Joliette, où ses compatriotes corses dominent. C’est cela la seule constante de son trajet politique. Je crois que l’élection de 1931 lui ouvre des opportunités de carrière inespérées, et ce n’est certainement pas avec son discours gauchiste des années 1920 qu’il y serait parvenu. La place qu’il occupe alors, il la doit à des gens « en place », pas à des activistes gauchistes : et ces gens-là misent sur lui pour sa capacité à contrôler un électorat populaire, sensible à la question sociale mais tout autant au lien personnel de type clanique et à ses capacités de redistribution. Peut-être que le lien entre lui et les armateurs marseillais a été facilité par ses accointances déjà anciennes avec le milieu, omniprésent dans son fief électoral. On peut imaginer qu’un personnage comme Paul Carbone, qui rend déjà des « services » au patronat local, ait été l’entremetteur du groupe des armateurs et de Sabiani, lequel manque un peu de soutiens pour quelqu’un arrivé à une telle position (premier adjoint). Il ne faut quand pas oublier que la politique politicienne est avant tout une question de place à prendre…

Plus récemment le sociologue Michel Peraldi et le journaliste Michel Samson ont étudié les sphères du pouvoir à Marseille5. Ils s’en prennent aux clichés qui ont cours sur Marseille et qui proposent au final une image de la ville moins rebelle, plus « réaliste », plus fidèle, voire plus consensuelle, que celle qui a cours habituellement, tout en magnifiant peut-être les sphères du pouvoir. Votre livre, me semble-t-il, propose au contraire, notamment dans sa dernière partie, une image à la fois plus contradictoire, mais aussi plus sombre, d’ailleurs l’un de vos chapitre s’intitule significativement « le bateau coule ». Pensez-vous vraiment que « la ville est en voie de désintégration » ?

En fait, dans toute cette Histoire se déploie une conception de la ville. Et une critique de ce qui tend à remplacer cette dernière, l’agglomération.
La désintégration de la ville est un fait universel, constatable sur les cinq continents. Dans le cas de Marseille, ce processus prend une forme singulière parce qu’il coïncide avec le naufrage du système industrialo-portuaire qui faisait vivre cette ville, et avec la mise en périphérie de celle-ci.
De sorte que l’éclatement du tissu urbain et des relations sociales qui s’y trouvaient liées a fait encore plus mal qu’ailleurs. Le vote Front national et le succès d’un arriviste comme Tapie sont des symptômes de cette douleur6.
Ce processus de désintégration se poursuit, se traduisant par une suburbanisation sans fin qui est l’exact contraire de la ville –la ville rassemblait, la Suburbia éparpille et atomise.
Mon travail met en perspective mille ans d’histoire, et envisage le devenir de la ville à la lumière de ce parcours. Dans cette optique-là l’actuelle désintégration de la ville apparaît encore plus évidente.
Peraldi et Samson examinent l’évolution des rapports de pouvoir à Marseille ces quinze dernières années. Leur point de vue est positiviste (si l’on compare avec des enquêtes menées dans les années 70). Par exemple, le chapitre qu’ils consacrent à la culture. J’ai vu coïncider l’arrivée des professionnels de l’animation culturelle avec l’élimination des derniers bastions ouvriers (la Fiesta des Suds arrive en 1992, occupant d’abord les anciens Docks : cette même année, la moitié des dockers marseillais est « dégraissée »…).
En d’autres termes, on ne peut pas parler des rapports de pouvoir à Marseille si l’on ne place pas cette analyse dans la perspective d’une lutte de classes qui a la ville pour enjeu. Or, le discours véhiculé par la « culture » c’est qu’il n’y a plus d’appartenance sociale au sein de la ville postindustrielle. J’ai voulu dévoiler ce mensonge.
Écrire l’histoire, c’est montrer le négatif à l’œuvre…

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1 Alèssi Dell’Umbria, Histoire universelle de Marseille. De l’an mil à l’an deux mille, Marseille, Editions Agone, 2006.

2 Dont les Oeuvres viennent d’être rééditées, en avril de cette année, sous ce titre en un volume de près de 2000 pages dans la collection Quarto chez Gallimard.

3 Midi rouge, ombres et lumières. Les années de crise, 1930–1940, Paris, Editions Syllepse, 2004. C’est le 1er volume d’une trilogie annoncée, couvrant les années 1930 à 1950.

4 Jean-Baptiste Nicolaï, Simon Sabiani, Olivier Orban 1991.

5 Gouverner Marseille. Enquête sur les mondes politiques marseillais, Paris, La Découverte, 2005.

6 Voyez donc l’enquête de D.Bleitrach auprès des ouvriers de Vitrolles et Marignane à la fin des années 1970 : on ne s’étonne pas, après l’avoir lu, de ce qui s’est passé vingt-cinq après dans ces deux communes… (Danielle Bleitrach, Alain Chenu, L’Usine et la vie, luttes régionales à Marseille et à Fos, Maspéro 1979).

Roland Pfefferkorn
La Marseillaise , 19/11/2006
1000 ans d'histoire marseillaise revisités
Basées à Marseille, crées dans la continuité de la revue Agone, les éditions du même nom sont réputées pour leur engagement et la profondeur de leur travail. Aussi, quand Agone publie un livre traitant de l’histoire de Marseille, il ne faut pas s’attendre à relire ici une histoire officielle, il ne faut pas envisager que la ville, ses grands hommes, son passé ou son présent, puissent être brossés dans le sens du poil. À ce petit jeu historique, Agone avait revisité avec brio plusieurs aspects de la politique et de l’histoire des USA (« De la guerre comme politique des États-Unis » de Noam Chomsky ou « Une histoire populaire des États-Unis », de Howard Zinn), les voilà qui s’intéressent à leur propre ville, grâce au travail de l’auteur et agitateur marseillais Alessi Dell’Umbria, qui a travaillé plus de dix ans sur cet ouvrage avant de pouvoir livrer ses 792 pages édifiantes sur nos ratages, nos réussites, notre place dans l’Europe du sud, la Méditerranée, et la France. Un livre qui donne un point de vue dramatique à beaucoup d’égards sur le devenir potentiel de Marseille…

« Une capitale manquée »

C’est dans le quartier de la Plaine qu’Alessi Dell’Umbria est chez lui. Homme de dossiers et d’archives quand il faut aller fouiller, il est aussi homme de vie et pourquoi pas de nuit, au contact du peuple de Marseille. « J’ai voulu commencer l’histoire de Marseille en l’an mil, parce qu’il y a eu un vide entre l’Antiquité et la période médiévale, une époque ou la ville n’était guère qu’un village de quelques centaines d’habitants. Si l’on veut comprendre Marseille, attaque-t-il, il faut comprendre que c’est une capitale manquée. Il y a une très forte culture de la défaite à Marseille. Il fallait aider le discours anticentraliste à se reconstruire », explique-t-il. Car ce livre, il l’a écrit pour Marseille, pour reprendre le fil d’une identité qui se disloque. Dell’Umbria n’aime pas tant évoquer les figures historiques qui se sont dressées à Marseille contre les forces extérieures (Cazaulx, Bastelica) que les « figures anonymes ou collectives, comme au moment de la Révolution, ou pendant la Commune ». Amoureux du peuple, des hommes et des femmes qui travaillent, amoureux de sa ville industrielle, populaire et ouverte, Dell’Umbria stigmatise l’Histoire et ce qu’elle a fait de Marseille. « Devenir française, cela a été pour Marseille une alliance contre-nature, au bout du compte, elle s’est retrouvée en périphérie, alors qu’au départ elle est tout sauf en périphérie ». Quel avenir alors pour cette ville qui aurait au fil des siècles en quelque sorte « perdu son âme » ? « Mon opinion, lance Dell’Umbria, c’est que la seule issue aurait été que la ville devienne un port franc. Mais comment faire dans l’État le plus centraliste du monde et avec une bourgeoisie tournée vers Paris ? » Port colonial lorsqu’elle aurait dû être un port mondial, cité dont l’identité a été tour à tour laminée par les Angevins puis par la France, Marseille « est un beau gâchis, conclut Dell’Umbria, urbanistique, industriel et commercial ». Si vous voulez recevoir une claque concernant le regard que vous pouviez porter sur Marseille, ce livre et son auteur sont là pour vous l’envoyer !
Patrick Coulomb
Marseille plus , 24/10/06
Compte-rendu

Il était une ville. La cité, le demos, la commune… C’est toujours à cette échelle humaine que les peuples ont imaginé et pratiqué la démocratie, parce qu’elle pouvait être directe. Avant que le rouleau compresseur de la mondialisation capitaliste entreprenne l’arasement des cultures et des sociétés, les États-nations ont longtemps combattu les identités régionales et la prétention des grandes cités à l’émancipation vis à vis du pouvoir central. Alèssi Dell’Umbria, marseillais et militant de terrain, raconte comment sa ville a résisté mille ans avant de succomber à l’État français.
L’histoire commence au bas Moyen Âge, vers l’an mil, cinq siècles après l’effondrement de l’empire romain. Dans les pays de langue d’oc, les villes sortent de leur longue léthargie. Sous l’influence des cités italiennes, chacune invente sa res publica afin de contrer les appétits des nobles et des clercs aux dents longues. En Occitanie, les citadins sont automatiquement affranchis ; la liberté y est un privilège territorial. À Marseille comme en Avignon, en Arles, à Tarascon, Nice ou Grasse, les habitants élisent des consuls pour les représenter, et ils créent des milices pour se défendre. Dans les campagnes, le servage est aboli dés la fin du XIIe siècle. Deux siècles durant, le sud de la France bâtit sa propre civilisation, loin des grands féodaux du Nord et du pouvoir royal.
Il vont se manifester brutalement en 1209. Sous prétexte de croisade contre les cathares hérétiques, les barons francs déferlent sur l’Occitanie, pillant, brûlant et massacrant au nom de la Sainte Église catholique. Les envahisseurs mettent le siège devant Marseille quelques années plus tard. Investie, la ville est soumise au joug des soudards du roi de France et des légats du Pape, après quelques émeutes et l’excommunication de tous les habitants. Dés lors, une lutte permanente et sourde va opposer la grande cité provençale à l’État français, celui-ci cherchant obstinément à renforcer les liens de sujétion des provinces et des villes, et Marseille profitant de chaque soubresaut de l’histoire – les guerres de religion, la Fronde, la Révolution ou la Commune – pour tenter de rompre ses amarres et prendre le large.
L’humiliation de la douce Occitanie soumise au Nord brutal et la nostalgie de l’autonomie perdue imprègnent la culture marseillaise. Marseille, métropole ouverte sur le monde méditerranéen et sur trois continents, aspirait, plus que toute autre, à établir des relations libres avec d’autres grandes villes portuaires et indociles : Alger la barbaresque, Tanger l’interlope, Barcelone en rouge et noir, Alexandrie, Beyrouth, Venise…Quand on est un port, une cité où se parlent vingt langues et plus, on a moins le sentiment des frontières et, partant, moins d’appétence pour la guerre patriotique. Cosmopolitisme et métissages protègent de la rage nationaliste, tout comme l’exercice du contre-pouvoir vaccine contre les grandes fièvres unanimistes. À chaque guerre, les journaux de Paris accusent les Marseillais de ne pas se faire tuer avec autant d’empressement que leurs compatriotes nés plus au nord, et l’État-major tient particulièrement à l’œil les régiments « méridionaux ».
Du mépris des élites parisiennes, les Phocéens se feront un drapeau, comme en témoigne le folklore local, subtil mélange d’insolence et d’auto dérision.
Mille ans d’insoumission se soldent pourtant tristement, pour Marseille comme pour les autres collectivités rebelles, par l’allégeance au pouvoir d’état, puis au capitalisme mondialisé. Le refus de l’ordre établi serait-il désormais confiné aux quartiers-nord, et l’enthousiasme collectif au Stade Vélodrome ?
Marseillais ou non, le lecteur ne devra pas reculer devant l’épaisseur de ce livre qui palpite comme un roman. Alèssi Dell’ Umbria fait œuvre d’érudit, mais sans nous assommer du poids de ses connaissances. Nous suivons pas à pas le conteur qui fait revivre la cité à l’époque où ses habitants l’organisaient eux-mêmes, puis décortique les manœuvres des pouvoirs politiques et économiques pour atomiser la société citadine, privatiser les biens publics, déposséder les collectifs, briser les liens de solidarité, afin d’ériger une ville rentable, docile, normalisée pour mieux produire au service du capital. La lutte des classes se déroule dans le champ clos de l’espace urbain et nous comprenons mieux les mécanismes par lesquels la bourgeoisie installe et perpétue sa domination sur le peuple travailleur. Un beau cahier de vingt-trois cartes et illustrations en couleur montre les étapes du développement de la ville et de sa mise en coupe réglée.
Alèssi Dell’ Umbria a voulu montrer qu’on pouvait partir du local pour mieux retrouver l’universel. Son histoire de Marseille, vue d’en bas et de l’intérieur, est plus qu’une réussite. Elle devrait faire des émules.

François Roux
Le Monde libertaire n°1453 , 2-8/11/2006
À propos de l'Histoire universelle de Marseille
Dans Histoire universelle de Marseille. De l’an mil à l’an deux mille, qui paraît aux éditions Agone, Alèssi Dell’Umbria propose, en écrivant l’histoire de la cité « par en bas », de déconstruire l’histoire politique et sociale de l’État-nation français.

Cette Histoire universelle de Marseille propose un point de vue à partir d’une ville – celle de l’auteur. Enfermée dans l’espace hexagonal, Marseille est à l’étroit. Ouverte sur le vaste monde, elle commence à respirer…
En fait, quand on raisonne depuis un lieu comme Marseille, on se retrouve dans une position analogue à celle, par exemple, d’un descendant d’immigré d’ex-colonies françaises qui n’arrive pas à se trouver dans la vision de l’histoire et de l’espace définie par la France. Le point de vue adopté par le livre est donc aussi une prise de parti historique.
Un apologue de l’État-nation faisait cet aveu : « L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la formation d’une nation et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent un danger pour la nationalité »1 . Il s’agit donc de rafraîchir les mémoires. Par exemple, en rappelant que quelques-uns des rares monuments de Marseille sont des édifices destinés en leur temps à réprimer les habitants de cette ville. Le château d’If a été bâti pour empêcher les trafics en rade de Marseille. Les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas furent édifiés après l’échec de la Fronde marseillaise2, afin d’imposer une garnison militaire à la ville. Enfin, la Charité fut construite pour enfermer les déviants et les exclus de l’époque, au temps du Grand Renfermement3. Édifiés pour étouffer la contradiction, ils nous révèlent aujourd’hui à quel point celle-ci a pu être forte.

L’universalisme en question
Parcourir l’histoire du monde à partir d’une ville, c’est prendre à rebrousse-poil l’universalisme abstrait qui caractérise la pensée en France depuis trois siècles. En réalité, celui-ci apparaît comme quelque chose de tout à fait particulier qui s’arrêtait aux frontières de l’Hexagone : l’universalisme n’était pas universel. Il est de bon ton, en France, de se déclarer « citoyen du monde », on croit ainsi faire un pied de nez au nationalisme. Mais quand on peut circuler dans le vaste monde avec un passeport européen et une carte Visa international en poche, un telle déclaration ne coûte pas grand-chose et n’engage à rien. Marseille ne supporte pas ce genre d’imposture. Ne serait-ce que parce qu’elle a été faite d’immigrés et de réfugiés… Pour les habitants d’une telle ville, il est évident de vivre en clan, en tribu, de se construire une appartenance locale forte – au niveau du quartier par exemple. C’est pourquoi dans cette ville l’ouverture et la fermeture se combinent, réalité déroutante pour celles et ceux qui arrivent là avec des idées reçues (selon un large spectre qui va de « Marseille ville du métissage » jusqu’à « Marseille ville raciste »). Écrire l’histoire d’en bas rétablit ainsi l’universalité concrète des gens qui ont fait cette ville.

Remise en cause de l’État-nation
Marseille a été une cité, et elle se définit d’abord par une relation conflictuelle avec l’État-nation. Parcourir l’histoire de cette relation, c’est déconstruire l’histoire de France.
La cité définit un corps politique localisé, mais non territorial ; à l’inverse, l’État définit un corps politique délocalisé, mais territorial. L’affirmation des républiques citadines en pays occitan, au XIIIe siècle, fut brutalement interrompue par l’irruption de la France capétienne. Marseille se distingua comme un haut lieu de résistance, trahie par une partie de l’élite, celle du négoce. Celle-là même qui va ratifier plus tard l’annexion française : des limites considérables seront néanmoins posées à l’action du pouvoir central, qui se négocieront et se renégocieront sans cesse. Dans les périodes de crise, cette élite verra son pouvoir chanceler et la cité en profitera pour prendre ses distances avec la France (sécession au temps des guerres de Religion, autonomisme au temps de la Fronde).
Ensuite, à partir de 1789, les Marseillais s’investiront dans la construction d’un espace politique nouveau, celui de la Nation : et en y apportant une contribution singulière. L’élan révolutionnaire de 1789 débouchera ainsi sur l’insurrection sectionnaire de 17934 ; les événements de la Commune de 1870–1871 (qui se dérouleront à partir de la mobilisation patriotique) tourneront autour de la question de savoir comment doit se construire la nation, et la plus grande secousse sociale que la ville aura connu au XXe siècle, la grève insurrectionnelle de 1947, conclura la Libération. Dans les trois cas, l’enjeu est de redéfinir l’espace politique dans lequel la ville s’intègre. À chaque fois, les Marseillais ne se contentent pas de ruer dans les brancards contre l’État central et/ou l’élite locale : la contestation va au-delà de l’horizon local et met en question la Nation tout entière, la façon dont celle-ci se construit. D’emblée, elle s’adresse à toutes et tous. En 1793, les Marseillais rejettent la centralisation jacobine au nom de la démocratie sectionnaire, locale, face à l’appareil exécutif centralisé. En 1871, ils se déclarent ouvertement fédéralistes et entendent poser la Nation comme une association décentralisée. En 1947, ils refusent une reconstruction nationale fondée sur l’exploitation des travailleurs et des travailleuses et se lancent dans une grève insurrectionnelle qui dépasse le PCF.

L’intégration?
Après 1947, Marseille a cessé de poser problème au pouvoir central. Cette normalisation coïncide avec le règne de Gaston Defferre, qui apparaît comme l’homme de cette intégration aboutie. Il est vrai que cela coïncide avec l’instauration de la Ve République et d’une planification technocratique qui ne laisse plus rien au hasard. De sorte que le déclin industrialo-portuaire de la ville, qui ne se révèle pleinement qu’après les quinze années d’urbanisation (la dynamique capitaliste du BTP dissimulant en partie les premières manifestations de ce déclin) et l’échec du projet de Fos, va être déconnecté de toute critique possible de ce système centraliste français qui a contribué à reléguer Marseille en périphérie. En effet, deux possibilités se présentent au moment où se mettent en place de façon simultanée la décolonisation et la construction d’un marché européen. La première est celle d’affranchir Marseille, ce que réclamait un certain nombre de gens à la fin du XIXe siècle, et de lui rendre sa liberté de commerce international. La seconde est de rattacher encore plus étroitement cette ville au continent, à l’espace hexagonal. C’est le choix que feront Defferre, politicien d’envergure nationale et jacobin résolu, et la bourgeoisie marseillaise, qui lui est alliée (n’oublions pas le rôle important de gens comme Terrin et Rastoin, patrons démocrates chrétiens qui soutiennent la municipalité defferriste, dans la genèse du projet de Fos). Résultat, Fos fonctionne de façon indépendante par rapport à Marseille et à sa dynamique locale, laquelle ne cesse de s’enrayer pour aboutir au champ de ruines industrielles qu’est le Marseille des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Dans la première des possibilités, Marseille serait peut-être devenue une sorte de Singapour ou de Hong Kong méditerranéen, un nœud important d’échanges commerciaux et financiers. La critique que l’on aurait alors à faire à partir de cette ville serait celle de la métropole capitaliste, non celle de la mise en périphérie. En tout cas, l’histoire du trabendo algérien à Marseille, dans les années quatre-vingt, et de sa répression, montre que l’État tout comme la bourgeoisie locale refusent toute extraterritorialité, fut-elle symbolique et limitée au quartier Belsunce, à la ville de Marseille. La mondialisation capitaliste (qui s’incarne notamment dans le complexe industrialo-portuaire de Fos) commande de rompre avec l’ancestrale logique des échanges locaux et à taille humaine qui ont caractérisé si longtemps le bassin méditerranéen. Ce dernier point renvoie à la fermeture de la frontière entre l’Europe et l’Afrique du Nord, qui passe par Marseille. C’est par là, dans ce rôle de ville-frontière, que Marseille est revenue poser problème à l’État central, à partir des années quatre-vingt. Cette ville est décidément incorrigible. La question posée là est la suivante : comment la logique mondiale du capital s’entrechoque avec la réalité des individus ? Parce que, quoi qu’on en dise, cette logique agit à travers des systèmes d’organisation policière de l’espace – que l’on appelle des États-nations. Ce qui est remarquable, c’est qu’en plus, la problématique de l’intégration (ou l’intégration problématique) ne se pose pas, pour les jeunes Marseillais originaires d’Afrique du Nord, en terme d’adhésion à un État-nation, mais à la cité : « Ni algériens ni français, marseillais ! ». Que cette cité relève davantage d’un désir que d’une réalité est un autre problème. Ce qui importe, c’est que ces jeunes revendiquent comme appartenance le lieu où ils vivent, et non un État-nation. L’appartenance monolithique commandée par ce dernier est ici battue en brèche par des gens qui cherchent à se construire un autre rapport au monde.
Voilà le genre de questions qu’un promeneur avisé est amené à se poser en découvrant Marseille, et que les dépliants de l’office du tourisme lui avaient bien cachées !

1 Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?, conférence faite à la Sorbonne le 11 mars 1882.

2 En 1969, Marseille, confrontée à la montée de l’absolutisme monarchique qui s’attaque à l’autonomie municipale, réagit par une sorte de Fronde à contretemps qui tournera court au début de l’année 1660. Louis XIV triomphant imposera alors à la ville une garnison militaire.

3 Ce terme désigne la période qui correspond au règne de Louis XIV, durant laquelle se met en place un dispositif visant à éliminer, en les enfermant dans des établissements quasi-pénitentiaires, tous les fauteurs de trouble potentiel, vagabonds, Gitans, petits voleurs, huguenots, prostituées, etc.

4 Contrairement à la vision officielle de l’histoire, celle des Jacobins, l’insurrection marseillaise du printemps et de l’été 1793 n’a pas grand chose à voir avec les Girondins : il s’agit d’un soulèvement des Sections populaires de Marseille d’abord contre le Club jacobin de Marseille, relais des jacobins de Paris, puis contre les envoyés de la Convention. Ce qui est en jeu, c’est du côté marseillais la volonté de subordonner la vie politique au contrôle local, et, inversement, du côté de la Convention, celle de la subordonner au contrôle totalitaire d’une administration omnipotente.

Offensive , 09/2006
Compte-rendu

Ça y est. La maison d’édition Agone s’attaque à Marseille. Celle qui avait publié la très remarquée Histoire populaire des États-Unis d’Howard Zinn, édite aujourd’hui une Histoire universelle de Marseille réalisée par Alèssi dell’Umbria.

En 700 pages, il retrace 1 000 ans d’histoire marseillaise, vue par le prisme de la cité, par en bas, par cette échelle qui reconnaît le détail et l’altérité. On y retrouve ce qui a construit la Marseille rebelle même si le terme s’est depuis galvaudé : une ville dont le peuple se montre volontiers anti-royaliste, anti-clérical, anti-napoléonien ou anti-jacobins. Mais ce livre est aussi et surtout l’occasion d’un recensement de toutes les « audaces » ayant permis au citoyen de s’approprier le politique au sens noble du terme. La confrérie du Saint-Esprit ayant imaginé avec l’Hôtel Dieu, un contenu à la res publica pour s’opposer à l’église romaine toute puissante et abusive ; les trobadores ayant pratiqué une « nation » bien différente de celle qui sera imposée par Paris, aux frontières mouvantes basée sur la générosité et l’égalité ; l’opposition des Marseillais au projet hausmanien de la rue de la République conduisant à la faillite des frères Pereire ; le refus de la concentration capitaliste de chefs d’entreprise familiale en période d’industrialisation puis de délocalisation après-guerre ; la transformation du Piémontais, Napolitain ou Toscan – salariés dénigrés car travaillant au rabais – en compagnons de lutte et citoyens intégrés avec de grandes grèves communes ; l’expérience incomparable de la réquisition après-guerre.
Au-delà de ces expériences enthousiasmantes, cette histoire n’en reste cependant pas moins la narration d’un échec. Au final, c’est l’état Nation qui gagne, une capitale toute puissante et volontiers colonialiste, même avant l’heure. Il ne s’agit pas de réécrire l’histoire mais d’écrire une contre-histoire, qui montre et rappelle que d’autres choses auraient été possibles, que d’autres pistes ont été envisagées.

Normalisation culturelle

Se faisant, cela décrypte aussi tous les mécanismes de domination mis en œuvre, car ce qui est en marche, c’est le rouleau compresseur du capitalisme. L’analyse de la normalisation culturelle est particulièrement soignée : la langue, les fêtes, la sociabilité et surtout l’espace urbain. Tant que les habitants ont fait la ville, ils ont érigé une cité où le public et le collectif avaient davantage d’importance que le privé et l’individualisme. Le principe s’est ensuite inversé : faire de la ville pour y installer des gens, la requalifiant dans des normes bourgeoises où le privé prime sur le public, dans une visée utilitariste.
Si cela fait parfois l’impasse sur des éléments comme la salubrité, cette histoire est éclairante pour comprendre l’actualité urbaine marseillaise. Un exemple, celui des transports. Après-guerre, le modèle américain s’impose et l’on soumet la ville à l’automobile, virant tous les trams et autres trolleys gênants pour mettre en place des autobus qui, noyés dans la circulation, perdront vitesse, efficacité et usagers.
Riche et pertinent, cet ouvrage est une espèce d’OVNI. La méthode n’est pas celle d’un chercheur mais d’un militant. Au détour d’une rue, d’une rencontre ou d’une phrase lue, Alèssi dell’Umbria a enchaîné les questions et s’est documenté pour trouver les réponses. Le fil conducteur est celui de ses intérêts : pour la langue occitane, pour les expériences d’extrême gauche, pour le développement urbain, pour l’étranger, etc. L’ensemble propose une extraordinaire « somme » qui intéressera ceux qui sont convaincus que le local peut mener à l’universel et tous les Marseillais qui, à l’image d’Alessi dell’Umbria, sont fatigués des clichés sur cette ville qui, dans le positif ou le négatif, ne sont que des déclinaisons d’un même « mépris ».

A. S.
La Marseillaise , 14/09/06
Histoire universelle de Marseille d'après Alèssi Dell'Umbria
Le vendredi 9 décembre 2016    Marseille (13)
"Histoire universelle de Marseille" à la Belleviloise
Le dimanche 7 juin 2015    Paris (75)
Autour de Marseille
Le mercredi 21 mars 2012    Marseille 6 (13)
Rencontre Autonomie et territoires
Le jeudi 18 mars 2010    Marseille (13)
Rencontre avec Alèssi Dell'Umbria
Le samedi 30 janvier 2010    Port de Bouc (13)
Lecture/Débat
Le jeudi 15 octobre 2009    Aubagne (13)
Rencontre-débat avec Alessi Dell'Umbria
Le vendredi 25 janvier 2008    Bruxelles (Belgique)
Rencontre avec Alessi Dell'Umbria
Le mardi 22 mai 2007    PARIS 20 (75)
Rencontre avec Alessi Dell'Umbria
Le samedi 12 mai 2007    BORDEAUX (33)
Rencontre avec Alessi Dell'Umbria
Le vendredi 16 mars 2007    ARLES (13)
Rencontre avec Alessi Dell'Umbria
Le samedi 10 février 2007    MARSEILLE 2 (13)
Réalisation : William Dodé